L'inaccompli
Exergue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le reste du trajet vers Villerville n’était plus qu’une descente en pente douce. Quelques kilomètres à peine, et la donne changeait : plus de modernité, l’ancien village de pêcheurs et son côté hors du temps. Quelque chose qui ressemblait à l’oubli. Gabriel et Pierre reprenaient leurs habitudes. La longère, le jardin vers la mer, la chambre, le déjeuner familial. En début d’après-midi, les parents de Pierre les chassaient souvent de la maison. Ils usaient toujours des mêmes motifs : « Ne restez pas enfermés, prenez l’air, allez donc faire une promenade ! Depuis le temps, vous devriez savoir que la nuit tombe vite en cette saison. » Alors Gabriel et Pierre, qui n’étaient pourtant plus des enfants auxquels on donne des ordres, prenaient le chemin de la plage. Ils choisissaient le plus souvent de passer par l’intérieur du village. Des maisons secondaires pour la plupart, dont les volets demeuraient clos une partie de l’hiver. Le silence. À intervalles irréguliers, la pluie et le vent. Un passant parfois qui se rendait d’un endroit à un autre, sans un regard pour eux au moment de les croiser. À l’intersection d’une rue, les seules lumières d’un café-restaurant. Le bruit sourd, régulier, lancinant, des vagues qui frappaient la digue à marée haute. Enfin la plage, là-bas du côté des falaises des Roches Noires, à l’endroit où il n’y avait plus une seule maison, simplement l’horizon.
Était-ce là qu’ils la virent pour la première fois ? Était-ce un jour de pluie ou durant un moment d’accalmie quand le soleil perce à travers la brume, à l’instant où le ciel et la mer se mêlent dans des nuances de gris, où plus rien n’est visible, seulement des ombres ?
Elle n’était pas une ombre. Elle était là, devant eux, à quelques mètres, seule, pensive, regardant vers le large. Quand elle les aperçut, elle se tourna dans leur direction. Furent-ils frappés à cet instant par un identique coup de foudre ? Ils ne le surent jamais, car ils ne se l’avouèrent jamais. Néanmoins, tous deux interrompirent soudainement leur conversation et restèrent là, en face d’elle, silencieux, immobiles. Ils se bornaient à la scruter du regard. Elle n’était ni plus grande ni plus belle qu’une autre. Une allure peut-être, une façon de se tenir, ferme et sensuelle. Un regard, un sourire, les traits d’un visage – avec ses yeux en amande et ses pommettes hautes. Et un corps qu’ils se bornaient à esquisser sous sa parka bleue. Oui, c’était bien une parka bleue. Un mot dont elle leur apprendrait bientôt l’origine russe.
Elle les regarda à son tour avec plus d’attention, et d’un air amusé. « À vous voir tous les deux, avec vos airs un peu bizarres, j’ai l’impression de me trouver en face de Jules et Jim », furent ses premiers mots prononcés dans un éclat de rire. Mais Gabriel et Pierre ne réagirent pas. « Ne me dites pas que vous ne connaissez pas le film de Truffaut ? Moi qui croyais qu’en France tout le monde connaissait le film de Truffaut, tous les films de Truffaut ! » Première rencontre, première exclamation, la sienne, inattendue, provocatrice. Et si Pierre ne bougeait toujours pas, après quelques secondes, Gabriel, semblant enfin reprendre vie, esquissa une réplique : « Si nous sommes Jules et Jim, ne seriez-vous pas Catherine ?
— Non, je ne m’appelle pas Catherine, pas plus que je ne suis Jeanne Moreau. Je me nomme Svetlana, mais je vous autorise à m’appeler par mon diminutif : Sveta. L’usage des petits noms est courant dans mon pays, en Union soviétique. Mais je suis sûre qu’en bons Français qui n’entendent rien aux accents, vous ne saurez pas prononcer mon prénom ! Il faut dire Svietaa, comme s’il y avait un i entre le v et le e, et aussi un a allongé à la fin. J’espère que vous vous en souviendrez ! »
Une jeune femme russe, seule et souriante, sur la plage de Villerville ? En pleine guerre froide, personne de son pays ne franchissait le rideau de fer ! Les plus âgés s’en souviennent : c’est seulement après la chute du mur de Berlin que l’habitude se prit de croiser des ressortissants des pays de l’Est, et les premières années par groupes compacts de touristes ébahis, aux tenues démodées et ternes, qui descendaient de cars sans âge et polluants pour contempler Paris, vers l’esplanade des Invalides ou du côté de la place de la Concorde. Mais à l’époque, que faisait cette jeune femme près d’un ancien village de pêcheurs, abandonné et triste au milieu de l’hiver ? « Je suis avec mes parents ; nous sommes de passage, en transit, si vous préférez. »
Quelques premiers pas esquissés ensemble sur la plage, quelques mots échangés devant une mer étale et grise. Et eux trois dans le froid. À nouveau le silence, aucun individu nulle part, peut-être au loin l’esquisse d’un navire, immobile, dans l’attente de son entrée dans le port du Havre. Et parfois le son sourd d’une corne de brume. Au lieu de rester sur cette plage, et s’il fallait parler cinéma, ne voulait-elle pas plutôt aller se réchauffer quelque part, ailleurs que dans ce lieu, « boire une tasse de thé par exemple » ?
Pierre était allé chercher sa vieille guimbarde. Sveta était assise à sa droite, Gabriel placé entre eux deux, à l’arrière mais le corps penché vers l’avant et qui les scrutait alternativement l’un et l’autre en leur parlant. Ils longeaient la côte ; elle regardait la mer. Et toujours si peu de passants dans les rues, si peu de voitures aussi. Trouville-sur-Mer, Villers-sur-Mer, Houlgate par la route de la Corniche, Dives-sur-Mer, industrieuse et communiste (la seule sur le bord de mer), et enfin Cabourg, « Cabourg 109 » ainsi qu’on la dénommait en souriant à l’époque. Cabourg sang neuf : un slogan imaginé par son maire, le directeur de l’Olympia, pour tenter de donner un souffle nouveau à cette invention du Second Empire désormais plus familiale que mondaine. En cette saison, Pierre n’avait eu aucun mal à trouver une place pour se garer, sur l’esplanade faisant face au Grand Hôtel, au milieu de ce que les initiés dénomment encore l’éventail. « Messieurs, vous ne me surprenez pas, car je sais fort bien où vous m’emmenez… Apprenez qu’à quinze ans j’ai dû lire Proust en français – une exigence de mon père ! », avait lâché Sveta dans un nouvel éclat de rire.
Avant de franchir la lourde porte à tambour, réagissant à son exclamation, Pierre avait tenu à évoquer le souvenir de cette très vieille dame habillée d’une modeste robe noire qu’il avait croisée durant son enfance alors qu’il jouait dans ce qui était encore un vaste domaine horticole, au milieu de la ville voisine. Une vieille dame prénommée Blanche dont ses parents lui avaient dit, sur le ton de la confidence, « qu’elle avait jadis connu Proust… » Il l’avait regardée et n’avait retenu d’elle qu’un prénom démodé et une frêle silhouette aux traits ridés. À l’époque, que pouvait lui évoquer le nom de Proust ? Il avait néanmoins conservé de cette rencontre un étrange souvenir, celui d’un enfant ayant reçu des adultes un don : un accès privilégié, par effraction et durant quelques instants, à la grâce d’un monde révolu. « Quand Proust séjournait à Cabourg, il demandait à Blanche de livrer à ses relations des fleurs, toujours coupées et qui variaient selon son humeur : œillets de serre, hydrangeas, roses, glaïeuls et autres – ce qui était une manière pour lui de signaler son arrivée et de leur envoyer un message discret de sympathie. » Le comble du raffinement et de la délicatesse pour le très jeune Pierre : quelque chose qui avait incarné à ses yeux d’enfant la douceur du monde. Mais aujourd’hui, ces mots ne recevaient plus aucun écho. Nulle trace de cabriolet victoria en attente devant l’hôtel, aucun groom pour accueillir les voyageurs, nulle effervescence dans le hall, plus aucunes allées et venues de jeunes filles en robe à crinoline, mais deux membres d’un personnel anonyme derrière un comptoir d’accueil et, sur la gauche, près d’un vaste bar en demi-cercle dont elle semblait avoir la charge, une jeune femme qui ne portait guère d’attention aux clients, peu nombreux, assis sur des fauteuils en velours cramoisi posés là, en désordre, devant quelques tables basses. Le temps avait passé et les lieux n’évoquaient plus rien, malgré les efforts faits pour fixer le souvenir de l’écrivain. Le nom d’une suite ou d’un salon, un foulard à son effigie, une carte où l’on pouvait commander un thé « et ses trois petites madeleines ». Le temps ne s’était pas même figé ; il avait disparu, comme englouti.
Que pouvait en penser Sveta ? « Vous êtes peut-être blasés, mais moi je ne le suis pas. Tant de luxe et de beauté, je n’y ai jamais été habituée », leur dit-elle. Pierre comprit qu’il ne lui servait à rien de vouloir chercher dans les éléments du décor des traces du passé. Les lui indiquer ne produirait aucun effet. Dans ces lieux et ces fauteuils où ils s’étaient assis, sur le point de passer une commande, l’un et l’autre ne voyaient pas la même chose. À Pierre, le souvenir nostalgique d’un passé révolu et la conscience d’y avoir eu accès, d’en avoir été imprégné au point peut-être d’en demeurer le dépositaire ; à Sveta, la beauté du lieu, son confort tout matériel, et aussi la jouissance d’être servie…
« Mon père avait beau être professeur d’université – professeur de linguistique, avait-elle précisé –, nous habitions dans les faubourgs de Moscou, un appartement collectif. Vous ne savez pas ce qu’est un appartement collectif : la cuisine partagée, la nécessité d’attendre chaque matin son tour à la salle de bains, moche la salle de bains et où l’on ne retrouve jamais ses affaires si on ne les planque pas, la promiscuité, les privations, une vie entière sous le regard des autres. »
Rompant avec le ton de légèreté qui avait été le leur sur la plage, et peut-être entraînée par les confidences enfantines de Pierre, Sveta s’était lancée dans un long monologue. Bien qu’elle parlât presque pour elle-même, les deux jeunes hommes en retinrent la neige et le froid, mais aussi la chaleur extrême, étouffante, dans certains lieux : métro, immeubles officiels, logements exigus ; les vêtements aussi, l’accumulation de vêtements de mauvaise qualité posés les uns sur les autres pour espérer gagner un peu de réconfort ; et encore l’alcool, beaucoup d’alcool, à plusieurs, et plusieurs fois dans la journée, pour tenter de se réchauffer, la gorge, le ventre, le corps en son entier. Sans jamais y parvenir vraiment.
Mais ce qui les marqua le plus dans ce que leur dit Sveta fut la violence. Celle que se prodiguent des êtres qui, sans cesse, sans répit, doivent rester sur le qui-vive – une question de survie. « Qui me dénoncera ? », leur fit-elle comprendre. Ma fille, mon fils, mon neveu, ma grand-mère, un ami de passage, un voisin de palier, cette vieille femme postée à l’entrée de l’immeuble, sur son tabouret, au bas de l’escalier, devant cet ascenseur qui ne fonctionne jamais, « une baba qui n’a rien d’autre à foutre de ses journées que nous surveiller » ? Je peux être trahie à tout moment. Et qui sait ce que je deviendrai si je suis trahie – les camps peut-être, ceux dont vous avez entendu parler, ici en Occident, de ce côté du rideau de fer, vous avez lu nos dissidents, Soljenitsyne vous dit quelque chose ? Ne pas dévier de la ligne, surtout n’en pas dévier. Mais la ligne, quelle est-elle exactement ? Elle change, la ligne ! On ne la connaît pas. Et puis aussi les Pionniers, après avoir été comme tous les autres une enfant d’Octobre et avant d’intégrer les Komsomols, « l’organisation de la jeunesse communiste du parti communiste de l’Union soviétique », une vie de jeune adolescente chez les Pionniers, toutes les vacances, toutes les saisons passées chez les Pionniers. Ne jamais être seule, vous m’entendez ? L’individu n’existe que par le biais du groupe. Sus à l’individualisme bourgeois ! Une institution, les Pionniers, et depuis 1922, propre à faire de vous de bons camarades, de ceux qui n’auront plus peur d’être trahis puisque leur cerveau aura été vidé, dès le plus jeune âge – récuré bien à fond ! Mais des cerveaux qui, eux, seront prêts à trahir, ah ça oui, avec leurs têtes d’anges et leurs foulards rouges bien noués autour du cou, un nœud à vous étrangler, père et mère, frères et sœurs, cousins cousines, tous les membres de la famille, sans exception ! « Vous n’avez jamais entendu parler du jeune Pavlik Morozov et de sa glorieuse biographie connue de tous les enfants russes ? Son père et un oncle qu’il avait dénoncés pour ne pas avoir donné leur terre au peuple, deux égoïstes koulaks fusillés par les bolcheviques, mais que leurs proches avaient cru venger en assassinant la future icône de treize ans ! »
Sveta s’interrompit un instant. « Nous sommes très loin de votre vieille dame en robe noire choisissant, pour le seul bonheur d’un écrivain, les plus délicates parmi les fleurs de son jardin. » Et à nouveau souriante, avec quelque chose dans le regard qui oscillait entre amusement et pitié : « Il y a un tel décalage entre nous, Pierre. »
Pierre, Gabriel et Sveta étaient redevenus silencieux, tous trois calés dans leurs fauteuils de velours. La jeune femme du bar, qui semblait enfin les avoir vus, se dirigeait vers eux. « Madame, messieurs, que vous ferait-il plaisir ? » Cette question, la manière de la poser, l’attitude générale de cette presque adolescente à laquelle on avait laborieusement appris à se mettre à la disposition de la clientèle, sa volonté naïve et touchante de bien faire, et encore une certaine rugosité des gestes mal accordée à la sensualité d’un corps que tentait de refouler un succédané d’uniforme formé d’une robe, droite et noire, avec sa collerette blanche, et ses collants assortis, tout cela fit sourire Sveta. « Vous n’imaginez pas ce que peut avoir d’exotique un tel comportement, leur dit-elle à mi-voix. Dans mon pays, rien de ces gestes ni de ces mots n’existe plus : les soviets n’ont eu aucun mal à faire croire à un peuple de paysans mal dégrossis que le service des autres n’était que la reprise de leur ancienne servitude. Dans mon pays, on finira par vous donner ce que vous demandez, surtout si vous faites bien comprendre que vous êtes le plus fort, mais en vous faisant la gueule ! »
Pierre regardait Sveta et s’amusait de la manière dont elle s’exprimait : maîtrisant à la perfection la langue française, elle avait l’air de jouer à entrecouper ses phrases d’expressions familières. « Mademoiselle, je ne sais ce que prendront mes deux amis, mais pour ma part ce sera un thé – noir le thé – et ses trois petites madeleines, celles de nos souvenirs d’enfance ! » Sveta avait donné à cet ordre, sans qu’il soit possible à la serveuse de le lui reprocher, un phrasé et une légère condescendance dans le ton propres à lui conférer un air de bourgeoise habituée au lieu, en même temps qu’elle lui infligeait une discrète leçon d’histoire littéraire. À nouveau, Pierre s’en amusa tout en s’étonnant de la subtile cruauté de Sveta à l’égard de cette jeune femme. Sveta parut s’en apercevoir, imagina qu’il n’était pas dupe de son jeu, et plus tout à fait sous son charme. Peut-être avait-il aussi compris qu’elle était moins innocente qu’elle leur en avait donné l’air au premier regard. Aurait-il été si prompt à la percer à jour en discernant chez elle, sur un détail, un regard, les dernières phrases qu’elle avait prononcées, la secrète volonté de manipuler les êtres ? « Ne m’en veuillez pas », lui glissa-t-elle dans un souffle pour que Gabriel n’entendît rien, mais en insistant sur les mots : « Je suis une survivante, il faut bien que je me venge. »
Ce moment de trouble passé, la discussion reprit son cours de manière plus apaisée : il fut à nouveau question de Proust, de la vie en Union soviétique, et sur les questions nombreuses des deux jeunes hommes, encore étonnés de leur rencontre si surprenante dans la France des années quatre-vingt qu’elle leur donnait des airs d’aventuriers ou de conspirateurs, du regard porté par Sveta sur sa nouvelle vie et ses incertitudes. Sveta ne savait pas encore de quoi l’avenir serait fait. Quelques jours, peut-être quelques semaines, et elle serait ailleurs, loin de la plage où ils l’avaient trouvée, sur un autre continent.
Son père avait bien tenté de trouver un emploi dans un établissement d’enseignement supérieur, ici, en France, mais ses collègues, ceux qu’il avait souvent croisés dans des colloques au cours des années passées, malgré leurs efforts et l’admiration qu’ils lui portaient, n’avaient rien pu faire : un Russe parlant de linguistique et de littérature française n’intéressait personne dans les ministères, surtout un dissident, moins connu que les autres peut-être, moins turbulent, mais un dissident tout de même, et qui gênait encore. Alors son père avait offert ses services, à quelques centaines de kilomètres au sud-est de Montréal, à une modeste université francophone qui avait bien voulu de lui, de son fort accent, de ses excès et de son enthousiasme. Non loin du Maine, et de la forêt d’exil de Soljenitsyne, le vieil ami dont il évoquait parfois le nom. C’était là-bas que Sveta voulait vivre, puisque ses parents l’y emmenaient. « Oui, vous m’entendez bien : vivre », dit-elle à plusieurs reprises, redevenue triste et pensive. « Une vie nouvelle, enracinée, immobile, sans plus avoir de comptes à rendre, et sans plus jamais avoir peur. »
Évidemment, ses interlocuteurs ne pouvaient la comprendre. Elle les observait alors qu’eux-mêmes la scrutaient du regard, attentifs à chacune de ses phrases. Deux étudiants français à l’air si paisible, pensait-elle, comme il doit en exister tant d’autres – et de quel intérêt ? Que pouvaient-ils percevoir de son souhait de s’enfoncer au plus profond de cette forêt d’exil ? « Plus de violence, vous m’entendez, de la violence je n’en veux plus, plus jamais ! »
Les rires de Sveta, et ses provocations, et maintenant ses larmes, et le regard qu’elle leur adressait, comme si elle voulait se raccrocher à eux : en la voyant, les deux hommes de vingt ans à peine, et qui ne savaient pas grand-chose, imaginaient avoir devant eux l’incarnation, non du désespoir, mais de quelque chose de plus diffus, et qui ressemblait à une expression de ce que les livres qu’ils avaient lus appellent communément « l’âme russe ».
Le silence se fit et les trois jeunes gens décidèrent d’aller à nouveau marcher sur la plage, celle de Cabourg. Laissant derrière eux le Grand Hôtel, au bas de la longue digue venteuse, à marée basse, ils virent leurs pieds nus marquer un sable mouillé qu’émaillaient de longs filaments d’algues vertes et brunes, des coquilles de couteaux broyées et quelques flaques d’eau où nul enfant en cette saison ne songeait à venir jouer. Eux seuls à nouveau, face à la mer, jouissant du calme des esprits retrouvé grâce à la mer, toujours étale et grise, et n’était le bruit des vagues claquant sur le rivage, presque silencieuse.
« L’horizon s’obscurcit, il est temps de rentrer. Pierre, nous sommes en voiture : évitons les reproches de tes parents qui vont s’inquiéter ! »
*
Gabriel et Pierre se souvenaient qu’à la nuit naissante, tous trois étaient rentrés sans plus pouvoir prononcer un mot, leur voiture lancée à trop vive allure sur des routes qui longeaient parfois une mer devenue invisible et parfois s’enfonçaient au creux d’un vallon, sous un ciel noir, sans jamais le moindre rai de lumière sauf, à certains carrefours, éclairant un hameau, celui d’un simple réverbère. Arrivés à Villerville, Sveta avait demandé à Pierre de la déposer devant le porche de l’église. Sortie de la voiture, elle les avait fixés l’un et l’autre du regard. Ils auraient aimé qu’elle les embrassât ; elle s’en tint à un sourire. « Vous ne pensez pas que ce fut une belle après-midi ? » Et puis, après un silence, peut-être une hésitation de sa part : « Nous ne sommes pas encore partis et j’aimerais vous présenter mes parents. Retrouvons-nous samedi prochain, en fin de journée, sur cette même plage, celle où nous nous sommes rencontrés, du côté des falaises des Roches Noires. » Sans même attendre leur réponse, elle s’était éloignée. Avait-elle pris la rue de Banville ? Peut-être. Ils ne la voyaient déjà plus.
Durant la semaine qui suivit, quand il arrivait à Gabriel et Pierre de croiser leurs amis, ils s’arrangeaient pour faire porter la discussion sur un sujet qui les rapprochait de la Russie. L’actualité les servait, entre la mort de Iouri Andropov et l’accession au pouvoir de Konstantin Tchernenko. Rien n’avait l’air de bouger en Union soviétique. Un régime momifié, violent, et qui n’autorisait aucune contestation. Un rapport inégal avec une Europe occidentale qui voulait vivre en paix en oubliant le souvenir même de la guerre. Songeant à Sveta, ce n’était pas à elle qu’ils pensaient, ce n’était pas à son allure et à ses emballements soudains, ce n’était pas même à l’envie qu’ils pouvaient avoir de la retrouver, c’était à ce qu’elle représentait d’un pays, à ce qu’elle leur avait dit de la Russie.
Tous deux prenaient conscience des horizons nouveaux et vierges que cette jeune femme leur avait ouverts. Avec elle, ils avaient soudain pris conscience de la tragédie du monde qu’elle incarnait, avec ses pommettes hautes, ses sourires et ses larmes, mieux que leurs parents, mieux que le souvenir des camps qui avait façonné la vie d’Esther, mieux que toutes les traversées de l’Allemagne de l’après-guerre, mieux que l’évocation de toutes les morts vaines de l’Algérie française.
Une rencontre, et le monde n’avait plus rien d’abstrait ; il acquérait comme une texture physique – et brûlante. Ce sentiment de flottement qui caractérise peut-être la jeunesse, cette impression que la vie extérieure ne se perçoit qu’à travers un voile, ou un filtre, façonné par le regard des autres et souvent d’une autre génération, étaient en train de se fissurer, sous leurs yeux, sans qu’ils puissent rien y faire. Tous deux le ressentaient en leur for intérieur : peut-être étaient-ils en train de devenir adultes en acquérant une conscience immédiate, et tragique, du monde et de son incarnation.
Commençant à vivre une transformation d’eux-mêmes dont ils n’avaient qu’une sensation confuse, tout à la pensée de Sveta, voulant s’affranchir d’une vie d’étudiants qu’ils percevaient soudain dans sa fadeur, et aussi sa part d’artifice, ils ne purent attendre la fin de la semaine pour céder à leur rituel : Pierre sur le quai de la gare dans l’attente de Gabriel. Dès le vendredi après-midi, devançant les départs de fin de semaine, ils prirent ensemble la direction de Villerville avant de la retrouver le lendemain, sur la plage. Une même scène qui se répétait, cette fois sous un soleil prématuré de printemps.
Quarante ans après, ils se souvenaient avoir rejoint une vieille maison de pêcheurs en briques noircies où Sveta les avait menés quelque part dans Villerville. Un édifice décrépi. Au rez-de-chaussée, une pièce unique avec une table et sa toile cirée, quelques chaises autour, un seul fauteuil, un coin-cuisine dominé par un évier en céramique. Et sur le côté, un étroit escalier en colimaçon qui menait à l’étage. Aucune place perdue. Seule concession faite à la modernité, celle des années cinquante : la porte d’entrée en verre dépoli, de couleur jaune, avec son entourage de bois verni. Contraste immédiat avec la longue et lumineuse longère où, semaine après semaine, ils se retrouvaient chez les parents de Pierre. L’expérience matérielle de la différence entre les classes sociales. Mais bien sûr, aucun pêcheur n’occupait plus l’espace depuis longtemps. Il paraissait désormais servir de lieu de passage pour réfugiés – ou dissidents.
« Appelez-moi Anton » furent les premiers mots du père de Sveta qui, d’un geste de la main, leur fit signe de s’asseoir autour de la table de cette pièce unique où il les accueillait. À côté de livres, en éditions de poche usagées, et aussi de journaux divers, en français en russe en anglais, qui avaient été poussés sur ses bords, il y avait, posés devant lui, cinq verres aux corps étroits et allongés, une bouteille de vodka et, préparés à l’avance, des morceaux de harengs et des rondelles d’oignon rouge. « Vous connaissez la tradition, messieurs : d’abord ne jamais boire seul, ensuite avaler une gorgée de vodka entre chaque bouchée de l’entrée. » Sveta et sa mère ne disaient rien et, s’amusant peut-être du piège tendu par Anton, regardaient les deux jeunes hommes qui n’osaient pas protester.
Après une heure à ce régime, Anton était affalé dans l’unique fauteuil, un verre tenant en équilibre dans le creux de sa main, la bouteille de vodka vide à ses pieds, les deux femmes côte à côte sur le bord de leur chaise, penchées en avant, coudes sur la table, tâchant de garder le sourire, Gabriel et Pierre par terre, adossés au mur, sur deux coussins, les yeux dans le vague. Ils n’en étaient plus à leur premier fou rire ou à leur premier effroi. Anton avait abordé tous les sujets, passant de l’un à l’autre, au gré de son absorption d’alcool : après le souvenir des pogroms de son enfance, qu’il avait évoqué d’emblée pour marquer les esprits et éviter toute ambiguïté sur ses origines familiales, sa jeunesse soviétique, le ridicule achevé des dirigeants, leurs simagrées des jours de fête, la servitude volontaire de ses collègues, la solidarité entre petites gens, la meilleure manière de tricher avec le régime, la folie bureaucratique dans un pays qui ressemblait à une immense prison, mais aussi les années de relative liberté passées à l’Université de Moscou à étudier la linguistique. Anton imaginait créer une langue universelle, qui serait bien meilleure que les autres et les unirait toutes – et avec elle tous les êtres humains. Il avait commencé à leur vanter les avantages de la linguistique formelle, et les espoirs de paix qu’elle charriait avec elle, mais sur un regard de sa femme, il s’était tu. « Tu vois bien qu’à défaut d’avoir soif, nos invités ont faim. Nous aurons le temps de parler de linguistique plus tard. »
Avaient-ils plus tard parlé de linguistique ? Peut-être, mais Gabriel et Pierre avaient d’abord dû subir un interrogatoire de la part d’Anton. Quelles étaient leurs origines familiales ? Où avaient-ils vécu durant leur enfance et leur adolescence ? Pourquoi avaient-ils choisi d’étudier le droit plutôt que la linguistique ? À quoi ressemblait le boulevard de Clichy ? Esther était bien un prénom juif ? Quelle était la maison de couture pour laquelle avait travaillé la mère de Pierre ? Pourquoi une maison de couture ? Que venaient faire aujourd’hui ses parents à Villerville ? Que pensaient-ils du capitalisme ? « Pas vos parents, vous deux bien sûr. » Et des dirigeants communistes ? « Vous ai-je dit que ma compréhension du français me permet désormais de rire aux propos tenus à la télévision par ce politicien, comment s’appelle-t-il déjà ? Ah oui, c’est cela : Georges Marchais ! » Enfin, rire, peut-être pas. Soudain le ton d’Anton avait changé. Leur avait-il aussi raconté les raisons pour lesquelles il avait dû fuir son pays, « la grande Union soviétique, l’éternelle Russie », avec sa femme et sa fille, après des mois de harcèlement ? « Pour quelques mots, pour le bien que j’ai dit publiquement de trois dissidents : Andreï Sakharov, Andreï Siniavski et Iouli Daniel. Voici mon crime ! Des mots, rien que des mots ! La linguistique, mes amis, toujours la linguistique », avait-il fini par lancer, grandiloquent et goguenard, avant de s’effondrer.
Sa femme avait souri devant tant de modestie affichée. Elle savait que leur fuite n’était pas due à la seule évocation de trois noms, mais elle avait décidé de ne pas le contredire et s’était bornée à reprendre la conversation, d’une voix plus douce, et plus attentive à ce que Gabriel et Pierre pourraient lui dire. Elle aussi les avait interrogés. Elle savait qu’elle partirait bientôt et leur disait le regret qu’elle en avait, et peut-être l’amertume, car elle aussi aimait la France, mais celle-ci ne les avait pas vraiment retenus, n’avait semble-t-il pas même essayé de les accueillir hormis pour cette période transitoire, leur refusant les visas qu’un temps ils avaient espéré obtenir. « Après tout, vos dirigeants ne croient peut-être pas aux vertus d’une langue universelle… »
Ne sachant s’il s’agissait d’un trait d’humour venant de cette femme au physique assez lourd, presque celui d’une paysanne, et qu’ils ne connaissaient pas encore, Gabriel et Pierre n’avaient pas su lui répondre. De l’expression d’un refus, avaient-ils ressenti de la gêne pour leur pays, l’expression de son égoïsme ? Un long silence s’était ensuivi – le premier de la soirée. Sveta était alors intervenue, rappelant à chacun qu’il était tard, que tous avaient beaucoup bu, et que « nous pourrions peut-être continuer cette conversation en nous retrouvant la semaine prochaine » ?
*
Gabriel et Pierre finirent par prendre leurs habitudes : attendus dans la maison des pêcheurs, sans plus avoir à retrouver Sveta sur la plage, ils dînaient tous les samedis soir chez leurs hôtes russes. Non sans tenter d’échapper à la vodka familiale, venant une fois avec une bouteille de champagne, une autre avec du vouvray – « la boisson des rois de France » – et d’autres encore avec d’autres alcools, d’autres provenances. Ce tourisme viticole produisait chaque fois ses effets. Les discussions, les éclats de rire et les éclats de voix, les interruptions, les exclamations, les explications, les exposés, les intermèdes pendant lesquels Anton cherchait une citation, voire une carte, quelque part dans un tiroir, en particulier le soir où sous le coup d’un vin italien il obligea ses invités à débattre des mérites respectifs des côtes tyrrhénienne et adriatique, mais aussi les moments où ces invités, requis par Sveta ou sa mère, finissaient d’éplucher des pommes de terre, ou tentaient de les aider à cuisiner un plat russe, ou de mettre le couvert sans savoir où en trouver les pièces, ou de débarrasser la table en essayant de ne pas renverser les piles de journaux et de livres, toujours plus nombreux, qui se trouvaient là, dans toute cette agitation et un constant brouillard, plus épais au fil des heures et des plats et des verres pris ensemble, dans une forme d’escalade éthylique et verbale.
Gabriel et Pierre découvraient les liens entre le bonheur sincère de se retrouver et quelque chose qui ressemblait à de la pugnacité, ou de l’intransigeance, voire de l’acharnement. Dans leurs discussions, prenant au sérieux ce que l’un et l’autre pouvaient lui dire, chacun de leurs mots, chacune de leurs phrases, ne les lâchant ni du regard ni de la voix, agissant comme s’ils avaient été à jamais ses seuls interlocuteurs, et les plus importants, Anton approfondissait un de leurs raisonnements, ou le reformulait, ou le retournait contre eux sous forme de question, ou en dévoilait les failles, ou acceptait sa pertinence, mais s’employait alors à y répondre, sans rien céder sur ses idées, ou après un échange qui finissait par ressembler à une rixe, mais dont il aurait été le seul combattant et où lui seul se serait emballé – et avant un nouveau verre de vodka. Chaque fois, il montait d’un degré dans l’échelle des arguments, des références, des citations, dans toutes les langues. « Vous ne connaissez pas ce philosophe croate, mes jeunes amis ? Mais qu’avez-vous donc appris dans cette école de la République française qui faisait la fierté de vos grands-parents ? Presque rien à vous entendre ! Sortez donc de vos livres de droit : ce n’est pas avec le droit qu’on apprend à penser ! »
Gabriel et Pierre réalisaient ce que pouvait être un débat intellectuel avec un intellectuel. Ils avaient devant eux quelqu’un, de trente ans leur aîné, qui ne cessait de faire fonctionner son cerveau, sans notes, sans préparation, au fil de ses intuitions ou des arguments qu’ils tentaient de lui opposer. Malgré leurs efforts, ils étaient incapables d’endiguer le flot d’idées que ce cerveau produisait. Une pensée sans cesse en mouvement, virevoltant d’un thème à un autre, modifiant les points de vue, ou les prémices de chacune de ses réflexions, procédant à des analogies auxquelles ils n’auraient jamais songé, parvenant à des conclusions qui leur semblaient définitives, parfois paradoxales, souvent brillantes, la plupart du temps profondes, mais que leur hôte réduisait en cendres après quelques instants seulement. Oui ! ses propres idées, celles qu’il venait à peine d’énoncer devant eux… avant de s’en amuser et de se moquer d’eux, et de ce qu’il appelait leur « crédulité occidentale » – et avant un nouveau verre de vodka. « Arrête de boire, Anton », finissait par lui lancer la mère de Sveta. Et devant cette ferme injonction prononcée d’une voix douce dont cette femme ne se départait jamais, il arrêtait. Et de boire et de parler – comme épuisé et vaincu.
De ces empoignades verbales, les deux jeunes hommes ne sortaient jamais indemnes. À une ou deux heures du matin, quittant la maison des pêcheurs en titubant, épuisés et saouls, sous la pluie ou faisant face à une légère brise, un peu moins froide en cette saison, ils reprenaient le fil de la discussion, ou tâchaient de le reprendre, s’asseyaient durant quelques instants sur un banc, groggy, tels deux boxeurs roués de coups, durant quinze rounds. Et sur ce banc, ils se mettaient à rire, devant tant d’intelligence – et leur propre insuffisance.
Oui, il n’y avait bien qu’une chose à faire : rire, et rire de soi ! Arriveraient-ils un jour à rivaliser avec Anton ? Ils en doutaient, mais que pouvaient-ils y faire, sinon revenir la semaine suivante pour boire et apprendre encore ? Adieu le vieil amphithéâtre Bachelard ! Adieu cette pensée trop lisse et ces fadaises ordonnées qu’ils avaient dû ingurgiter durant tant d’années. Elles étaient bonnes pour les autres, les gens de leur âge, mais pour eux, qui vivaient désormais une expérience cruciale à laquelle ils ne s’attendaient pas, elles n’avaient plus lieu d’être. Ils accordaient enfin la pensée à la vie. Celle de leurs hôtes et des choix radicaux que leurs convictions les avaient amenés à faire sans jamais y renoncer. La leur aussi dont ils pressentaient qu’elle était en train de perdre son caractère abstrait ou indéterminé lié à la jeunesse. Ils n’avaient plus besoin du soutien des livres et des cours pour tenter de lui donner un sens : ils avaient désormais sous les yeux l’exemple d’un engagement qu’il n’y avait plus qu’à suivre. Et Gabriel de lancer un soir, assis sur son banc, ivre et joyeux : « Il est urgent d’abandonner nos livres et de faire notre entrée dans le monde ! » Anton, Sveta, sa mère leur en avaient donné la force. Du hasard d’une rencontre sur une plage un jour d’automne aux dîners dans cette ancienne maison des pêcheurs, en quelques mois à peine, le temps les avait changés ; du moins le pensaient-ils. Puis les deux héros en devenir s’effondraient et, se prenant dans les bras l’un de l’autre, riaient encore, mécaniquement, sans plus pouvoir s’arrêter. Tant d’alcool bu en un soir !
Le lendemain, les parents de Pierre ne les voyaient pas descendre de leurs chambres avant le déjeuner servi à peu près toujours à la même heure, aux alentours de midi, et parfois devant la longère, au pied de vieux rosiers grimpants, d’une flore murale qui ne verdissait pas encore, sur une lourde table posée dans le gravier blanc, « pour profiter des premiers rayons du soleil après ce trop long hiver ». Pas un livre sur son plateau de marbre, à peine le journal du jour, et pas un mot plus haut que l’autre ; ici, les choses étaient en ordre, les mets raffinés et les propos tenus, mesurés. Gabriel semblait en jouir. Après tout, entre l’ancienne maison des pêcheurs et le vétuste appartement du boulevard de Clichy, quelle différence y avait-il ? Trop d’agitation, un manque de luxe et de sobriété…
Pour Pierre, c’était autre chose. Au fil des semaines, comprenant qu’il était possible de porter un autre regard sur le monde, il avait appris à regarder ses parents de façon différente. Sa mère élégante et son père si rigide, qui étaient-ils vraiment ? Quels liens les unissaient, hormis ceux du mariage ? Pourquoi se contentaient-ils de cette vie retirée et bourgeoise ? Jamais un haussement de voix, rarement un débat entre eux, ou une opposition trop vive, des rapports courtois, une égale bienveillance pour leur fils unique, mais une infinie distance à son égard – et aussi ce qu’il commençait à ressentir : une peur ou une angoisse diffuse qui émanait de chacun d’eux et les empêchait d’être pleinement en accord avec la vie. Quelque chose qui équivalait peut-être à ce qu’il avait perçu chez Esther. Chez elle, il en comprenait la cause, elle était sépulcrale, mais chez eux ? Quelle était l’énigme qui semblait recouvrir d’un voile sombre et épais la vie de ses parents et sur lequel il n’arrivait pas à mettre de mots ? Que signifiait cette existence passée dans une prestigieuse et discrète maison de couture, cette frivolité revendiquée par sa mère, et ce départ soudain, cette fuite vers Villerville au moment de prendre sa retraite ? De quelles affaires vivait exactement son père – des affaires dont il s’ingéniait à ne parler jamais ? Qu’avait-il accompli en Algérie au point d’exiger de son fils le serment de ne jamais céder à la violence ? De retour de la maison des pêcheurs, Pierre aurait dû ne pas se laisser intimider ; il aurait dû interroger son père. Des questions, il en avait tellement à poser ; elles revenaient en boucle.
*
Il y eut encore un dîner, plus singulier que les autres peut-être, dans la maison des pêcheurs. La vodka, les plats russes, les rires et les larmes, les regards et les mots échangés furent les mêmes, mais il fut aussi question de cette résistance que par tous les moyens certains êtres se doivent d’opposer à la brutalité d’un régime indifférent à leur sort et qui parfois les broie, au point de les contraindre à une fuite organisée « au péril de leur vie ».
D’une voix toujours aussi douce, mais sans fard, sans le charme de son mari, ni son éloquence, mais avec une détermination peut-être plus forte encore, la mère de Sveta prit pour la première fois la parole, seule et un long moment. Ne parlant pas d’elle-même ni de sa famille, elle raconta comment on s’y prenait pour faire sortir certaines jeunes femmes de Russie. Tout devait commencer par un premier voyage, une rencontre « au hasard » entre deux jeunes gens dans un hôtel pour touristes, le simulacre d’un coup de foudre, au vu et au su de tous un premier baiser au moment de se quitter, une langoureuse étreinte, en espérant être photographiés par un quelconque agent chargé de leur surveillance. Il fallait ensuite qu’un amour, ou du moins son apparence, se dessinât entre eux au fil des lettres échangées durant des mois, lettres qui seraient bien sûr interceptées, avant un retour au pays pour le jeune homme, sa présentation à la famille, et le début des formalités administratives. Quittant la coulisse, la bureaucratie entrait alors en scène, avec une hypocrisie partagée et son zeste de corruption. Un mariage était en vue et il ne devait pas échouer. Le reste en dépendait : il fallait que la jeune épousée rejoignît au plus vite son conjoint dans un pays lointain – entendez : le plus à l’abri de l’Union soviétique.
« Non, le stratagème ne fonctionne pas à tous les coups. » Beaucoup dépendait du fonctionnaire qu’on avait en face de soi, mais aussi du prix qu’on était prêt à y mettre, et du jeune homme qui n’avait pas toujours la stature correspondant à son premier élan, romantique et désintéressé, ou qui ne tenait pas la distance malgré de fortes convictions politiques.
« Oui, il y a des réussites. » La jeune femme constituait parfois une menace aux yeux du régime, qui trouvait un avantage à la laisser franchir le rideau de fer – bon débarras ! Le régime pouvait aussi y voir un individu de moindre intérêt, un être gênant mais de second rang, dont il ne s’interdisait pas de monnayer la fuite tout en gardant un œil sur les autres membres de la famille restés au pays. Néanmoins, il y avait toujours des risques – « ce qu’on nomme, je crois, des impondérables ». En un instant, sans qu’on y prît garde, l’espoir pouvait virer au drame.
Vint un premier silence, avant cette affirmation lâchée sur un ton plus froid encore, peut-être l’énoncé d’un souvenir douloureux, ou l’expression d’un dépit plus général : « Pour les hommes, les femmes demeurent toujours des proies. » La jeune femme pouvait « taper dans l’œil » du policier chargé de la surveiller et qui décidait, parfois même au dernier moment, celui du passage de frontière, de ne plus la lâcher. « Bien sûr », continuait à leur expliquer la mère de Sveta qui prenait chacun à témoin avec des mots choisis mais crus, de ceux que Pierre avait entendus chez sa fille, « des risques existent et ils ne sont pas minces. Les acteurs y jouent leur peau ! »
Après un nouveau silence, parlant cette fois pour elle-même, sans plus regarder ses invités : « Tous sont des acteurs… La jeune femme qui feint la passion amoureuse, son libérateur en faux soupirant, le fonctionnaire en personnage corrompu et le policier dont, au dernier acte, le public découvre la lubricité. Il se joue toujours un huis clos, voyez-vous, avec son lot d’intrigues, de mensonges, de trahisons, de rebondissements, et parfois de coups qui peuvent être mortels. »
Un ultime silence, long et plus pesant encore. Puis la mère de Sveta lâcha d’une voix redevenue douce, mais comme exaspérée ou lasse : « Messieurs les étudiants français, je suis sûre que vous connaissez le nom de cette pièce, même si je lui donne un sens tout personnel. On l’appelle la roulette russe ! »
Nul ne pensait plus à sourire autour de la table. Anton ne proposa pas un ultime verre de vodka. Sa femme revint s’asseoir près de lui, légèrement en retrait. Les deux étudiants français demeuraient immobiles, et Sveta silencieuse et grave.
*
Le week-end suivant, après leur semaine de cours, Gabriel et Pierre avaient rejoint la maison des pêcheurs un peu plus tôt dans la soirée. Ils avaient remarqué les volets clos et frappé d’emblée avec un peu plus de force à la porte d’entrée. Ils se souvenaient avoir attendu de longues minutes en tâchant de discerner une ombre à travers son verre jaune et dépoli. Mais rien, personne, aucun bruit ni la moindre lumière. La rue demeurait vide et silencieuse. Sveta, sa mère, Anton avaient-ils soudainement disparu ?
Une dizaine de minutes encore, peut-être quinze, et toujours aucun bruit. Sveta les avait prévenus dès le premier jour, quand ils l’avaient croisée sur la plage : elle et ses parents étaient de passage – en transit. Au fil des semaines et de leurs rencontres, les deux étudiants avaient peut-être fini par oublier cette mise en garde. Et ce très ancien soir de printemps, il n’y eut pas un mot, ni un signe, rien que des volets clos.
Ils étaient retournés à la longère qui leur avait servi de refuge. Ils y furent reçus par les parents de Pierre qui, ne sachant rien, ne marquèrent aucune surprise, mais se réjouirent de les avoir à dîner un samedi soir. Ils renouèrent ensuite avec leurs habitudes au moment de préparer leurs examens de fin d’année. Chaque semaine, Gabriel reprenait possession de sa chambre, tous deux travaillaient dans un bureau paternel préservé de la chaleur d’un nouvel été qui s’annonçait, puis se retrouvaient à intervalles réguliers dans le jardin, pour y déjeuner sous le kiosque en métal désormais couvert de roses ou s’y reposer, allongés sous un arbre fruitier, à même une herbe grasse, ou pour échanger entre eux ou avec l’un ou l’autre des parents de Pierre, le plus souvent des banalités. Rien qui pût leur rappeler l’ambiance survoltée et joyeuse de leurs anciens dîners russes.
La vie ordinaire reprenait son cours. Les premiers jours de juillet, après avoir passé leurs ultimes oraux, et rôdé une dernière fois du côté de la maison des pêcheurs et de ses volets demeurés clos, ils partirent en vacances, chacun de son côté.
Pierre fit plus tard un effort pour se remémorer ces dernières semaines passées à Villerville auprès de Gabriel. Les premiers jours d’un été au cours duquel tous deux travaillèrent ensemble, mais en se parlant moins, et peut-être un peu moins chaque jour. Plus rien n’émergeait de leur excitation commune. Le lien qui pendant des mois les avait rapprochés puis unis n’existait plus. Anton, Sveta et sa mère avaient disparu de leurs conversations. Ils donnaient à nouveau l’apparence de deux étudiants anxieux à l’idée de réussir leurs examens. Chacun voulait-il garder pour soi des souvenirs encore trop frais ? Souhaitaient-ils se préserver de la moindre souffrance ? Ou avaient-ils quelque chose à se cacher l’un à l’autre ?
Ces interrogations appartenaient désormais à un passé très ancien. Néanmoins, plus Pierre tentait de se souvenir de leur imperceptible éloignement et plus il se convainquait d’avoir été victime d’une tromperie de la jeunesse. Durant quelques mois, il avait cru que les liens qui se tissent à un âge où l’on est étudiant ne se défont jamais, parce qu’ils constituent le seul moyen de préserver dans leur intégrité des choses fortes et nouvelles vécues et apprises en commun. Or, cette première expérience lui avait prouvé que rien de ce que nous vivons, ni aucune de nos certitudes, n’a vocation à se maintenir, mais que tout s’étiole avant de disparaître, et qu’il faut bien s’y résoudre…
*
Advinrent les premiers jours de septembre : Pierre et Gabriel avaient été reçus à leurs examens il y avait maintenant deux mois. Jamais plus ils n’étaient retournés ensemble à Villerville. Gabriel avait fini par ne plus même donner signe de vie. Les choses s’étaient faites ainsi – en quelque sorte naturellement. Après l’abandon de la maison des pêcheurs par ses hôtes, une parenthèse semblait s’être fermée. Sans heurt, mais sans explication. Et Pierre paraissait en avoir pris son parti.