L'odeur de la terre après la pluie

George J. Ghislain · Chapitre 6 sur 34

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L'odeur de la terre après la pluie

Supplicié

 

Son corps heurta le sol, soudain, retenu trop tard par des bras puissants.

Une main sur sa bouche l’empêchait de crier. De toute façon, il n’en aurait plus eu la force.

L’odeur âcre de ceux qui l’avaient décroché – une odeur de sueur vieille et rance, saturée d’ail et d’alcool frelaté – en disait plus que si les hommes avaient parlé. C’était son dernier jour, sa dernière nuit. Non contents de l’avoir torturé, ils allaient abuser de lui, encore une fois. En cachette, puisque de toute évidence, cette fois, on l’entraînait à l’écart. Cette fois, ce serait donc pire, et sans doute que sans les regards des autres, ces abus seraient sans limites.

Sans doute qu’on le reconduirait à son pilier de douleur, quand il serait trop mort pour parler. Par pitié, qu’ils en finissent, vite. Qu’ils abusent de lui comme ils l’entendent, mais qu’ils en finissent…

Les viols qu’il avait subis toute la semaine n’avaient eu pour but que de le briser. Agressifs, humiliants, brutaux, mais d’une certaine manière, retenus. Ils s’étaient faits à la vue de tous, pour rajouter à son humiliation. On voulait le briser, pas le tuer, ils avaient besoin de lui vivant, mais pourquoi ?

Cette fois, ses abuseurs n’étaient pas ses tourmenteurs habituels, juste des soldats ivres qui voulaient terminer la soirée. Les troupes en campagne, c’est bien connu, manquent de femmes, et de toute façon, il était notoire que dans l’Empire banghalin de Vickhan Ghirr les mentalités étaient très différentes à ce sujet. Ces hommes étaient loin de chez eux, sans famille, parfois pendant dix ou vingt ans. Beaucoup faisaient toute leur vie, aux camps. Il s’y développait des promiscuités particulières. Et dans ces troupes, il n’était pas rare de voir deux hommes, main dans la main, partageant le pain et la couche. Et à l’évidence, cela ne troublait personne. Les Banghalins avaient des traits durs, mais nobles. Une peau basanée, des yeux si bridés que l’on voyait à peine leurs pupilles. Ils étaient de petits gabarits, ce qui ne retirait rien à leur force ou leur puissance et leur âge était difficile à définir. Zham se souvenait des premiers viols, certains caressaient sa peau, disant qu’il était beau et qu’il leur tardait de se répandre en lui. Pas dans le creux de l’oreille, mais au su de tous. Parce qu’ici, coucher avec un homme n’était pas le pire. C’était presque un compliment, un honneur qu’on lui faisait. La torture et l’acte bestial contre sa volonté, en revanche, étaient le réel enjeu de leurs approches commandées par leurs chefs.

Zham n’avait pas l’intention de crier pour les mettre en déroute, même si cela avait été possible. Au plus vite ce serait fait, au plus vite ils mettraient fin à ses jours. Encore quelques heures de souffrances et il pousserait enfin un dernier souffle salvateur.

Ses pieds ne portaient pas son poids, et raclaient un sol transformé en boue par les passages répétés de milliers d’hommes, de chariots et de chevaux. On l’emmenait dans un coin discret, où, tour à tour, ils se forceraient en lui, comme plusieurs brutes avaient pris l’habitude de le faire.

Ses poignets, toujours encerclés, étaient soulagés de la traction permanente, mais maintenant, c’étaient ses épaules, démises, qui tentaient de reprendre leur place, et qui lançaient des douleurs en pointe de couteau en frottant contre les muscles et les nerfs distendus.

 

Quand on frappa à la porte, son père avait compris qu’il était trop tard pour fuir.

Malgré les insistances et les départs des voisins, Torjeck de Grimahault avait refusé de quitter sa demeure et ses biens, entraînant dans sa folie, sa femme et sept enfants.

Depuis deux ans déjà, les troupes ennemies de Vickhan Ghirr, dit Vick-le-Terrible, avaient envahi les deux pays voisins, le Bourman et la Rhuln. Et ce, sans que leurs voisins lèvent le petit doigt pour les aider.

Torjeck répétait à qui voulait l’entendre, au risque de se faire détester, que Vickhan était l’avenir incontournable de la F’Hhurd. Des déclarations qui lui valaient les foudres de nombre de ses amis et qui, s’ils étaient à la Capitale, lui auraient valu sans aucun doute la prison.

La F’Hhurd est vaste, mais peu peuplée. Qu’aurait pu faire le pays pour aider ses voisins ? Le Bourman était un petit pays qui n’avait posé aucune résistance et avait accepté l’invasion, passant sous contrôle total de Vickhan Ghirr, évitant les pillages, les viols, la destruction. Un des nombreux fils de l’Empereur maudit avait planté sa yourte dans les jardins du Palais et l’on disait, contre toute attente, qu’il avait épousé la fille de l’ancien Roi, asseyant sa légitimité et restaurant une paix contrôlée d’une main sans pitié. La Rhuln, en revanche, équipée d’une armée puissante et d’un terrain facile à défendre – des montagnes élevées – avait refusé les termes. Deux ans seulement avaient suffi pour réduire en cendres toute trace de civilisation. Vickhan avait testé l’allégeance de ses nouveaux membres en les envoyant directement au front. Là où des centaines d’années de paix avaient prévalu, une boucherie sans nom avait pris le pas. Et maintenant que son Empire – plus vaste que tous les Empires jamais bâtis dans toute l’histoire de l’homme – se stabilisait, Vick-le-Terrible avait un œil sur la F’Hhurd. Il était clair que la F’Hhurd, bien que vaste et verte, n’était qu’un passage vers les pays occidentaux, riches et prospères. S’il parvenait à les conquérir, il régnerait sur un Empire qui allait d’un océan à l’autre. Il serait le premier homme à gouverner sur toutes les terres du monde. Et plus aucun peuple n’échapperait au barbare sans foi. Un œil averti remarquerait que Vick ne détruisait que ceux qui lui résistaient. Il n’épargnait alors ni femmes ni enfants. Mais les pays qui avaient rejoint – sous la contrainte – sa cause bénéficiaient de sa clémence et de ses lois. Des lois basiques, mais universelles, que l’on retrouvait dans tout l’Empire, identiques. Les modulations culturelles étaient érodées, mais pas aplanies. Vickhan soumettait artistes, écrivains, philosophes et scientifiques, et les faisait travailler, non pas pour son bien personnel, mais pour celui de tous, dans son Empire. Une chose qui semblait honorable, en théorie, mais qui refluait des odeurs nauséabondes de dictature. Quant à celles et ceux qui ne rentraient pas dans le moule, ils étaient éliminés, publiquement, et assez lentement pour couper l’envie à d’autres de développer des idées de liberté.

Vickhan avait bien compris que régner sur des terres brûlées ne servait à rien. Et pour gagner le cœur des foules, il plantait les yourtes de ses hommes près des villages, et convertissait ceux qu’il considérait comme des incultes, à la culture de l’Empire. Et cela, c’était plus facile à faire en utilisant les usages locaux. Des cultures transformées, donc, mais pas éradiquées.

Depuis plusieurs mois, les signes inquiétants se multipliaient. Et les nouvelles, d’ordinaire rapides, les avaient pris de court.

Tarzham, en tant que fils aîné, avait plaidé la cause de sa mère et de ses frères et sœurs pour qu’eux au moins, puissent fuir vers des cieux plus cléments. Peut-être même vers l’Eurêce, par-delà les Astrées. Mais il n’avait pu convaincre son père.

Il entendait encore sa mère hurler tandis que les barbares la violaient, elle et ses sœurs, même les deux plus jeunes. Ses frères et lui avaient assisté au massacre de leur père et des domestiques, découpés petit à petit sans dignité et sans égard.

Pourquoi l’avaient-ils épargné, ce soir-là, alors que ses frères avaient rejoint leur père, ses sœurs et ensuite sa mère ? Tous, sous ses yeux ? Il ne l’avait compris partiellement que plus tard, quand ils l’avaient torturé, après des jours d’une marche forcée et rapide pour regagner les plaines de Grazneck, à la frontière avec le Bourman.

Une torture prolongée, pour rien puisqu’il ne connaissait pas les réponses à leurs questions.

Son père ne lui avait jamais rien dit. C’était un homme distant, inquiet. Un homme qui ne parlait pas beaucoup. Il ne regardait même pas ses nombreux enfants. Déjà à seize ans, Tarzham avait compris qu’un secret alourdissait leur passé, un secret qui avait scellé son sort, aujourd’hui. Mais il n’avait pas la moindre idée de ce que son père s’était gardé de révéler, pas mêmes des rumeurs, pas de bruits de couloir. C’était plus une intuition, perçue à travers des silences, que des faits. Après ces tortures, il ne savait toujours rien, mais il avait la confirmation que son père avait, d’une façon ou d’une autre, une importance capitale dans le déroulement de l’invasion de la F’Hhurd par les troupes de Vick-le-Terrible. Peut-être même aurait pu l’empêcher, si ces quelques hommes avaient dû le tuer si cruellement pour s’assurer qu’il ne puisse plus agir, ni lui ni les siens.

Tarzham de Grimahault ne saurait jamais pourquoi on l’avait épargné ces deux dernières semaines ni pourquoi ils avaient prolongé la torture du massacre de toute sa famille par des tortures physiques aliénantes.

Mais là où ses frères, ses sœurs, ses parents avaient souffert quelques heures, son cauchemar à lui avait perduré une éternité.

Ils avaient eu de la chance.

Une discussion avait lieu, à mi-voix. Il était incapable de faire attention à son contenu, luttant contre la douleur impossible qui criait dans son corps et que même l’épuisement ne faisait pas taire.

Une claque sur ses fesses et des rires étouffés confirmaient ses craintes, ces hommes ne reculeraient devant aucune bassesse pour l’humilier à nouveau.

Un garde les laissait passer, probablement pour qu’ils aillent faire leur sale besogne à l’extérieur du camp, à l’abri des regards. En passant, le garde avait ricané grassement et tripoté son arrière-train demandant qu’on lui en laisse un peu. Zham était brusquement très content d’avoir souillé ses braies ces derniers jours.

Le cœur battant de plus en plus rapidement avec la crainte de nouvelles souffrances, Zham ne put retenir un cri, étouffé par la large main qui masquait sa bouche, lorsque deux paires de mains se saisirent chacune d’un de ses bras, ravivant la douleur de la luxation de ses deux épaules.

Il entendit un petit ricanement lointain, sans nul doute le garde du camp, avant de perdre, enfin, connaissance.

 

Il y a pire que la mort. Il y a la lente agonie, la douleur permanente.

Et survivre à tout cela.

Ce n’était pas la fin rapide qu’il avait espérée, qui aurait tout réglé, tout annulé.

Il n’avait pas été violé, puis étouffé, égorgé, trucidé et rependu par les poignets à son pilier. Il en venait à le regretter alors que les visions cauchemardesques le faisaient hurler, même éveillé.

Il aurait dû être content. Ses « bienfaiteurs » l’avaient sorti du camp de l’enfer. Il avait mis plusieurs heures, après avoir repris connaissance, à comprendre qu’il s’agissait d’un enlèvement, une mission de sauvetage.

Les cahots du chariot ne ménageaient pas ses blessures, envoyant des décharges fulgurantes là où cela faisait le plus mal, ces nouveaux tourments étaient accentués par le manque de précautions prises par ses ravisseurs, qui favorisaient la vitesse au détriment du confort.

Oscillant entre veille et inconscience, cauchemars et hallucinations, Zham maudissait ce jour où sa mère avait eu la faiblesse de rencontrer son père.

Il n’aurait pu dire combien de temps ils voyagèrent, ni même combien de personnes l’entouraient. Il semblait qu’on le changeait de chariot toutes les deux ou trois heures, chariot et équipage. Tantôt, des mains douces tâtaient son front, tantôt des mains rugueuses le réinstallaient sur la litière de paille jamais assez tendre pour ses blessures. Seul un nuage saurait prendre l’exacte forme de son corps et le porter avec une délicatesse à laquelle il commençait à espérer.

Cela faisait longtemps que ses vêtements avaient été découpés, sans doute depuis le premier équipage, et qu’il gisait nu, sous une couverture. Trop fréquemment, entre deux changements de véhicules, on le découvrait et on l’aspergeait d’eau tiède, tant pour le laver que pour nettoyer, sans aucun doute, ses multiples plaies.

Qui étaient donc ces gens, ces bourreaux bien intentionnés, qui prolongeaient sa lente, mais sûre agonie ?

Puis le transport en chariot cessa et c’est à bord d’un bateau qu’on l’embarqua. Il n’était pas certain de se rappeler le moment du transfert, mais le roulis qu’il ressentait à présent était presque un plaisir à côté des cahots. Combien de temps avait duré le voyage sur les routes ? Un jour ? Deux ? Dix ?

La mer n’était pas trop grosse, à en juger par les mouvements. Sa litière était plus épaisse et pour la première fois, on pansait ses plaies. L’un de ses nouveaux bourreaux, ou sauveurs, lui avait même remis les bras en place, dans ses épaules. Les ligaments, distendus trop de temps, ne se laissaient pas faire et il avait dû compresser ses épaules et ses bras dans des bandages qui l’étouffaient, lui donnaient un sentiment de claustrophobie rehaussé encore par l’obscurité permanente qui était maintenant devenue sienne. Il était enturbanné, tel l’un de ces pharaons, immobilisé par des bandelettes dans son sarcophage.

Le secret qui semblait entourer sa fuite n’était pas levé, malgré le fait qu’ils étaient sur un bateau, à l’écart de tout témoin. D’ailleurs, à en juger par le bruit des rats qui couraient à proximité, ils voyageaient à fond de cale, probablement même à l’insu de l’équipage.

Le bouillon gras et tiédi par la chaleur étouffante de la pièce avait suri et était infect, mais il le laissait couler au fond de sa gorge en essayant de ne pas étouffer. Quand il toussait ou gémissait, une main bloquait les sons, confirmant le caractère clandestin de leur séjour dans la cale.

Mais comme toute bonne chose a une fin, le bateau fit place, beaucoup trop vite, à de nouveaux chariots.

Le rythme, moins soutenu que durant la précédente partie du voyage, était plus acceptable et d’ailleurs, même ses litières semblaient plus moelleuses. Peut-être un effet des drogues qu’ils recevaient enfin.

Il n’avait aucun repère, ne savait ni où il était ni combien de temps leur voyage avait duré ? Trois jours ou trois semaines ?

Il faudrait bien que cela se termine un jour, ils n’allaient pas continuer à faire le tour de la Terre indéfiniment.

Pas une explication, pas un mot échangé, pas même un réconfort. Le leurrait-on pour faire tomber sa garde et qu’il révèle à ses « sauveurs » ce fameux secret qu’il ne connaissait pas ?

Le chariot s’arrêta et son conducteur échangea des propos avec quelqu’un. Premiers mots, en plusieurs jours.

Il parlait haut-hhurdi, un dialecte ancien de la F’Hhurd occidentale. La conversation, avec un homme ou une femme qui ne répondait pas, fut brève. Son père était originaire d’une des îles du Haut-Hhurd, mais il n’avait jamais transmis sa langue natale à ses enfants. À de rares occasions, ils l’entendaient jurer ou marmonner dans sa langue maternelle. Une langue reconnaissable à ces syllabes courtes et sèches, mais assez chantantes par les intonations qui variaient en hauteur. Ils étaient donc très certainement dans l’archipel de Haut-Hhurd.

Un réseau d’îles impressionnant, qui en rassemblait des centaines, parfois si proches les unes des autres qu’on aurait dit qu’un couteau immense avait séparé une plus grande île en petites parts. Les bras de mer circulant entre ces parties étaient, à certains endroits, si minces qu’un hareng aurait suffi à en boucher le passage. Les navigateurs se risquant dans de tels passages étaient soit des fous, soit des Haut-Hhurdis.

Il n’avait jamais vu ces îles et ces fjords légendaires, et ne les verrait jamais, mais elles avaient une réputation de grande beauté. Les îles Smarald, dites les îles Émeraudes. Extrêmement rudes et incultes, mais riches en minerais précieux et surtout, en fer.

Zham n’aurait jamais cru qu’il serait un jour à l’endroit où son père avait grandi, si toutefois, son estimation s’avérait correcte. Ces îles étaient comme un mythe pour lui. Une destination inatteignable. Et voilà que, probablement, il y était.

Une vague d’angoisse l’envahit. Il y était, mais seul. Sans ses parents, sans sa famille.

Souvenir lointain. Il ne pouvait plus voir leur visage, alors que cela ne faisait pas un mois qu’ils étaient morts. Il ne voyait plus les sourires. Il se remémorait seulement les cris, les morceaux de chairs, les membres arrachés à ses frères, à son père, alors que les soldats ennemis plongeaient encore et encore leurs lames piquées de rouille dans les corps mutilés, comme un défouloir. Le sol était jonché de doigts, de mains, de pieds, tranchés pour le plaisir sadique d’une poignée de monstres. L’odeur du sang frais, lourd, métallique et étouffant, flottait dans la pièce, en parallèle des odeurs d’entrailles. Les cris de ses sœurs, à droite, déshonorées à tout jamais hantaient ses oreilles. Elles étaient mortes plus rapidement que ses frères, que son père, d’une lame en travers de la gorge.

C’est son père qui avait payé le plus lourd tribut à ses tortionnaires. Outre les mutilations, similaires à celles subies par ses petits frères, les monstres avaient ouvert son ventre, prenant soin de le garder en vie, et avaient joué avec ses organes, avaient sorti ses intestins, avaient comprimé son cœur à main nue. Son père avait perdu connaissance, enfin, et n’avait donc pas pu sentir la lame qui lui avait sectionné la tête. Une tête emportée avec eux et qui était arrivée dans un seau de sel, à Grazneck.

Les larmes coulaient abondamment sur son visage. Pourquoi l’avaient-ils épargné ? Pour jouer avec lui ? Pour en garder un peu pour la suite ? Ils auraient dû rapidement se rendre compte qu’il ne savait rien.

Zham aurait préféré partir avec ses frères. Mais non, il vivait.

Et les dernières images que ses yeux condamnés avaient vues, c’étaient les massacres de sa famille et ses propres tortures qui avaient suivi. Et les rires édentés, sadiques et corrompus de ses bourreaux.

 

Zham sentait l’haleine tiède de quelqu’un penché au-dessus de lui. Une femme, au parfum de rose.

Quelques mots rassurants qu’il ne comprenait pas, soufflés au creux de son oreille, avant que deux bras musclés le soulèvent sans effort et le placent sur une litière mobile. Ils entrèrent dans une demeure fraîche. Enfin à l’abri du soleil. Plus de chaleur sur les plaies cuisantes de ses coups de soleil à répétition.

Les pas résonnaient, indiquant une pièce large. Des marches à n’en plus finir, gravies latéralement pour que la litière reste bien droite. Escalier forcément large qui confirmait, comme l’écho, qu’il était dans une grande demeure. Un couloir interminable. Une porte qui s’ouvrit sans grincement, une bouffée d’air frais.

Les mouvements de la litière, erratiques, stoppèrent enfin lorsque les quatre pieds de celle-ci touchèrent le sol, propulsant l’impact dans ses plaies.

Zham aurait voulu parler, mais ses sens étaient trop occupés à lutter contre la souffrance.

La voix de la femme ordonna quelque chose, il n’y avait plus de douceur, juste de la commande.

Les pas s’éloignèrent. Mais Zham sentait encore la présence de quelques personnes. La voix mystérieuse murmura quelques mots à l’attention des personnes restant dans la pièce. Puis dans un claquement feutré, elle s’effaça derrière les portes qu’elle ne ferma pas elle-même.

Confus par des sens irrités, Zham essaya de prononcer quelque chose, mais aucun mot ne sortit de ses lèvres. C’était trop.

Autour de lui, il sentit des personnes s’agenouiller, une bassine d’eau heurta le sol, projetant quelques gouttelettes sur son torse nu. Pendant qu’on découvrait le bas de son corps, sans égard pour sa pudeur, une main forte prit la sienne.

— Bonjour, Messire Tarzham, je suis le Commandant Guernacz, je suis un ami de votre père.

Zham oscilla de la tête pour signifier qu’il avait entendu. Mais il ne parvint pas à poser la seule question qu’il se posait et reposait encore et encore jusqu’à le torturer autant que ces monstres l’avaient fait. Pourquoi ?

Pourquoi ces tourments continus, pourquoi l’avoir récupéré au lieu de mettre fin à ses souffrances, pourquoi tous ces égards ? Pourquoi ?

La voix de l’homme, teintée elle aussi d’un accent haut-hhurdi, lui rappela celle de son père, arrachant une larme supplémentaire.

— Ne bougez pas, laissez-vous faire. Ces hommes vont vous laver, et le médecin soignera vos plaies.

Il avait dit ces derniers mots avec une hésitation dans la voix. De toute évidence, ses blessures n’étaient pas belles à voir.

Zham se laissa faire, sachant que les soins rimeraient avec douleur. Jamais il n’avait subi un tel traitement. Il aurait dû être content d’être enfin débarrassé de cette odeur de mort qui pourrissait ses plaies, content de retrouver un semblant de dignité, mais en vérité, il ne voyait que la dépendance que son état impliquait. Il ne sentait que les douleurs supplémentaires causées par les chiffons humides qui râpaient des chairs abîmées pour en défaire les lambeaux putrides et morts.

Tout y passa, même son sexe que la torture n’avait pas épargné.

Au début, il essaya de retenir ses cris, puis, quand il n’en put plus, il s’abandonna aux hurlements et aux pleurs. Ongles arrachés, peau transpercée d’aiguilles, viols répétés qui avaient forcément causé des dégâts irrécupérables. Il ne sentait presque plus ses doigts. Le Commandant Guernacz resta durant toute l’opération, caressant sa nuque, le seul endroit intact de son corps, et lui murmurant des encouragements qui sonnaient comme des boniments d’arracheur de dents.

Enfin, ses cheveux furent lavés avec soin et avec une étonnante délicatesse. Ils allèrent même jusqu’à les couper, alors même que d’autres mains terminaient de panser ses pieds et que d’autres étalaient des onguents sur son sexe et entre ses fesses avant de les couvrir d’une étoffe légère.

Zham aurait voulu mourir, là tout de suite. Il n’avait plus rien. Plus de famille, plus d’honneur, plus d’intimité, plus de dignité, plus d’avenir.

Enfin, des onguents frais et apaisants furent appliqués sur le reste de ses plaies. Des bandages doux encerclaient les blessures les plus profondes, ses bras furent à nouveau bandés, mais plus confortablement, pour prévenir une nouvelle luxation des épaules.

Puis, l’horreur ultime se personnifia quand le médecin – il ne pouvait s’agir que de lui – travailla sur ses yeux, retenant sa respiration, retenant des émotions.

Zham aurait voulu hurler, mais il perdit connaissance lorsque le chiffon imbibé d’alcool nettoya ce qui, plus tôt, lui avait servi à voir la vie, à voir le Monde.

 

Quelqu’un restait en permanence auprès de lui. Sans dire un mot. Tournant les pages d’un livre qui ne semblait pas avoir de fin. Réagissant instantanément au moindre gémissement, donnant un liquide citronné et trop sucré, à défaut de nourriture, même en bouillie.

L’homme semblait rester de garde jour et nuit, changeant les draps souillés chaque fois que c’était nécessaire, et donc, trop souvent. Zham aurait voulu prévenir quand il allait uriner, mais les faits parlaient d’eux-mêmes, il ne s’en rendait compte que quand il sentait une chaleur, au début réconfortante, envahir ses cuisses, puis le plongeant dans la honte quand l’impression de mouillé prenait place.

La douleur fondait comme neige au soleil, sous l’effet des drogues, sans le moindre doute.

Le temps s’égrenait avec une lenteur cruelle. Il lui semblait parfois que trois jours s’étaient écoulés avant de réaliser qu’on n’avait pas encore fermé les volets de la maison et que donc moins d’un jour avait réellement pu passer. La nuit était reconnaissable à ses longs silences que des chiens brisaient pour signaler un renard ou pour hurler à la lune. Oiseaux de nuit et rares hennissements de chevaux proches confirmaient le temps qui passe, avant que les coqs du matin réveillent la campagne. C’était souvent à ce moment-là que Zham s’endormait, jamais pour très longtemps.

Parfois, la femme au parfum de rose venait. Elle restait seule avec lui, parlant dans sa langue natale et passant un chiffon humide sur son front. Il ne comprenait rien. Cette femme n’était pas jeune. Sa voix était celle d’une femme mûre, vieille peut-être. Ses mains caressaient son front dont les brûlures semblaient guéries, ou elles enserraient sa main, avec une fermeté légèrement tremblante.

Un soir, elle vint à son chevet, chassant sans dire un mot son gardien silencieux. Elle chantonna une douce mélodie, étrangement familière et apaisante.

Peut-être que sa mère lui chantait cette chanson quand il était petit. Et pour la première fois, Zham se sentit en paix, laissant affluer des larmes trop longtemps retenues.

 

Cela faisait peut-être un mois qu’il était ici. Toujours, le même dévouement l’entourait.

On l’aidait à se lever, à faire quelques pas, mais jamais seul, car son équilibre était imparfait. Se mettre debout, malgré l’épuisement et les vertiges, était un soulagement pour lui, car il pouvait enfin utiliser la chaise percée.

Mais il ne pouvait toujours pas se laver seul.

Il ne voyait pas ce qu’il faisait et s’il sentait parfaitement où se trouvaient ses blessures, le médecin avait clairement signifié qu’il devait être assisté.

En dehors du Commandant Guernacz, presque tous s’adressaient à lui en Haut-Hhurdi. Il ne comprenait rien. Il n’avait pas envie de parler de toute façon.

La seule chose dont il avait besoin, c’était d’explications. Et de toute évidence, un seul homme pouvait lui répondre.

Guernacz.

Mais il avait beau essayer d’articuler son nom, pour qu’on aille le chercher, pas un son ne quittait ses lèvres. C’était comme si ses lèvres étaient elles aussi brûlées. Zham savait qu’il n’en était rien. Et pourtant, qu’importe ses efforts, les seuls sons qui sortaient de sa bouche étaient ceux d’un dément.

Et pour rajouter à son inconfort, il commençait à pleinement réaliser que le bandage qu’il avait sur les yeux n’était pas le témoin d’une blessure en voie de guérison. Zham ne verrait plus. Ce n’était pas un fait passager. Il n’avait plus d’yeux. C’était pour toujours. Il ne verrait plus.

 

Depuis quelques jours, il suspectait que l’on diminuait les doses de ses drogues. Les douleurs étaient plus lancinantes, comme une dent gâtée que l’on n’ose pas toucher.

Mais cela n’avait plus rien à voir avec la douleur en pointe, vive à en perdre la tête.

Ce matin, le Commandant Guernacz, enfin, vint le voir.

— Je constate avec plaisir que vos plaies se referment bien.

Zham se redressa en entendant le Commandant. S’il avait pu, il aurait souri.

Il rassembla toutes ses forces et tenta d’articuler le premier mot depuis des semaines.

Un son inarticulé sortit de ses lèvres. Incompréhensible, pathétique.

— Je peux aisément deviner cette question qui vous brûle. Que vous arrive-t-il ?

Zham soupira et hocha de la tête.

Tandis que le Commandant commençait son récit, des mains portèrent le jeune homme pour le redresser dans son lit et réajustèrent ses coussins.

Ses bras, liés contre son thorax, ne lui permettaient pas de le faire tout seul. Il était dans l’impossibilité de se placer confortablement. Son dos, ses fesses, même ses talons étaient couverts de plaies qui se transformeraient rapidement en escarres si ce n’étaient les massages réguliers qu’il recevait tout au fil de la journée et de la nuit.

— Votre père et moi avons servi Hulgart II pendant de longues années. Je lis votre surprise. Oui, votre père était Commandant des Forces Royales, et moi, à l’époque, j’étais non seulement sous ses ordres, mais j’étais son meilleur ami. Vous n’aviez que quelques mois lorsque notre bon vieux Roi s’éteignit et que son fils, Hulgart III, accéda au trône. De toute évidence, Torjeck ne s’est pas beaucoup épanché sur sa vie militaire à en juger par le point d’interrogation que je devine sur votre visage. 

» Oui, Torjeck était un Commandant respecté et d’une compétence que je ne suis pas certain de pouvoir jamais égaler. Les différends qui l’ont opposé au jeune Hulgart finirent par s’envenimer au point que votre père renonça à son poste et à euh… ses… privilèges. Il a bâti sa fortune et sa famille, loin de la tourmente de la Capitale. En tant qu’ami, je peux dire que votre père était une sacrée tête de mule, mais que jamais je n’ai eu à déplorer une certaine clairvoyance dans son jugement. Même lors de sa dernière décision, celle de ne pas avoir fui quand il le fallait. Soit. Nous en reparlerons certainement. Torjeck s’est sacrifié pour que Hulgart puisse régner en parfait accord avec sa fonction, sans que son ombre plane sur le souverain. Hulgart a su montrer, toutes ces années, une grande justesse dans la façon dont il a géré le Royaume. Mais ces derniers mois, il a malheureusement montré aussi les limites de ses compétences tactiques. Il est un fait indéniable que Vickhan Ghirr, dit le Terrible, n’est pas un ennemi avec qui l’on badine. Par trois fois, le Roi a envoyé des messagers chez Torjeck, afin qu’il accepte de prêter main- forte en tant que conseiller militaire. Votre père n’a jamais accepté. Hulgart avait besoin des talents votre père, mais finalement, c’est un homme qui n’écoutait que lui-même et son orgueil va plonger le pays dans la désolation. Les troupes de Vick pilleront tout sur leur passage. Ils violent déjà nos femmes aux frontières pour attirer notre attention et forcer la confrontation. Ils détruisent nos fermes, s’approprient nos richesses alors que la guerre n’est pas encore déclarée. Sans Torjeck, nous sommes perdus. Dans sa folie de n’écouter que lui-même, et de ne prendre les conseils de personne d’autre que votre père, Hulgart a précipité sa propre perte. Des assassins envoyés par Vick ont eu raison de toutes nos mesures de sécurité. 

» Le Roi Hulgart III s’est éteint des suites de ses blessures. Il est mort, assassiné, une semaine avant la tragédie qui a frappé votre famille. Nous sommes arrivés trop tard pour empêcher l’irréparable. Une tragédie pour le pays, mais peut-être aussi la chance de changer le cours de l’histoire. Hulgart est mort sans avoir assuré de descendance.

Guernacz marqua une pause, relativement longue. Zham avait l’impression qu’il se demandait s’il devait poursuivre ou non. Lorsqu’il s’apprêta à faire un signe de tête pour demander au Commandant de poursuivre, ce dernier prit une forte inspiration et parla.

— Je sais que vous rencontrez des difficultés à parler, aussi je vous poserai, si vous le permettez, des questions simples auxquelles vous pourrez aisément répondre par un signe de tête.

Zham marqua son accord.

Avec un peu d’appréhension, il écouta le Commandant. Il savait qu’on entrait dans le vrai sujet et qu’il allait enfin avoir des réponses à ses nombreuses questions.

— Votre père vous a-t-il jamais parlé de sa famille ? Non ? Vous a-t-il montré son anneau ?

L’anneau.

Un mystère qui le perturbait depuis sa séance de torture. Ses bourreaux l’avaient questionné sur un anneau. Il en ignorait l’existence et, plus encore, la signification.

— Est-ce que les hommes qui vous ont torturé vous ont demandé où était l’anneau ? Hmmm, voilà pourquoi ils se sont montrés si sauvages… Je me doutais que ce ne pouvait être un hasard. Ils vous ont épargné, si je puis dire, pour trouver l’anneau. Ils ont eu tort de s’en prendre à votre famille, et doivent s’en mordre les doigts.

Ces quelques paroles ramenèrent toute l’horreur vécue quelques semaines plus tôt en une suite de vagues violentes et Zham fut bientôt secoué de spasmes compulsifs et de sanglots.

Guernacz pressa son avant-bras, à travers le bandage.

— Je vous prie de me pardonner, c’est trop en une fois, je vais vous laisser. Je reviendrai demain.

Le Commandant n’eut pas le temps de s’écarter du chevet du jeune homme que Zham, grogna son désaccord et hocha la tête de droite à gauche avec toute la violence de sa frustration.

— Vous voulez que je poursuive ? Très bien. Mais n’hésitez pas à m’interrompre si cela devenait trop pénible. Je crains que la suite le devienne… L’anneau appartient à la famille Royale. Votre père en était le gardien. Un secret bien gardé. Malgré ses différends avec Hulgart, Torjeck est resté fidèle au Royaume. De toute évidence, il s’est parfaitement acquitté de sa tâche. Personne, pas même ses enfants ne se sont doutés de son importance. Reste à savoir comment l’ennemi a pu connaître un secret si bien gardé… enfin soit, c’est une autre question qui devra trouver une réponse. Pour votre information, j’étais le troisième messager de Sa Majesté. Torjeck m’a remis l’anneau, car il pressentait ce qui s’est produit. Sans cela, il aurait peut-être parlé sous la torture et l’anneau serait maintenant dans les mains de L’Empereur Vick.

Zham était abasourdi.

Son père avait préféré sacrifier sa famille au nom de son pays, pour une bague ! Un anneau contre des horreurs innommables ?

Son père était un monstre ! Au moins autant que ceux qui l’avaient torturé !

La respiration du jeune homme était saccadée par l’émotion. Zham avait l’impression d’étouffer.

Le Commandant s’était tu. Il redressa le jeune homme et bascula sa tête légèrement en arrière pour laisser passer l’air avec plus d’aisance.

— Voulez-vous que nous reprenions ceci demain ?

Zham fit signe que non. Il devait tout savoir. Aujourd’hui. Maintenant.

Tarzham comprit, sans émotion, que s’il avait été sauvé, soigné, choyé, que si son calvaire s’était prolongé toutes ces semaines, c’était simplement afin de pouvoir répondre à ces questions. Avait-il parlé à l’ennemi ? Et puis aussi, certainement un peu, en « compensation » pour les sacrifices orchestrés indirectement par son père. Zham jura que dès qu’il le pourrait, dès qu’il saurait tout, il rejoindrait sa mère et ses frères et sœurs, loin de la souffrance, loin de l’hypocrisie qui, à l’évidence, avait géré sa vie depuis sa naissance.

— Nous avons l’anneau, le sceau Royal, pour valider les documents les plus importants. L’anneau qui ornait le doigt d’Hulgart était postiche, un double pour tromper l’ennemi. Cela n’a pas suffi. Maintenant que nous devons couronner le nouveau roi, nous devons avoir l’anneau. Afin de légitimer son accession au pouvoir. Je suppose que si Hulgart avait eu un fils connu de tous, anneau ou pas, cela n’aurait pas fait de différence. En l’absence d’héritier direct, c’est son cousin qui devra assumer cette lourde tâche. Comme je le disais plus tôt, votre père a changé le cours de l’histoire. Il… Malheureusement, le seul cousin d’Hulgart, c’était le fils du frère d’Hulgart II, et il est mort il y a peu. Nous voici devant une situation difficile…

La porte de la chambre s’ouvrit. Des pas courts, ceux de la femme qui lui rendait fréquemment visite.

Guernacz et la femme échangèrent quelques paroles en haut-hhurdi.

Puis, avec un accent très prononcé, la femme s’approcha de lui et parla.

— Tarzham, le cousin d’Hulgart était mon fils. Et c’était ton père.

Tout tourna autour de lui, Zham eut envie de vomir. Il ne sut jamais s’il se déshonora devant cette femme. Sa… sa grand-mère. Il perdit connaissance.

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