L'imposture
L’abbé Cénabre en eut conscience. Il comprit…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
A l’exception de l’évêque de Paumiers, dont le sourire ne s’altère pas aisément, et qui approuva doucement de la tête, chacun reçut ces paroles ambiguës avec un certain frémissement. M. Catani pâlit.
—J’admire, au contraire, ce grand désir d’être loué, dit-il. Pour moi, je ne l’ai jamais connu. Les circonstances de la vie, mon goût de l’histoire, une certaine connaissance des hommes—et ma médiocre santé aussi en est cause—ne m’ont inspiré qu’un grand éloignement pour le bruit, les vaines disputes, les grandes entreprises téméraires, voilà tout. Je n’ai voulu être qu’un simple publiciste qui met au service d’une Église, tournée désormais vers l’avenir, plutôt son expérience que son talent.
—C’est ce que je disais, répondit M. Guérou insolemment. Voyez-vous, cher Pernichon…
—Permettez, fit M. Catani sans cesser de sourire. Laissez-moi poser une question à M. Lavoine de Duras: est-il vrai que M. Noualhac ait été reçu par Sa Sainteté en audience secrète, dès le début de ce mois?
—Je l’atteste! dit le vicomte. Nous le savons depuis une semaine déjà.
—Le Saint-Siège juge sévèrement certaines initiatives, hardies, condamnables même. Il voit sans plaisir la place faite à nos chroniques religieuses dans quelques organes d’opinion très avancée. Je tiens d’ailleurs le renseignement d’une source sûre.
—Il est exact, dit M. Jérôme. A telle enseigne que j’ai supprimé dans ma dernière chronique le paragraphe sur les affaires de Syrie.
—Serait-ce donc, soupira M. Catani qui ne respirait plus qu’avec beaucoup de peine, mortifier encore inutilement notre jeune ami que d’attirer son attention sur la probable, la vraisemblable inopportunité de la grande enquête qu’il médite de publier prochainement dans son journal sur l’Évolution de la conscience religieuse en France et en Allemagne?
—Mon enquête! cria Pernichon.
Ce fut comme le cri de ses entrailles, le cri de stupeur d’un homme touché par un coup porté à fond.
—Mais enfin, pourquoi, messieurs… voulut protester une dernière fois l’évêque de Paumiers.
—Mon enquête! reprit le grotesque, devenu terrible.
Il respira douloureusement, pressant des deux mains sa poitrine. Puis ses mâchoires remuèrent avec violence, sans qu’il proférât aucun autre son.
—Jeunesse! dit M. Guérou.
—J’ai seulement prononcé le mot d’inopportunité, remarqua M. Catani, qui flairait de loin, avec inquiétude, le dernier sursaut de sa misérable proie. Sans doute qu’un peu de patience…
—La patience! tonna Pernichon.
Il essaya vainement de ravaler sa salive. Sa gorge était serrée comme par une convulsion tétanique, et il y sentait à grands coups battre son cœur. Enfin les mots trouvèrent leur issue, sa colère jaillit ainsi qu’un flot de sang.
—L’inopportunité! La patience! cria-t-il. Je verrais donc perdre en un moment le fruit du travail de dix-huit mois! Alors que dimanche encore, vous, monsieur Catani, vous-même, corrigiez de vos propres mains mes notes sur l’affaire de Haguenau! La patience! Quelle atroce plaisanterie! Comme si vous ne saviez pas mieux que moi que ces sortes d’enquêtes, qui exigent un labeur énorme, doivent paraître à leur heure, sont étroitement liées aux événements qui les inspirent! Comme si…
—Mais publiez-la quand même, jeune homme! grinça le vicomte Lavoine de Duras dans le tumulte. Quel incroyable scandale!
—La publier? dit Pernichon. Où la publier désormais! Je vois clairement la manœuvre. On s’est joué de moi. Je suis étranglé. Car mon directeur ne supportera pas cette dernière déception: ma chronique disparaîtra des colonnes de l’Aurore nouvelle. On m’aura volé jusqu’à mon pain. Oui! tandis qu’on m’encourageait à une initiative aussi dangereuse, aussi hardie, qui devait consacrer ma carrière ou la compromettre sans retour, toutes les précautions étaient prises pour retarder la publication, puis la rendre impossible au dernier moment.
—Je ne vous permets pas! commença M. Catani. Mais il dut aussitôt serrer son mouchoir sur sa bouche pour étouffer un hoquet sinistre. La peur donnait à son visage une expression intolérable.
—Messieurs! je ne comprends vraiment plus… De grâce, messieurs! suppliait Mgr Espelette au désespoir.
—Pourquoi veut-on me perdre! poursuivait Pernichon d’une voix déchirante. J’ai eu quelques succès, je les devais à mon travail, à la chance—que sais-je? Ils n’ont fait de tort à personne. Mais depuis que M. Cénabre m’a congédié—car il m’a congédié—je sens qu’on a décidé ma ruine…
—C’est de la folie! jeta M. Jérôme si froidement que le calme se fit tout à coup. Alors seulement on entendit la voix de M. Catani.
—Je vous pardonne une telle agression… si inattendue… si injuste… (il parlait dans un souffle). J’ai toujours aimé la jeunesse. Mais convenez-en vous-même: personne ici ne peut plus douter à présent que j’aie vu juste: vous ne vous possédez pas assez. Il faut se posséder… Qui ne sait se posséder n’apprendra jamais rien de ce que le dernier d’entre nous devrait savoir… Qui ne sait se posséder…
—Parlons-en! s’écria Pernichon d’une voix si stridente que Mme Jérôme se boucha une oreille du bout de son doigt ganté.
—Pardonnez-moi… Je vous prie de m’excuser… Toutes mes excuses! dit le comte Lavoine de Duras en agitant vers son hôte une main qui tremblait de lassitude et d’écœurement. Je crains… Je crains qu’il me soit impossible d’approuver le ton que va prendre… une discussion… D’ailleurs, ce tour provocateur, personnel…
—Asseyez-vous! répondit M. Guérou, impassible. Vous ne comprenez pas. Qu’est-ce que cela peut vous faire, cher ami?
Il était beaucoup plus pâle que de coutume, et bien qu’il souriât encore vaguement (par habitude), on eût pu deviner à un certain sifflement de ses narines, à un certain pli de ses énormes bajoues striées de rouge et de bleu, qu’il serrait fortement les mâchoires. D’ailleurs, personne ne parut remarquer cette espèce d’exaltation. Le vicomte Lavoine de Duras s’assit.
—N’insistez pas, Pernichon! dit M. Jérôme. Vous répondrez plus tard… Vous expliquerez…
—J’approuve, j’approuve entièrement, paternellement… commença Mgr Espelette rose et confus.
Mais le publiciste auvergnat, pendant cette rapide passe d’armes, et toujours debout, n’avait fait que présenter tour à tour, à chacun des interlocuteurs, son front blême, ainsi qu’une bête acculée. M. Catani s’agita douloureusement sur sa chaise, puis se tint tranquille, et parut résigné à tout entendre. Le silence fut tel qu’on entendit distinctement M. Pernichon reprendre haleine.
—On ne me fera pas taire! dit-il enfin… Mon enquête sera publiée coûte que coûte. Je me défendrai.
M. Catani interrogea des yeux Mgr Espelette, puis Jérôme, puis Guérou. Alors seulement, il murmura, et si bas qu’on l’entendit mal:
—Contre qui?
—Contre vous! cria Pernichon de la même voix glapissante qui avait exaspéré Mme Jérôme. Demain, il serait trop tard: je ne vous retrouverais plus. D’ailleurs ce que je fais est peut-être inutile: n’importe!… Monseigneur! Monseigneur! reprit-il en tournant d’une pièce tout son corps vers l’évêque de Paumiers dans un mouvement pathétique, je vous jure! Je vous jure! Depuis un an, je n’ai pas fait un pas, je n’ai pas écrit une ligne sans sa permission… Avant-hier encore… Oh! j’ai commis des imprudences, je le sais! J’ai mécontenté des gens puissants! A qui la faute? Il était, il était derrière moi. Je le jure! «Je vous veux conduire les yeux fermés», voilà ce qu’il m’a dit. L’avez-vous dit? hurla le malheureux.
—Incroyable! Incroyable! répétait le vicomte Lavoine. Intolérable!
—Une honte, une pure honte! ajouta Mme Jérôme.
—Calmez-vous, je vous en conjure! dit Mgr Espelette, plus suppliant que jamais. J’avoue que ce malentendu…
Et M. Guérou lui-même fit le geste d’un spectateur rebuté par un toréador maladroit.
A peine si Pernichon entendit ce murmure de dégoût, mais à travers ses larmes de colère impuissante, il vit son adversaire et comprit.
Il comprit qu’il arrivait trop tard, que l’homme qui était devant lui n’était plus une proie pour personne, et qu’à s’acharner encore, il se perdrait sans le perdre. En une seconde, et comme entre deux éclairs, il sentit l’indifférence profonde, insurmontable, l’énorme indifférence de ces gens rassemblés, polis par la sottise, l’illusion ou le mensonge, polis par la vie, comme des galets par le flot. La révélation d’aucune lâcheté, d’aucune trahison, n’était capable de ranimer en eux, même pour un instant, ce qu’ils s’étaient donné tant de peine à détruire, cette espèce de fierté humaine qu’ils méprisaient chez les autres, ainsi qu’une grossièreté, tour à tour dangereuse ou ridicule. L’élan désespéré du pauvre diable, sa sincérité mise à nu, loin de toucher leurs cœurs, les devait glacer, les fermait à toute pitié, n’était pour ces profonds calculateurs de choses frivoles qu’un spectacle répugnant. Si inconscients de leur propre faiblesse, mais ingénieux à la cacher, comment ne l’eussent-ils pas reconnue, avec honte et avec rage, chez le transfuge qui venait de sauter hors du cercle enchanté des convenances et fonçait droit devant lui—dans le public—pareil à un acteur devenu fou?
—J’ai tâché de vous être utile, murmura dans un souffle M. Catani, de plus en plus livide. Mon… Ma pauvre expérience m’en donnait probablement les moyens… Je ne regrette pas de l’avoir fait… Mais votre… votre cruelle injustice… En vérité, il est moins possible que jamais de vous prendre au sérieux!
Il montra le creux de sa poitrine de sa misérable main maigre, luisante de sueur, et fit comprendre qu’il souffrait.
—Vous venez de commettre une mauvaise action, dit Mgr Espelette avec feu, en se tournant vers Pernichon. Il m’est pénible de le déclarer ainsi publiquement, mais je n’ai plus le droit d’être indulgent.
Une seconde, tous purent voir le malheureux Auvergnat flotter sur le silence qui suivit, ainsi qu’un bouchon de liège.
—Vous connaissez l’homme dont j’ai parlé, hurla-t-il. Aucun de vous n’ignore…
Mais il prit peur avant d’avoir porté à fond ce dernier coup, et au fléchissement de sa voix, on respira.
—Monseigneur! supplia-t-il, ne me condamnez pas! Comprenez-moi! Veuillez me comprendre! Je n’ai aucune haine contre M. Catani, pas l’ombre! Je m’en veux de l’offenser! Mais enfin! Mais enfin, voyons! Je défends ma situation, mes moyens d’existence, ma vie! Mes moyens d’existence! L’attaque n’est pas venue de moi, rendez-vous compte! Non! L’attaque n’est pas venue de moi! Je ne demandais rien à personne, j’avais une modeste ambition, je faisais honnêtement mon métier. Pourquoi celui-ci m’a-t-il perdu? Car il m’a perdu… Il a montré pour me perdre une adresse, une perfidie! J’en donnerai des preuves! Oui, je le prouverai! Je… Je… Je le prou…
Il bégayait affreusement, exprès, pour gagner du temps, car, dans le désordre de sa pauvre cervelle, il voyait peu à peu, distinctement, la vanité de son accusation désespérée, l’impossibilité de fournir des preuves, et qu’elles ne seraient reçues de personne. Il avait perdu la partie. L’indignité de ce moribond fût-elle démontrée, ne retarderait pas d’une minute le désastre inévitable: l’enquête ne serait pas publiée, ne pouvait déjà plus l’être. A quoi bon? Et pourtant…
Alors il fit, pour regarder en face son adversaire, un effort inouï. Il lui cria dans la figure:
—Depuis des années, vous vous êtes ainsi servi de vos jeunes confrères, vous en avez fait vos instruments, puis vous les avez jetés les uns après les autres. Qui vous a lu? Personne. Quel titre avez-vous? Aucun. Je vous défie de citer un homme en place, capable d’être votre répondant, de répondre de vous publiquement. L’expérience dont vous disposez est un mystère pour tout le monde. Mais quoi! Vous n’avez jamais manqué de niais comme moi à compromettre: Erlange, Rousselette, Dumas-Mortier—j’en pourrais citer vingt autres. C’est vous qui avez perdu l’abbé Delange, puis vous me l’avez fait exécuter dans le Bulletin de Montmédy. Chacune de vos entreprises, chaque effort que vous avez tenté, pour sortir de l’ombre où vous vous rongez d’envie, pour cesser d’être une sorte d’intermédiaire anonyme, a été payé d’un désastre pareil au mien… Le mien sera inutile comme les autres, entendez-vous? Inutile! Parfaitement inutile! Jamais! jamais, au grand jamais, vous ne forcerez l’entrée de la presse, c’est moi qui vous le jure! Vous m’avez volé ma place, vous ne l’aurez pas pour autant. On ne voudra pas vous l’offrir, et vous ne l’oserez pas demander! Non! vous n’o-se-rez pas la demander! Voulez-vous savoir pourquoi? Hein? Vous voulez le savoir? C’est que vous êtes de moins en moins craint, et de plus en plus méprisé!
Il serait absurde de croire que ces paroles insensées furent écoutées en silence. A l’exception de M. Guérou, chacun des spectateurs avait plusieurs fois tenté d’interrompre, et un véritable gémissement, tantôt aigu et tantôt grave, n’avait cessé de sortir des lèvres de l’évêque de Paumiers. Enfin, aux derniers mots de l’auteur des Lettres de Rome, le désordre fut à son comble, et une espèce d’émeute eût sans doute éclaté si la curiosité la plus brûlante ne l’avait alors emporté sur l’ingratitude. Car tous les regards s’étaient portés vers M. Catani avec une impatience féroce.
Rien ne peut plus troubler ces cœurs cruels dont la légèreté est à l’épreuve de toutes les mauvaises surprises de leur incohérente vie, pourvu que soit préservé un certain accord indispensable, un certain rythme, que soient observées du moins certaines règles mystérieuses auxquelles leur faiblesse se conforme d’instinct. Leur petite société artificielle vit et prospère en vase clos, et les passions qui s’y développent, si violentes qu’on les suppose, ne s’y expriment qu’en signes conventionnels, sont soumises à un contrôle sévère, à une discipline formelle qui en modifie rapidement le caractère et les symptômes. A la longue, rien ne ressemble moins à un vice ouvert, intrépide, que le même vice transformé par une dissimulation nécessaire, cultivé en profondeur. On peut faire cette observation partout, mais jamais plus utilement que parmi ces hommes singuliers qui vivent à distance égale du monde religieux et du monde politique pour s’entremettre patiemment, diligemment entre l’un et l’autre, maintenus dans l’ombre par la nature même de leurs manœuvres toujours secrètes, intermédiaires officieux et sans cesse désavoués, esclaves-nés des circonstances et des conjonctures, démagogues honteux, orthodoxes suspects, n’ayant rien en propre, ni la doctrine qu’ils empruntent naïvement aux partis triomphants ni même le langage, calqué bizarrement sur le style des rapports et des mandements, avec ce tour impayable qu’une certaine littérature a propagé dans le monde. De servir une ambition démesurée, une envie exaltée jusqu’à la haine maladive du genre humain sous les apparences sacrilèges du zèle apostolique, quelle gageure! Quelle entreprise à déraciner les âmes! Comment ne pas prendre en pitié ces misérables que l’hypocrisie professionnelle, parfois presque inconsciente, a rendus si sensibles à l’air du dehors, au moindre choc, qui ne peuvent durer qu’à force de précautions et de soins minutieux, que le plus petit élan de sincérité détruirait sans doute, car ils ne sont plus en état de supporter une si forte dépense de leur être! Et comment encore ne pas accorder quelque admiration, malgré tant de rivalités sournoises, à l’étroite solidarité qui les rassemble, à travers un monde hostile, ainsi qu’un malheureux troupeau!
Le premier cri de colère de Pernichon les avait d’abord frappés de stupeur, puis révoltés. D’ordinaire, un silence glacial, une muette réprobation eût suffi à faire rentrer le coupable dans le devoir, mais il avait, cette fois, passé outre. Alors, le groupe s’était senti menacé, faisait front contre un danger commun. Si surprenant que cela puisse paraître, aucun d’entre eux n’était plus capable de prêter la moindre attention aux preuves données par l’accusateur (à supposer qu’il en fournît), et la démonstration rigoureuse, irréfutable, de l’infamie de l’accusé, n’eût convaincu personne, n’eût pas même été entendue. Car toute violence leur est un outrage, les jette comme hors d’eux-mêmes, dans une espèce de délire sacré. Pareils à ces chiens qui, entre deux adversaires, sautent à la gorge de celui qui crie le plus fort, leur premier mouvement est de haïr et de réprimer l’audacieux, et ils attendaient, ils attendaient tous avec cette curiosité pleine d’angoisse que M. Catani rétablît l’ordre, exécutât ce fou périlleux, d’ailleurs prêts à se satisfaire de n’importe quoi, de n’importe quelle réponse, pourvu qu’elle fût traitée sur le ton qu’il faut, qu’elle permît de rentrer dans les convenances et la gravité.
—L’incident est clos! murmurait déjà entre ses dents le vicomte Lavoine de Duras…
Et le nom même de Pernichon serait oublié à jamais, anéanti.
Mais il n’appartenait qu’au seul Catani de rendre possible une aussi heureuse conclusion. Or, la déception fut immense. Le publiciste ténébreux, sous le déluge d’outrages, perdait visiblement pied, se débattait, cherchait du secours. Ses yeux tristes se fixèrent un moment sur l’évêque de Paumiers avec une telle détresse, que Mgr Espelette, scandalisé, détourna les siens par pudeur. Enfin, il bégaya péniblement:
—On n’a jamais vu… Est-ce possible!… Après avoir tant fait pour ce jeune homme… Une telle intempérance de langage…
Puis Catani parut rassembler ses forces, vaguement conscient d’avoir trompé l’attente de tous, honteux comme un acteur qui vient de saboter son rôle, mais d’une voix molle, qui se rendait:
—Mon passé, la dignité de ma vie, la charité du chrétien me faisaient un devoir de laisser sans réponse une accusation calomnieuse, ramassée Dieu sait où! On me reproche d’avoir fait mon œuvre en silence, de n’avoir brigué aucun honneur public… Oui! j’ai fait ce sacrifice à mes convictions libérales et à ma foi religieuse, à mon respect du passé, à ma confiance dans l’avenir, de ne rien compromettre, de chercher constamment de ces formules d’union, de transaction, d’équilibre, qui gagneraient moins qu’elles ne perdraient à une excessive publicité. La petite influence dont je dispose…
—Vous m’avez fait perdre dans l’esprit de M. l’abbé Cénabre! s’écria Pernichon.
Mgr Espelette se tordait les mains:
—Un nom comme celui-ci ne saurait être jeté dans un débat qui…
—Ce n’est pas moi qui l’ai prononcé le premier, dit l’Auvergnat. M. l’abbé Cénabre était mon appui le plus sûr, mon protecteur, j’ose ajouter mon ami. Par quels mensonges, par quelles insinuations…
—Laissez-moi, fit tout à coup M. Catani, avec une plainte lamentable… Je… Je ne suis pas en état de vous répondre…
Il porta aussitôt son mouchoir à ses dents, et, d’un geste brusque de son poing fermé, le déchira de haut en bas. Mais il le cacha si vite et si honteusement au creux de ses deux paumes, qu’à l’exception du vicomte de Duras, muet de surprise, personne ne remarqua ce geste singulier, si peu attendu d’un tel homme. Ils entendirent seulement le grincement aigu de la toile.
D’ailleurs, autour des antagonistes, l’agitation était à son comble, le désordre extrême. Mme Jérôme, pâle de rage, sommait l’ancien président du Consistoire d’intervenir, tandis qu’appuyé au dossier du fauteuil son mari lançait vers M. Pernichon quelques mots brefs et coupants que celui-ci ne pouvait entendre, tout occupé du vicomte qui le tirait brutalement par la manche et menaçait de le renverser. Enfin il échappa, et, dans le tumulte, à tue-tête, cria:
—Souvenez-vous de l’abbé Dardelle! Souvenez-vous du 15 juin!
Il n’acheva pas, la main toujours gantée de Mme Jérôme s’étant appliquée avec force sur sa bouche. Un silence étrange, un silence stupide régna aussitôt. Nulle force au monde n’eût empêché les spectateurs de se tourner vers la victime, pour voir si le coup avait porté. L’histoire de l’abbé Dardelle est, en effet, l’épisode le plus tragique (le plus incroyable aussi) de la ténébreuse carrière de M. Catani. Le chroniqueur, alors connu surtout par ses intrigues auprès d’un évêque malheureux, exécuté depuis, passe, à tort ou à raison, pour avoir fait signer par ce jeune prêtre, inoffensif poète lyrique égaré dans la controverse moderniste, une petite brochure pleine de sucs et de poisons, qui, bien que tirée en secret, à un nombre minime d’exemplaires adressés tous à des amis sûrs, valut à son auteur supposé un blâme public et déshonorant, puis la censure et l’interdit. Son détestable et faible cœur n’en put supporter l’humiliation. Réfugié en Belgique, il acheva son désastre en épousant une maîtresse de piano wagnérienne, son aînée de vingt ans, laide et dure, qu’il aimait. Enfin, après avoir professé quelques mois dans une université populaire de Liège, fondée par l’apôtre socialiste Vandeverde, il se tua d’une balle au front, le 15 juin 1907. Il léguait, dit-on, sa bibliothèque, le manuscrit d’une thèse, des vers inédits et sa mandoline à M. Catani.
Le vicomte Lavoine de Duras, saluant gravement, mais de loin, M. Guérou, traversa lentement la pièce et sortit. M. Pernichon, atterré de sa propre audace, ou peut-être délivré, suivait docilement Mme Jérôme, se laissait faire ainsi qu’un enfant. Sur sa barbe brune, un mince jet de salive pendait comme un fil d’argent.
Mais la violence de l’injure parut rendre à M. Catani quelque chose de cette impassibilité célèbre, où étaient venues se briser jusqu’à ce moment de plus fortes haines que celle du publiciste malchanceux. Du moins, ses anciens amis purent l’espérer. Une minuscule tache rose s’élargit un peu sur sa joue, et son mince visage, après un ou deux frémissements, s’immobilisa, terrible.
—Je ne cherche aucune revanche, dit-il. Je vous plains. Vous n’êtes pas mûr. Vous n’êtes pas mûr, voilà le mot. Quel fruit pensez-vous tirer de votre puérile agression? Je crains au contraire qu’elle ne vous ait, ce soir, compromis inutilement. Qui ne préférerait un ennemi déclaré à un ami tel que vous? Je ne vous pardonne pas, du moins ici, en public. Mon pardon, en un tel moment, achèverait de vous écraser sans apaiser, je l’espère, le trouble de votre conscience…
Un murmure d’admiration déchargea toutes les poitrines.
—Je connais les jeunes gens, je les aime, reprit-il avec un sourire d’agonie. Lorsqu’ils cèdent à une colère injuste, dès qu’on les voit perdre le sang-froid, le respect des aînés, d’eux-mêmes, et jusqu’au sentiment de leur propre intérêt, il y a cent à parier contre un qu’ils ne font que se venger ingénument sur autrui d’un remords généreux qui les travaille. Ils nous font porter le poids de leurs fautes. C’est qu’à cet âge une faute est lourde à porter! On ne vit pas en paix avec elle! Cher Pernichon!
Il avança drôlement la lèvre inférieure et passa dessus sa langue.
—Cher Pernichon, vous vous êtes perdu par trop de hâte à jouir de certains biens de ce monde. Vous avez cru, en toute bonne foi, ne devoir qu’à votre intelligence, qu’à votre talent, un petit succès mérité plutôt peut-être, au jugement des meilleurs et des plus clairvoyants de vos amis, par votre réputation d’excellent jeune homme, votre bonne conduite, votre esprit sérieux et réfléchi. Vous venez de dissiper ce soir une partie de cet inestimable trésor, ce qui vous en restait, du moins, car nous sommes quelques-uns à connaître… à savoir… Enfin vous aviez rêvé un riche établissement… Ceci n’est un secret pour personne. Le nom que je ne prononce pas est sur toutes les lèvres… Une si grande espérance vous a tourné la tête… Votre âge, cher Pernichon, nous autorise, je le crois, à parler ici, entre nous, librement, paternellement, de vos petites affaires. Le patrimoine d’un jeune homme sans expérience est un peu la chose de tous, est sous le contrôle et la protection des gens de bien. Les soucis d’argent—alors qu’on est près de toucher le but, qu’on n’a plus devant soi que cet obstacle abject—durcissent le cœur, vous rendent capables de beaucoup d’imprudence, et peut-être d’infamies, telles que—n’en disons rien!—Enfin…
—Vous êtes le plus indulgent, le plus noble cœur que j’aie jamais connu! s’écria Mgr Espelette.
Et dans son enthousiasme, il prit la main luisante et la pressa sur sa poitrine.
Mais M. Catani ne souleva même pas les paupières. Il parlait d’ailleurs avec une lassitude accrue, à grand-peine, comme s’il récitait une ennuyeuse leçon apprise par force, et qu’il eût hâte d’en finir au plus tôt. Bien que la riposte fût merveilleusement celle qu’on attendait de lui, ceux qui l’écoutaient y cherchaient en vain le ton, l’accent, ce je ne sais quoi qui donne à l’allusion perfide sa pointe et son fil, comme pour l’enfoncer dans le cœur. Les paroles enflammées du prélat ne dissipèrent point ce malaise étrange.
—… Enfin, vous avez tort de penser que j’ai fourni sur vous le moindre renseignement défavorable. On ne m’en a pas demandé. A peine si l’occasion m’a été fournie de faire quelques réserves—d’accord avec votre éminent ami, M. l’abbé Cénabre, auquel j’avais avoué mon scrupule, touchant l’embarras momentané dont je parlais il y a un instant… Ces dépenses excessives… peu justifiées…
—Mes dépenses excessives! gémit M. Pernichon. Non! non! fit-il en s’arrachant des mains de Mme Jérôme, laissez-moi! laissez-moi tous! C’en est trop! Ah! je sais ce qu’il prépare depuis cinq minutes. Je le vois venir! Au moins, vous me permettrez… je vous expliquerai d’abord…
—Voyons! voyons! il sera temps de vous expliquer tout à l’heure, dit Mgr Espelette, avec une douceur impitoyable.
Et il ajouta ces mots dont sa candeur était loin de concevoir l’innocente barbarie:
—Vous criez avant qu’on ne vous écorche, mon cher enfant.
—Je crois néanmoins avoir assez éprouvé ma bonne volonté, reprit M. Catani, visiblement à bout de forces et qui achevait de vider son venin comme on meurt, en vous prêtant seize mille francs.
Un cri unanime le paya aussitôt de sa peine. Ce ne fut pas même un cri, ce ne fut qu’un profond soupir, une sorte de plainte plus décisive qu’aucun cri. Nulle révélation ne pouvait être aussi accablante en un tel lieu, devant de telles gens, et préparée avec tant d’art. Pernichon, qui l’attendait cependant, eut un gémissement horrible, une convulsion de tout son pauvre corps disgracié. Puis il éclata en sanglots.
—Vous les avez offerts! Vous m’avez presque contraint de les recevoir! Oui! Il me disait que je devais quitter ma chambre garnie de l’hôtel Léon-XIII, m’installer convenablement, acheter des meubles. Que c’était un sacrifice à faire indispensable. Que le soin de ma carrière l’exigeait, qu’il était temps de m’imposer—bien d’autres raisons encore! Je vous en prie! Comprenez-moi! La publication de mon enquête était décidée, le volume retenu par les éditions Fides, je m’étais engagé à rembourser avant la fin de cette année. Que risquait-il? J’étais dans sa main. En la refermant, il me brisait. D’ailleurs… d’ailleurs mon entrée dans la famille de… du… Hé bien, oui, qu’importe? Vous le savez tous!—dans la famille Gidoux-Rigoumet m’aurait permis de lui être utile. Oui! oui! voilà dix ans que vous briguez la succession du comte de Verniers à la Revue de l’Univers!
—Quelle écume! dit seulement M. Jérôme.
Alors la voix de M. Guérou s’éleva, cette voix grêle qui vibre dans son arrière-gorge, lorsqu’en pleine confusion, en plein désordre, délaissant une minute la mort attendue et urgente, il se dilate et s’épanouit:
—Permettez, jeune homme. Ce calcul n’a rien que de vraisemblable et de légitime de la part d’un écrivain dont nous savons qu’il a l’étoffe d’un homme d’État. Mais s’il est vrai qu’il a besoin de vous, pourquoi vous perdrait-il aujourd’hui?
—Je ne sais… Je ne sais pas… balbutia le malheureux… Je sais qu’il me perd, voilà tout. Pour moi, cela suffit! Quand même, rendez-vous compte!
Il épongea son front ruisselant.
—Seize… mille… francs… Seize… mille…, fit soudain M. Catani, avec un petit rire glacé.
Mgr Espelette et Jérôme échangèrent le même regard anxieux.
—Notre vénérable ami n’en peut plus, remarqua l’évêque de Paumiers. Cette scène l’a brisé. Monsieur Pernichon! je vous en prie…
—Extrême imprudence… continua M. Catani du même ton. Dangereuse imprudence… Quelle pro-di-gieuse imprudence!…
Il s’agita sur sa chaise, convulsivement, comme si, dans le désastre de l’âme, le vieux corps s’opposait une dernière fois, de toutes ses forces, à l’imminente trahison de la conscience, prête à livrer son secret, le secret gardé tant d’années.
Mme Jérôme poussa Pernichon vers la porte, et revint s’asseoir avec autorité auprès du malade, dont elle prit la main dans les siennes.
—Il a eu mardi dernier une hémorragie des plus graves, confia-t-elle à Mgr Espelette. On peut s’attendre à tout. C’est une scène hideuse!
—Je m’en vais demander d’urgence une voiture, dit M. Guérou. Dénouez toujours sa cravate et faites-lui respirer un peu d’éther. Voilà le flacon.
—Laissez-moi… murmurait le moribond. Laissez-moi! Ne m’interrogez pas… Vous me fatiguez horriblement… C’est inutile… absolument inutile… Je ne vous répondrai pas… La plus grande discrétion…
Il lança devant lui sa main ouverte, saisit au passage le bras de l’évêque de Paumiers, inclina dessus son visage:
—Écoutez-moi! fit-il.
Mais presque aussitôt sa bouche se referma si violemment qu’on entendit le claquement de ses mâchoires. Alors, il se mit à secouer la tête de haut en bas, lentement, plus lentement, ainsi qu’un homme cède au sommeil, puis son menton retomba tout à fait sur sa poitrine, et les paupières, qu’il avait tenues jusqu’à ce moment baissées, se levèrent, découvrirent peu à peu un regard fixe, trempé de larmes, et tout débordant d’un rêve que personne n’avait jamais vu. Un caillot de sang jaillit de sa gorge et tomba sur le tapis.
—Il va mourir! cria Mme Jérôme.
—Taisez-vous donc! dit Guérou. La mort n’est pas si facile: j’en sais quelque chose. Le voilà déjà beaucoup mieux. Écartez-vous! C’était ce crachat qui l’étouffait.
Les couleurs revenaient en effet au front de M. Catani, qui, tout à coup, sans laisser paraître le plus léger embarras, mais avec une grande douceur:
—J’ai pu vous donner de l’inquiétude, fit-il. Les premières chaleurs m’incommodent énormément, et je dois me montrer plus vigilant qu’à l’ordinaire, à cette époque de l’année.
—Nous sommes guettés, Catani! Nous sommes guettés! cria M. Guérou d’un ton jovial. Pour vous et moi, chaque heure du jour est une embuscade, dont nous nous tirons de notre mieux. La pauvre carcasse n’en peut plus. Méfiance!…
—Je vais beaucoup mieux… beaucoup mieux… infiniment mieux…, protesta le moribond. Les mois d’été sont les meilleurs. Dès l’automne, vous me verrez partir pour la Corse, chez le comte Sapène, qui m’honore de son amitié. J’aurai à faire le printemps prochain. Les élections seront à gauche: il s’agit, dès à présent, de manœuvrer avec une prudence extrême. Nous touchons au but. Les socialistes sont extrêmement bien disposés. Le discours de M. de Reversot, au dernier congrès des Jeunesses, a eu les résultats les plus heureux. Ce sera la consolation de ma vie d’en avoir, sinon dicté les termes, du moins inspiré les meilleures formules, celles qui s’ouvrent sur un magnifique avenir, annoncent un renversement prochain des partis et des alliances qui sera la grande révolution des temps nouveaux.
—Reposez-vous, supplia Mme Jérôme, presque tendre.
Jamais, en effet, M. Catani n’avait parlé si longtemps, et ce bavardage fébrile, haletant, marquait plus qu’aucun autre symptôme sa faiblesse et son angoisse.
—Le grand tort de certains d’entre nous (en petit nombre) est de laisser intervenir, dans ces discussions délicates… (ici sa voix trembla) de… de ces imprudents qui…, pareils à celui que vous entendiez tout à l’heure… (depuis plusieurs mois il m’a, hélas! si cruellement déçu!) ont… ont tendance… une certaine tendance à se hâter, à bouleverser… Ce n’est que trop vrai! Ah! oui, ce n’est que trop vrai… J’aime la jeunesse, et celui-ci n’est pas le premier qui m’a fait commettre des sottises… des folies… de véritables folies!… J’ai mis tant d’obstination…, d’entêtement même!… à trouver un jeune collaborateur, ardent, enthousiaste!… Ils me délaissent tous… Un autre que moi dirait qu’ils me trahissent… Vous venez d’en avoir la preuve.
Il s’agita sur sa chaise, serrant les dents pour ne pas gémir. Et il griffait doucement de ses ongles le velours de l’accoudoir.
—Je suis bien puni, Guérou, de m’être confié à autrui… J’avais horreur de la réclame, des querelles, du public. Et puis encore, ma faible santé. Voilà bien des années que j’attends! Je me possède, voyez-vous… tout est là… Il faut se posséder… On finira par rendre justice à ma politique… une politique bien humble… bien concrète… Dès le printemps prochain…
—La voiture est à la porte, dit M. Guérou.
Mgr Espelette sortit le dernier.
*
Son émotion était encore si forte qu’il renvoya son chauffeur, et résolut de gagner à pied la rue de Bellechasse (il était l’hôte, à Paris, de l’ancien ministre Pupey-Gibon, député radical de la Côte-d’Or, son camarade de l’École normale). Il se reprochait—car le scrupule de cette âme désarmée est douloureux et incessant—de n’avoir pris parti avec plus de vigueur, il n’eût su dire d’ailleurs pour qui, le désespoir de Pernichon l’ayant profondément ému, bien qu’il sentît toujours pour M. Catani la même estime mêlée de crainte, ou peut-être d’un secret dégoût.—J’aurais pu agir à temps sur le jeune homme, l’apaiser, l’éclairer sur son imprudence…» Chose étrange! il ne doutait guère que l’infortuné publiciste n’eût dit vrai, et pourtant la perfidie de son redoutable adversaire ne révoltait pas son cœur. La sérénité de ce sot se distingue à peine du pessimisme le plus noir, et il a des hommes le même mépris qu’un notaire ou qu’un policier, mais inconscient, stupide, inaltérable. Une fois pour toutes, et malgré la réelle honnêteté de ses mœurs, sa juste sévérité pour lui-même, il a donné au mensonge, à la duplicité, à l’ambition, à l’envie, à la haine, des noms rassurants, il leur a trouvé des synonymes exquis dont il est la première dupe. Ce qu’il appellerait volontiers chez lui, si du moins il était assez vil ou assez hardi pour la commettre, trahison prend, dans sa bouche, à l’égard d’autrui, le surnom beaucoup plus favorable de tricherie ou d’excessive habileté. Pareillement, certains provinciaux s’imaginent qu’une Parisienne élégante ne saurait être que perdue de mœurs. Ainsi ce naïf compliqué croit dur comme fer qu’un homme de lettres, un journaliste, un député, même de l’espèce bien pensante, bénéficie d’une sorte d’alibi moral, a droit à un traitement de faveur, ne peut être tenu, avec le commun des êtres raisonnables, d’observer les règles élémentaires de la simple honnêteté. Il éprouve, à connaître, à fréquenter d’aussi près ces privilégiés, à s’en servir, la même équivoque fierté du fils de famille faisant honnêtement sa partie dans un tripot, et finissant par se lier d’amitié avec des grecs et des filles, qu’il montre de loin à de jeunes cousines stupéfaites. Cette indulgence souriante, ce scepticisme à fond de candeur, fait l’admiration de ses vicaires, et il passe avec honneur, dans sa petite ville, pour un Talleyrand démocrate, dont le directeur du grand séminaire et quelques vieux prêtres attardés déplorent (non moins candides!…) les compromissions et l’audace. C’est ainsi que ce niais a tenu l’invraisemblable gageure, restant lui-même sans reproche, de perdre, à l’égal d’un aventurier, un certain sens du juste, la pudeur de l’honnête homme.
Tel quel, il n’osait pas s’avouer, ce soir, qu’il était content d’en avoir fini, mais il en savourait, tout en marchant, l’allégresse. Il serait le lendemain à Paumiers. On ne le reverrait pas avant la Toussaint. D’ici là, le jeune Auvergnat serait oublié, après beaucoup d’autres, qui valaient mieux que lui! Car les partis avancés, quels qu’ils soient, font une forte consommation d’hommes… Ou peut-être Catani?… Mais il appartenait à la race de ces moribonds éternels… Il sursauta de déception et de colère en entendant la voix de Pernichon.
—Monseigneur!… pardonnez-moi… Je vous suis depuis un instant… Je vous supplie de m’écouter… Vous êtes mon seul espoir… Je ne puis plus compter que sur vous!
—Je… Je rentrais chez moi, dit mélancoliquement l’évêque de Paumiers (il réprima très vite ce premier mouvement d’humeur). Quelle aventure, mon enfant!
—Je suis perdu? interrogea le pauvre diable, n’est-ce pas?
Puis il fit quelques pas en silence. Sa fureur était aussi complètement tombée que possible. L’indignation est pour lui une dépense trop forte, intolérable. Tout son être, son regard inexprimable, tout son corps même, implorait le pardon, n’importe quel pardon.
—J’ai été trop loin… murmura-t-il.
—Mon enfant, reprit le prélat, je suis heureux de vous retrouver si sage, dans ces dispositions excellentes… édifiantes… vraiment chrétiennes… J’en rends grâce à Dieu.
—Je vais… Il ne reste qu’à me tuer, dit Pernichon.
Mgr Espelette s’arrêta stupéfait.
—Vous ne parlez pas sérieusement? De telles paroles, à moi! Je… vous venez de me faire une peine immense, mon enfant!… C’est… Enfin, c’est un blasphème… Vous!
Il s’était remis en marche, il hâtait le pas, fuyant presque.
—Qu’ai-je été faire aujourd’hui chez M. Guérou? gémit-il. Ma place n’était pas là. Sans doute, mon cher ami (il passait paternellement son bras sous celui du chroniqueur), vous venez de parler dans un accès… dans un léger accès de délire. Vous regrettez déjà… Si! Si! je le sais! Mais ce trait me confirme dans cette idée—qui m’est trop familière, hélas! depuis quelque temps—que les luttes politiques et sociales ont pris un caractère… Oui! même entre nous, si pleins de zèle et de bonne volonté!—un caractère d’acuité… de violence… Ainsi vous-même, cher jeune ami!… cette passion…
—J’ai brisé ma carrière, interrompit le malheureux, sans entendre. Je suis perdu. Je suis absolument perdu. D’ailleurs, l’affaire était décidée depuis longtemps. J’ai été tiède, beaucoup trop tiède, trop prudent, à la dernière élection sénatoriale… J’avais voulu me ménager… Je me croyais capable d’être un intermédiaire utile, le moment venu… On pouvait craindre une certaine réaction… Le cardinal Riccoti…
Il se heurta rudement au parapet de pierre. Il chancelait comme un homme ivre.
—Un mot d’abord! interrompit Mgr Espelette avec une grande autorité. Retirez, retirez devant moi, à l’instant, les paroles malheureuses, impies… que vous avez prononcées.
—Quelles paroles? demanda l’Auvergnat, béant.
—Vous le voyez! J’en étais sûr! triompha l’évêque de Paumiers. Vous n’avez jamais été sérieusement tenté de vous livrer sur vous-même… de commettre le crime des crimes… Dieu ne nous abandonne jamais! Vous pouvez poursuivre, conclut-il sur un ton de supériorité discrète. Je vous écoute.
—Hein? dit Pernichon.
—Vous avez prononcé tout à l’heure le nom du cardinal Riccoti…
—Je pourrais évidemment faire des excuses, continua l’auteur des Lettres de Rome… mais à quoi bon? Il y a eu trop de témoins… D’ailleurs, M. Catani est désormais assez prévenu contre moi… Il devra se défendre… Son intérêt l’exige…
—Si vous croyez que mon intervention ait chance de vous être utile? demanda Mgr Espelette. Je retarderais volontiers mon départ. Voyez-vous, mon cher enfant (car, après ce qui vient de se passer, je me sens autorisé à vous parler en père), il n’est rien de plus dangereux, de plus maladroit, que d’irriter vainement un ennemi, pour rien, pour le plaisir, pour la seule joie de l’humilier. Dieu seul est juge des intentions. Notre devoir est de ne jamais condamner—du moins jusqu’à la limite extrême où la bienveillance devient aveuglement ridicule—un adversaire sur ses intentions… Je puis essayer de faire comprendre à M. Catani que vous avez cédé à un entraînement excusable à votre âge, que vous avez été trompé par certaines apparences défavorables—ou peut-être imprudemment conseillé… que sais-je?
Depuis une minute, Pernichon le fixait d’un regard indéfinissable, triste et sauvage. Il retira violemment son bras.
—Monseigneur! dit-il (sa voix se brisait horriblement), il n’est pas possible que vous ne le méprisiez pas! Dites-moi du moins que vous le méprisez! Dites que vous le méprisez, j’endurerai tout. Je vous en conjure!
L’évêque de Paumiers haussa les épaules.
—A quoi cela pourrait-il vous servir? Quel profit retirerez-vous d’une parole que mon goût, mes habitudes, l’habit même que je porte m’interdisent de prononcer?
—Je suis las!… soupira Pernichon. Affreusement las. Je ne sais pas ce que j’ai… Je crois que je vais mourir.
Il passait dans sa barbe une main défaillante.
—Ne me quittez pas ce soir! s’écria-t-il tout à coup.
—Quel enfantillage, dit Mgr Espelette, après un long silence. Vous êtes un enfant, un grand enfant. Cela passera. Ce soir même, je vous le promets, vous serez plus sage. C’est simplement une heure de votre vie pénible à surmonter. Accordons-le. Mais la réflexion, l’énergie viennent à bout de tout…
Il reprit le bras de Pernichon sous le sien; il caressait de sa belle main la manche du pardessus, avec un ronron léger des lèvres.
—Je vous le jure, Monseigneur, poursuivait le malheureux… J’ai besoin… Oh! j’ai besoin… comment dirais-je? J’ai besoin… ah! j’ai tellement besoin de… de sympathie!… de votre sympathie! Depuis quelques semaines—je ne devrais pas vous l’avouer… je sens que je vais achever de me perdre dans votre esprit… depuis des mois, je ne sais absolument plus prier!
Une sincère émotion—et peut-être quelque chose de plus—apparut dans le regard du compatissant prélat:
—Vous devez vous ouvrir à quelque prêtre consciencieux, réfléchi—mais éclairé, sachant le monde… Le choix n’en est pas facile! Hélas! pourquoi tant de nos confrères, et parmi les plus zélés, manquent-ils si souvent de cette largeur d’esprit indispensable?… Avant que de vous conseiller, je désire me remettre, peser le pour et le contre. C’est une entreprise délicate! Accordez-moi que je ne pouvais m’attendre… Notre entretien vient de prendre un tour…
Il sourit, secoua gentiment le bras qu’il sentait frémir, allongea son index, tâta le maigre poignet.
—Vous avez la fièvre! Du moins vous êtes en plein état fébrile… Quelle folie! Comment une simple altercation a-t-elle pu vous bouleverser à ce point? Ne prenez donc pas au tragique des malentendus… Oui! oui!… ajouta-t-il aussitôt en rougissant légèrement, je pense aussi à ce malentendu d’ordre plus intime, cette crise de sécheresse qui vous détourne de la prière… Il y a péril, mon cher ami, à se laisser obséder par ces menus épisodes de la vie intérieure… C’est une des formes de la tentation qui… Non! non! croyez-le bien: je ne suis pas—grâce à Dieu!—de ces hallucinés qui voient le démon partout, en parlent à tout propos. Nous prêterions inutilement à rire aux maîtres de la psychologie moderne, dont je suis loin de repousser toutes les thèses… Les défaillances de notre nature suffisent, dans la plupart des cas… suffisent à expliquer des… des incidents… Ici le moraliste et le théologien sont d’accord (ils devraient toujours l’être!). Le travail, l’exercice, la pratique des devoirs d’état…
—Quels devoirs d’état? fit Pernichon. Je n’ai plus de devoirs d’état. Je n’ai plus rien. Comprenez donc! Ce qui vient de se passer il y a un moment pouvait être prévu, prédit à coup sûr. C’était la crise inévitable, la manifestation matérielle… concrète… Ah! ma perte était déjà consommée!… J’ai cessé de plaire, parce que j’ai cessé d’être utile. Je suis brûlé,—voilà le mot,—je suis brûlé ici et ailleurs, je suis brûlé partout!
—Allons! dit le prélat. L’appui de M. Gidoux… En quoi la rancune de M. Catani (je le dis entre nous… car enfin… M. Catani?…) pourrait-elle changer quelque chose aux dispositions favorables de l’illustre professeur au Collège de France?…
M. Pernichon tourna vers lui un regard égaré:
—Mais il n’y a rien… il n’y a rien, avoua-t-il avec une sorte de haine… Je n’ai aucune raison sérieuse de croire à un projet si avantageux, si honorable pour moi… A peine une certaine sympathie… les relations que j’entretiens… Oh! voyez-vous… ce n’était qu’un rêve! J’ai fait cette folie, voilà quelques semaines, de laisser croire à M. Catani… Je sentais qu’il se détournait de moi, qu’il m’échappait… Oh! Monseigneur, ce mensonge m’a coûté cher! Dès ce moment, il m’a pris en exécration. Comment pouvais-je me douter? On m’a dit qu’il négociait le mariage de Mlle Gidoux avec Jean Delbos!
—En sorte… c’est prodigieux! incroyable! en sorte que vous vous êtes sacrifié—offert en holocauste?—à une innocente vantardise? A rien?
Il contemplait avec ébahissement ce personnage fallacieux, ce fantôme qu’une semaine de Paris effacerait pour jamais, qui disparaîtrait sans avoir jamais rien eu en propre—pas même ce dernier désastre, dont le prétexte était aussi fallacieux que lui.
—Mon pauvre enfant! Mon pauvre enfant! Mais pourquoi…
—Ne me demandez pas pourquoi! gémit le malheureux. Ce n’est pas le seul mensonge… J’avais quitté Aurillac plein d’illusion: je souhaitais être un journaliste—qui sait? peut-être un écrivain… J’avais une recommandation du vicaire général… Je suis tombé en pleines élections, en pleine intrigue. J’ai soutenu brillamment à Châlons-sur-Marne la candidature d’un radical modéré, pour barrer la route au conservateur. J’ai réussi. C’est ce qui m’a perdu! Hélas! je me vois tel que je suis. Je n’ai pas de talent… Non! je n’ai pas de talent. Sans l’intrigue, je n’eusse fait ombrage à personne… Mais je rédige un rapport à merveille: voilà tout le mal. Ces gens-là, ils passent leur temps à faire des rapports… Si! Si! vous le savez bien! Ils les rédigent rarement; ils ne les signent jamais… Oh! c’est un monde si compliqué! Je suis trop las pour commencer autre chose. Je suis perdu…
Il baissa la tête et parut sommeiller en marchant, poussant l’un devant l’autre ses pieds plats, indifférent, accablé… La Seine, à leur gauche, ruisselait d’une lumière dorée, qui venait mourir aux rives dans une double frange d’écume bleue, et l’air était déchiré de cris d’hirondelles.
L’évêque de Paumiers ne put supporter ce silence plus longtemps:
—Permettez! cher ami, fit-il enfin, vous aviez choisi…
Mais Pernichon l’interrompit brusquement:
—_Que pensez-vous de l’abbé Cénabre?_ dit-il.
*
—C’est un homme d’une intelligence exceptionnelle… tout à fait exceptionnelle, commença le prélat—un homme hautement respectable, bien que discuté, âprement discuté, un historien dont la conscience, le talent…
—Ce n’est pas ce que je demande! s’écria l’auteur des Lettres de Rome avec une irritation contenue.
Il fit quelques pas, agitant convulsivement les bras et les épaules, et tout à coup:
—J’irai à lui! Je me jetterai à ses genoux!… Depuis qu’il m’abandonne!… Ah! j’obtiendrai qu’il voie M. Jérôme! Un mot bienveillant de M. Jérôme dans le Bulletin peut sauver ma malheureuse «Enquête». Je vous demande pardon! Je… J’y vais de ce pas!
—Attention! fit Mgr Espelette, comme malgré lui.
Et déjà il regrettait ce cri imprudent. Mais le regard qu’il reçut de Pernichon, il ne l’oublierait jamais plus.
—Ho! Ho quoi!… dit l’Auvergnat d’une voix profonde… Celui-là… Lui aussi!
—Voulez-vous vous taire! supplia l’évêque de Paumiers au désespoir. Vous êtes fou, mon enfant! Vous êtes dans un état d’énervement… d’exaspération… Le moindre mot a sur vous un retentissement! Je vous conjure: n’interprétez pas, écoutez simplement. On vous sent prêt à tout, affolé. Je craignais pour vous une déception… M. l’abbé Cénabre est froid, très froid (en apparence, du moins)… peu sensible—enfin! il me semble!—à une infortune comme la vôtre. Voilà tout.
—C’en est assez, dit Pernichon, glacial. J’ai compris.
—Non! vous n’avez pas compris. Votre plaie est encore si vive! Quelle plaie! N’en avez-vous qu’une? Je crains que, pareil à ces blessés, qui, sous le choc, ne savent dire où ils ont mal, vous ne soyez pas capable en ce moment de renseigner sur votre véritable état qui que ce soit, et surtout mon illustre confrère… Enfin, il me semble que vous souffrez d’abord dans votre juste et légitime ambition, mais vous souffrez aussi dans votre conscience. Votre conscience est troublée, conclut-il d’un air fin.
Ils traversèrent le boulevard Saint-Germain en silence.
—Ne parlons plus de ce mouvement de révolte, des paroles insensées… Oui, oublions-les! Je n’y reviens pas. Dès ce soir, vous en demanderez pardon à Dieu… Voyez-vous, mon cher enfant, il n’est qu’au ciel que Dieu soit servi par des anges, de purs esprits. Nous devons tenir compte ici-bas de certaines nécessités sociales, politiques… Sur ce point, je suis tenu à une grande réserve, je pèse les mots, mais enfin! Une situation comme la mienne comporte des charges, de lourdes charges! Puissiez-vous tirer de cet aveu une consolation dans vos peines… Nous avons à lutter contre des préventions, des méfiances… Veuillot et ses pareils nous ont fait tant de mal! Les apôtres laïques sont de trop: chacun à sa place. Ce que nous avons voulu constituer, rassembler, c’est une petite troupe d’hommes sérieux, prudents, pondérés, aussi peu suspects que possible de préjugés de classe, de doctrine, favorables aux idées modernes, même ardemment démocrates… qui soient… qui nous servent… comment dirais-je?… enfin qui soient nos intermédiaires officieux auprès du pouvoir. Car, sans le pouvoir! Ne nous faisons pas d’illusions! Restons en face des réalités. L’État est plus puissant que jamais…
Il avait repris le bras de Pernichon, et le serrait étroitement sur sa poitrine.
—Dans ces conditions, mon pauvre enfant, il n’est pas raisonnable de s’étonner… de se scandaliser… de certaines imperfections… Allez! Allez! elles m’apparaissent comme à vous… Ce sont des ombres… de petites ombres… Nous ne les verrons plus dans le rayonnement de l’œuvre achevée… amenée à son point de perfection… L’Église et la société moderne enfin d’accord… réconciliées…
Il baissa la voix.
—J’ai la réputation d’un prélat—pour parler comme une certaine presse—avancé. Cela se peut. Si vous saviez cependant avec quelle joie je me retrouve à Paumiers—ces vieux curés, ces simples prêtres, très simples… Tenez! une idée me vient. Vous devriez faire une retraite de quelques mois, dans votre Auvergne, au sein de votre aimable famille…
—Quelques mois! s’écria Pernichon amèrement. Ma chère Auvergne! Mon aimable famille! Et que ferais-je dans quelques mois? D’abord, je n’ai plus de famille. Où prendrais-je seulement les frais de voyage et de séjour? Mon installation m’a coûté horriblement cher. Je dois neuf mille francs à M. Catani, c’est vrai; mais j’ai encore signé pour près de onze mille francs de traites à «l’Usine générale du Meuble». Mon départ du journal, la ruine de mon enquête suffisent à consommer ma perte. Je ne me relèverai pas! Je ne puis me permettre d’avoir des dettes… Sans la considération, je ne suis rien…
Il prononça ces derniers mots avec une gravité farouche.
—Écoutez! dit Mgr Espelette. Nous voici bientôt rendus. Nous allons nous séparer… Oh! pour cinq ou six semaines à peine! rectifia-t-il aussitôt naïvement. Enfin! je vous donne un dernier conseil.
Il se recueillit, sourit.
—Je ne vois à présent qu’un homme dont la situation… très particulière… l’indépendance absolue à l’égard de ceux dont nous parlions tout à l’heure… un certain goût du paradoxe, du défi… son scepticisme même (très exagéré par la médisance, croyez-moi!), mon ancien condisciple à l’École normale, auquel vous venez de rendre visite, M. Guérou…
—Oh! fit Pernichon.
—Oui… oui… je devine ce que vous n’osez pas dire. C’est un homme un peu… mystérieux… énigmatique… Nul n’a déploré plus que moi l’immoralité de ses livres!… Mais il n’a plus écrit une seule ligne depuis des années… Son infirmité, sa patience, sa résignation—hélas! tout humaine—le rendent digne de pitié, d’égard… D’ailleurs, il porte le plus grand intérêt au problème religieux, à ses solutions les plus neuves… Et puis son influence est grande… je le crois même un peu redouté.