L'imposture
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Sa voix eut ici un léger frémissement d’impatience, et sur les derniers mots, perdit tout à fait son aplomb.
—D’ailleurs, pourquoi ce discours? Vous devez le trouver sot. Il l’est, puisqu’il est vain. De ce moment, je ne raisonne plus. Je veux que ma vie soit simple, régulière, quotidienne. J’entends que nul ne sache, pour sa propre inquiétude ou son scandale, la tentation où vous m’avez vu près de disparaître si lâchement. Nul ne saura ce que je souffre: je tâcherai de l’oublier moi-même. Je ne renierai point le passé, sinon secrètement, car les actes n’en furent pas répréhensibles, mais peut-être les mobiles ou les intentions… Pourquoi risquerais-je de troubler le prochain? Je reprends ma vie au point où je l’ai laissée, à la dernière étape, tranquillement (si je puis!), fermement, ainsi qu’on redresse un sillon… Non! je n’ai pas perdu la foi! Cela n’est point! J’étais fou! J’allais seulement oublier que l’abstention n’est pas vertu, qu’il y faut encore l’élan de l’âme, la recherche passionnée, le grand cri vers le Père, le cri de douleur et d’appel, une espérance indomptable… Que parlez-vous encore de tout bouleverser? Si je suis ici ou là, qu’importe? Notre attitude est de peu, et d’ailleurs vous tomberez d’accord avec moi qu’à cette place où l’on me voit, il y a des convenances à garder… C’est du dedans (votre expérience des âmes en sait assez là-dessus), c’est du dedans qu’il faut reprendre et réformer. La tâche n’est pas aisée, mon ami, mais je ne la crois pas au-dessus de mes forces. J’étais, si vous voulez, inerte, insensible, non point mort: cette crise l’a prouvé. La recherche intellectuelle m’a détourné un temps de ma voie: néanmoins, je n’ai pas cessé d’aimer Dieu…
A ces mots, le prêtre qui avait écouté humblement ce discours embarrassé chancela comme d’une blessure reçue à la face. Une anxiété surhumaine éclata dans ses yeux, tandis que tout son vieux corps jeté en avant, toujours gauche même dans la terreur ou la colère, semblait protéger derrière lui une présence sacrée.
—Ne dites pas!… Ne dites pas, cria-t-il avec une violence sauvage… Non! vous ne l’aimez pas!
Ce cri fut tel que l’abbé Cénabre s’écarta brusquement, leva le bras, ainsi qu’on pare un coup.
—Monsieur… mon cher ami… monsieur le chanoine, reprit-il, et cette fois d’une voix déchirante, ayez pitié de moi, ayez pitié d’un misérable auquel Dieu vous a remis aujourd’hui… Et je ne puis rien pour vous! Je vous vois vous enfoncer comme un plomb. Mon Dieu! j’aurai ce compte à rendre! Il me sera demandé compte de vous! Voulez-vous donc me perdre? Je n’ai aucun pouvoir, aucune éloquence, je suis un prêtre stupide! On ne me méprise pas assez. Il n’y a pas de cœur si lâche! Pourquoi ai-je été choisi cette nuit! Ce sont des raisons qu’il vous faudrait donner, une image vraie de vous-même, et je n’ai de votre malheur qu’une vision incommunicable! Mon Dieu! je vous vois terriblement, et tout me manque! Comment veut-il que je me fasse connaître de vous? Il le sait: j’eusse tout préféré, tout, le sacrifice même de ma pauvre vie à l’aveu que je dois vous faire, à l’humiliation de proférer devant vous une parole si incroyable! Regardez-moi. Il faut que je ne perde rien de cette honte, il faut que je la donne pour vous tout entière… Je ne puis vous fournir aucune preuve de ma mission, rien que ma parole, rien que mon misérable serment. Je jure! Je vous jure que l’Esprit m’inspire ceci! Je jure que vous m’êtes ouvert ainsi qu’à une mère le regard de son enfant. Je vous vois! Je vois périr votre âme! Cette révélation est faite à un vieux sot, incapable d’en tirer parti. Mon Dieu! je ne puis qu’en témoigner, et en témoigner encore, avec la certitude de mon impuissance, avec une rage désespérée!
Aucune fermeté n’eût pu soutenir le spectacle que l’abbé Cénabre avait en ce moment sous son regard. Certes, la fureur sacrée de son débile adversaire lui était devenue incompréhensible, et le moindre secours venu du dehors lui eût rendu assez de force ou de sang-froid pour en sourire. Mais quelque chose remuait en lui à l’écho d’une voix familière, la dernière qui lui parlait ce langage, et c’était comme un pressentiment, d’une amertume ineffable, que jamais, plus jamais—jamais!—il ne connaîtrait cette surnaturelle pitié, car il ne la désirerait jamais plus.
Et peut-être déjà même, au plus secret de son cœur, il la haïssait.
—Mieux, mille fois mieux vaudrait pour vous la révolte et le blasphème, poursuivait l’ancien desservant, les mains croisées sur sa poitrine… Ah! monsieur le chanoine, dans le blasphème, il y a quelque amour de Dieu, mais l’enfer que vous habitez est le plus froid.
Il décroisa les mains, laissa tomber ses bras, et demeura un moment, face à son redoutable adversaire. L’étonnement qu’exprimait le visage de l’abbé Cénabre ne paraissait pas feint, ni feinte l’amertume de sa bouche abaissée. Plutôt qu’un cri de colère, ou l’éclat d’un mauvais rire, son fort et solennel silence réduisait à rien les paroles qui venaient d’être dites ou les frappait de stérilité. Une minute encore, l’abbé Chevance essaya de soutenir ce silence, puis ses lèvres formèrent une espèce de gémissement, et il disparut.
*
—Ce sympathique nigaud m’a tout de bon réveillé, dit à voix haute l’abbé Cénabre, je ne me coucherai donc pas cette nuit.
La fuite de l’ancien curé de Costerel le laissait rempli d’une joie tranquille où l’ironie ajoutait à peine une pointe d’amertume. Bien loin de le troubler, le souvenir du suprême, de l’inutile effort de son fragile ennemi semblait devoir lui être un secours contre toute nouvelle épreuve pareille à celle qu’il avait subie. C’était comme s’il eût fait sur le vieux prêtre inutile l’expérience de sa propre folie, ainsi qu’on inocule la tuberculose ou la peste à un animal de laboratoire.
—Ai-je donc été si loin dans le délire, se disait-il en souriant, ai-je donc été pour un moment le digne interlocuteur de ce maniaque? Comment n’aurais-je point tourné la tête du bonhomme en l’honorant de ma confidence, en sollicitant ses conseils? D’un chanoine il ne pouvait évidemment attendre qu’une prodigieuse aventure: il l’eût plutôt suscitée… Ainsi l’ai-je renvoyé désespéré, non pas déçu.
Il prononçait vraiment de telles paroles, et d’autres encore, du même sens. Car à son profond étonnement, il pensait tout haut, faiblesse assez commune aux solitaires, mais dont ce silencieux avait eu, jusque-là, horreur. A présent, il recherchait d’instinct ce murmure, il écoutait avidement sa propre voix, il y trouvait un soulagement infini. Jusqu’à ce qu’il eût achevé, allant et venant à travers la chambre de son pas pesant, il ne cessa ainsi de s’entretenir avec lui-même, et parfois il riait d’un rire étrange.
Néanmoins, il fit sa toilette dans le plus grand calme, décidé à passer dans sa bibliothèque le reste de la nuit. Sa hâte était grande de s’y retrouver devant la feuille de papier blanc, assisté de ses livres chéris, mais c’était surtout cette feuille de papier blanc qui luisait dans sa pensée comme un phare. Il voyait la page écrite la veille, il brûlait du désir de l’achever, il l’achevait déjà. Sa mémoire, comme exaspérée, lui retraçait ligne par ligne l’article pour la Revue de la semaine, commencé depuis huit jours, réfutation fort subtile et pertinente d’un livre récemment paru du P. Berthier (d’ailleurs assez médiocre) sur la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus, dont le sourire céleste, tentation des niais faciles, restera toujours la rose la plus sanglante et la mieux défendue des jardins du paradis. Continuant à parler à voix basse, entrecoupée du même rire incompréhensible, il déclamait pour lui seul les pages mieux venues. Son goût avait toujours été grand de surprendre quelques-uns de ces prêtres édifiants dont le pâle zèle s’écoule intarissablement à travers d’illisibles livres. Était-ce le goût de les surprendre, eux, ou l’inaccessible sainteté? Mais il ne pensait pas avoir ressenti jusqu’alors une si avide impatience, une possession si parfaite, une lucidité plus aiguë.
Qui l’eût vu, au rouge reflet de la lampe posée loin, le blême clair de lune dans les vitres, d’un pas calme et lourd, ses fortes épaules roulant imperceptiblement sous l’étoffe tendue de la soutane, et les puissantes racines de sa mâchoire jusqu’à la nuque impavide, eût envié cette puissance tranquille, pourtant déjà détruite au-dedans, frappée de mort… Mais qu’ai-je à rire? se dit-il tout à coup. Et à cette minute, bien qu’encore obscurément, l’accent de son rire l’étonna.
Ce fut alors qu’il se dirigea obliquement vers la porte, et en passant souffla la lampe. Le faux jour livide hésita d’abord, rampa le long des hauts rideaux, puis ainsi qu’une bête sournoise, se couchant sur le sol au pied de la fenêtre froide et blafarde, refusa d’aller plus loin. Le regard de l’abbé Cénabre, en s’abaissant, rencontra quelque chose à terre qu’il ne reconnut pas d’abord. Il ramassa cette chose, et la tint au bout de ses doigts, à la hauteur de ses yeux, avec une grande surprise et un peu de dégoût. C’était le rabat de l’abbé Chevance.
Que dire? Cela n’était rien. Et en effet, le chanoine ne vit qu’un moment le carré de drap noir. Un problème venait de se poser, qui semblait tout remettre en question, du même coup… Problème est un gros mot sans doute: une objection plutôt fut élevée d’abord timide, puis pressante de plus en plus, puis dans la conscience encore troublée, d’une redoutable immobilité. Bien qu’il l’ignorât, l’abbé Cénabre en était à ce point où l’équilibre intérieur serait un miracle de coïncidences heureuses, d’accords imprévus, où le moindre obstacle lève une vague immense, ainsi qu’un écueil dans la giration de l’eau. Qu’il l’eût voulu ou non, il ne pouvait plus avoir raison d’une pensée ennemie, et il était d’ailleurs impuissant à la fuir.
Sans aucun doute ce rabat s’était détaché au moment où le vieux prêtre avait perdu pied sous la poussée de son formidable adversaire… Il revoyait le corps étendu, la soutane troussée sur le gros bas noir, le gigotement puéril… Pourquoi l’ai-je frappé?
Une violence si subite, une si extraordinaire dépossession de soi (la mystérieuse fureur disparue) demeurait forcément inexplicable. Quel que fût son désir de retrouver l’état d’indifférence habituel, ou se persuader l’avoir retrouvé, il restait ce petit fait singulier, ce petit fait irréductible. Impossible de ramener les événements de la nuit aux proportions ordinaires, tant que le doute subsisterait. Le calme, l’ironie un peu hautaine, imperturbable de l’abbé Cénabre est connue de tous, et presque déjà légendaire. A ce point de vue la brutale exécution du plaintif Pernichon ne s’expliquait pas aisément. Mais que dire de ce qui l’avait suivie?
—Pourquoi l’ai-je frappé? répétait-il, parlant toujours à voix basse. Il fallait que je fusse hors de moi! Sa pensée choppait à ce seul obstacle. Il n’était attentif qu’à la recherche de ce qui l’avait porté en avant contre un ennemi désormais disparu, effacé, anéanti, et avec une telle haine au cœur toute vive… Contre qui? Contre quoi?
Alors, il entendit de nouveau son rire, et sursauta.
C’était moins un rire qu’un ricanement convulsif, involontaire, déclanché bizarrement, méconnaissable. Depuis quelque temps déjà il accompagnait sa réflexion ainsi qu’une ponctuation mystérieuse, et il ne s’en serait pas avisé, tant cette chose inconnue se liait étroitement aux plus intimes, aux moins avouées ou avouables, de ses pensées. Ce qui avait soudain retenu son attention était une certaine disproportion essentielle de ce rire, non pas à la rumination intérieure, mais à l’attitude, à la tenue, à chacun de ses gestes, toujours graves et mesurés, enfin à tout ce qui paraissait de lui au-dehors. Sa surprise fut vive, mais elle se dissipa aussi rapidement que ce qui l’avait fait naître, et il ne subsista d’elle qu’une inquiétude obscure, une espèce d’attention secrète. Mot à mot il guettait, il épiait le retour de ce témoin étranger, tandis qu’il reprenait ses allées et venues à travers la chambre, avec une indifférence affectée.
C’est ainsi qu’il reposa sur la table le rabat chiffonné, maculé de taches et puant le tabac (car l’ancien curé de Costerel prisait beaucoup), puis revint vers la fenêtre, dont il ouvrit tout grands les rideaux. Mais en vain. La solitude de la rue, le ronflement du vent ramenèrent sa pensée au vieux prêtre, et il imagina son retour, à travers la ville déserte jusqu’à la chambre d’hôtel, dont il avait connu un soir la misère. D’ailleurs, ce n’était pas au souvenir de l’abbé Chevance qu’il venait d’arrêter son esprit mais à sa parfaite, sa définitive, son impitoyable solitude. Il lui sembla qu’il comprenait seulement à l’instant combien cet homme était seul—isolé—seul entre les autres hommes, plus séparé d’eux par la singularité de sa nature que par l’espace ou le temps. Il en ressentit une vive joie. Qu’importe un tel fantôme, ami ou ennemi? Que peut, pour ou contre, ce vieillard sale et craintif?… Il était dans la foule ainsi qu’un étranger impuissant à se faire entendre, et s’il y eût songé par impossible, chaque effort fait dans ce sens (comme il arrive lorsque la différence est absolue, irrémédiable) eût aggravé le malentendu originel, tourné à la confusion de l’homme seul.
—Pauvre vieux! fit-il avec tristesse.
Et aussitôt, pour la troisième fois, il entendit son rire.
Si bref, si étouffé qu’il fût, son attention sur ses gardes l’avait saisi d’emblée, happé au passage. De nouveau, mais bien plus nettement, la même disproportion l’avait frappé de ce rire à son attitude, à l’expression même de son visage qui, sur les derniers mots, s’était pourtant attendri de pitié. Oui, le sentiment de cette disproportion était autrement clair et pressant. Il n’en saisissait pas encore la cause, mais une seconde lui avait suffi pour découvrir le point douloureux, au plus profond de son orgueil. Celui que Mgr Dutoit, dans un discours célèbre, avait appelé «_l’esprit le plus subtil et le plus fin de son temps_» se découvrait un rire ignoble.
La froideur de l’auteur de Tauler est célèbre, et son sourire contraint. Qui n’a remarqué que ce sourire même est rarement donné? La mobilité du regard, sa vivacité, parfois sa fixité brusque, sur laquelle se clôt presque aussi rapidement la paupière, suppléent à tout. Peu de gens l’ont entendu rire, bien que le lucide et charmant Toulet ait écrit qu’un soir, à un dîner chez Mme de Salverte, la joie inattendue de ce prêtre avait failli le faire crier d’angoisse. Peut-être n’ignore-t-il point cette bizarre anomalie, ou cette dangereuse faiblesse? Mais l’eût-il sue ou non, ce qu’il venait de surprendre était beaucoup plus singulier. Cette espèce de ricanement sortait de lui, à n’en pouvoir douter, et il ne le reconnaissait pas; ou du moins, il n’avait sur lui aucun contrôle. Il l’avait écouté avec dégoût, pris sur le fait, ainsi qu’une soudaine clarté découvre à nos pieds une bête immonde, et tout de suite elle est replongée dans la nuit. Il ne le reconnaissait pas, et il lui était pourtant impossible de l’attribuer à une cause purement physique, de le séparer d’une part secrète et réservée de sa pensée, peut-être, de toute autre manière, inexprimable. Ce claquement gras de l’air dans la gorge, si surprenant qu’il fût, n’avait pas d’existence propre, était dans une dépendance étroite… De quoi? Non pas un bruit seulement, mais un écho… Quel écho?
Il n’eût su le dire, et cependant son inquiétude était assez forte pour qu’il ne songeât plus qu’à cette nouvelle conjecture. Il eut même l’enfantillage de chercher à provoquer ce qu’il n’avait reconnu que fortuitement, s’encourageant de son mieux à trouver grotesque ce jeu de cache-cache avec lui-même, mais, ce qu’il tira ainsi de sa bouche, timidement d’abord, puis avec colère, ne ressemblait pas à l’autre rire, n’avait pas du tout le même accent. Il s’arrêta.
Que n’eût-il donné, bien qu’il craignît toujours la folie, pour douter de lui en cet instant, de ses sens, pour croire à une hallucination de l’ouïe, par exemple, les hallucinations dont les critiques hagiographes font la part si large! Mais on ne connaîtrait rien à la crainte dont il était alors torturé, si l’on supposait un moment qu’une telle équivoque fût possible. Il savait déjà que ce rire humiliant manifestait simplement au-dehors une réalité certaine, copieuse, une vie concrète, à laquelle il avait toujours souhaité de rester étranger. Incapable de nier l’évidence, il en était à retarder seulement l’inévitable éclat.
Certaines formes particulières du renoncement échappent à toute analyse parce que la sainteté tire d’elle-même à tout moment ce que l’artiste emprunte au monde des formes. Elle s’intériorise de plus en plus, elle finit par se perdre dans les profondeurs de l’être. Des actes aux mobiles, nous ne saisissons plus les rapports, et le contact une fois perdu ne se retrouvant point, à mesure que les faits observés rentrent plus étroitement dans l’ordre logique qui leur est particulier, ils nous paraissent au contraire se délier ou comme se dissoudre dans l’absurde. Pour renouer le fil rompu il faudrait nous élever nous-mêmes, et par impossible, comme d’un bond, au but sublime entrevu par le héros dès le premier pas de son ascension, but que son âpre et patient désir a par avance possédé, qui est l’unité profonde de sa vie.
La vie de l’abbé Cénabre a aussi sa clef: une hypocrisie presque absolue.
Qu’on n’entende point par là simplement la constante recherche à l’égard d’autrui, d’un alibi moral, ni rien qui se puisse confondre avec les seuls calculs de l’ambition, mais quelque chose de plus. Le goût, l’ardeur, la frénésie du mensonge et son exercice perpétuel, aboutissant à un véritable dédoublement, à un dédoublement véritablement monstrueux, de l’être. L’origine de ce mal affreux doit être recherchée très loin, sans doute jusqu’à la première enfance, alors que le petit paysan rongé d’orgueil, jouait presque innocemment, d’instinct, au foyer familial, la lugubre comédie de la vocation. Et c’est vrai qu’il la jouait déjà tristement, lugubrement, le jeune avare! Certains hypocrites, même assidus, ponctuels, ont parfois leurs défaillances, composent leur rôle avec une sorte de fantaisie, une exagération dans la feinte qui les délivre d’eux-mêmes pour un temps. Peu d’hommes ont la sinistre application de façonner du dedans leur mensonge. Mais il fut donné à l’homme extraordinaire qu’on voit à ce moment chanceler pour la première fois, d’opposer une résistance victorieuse, pendant des années, à toutes les révoltes de l’âme. Jadis, au petit séminaire de Nancy, ce singulier abbé de Saint-Genest, qui mourut missionnaire à Hué, s’accusait d’éprouver pour son élève, pourtant parmi les plus assidus, une répulsion invincible. Et comme on lui en demandait la cause:
—Je crois qu’il n’aime pas, disait-il. IL NE S’AIME MÊME PAS…
Ce fut pourtant un petit élève studieux, docile, âpre au travail comme on est âpre au gain, irréprochable. Seulement, dès le premier pas franchi, son cœur s’était fermé, ne s’ouvrirait jamais plus. Il n’est pas si rare de rencontrer dans les séminaires de ces enfants précoces et volontaires qui, dirigés vers le sacerdoce par l’illusion ou parfois l’aveugle vanité de leurs proches, n’ont plus le courage de se dégager, finissent par en accepter les obligations comme on se résigne à celles d’une carrière ordinaire. Au moins sont-ils des prêtres médiocres, presque tous aisément reconnaissables, l’équivoque de leur triste vie rachetée par les inquiétudes, les soupçons, tout le pathétique des vocations manquées… Mais celui-ci ne ment pas à demi, n’a jamais menti à demi.
D’ailleurs, n’était ce mensonge absolu, sans réserves, totalement accepté, le courage lui eût fait défaut de tenir bon, car il a des passions fortes. Sans doute eût-il été chassé des abords, s’il ne s’était retiré au centre même de la forteresse. Trop fier pour se contenter des seules apparences, trop fin pour n’en pas reconnaître la fragilité, il avait contraint jusqu’à son âme. En le voyant jadis suivre avec assiduité, ferveur même, les exercices de la double retraite annuelle, qui eût osé l’accuser de duplicité, l’étrange enfant y mettant la conscience, le scrupule d’un ouvrier passionné pour sa besogne, qui travaille pour son propre contentement? Lorsque l’abbé de Saint-Genest l’observait, au cours de la méditation quotidienne par exemple, grave, les sourcils froncés, le regard braqué, pris d’un doute s’il le priait parfois brusquement de vouloir bien retracer pour lui les grandes lignes de la réflexion qui l’avait ainsi absorbé, il répondait sans hésitation, avec une évidente sincérité. C’est qu’en effet son attention ne s’était pas détournée une minute du sujet proposé, qu’il l’avait épuisé honnêtement. Son intelligence rapide, d’ailleurs merveilleusement tournée vers l’observation intérieure, s’était assimilé non seulement le langage, mais l’esprit même de la vie spirituelle, et il témoignait déjà en ces matières, d’un tact exquis. Pareillement ses confessions eussent trompé le plus fin (il y eût fallu la foudroyante ellipse du jugement d’un curé d’Ars), car elles étaient également sincères, n’y omettant rien que ce refus pervers, diabolique, qui peu à peu le pétrifiait. Il ne celait même point celles de ses tribulations les plus voisines, les doutes sur la foi par exemple, ou ce signe plus troublant encore, plus mystérieux: sa répugnance, son horreur invincible de la Passion de Notre-Seigneur, dont la pensée fut toujours si douloureuse à ses nerfs qu’il détournait involontairement le regard du crucifix… Mais un trait paraîtra plus incroyable encore. Après lui avoir imposé des mortifications assez rudes dont il n’omit jamais aucune, le P. Brou, son confesseur, lui ordonna de ne s’endormir jamais sans avoir repassé dans son esprit chacun des épisodes principaux du Sacrifice du Calvaire. Ce qu’il fit, et avec tant de peine que la sueur lui coulait parfois du visage, et que son voisin entendit certaines nuits, à travers la mince cloison de bois, son sourd gémissement.
Ainsi accomplissait-il ponctuellement chacun de ses devoirs, apportant à l’œuvre de sa perte une puissance de volonté inouïe. Fut-il vraiment, dès lors, possédé? Faut-il chercher dans son enfance la plus secrète une de ces fautes-mères dont la germination est si lente, mais tenace, capable de pourrir une race? Qui le saura jamais? Peut-être aussi une autre hypothèse sera-t-elle mieux acceptée. Tel acteur entre assez dans son jeu pour mener un temps une existence bizarrement calquée sur celle de son personnage imaginaire, poussant ce scrupule de la ressemblance jusque dans la vie quotidienne.
La puissante nature de l’abbé Cénabre, sur laquelle tant de gens se sont mépris, égarés par une apparente facilité, répugne à la besogne inachevée, va jusqu’au bout de l’effort. Le petit orphelin abandonné de tous (un de ses grands-pères compromis dans l’affaire des chauffeurs de Metz, et mourant au bagne, son père alcoolique, sa mère tôt veuve, lavant et ravaudant le linge des commères dans sa pauvre chaumine de Sarselat, puis décédée à l’hospice de Bar-le-Duc) n’était point de ceux qui peuvent choisir: ambitieux de s’élever, affamé de réputation, réduit à grandir sur place, risquant de tout perdre par une imprudence, et non seulement condamné au sacerdoce, mais encore à s’y distinguer de ses rivaux plus heureux, plus favorisés. Un précoce bon sens, dont la fermeté, hélas! ne se démentit jamais, lui faisait déjà sentir que la supériorité de son intelligence, à elle seule, l’eût plutôt compromis, qu’il devait moins chercher à s’imposer qu’à se justifier d’abord de son origine et de son passé par une conduite irréprochable, une irréprochable tenue. La crainte d’être joué dans son mensonge, alors que la trame en était encore si nouvelle, si ténue, l’amena peu à peu, après une série de timides expériences, d’inutiles tentatives de libération, à l’observance la plus étroite, la plus stricte—même loin de tout regard, même dans le secret de son cœur—et capable de le tromper lui-même, s’il n’eût assez promptement perdu le désir—ou le courage—de se voir en face.
Cette dissimulation peut surprendre d’un garçon à peine sorti de l’enfance. A ne vouloir rien dramatiser, il est permis de croire que le malheureux ne connut qu’à la longue la perfide et pleine possession de son mensonge. Courtes délices, vite dévorées! Car lorsque ce mensonge est total, embrasse toute la vie, règle chaque pensée, aucun repos n’est à prévoir sur la route aride et fatale. L’œuvre chaque jour défaite est à commencer chaque jour. Jusqu’au moment où l’être double atteint son point de perfection, son horrible maturité, connaît qu’il n’y a plus de place pour lui sur la terre, et va se dissoudre dans la haine surnaturelle dont il est né.
Car si désireux qu’on soit de trouver une cause naturelle à ces tragiques aberrations, comment justifier leur raffinement, ce je ne sais quoi d’inutile, de superflu, qui révèle un goût lucide, une lucide délectation? Comment imaginer, par exemple, que l’élève du séminaire de Nancy qui s’astreignait, non pas en apparence, mais réellement, aux pratiques les plus élevées de la vie spirituelle, n’en tira jamais profit? Sans doute il refusait son consentement intérieur, ne livrant que cette part superficielle de l’âme qui s’appelle l’intelligence, l’attention. Mais comment ne fut-il pas tenté d’aller plus loin, d’accorder à Dieu quelque chose de plus—un seul acte d’amour, au moins de bonne volonté—lorsque le champ remué n’attendait plus que la semence, un seul grain! Il est vrai que sa nature est d’une étonnante sécheresse, et qu’on comprend à demi pourquoi son orgueil s’effrayait d’abandonner son dernier, son suprême réduit, ayant ouvert tout le reste. Peut-être encore ne connut-il à aucun moment ce besoin, irrésistible chez tant d’autres, d’inspirer l’amitié, d’en rendre, d’aimer et d’être aimé, comme s’il comprenait que son mensonge serait alors trop lourd à porter? Mais surtout son intelligence extraordinairement volontaire fut toujours contre la grâce sa meilleure arme. Animée par une espèce de curiosité dont une certaine cruauté semble le ressort, elle s’enivra vite de ses mystérieuses conquêtes, si adroitement célées. Et déjà naissait dans ce cerveau enfantin l’œuvre sournoise, têtue, les livres brillants et stériles, au cœur empoisonné, modèles d’analyse perfide, sagace, impitoyable, d’un travail et d’une inspiration si compliqués qu’ils trouveront toujours des dupes. C’est qu’ils plongent dans la propre vie de l’auteur beaucoup plus profondément qu’on ne pense, à une telle profondeur qu’ils expriment parfois quelque chose de lui qu’il avait lui-même oublié, humiliations dont la brûlure survit au souvenir même de ce qui les a causées, ruses devenues inutiles, mais qui l’ont marqué comme d’un pli… «J’ai toujours été attiré par la sainteté, disait-il un jour à M. de Colombières, et curieux de ses formes les plus singulières, les plus réservées.» Le vrai est que sa rude nature concevait difficilement cet état exceptionnel de l’âme dont son intelligence cherchait à pénétrer les causes.
Après être demeuré immobile un instant, l’abbé Cénabre, quittant brusquement la chambre, entra dans la bibliothèque et referma la porte avec soin. Au premier pas, son pied heurta la lampe jetée à terre: il dut chercher avec ennui, à tâtons, une deuxième lampe, inutilisée depuis longtemps, et qu’à sa légèreté, il reconnut vide aussitôt. Enfin il atteignit sur la cheminée un de ses flambeaux à huit branches, d’argent massif, présent de la princesse de Salm, et il en alluma les bougies avec une hâte fébrile. En le reposant sur le drap de son bureau, il s’aperçut que sa main tremblait.
Elle était là, devant lui, la feuille de papier blanc, si désirée! Elle l’attendait. Il la repoussa. Debout, il feuilletait d’un doigt distrait, le regard errant, sans les lire, les pages couvertes de sa petite écriture hardie, soigneusement ponctuée, terriblement nette. Parfois son attention se fixait sur un mot plus heureux, un paragraphe familier, puis s’en détournait aussi vite. Il eût voulu, il désirait presque inconsciemment n’importe quoi qui romprait le silence, un prétexte plausible, ou l’aube même. Et jamais la nuit ne fut autour de lui si dense et si muette, à peine repoussée au-delà du cercle lumineux, embusquée, attentive dans tous les coins sombres, aux plis obscurs des rideaux, maîtresse absolue du dehors, de la rue tout à fait déserte, de la ville, à cette heure où la débauche même s’endort.
… Non point tout à fait déserte, ni muette, car tout à coup, un pas sonore, sur le pavé, s’approcha vite, avec une sorte de régularité mécanique, et subitement cessa. Le vide silencieux s’en accrut, ou parut s’en accroître avec une telle promptitude que le chanoine le sentit au fond de sa propre poitrine, eut un bref mouvement de défense… D’une main furieuse, il saisit la page blanche et la jeta rageusement dans la corbeille.
Que dire de sa confusion, de sa honte? Que dire de sa déception plus aiguë encore, bien que moins pressante? Ainsi le calme retrouvé n’était qu’un leurre, son illusion un piège de plus? Vraiment, cette nuit ne s’oublierait pas, était vraiment irréparable? Le fléchissement ne venait pas d’un obstacle imprévu, extérieur, c’était bien sa force même qui avait fléchi? Un grondement de colère roula dans sa gorge, et ses doigts rapides éparpillèrent ce qui restait du manuscrit. Son regard se leva. Et il aperçut, à l’extrémité de la pièce, dans le réduit plus sombre, contre la paroi blanchie à la chaux, la Croix.
Aussitôt il entendit son rire.
Cette fois, il ne songea point à l’éluder, l’étouffer: il l’écouta courageusement. Puis il le voulut tel qu’il était, non moins glapissant, non moins vil. De tout son être il l’accepta, le fit sien… Un soulagement immense, un immense allégement furent aussitôt sa récompense, et rien ne donnerait mieux l’idée de cette délivrance inattendue que l’éclatement d’un abcès. Il sentit, il sentit avec étonnement, puis avec certitude, enfin avec ivresse que cela qui remuait en lui qu’il ne pouvait plus porter, avait trouvé une issue, se déchargeait. L’enfant qui s’approchant avec terreur, la nuit, d’un fantôme, touche de ses petites mains un objet familier, inoffensif, ressent quelque chose de cette joie, quelque chose seulement, car il cesse simplement de craindre, il ne méprise pas ce qu’il a craint, il ne peut se venger de sa crainte… Au lieu que l’abbé Cénabre s’ouvrait tout entier à ces délices amères, à peine connues.
Il baissa les yeux, retrouva sur la table le livre innocent du P. Berthier, rit de nouveau, maintenant à pleine gorge. Le retentissement de ce rire dans le silence devenait extraordinaire. La présence d’un seul témoin, la contagion de sa peur eût suffi sans doute à précipiter le dénouement de cette scène insupportable, mais ainsi déroulée secrètement elle n’y glissait qu’avec lenteur, passait lentement du réel au cauchemar, et du cauchemar à une espèce de surnaturelle ignominie. Hélas! que de fois, dans les débats de l’âme, éclate au-dedans cette joie atroce! Mais nous ne l’entendons pas. Et sans doute faut-il de ces circonstances rares et singulières pour que le mal force ainsi les frontières de son solennel empire, et se livre à nos sens, tel quel, dans un regard ou dans une voix.
Qui eût entrevu à cet instant, par le trou de la serrure, l’homme encore imposant de vigueur et de santé, si calme par la taille, les massives épaules, le maintien fort et hardi, secoué par un ricanement démentiel, n’en aurait pu croire le témoignage de ses yeux. Quelque chose, dont l’enfer est ordinairement jaloux, se donnait ici sans réserves, avec une brutalité, une insolence inouïes. Était-ce là le cynisme d’une âme déjà perdue? N’était-ce point plutôt, pour une dernière et miséricordieuse tentative, l’écluse levée aux secrets hideux de l’âme, aux pensées venimeuses étouffées vingt ans, trente ans, l’aveu forcé, involontaire, matériel, pourtant encore libérateur, la miraculeuse déviation vers l’extérieur par le geste et la voix d’une hypocrisie parvenue au dernier point de concentration, au dernier degré de la malfaisance, désormais incompatible avec la vie, comme le ventre se délivre parfois lui-même d’un poison dont il est, d’un seul coup, saturé?
Néanmoins, au milieu du délire grandissant, le témoin qui toujours veille garde encore sa lucidité. Si forte, si pressante que soit l’étreinte de l’ennemi, le pouvoir ne lui est pas donné de se substituer entièrement à nous: dans l’excès de sa joie, comme dans la perfection même de son désespoir ineffable, il reste le doute, comme un ver. Le sentiment de la fragilité, de la précarité d’une volupté qui ne peut vivre en nous, s’y fondre, introduite par effraction, maintenue par violence. Car aucune expérience ici-bas ne saurait nous donner une idée satisfaisante de l’enfer.
Certes, ce qui fut l’abbé Cénabre n’avait alors, de ce qui l’agitait si furieusement qu’une notion vague et confuse. S’il s’était vu et entendu clairement, l’horreur l’eût jeté aussitôt à l’acte qu’il ne fut tenté de commettre qu’un moment plus tard, et il l’eût alors commis. Sans doute la surnaturelle pitié lui fit cette grâce de l’aveugler quelque temps, ou peut-être ne permit-elle jamais qu’il vît le fond de sa misère. Bien des témoignages le prouvent qui découvrent dans cet homme sinistre une dernière illusion très tenace, presque niaise, puérile. L’écrivain dont la curiosité s’intéressa si fortement à toutes les épreuves des saints, et particulièrement aux plus étranges, fut ici dupe involontaire des manies critiques de sa propre pensée: l’idée de possession ne l’effleura même pas.
Ce qu’il sentait peu à peu était une fatigue immense. La nuit n’était pas loin de s’achever: son regard lourd se détachait de moins en moins de l’étroit cercle de lumière à ses pieds. L’engourdissement du sommeil le gagnait d’instant en instant. Encore incapable de mesurer la violence qui l’avait soulevé si haut pour le laisser retomber comme une pierre, il avait obscurément conscience d’une déperdition inouïe de ses forces, d’une dissipation de sa vie. Sitôt sur la pente, la volonté s’abandonna, l’être fléchit tout d’une pièce. De nouveau, il connut avec terreur que son équilibre était rompu, que les transitions habituelles qui donnent à la vie intérieure sa mesure et son rythme, n’existaient plus pour lui, qu’il ne connaissait de la joie ou de la douleur, au cours de l’exécrable nuit, que la fureur dont le double excès finit par se confondre dans la même et commune angoisse.
La cause de ce brutal dessaisissement fut simple, presque comique. Mais elle s’enfla aussitôt. «Me voilà libre!» s’était-il écrié un moment plus tôt, et il répétait depuis ce mot à mi-voix, sans le comprendre… Libre de quoi? demanda soudain une voix ironique, presque insaisissable encore au fond de la conscience. Puis, en un moment, elle grossit démesurément, couvrit tout le reste. Libre de quoi? Libre de quoi?
Son rire éclata, et le retentissement lui en fut rapidement intolérable. Il sentait bien que ce rire s’était à présent retourné contre lui, qu’il le déchirait. La parole involontaire sortie de sa bouche était une chose de peu, mais elle l’avait touché au point qu’il faut. Le passé qu’il avait renié, dont il s’était senti sauvé—décidément aboli—le laissait en présence d’un avenir non moins creux, non moins vide, d’un nouveau mensonge à assumer, aussi fastidieux… Libre de quoi?
C’est en vain qu’il cherchait à échapper, chaque fois il se trouvait repris. D’ailleurs, cette lutte poursuivie plus longtemps eût achevé de le mettre hors de lui. Il aimait mieux contempler en face le nouveau désastre. Hélas! il en pénétrait les causes, il l’analysait dans son demi-délire, avec une certaine lucidité. De cette liberté reconquise, qu’eût-il fait? Elle venait trop tard, à supposer qu’il en eût jamais été digne. Après son enfance pauvre et sévère, la forte discipline à laquelle il s’était laissé soumettre restait encore la seule part solide, positive, de sa vie. Hors d’elle, hors de sa contrainte, à laquelle s’ajoute l’autre contrainte ineffable du mensonge, quel sens aurait-elle? Quel but? Quelle application de chaque jour? Aucune autre règle ne l’eût entièrement contenté, et il était aussi trop vieux pour recommencer un nouveau mensonge. Il n’avait aucun vice à satisfaire, et il tenait d’ailleurs la plupart d’entre eux pour de folles, de stupides dissipations: il avait un mépris d’avare pour ces prodigalités… Alors, quoi? Ne pouvait-il simplement tenir pour nulle une crise sans issue, reprendre sa tâche où il l’avait laissée la veille? Cela resterait son secret, nul n’en aurait rien appris qu’un prêtre trop scrupuleux pour parler, ou qui ne rencontrerait que des incrédules. Ne pouvait-il… Hé bien, non! il ne pouvait plus.
Sans qu’il essayât d’expliquer pourquoi, toute nouveauté le rebute, et cependant la coupure entre le présent et le passé semble bien nette, décisive. Il serait vain de prétendre que l’ancien, le laborieux mensonge de sa vie ait été inconscient, mais d’être seulement apparu évident, nu, dans la pleine lumière de l’âme, lui a retiré je ne sais quoi d’essentiel, un rien de trouble, d’équivoque indispensable, telles ces substances qui deviennent de violents poisons sitôt que leur équilibre chimique est rompu, en présence d’un autre corps privilégié. L’épreuve qu’il vient de subir ne peut décidément être oubliée: son souvenir rend toute paix instable, précaire. S’il peut encore tromper autrui, il ne se trompera plus. Comme lui paraissent claires désormais, explicables certaines attitudes involontaires, par exemple la sourde colère sentie tant de fois, la défiance amère, la curiosité passionnée, douloureuse, insatiable qui l’animait contre les héros de ses livres! Il croyait les aimer! Ainsi que tel historien chérit comme les familiers de son entourage, comme ses amis de jeunesse, les contemporains de Louis XII ou de Charlemagne, il croyait les aimer! Il ne doute presque plus de les haïr. Pourquoi s’intéresserait-il à présent aux fastidieuses poursuites de biens imaginaires, au vide affreux de leur destinée? Sans qu’il s’en doutât, n’était-il pas, tout au fond, animé par l’espérance d’arracher d’eux un secret, mais il sait qu’ils n’ont pas de secret, qu’il n’y a rien. Ah! l’insolente pensée!
Les succès, la réputation, l’autorité ne lui sont plus de rien: dans le métier d’homme célèbre, qui n’avance point recule, et il a la certitude qu’il n’avancera plus, que la confiance lui manque, que le ressort de son œuvre est brisé. Les hardiesses mêmes, qui ont fait le scandale des sots, n’étaient telles que par rapport à l’ordre relatif de sa vie, à un certain accord maintenant détruit. Elles lui paraissent frivoles… Enfin, que veut-il? Il ne veut rien.
Voilà le même vertige qui l’emporte dans sa giration diabolique: le même creux dans sa poitrine, la même chaleur au front, et les épaules glacées. Rien ne pourrait mieux exprimer la violence aveugle et le désordre de sa pensée qu’un cri sauvage, et pourtant le silence est solennel. De seconde en seconde, ce silence se fait plus compact, plus immobile, autour de son désespoir. Par toutes ses fibres—car à de tels moments, le corps entier conçoit la douleur et la mort,—il sent qu’il a dépassé le point critique, que sa chute doit s’accélérer d’elle-même. Il n’espère pas, il ne peut même plus imaginer un retour en arrière, un arrêt dans la descente verticale. Mais quoi! il est encore trop vivant pour la subir, tomber comme un bloc! Il se tâte, il tâte d’un geste presque ingénu, pathétique, sa tête ronde et têtue, ses bras musclés, sa poitrine. Qui peut saisir au vol l’idée meurtrière, quand elle fonce sur l’âme, ainsi qu’un aigle?… Elle est en lui. Avant qu’il l’ait seulement nommée, elle lui a sauté dans le cœur. S’il ne peut arrêter la chute inévitable, ah! qu’au moins il l’accélère, qu’il en finisse!… Et il en était là de cette pensée, lorsqu’il vit son propre revolver, dans sa main droite.
*
On ne peut pas dire qu’il approcha le canon de sa tempe, il se jeta dessus. C’était la minute effrayante où l’enfer n’est qu’une haine, une flamme unique sur l’âme en péril, perce tout, consumerait l’ange même, ne rebrousse qu’au pied de la Croix. La précision, la netteté, la force imparable du geste furent horribles. Rien ne pouvait l’arrêter, à moins d’un miracle, et cette espèce de miracle s’accomplit: la queue de la détente se coinça. La main s’était serrée si convulsivement que le doigt se meurtrit et saigna sur l’arête d’acier. L’abbé Cénabre crut son arme au cran d’arrêt. A sa grande stupéfaction, il constata qu’il n’en était rien.
Posément, il prit le revolver dans la main gauche, et pressa doucement. Une seconde la petite tige résista puis elle glissa dans la rainure. Le canon était dirigé au hasard, vers la muraille. La balle claqua sur la paroi de briques, ricocha dans la portière, qui n’eut qu’un léger frémissement. Un brouillard bleu, à l’odeur métallique, monta lentement vers le plafond, disparut.
Toujours posément, l’abbé Cénabre reprit l’objet dans la main droite, appliqua derrière l’oreille la froide petite bouche. Il était sûr de lui. Si sûr qu’il s’accorda encore une minute, non de réflexion, mais de répit… Chose étrange! Le meurtre qu’il allait accomplir lui paraissait clairement stupide, monstrueux même, monstrueux dans sa stupidité, et c’était là justement sa dernière et âpre joie. Tout ce qui s’était passé cette nuit,—chaque acte, chaque pensée,—quelle succession d’événements bizarres, incohérents! Il allait volontairement ajouter au cauchemar douloureux un épisode de plus, aussi incompréhensible, aussi délirant—plus incompréhensible, plus délirant—ainsi qu’une folle revanche. Ce fut un éclair de haine qui l’éclaira. Il ne revit point son passé, il n’eut pas le temps de supputer l’avenir. Il ne pensa qu’à la vengeance qu’il allait ainsi tirer de lui-même. Oui, cette illumination n’eut que la durée d’un éclair… Que l’attente fut courte!
Mais alors ses yeux se posèrent par hasard sur le cadran de l’horloge. Son cou était roide. La pression de la petite bouche d’acier était devenue extraordinairement douloureuse. Ses épaules lui faisaient mal, comme après une pose longtemps tenue. Et il était là, interrogeant toujours les aiguilles noires avec une insistance stupide, il n’en pouvait croire ses yeux. Car dans le moment qu’il avait saisi l’arme pour la deuxième fois, l’horloge marquait trois heures cinq, il l’avait involontairement noté. Or, elle marquait à présent quatre heures moins dix. L’hésitation, qu’il avait crue si courte, avait duré quarante-cinq minutes!
Il aurait pu douter: il ne douta pas. Au penser du long rêve poursuivi le doigt sur la détente, il eut un sursaut de terreur moins de la mort que du risque couru de glisser ainsi, d’un coup, du songe au néant. Une crampe du doigt, une pression inconsciente, et c’en était fait pour jamais. Le meurtre était accompli, mais il l’avait commis en aveugle… Ainsi eût-il été dupe jusqu’au bout d’un incompréhensible délire. La même affreuse nuit, tour à tour, lui eût volé sa vie, puis sa mort… Cette pensée l’exaspéra.
Encore un coup il serra la crosse, tâcha de concentrer son attention, dompter ses nerfs. A quiconque eût douté devant lui, encore à cet instant, de sa décision irrévocable, il eût de bonne foi répondu par un éclat de rire. Il était certain de ne pas voir l’aube. Et pourtant sa pensée, déjà rebelle, opposait une résistance sournoise, biaisait vers les images délirantes. Il entendait le coup sourd, étouffé. L’ogive de métal forait l’os frontal, faisait éclater la paroi. L’œil sautait de l’orbite sur la table, et il voyait sur le drap le globe blanc dans une glaire écarlate… L’horloge sonna quatre coups.
Le cri qu’il entendit n’était pas un cri d’agonie, mais un véritable rugissement de rage impuissante. La main relâcha son étreinte. Bien pis! Son cerveau travaillait déjà plus librement; les forces qu’il avait concentrées à grand-peine se déliaient, trouvaient leur issue dans une méditation vaine… Il commençait d’observer, il redevenait spectateur.
Il jeta l’arme devant lui avec une telle violence qu’elle tourna sur elle-même et rebondit deux fois jusqu’au mur. Et presque aussitôt il courut la reprendre, la replaça sur son bureau, à sa portée, la considérant d’un regard tantôt furieux, tantôt morne, et parfois si curieusement trouble et servile… Réellement, sa pensée ne se fixait à rien de précis, quêtait d’une idée à l’autre. Puis les traits du visage s’immobilisèrent, la peau de ses joues blêmit, son grand corps se dressa tout à coup et par une détente si brusque qu’il parut bondir. La chose brune et brillante étincela de nouveau dans sa main, se rapprocha vivement de son front. Chacun de ses gestes fut vraiment celui d’un homme qui prend son élan, qui s’élance, car le dernier accès de la tentation, après un répit perfide, est toujours le plus violent et le plus court. Jamais encore le terrible prêtre n’avait été si près de sa fin. Et pourtant, même alors, quelque chose se brisa dans son cœur. L’élan frénétique, en apparence irrésistible, se replia, se défit: l’ombre oscilla sur le mur. Et sans perdre conscience un instant, non point atteint dans sa chair, mais comme au point le plus délicat de son vouloir, au point vital, il tomba la face en avant, les bras en croix, sur le tapis, et s’y roula en sanglotant, avec un abandon, un hideux déliement de tout l’être.
Il avait le nez dans la laine épaisse, bientôt trempée de larmes, il y enfonçait sa face, il serrait dessus ses mâchoires. Un mouvement convulsif le mit un instant sur le dos, et pour échapper aussitôt à la lumière intolérable il roula sur lui-même, en rugissant.
*
Il semblait que les forces ennemies qui se le disputaient ainsi qu’une proie cessassent dans le moment toute feinte, s’étreignissent à travers lui comme deux combattants qui se prennent à la gorge au-dessus d’un cadavre. Il en était à cet excès d’angoisse où tout lien se trouve relâché, lorsque le corps participe, dans son ignominieuse détresse, au désastre même de l’âme, quand il n’exprime plus la douleur par aucun signe abstrait, qu’il la sue par tous les pores. Spectacle abominable et magnifique à faire cabrer la pitié! La tentation peut bien prendre tous les masques, et c’est l’illusion de beaucoup de naïfs qu’un Satan seulement logicien. Tel vieillard sournois l’imagine assez sous les traits d’un contradicteur académique, mais c’est que l’observateur s’arrête aux jeux et bagatelles. Parfois, bien que rarement, la noire cupidité de nuire l’emporte sur d’autres délices moins promptes et moins âpres. Alors le mal se dénonce lui-même, s’avoue tel quel, non pas un mode de vivre, mais un attentat contre la vie. Ainsi cette fureur de haine qu’avait exercé jusqu’alors l’abbé Cénabre avec une si grande sagacité jaillissait enfin tout à fait hors du sanctuaire de la conscience. L’abandon du corps supplicié exprimait avec une effrayante vérité l’âme violentée, profanée. Car l’horreur fut à son comble lorsque ce corps robuste parut cesser d’opposer aucune résistance, subit la souffrance, la dévora comme on dévore la honte… Oui, un instant, l’humiliation fut parfaite.
Il ne bougeait plus, étendu de son long, la tête au creux de son bras replié. La vague de douleur avait passé sur lui sans le tuer. Sa misère était totale. De reprendre conscience dans cette posture d’animal supplicié ne l’humiliait même plus, ou c’était cette humiliation qui suit la volupté: un sinistre détachement de soi-même. Il se sentait vaguement non plus témoin, mais sujet passif d’on ne sait quelle cruelle et double expérience, enjeu d’une lutte inexpiable. La haine en crevant dans son cœur l’avait d’abord investi d’une si douloureuse brûlure qu’il n’avait porté attention qu’à elle seule, mais cela ne s’attachait à rien: c’était une haine impersonnelle, un jet de haine pure, essentielle. Il en ignorait encore l’objet. Le mépris immense qui le tenait ainsi la face écrasée sur le sol ne procédait pas de cette haine, mais d’une autre force en lui beaucoup plus mystérieuse, éclipsée un moment par le spasme fulgurant, bien qu’il sentît confusément que cessant d’être contenue, l’expansion de cette force eût tout emporté, jusqu’à faire éclater l’armure de l’âme. Oui, les deux forces avaient paru se confondre un instant, mais il devenait clair qu’elles agissaient à contresens. La haine, si cruelle qu’elle fût, le mettait en état de défense, le roidissait. L’humiliation déliait cette résistance, la réduisait lentement, obstinément, avec une sagacité terrible. Si l’une des deux forces avait retardé, puis empêché le meurtre, c’était celle-ci.