Malpertuis

Jean Ray · Chapitre 2 sur 16

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Malpertuis

La Vision D’anacharsis

 

Vous aurez beau bâtir des églises, jalonner les che-mins de chapelles et de croix, vous n’empêcherez pas les dieux de l’ancienne Thessalie de réapparaître à travers les chants des poètes et les livres des savants.

HAWTHORNE.

 

Le brouillard se déchira et l’île, que la furie des brisants an-nonçait déjà de loin, parut si terrifiante, que le marinier Ana-charsis, cramponné à la barre, se mit à crier d’effroi.

Depuis plusieurs heures, sa tartane, la Fena, courait à sa perte, attirée par l’aimant mortel de ce monstrueux rocher battu par de hautes vagues livides et couronné par la flamboyante co-lère de la foudre.

Anacharsis cria, car il avait peur de la mort qu’il voyait au-tour de lui depuis l’aube. La chute de l’antenne avait tué Miralès, son pilote, et, quand le petit navire prenait bande sur tribord, l’eau embarquée refluant, il voyait le cadavre du mousse Esto-poulos, la tête prise dans le dalot.

La Fena n’obéissait plus au gouvernail depuis la veille au soir et la manœuvre de son patron était purement instinctive.

Celui-ci se rendait compte qu’il avait perdu complètement sa route, tant par dérive que par vents contraires et marées étran-gères. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais vu l’île, quoique la mer lui fût familière depuis bien des années.

 

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De cette terre mortelle, déjà si proche, lui venait l’odeur af-freuse des anagyres, herbes trois fois maudites, et il sut que les es-prits impurs étaient mêlés à son aventure.

Il en fut tout à fait sûr quand il vit des formes flotter sur les chaperons du rocher. Elles avaient de repoussantes attitudes hu-maines et étaient, pour la plupart, géantes au-dessus de toute comparaison.

Elles étaient de sexe différent, à voir la force des unes, la beauté relative des autres. Les dimensions elles aussi différaient ; d’aucunes même s’approchaient de la normale, d’autres sem-blaient naines et difformes, mais il se peut que l’éloignement eût une part dans ces dissemblances de la vision.

Immobiles toutes, elles fixaient le ciel tourmenté, figées en un horrible désespoir.

— Des cadavres, dit-il en un sanglot, des cadavres grands comme des montagnes !

Et, avec terreur, il détourna ses regards de l’une d’elles qui, dans sa formidable immobilité, restait empreinte d’une majesté indescriptible.

Une autre ne flottait pas mais faisait corps avec le roc. Elle était tordue d’angoisse et d’inhumaine souffrance, son flanc béait comme une caverne et elle seule paraissait avoir gardé d’affreux frissons de vie et de mouvements. Une ombre planait sur elle, mais comme des écharpes de brume s’en emparaient par mo-ments, le marinier ne put lui assigner une identité distincte.

Pourtant, il aurait juré que c’était un oiseau de dimensions énormes. Il montait et descendait au gré de l’ouragan. Toutefois, il était visible qu’il veillait avec une avidité féroce sur la forme captive du rocher. À un certain moment même, il chut du haut

 

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des airs sur la proie fantomale et, cruellement, la laboura des serres et du bec.

Un tourbillon se saisit de la tartane, la fit tournoyer comme un toton et la rejeta hors des brisants. Le tapecul et le beaupré fu-rent rasés et le cadavre du mousse sauta par-dessus bord.

Un espars fonça sur Anacharsis et le frappa à la nuque.

Pendant quelque temps, il perdit la notion des choses et, quand il reprit ses sens, il avait quitté la barre et s’agrippait au moignon du mât.

Il ne voyait plus l’île, que le brouillard avait reprise, ni les hideuses formes flottantes, mais une figure féroce se penchait sur lui.

Il cria encore une fois, devant les yeux cruels et les babines retroussées, mais l’instant d’après, il se rendait compte qu’il n’avait rien à en craindre puisqu’ils appartenaient à une figure de proue, fort vilaine certes, mais sans intention meurtrière.

La figure surmontait une haute étrave aiguë qui se dressait par le travers de bâbord ; un moment après, la Fena reçut un formidable coup d’éperon et coula.

Mais, du navire abordeur, on avait vu le marin, et un grap-pin, manié avec adresse, l’arracha au grand péril de la mer.

Anacharsis souffrait beaucoup. Il avait les côtes brisées et une douleur épouvantable lui mangeait les hanches ; le sang lui oignait les cheveux et la barbe, mais il souriait en se voyant al-longé sur une couchette de matelot, dans un carré exigu qu’éclairait une lampe fixée au cardan. Des hommes le regar-daient en causant entre eux.

 

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L’un d’eux, un énorme noiraud, grattait d’un air perplexe sa puissante tignasse sombre.

— Que le démon me patafiole si je m’attendais à trouver une saleté de tartane perdue dans ces parages ! mugissait-il. Qu’en dis-tu ?

Celui à qui il s’adressait ne semblait pas moins surpris.

— Faudra le questionner, grommela-t-il, mais il doit parler un charabia auquel nous ne comprendrons rien. Appelez donc cette canaille de Doucedame : c’est un savant, et, s’il n’est pas soûl comme une barrique, il en tirera certainement quelque chose.

Anacharsis vit s’approcher un bonhomme gras à lard, au vi-sage furfuracé, aux yeux bigles et méchants, qui, en guise de bienvenue, lui tira la langue.

Il lui parla aussitôt dans le langage des iliens de l’archipel, qui était celui du marinier.

— Que viens-tu faire par-ici ?

Anacharsis avait grand-peine à rassembler ses idées, encore plus à parler car une montagne semblait lui écraser la poitrine, mais il surmonta sa souffrance pour plaire à ses sauveurs.

Tant bien que mal, il raconta son histoire, la perte de la route marine, la terrible tempête qui avait emporté la Fena loin des parages familiers.

— Dis-moi ton nom, ordonna l’homme qu’on appelait Dou-cedame.

— Anacharsis !

— Hein ? Répète ! cria le gros bonhomme.

 

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— J’ai dit Anacharsis… C’est ainsi que nous nous appelons de père en fils !

— Jour de Dieu ! jura l’autre en se tournant vers ses compa-gnons.

— Qu’est-ce que cela peut te faire, Doucedame ? demanda l’un d’eux.

— Je veux être condamné à avaler mon bonnet de nuit si ce n’est pas une prédestination !

— Explique-toi, plein de soupe ! ordonna l’homme noir.

— Un peu de patience, monsieur Anselme, répliqua le gros, avec un respect nuancé d’ironie. Il faut recourir à ma mémoire et à mon savoir…

— Au diable les deux, maître d’école en rupture de gibet ! tonna Monsieur Anselme.

— Anacharsis, expliqua Doucedame en faisant une révé-rence à quelqu’un d’invisible, est le nom de ce philosophe scythe qui, après avoir parcouru les îles de l’Attique, parut au VIe siècle avant le Christ, dans Athènes, où il voulut introduire le culte de Déméter, y compris celui de Pluton. Cela lui coûta cher, car on ne se mêle pas toujours impunément des affaires des dieux. On l’étrangla.

Le patron de la Fena, qui ne comprenait rien à ce bavar-dage et qui sentait ses forces baisser, l’interrompit pour lui parler des formes terribles qu’il avait entrevues dans la brume de l’île.

Pour le coup, Doucedame se mit à crier et à gesticuler.

— Nous y sommes ! ricana-t-il. Je vous promets un plein chargement d’or, les amis. Anacharsis, porteur de la parole des dieux, s’est servi du dernier de ses descendants pour achever sa

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mission. Aha ! les siècles et les millénaires ne comptent pas pour les fantômes.

Monsieur Anselme était devenu grave.

— Fais donner des précisions quant à la dernière marche de sa tartane, ordonna-t-il.

— Plein sud, murmura le blessé quand Doucedame eut tra-duit leurs paroles.

— Et maintenant ?

— Nous ne pouvons nous charger de passagers inutiles, dé-cida Monsieur Anselme.

— Il était écrit que les Anacharsis finiraient étranglés ! s’esclaffa le gros Doucedame.

Anacharsis ne comprenait rien à ces mots, mais il lut son destin sur le visage inexorable des hommes à qui il devait une heure de vie.

Il murmura une prière qu’il n’acheva pas dans ce monde.

*

* *

Avant de soumettre au lecteur la suite de la narration de Doucedame-le-Vieil, j’intercalerai ici la première partie du récit de Jean-Jacques Grandsire. Ce récit constitue, comme je l’ai dit plus haut, le noyau de l’histoire. C’est autour de l’épouvantable destin de Jean-Jacques Grandsire que gra-vite, en somme, toute l’horreur de Malpertuis.

 

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