L'inaccompli

Christophe Jamin · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/3

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L'inaccompli

Exergue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

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Mais de nos jours, il est difficile de

parler d’amour.

 

Svetlana ALEXIEVITCH,

Conférence Nobel, 2015

 

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I.

 

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Du côté de la place de la Sorbonne, non loin des locaux de la faculté de droit, ils suivaient chaque lundi, à la tombée du jour, un cours au titre énigmatique : « Théorie générale des dommages et intérêts. » Qui d’autre que des apprentis juristes aurait pu s’intéresser à un tel sujet ? La jeunesse ne désigne pas toujours le temps des révoltes et, au mitan des années quatre-vingt, la plupart étaient encore des enfants sages…

Se tenait devant eux cette femme qui, de sa voix douce et monocorde, leur parlait d’argent et de la manière dont, par une combinaison subtile de principes et de règles, les juges en octroient à ceux qui ont souffert d’un dommage. Elle était assise en bas du demi-cercle que formait le vieil amphithéâtre Bachelard, et placée en son centre. Arrivant toujours avec quelques minutes d’avance, elle descendait les marches d’un vieil escalier de bois ciré, avant de s’asseoir derrière un vaste bureau à motifs ouvragés, qui devait être l’ancienne chaire, sur lequel elle déposait un mince dossier contenant des notes écrites de sa main et dont ils savaient qu’elle ne s’écarterait jamais. L’éloquence lui semblait un art inconnu et pourtant aucun, parmi la centaine de jeunes gens inscrits à son cours, n’aurait manqué de l’écouter. Elle avait cette qualité rare que partagent certains universitaires de rendre intelligible et simple ce qu’elle exposait. Tous étaient conscients du privilège qui leur était donné d’être placés devant l’un d’entre eux.

Gabriel et Pierre avaient à peine vingt ans et eux aussi étaient sous le charme. Le premier soir, ils avaient pris place l’un à côté de l’autre, peut-être au hasard ou peut-être parce que, de manière inconsciente, ils s’étaient repérés à leur grande taille, et peut-être aussi parce que, en dépit de cette similitude, ils paraissaient à l’opposé l’un de l’autre. Plus longiligne, une longue chevelure brune et bouclée encadrant un visage aux traits fins et réguliers, Pierre ne partageait rien de la rugosité physique de son nouveau voisin. Celui-ci possédait une allure athlétique et un visage qu’on aurait dit taillé à la serpe, avec son nez aquilin et des yeux noirs enfoncés dans leurs orbites, dont Pierre s’était dit d’emblée qu’ils pouvaient lui conférer plus qu’une présence : un air inquiétant, du moins dans certaines circonstances.

Les semaines qui avaient suivi et sans se donner le mot, tous deux s’étaient retrouvés côte à côte sur l’un des gradins trop étroits parmi la dizaine qui s’élevaient presque à la verticale. À chaque fois, d’un même geste, ils avaient posé leurs cartables où ils le pouvaient, ainsi que leurs manteaux d’hiver, et quand leurs genoux ne cognaient pas le dos de leurs camarades assis dans la travée devant eux, ne sachant où placer leurs longues jambes, s’en excusant à voix basse, ils avaient tâché de prendre des notes.

C’était bien ici qu’ils s’étaient connus, dans cet inconfort, sous la lumière crue de lampes néons, de celles qui ornent les locaux des administrations, mais aussi devant un paysage figé de bord de mer qui embellissait le fond de l’amphithéâtre en une immense fresque murale. D’un côté une route de terre, poussiéreuse et blanche, de l’autre la mer bleue, des cyprès au premier plan, des montagnes au loin et, entre les deux, sur la route et devant une balustrade en pierre, de profil, la silhouette élancée d’un vieil homme recouvert d’un long manteau beige et d’un chapeau de toile, et qui semblait fixer le large. Était-ce une peinture d’inspiration coloniale ? Le souvenir d’une Troisième République se voulant civilisatrice et conquérante ? Un appel au voyage destiné aux tout jeunes gens d’un autre siècle ? Ou peut-être une manière d’apaiser leurs angoisses ? D’une luminosité pâle, la peinture associait la sérénité d’un lieu à la noblesse d’un visage. L’expression d’une vie accomplie montrée en exemple à un public d’étudiants. Plongés dans leurs copies, le dos courbé, tout à leur exercice d’écriture manuscrite, ceux-ci ne semblaient pas y prêter attention ; du moins jusqu’au moment où une sonnerie stridente, provenant d’une galerie adjacente, marquait la fin du cours. Alors la femme assise à sa table finissait sa phrase, se saisissait du dossier où elle replaçait ses notes, se levait d’un geste lent, puis remontait le vieil escalier de bois. Elle disparaîtrait jusqu’à la semaine suivante, reprendrait son cours à l’endroit exact où elle l’avait interrompu, avec la même voix, sans plus d’émotion, et pourtant la magie renaîtrait durant deux nouvelles heures.

Gabriel et Pierre aimaient ce rituel des lundis soir. Après le cours, ils se retrouvaient avec plusieurs de leurs camarades dans l’une des brasseries bordant la place de la Sorbonne. Il faisait souvent froid, ou il pleuvait, et tous cherchaient le réconfort d’une boisson chaude. Leur présence était mal vue des serveurs à une heure où les premiers clients, plus âgés, plus fortunés aussi, arrivaient pour dîner. Aucun n’y refaisait le monde. D’ailleurs en avaient-ils l’envie ? La violence de l’époque les touchait certes de près. Les actes terroristes semblaient n’avoir jamais cessé et ils auraient pu compter parmi ses victimes inconnues. À La Celle-Saint-Cloud, au seuil de son domicile, l’assassinat d’un ingénieur général de l’armement par un groupe terroriste, et aussi boulevard Haussmann, dans les locaux d’une chaîne de magasins de vêtements, un attentat qui avait fait un mort et quinze blessés, et encore un autre dans un cinéma, près de Beaubourg, lors d’un festival du film juif qui projetait Eichmann l’homme du Troisième Reich, dix-huit nouveaux blessés. Néanmoins, la plupart semblaient plus préoccupés par leur vie quotidienne. Ce qu’ils pouvaient entendre ou lire, ce que leur en disaient d’autres étudiants qui leur reprochaient parfois une absence d’engagement politique, ne formaient à leurs yeux qu’un décor déplaisant, mais vaguement irréel. S’ils en avaient certes conscience, s’ils en débattaient parfois, ces attentats, ces morts et ces blessés ne semblaient pas vraiment les toucher, ni les mettre en danger. Leur chair n’en était pas troublée. Des événements trop abstraits ou trop désincarnés pour leurs vingt ans. Aussi le petit groupe d’étudiants qu’ils formaient en revenait toujours à des préoccupations plus immédiates, ou plus intimes, ou plus égoïstes : le thème du cours qui venait de s’achever, les quelques amis que chacun fréquentait, les projets de vacances, les fins d’après-midi passées dans les cinémas du quartier, quelques titres de films récents (Out of Africa ou La Rose pourpre du Caire), les rendez-vous donnés à des jeunes femmes, elles aussi étudiantes, sous la statue de Danton, là-bas, plus près de la Seine, au carrefour de l’Odéon.

Après cet intermède, chacun rentrait chez soi, une maison en banlieue chez leurs parents, un foyer pour étudiants provinciaux dans le centre de Paris, une ancienne chambre de bonne dans un arrondissement plus ou moins éloigné, et souvent Gabriel et Pierre finissaient par se retrouver seuls et silencieux, avant de partir à leur tour.

*

 

Pierre avait l’avantage sur la plupart de ses camarades d’habiter seul un vaste studio dans un immeuble en briques parmi ceux qui avaient été construits entre les deux guerres sur l’un des boulevards extérieurs, non loin de la porte d’Orléans. Ses parents en étaient propriétaires. Ils l’avaient acquis quelques années auparavant en prévision des études supérieures de leur fils unique et de leur propre éloignement de Paris. Sa mère était venue l’installer après son baccalauréat avec des meubles de famille dont elle n’avait plus l’usage, ce qui donnait au studio l’allure curieuse d’un logement de vieux garçon qui aurait vécu là depuis les années soixante. Deux fauteuils d’un cuir rouge usagé, une table basse rectangulaire en céramique peinte à la main, un lampadaire muguet en acier chromé à trois globes, un tapis coloré en grosse laine. Mais aussi deux statues d’ébène représentant des têtes de femmes dont la présence à même le sol frappait les visiteurs par son incongruité.

Depuis que les parents de Pierre avaient décidé de ne plus résider en Normandie quelques semaines seulement durant les mois d’été, mais avaient fait le choix de s’y installer à demeure au cours de l’année qui avait suivi la retraite de sa mère, celle-ci n’avait plus guère l’occasion, ni peut-être le goût, de séjourner à Paris. Selon Pierre, le fait d’avoir longtemps travaillé pour une maison de haute couture, chic et discrète, située dans le XVI arrondissement, l’en avait éloignée. « Elle préfère la e

bouse des vaches à la beauté des robes de soirée ! », avait-il coutume de lancer dans un grand éclat de rire dont ses amis devinaient qu’il était destiné chez lui à vaincre sa pudeur ou sa timidité. Alors ceux-ci tentaient de donner un contenu à son propos : ils imaginaient un vaste appartement haussmannien où les visiteurs accédaient par un escalier recouvert d’un tapis baguetté de cuivre, de lourdes tentures de velours cramoisi, une succession de salons d’essayage où s’entassaient des robes négligemment posées sur des accoudoirs, des soies, des jerseys, des cachemires, et de très jeunes femmes passant à demi nues d’une pièce à l’autre sous le regard attentif des clientes de la maison, mais aussi des hommes plus âgés qui les accompagnaient parfois, tout un univers d’artifice avec lequel ses amis comprenaient que la mère de Pierre eût décidé de rompre.

C’est donc son père seul que Pierre voyait à Paris. Au rebours de sa femme, Louis Giltay ne s’était jamais détourné de la capitale. Il devait y revenir à intervalles réguliers « pour le bien des affaires familiales », se contentait-il de répondre quand on lui posait la question. Au début de chaque mois, il donnait rendez-vous à son fils, toujours à la même heure, à la brasserie Zeyer, située à l’angle de la place d’Alésia. Sans jamais exprimer le souhait de le rejoindre dans son studio, ou simplement d’y passer. Entre eux, ce qu’ils avaient fini par appeler « les rendez-vous de la brasserie Zeyer » était devenu un rite. Ils s’y retrouvaient pour déjeuner au milieu d’un étonnant décor art-déco dont le père avait dit un jour à son fils qu’il n’avait guère changé depuis l’ouverture de la brasserie en 1913 : un sol recouvert d’une mosaïque multicolore et un plafond de couleur fait de vitraux en verre armé qui se reflétaient sur de multiples miroirs muraux dont les plus imposants tapissaient un large escalier en colimaçon menant aux salons privés du premier étage.

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Indifférent au tumulte joyeux des convives et à l’incessant mouvement de serveurs impassibles circulant de table en table, Louis Giltay lui avait aussi précisé que, longtemps avant sa naissance, il y déjeunait avec son propre père, qui réservait toujours une table d’angle, loin de la grosse horloge centrale, afin de tenter d’échapper aux regards indiscrets. Il se souvenait l’y avoir retrouvé pour la première fois alors qu’il était lui-même adolescent, deux ou trois années après la guerre. Un homme d’une autre génération alors qu’il avait à peine plus de quarante ans, vieilli, malade, amaigri aussi après un temps passé dans un camp de prisonniers à la Libération. Un père, lui avait-il précisé, qui n’avait plus rien à voir avec l’homme sûr de lui et de sa valeur dont sa femme disait qu’il n’avait pas hésité à les abandonner dans un hôtel de Clermont-Ferrand durant les premiers jours de juin 1940, en pleine débâcle, dans l’affolement général, après qu’il avait retrouvé deux amis proches, deux hommes de gauche, un éditeur « juif et homosexuel » qui avait édité le manifeste du surréalisme durant les années vingt et publierait plus tard une partie de son journal sous le pseudonyme de Jean Basque, et un avocat à la cour d’appel de Paris, spécialiste de droit international privé, grand voyageur, croisé une première fois lors de la réunion fondatrice du « Front commun contre le fascisme, contre la guerre et pour la justice sociale ».

Louis Giltay se souvenait des paroles de sa mère à l’évocation de ce titre qui semblait déjà constituer un plaidoyer pour la justice, voire un premier acte de résistance contre l’ennemi. « Ce titre ne les a pas empêchés, ton père et les autres, ceux que nous fréquentions avant-guerre, avec lesquels nous avions refait le monde et dont nous vantions la générosité, de nous sacrifier, nous sa famille prétendument aimée, afin de tenter de prendre place au milieu d’un nid de frelons ambitieux et revanchards en rejoignant Vichy. Non pour y trouver un passe-droit ou le moyen d’échapper au sort commun, mais pour donner hélas ! un autre contenu à leurs idéaux de jeunesse. »

La mère de Louis Giltay avait fini par se retrouver on ne sait comment chez un couple de vieux amis à Nice, seule avec ses trois enfants. Elle n’avait alors plus guère reçu de nouvelles de son mari durant les années suivantes, autrement que par de rares et inquiétantes coupures de presse.

Louis Giltay se souvenait aussi avoir annoncé à ce père, dans cet identique décor, mais plus tard, au cours des années cinquante, son départ pour l’Algérie. Vingt-huit mois à venir d’une guerre qui ne disait pas son nom et dont personne ne voulait parler. Une guerre qui ne souffrait pas la comparaison avec celle qui avait fait la gloire ou le déshonneur de quelques-uns deux décennies plus tôt.

Une guerre sur laquelle il n’avait pas lui-même dit grand-chose à son propre fils, du moins jusqu’à ce jour de grand soleil, au moment de boire un dernier café et de régler l’addition déposée devant eux. Pierre s’en souvenait. Alors qu’il ne se livrait guère, Louis Giltay lui avait juré n’avoir jamais tué personne, ni même torturé. Cependant sur la torture, il était moins catégorique. Après tout, un jour de colère et parce qu’un des hommes du régiment qu’il commandait avait été retrouvé égorgé la veille, « les testicules enfoncés dans la bouche », dans un village quelque part près de la frontière tunisienne, il avait laissé un groupe de fellagha accroupis durant à peu près une dizaine d’heures, il ne s’en souvenait plus exactement, tête nue, mains derrière la nuque, sous un plein soleil, pour tenter de les faire avouer, jusqu’à ce que certains « fassent sous eux ». Mais pouvait-on parler de torture ? Tout est une question de définition, rien n’est inscrit dans le marbre, et chacune contient sa part d’arbitraire. « Pierre, j’imagine que tu me comprends, toi qui souhaites devenir juriste. »

Malgré son trouble, Pierre n’avait pas répliqué. Il avait laissé son père s’exprimer, vider son sac, sur la peur d’un ennemi invisible, sur les nuits de veille et d’angoisse à l’attendre, sur chaque buisson qui devenait un piège, sur une génération sacrifiée, celle des années cinquante qui avait disparu de la mémoire collective, sur ces accidents de voiture qu’on cachait aux familles en leur écrivant que leurs fils étaient morts au combat, pour la patrie et le noble service de la France, sur ces lames de rasoir que les femmes algériennes cachaient dans leur vagin pour leurs amants français, sur le massacre final des harkis, sur la lâcheté des gouvernements successifs, sur le courage et la désertion, sur les attentats aveugles, dans des cafés bondés ou en pleine rue, au milieu des mères et de leurs enfants.

Le silence revenu, des larmes discrètes, que son fils imaginait avoir été longtemps retenues, avaient fini par se dessiner sur le visage de Louis Giltay. La première et peut-être la dernière fois que Pierre avait vu son père pleurer.

« Ne commettez pas les mêmes fautes que les générations qui vous ont précédés », furent les premiers mots qu’il prononça à nouveau, des mots murmurés, de ceux que l’on se dit à soi tant ils sont l’expression d’une souffrance intime. Et puis après un second et long silence, sur un ton plus affirmé, mais qui ressemblait à une imploration : « Promets-moi de ne jamais céder à la violence, de tout faire pour t’en éloigner. »

Incapable désormais de s’exprimer, Louis Giltay n’en avait pas dit plus. Il s’était tu, et son fils avait fini par promettre – sans trop y prendre garde, simplement pour faire cesser les larmes d’un père qui lui devenaient insupportables.

 

*

 

Le lundi suivant, Pierre s’était confié à Gabriel. Il lui avait parlé de ces larmes et aussi de sa promesse. Trop solitaire, ce fils unique de bonne famille, qui avait hérité la pudeur, voire la rigidité de ses parents, n’avait personne d’autre à qui confier son désarroi. Ces premières confidences, quelques paroles à peine livrées avant le début de leurs cours, avaient-elles marqué la naissance d’une relation plus intime ? À l’époque, aucun d’eux n’aurait pu le dire. Mais le fait est que, réagissant à cette marque de confiance, et parce qu’il en avait été touché, Gabriel invita le soir même Pierre à se rendre chez lui pour y faire la connaissance de sa mère.

L’un et l’autre se souvenaient encore de cette première visite. Ils avaient quitté l’amphithéâtre Bachelard à peine prononcés les derniers mots de leur professeur et marché d’un pas rapide, tant le fond de l’air était humide et frais, vers la bouche de métro la plus proche, à l’angle des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, non loin des anciens thermes romains. Il leur fallait rejoindre la ligne 13 jusqu’à la station « Place de Clichy ». Esther, la mère de Gabriel, habitait seule avec son fils dans un immeuble situé sur le boulevard du même nom, identique à ces édifices de quatre ou cinq étages construits à la hâte pour recueillir les exilés du monde rural, et peut-être aussi les premiers immigrés, autour des années 1900 : de la pierre de Paris recouverte d’un béton brut, lisse et gris, avec un alignement de fenêtres rectangulaires et sans volets.

Elle y occupait l’ancien appartement d’un comique populaire qui avait connu son heure de gloire à l’époque du cinéma muet. Ne restait de lui, accroché dans le vestibule, à côté d’un compteur électrique demeuré apparent, qu’une affiche, encadrée sous verre, qui faisait rire le jeune Gabriel quand il rentrait de l’école. « BISCOT DANS UN FILM DE LÉON JOANNON, BIBI-LA-PURÉE. » Gaston Georges Bouzac, dit Biscot : les cheveux gominés, la raie au milieu, l’air ahuri, un visage destiné à susciter l’hilarité d’un public qui se contentait encore de peu, de quelques mimiques et de calembours, et des images animées du cinématographe. Biscot, mort à domicile avant d’avoir atteint la soixantaine. Un milieu de terrassiers, de typographes, de modistes, de livreurs. Naissance à Courbevoie. Acte de décès dressé le 17 décembre 1945 par le député Maurice Pouvrasseau, « décoré de la Croix de guerre, membre du comité local de libération du XVIII arrondissement de Paris ». e

Comment la mère de Gabriel avait-elle échoué dans cet appartement de trois pièces, vétuste et exigu ? Madeleine Angèle Attar, la femme de Biscot, l’avait-elle cédé à ses parents quand ils étaient revenus du petit village perdu dans le Périgord où eux-mêmes et leurs filles avaient réussi à se cacher sous diverses identités durant la guerre ? Et pourquoi y était-elle restée après la mort prématurée de ses parents ? Le fait est qu’elle n’en avait jamais bougé depuis qu’elle avait emménagé avec eux en juin 1946, alors qu’elle était encore adolescente. Son mari l’y avait rejointe une dizaine d’années plus tard, avant de disparaître à son tour. Pierre regardait leur photographie de mariage posée sur un guéridon : Esther et Jules Bonisac en noir et blanc ; rien qui permît de les distinguer des autres jeunes couples de la même époque, si ce n’est le regard de Jules, triste malgré son sourire.

Esther était assise en face de Pierre, derrière une table ronde en acajou sur laquelle s’étalaient de vieux livres simplement brochés – des romans pour la plupart – et plusieurs volumes d’une ancienne revue littéraire. « Vous aimez la littérature ? », lui dit-elle en guise de présentation, sans que Pierre sût s’il s’agissait d’une question ou d’une affirmation. Et sans attendre qu’il réagisse : « La littérature, je l’aime depuis l’enfance. Vous me direz qu’à part lire, et peut-être chanter, nous n’avions guère de moyens de nous distraire dans la banlieue où nous habitions. Nous aimions tant lire que ma sœur aînée avait fini par obtenir un prix au concours général de français. J’étais encore une gamine, mais je m’en souviens fort bien : il lui avait été remis en 1938, devant toute la famille réunie, fière et sur son trente-et-un, des mains du maréchal Pétain ! Le même auquel mon père dut la perte de son emploi deux ans plus tard. Et tout le reste – vous savez bien ce qui est arrivé aux gens de notre espèce ; j’espère que vous l’avez au moins appris dans les livres d’Histoire. Néanmoins je ne m’en plains pas : nous y avons gagné des amis dans le Périgord où nous avons dû fuir ! » Esther regardait Pierre qui, parce qu’il comprenait le sens caché des mots qu’elle venait de prononcer, et ce qu’ils pouvaient contenir de souffrance et d’amertume, ne savait quelle attitude adopter. « Ne vous troublez pas, jeune homme. Une ironie mélancolique : voilà ce qui nous caractérise. Vous ne vous en êtes pas déjà aperçu en fréquentant Gabriel ? »

Gabriel revenait de la cuisine où il était allé chercher un reste de challah, une brioche traditionnelle inconnue de Pierre, trois verres à pied et un fond de bouteille de porto. Esther avait continué sur le même ton. « Vous savez ce que signifie notre nom : Bonisac ? Nous ne sommes pas une vieille famille française, nous ne comptons pas quinze générations dans vos cimetières, n’en déplaise à quelques-uns, mais nous disposons d’un avantage : nous avons hérité du caractère de ce bon Isaac dont notre nom dit qu’il fut notre ancêtre. »

Gabriel regardait sa mère d’un air amusé, mais las. Pierre imaginait qu’il avait dû entendre cette histoire sur l’origine de son nom des dizaines de fois. Une provocation de plus pour signifier aux amis de Gabriel qu’ils ne devaient entretenir aucun doute sur les origines des occupants du lieu où ils avaient mis les pieds. « Pourrions-nous parler d’autre chose, Maman ? » Au son de sa voix, Pierre comprit que la lassitude de Gabriel n’arrivait pas à masquer la tendresse qu’il avait pour sa mère. « Parlez-nous donc de vous et de votre famille, car je ne doute pas un instant, mon cher Pierre, qu’elle soit respectable », fut sa seule réponse. « Vous savez que mon fils ne cesse de parler de vous. Il me dit que vous êtes un étudiant brillant, ce qui ne m’étonne pas puisqu’il vous a choisi… »

À chacune des phrases qu’elle prononçait, et sans qu’il en eût pleinement conscience, Pierre était un peu plus intrigué par cette femme. Elle dépassait la cinquantaine et pourtant elle avait encore un air juvénile dès qu’elle s’exprimait. Il s’en apercevait à quelques signes imperceptibles qu’il apprenait à distinguer au fil de leur conversation : la vivacité de son regard, le ton de sa voix dont émanait une énergie particulière, et encore de surprenants éclats de rire, dénués de retenue, presque indécents.

« Sur ma famille, répondit-il, je n’ai aucune histoire à raconter. Mes parents ont fait de moi un jeune homme sur lequel il n’y a rien à dire. Vous savez, je ne viens à proprement parler de nulle part et nul parmi nous n’a été contraint de séjourner dans le Périgord… Ma mère a longtemps travaillé pour une maison de couture et mon père continue de gérer les affaires familiales sur lesquelles je ne sais pas grand-chose. Mais tout cela est un peu du passé, car ils ont quitté Paris il y a plus d’un an pour s’installer dans une maison à Villerville, sur la côte normande, dans le pays d’Auge. La Côte Fleurie exactement, à peu près à égale distance entre Trouville-sur-Mer et Honfleur. Peut-être connaissez-vous Villerville ? C’est un ancien village de pêcheurs en bord de mer que le tourisme a jusqu’à présent plutôt épargné, bien qu’on y trouve un casino qui a longtemps eu la particularité d’être en bois.

— Vous devriez y emmener Gabriel un week-end ! Il a si peu l’occasion de sortir de Paris et je ne doute pas que ses tête-à-tête avec sa mère lui pèsent, surtout dans cet appartement vieillot au milieu d’un quartier populaire qu’il n’apprécie guère, car vous devez savoir que j’ai engendré un idéaliste doublé d’un esthète ! »

Pierre n’avait pas réagi à cette nouvelle pique, mais il se souviendrait plus tard que ce fut la suggestion d’Esther qui l’inciterait à inviter son camarade à Villerville, dans la maison familiale. Comment n’y avait-il d’ailleurs pas songé plus tôt ? Devait-il se reprocher ce manque de générosité, le fait de n’avoir rien perçu des conditions de vie de son condisciple, qu’en jeune bourgeois il imaginait identiques aux siennes quand il se bornait à le croiser en cours ? À la fin de la soirée, au cinquième verre de porto, le principe en était acquis : Gabriel rejoindrait Pierre dès samedi par le train. Il n’y avait que quelques kilomètres à parcourir entre la gare ferroviaire de Deauville-Trouville, où son père ou lui-même viendrait le chercher en voiture, et leur maison.

 

*

 

La venue de Gabriel ne se fit toutefois pas le week-end suivant. Il fallut encore attendre quelques semaines, mais pour des motifs oubliés depuis longtemps. Les parents de Pierre étaient-ils indisponibles ? Leur maison était-elle en travaux – comme il arrive souvent pour les édifices de bord de mer rongés par le vent et le sel ? Des examens avaient-ils retenu les deux étudiants à Paris ?

Pierre se souvenait en revanche être retourné chez la mère de Gabriel. La première fois, dès le lendemain du jour où ce dernier l’y avait mené, parce qu’il avait oublié chez elle son cartable que son camarade avait omis de lui rapporter en cours. Ensuite pour des raisons plus ou moins futiles dont il ne se souvenait plus. Au cours de ces rencontres successives, elle lui avait à nouveau parlé de son fils, mais aussi de sa propre enfance, de la disparition prématurée de son mari, des années qui avaient suivi.

Au fil des semaines, par touches successives, oubliant parfois son ironie, et sans que Pierre se l’expliquât autrement que par sa seule présence, et peut-être aussi par l’attention qu’il lui portait, une attention à laquelle cette femme ne semblait plus habituée, Esther avait renoncé à se protéger et s’était peu à peu livrée au très jeune homme qu’il était. Elle lui avait parlé de la guerre, d’abord de manière évasive et avec un certain détachement, puis au fil de leurs échanges et de ses questions, elle avait évoqué des souvenirs plus personnels. Son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Ses fausses identités successives destinées, lui disait-on, à la protéger d’un ennemi que ses parents tâchaient de rendre invisible à ses yeux. Malgré leur présence rassurante, la naissance d’une peur sourde qui ne la quitterait jamais plus. Et aussi le sentiment intime, profond, ineffaçable, d’avoir échappé à une destruction massive et programmée.

Un soir, elle avait poursuivi par les années d’après-guerre. Alors qu’il ne s’y attendait pas, elle lui avait parlé de son mariage avec un autre survivant, dont elle n’avait hélas ! connu aucun des membres de la famille. « Mis à part Jules, mon futur mari, que ses parents avaient confié durant les quatre années de guerre à un couple de bourgeois catholiques qui pratiquaient une forme de résistance à l’égard de l’occupant en cachant des enfants juifs, nul n’aura réussi à échapper aux rafles et à une déportation sans retour. »

Esther avait alors expliqué à Pierre qu’il ne leur avait pas fallu attendre longtemps après leur rencontre, au début des années cinquante, pour ressentir l’absolue nécessité de se lier l’un à l’autre et tâcher de reconstruire ensemble quelque chose qui leur permît de tenir. Elle n’avait cependant rien dissimulé de l’échec de leur mariage, puis de la disparition volontaire, attendue et crainte de cet époux qui, incapable de « revenir à la surface » selon l’expression qu’il employait parfois devant elle, avait décidé d’en finir avec ce qui n’était déjà plus une vie à ses yeux, la laissant seule et désemparée avec leur unique enfant, un froid matin de printemps, après seulement quelques années de vie commune. « Vous voyez dans quelle ambiance a pu vivre Gabriel dès son plus jeune âge, avec sa mère seule, et dans cet appartement vide – mis à part la présence de Bibi-la-purée, bien sûr », dit-elle à Pierre dans un sourire forcé.

À la fin du jour, quand Esther, après s’être saisi d’une cigarette, se levait de la bergère où elle était assise et commençait à allumer les différentes lampes du salon dont la lumière crue achevait de ne plus rien masquer de la vétusté du lieu, Pierre savait qu’il était temps de partir. En la quittant, au moment où il descendait l’étroit escalier aux marches de bois peintes d’une couleur vive qui le mènerait dehors, au milieu de l’agitation de la rue, après qu’elle lui eut adressé un dernier geste de la main et un ultime sourire, il entendait qu’elle refermait avec délicatesse la porte d’entrée derrière lui. Alors, songeant à ce qu’il venait d’entendre, il lui arrivait de prononcer son prénom seul, à voix basse.

Ces impressions remontaient maintenant à une époque lointaine, mais Pierre n’avait rien oublié, durant ces instants partagés, découvrant l’adversité d’un monde dont il n’imaginait pas même l’existence, il avait pris conscience de la fragilité des êtres, de la difficulté de ne pas gâcher certaines vies, et des promesses qui pouvaient ne pas être tenues parce que ces vies avaient été trop tôt marquées par ce qu’il commençait à comprendre de la sauvagerie collective des hommes. Il se souvenait aussi que ce fut durant ces mêmes instants qu’apprenant à connaître la mère de Gabriel, il s’était imprégné de détails qu’il n’aurait pas même imaginé devoir relever chez une femme plus âgée : les robes qu’elle portait, son léger fard à paupières, la masse désordonnée de ses cheveux châtains qu’elle retenait en un chignon tressé, l’extrême finesse de ses mains tachetées de quelques rousseurs, la légèreté qu’elle essayait de mettre dans chacun de ses gestes, la façon aussi dont elle se mouvait d’une pièce à l’autre dans ce décor dont il avait compris qu’elle ne pouvait s’en détacher alors qu’il ne lui ressemblait guère.

 

*

 

De ces rencontres avec Esther, Gabriel ne sut rien. Quelques semaines plus tard, ayant emprunté la voiture de son père, Pierre l’attendait à la gare de Deauville-Trouville. Pour échapper à une fine pluie persistante, il s’était réfugié dans le grand hall des voyageurs qui le fascinait quand il y venait enfant : une vaste moitié de cylindre en béton armé dont les architectes avaient, semble-t-il, voulu masquer la modernité, celle des années trente, en tâchant de la faire ressembler à un ancien édifice normand, avec ses parements de briques et ses faux pans de bois clair. Accueillis par deux fresques immenses qui représentaient, des deux côtés du hall, l’une le plan des deux villes jumelles séparées par la Touques, et l’autre une carte de l’ancienne province normande, les voyageurs savaient à quoi s’en tenir : ils étaient désormais entre mer et campagne, entre un port de pêche et un casino, loin de Paris et de sa grisaille. Ici commençait un univers fait de plaisir et de détente. Et parfois de bains de mer, en eau froide.

Ayant un peu d’avance sur l’arrivée du train, Pierre avait acheté des journaux qu’il avait simplement parcourus. En regardant vers les quais recouverts de pavés beige et rouille, plutôt délavés et qui longeaient une voie ferrée rectiligne depuis plusieurs kilomètres avant l’entrée en gare, son esprit décrochant peu à peu de la matérialité du lieu, il songeait aux générations successives de voyageurs qui s’y étaient croisées. Cinquante années défilaient sous ses yeux, tel un vieux film muet dont il aurait été l’unique spectateur, en noir et blanc, sans la moindre bande-son, une masse compacte de gens de tous les milieux, hommes, femmes et enfants réunis, qui se dirigeaient vers les quais et la voie ferrée, chapeautés ou tête nue, avec ou sans bagages, mais avec des sourires identiques et des regards émerveillés et confiants qui semblaient lui être adressés. La joie sur tous les visages. Ces quais, combien de centaines de milliers de voyageurs les avaient-ils empruntés ? Mais voici que la masse compacte et rieuse venait à se déliter, les images à se brouiller, comme si la pellicule du film était en train de se tordre et se défaire en fondant, brûlée peut-être, par les côtés d’abord puis en son centre, pour enfin disparaître, sans qu’il fût possible d’y résister. C’était comme si les êtres anonymes qu’il venait de percevoir, emportés avec la pellicule, avaient acheté leurs billets pour une dernière fois, avant de disparaître eux-mêmes – tous et sans exception. Ultimes sourires, dernier espoir de retour, dernières vacances ou dernier week-end ensoleillé, dernier bain de mer, dernier déjeuner en terrasse, et dernières embrassades par des êtres qui ne maîtrisent rien et jamais ne le savent. Des vies prises entre Paris et Deauville, des vies entières qui ont tenté l’expérience du bonheur et y sont parfois parvenues, mais des vies déjà promises à la disparition et dont il ne resterait au mieux que de pâles photographies dans des albums de famille, feuilletés un temps, mais qui n’évoqueraient bientôt plus rien, pour personne.

Pierre n’avait pas vu venir Gabriel qui s’était planté devant lui, avec son franc sourire. « Alors, mon cher Pierre, déjà en train de rêver ? Tu devrais pourtant savoir que la vie n’est pas un roman ! » Ils se connaissaient à peine depuis quelques mois et déjà Gabriel avait perçu chez Pierre sa capacité à s’abstraire du monde, peut-être aussi un fond mélancolique qu’il avait appris, depuis l’enfance, à percevoir en observant sa propre mère.

Dans la voiture qui les emportait vers Villerville, du moins au début de leur trajet, ils ne se dirent pas grand-chose. Gabriel admirait le paysage. Parfois, le long de la route, entre deux bouquets d’arbres touffus aux multiples nuances de vert, il discernait quelques maisons – de celles, austères, qu’on n’imagine pas ici d’emblée, étroites, en briques, avec une grande partie des murs recouverte d’ardoises d’un bleu tirant sur le noir. Après avoir par instants aperçu la mer, là-bas très au loin, et des bancs de sable à n’en plus finir, sous un ciel uniforme et gris, il émettait un avis sur la beauté des lieux, le sentiment d’apaisement qu’ils lui procuraient, et l’impression étrange qu’il avait de se trouver au centre d’une carte postale – et il en souriait.

« C’est donc cela la Côte Fleurie ; pas si fleurie que cela d’ailleurs, mais il est vrai que la saison ne se prête guère aux pommiers en fleur. Tu sais que c’est la première fois que je mets les pieds ici ? »

Et après un silence : « Je ne me souviens pas de ma mère m’emmenant hors de Paris enfant. Le plus loin que je sois allé, c’est au parc des Buttes-Chaumont, ou peut-être au parc de la Villette, sur le site des anciens abattoirs. Et encore : trop périphérique. Les parcs, c’est la seule chose que j’ai vue de la nature avant l’âge de douze ou treize ans. Comme si ma mère avait besoin de rester au milieu de la ville, de sa minéralité, des hauts murs de ses immeubles et de la foule anonyme qui s’y presse pour se sentir protégée. Ma mère a toujours eu besoin de protection. La mort de mon père sans doute, et des souvenirs d’enfance dont elle m’a parfois parlé, un sentiment de solitude, de fragilité, et aussi la peur qu’il arrive quelque chose à son unique fils chéri ! »

Pierre n’avait pas répliqué. Il s’était contenté de jeter un regard bienveillant sur son camarade, tout en comprenant que ce n’était pas à lui qu’il pensait mais à ses conversations avec Esther.

Bientôt tous deux arriveraient chez les parents de Pierre, en contrebas, derrière un ultime bouquet d’arbres entre deux champs cultivés, dans le village de Villerville. Une voie à quelques dizaines de mètres du rivage, parallèle à une plage qui ne se découvrait qu’à marée basse, en contrebas. Derrière la rue des Bains, quelque part entre l’allée du Jardin-Madame et la rue des Poilus. Un jardin herbeux descendant en pente douce vers la mer, qu’interrompait seulement celui de la propriété voisine, avec en son milieu un kiosque en métal pour les soirées les plus chaudes, et partout de nombreux arbres fruitiers, quelques rosiers épars, et du côté de la rue une haie, haute et droite, destinée à cacher une longère en torchis blanc strié de poutres de bois clair, fines et verticales, un vieux colombage, de plain-pied et très en longueur, avec deux seules lucarnes de toit mais, en dessous, de larges fenêtres à petits carreaux qui ouvraient sur le jardin. Pour partie recouverte de végétation à la belle saison, elle tranchait avec les maisons du voisinage, anciennes maisons de pêcheurs en briques ou recouvertes d’un mauvais crépi, étroites, collées les unes aux autres, sans espace et dénuées de charme.

Dès leur arrivée, la mère de Pierre avait tenu à montrer sa chambre à Gabriel. Peut-être y voyait-elle une marque, chaleureuse et nécessaire, de bienvenue. « Nous sommes heureux de vous accueillir… Sentez-vous ici comme chez vous. »

En la regardant, Pierre ne put s’empêcher de comparer sa mère à Esther. Mince, élégante et droite, elle semblait en permanence sur la retenue. Une raideur bourgeoise, le produit d’une éducation, celle d’une adolescente de l’immédiat après-guerre ; le souci de tenir son rang malgré la persistance des privations ; continuer à subir, mais ne rien céder, et se taire, surtout ne pas trahir ses émotions. Une certaine idée de la dignité. Idée démodée peut-être et qui n’aurait bientôt plus cours. Pierre réalisait à cet instant que sa mère était incapable du moindre délassement. S’était-elle jamais abandonnée, et quelle idée pouvait-elle avoir du plaisir, celui qu’on donne et celui qu’on reçoit ? Françoise Giltay était une femme de devoir, qui avait appris de ses parents à se mettre au service des autres ; de son mari d’abord, de son fils ensuite.

« Nous déjeunons dans un quart d’heure », avait-elle précisé au moment de quitter la chambre. Cette annonce produisait chaque fois le même effet sur Pierre. Il y discernait l’expression rassurante et convenue d’un rituel qui le renvoyait à son milieu. Mais il devait être le seul. Gabriel avait souri. Heureux de ne pas être considéré tout à fait comme un étranger, il s’était mis à ranger un peu plus vite ses affaires sur l’étagère, laissée vide à son attention, d’une vieille bonnetière normande dont le bois s’harmonisait avec celui de la tête de lit, le battant d’une ancienne porte d’armoire scellée le long du mur, et aussi avec les deux tables de nuit qui l’entouraient. Les seuls meubles de cette chambre, outre un petit bureau rustique que Pierre imaginait destiné à une correspondance qui ne se pratiquait plus guère. Pour sa mère, le rappel d’un souvenir d’enfance peut-être, celui d’une aïeule écrivant sur un coin de table et chaque jour de longues lettres destinées à détailler le cours d’une vie quotidienne de femme au foyer, répétitive et sans attrait. Malgré les heures passées chez les antiquaires de la région, Pierre voyait dans ces arrangements la discrète volonté de laisser penser aux hôtes de passage que la maison était celle d’une famille qui l’aurait occupée depuis plusieurs générations. « Faut-il, pour nous rassurer et nous donner une contenance, avoir le souci de nous enraciner quelque part, ou de nous en donner l’illusion ? »

Ce premier déjeuner passé ensemble, à la table familiale, avait débuté par quelque chose qui ressemblait à un interrogatoire paternel sur le sens que Pierre et Gabriel donnaient à leurs études. Le premier était comme beaucoup de jeunes gens qui « font leur droit » par défaut, sans savoir à quoi ils s’engagent mais finissent par prendre goût à cette rhétorique particulière faite d’un mélange de logique et d’intuition – et aussi d’un goût revendiqué pour une rigueur dont les juristes se prétendent parfois les seuls détenteurs. Gabriel avait plutôt parlé de justice, de sa mère qui lui en avait transmis l’idéal, et de ses interrogations quand il avait constaté que le droit pouvait le trahir en n’étant plus qu’un instrument susceptible de servir plusieurs maîtres, et parfois les pires. N’avait-il pas lu quelque chose sur le droit antisémite de Vichy, n’en avait-il pas été choqué, et n’avait-il pas aussi assisté à un débat, de ceux qui étaient encore confidentiels au cours des années quatre-vingt, sur la nature des règles produites en Allemagne durant le Troisième Reich : étaient-elles du droit ou la simple expression de la force ? Il avait aussi mentionné la gêne des magistrats allemands quand il leur avait fallu juger leurs pairs après la guerre, mais assez tard, au cours des années soixante. Pouvait-on condamner des individus qui, pour leurs avocats, s’étaient bornés à appliquer le droit en vigueur, mais sans en partager l’idéologie mortifère, du moins n’en avait-on pas la preuve, et pour ce motif trivial qu’ils ne voulaient pas perdre leur emploi et ruiner leurs familles ? « Existe-t-il un droit qui puisse ne pas se confondre avec la justice ? », avait demandé Gabriel.

À l’énoncé de cette question que lui posait un tout jeune homme, Louis Giltay avait souri. Pierre et Gabriel n’avaient jamais oublié ce sourire à la fois las et indulgent de celui qui a compris de longue date ce que les autres peinent à exprimer. Ils n’avaient jamais oublié ce qu’il leur avait dit ensuite, sans se départir de sa raideur habituelle, en se remémorant ce que lui avait raconté son propre père, de nombreuses années auparavant, peut-être au cours de ce voyage que tous deux avaient effectué en 1949, une longue traversée de l’Allemagne, alors que lui-même était adolescent. L’histoire de ce juge français à Nuremberg. Au début du célèbre procès, dans le secret d’une salle de délibéré, sa protestation véhémente, argumentée, auprès de ses pairs, quand il s’était agi de poursuivre les accusés pour crime contre l’Humanité, au motif que celui-ci ne pouvait leur être opposé puisque le droit ne le prévoyait pas au moment des faits – le principe de légalité dans le jargon des juristes. Un principe que ce juge disait fondamental et qui ne pouvait souffrir aucune exception, en aucun cas. Et quelques mois après, au cours du délibéré, son refus de voter la condamnation à mort d’un des accusés, l’ancien gouverneur général de la Pologne occupée, parce que tous deux, professeurs de droit réputés, s’étaient côtoyés avant la guerre.

Avec les années, Gabriel et Pierre avaient certes mieux compris le sens d’un propos auquel ils ne s’attendaient pas, surtout de la part d’un homme qui ne se livrait guère et dont même Pierre savait peu de chose, ni des affaires qu’il se bornait à mentionner au cours de leurs déjeuners à la brasserie Zeyer, ni de ses rapports avec son propre père – un homme d’un autre siècle que Pierre n’avait pas connu. Mais à l’époque, qu’avaient-ils pu en saisir ? Son père avait-il voulu leur montrer que l’abstraction des principes juridiques ne tient plus quand on les oppose à l’horreur ? Que fallait-il aussi déduire du refus, radical et sans compromis, d’un homme d’en condamner un autre au motif qu’appartenant à un même milieu, il l’avait jadis connu et apprécié ? Louis Giltay voulait peut-être les mettre en garde, leur faire toucher du doigt que le droit, nourri de nos affects, devait se manier avec précaution. En somme, qu’il n’était pas un instrument fiable et que tout juriste devait demeurer sur ses gardes. Et peut-être aussi que parler de droit ne se faisait pas impunément, qu’en enseigner froidement la technique et les théories était un leurre qui ne devait ni les séduire ni les abuser.

Gabriel et Pierre se souvenaient du silence pesant qui avait suivi le propos de Louis Giltay, mais aussi des excuses qu’il leur avait adressées pour le rompre. « Cette traversée de l’Allemagne avec mon père et ce qu’elle m’inspire aujourd’hui constituent des vieilleries qui ne vous concernent pas, ni aucun des jeunes gens de votre génération. Elles ont certes écrasé la mienne, mais vous ne devez plus vous en soucier. Ce fut une période trop exceptionnelle pour que vous puissiez même en tirer un enseignement. Nous vivons heureusement en paix depuis près de quarante ans et c’est la seule chose qui importe. Mieux vaudrait donc que vous profitiez de votre après-midi, ou ce qu’il en reste, puisque le temps a l’air de se lever. Pierre, est-ce que tu as montré la plage de Villerville à Gabriel – vous permettez que je vous appelle Gabriel ? »

 

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Durant les mois qui suivirent, Gabriel prit ses habitudes à Villerville, au moins jusqu’aux examens de fin d’année. Chaque fois, le rituel était le même. Prenant le train à la gare Saint-Lazare, il longeait les boucles de la Seine durant deux heures et demie d’un voyage durant lequel, inattentif au paysage, il travaillait. Pierre venait le chercher à son arrivée dans une Peugeot 204 sans âge et au confort incertain, que ses parents avaient fini par lui offrir afin qu’il n’emprunte plus celle de son père pour un oui pour un non. Rejoignant à son bord les hauteurs de Trouville, les deux jeunes gens jetaient silencieux un regard vers sa plage, l’étendue immense de la mer, au loin le port du Havre, ses entrepôts, ses cuves et les deux hautes cheminées bicolores qui surplombaient toutes les autres. « Le Havre, cité de René Coty ! », s’exclama Gabriel dans un éclat de rire, comme si la seule évocation de ce nom suffisait à dévaluer la ville. Pierre avait beau jeu de lui parler d’Auguste Perret, de son architecture avant-gardiste, de la manière qu’il avait eue de reconstruire la ville après la guerre, Gabriel l’arrêtait tout de suite : « Perret ? Tu veux me parler du maître autoproclamé du béton armé, de la banalité architecturale érigée en dogme, et de son élection glorieuse à l’Académie des Beaux-Arts en 1943 ? Pierre, nous n’avons décidément pas les mêmes valeurs ! » Et chaque semaine, la discussion reprenait, sur un même ton, celui d’une complicité naissante dont émergeait néanmoins une discrète rivalité entre deux hommes jeunes qui cherchaient à exister en se comparant l’un à l’autre.

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