[L'oiseau de foudre-2] Le Temple de la Mort Turquoise
Chapitre IV
Lorsqu’il vit l’avant du glisseur exploser, Joss leva instinctivement les bras pour se protéger les yeux. Assis auprès de lui, Facile se plia en avant, enfouissant sa tête entre ses genoux : le nain faisait preuve d’un courage indomptable face à n’importe quel adversaire, mais cette situation de combat aérien lui était par trop étrangère et le privait de ses moyens.
Des débris métalliques provenant des moteurs et de la carrosserie voltigèrent dans l’habitacle. Certains, tranchants, se plantèrent profondément dans les sièges de plastocuir rembourré mais épargnèrent fort heureusement les passagers. Joss fut néanmoins frappé par une masse si lourde qu’il lui sembla que son épaule gauche éclatait. Une douleur écarlate se propagea dans tout son corps, tandis qu’il poussait un hurlement. L’instant d’après, il s’évanouissait, lâchant une manette de direction qui ne lui eût de toute façon été d’aucune utilité.
Facile, qui avait relevé la tête en entendant crier son compagnon, vit la terre se rapprocher à une vitesse faramineuse. Ses lèvres s’arrondirent sur une exclamation que sa gorge se refusa à libérer. Tel un oiseau de mer fondant sur sa proie, le véhicule creva la surface émeraude et fut englouti par la jungle. Le nain se cacha à nouveau le visage tandis que se poursuivait l’affolante chute.
Le choc fut cependant moins rude que l’on eût pu s’y attendre. Quelque peu freiné par les branches et les lianes enchevêtrées, le glisseur toucha le sol avec une inclinaison parallèle à celle du terrain, ce qui lui évita de se retourner. Il existait ici une sorte de faille profonde, que les fugitifs eussent sans doute pu remarquer, si les circonstances avaient été plus paisibles, en constatant une importante dénivellation au milieu des arbres.
Emportant avec lui buissons et arbustes, l’engin démoli dévala sur plusieurs centaines de mètres une surface rocailleuse qui le faisait tanguer de droite et de gauche, menaçait de le faire chavirer. Et enfin, l’inévitable se produisit : alors que ses semblables n’avaient jusqu’ici fait que frôler l’appareil, un large tronc mit un terme abrupt à la fantastique glissade. Malgré leur ceinture, Joss et Facile furent projetés en avant. Le tableau de bord entra rudement en contact avec la tête du pitt, plongeant ce dernier dans l’inconscience.
Bientôt, quand le vacarme de la collision se fut apaisé, les oiseaux recommencèrent à chanter dans le sous-bois.
*
* *
Any avait mal, très mal. La corde qu’elle avait utilisée pour descendre au fond de la mine afin d’y retrouver Bill l’enflure s’était rompue, et la jeune femme avait fait une chute de plus de cinq mètres. Sa jambe gauche était tordue selon un angle bizarre, prouvant la fracture. Pourtant, Any ne pouvait rester ici : si elle ne se remettait pas en marche immédiatement, Bill allait tuer son père, elle le savait. Elle devait l’en empêcher.
Autour d’elle s’ouvraient plusieurs galeries obscures d’où lui parvenaient des voix un peu étouffées. De nombreuses voix qui parlaient en un langage qu’elle ne connaissait pas. Parfois on eût dit de l’alagrandis, mais la plupart des mots lui échappaient. Qui était-ce donc là ? S’appuyant sur les mains et sur sa jambe valide, la blessée tenta de se mettre debout, mais elle ressentit alors une douleur si perçante qu’elle faillit crier. Serrant les dents à les briser, elle réussit cependant à réduire son hurlement à une simple plainte. L’avait-on entendue ? Les voix se rapprochaient. D’un instant à l’autre, les êtres auxquels elles appartenaient seraient sur elle…
Ce fut la peur, plus que la souffrance, qui l’éveilla – dans un sursaut. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’il s’agissait d’un cauchemar, se souvenir que Bill l’enflure avait assassiné son père bien des années auparavant et qu’il avait depuis expié son crime… Elle était toujours dans le glisseur, là où elle était tombée après avoir abandonné le pilotage à Joss. Sa jambe gauche n’était nullement cassée, mais simplement coincée sous le siège avant – dont les fixations s’étaient rompues sous l’ultime choc, et qui avait reculé. Tant bien que mal, elle parvint à le repousser, libérant son membre meurtri, qu’elle massa longuement. Hormis cela, elle ne semblait pas blessée.
Elle allait se préoccuper de ses camarades lorsqu’elle se rendit compte qu’un élément au moins de son rêve correspondait à la réalité : les voix s’élevaient toujours, de plus en plus proches – sonorités chuintantes décidément fort semblables au langage des hommes ailés…
Any se mordit les lèvres : que devait-elle faire ? S’ils étaient toujours vivants, Joss et Facile semblaient inconscients : elle ne pouvait compter que sur elle-même. Elle refermait instinctivement la main sur le manche de son poignard quand elle comprit que ce faible argument ne pèserait pas lourd dans la discussion qui allait s’engager : surgissant de tous les côtés à la fois, des visages apparurent par-dessus le bord du glisseur, puis des bras. Et ces bras portaient lances ou arcs et flèches, tous pointés vers la jeune femme. Elle compta vivement une demi-douzaine de personnes et supposa qu’il devait y en avoir plus ; des alagrandis, malgré leurs étranges paroles. Abandonnant toute velléité de combat, elle leva les mains au-dessus de sa tête et dit distinctement, dans la langue qu’elle connaissait :
— Je me rends !
Peut-être la comprit-on ou peut-être s’agit-il d’un hasard, mais à cet instant, l’un des hommes ailés agita brièvement sa lance pour lui faire signe de sortir de l’épave. Elle se leva péniblement, à genoux d’abord, puis debout. Sa jambe lui causait une douleur aiguë et il n’était pas question pour elle de se livrer au moindre déplacement brusque. Jetant un coup d’œil sur le siège avant, elle vit les formes inertes de ses deux compagnons, Facile effondré en avant, Joss en arrière, le visage barbouillé de sang. Des larmes amères lui montèrent aux yeux, mais elle les refoula, ses vieux réflexes de voleuse reprenant le dessus. Autour du véhicule détruit se tenaient une bonne dizaine d’alagrandis, tous armés – lance ou arc, et épée au côté –, vêtus de cottes de mailles qui laissaient passer leurs ailes, et dotés d’expressions agressives à souhait. Celui qui lui avait ordonné de sortir du glisseur renouvela son geste, l’accompagnant d’une sèche injonction qui n’avait nul besoin de traduction.
Avec peine, Any enjamba le bord de l’appareil et se laissa glisser à terre. Là, sa jambe la trahit : elle trébucha et se serait effondrée si des mains fermes ne l’avaient retenue. Ses bras furent ramenés dans son dos tandis qu’on lui ôtait son poignard et qu’on commençait de lui lier les chevilles.
— Qui êtes-vous ? interrogea-t-elle. Qu’est-ce que vous voulez ?
Pour toute réponse, celui qui semblait être le chef du petit groupe lui enfonça la hampe de sa lance dans l’estomac, en prononçant quelques mots sur un ton de menace. Le coup ne lui fit pas très mal, mais elle comprit qu’il était préférable de se taire. On lui lia également les poignets, puis on l’assit près de l’engin. L’un des alagrandis continua de la surveiller pendant que les autres s’employaient à extraire les deux autres passagers de leur siège. Malgré le peu d’optimisme auquel engageait la situation, Any poussa un soupir soulagé lorsque Joss, rudement posé au sol, laissa échapper un gémissement douloureux. Lui aussi fut dûment garrotté, de même que Facile, qui ne donnait toujours aucun signe de vie.
Regardant autour d’elle, Any se rendit compte que, contrairement à ce qu’elle avait tout d’abord supposé, elle n’était pas restée inconsciente plusieurs heures. Bien que la luminosité fût fortement réduite, le soleil était toujours haut dans le ciel. Simplement, ils se trouvaient au fond d’une profonde crevasse, dont les parois s’élevaient assez haut pour créer une ombre permanente.
Quelques alagrandis tranchèrent à la base trois arbustes au tronc solide et passèrent deux d’entre eux sous les liens entravant les prisonniers évanouis. Quand ils s’approchèrent de la jeune femme pour lui faire subir le même sort, elle ne tenta pas de résister : cela prouvait au moins qu’ils n’avaient pas l’intention de les tuer tout de suite.
Deux hommes ailés chargèrent sur leur épaule chacun des fardeaux, et ce fut telles de vulgaires pièces de gibier que les fugitifs entamèrent un trajet qui devait leur sembler fort long.
Ils traversaient la forêt en demeurant au fond de la faille, laquelle se rétrécissait sensiblement à mesure qu’ils avançaient vers l’ouest, jusqu’à ne plus laisser pénétrer en elle qu’une lueur crépusculaire. Trop flexible, la branche qui soutenait Any lui donnait l’impression d’être suspendue par les quatre membres à un élastique qui lui imprimait une secousse à chaque pas des porteurs, au point de lui donner la nausée. Lever la tête pour empêcher le sang d’y affluer lui demandait un effort colossal qu’elle ne pouvait fournir de manière continue. Une sourde douleur musculaire ne tarda pas à envahir son cou. Si cette étape éprouvante se prolongeait trop, la jeune femme craignait de ne pouvoir s’empêcher de hurler, ce qui lui vaudrait sans nul doute la colère des alagrandis. Ceux-ci, qu’elle avait désormais eu tout le loisir d’observer, ressemblaient trait pour trait à ceux qu’elle connaissait, à ceci près que leur peau était un peu plus claire et que leurs ailes pendaient mollement dans leur dos au lieu d’y être plantées avec fermeté, comme celles d’Hirundo et de Ségonha. On eût dit que les muscles les soutenant étaient atrophiés. Il semblait peu probable que ces êtres fussent capables de voler.
Lorsqu’elle laissait aller sa tête en arrière, la prisonnière apercevait ses deux compagnons, pareillement bringuebalés. À chaque cahot, Joss poussait un gémissement pitoyable. Any s’aperçut avec horreur qu’une large tache de sang marquait sa chemise au niveau de l’épaule : il était donc blessé. Ce harassant périple ne risquait-il pas de l’achever ?
Facile, en tout cas, n’était nullement diminué. Au bout d’un bon quart d’heure, il commença à s’agiter et sortit de l’inconscience en grommelant. Lorsqu’il constata sa situation, ses yeux s’écarquillèrent et il se livra à de violents soubresauts, dans l’espoir futile de se libérer.
— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? hurla-t-il à pleins poumons. Détachez-moi, bande d’emplumés !
L’impact d’une hampe de lance sur le crâne mit fin à ses efforts et le fit replonger un court instant dans le néant. Lorsqu’il s’éveilla à nouveau, il sembla avoir compris la leçon, se tint tranquille et demeura muet. Commençant à bien le connaître, Any savait qu’il ne s’agissait pas d’une quelconque preuve de soumission : les alagrandis n’avaient pas intérêt à le détacher sans prendre de précautions.
Ils marchèrent ainsi durant un peu plus d’une heure, trouvant leur chemin sans jamais hésiter ni se consulter, jusqu’à ce qu’ils parviennent à bon port. Totalement privés de circulation, les membres de la jeune femme étaient le siège d’une douleur cuisante qui lui faisait serrer les dents. Des larmes involontaires roulaient sur ses joues, y créant de longues traînées sales, tandis qu’elle sentait ses poumons se déchirer au rythme de ses halètements.
Les parois de la crevasse n’étaient plus séparées que par deux ou trois mètres. Sur les flancs rocheux, désormais trop escarpés et trop arides pour qu’y pousse la moindre végétation, de nombreuses grottes s’ouvraient, à différentes hauteurs. Certaines étaient accessibles grâce à de grossiers escaliers taillés dans la pierre. D’autres béaient sur des ténèbres qu’il semblait impossible d’atteindre à moins de savoir voler. Les galeries s’étendaient ainsi à perte de vue, d’autant plus denses qu’elles s’éloignaient vers le bout de la faille.
Comme si la venue du petit groupe avait constitué un événement, des alagrandis s’encadrèrent dans bon nombre de ces entrées, faisant des signes de main, lançant parfois des appels sonores auxquels les arrivants répondaient sur le même ton. On eût dit le retour d’une armée victorieuse en sa capitale. Combien étaient-ils, là-dedans, à vivre sans que nul ne soupçonne leur existence ? Bien qu’elle eût fréquenté toutes les tavernes de Rémex et écouté des centaines de conversations, Any n’avait jamais entendu parler d’alagrandis – ces créatures aériennes par excellence, même depuis qu’on les avait rognées – vivant dans des cavernes. Peut-être s’agissait-il d’adorateurs de Fulgavy qui s’étaient terrés ici pour échapper à l’ordre nouveau imposé par l’empereur Monicus. Cela expliquerait leurs ailes ramollies à force d’être inutilisées.
Regrettant qu’Hirundo et Ségonha ne fussent pas là pour l’aider à élucider ce mystère, la jeune femme se demanda soudain ce qu’il était advenu de leurs compagnons volants, et souhaita qu’ils n’aient pas été abattus par leurs poursuivants.
La petite colonne s’engagea finalement dans une grotte qui s’ouvrait au niveau du sol. L’alagrandis qui marchait en tête s’étant emparé de la torche accrochée à l’entrée et l’ayant allumée à l’aide d’un briquet à silex primitif, Any distingua des parois rocheuses inégales, probablement naturelles, et de plus en plus humides. Une pente légère les conduisait peu à peu sous terre. Croisant sans cesse d’autres galeries, ils changèrent de direction à de trop nombreuses reprises pour que la prisonnière épuisée puisse espérer retenir le chemin. S’ils parvenaient à échapper à leurs ravisseurs, ils n’auraient aucun point de repère pour se diriger dans ce véritable labyrinthe.
Lorsqu’ils furent enfin déposés à terre, sans douceur, Any poussa un soupir de soulagement et ferma les yeux, reprenant son souffle, tandis que le sang se remettait à circuler dans ses bras et ses jambes en une myriade de picotements douloureux. Maltraités par les liens, ses poignets et ses chevilles étaient presque à vif. Elle sentit qu’on retirait la perche qui l’avait soutenue et crut s’évanouir de bonheur : c’était fini, enfin !
Au bout de quelques secondes, elle osa rouvrir les paupières. À la lumière ténue de deux torches fixées aux murs, elle constata qu’ils se trouvaient dans une grande caverne, dont chacun des deux accès était gardé par un alagrandis armé. Les autres membres du groupe avaient disparu.
Joss et Facile reposaient non loin de la jeune femme. Lui tournant le dos, le nain agitait les doigts pour tenter de défaire ses liens, mais n’avait visiblement aucune chance d’y parvenir. Joss, lui, était toujours immobile. Se tortillant sur le sol humide et glacé, Any rampa dans sa direction et arriva bientôt à son côté. Il respirait régulièrement. Levant ses mains liées, elle lui tapota les joues dans l’espoir de le faire réagir, mais n’obtint qu’un faible gémissement. Elle le palpa du mieux qu’elle put, pour s’assurer qu’il n’avait rien de cassé.
— Il a pris un bon coup, chuchota Facile, tournant la tête vers elle. Ça va, toi ?
Elle acquiesça.
— Comme toi. Tu sais qui sont ces zigotos ?
— Pas la moindre idée, avoua le pitt. Mais ils ne me disent rien de bon : tu as vu leurs colliers ? (Comme elle secouait la tête, il commenta.) Ils ont tous une pierre bleue en pendentif, sculptée en forme de rapace. Ça me rappelle quelque chose, mais je ne sais vraiment plus quoi… En tout cas, ça veut dire qu’ils appartiennent à une confrérie quelconque, sans doute un ordre religieux.
— Fulgavy ?
— Non, ce n’est pas son symbole. Je pencherais plutôt pour un de ses sous-fifres.
Any réprima une exclamation de surprise.
— Je croyais que c’était un dieu unique !
— Tu parles ! Ils adoraient ça, les dieux, avant l’arrivée de Hrampa. Ils en avaient des tonnes, avec des légendes à n’en plus finir derrière. Fulgavy, c’est juste le patron.
Il coupa court à son explication car le jeune homme venait d’émettre un nouveau gémissement. Ses paupières battirent, tandis qu’il dodelinait de la tête.
— Joss ? souffla Any. Tu m’entends ?
Il ne lui fournit pour toute réponse qu’un borborygme inarticulé, mais ouvrit enfin les yeux et tenta de sourire – ce qui lui arracha une grimace douloureuse.
— Cherche pas à bouger, petit, lui intima Facile. Pour l’instant on ne risque pas grand-chose, seulement on ne peut rien faire non plus.
— …mal, râla Joss. Qu’est-ce… s’est passé ?
Any lui narra du mieux qu’elle le put leur capture après la chute du glisseur, puis la marche épuisante qui les avait amenés ici.
— Ils n’ont pas dit ce qu’ils allaient faire de nous, interrogea-t-il, recouvrant rapidement ses facultés.
— Peut-être que si, mais je ne comprends rien à ce qu’ils racontent, et Facile non plus.
— Moi, je comprendrai, affirma le jeune homme. À condition que mon traducteur ne soit pas déglingué. Il y a longtemps qu’ils nous ont laissés ici ?
— Cinq minutes. Je suppose qu’ils sont allés demander des instructions et qu’ils ne vont pas tarder à revenir.
— Si l’un d’entre vous essayait de me libérer les poignets au lieu de discuter, grommela le pitt. On pourrait peut-être tenter une sortie…
— Sortie, mon œil ! renvoya Any. Tu comptes retrouver ton chemin comment, dans le noir ?
— Facile ! (Il semblait toutefois quelque peu ébranlé.) Les cavernes, j’ai grandi dedans, moi. Je te parie que je nous emmène à la sortie sans me tromper une seule fois.
— Je crois que tu nous le prouveras plus tard, intervint Joss. On a de la compagnie.
Effectivement, plusieurs alagrandis venaient d’entrer dans la grande salle souterraine et se dirigeaient vers eux d’un pas vif. Les prisonniers furent saisis sous les aisselles et mis debout de force. On trancha les liens qui leur entravaient les chevilles avant de les pousser vers la galerie faisant face à celle qu’ils avaient empruntée pour venir. Les hommes ailés s’y mirent à deux pour tenir Facile, contraints par sa petite taille à se courber.
— Il faut vraiment qu’on les emmène tout en bas ? demanda l’un d’entre eux, uniquement compris de ses congénères et de Joss, qui fut ainsi rassuré sur l’état de son traducteur.
— Tu as entendu les ordres comme moi, non ? répondit un autre. Sparwari veut les voir !
— Ce n’est pas Sparwari qui m’inquiète. C’est elle. Tu en parles à ton aise, toi : tu ne l’as jamais vue.
— Et toi ? Tu n’en es pas mort à ce que je sache.
— Pauvre idiot ! On voit bien que…
— Fermez-la un peu, tous les deux, trancha un troisième garde. De toute façon, vous savez bien qu’on ne la voit presque jamais.
— On ne ramène presque jamais non plus des habitants de l’extérieur, insista celui qui avait parlé le premier. Surtout des monstres.
Joss sursauta de s’entendre appeler ainsi. On lui avait déjà adressé des insultes peu gratifiantes, mais nul n’était encore allé jusque-là. De plus, malgré leurs évidentes différences, il n’avait lui-même jamais considéré les alagrandis comme des monstres. Ceux-ci devaient appartenir à un groupe particulièrement arriéré. Il se garda cependant de répliquer : tant que la chose était possible, il préférait que leurs ravisseurs ignorent qu’il les comprenait. Ainsi il pourrait peut-être obtenir sans qu’ils s’en doutent des renseignements précieux.
Celui des hommes ailés qui portait la torche avançait en tête. Venaient ensuite ceux qui maintenaient les captifs, tandis qu’un sixième fermait la marche. La galerie les conduisit bientôt à un escalier qu’ils entreprirent de descendre, décrivant une longue spirale. Lorsqu’ils arrivèrent enfin au bas des marches, ils débouchèrent dans un couloir n’ayant plus rien de commun avec les grottes du dessus : ici, la pierre avait été taillée avec soin, formant des angles droits. Placées à intervalles réguliers, des lampes à huile diffusaient une lumière relativement homogène. Des dalles remplaçaient le sol inégal, et les murs étaient parfois ornés de bas-reliefs représentant oiseaux et scènes guerrières dont les protagonistes étaient tous des alagrandis. Forcés d’avancer rapidement, les prisonniers ne purent en saisir le sens exact, mais ils n’y aperçurent pas la moindre image paisible. Partout, ce n’étaient que combats et massacres.
Ce niveau du complexe souterrain semblait tout aussi tentaculaire que le précédent, multipliant croisements et bifurcations. Fréquemment, des portes de bois s’encadraient dans les murs, souvent munies d’une solide serrure. D’autres ouvertures, menant à des salles communes, n’étaient masquées que par un rideau parfois ouvert, ce qui permit aux étrangers de surprendre la présence de nombreux alagrandis occupés aux tâches les plus diverses – de la cuisine à l’entraînement guerrier. Si le groupe qui les avait capturés ne se composait que de mâles, ceux qu’ils apercevaient maintenant étaient tout à fait mixtes, quels que fussent leurs activités. Lorsque leur longue marche les mena en haut d’une seconde volée de degrés, Joss estima avoir vu une bonne centaine de créatures ailées, ce qui signifiait que leur nombre réel était sans doute bien supérieur. Une vague de désespoir s’empara du jeune homme : ils ne sortiraient jamais d’ici…
Plus étroit que le précédent, mais droit, l’escalier s’enfonçait encore plus avant dans les entrailles de la terre. Ses parois étaient uniformément recouvertes d’une mosaïque bleu turquoise, faite de la même pierre que les pendentifs des habitants des lieux. Curieusement, au lieu de chuter, la température augmentait, au point que la sueur perla bientôt au front des prisonniers. Quand ils descendirent enfin la dernière marche, arrivant devant une immense porte à double battant renforcée de lourdes ferrures, ils étaient littéralement en nage. Malgré leurs cottes de mailles, les alagrandis, eux, ne semblaient pas incommodés par la chaleur.
Deux gardes protégeaient l’accès à la porte, dépourvus d’armure. Sans doute jugeait-on négligeable la probabilité que des intrus éventuels s’aventurent aussi loin.
— Ouvrez ! ordonna l’homme de tête, qui disposait apparemment d’une certaine autorité. Nous amenons les monstres au grand prêtre.
Les interpellés firent un bref signe de tête, appuyèrent leur lance contre le mur et se saisirent des deux lourds anneaux sertis dans les panneaux, tirèrent.
— Encore un prêtre ! soupira Facile. Décidément, je crois que je les hais !
Un coup de poing sur la tête le fit taire. Ses traits se durcirent encore, tandis qu’il faisait un visible effort pour ne pas laisser exploser une colère qu’il savait inutile.
Les battants devaient être très lourds car il fallut de longues secondes aux deux alagrandis pour réussir à les entrebâiller, révélant la présence d’autres gardes. Le spectacle qui attendait les captifs de l’autre côté dépassait en gigantisme et en splendeur tout ce qu’ils avaient pu observer au cours de leur vie.
Poussés en avant, ils débouchèrent dans une immense caverne circulaire, dont les parois à l’apparence naturelle étaient entièrement tapissées de turquoise. Depuis le plafond concave, à quelque quinze mètres du sol, d’innombrables stalactites bleues couraient à la rencontre de leurs sœurs stalagmites, les rejoignant parfois pour former de fines colonnes minérales quasi translucides. Plusieurs portes semblables à celle qu’ils venaient de franchir s’encadraient à diverses hauteurs, au sommet d’escaliers imposants, superbement taillés. Devant chacune d’entre elles, deux hommes ailés étaient en faction – en tout une dizaine, protégeant ce qui était à l’évidence un temple.
Joss sentit un frisson déplaisant lui parcourir l’échine lorsqu’il aperçut la statue, à l’autre bout de la caverne : haute d’une dizaine de mètres, réplique parfaite des pendentifs que portaient les alagrandis, elle représentait un oiseau aux ailes déployées et au fort bec crochu. Sa position inclinée vers l’avant, serres refermées sur les extrémités de l’autel ovale qui lui servait de perchoir, donnait le sentiment qu’il observait les occupants du lieu avec un possessif regard de convoitise. La sculpture tout entière était elle aussi faite de l’omniprésente pierre turquoise, comme si l’endroit s’était développé au cœur d’un gigantesque bloc de cette matière.
Aucune torche ne brûlait ici, et il n’en était nul besoin. Peut-être encore plus fascinant, plus inquiétant que l’effigie du dieu-oiseau, un bouillonnant fleuve de lave séparait la caverne en deux parties inégales, isolant l’autel. Bien qu’aucun volcan n’existât dans la région, la matière en fusion jaillissait tout droit du pied de la paroi, et lacérait le temple d’un profond sillon avant d’en ressortir de l’autre côté, sans doute pour poursuivre son itinéraire au sein du roc. Fleuve n’était d’ailleurs pas l’appellation qui convenait car, bien entendu, la lave n’était animée d’aucun courant. Elle se contentait de rouler sur place, sa surface visqueuse parfois crevée par de grosses bulles écarlates qui explosaient dans un geyser d’éclaboussures. La lumière qu’elle dégageait diffusait dans toute la salle, créant sur les murs ombres et reflets changeants qui finissaient par éblouir quiconque fixait avec trop d’insistance le même point. La chaleur étouffante qui régnait ici n’était plus un mystère.
— C’est pas naturel, tout ça, marmonna Facile. La lave, je ne dis pas, mais j’ai jamais vu une caverne comme ça. Leur pierre bleue, ils ont dû la créer par sorcellerie, les emplumés.
— C’est ça : rassure-nous ! lui souffla Any, juste avant de remarquer un soudain mouvement au pied de l’autel.
Demeuré jusqu’alors inaperçu en raison de sa robe turquoise et des incessants jeux de lumière qui distrayaient le regard, un alagrandis leva les bras en V et s’envola. Ou plus exactement, il s’éleva dans les airs, car tandis qu’il passait au-dessus du fleuve flamboyant, ses ailes demeurèrent inertes, en apparence tout aussi inutiles que celles de ses congénères. Pourtant, il volait. Peut-être portait-il une ceinture antigrav sous ses vêtements, songea Joss, mais où se la serait-il procurée ?
— Je crois que t’as raison, fit Any à l’adresse du nain. Celui-là au moins, c’est un sorcier.
— Mon salut, grand Sparwari ! clama le chef du groupe qui les avait escortés. Voici les monstres que nous avons découverts dans le char de métal. Leurs bergs avaient dû se détacher car nous n’en avons trouvé aucune trace.
Le sorcier, sans doute le grand prêtre dont il avait été fait mention, s’immobilisa un instant dans les airs, observant les captifs de haut, puis vint se poser devant eux. C’était un très vieil alagrandis, au visage ridé dans lequel brillaient de petits yeux sombres, cruels. Quelques cheveux rouges marquaient encore sa crête blanchie et clairsemée.
— Qu’est-ce que c’est que ça, Falco ? grinça-t-il d’une voix cassée mais aucunement chevrotante. Le petit est un de ces maudits pitts, mais les deux autres ? (Il pointa un doigt crochu vers la poitrine de Facile). Dis-moi, toi ! À quelle race appartiennent tes compagnons ?
Le nain ouvrit de grands yeux ronds.
— Que je sois changé en longasse ! s’exclama-t-il, avant d’ajouter à l’intention de Joss et Any : je crois que j’ai compris, les enfants. Ce type, il parle comme les vieux de ma tribu à l’époque où j’étais tout petit. Et il n’a jamais vu de terriens. Je parie qu’ils sont là depuis des…
— Réponds, quand le grand Sparwari te parle, rebut ! cracha le dénommé Falco en assenant une gifle sonore sur la joue du pitt.
Celui-ci serra les dents, tandis que son visage adoptait soudain la même teinte que sa chevelure. Il décocha à l’alagrandis un regard qui en disait long sur l’amour qu’il lui portait, puis parvint à se maîtriser.
— Ce sont des humains, articula-t-il, retrouvant avec peine les formes archaïques de son propre langage. Ils viennent d’un autre monde…
— Ne me raconte pas de sornettes ! le coupa Sparwari. Il n’existe pas d’autre monde que celui créé par Fulgavy !
Facile eut un soupir las. Il était plus aisé de grattouiller un ellison sous le menton que de faire entrer dans l’esprit d’un prêtre une chose qui choquait ses convictions. Patiemment, il tenta d’expliquer que la Terre, dont venaient les « monstres », était un endroit semblable à Aucella, mais situé au-delà des deux lunes. Cette fois, on l’écouta sans l’interrompre pendant qu’il évoquait l’histoire récente – à peine deux siècles – de l’arrivée des humains sur la planète. Le grand prêtre dressa particulièrement l’oreille lorsque le nain en vint à parler des changements politiques survenus dans l’empire. Un sourire édenté étira ses lèvres plissées.
— Ainsi Pinciho est mort, enfin ! s’exclama-t-il, se frottant les mains. Et tous les alagrandis sont désormais rognés… Ah ! Si tu dis vrai, je vois là la toute-puissante main de Thanavy qui commence à s’abattre sur le monde. Nos prières n’ont pas été ignorées. (Il se retourna face à la statue de l’oiseau et tendit les mains vers elle). Thanavy ! L’instant du retour est-il venu ? Est-ce là ce que tu veux nous dire en nous envoyant ces étrangers ?
Mais le dieu demeura muet, ce qui lui valut l’entière approbation des prisonniers.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? interrogea Any à voix basse, en pitt moderne. J’en ai marre d’être la seule à ne rien comprendre.
— Ferme-la, gamine, rétorqua Facile. Il raconte essentiellement qu’on est dans la bouse. Je sais qui ils sont, maintenant : leur culte a été démantelé par Pinciho, au tout début de son règne. Celui que tu vois, là-bas, c’est Thanavy, que les emplumés appellent aussi la Mort Turquoise. C’est lui qu’ils rendent responsable de tous les maux. Dans les légendes, il est le fils déchu de Fulgavy, celui qui préside à la destinée de la grande volière infernale.
— Et alors ?
— Alors ça veut dire que ces types-là sont tous des malades mentaux assoiffés de sang et qu’on n’a pas une chance sur cent d’en sortir vivants.
— Facile ?
— Oui.
— Finalement, je crois que je préfère ne rien comprendre…
Joss, lui, demeurait muet, bien que certaines des choses qu’il venait d’entendre lui eussent fait dresser les cheveux sur la tête. À quelle sauce allaient-ils être mangés ?
Comme en réponse à cette question, le grand prêtre fit volte-face et les observa tour à tour, toujours souriant.
— Emmène-les ! ordonna-t-il enfin. Enferme-les séparément. La fille avec mes femmes, les deux autres dans les cachots. Ils seront sacrifiés ce soir et je lirai dans leurs entrailles. Ainsi nous connaîtrons la volonté de Thanavy.
Falco inclina la tête pour indiquer qu’il avait compris, et ordonna à ses hommes de faire sortir les prisonniers. Ils allaient obéir lorsqu’une voix profonde retentit dans la caverne, semblant provenir de partout à la fois.
— Un instant !
Indiscutablement féminin, le timbre en était doux, sensuel même. Il résonnait dans tout le temple en une nappe apaisante qui tranchait sur les inflexions rouillées du prêtre.
— Aquila… murmura celui-ci, dont le visage se marqua de crainte.
Le pitt et les deux terriens sentirent se crisper les bras qui les maintenaient. Sans doute était-ce là cette elle dont leurs ravisseurs semblaient avoir si peur. Mais qui était-elle ? Et où était-elle ? Sa voix s’élevait à la manière de celle des officiers de l’armée terrienne, lors des conférences ; mais il n’y avait ici aucun haut-parleur…
Sparwari paraissait cependant en connaître l’origine, car il se tourna à nouveau vers l’autel.
— Aquila ! appela-t-il plus fort. Que Thanavy te bénisse, maîtresse. Que désires-tu ?
Un rai de lumière pourpre s’envola du fleuve de lave et décrivit une trajectoire courbe avant de venir envelopper Joss, qui se figea. Son gardien personnel, en revanche, le lâcha immédiatement et recula, terrorisé. Le grand prêtre le désigna d’un geste du menton. Falco tira son épée et, sans hésiter, abattit son subordonné, qui ne fit pas même mine de se défendre. Un second rayon lumineux jaillit de la matière en fusion et engloba le cadavre, avant de se rétracter, l’emportant avec lui à la manière d’une main gigantesque. Dès que l’alagrandis toucha la lave, des flammes en jaillirent, commençant à le dévorer tandis qu’il s’enfonçait lentement au sein de la visqueuse incandescence. Bientôt, il eut disparu.
— Thanavy l’accueille ! murmura le chef des guerriers, comme à regret.
Joss, lui, n’osait bouger. La lumière ne lui causait aucun trouble, mais il eût cependant été grandement soulagé de la voir disparaître : être ainsi mis en évidence ne lui disait rien qui vaille.
— Celui-ci, reprit la voix féminine, encore plus forte qu’auparavant, comme si le corps que venait d’avaler le fleuve écarlate avait pu la nourrir, qu’il reste !
— À tes ordres, maîtresse.
— Joss, non ! cria Any, tandis qu’elle et Facile étaient tirés en arrière. Te laisse pas faire ! Essaie de…
Elle fut bientôt réduite au silence par un nouveau coup. Le jeune homme se retourna pour lui adresser un sourire rassurant qu’il eût voulu sincère. Impuissant, il vit ses camarades disparaître derrière les lourds battants, qui se refermèrent.
À l’exception des gardes, il demeurait seul en compagnie du grand prêtre.
Et de la voix.
Alors, lentement, au centre de la portion de lave qui se trouvait juste devant l’autel, les bouillonnements augmentèrent d’intensité jusqu’à créer une véritable tempête flamboyante.
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