Malpertuis
Inventaire en Guise de Préface et D’explication
INVENTAIRE EN GUISE DE
PRÉFACE ET D’EXPLICATION
L’affaire du couvent des Pères Blancs ne fut pas mau-vaise.
J’aurais pu faire main basse sur bien des choses pré-cieuses mais, pour être un indévot, je ne suis pas un in-croyant et l’idée seule de m’emparer d’objets du culte, même s’ils sont d’or et d’argent massifs, m’emplit d’horreur.
Les bons moines pleureront leurs palimpsestes, incu-nables et antiphonaires disparus, mais ils loueront le Sei-gneur d’avoir détourné une main impie de leurs ciboires et de leurs ostensoirs.
J’ai cru que la lourde gaine d’étain, que je découvris dans une cachette de la bibliothèque monacale, devait con-tenir quelques coûteux parchemins dont un collectionneur sans grand scrupule m’aurait donné gros, mais je n’y trouvai qu’un gribouillis dont je remis la difficile lecture à des jours à venir.
Ils vinrent, à l’époque où le produit de mon expédition fit de moi un bourgeois aisé, aux aspirations calmes et régu-lières. Il n’y a que la fortune pour faire d’un ruffian un hon-nête homme, soumis aux lois humaines.
Je dois quelques explications quant à ma propre per-sonne. Elles seront brèves, car ma vie passée exige la discré-tion.
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Les miens me destinaient à l’enseignement. J’ai passé par l’École Normale, où je fus bon élève. Je regrette fort de ne pouvoir faire état d’une thèse philologique qui me valut les vives félicitations des examinateurs. Cela explique l’intérêt que j’ai porté à ma trouvaille et l’obstination que j’ai mise à résoudre un problème aux données formidablement mystérieuses. Si j’en fus récompensé d’une façon des plus fantastiques, il n’y a vraiment pas de ma faute.
Quand j’eus vidé le tube d’étain et que je vis ma table encombrée de paperasses jaunies, il me fallut faire un retour vers la patience et la curiosité bénédictines de ma jeunesse pour me mettre à l’ouvrage. Au début, ce ne fut qu’une sorte d’inventaire.
En effet, l’ensemble de ces feuillets, s’il avait dû être soumis à un éditeur, eût constitué un ouvrage de dimensions colossales et d’intérêt minime, tant il eût été encombré de digressions oiseuses, d’aperçus étonnants et d’étalage de sciences douteuses.
Il me fallut trier, classer, éliminer.
Quatre mains frémissantes de fièvre, sinon cinq, ont col-laboré à la rédaction de ce mémoire de mystère et d’épouvante.
La première main est celle d’un aventurier de génie qui fut homme d’Église, car il portait le petit collet. Je l’appellerai Doucedame-le-Vieil pour le distinguer d’un de ses descendants de même nom, portant également la robe sacrée ; l’abbé Doucedame. Ce dernier fut un prêtre saint et digne de vénération. Lui aussi collabora au mémoire contant l’histoire de Malpertuis. Il fut en quelque sorte le porte-flambeau de la vérité dans ces ténèbres hantées. Ainsi, Dou-
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cedame-le-Vieil est le premier des quatre – sinon cinq – au-teurs du mémoire, et Doucedame-le-Jeune en est le troi-sième. D’après mes calculs, l’aventure de Doucedame-le-Vieil se situe dans le premier quart du siècle dernier ; la lu-mière qu’apporta son petit-fils, l’abbé Doucedame-le-Jeune, semble s’être allumée dans le début du dernier quart.
Un jeune homme d’excellente éducation et, à mon avis, de belle culture, mais marqué au fer rouge du malheur, est le second auteur du mémoire. C’est à lui que nous sommes re-devables du noyau de l’histoire.
Tout gravite autour de lui en orbes tumultueuses et re-doutables. À la lecture des premières pages dues à sa main, j’ai cru à un journal comme en tenaient, au siècle dernier, les jeunes gens enthousiasmés par le Voyage sentimental de Sterne. Je me détrompai quand, lentement, mon travail prit corps. Je découvris alors qu’il ne s’était confié au papier que dans la détresse, dans la prescience d’un prochain adieu à la vie.
Un petit cahier, couvert d’une écriture appliquée, se trouvant également dans la gaine de métal, porte le nombre des collaborateurs à quatre.
Il est de la main de dom Misseron, un défunt abbé du couvent des Pères Blancs, où j’effectuai la fructueuse expédi-tion qui me valut de découvrir le tube d’étain. À la dernière page du cahier, une date était écrite, comme un repère rigi-dement immobile dans la fuite éperdue du temps : 26 sep-tembre 1898 !
En cinquième et dernier lieu, je suis obligé de me mettre au rang des scribes qui, sans se connaître ou presque, ont
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donné à Malpertuis une place dans l’histoire des terreurs humaines.
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En tête de ce mémoire, je place un bref chapitre dont l’auteur est certainement Doucedame-le-Vieil, bien qu’il n’y parle pas à la première personne. C’est l’identité de l’écriture avec celle d’autres lignes dont cet homme de profonde con-naissance, mais de sombre malice, s’assigne la paternité, qui me le fait croire. À mon idée, ce prêtre renégat avait décidé d’écrire un récit d’aventures véridiques, présenté d’une façon objective, où son propre personnage n’aurait pas été épargné davantage que les autres, mais où, au contraire, il se serait plu, cyniquement, à se barbouiller d’ombre et de scéléra-tesse.
Mais le désordre de sa vie le fit, sans aucun doute, re-noncer à ses intentions escrivassières et il s’est contenté de laisser quelques pages, néanmoins de grand intérêt pour l’histoire de Malpertuis.
J’ai conservé le titre qu’il avait donné à ce début de récit que je reproduis ici, tel quel.
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