L'ivresse du désir
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1.
— Pardon, mademoiselle, j’aimerais passer s’il vous plaît.
Keira sursauta. Depuis quelques instants déjà, elle observait les allées et venues des invités au milieu de la cour de l’ancien palais indien. C'était dans ce lieu à la fois intime et solennel que deux de ses meilleurs amis venaient de se marier. Saisie par la beauté enchanteresse du cadre et l’atmosphère romantique de cette journée de fête, elle n’avait pas songé qu’elle bloquait le passage qui menait au jardin.
La voix masculine qui venait de l’arracher à sa contemplation était douce, mais étonnamment ferme et profonde. Ce contraste surprit Keira, et ce mélange de bonne éducation et de sensualité ne la laissait pas indifférente, loin de là. Tout en songeant que c’était bien la première fois qu’une voix la troublait de la sorte, elle s’écarta légèrement.
— Je vous ai dérangée, fit observer l’inconnu.
Son accent distingué ne laissait aucun doute sur son origine sociale. Keira reconnut sans peine les inflexions raffinées propres à l’aristocratie anglaise. Cet homme avait certainement été pensionnaire dans les meilleures écoles privées d’Angleterre avant de poursuivre ses études à Oxford ou Cambridge. Il parlait avec l’aplomb de ceux qui ont reçu la richesse, le pouvoir et l’orgueil en héritage.
Elle se demanda si sa propre voix en révélait autant à son sujet. Percevrait-il le soupçon d’accent du nord qu’elle avait appris à dissimuler lorsqu’elle était devenue une décoratrice d’intérieur reconnue ?
— Je suis désolée, j’avais la tête ailleurs, dit-elle en levant les yeux.
Le sourire poli qui était né sur ses lèvres manqua se figer. L'homme qui se tenait devant elle était l’individu le plus séduisant qu’elle eût jamais vu. Contrairement à ce qu’elle avait cru, il n’était pas anglais, mais d’origine indienne. En croisant son regard, elle eut l’impression de recevoir une véritable commotion. Un émoi aussi vif que brutal s’empara d’elle.
Si la voix de cet homme l’avait délicieusement troublée alors qu’elle ne l’avait pas encore regardé, cette rencontre visuelle venait d’ébranler tout son être.
Pourquoi restait-il immobile devant cette femme qui le regardait, l’air visiblement fasciné ? se demanda Jay. Ne venait-il pas d’annoncer son intention de passer ? Alors, qu’attendait-il donc pour le faire ?
Cette charmante personne n’était pas l’unique femme à ce mariage, loin s’en faut. Néanmoins, il était forcé d’admettre qu’elle était particulièrement belle. Grande et gracieuse, elle dégageait un raffinement auquel il était difficile de rester insensible. Pour autant, sa distinction ne la rendait pas moins sexy, bien au contraire. Les courbes de sa silhouette et l’ourlé délicat de ses lèvres annonçaient une nature sensuelle, comme il les aimait.
Son imagination s’embrasa aussitôt. Cette délicieuse inconnue devait être une maîtresse ardente. Comme elle devait être troublante avec ses longs cheveux sombres répandus sur l’oreiller et ses grands yeux incendiés de volupté!
Le désir que fit naître cette image en lui le surprit pas sa force. Il avait trente-quatre ans à présent et, à son âge, il avait appris à contrôler ses réactions face à une jeune femme désirable. Du moins, c’était ce qu’il croyait.
Tout, dans l’attitude de cette inconnue, semblait indiquer qu’elle était entièrement disponible pour une aventure. D’ailleurs, rien n’interdisait de penser qu’elle avait fait exprès de lui barrer le passage pour engager la conversation. Tout cela, avec l’air le plus innocent du monde bien sûr.
Il s’était trouvé là, mais un autre homme aurait sans doute pu convenir, après tout. Cette pensée déplaisante lui fit froncer les sourcils, mais n’apaisa pas le désir qui montait en lui.
Il devait partir à présent.
Au lieu de cela, il s’entendit demander :
— Vous connaissez la mariée ou le marié ?
Elle le regardait toujours avec intensité. Durant un bref instant, il crut qu’elle ne lui répondrait pas.
— Je vous demande pardon ? finit-elle par demander. J’étais distraite.
— Je vois cela… Je voulais simplement savoir à quel clan vous apparteniez. La question classique, vous savez. Vous êtes proche du marié ou de la mariée ?
En d’autres circonstances, le choix du mot « clan » aurait pu heurter Keira. En effet, c’était typiquement le genre d’image qui lui rappelait qu’elle n’appartenait à aucun clan justement. Mais, en cet instant, l’idée que cet homme magnifique était en train d’engager la conversation avec elle suffisait à la combler d’aise. Et rien d’autre ne comptait.
Elle ignorait tout de lui certes, mais il était terriblement, dangereusement beau. « Quel âge as-tu ? » se reprit-elle. Une chose était sûre : elle était beaucoup trop vieille pour dévisager un homme de cette façon-là ! Son comportement était digne d’une lycéenne !
Il portait un costume de lin clair, d’une élégance toute italienne, qui rehaussait à merveille son teint mat. Ce vêtement parfaitement coupé était mis en valeur par une silhouette athlétique et racée.
Cela faisait quelques secondes à peine qu’elle l’avait rencontré, mais il lui fallait déjà lutter contre le magnétisme incroyable qu’il exerçait sur elle.
Le palais dans lequel ses amis venaient de se marier était l’ancienne propriété d’un maharajah. Cette somptueuse demeure avait été bâtie sur une île qu’un ponton rattachait discrètement au rivage. Mais pour quiconque s’en approchait pour la première fois, le palais et ses jardins semblaient flotter au milieu des eaux sereines du grand lac.
La magnificence des lieux et le parfum suave et enivrant des lys n’étaient sans doute pas étrangers à l’intensité du trouble qui naissait en elle. Mais elle devait se reprendre et faire bonne figure. Son interlocuteur venait de lui poser une question pour la deuxième fois. Il était temps d’y répondre.
— En fait, je fais partie des deux « clans ». Je suis une amie de la mariée et du marié.
Autour d’eux, les allées et venues se multipliaient. Comme ils étaient deux à présent à gêner le passage, Keira et Jay se déplacèrent légèrement pour laisser place aux invités qui voulaient entrer dans le palais. Le cocktail touchait à sa fin et l’on achevait les préparatifs pour le dîner et la soirée.
Le soleil dardait ses derniers rayons dorés sur les jardins fleuris, illuminant les bassins d’étonnants reflets moirés. Les serviteurs allumaient un à un les photophores qui avaient été artistiquement disposés autour de la fontaine et le long des allées du jardin. Devant le palais, les chemins qui menaient aux suites des invités étaient illuminés par de grandes lampes torches aux reflets rougeoyants.
Dans quelques instants, les nouveaux mariés et leurs invités se retireraient pour aller se changer avant la réception du soir. C’était ce qu’elle devait faire, elle aussi. Et pourtant, elle ne souhaitait pas abréger sa conversation avec le bel inconnu.
Décidément, l’Inde et ses sortilèges agissaient étrangement sur elle. D’ordinaire si sage et raisonnable, elle ne comprenait pas ce qui était en train de lui arriver. Etait-ce à cause du soleil qui en son déclin éclaboussait de rose le bleu du ciel ? Etait-ce la chaleur langoureuse de cette fin de journée ? Ou simplement cet homme qu’elle n’avait jamais vu auparavant ?
Consciente qu’elle se laissait aller plus que de raison, Keira décida de se recentrer sur le mariage de ses amis. C’était une fête magnifique et elle se réjouissait du bonheur de Shalini et de Tom. Les deux amoureux étaient ses meilleurs amis, ainsi que Vikram, le cousin de Shalini.
Keira n’aurait manqué cette célébration pour rien au monde et l’idée de voyager jusqu’en Inde pour assister à cet événement l’avait immédiatement enthousiasmée. Le mariage civil s’était déroulé en Angleterre, mais les deux mariés avaient souhaité s’unir selon le rite hindou, sur la terre d’origine de Shalini.
Cette dernière était éblouissante dans son lehenga rouge et or. Tom, qui avait tenu lui aussi à revêtir un costume traditionnel, portait les mêmes couleurs que son épouse.
Après le mariage, Keira avait bien l’intention de visiter un peu ce pays fascinant, mais elle devait également profiter des opportunités professionnelles qui s’offraient à elle dans cette partie du monde.
Si elle avait fait ce long voyage, ce n’était donc pas dans l’espoir d’y faire une rencontre romantique !
— Dans ce cas, ce sont certainement des amis proches, commenta l’homme en plongeant son regard dans le sien.
— Oui, dit-elle en détournant les yeux un bref instant. J’étais à la fac avec Shalini et Tom. Et vous ?
La voix de cette jeune femme était douce et légèrement voilée, comme celle de toutes les tentatrices de son espèce. Il percevait toutefois une légère fêlure dans son timbre : fait plutôt inhabituel chez une séductrice aguerrie. Peu importait de toute façon. Il n’avait pas l’intention de parler de lui, et certainement pas de lui révéler que son frère aîné était le nouveau Maharajah.
— J’ai des liens avec la famille de la mariée, déclara-t-il.
Ce qui était la vérité, puisqu’il possédait ce palais. Et bien davantage encore. Il regarda le lac qui s’étendait derrière eux. Sa mère avait tant aimé cet endroit... C’était devenu sa retraite à l’époque où son père, l’ancien Maharajah, s’était laissé tourner la tête par une vile courtisane, au point d’en oublier sa femme et ses deux fils.
Le visage de Jay se contracta imperceptiblement à ce souvenir. Il avait dix-huit ans à l’époque et venait tout juste de sortir de la pension où son frère et lui avaient été scolarisés. Cet hiver-là, la femme qui lui avait volé l’affection de son père était venue pour la première fois à Ralapur. Il se rappela le dégoût qu’il avait ressenti face à cette créature outrancièrement maquillée, dont la bouche vulgaire semblait marquée par un pli cupide. A l’en croire, elle était une femme « moderne ». Cet adjectif qu’elle aimait employer à tout va justifiait à ses yeux d’avoir jeté son dévolu sur un homme très fortuné pour assouvir sa soif de richesse. Dans l’esprit de Jay, cette créature n’était pas moderne. Elle avait simplement agi en prostituée et fait le malheur de sa famille. Tout l’opposé de sa mère, qui avait toujours été l’incarnation de la douceur. Attentionnée avec son mari, protectrice avec ses deux fils, elle avait vécu dans l’amour et le respect de son prochain.
Lorsque l’usurpatrice avait remplacé leur mère dans le cœur de leur père, Jay et son frère aîné, Rao, s’étaient révoltés.
— N’en veux pas trop à ton père, avait-elle dit à Jay. Considère que cette femme lui a jeté un sortilège. Elle l’a totalement aveuglé.
Sa mère avait raison. Son père avait toujours refusé d’entendre la moindre critique au sujet de cette femme qu’il vénérait. Impuissants, Jay et Rao avaient vu leur mère humiliée. Au palais de son père, de nombreux ragots circulaient au sujet de l’intrigante qui n’avait jamais su se montrer discrète. Elle se plaisait à raconter ses nombreuses aventures à qui voulait l’entendre et se montrait extrêmement capricieuse avec sa nouvelle proie.
Le père de Jay avait dû la couvrir de bijoux et de présents pour la retenir. Et ce n’était pas tout. Elle lui avait réclamé beaucoup d’argent, allant même parfois jusqu’à le menacer d’une rupture.
Jay se souvenait encore de la colère effroyable qu’il avait ressentie à l’époque. Comment un homme d’une si grande rectitude morale avait-il pu sombrer de la sorte, lui qui avait toujours été si prompt à dénoncer les égarements d’autrui?
Aujourd’hui encore, c’était un mystère.
Au bout du compte, Jay s’était violemment disputé avec ce père qu’il ne reconnaissait plus et il avait quitté le palais avec pertes et fracas. Après avoir clairement fait comprendre qu’il ne souhaitait plus être considéré comme le fils cadet du Maharajah, il avait annoncé son intention de voyager.
En apprenant ce projet, son père s’était moqué de lui... et sa maîtresse, elle aussi, s’était esclaffée d’un rire mauvais, presque diabolique.
Cette femme… cette femme était responsable de la mort de sa mère. Officiellement, la pauvre avait succombé à une pneumonie, mais Jay savait très bien que cette maladie n’avait été que la manifestation foudroyante d’un mal beaucoup plus profond. Sa merveilleuse mère était morte des blessures qui avaient été infligées à son cœur et à son amour-propre.
Après la mort de son père, lorsque Rao avait succédé à ce dernier, Jay s’était d’abord montré réticent à l’idée de revenir en Inde. Il s’y était finalement résolu, mais aujourd’hui encore, il ignorait s’il avait pris la bonne décision.
En tout état de cause, son expérience à l’étranger lui avait été très bénéfique. A force de travail, il avait réussi dans le monde des affaires. Aujourd’hui, il était à la tête d’une immense fortune qu’il ne devait qu’à lui-même et traitait avec les financiers les plus influents du monde : en Inde, mais aussi en Europe et en Amérique du nord.
Durant ses années d’exil, il avait également acquis une nouvelle maturité. Le comportement insensé de son père le révoltait toujours autant, mais il savait désormais que celui-ci avait été victime d’un désir incendiaire. Jusqu’à un certain point, il pouvait le comprendre. En revanche, il ne parvenait toujours pas à trouver des mots assez durs pour la garce qui avait brisé sa famille.
— Etes-vous venue seule ? demanda-t-il à la jeune femme, en regrettant aussitôt d’avoir posé cette question.
Pourquoi s’intéresser à elle ? se demanda-t-il. La terre ne manquait assurément pas de jolies femmes. Certes, mais celle-ci exerçait sur lui un attrait mystérieux. Discrètement, il regarda ses mains qui étaient particulièrement gracieuses… et parfaitement nues.
Aucune bague en vue.
Cela pouvait signifier deux choses : aucun homme ne lui en avait jamais offert… ou aucun ne lui en avait offert d’assez coûteuse à ses yeux.
Il était bien placé pour savoir que les femmes pouvaient se montrer très exigeantes en la matière. Sa dernière conquête n’avait accepté de mettre un terme à leur relation qu’à la condition qu’il lui achète un énorme diamant rose qu’elle avait repéré chez un joaillier de renom.
S’il n’avait pas été déjà las de cette aventure, le choix d’une pierre aussi tape-à-l’œil aurait suffi à tuer tout désir en lui. Trop heureux de quitter cette maîtresse encombrante sans trop d’histoires, il avait satisfait son caprice. Et, naturellement, elle avait aussitôt disparu de sa vie
Comme toujours, cette compagne de quelques semaines avait eu un mari. Il préférait de loin jeter son dévolu sur les femmes mariées : l’existence d’un époux les rendait plus sages. Ennuyées par leur vie conjugale, mais attachées à leur confort matériel, elles se montraient bien plus pragmatiques que les célibataires, souvent promptes à s’enflammer. En outre, cela simplifiait beaucoup les séparations.
De son côté, Jay ne souhaitait pas se marier. Pour le moment, personne dans son entourage ne lui avait adressé de réflexion à ce sujet, mais cela viendrait, immanquablement. Tout le monde attendait que le fils cadet de l’ancien Maharajah fasse un beau mariage. Cette expression l’avait toujours fait sourire. Car de quoi s’agissait-il en fait ? D’une union réglée à la virgule près — ou au centime près — par une batterie de notaires et d’avocats.
Cette perspective le révulsait profondément. Plus que tout au monde, il détestait que l’on prenne des décisions à sa place. Et puis, épouser une jeune fille riche et naïve dont la virginité serait une clause du contrat ne l’intéressait guère.
Le mariage, c’était pour la vie. Et la vérité, c’était qu’il était violemment opposé à ce type d’engagement. Hors de question de céder une partie de la fortune qu’il avait amassée à la sueur de son front à une quelconque croqueuse de diamants.
Etes-vous venue seule ?…
Keira sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Cette question pouvait être innocente, mais il était difficile de rester indifférente à son pouvoir de suggestion.
Elle hésita un bref instant. Pouvait-elle reconnaître qu’elle était sans cavalier et par conséquent parfaitement disponible ? Hum… c’était embarrassant, mais elle ne se sentait pas le cran de mentir : ce n’était pas dans sa nature. Il suffisait de rester naturelle.
— Oui, répondit-elle en entortillant machinalement autour de ses doigts les franges de son étole de soie.
Elle n’avait pas osé ajouter : « Et vous ? ». Et puis, la réponse lui semblait évidente. Il la regarda intensément et elle sentit ses joues rosir. Ils avaient à peine échangé trois mots depuis leur rencontre, mais le regard qu’il lui adressait en disait long. Keira eut le sentiment très net qu’elle était en train de s’aventurer sur un chemin dangereux.
Si sa grand-tante Ethel avait été là, elle ne se serait pas fait prier pour lui faire comprendre sa façon de penser ! C'était elle qui l’avait élevée depuis la mort de sa mère et il n’était pas dans ses habitudes de mâcher ses mots. Oui, tante Ethel lui aurait rappelé qu’une jeune femme ne devait pas engager la conversation avec un parfait inconnu. Quelle impression était-elle en train de lui donner ? Y avait-elle seulement pensé ? Voilà ce que la vieille dame lui aurait dit. Elle aurait peut-être même ajouté qu’elle risquait de déshonorer sa famille, tout comme…
Face à elle, l’inconnu ne répondait rien, mais la regardait avec une intensité insoutenable. Le cœur de Keira se mit à battre plus lourdement dans sa poitrine.
Elle soutint son regard. Quelques instants de trop sans doute. Le danger se rapprochait, elle le sentait, mais elle n’avait pas la volonté de s’y soustraire.
Etait-il encore temps ? Sans doute pas. Comment aurait-elle pu partir alors que cet homme la tenait prisonnière par le seul pouvoir de ses yeux ?
Dire qu’il était beau ne suffisait pas. Il dégageait un magnétisme presque animal, une aura indéfinissable qui transparaissait dans chacun de ses gestes.
Jamais, non jamais, elle n’avait vu un homme aussi incroyablement sexy.
Et dire qu’elle s’était toujours cru maîtresse d’elle-même et de ses émotions ! Que certains hommes avaient même pu la juger froide ! En face de celui-ci, elle avait l’impression de se consumer.
Il avait envie de cette femme, reconnut Jay à contrecœur. Terriblement envie.
Vêtue d’une jupe longue couleur ivoire, d’un haut sans manches de soie et d’une longue étole aérienne, elle se distinguait des autres invitées qui, pour la plupart, portaient des couleurs vives. L’élégance et la clarté de sa tenue accentuaient son air angélique. Ses cheveux brun foncé, qu’elle avait noués en chignon, contrastaient singulièrement avec la pâleur diaphane de sa peau et la mettaient en valeur. Elle paraissait fragile, presque éthérée… pourtant le regard qu’elle lui avait lancé quelques instants auparavant n’avait rien d’éthéré, tout au contraire. Elle l’avait regardé comme une femme dont tous les sens sont en éveil… comme une femme qui attend d’être satisfaite.
La cour était presque vide à présent. Les invités s’étaient dirigés vers leur chambre pour se changer. Ils étaient seuls. Et leur présence dans ces lieux semblait soudain terriblement incongrue.
Pourquoi ne partaient-ils pas eux aussi ?
Keira réprima un frisson. Etait-ce de l’excitation ou de l’angoisse ? Elle n’aurait su le dire à la vérité. Elle aurait dû prendre la fuite. Cet homme était dangereux pour elle…
— Je vous demande pardon, murmura-t-elle en esquissant un geste pour partir.
Aussitôt, l’inconnu posa la main sur le tronc d’arbre pour lui barrer le passage. Le geste n’avait rien d’agressif en lui-même, mais ce qu’il impliquait semblait terrifiant… Il se rapprocha d’elle tout en la regardant. Ses yeux n’étaient pas bruns, comme elle l’avait d’abord cru, mais gris foncé comme les mers du nord. Involontairement, elle posa les yeux sur sa bouche. La lèvre supérieure de l’inconnu, ferme et très dessinée, annonçait un caractère très affirmé, tandis que sa lèvre inférieure, plus pleine et gourmande, laissait deviner une sensualité incendiaire.
Keira recula imperceptiblement, mais il était déjà trop tard. L’instant suivant, elle se trouvait dans les bras de l’inconnu. Leurs bouches s’étaient unies en un baiser langoureux. Oubliant toute réserve, elle s’offrit à cette étreinte délicieuse. Jamais un baiser ne lui avait fait un tel effet auparavant. Cet homme l’embrassait avec intensité et douceur tout à la fois. C'était une caresse terriblement et merveilleusement intime. Un désir d’une force inconnue montait dans tout son être. Arrachée au temps, arrachée au lieu, elle s’étonnait de la volupté qu’il faisait naître dans tout son être. La sensation qu’elle éprouvait était d’une telle force qu’elle en fut bientôt horrifiée.
Que faisait-elle ?
Elle ne devait se comporter de la sorte, se permettre une telle folie. Dans un sursaut de peur, elle repoussa l’inconnu.
— Je suis désolée…, bafouilla-t-elle. Je… ce n’est pas mon genre de faire ça… je n’aurais pas dû.
Jay était perplexe. Etait-ce une manœuvre pour attiser son désir ? Tant de femmes utilisaient cette petite ruse ! Pour sa part, il n’appréciait guère ce genre de simagrées. Si les techniques de séduction l’irritaient parfois, la mauvaise foi le mettait hors de lui.
— Mais vous en aviez envie…, fit-il remarquer d’une voix douce.
Keira aurait aimé mentir, mais ne put s’y résoudre.
— Oui, reconnut-elle.
Bon sang, comment avait-elle pu être aussi sotte ! se reprocha-t-elle amèrement. L'homme la regardait avec un petit sourire narquois au coin des lèvres. Mortifiée, Keira sentit le rouge lui monter aux joues. Il était en droit de la toiser de la sorte, elle le méritait amplement. Et s’il était en colère, ce dont elle ne doutait pas, il avait raison. Rien n’était plus grotesque que de se laisser aller pour se confondre en excuses aussitôt.
Morte de honte, elle baissa la tête, marmonna de nouvelles excuses et prit la fuite.
Cette fois-ci, Jay ne chercha pas à l’arrêter.
Il ressentait encore cruellement la frustration qu’elle venait de lui infliger, mais la colère qu’il avait péniblement contenue s’était apaisée. Ne demeurait que l’étonnement. Cette jeune femme avait réussi à piquer son intérêt au vif. C'était une énigme à percer, non seulement d’un point de vue sexuel, mais aussi psychologique.
Il avait prévu de passer la soirée à travailler sur des dossiers urgents et à passer des coups de téléphone. Mais à présent, il envisageait de reporter tout cela au lendemain.
Une femme capable de reconnaître qu’elle avait mal agi était une créature rarissime. Elle lui avait avoué qu’elle était seule ce soir-là et qu’elle avait envie de lui. Par bonheur, il se trouvait dans la même situation et dans le même état d’esprit!
Il sourit à l’idée que la soirée allait être beaucoup plus intéressante que prévu.
Keira ne se retourna pas pour vérifier s’il la regardait. Cruellement consciente de son ridicule, elle se précipita jusqu’à sa chambre. Lorsqu’elle eut refermé la porte, elle s’adossa contre le mur en fermant les yeux. D’un geste nerveux, elle posa la main sur son cœur, dans l’espoir d’apaiser ses battements frénétiques.
Impossible d’essayer de comprendre ce qui venait de se passer.
Si, le matin même, quelqu’un lui avait dit qu’elle se laisserait embrasser de la sorte par un parfait inconnu, elle lui aurait ri au nez.
Cette attitude lui ressemblait si peu !
Jamais elle ne s’était montrée si faible. Beaucoup d’hommes avaient découvert à leurs frais sa rigueur en la matière. Résister aux tentations qui s’étaient offertes à elle ces dernières années ne lui avait pas coûté. Au contraire, triompher des vagues attirances qu’elle avait pu ressentir lui avait toujours apporté une certaine satisfaction.
Mais ce soir-là, pour la première fois de sa vie, elle avait fait l’expérience d’une perte totale de contrôle. Et cela lui semblait terrifiant. Qu’avait-il donc de si particulier, cet homme, pour avoir brisé le mur invisible qu’elle avait construit autour d’elle ?
Le désir qu’il avait fait naître en elle était une source d’effroi. Elle ne voulait pas libérer ainsi sa sensualité. Jusqu’à présent, elle s’était forcée à ignorer ses pulsions sexuelles et il ne devait pas en être autrement.
Sa grand-tante l’avait suffisamment mise en garde. Laisser libre cours à sa sensualité, c’était emprunter un chemin terriblement dangereux qui menait au déshonneur et à la honte.
Cela faisait presque dix ans qu’Ethel était morte à présent, mais Keira se souvenait précisément de ses paroles. Si elle ne se rendait pas maîtresse de son corps et de ses désirs, elle risquait de finir comme sa mère.
A la mort de cette dernière, Keira n’avait que douze ans, et sa grande-tante Ethel était la seule famille qui lui restait. Cette dernière avait été forcée de l’accueillir chez elle. Forcée, oui… parce qu’elle avait le sens du devoir et qu’elle redoutait le jugement des autres. Qu’auraient pensé ses voisins s’ils avaient appris qu’elle avait abandonné une jeune orpheline?
A sa décharge, la vieille dame n’avait jamais menti à Keira : d’emblée, elle avait reconnu ses réticences. Elle n’était pas du genre à mâcher ses mots et avait été très claire avec elle.
— Ta mère était une traînée qui a sali notre famille. Alors, laisse-moi te dire que je ne te laisserai pas devenir comme elle. Si je m’aperçois que tu as ça dans le sang, je ferai tout pour t’en débarrasser. Je n’ai pas du tout l’intention d’héberger une petite garce chez moi.
A entendre sa tante, l’adolescence marquait le début d’un parcours semé d’embûches où le moindre faux pas risquait de conduire à une vie de péché.
Ce discours, si souvent entendu, avait profondément marqué Keira qui avait appris à se méfier de son corps et de son cœur. Aussi, lorsque les garçons du lycée l’avaient surnommée « la frigide » ou « mademoiselle collet monté », elle avait ressenti plus de fierté que de dépit.
En grandissant, elle s’était construit un monde asexué dans lequel elle se sentait en parfaite sécurité… un monde dans lequel elle ne risquait pas de devenir la fille de sa mère.
Ce cocon rassurant était le sien depuis si longtemps qu’elle n’avait pas imaginé qu’elle éprouverait un jour un tel désir pour un homme.
Elle s’efforça de respirer plus calmement.
Seigneur ! Tout son corps était en éveil. Pour la première fois de sa vie, elle découvrait sa sensualité. Une fièvre inconnue s’était emparée d’elle. Pourquoi souffrait-elle encore de la frustration qu’elle s’était infligée ? Pourquoi palpitait-elle encore de désir ? D’où venait le besoin physique que cet homme avait suscité en elle ?
Tout ce qu’elle ressentait venait heurter les principes qu’elle avait suivis jusqu’alors.
Etait-ce de cette manière-là que tout avait commencé pour sa mère ?
Elle frissonna violemment, en proie à l’angoisse et au désespoir.