L’italien
Chapitre X
Quoique Schedoni méritât bien les traitements dont Vivaldi l’avait accablé, il n’était pas homme à les supporter impuné-ment. Ce qui l’avait surtout blessé au cœur, c’étaient quelques traits relatifs à sa vie passée. C’était là ce qui l’avait forcé à quit-ter brusquement l’église. Et, à en juger par son effroi, il eût pro-bablement cherché à ensevelir ce fatal secret dans la tombe avec Vivaldi, s’il n’eût redouté le ressentiment de la famille du jeune homme.
Depuis ce moment-là, il n’avait pas pris un instant de re-pos, à peine un peu de nourriture, et il s’était tenu constamment prosterné au pied du grand autel. Les personnes dévotes s’arrêtaient en le voyant et admiraient sa ferveur. Ceux des reli-gieux qui le haïssaient pour son orgueil, ou qui l’enviaient pour sa réputation de sainteté, souriaient dédaigneusement et pas-saient outre. En apparence insensible à cette admiration et à ce dédain, Schedoni semblait oublier ce monde terrestre et s’élever d’avance à une vie meilleure. Les tourments de sa conscience et ses mortifications avaient fait de lui un spectre plutôt qu’un homme. Son visage était blême, ses traits décomposés, ses yeux caves et presque sans regard ; et pourtant son air et son main-tien attestaient encore une énergie extraordinaire et en quelque sorte surhumaine.
Il n’était pas encore remis du choc violent qu’il avait reçu, lorsqu’il fut mandé au palais Vivaldi par la marquise. Il s’empressa de s’y rendre, dans l’espoir de trouver là quelque moyen de se venger. Quand il entra, la marquise tressaillit, frappée de l’altération de son visage. Elle le fit asseoir, et l’instruisit de l’absence de Vivaldi qui, sans doute, avait décou-
– 96 – vert le lieu de la retraite d’Elena et les auteurs de son enlève-ment.
Schedoni avait ses raisons pour ne pas penser comme elle ; mais il lui annonça qu’il ne fallait plus attendre aucune soumis-sion d’un jeune homme qui avait oublié tous les principes de la religion au point d’en insulter les ministres dans l’accomplissement même de leurs pieux devoirs. Alors il raconta la conduite de Vivaldi dans l’église de Spirito Santo, exagéra les circonstances qui lui étaient défavorables, en inventa d’autres, et fit du tout un tableau d’impiété monstrueuse. La marquise indignée s’en remit, sur la conduite à tenir, aux nouveaux conseils du confesseur, et celui-ci entrevit dès lors l’éclatante vengeance qu’il méditait. Quant au marquis, il demeura étran-ger aux complots de sa femme et du moine. L’amour paternel commençait à revivre dans son cœur et à combattre l’orgueil de la naissance. Aussi, l’absence prolongée de son fils lui causait-elle de vives inquiétudes.
Cependant, Vivaldi errait de ville en ville, recherchant par-tout les traces d’Elena. Les gens de la poste de Bracelli lui appri-rent qu’un carrosse semblable à celui qu’il dépeignait avait changé de chevaux, tel jour, à telle heure, et pris la route de Morgagni. Vivaldi se rendit en hâte dans cette ville ; mais là, il perdit la piste : le maître de poste ne se rappelait aucune cir-constance qui pût le guider et le chemin, se divisant, allait alors dans plusieurs directions. Vivaldi n’avait plus qu’à en suivre une au hasard ; mais comme il était probable qu’Elena avait été conduite dans quelque couvent, il résolut de faire des recher-ches aux environs de tous ceux qui se trouvaient sur sa route. Déjà il avait parcouru certains sites sauvages des Apennins, qui semblaient abandonnés aux bandits par les honnêtes gens. Même là cependant, au milieu de déserts inaccessibles, il avait trouvé quelques communautés religieuses, entourées de petits hameaux, sortes d’oasis perdues au milieu des montagnes et des forêts. Il en était à la septième journée de son voyage, lorsqu’il
– 97 – s’égara dans les bois de Ruggieri. Le jour tombait, et Vivaldi commençait à perdre courage ; mais Paolo, toujours gai, vantant l’ombre et la fraîcheur des lois, lui représentait qu’après tout, s’ils étaient obligés de passer la nuit là, ils pourraient grimper sur un châtaignier et trouver entre ses branches un logement plus propre et plus sain qu’une chambre d’auberge. Tout à coup, ils entendirent dans le lointain un bruit d’instruments et de voix. Ne pouvant rien distinguer dans le crépuscule, ils s’acheminèrent du côté d’où venaient les sons et reconnurent bientôt des chants d’église.
– Nous sommes près d’un couvent, dit Paolo, c’est l’office du soir.
– Ne vois-tu pas, demanda Vivaldi, quelque bâtiment ou quelque pointe de clocher ?
– Je ne vois rien, monsieur, et cependant nous approchons.
Les chants cessèrent à ce moment ; mais des bruits d’un autre genre attirèrent les voyageurs vers une clairière où une troupe de moines pèlerins couchés sur le gazon causait et riait, pendant que chacun d’eux tirait des provisions de sa besace et les étendait devant lui. Celui qui paraissait être le supérieur, assis au milieu de ses compagnons, leur prodiguait plaisanteries et contes joyeux et recevait d’eux, en échange, quelque partie du contenu des sacs. C’était la gaieté d’une partie de plaisir plutôt que le recueillement d’un saint pèlerinage. Vivaldi s’avança alors et s’adressa au chef de cette troupe pour lui demander son chemin. Celui-ci, voyant un jeune homme bien vêtu, distingué, accompagné d’un domestique, l’invita à s’asseoir à sa droite et à partager le souper de la caravane. Vivaldi accepta l’invitation, et Paolo, après avoir attaché les chevaux à un arbre, s’occupa aussi de l’agréable soin de se réconforter. Pendant que son maître s’entretenait avec le chef, il captiva par sa gaieté et ses lazzi l’attention de toute la troupe, qui convint n’avoir jamais vu
– 98 – meilleur compagnon ni plus drôle. Et tous lui témoignèrent le désir de l’emmener avec eux visiter les chapelles d’un couvent de carmélites qui était le but de leur voyage. Quand Vivaldi en-tendit parler d’un monastère de religieuses éloigné seulement d’une demi-lieue, il décida d’accompagner les pèlerins ; car il était possible, pensait-il, qu’Elena fût enfermée dans ce couvent. Il se mit donc en marche avec les pèlerins, après avoir donné son cheval au père directeur. Il était nuit close quand ils attei-gnirent le village où ils devaient se reposer. Avant d’y entrer, ils s’arrêtèrent pour se ranger en procession ; et le supérieur, met-tant pied à terre, entonna un cantique que toute la troupe reprit en chœur. Les paysans, attirés par cette musique bruyante, vin-rent au-devant d’eux et les conduisirent à leurs chaumières où ils reçurent la plus respectueuse hospitalité. Vivaldi passa une nuit fort agitée, impatient de voir se lever le jour qui allait peut-être lui rendre son Elena. Pour se dérober au soupçon, il char-gea Paolo de lui procurer un habit de pèlerin et, de grand matin, il se mit en route avec les autres.
Bientôt, le couvent, ses vieux murs et leurs créneaux se montrèrent à travers les arbres. Arrivé aux premières grilles, l’émotion de Vivaldi s’accrut à la vue du cloître silencieux et dé-sert. Son capuchon baissé sur son visage, il s’avança avec ses compagnons vers l’église, édifice majestueux détaché du reste des bâtiments. Les sons de l’orgue, mêlés à des voix graves, s’élevaient le long des voûtes en une harmonie solennelle, comme on en entend aux grandes fêtes dans les églises de Sicile. Puis, tout à coup, la musique cessa pour faire place au glas d’une cloche, pareil à celui qui accompagne l’agonie des mou-rants ; et dans le lointain des voix de femmes répondirent à ces sons lugubres par des chants pleins de mélancolie. Le jeune homme s’approcha du chœur dont le sol était jonché de fleurs et de branches de palmiers. Un tapis de velours noir recouvrait les marches de l’autel où se tenaient plusieurs prêtres, attendant en silence. Partout on voyait les apprêts d’une cérémonie, et l’assistance était muette et recueillie. Cependant les chants se
– 99 – rapprochaient de plus en plus, Vivaldi aperçut une longue file de religieuses qui s’avançaient en procession. À leur tête, il distin-gua l’abbesse, vêtue de ses habits de cérémonie, la crosse en main, marchant avec une dignité orgueilleuse qui n’était pas sans grâce. Après elle venaient, suivant leur rang d’ancienneté, les sœurs de la communauté, puis les novices portant des cier-ges et entourées d’autres religieuses, vêtues d’un habit différent. Vivaldi, le cœur palpitant, demanda à un moine, qui était près de lui, quelle cérémonie se préparait.
– C’est une procession, lui répondit-on. Vous n’ignorez pas que c’est dans ce bienheureux jour de la fête de Notre-Dame, patronne du couvent, que les jeunes filles qui veulent se consa-crer à Dieu prononcent leurs vœux.
– Et, je vous prie, demanda Vivaldi avec une émotion mal contenue, quel est le nom de la novice qui va prendre le voile noir ?
Le moine, l’observant avec curiosité, lui répondit :
– Je ne sais pas son nom. Mais tenez, c’est celle qui est à la droite de madame l’abbesse et qui s’appuie sur le bras d’une de ses compagnes. Elle a un voile blanc, et elle est plus grande que celles qui l’entourent.
Vivaldi fixa sur la novice un regard plein d’anxiété. Soit il-lusion de son imagination, soit ressemblance réelle, il crut re-connaître Elena et s’efforça vainement de percer le voile qui re-couvrait ses traits. La cérémonie commença par une exhortation pathétique du père abbé, directeur d’un couvent voisin ; puis la novice, toujours voilée, s’agenouilla devant lui et prononça ses vœux. Vivaldi y prêta toute son attention ; mais c’était une voix faible et tremblante dont il ne put distinguer le caractère. Pour-tant, pendant la suite du service, il lui sembla reconnaître, par-mi les chants religieux, ces suaves accents qui naguère, dans
– 100 – l’église de San Lorenzo, avaient pour la première fois captivé son oreille et son cœur. Il écouta de nouveau, sans presque oser respirer, et demeura persuadé qu’il ne se trompait pas. Aussi quel fut son trouble, lorsque le père abbé se mit à détacher le voile blanc de la novice pour y substituer le voile noir ! Il eut grand-peine à ne pas se trahir en s’avançant… Mais le voile blanc ôté, il ne vit qu’un visage inconnu : ce n’était pas son Ele-na Il respira, et reprit assez de sang-froid pour suivre le reste de la cérémonie La même voix qui l’avait déjà frappé se fit encore entendre ; le timbre en était ému et mélancolique ; il n’en res-sentit que mieux la magique influence. Puis une seconde céré-monie commença, et Vivaldi apprit qu’on allait recevoir une novice. Une jeune personne, soutenue par deux religieuses, s’approcha de l’autel en chancelant. Le prêtre allait commencer l’exhortation accoutumée, lorsqu’elle écarta elle-même son voile et, laissant voir un visage où la douleur était mêlée à une dou-ceur angélique, elle leva au ciel des yeux mouillés de larmes et fit signe de la main qu’elle voulait parler. Ô surprise ! C’était Elena !
Elle éleva la voix et, prévenant le prêtre :
– Je proteste et déclare, dit-elle, en présence de tous les as-sistants, que j’ai été traînée ici malgré moi pour prononcer des vœux que mon cœur repousse. Je proteste…
Une rumeur immense l’interrompit et, au même instant, Vivaldi s’élança vers l’autel. Elena jeta sur lui un regard égaré, puis, frappée de saisissement, elle tomba évanouie dans les bras des religieuses qui l’entouraient. Mais celles-ci ne purent empê-cher Vivaldi de s’approcher d’elle. Ses angoisses en la voyant presque sans vie, l’amour déchirant avec lequel il l’appela par son nom émurent de compassion les religieuses elles-mêmes. Surtout sœur Olivia qui s’empressait plus que toute autre au-près de sa jeune amie.
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Elena, en reprenant ses sens, rencontra le regard de Vivaldi fixé sur elle ; à son tour, l’expression de ses yeux lui fit com-prendre qu’elle n’était pas changée pour lui. Elle demanda ce-pendant à se retirer et, aidée par sœur Olivia et Vivaldi, elle se préparait à quitter l’église, quand l’abbesse donna ordre que le jeune étranger lui fût envoyé. Vivaldi n’était pas disposé à obéir à cette injonction ; mais il céda aux prières de sœur Olivia et de son amie, adressant à Elena un adieu qui ne devait pas, croyait-il, les séparer pour longtemps. Il se rendit au parloir de l’abbesse. Il n’était pas sans quelque espoir d’éveiller chez elle des idées de justice et d’humanité ; mais il reconnut bientôt à quelle femme il avait affaire. L’orgueil froissé de la supérieure, d’accord avec ses principes rigides, étouffait dans son cœur tout autre sentiment. Elle commença son sermon en exprimant l’amitié qui la liait depuis longtemps à la marquise et le regret de voir le fils d’une personne si estimable oublier ses devoirs et l’honneur de son nom jusqu’à vouloir s’allier à une fille de si basse extraction. Et elle conclut par une sévère réprimande sur la hardiesse qu’il avait eue de troubler la paix d’une maison reli-gieuse et d’apporter le scandale jusqu’au pied du sanctuaire.
Vivaldi eut la patience d’écouter jusqu’au bout ces considé-rations morales sortant de la bouche d’une femme qui, en ce moment même, violait les lois les plus sacrées de la justice, en séquestrant une orpheline qu’elle condamnait de son autorité privée à une éternelle réclusion. Mais quand l’abbesse en vint à parler d’Elena comme d’une criminelle qui, en se refusant aux vœux qu’on lui demandait, avait encouru un châtiment sévère, le jeune homme ne fut plus maître de lui et ne cacha à la pré-tendue sainte femme ni son mépris ni son indignation. À cette sortie imprudente, elle répondit par des menaces. Vivaldi, en la quittant, crut trouver un secours dans l’abbé dignitaire, supé-rieur dont le crédit, sinon l’autorité, pourrait adoucir la rigueur de l’abbesse. Mais la douceur et l’amabilité qu’on lui avait van-tées chez ce personnage tenaient à une sorte de faiblesse qui leur étaient le caractère de vertus. Ou, plutôt, il n’avait que des
– 102 – qualités privées, insuffisantes en pareille circonstance. La peur qu’il avait de se compromettre lui fit écouter, avec une sorte d’impatience, les plaintes mesurées de Vivaldi, et il s’excusa sur le peu d’autorité qu’il avait en des matières qui étaient du res-sort de l’administration intérieure des couvents de femmes. Éconduit de la sorte, Vivaldi renonça à tenter de nouveaux ef-forts sur un tel esprit, endurci par l’égoïsme de la prudence, et résolut de recourir à des moyens détournés qui répugnaient à son cœur loyal ; mais c’étaient les seuls qui lui restaient pour sauver l’innocente victime des préjugés de son orgueilleuse fa-mille.
Elena, retirée dans sa cellule, était en proie à mille senti-ments contradictoires de joie, de tendresse et d’inquiétude. Si Vivaldi, qui avait heureusement découvert le lieu de sa prison, réussissait à l’en tirer, il fallait donc qu’elle se remît entre ses mains, démarche que son attachement scrupuleux aux lois de la bienséance ne lui laissait envisager qu’avec effroi. Elle sentait aussi se réveiller ses anciennes répugnances à l’idée de s’introduire, ou par force ou par ruse, dans le sein d’une famille qui la repoussait. Mais, d’un autre côté, tant d’amour, tant de dévouement chez Vivaldi, seraient-ils payés d’une éternelle ré-sistance, et la tendre affection qu’elle avait vouée à un amant si digne de son choix lui permettrait-elle jamais de renoncer à lui sans mourir ? Au milieu de ses perplexités, sœur Olivia lui ap-porta de tristes nouvelles ; elle l’instruisit des résolutions obsti-nées de l’abbesse et du départ de Vivaldi. Elena sentit alors combien ses autres chagrins étaient faibles auprès de cette nou-velle douleur. La monstrueuse violence exercée contre elle la dispensait de tout devoir envers une famille implacable, mais cette réflexion tardive ne pouvait lui être d’aucun secours dans la situation où elle se trouvait. Sœur Olivia lui montra dans ces circonstances un intérêt plus qu’ordinaire, au point que ses yeux se remplissaient de larmes lorsqu’elle les arrêtait sur sa jeune amie ; et telle était enfin son émotion, qu’Elena ne put la remar-quer sans surprise, mais elle avait trop de discrétion, outre
– 103 – qu’elle était trop absorbée par ses chagrins, pour demander à sœur Olivia aucune explication.
L’orpheline, brisée par tant d’impressions diverses, était assise près de la fenêtre de la tourelle, insensible cette fois au spectacle d’un beau soleil couchant, lorsque les sons d’une flûte se firent entendre au milieu des rochers dont les pics aigus fai-saient face à la tour. Elle tressaillit ; les sons, en s’affaiblissant par degrés, semblaient peindre l’abattement de plus en plus profond de l’âme ; puis le chant se ranimait insensiblement pour exprimer une plainte douloureuse. Au goût exquis de la phrase musicale, au sentiment qui l’inspirait, Elena crut recon-naître Vivaldi. En regardant avec plus d’attention elle distingua comme une forme humaine suspendue à la pointe d’un rocher. Elle trembla, désirant que ce ne fût pas lui, tant le danger lui paraissait terrible, mais bientôt son incertitude fut dissipée : c’était bien sa voix qu’elle entendait. Vivaldi avait appris d’un frère lai, gagné par Paolo, qu’Elena se montrait souvent à la fe-nêtre de cette tour et, dans l’espoir de lui parler, il s’était hasar-dé sur ces cimes de rocs au péril de sa vie. Elena, saisie d’effroi, refusait de l’écouter ; mais il ne voulut pas s’éloigner avant de lui avoir communiqué un plan qu’il avait formé pour la délivrer. Il la conjura de se rendre, s’il lui était possible, au parloir à l’heure du souper ; et il lui expliqua en peu de mots ses espéran-ces, fondées sur les circonstances suivantes.
L’abbesse, selon l’usage adopté dans les grandes fêtes, donnait une collation au père abbé et à ceux des religieux qui l’avaient assistée dans la célébration de l’office. Un concert de-vait en même temps être exécuté par les religieuses ; quelques étrangers de distinction, ainsi que plusieurs pèlerins devaient y être admis. Pendant que toute la communauté serait ainsi oc-cupée de plaisirs, il serait facile à Vivaldi, instruit de tous ces détails et aidé par le frère lai Geronimo, de s’introduire dans la salle sous son habit de pèlerin et de se mêler aux spectateurs. Il pressa donc Elena de se rendre dans l’appartement de l’abbesse
– 104 – où il pourrait l’instruire des moyens qu’il aurait trouvés pour favoriser sa fuite. Il y aurait des mules au pied de la montagne pour la conduire soit à la villa Altieri, soit au couvent de Santa Maria della Pietà. Cet espoir de liberté renouvela les diverses émotions d’Elena. Incapable de prendre sur-le-champ une réso-lution, elle supplia Vivaldi de quitter tout de suite le lieu dange-reux où il se trouvait, promettant de faire tous ses efforts pour se rendre au parloir de l’abbesse. Là, elle lui ferait part de sa dernière détermination. Vivaldi comprenait les scrupules qui devaient agiter son âme et l’admirait tout en s’en affligeant. Il ne descendit de son rocher qu’au moment où disparaissaient les dernières clartés du jour. Elena le suivit des yeux autant que le lui permettait l’obscurité, et elle put l’apercevoir, toute trem-blante, tantôt marchant le long des précipices, tantôt sautant d’un roc sur l’autre, jusqu’à ce que les bois l’eussent dérobé à sa vue. Alors seulement, elle regagna sa cellule.
À peine y était-elle rentrée, pleine de trouble et d’irrésolution, qu’elle reçut la visite de sœur Olivia. À l’altération des traits de la religieuse, on devinait quelque nou-veau sujet d’alarme. Elle s’assura d’abord qu’il n’y avait per-sonne dans le corridor, fit des yeux le tour de la cellule et dit enfin, d’une voix profondément émue :
– Ma chère enfant, mes craintes pour vous ne sont que trop justifiées. Vous êtes perdue, si vous ne venez à bout de vous échapper cette nuit. Je viens d’apprendre que votre conduite de ce matin a été regardée comme un attentat prémédité aux droits et à la dignité de l’abbesse, et qu’elle sera punie de ce qu’on ap-pelle ici l’in pace. Hélas ! pourquoi vous cacherais-je la vérité ? Pourquoi ne vous dirais-je pas que ce que je vous annonce, c’est la mort même. Oui la mort ! car quelqu’un est-il jamais sorti de ce tombeau ?
– La mort ! s’écria Elena, frappée d’horreur.
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– Écoutez-moi. Dans la partie la plus reculée du couvent se trouve une chambre souterraine, taillée dans le roc et fermée par des portes de fer, où sont jetées les sœurs coupables de quelque grande faute. Ce châtiment est éternel ; la malheureuse reste là, enchaînée dans l’obscurité, et ne reçoit que les aliments nécessaires pour prolonger sa vie et ses souffrances. Nos regis-tres consacrent le souvenir de cette horrible peine, prononcée le plus souvent contre les religieuses qui, désabusées des illusions d’une fausse vocation ou cloîtrées par l’avarice de leurs parents, avaient été surprises dans une tentative de fuite. J’ai vu moi-même un exemple de cette effroyable rigueur. J’ai vu une de ces infortunées victimes entrer dans cette tombe dont elle ne devait plus sortir. J’ai vu ses tristes restes déposés dans le jardin. Belle comme vous, aimée comme vous, elle a langui pendant deux ans sur la paille, privée même de la faible consolation de converser quelquefois avec nos sœurs au travers de la porte ou du soupi-rail de son caveau. Un châtiment sévère était réservé à celles qui approcheraient de sa prison avec quelques sentiments de com-passion. Je m’y suis exposée, je l’avoue, et je l’ai subi, grâce à Dieu, avec une joie secrète.
Elena se jeta en pleurant dans les bras de la bonne reli-gieuse. Celle-ci reprit après un moment de silence :
– Ne doutez pas, mon enfant, que l’abbesse, jalouse de complaire à la marquise, ne saisisse le prétexte de cette offense pour vous plonger dans cet affreux cachot. Ainsi se trouveront accomplis les desseins de vos ennemis, sans qu’on vous oblige à prononcer des vœux. Hélas ! je ne puis douter que demain ne soit le jour marqué pour ce sacrifice, qui n’a été retardé que par la fête d’aujourd’hui.
Elena ne répondit que par un profond soupir, en cachant son visage dans le sein de son amie. Elle n’hésitait plus, par une vaine délicatesse, à accepter les offres de Vivaldi ; elle craignait seulement qu’il ne pût risquer pour elle que d’inutiles efforts.
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Sœur Olivia, qui ne se rendait pas bien compte des causes de son silence, lui fit observer que le temps pressait.
– Dites-moi, ajouta-t-elle, comment je puis vous venir en aide ; car j’y suis décidée. Dussé-je m’exposer à une seconde punition.
Émue de cette générosité qu’elle essaya vainement de com-battre, Elena finit par confier à sœur Olivia le projet d’entrevue concerté avec Vivaldi et la consulta sur les moyens de le ren-contrer au parloir. Cette confidence ranima l’espoir de la reli-gieuse ; elle dit à Elena qu’il fallait non seulement qu’elle se trouvât dans le parloir à l’heure du souper, mais aussi qu’elle assistât au concert où seraient admis plusieurs étrangers, parmi lesquels Vivaldi saurait sans doute se glisser. Elena objecta que l’abbesse pouvait la reconnaître et la faire enfermer sur-le-champ ; à cela sœur Olivia répondit en promettant de lui fournir un habit de religieuse.
– Dans la foule des sœurs qui rempliront l’appartement, le voile baissé, au milieu des soins et des plaisirs d’une fête, il est peu probable, dit-elle, que l’on vous distingue ; et si la supé-rieure pense à vous, ce sera pour vous croire confinée dans votre cellule. Que l’espérance vous soutienne donc, mon enfant ! Pré-parez un billet pour instruire Vivaldi de votre assentiment à ses projets et de la nécessité de ne pas perdre un instant pour les exécuter. Peut-être trouverez-vous une occasion pour le lui re-mettre au travers de la grille.
À ce moment, elles entendirent sonner la cloche qui aver-tissait les religieuses de se préparer au concert. Sœur Olivia alla chercher un habit et un voile pour Elena, tandis que celle-ci écrivait à Vivaldi le billet qui devait l’instruire de ses disposi-tions.
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