Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines
Leur chef actuel se nomme Powahatan; il…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Leur chef actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles autour de sa demeure. Il a un trésor composé de peaux, de grains de verre… Sa volonté fait loi et doit être obéie. Ses sujets ne l’estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs intérieurs, qu’on nomme Werowances, sont tenus de gouverner d’après la coutume. Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut de peaux, de dindons sauvages et de maïs.» Smith raconte en ces termes une audience solennelle qu’il reçut de Powahatan: «Le roi était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de lui un coussin de cuir brodé d’une manière sauvage, avec des perles et des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu’un manteau irlandais. Près de lui, et à ses pieds, était assise une belle jeune femme. De chaque côté de la cabane étaient placées vingt de ses concubines; elles avaient la tête et les épaules peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant ces femmes étaient assis les principaux de la nation; quatre ou cinq cents personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé, sous peine de mort, de nous traiter avec respect.» Du reste, ce même prince, qui disposait d’une manière si absolue de ses sujets, et qui aimait à se montrer entouré d’une grandeur si sauvage; ce même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses besoins, faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à la pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans avoir admis la propriété foncière, se seront soumis à l’autorité absolue d’un chef.
«Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés entre eux. Cinquante et jusqu’à cinq cents familles se réunissent dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume.
Quelquefois un seul roi possède plusieurs villes; mais, en pareil cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d’elles. Ce dernier est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie tribut au roi.»
«Ces Indiens ont deux titres d’honneur, dit le même Beverley; ils appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et werowance le chef militaire.»
J’ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au pouvoir et l’appuyait. C’est là un fait qui se retrouve chez tous les peuples méridionaux, qu’ils soient civilisés ou barbares. Chez les sauvages dont je parle, les formes du culte étaient infiniment plus arrêtées qu’au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la population. En étudiant les auteurs que j’ai déjà cités, on voit que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la religion se mêlaient sans cesse et confondaient leurs intérêts.
«Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en parlant d’un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y entrer.»
«Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les conservent dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et nuit.» «Ces sauvages, dit encore le même auteur, page 288, ne font jamais une entreprise sans consulter leurs prêtres.»
Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage s’établissait principalement au moyen d’une sorte d’initiation dont John Smith et Beverley parlent également, quoique en termes un peu différents. «Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier, page 284, le gouverneur de la ville fait choix d’un certain nombre de jeunes gens qui sont l’élite de la population. Les prêtres les conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois de suite. Là on leur impose un régime très sévère, et on leur fait boire une décoction de plantes qui les prive pendant quelque temps de leur raison. Lorsqu’ils reviennent à leur état naturel, ils ont oublié ou feignent d’avoir oublié tout ce qu’ils avaient su précédemment, et il faut recommencer leur éducation. Beaucoup meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu’ils emploient ce moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises impressions de l’enfance. Ils soutiennent qu’ensuite ils sont plus en état d’administrer équitablement la justice, sans avoir aucun égard à l’amitié et au parentage.»
Mais c’est au sein de la grande nation des Natchez que l’autorité civile et le pouvoir religieux s’étaient le mieux unis et avaient combiné le plus savamment leurs efforts.
Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et théocratique.
«Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite soumission à leur souverain, que l’autorité qu’ils exercent sur eux est un véritable despotisme qui ne peut être comparé qu’à celui des premiers empereurs ottomans; il est, comme eux, maître absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose à son gré; sa volonté est sa raison.» (V. t. II, p. 352.) Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d’une source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait à Dupratz cette origine: «Il y a un très-grand nombre d’années qu’il parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil.
Ce n’est pas que nous crussions qu’il était fils du soleil, ni que le soleil eût une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu’on les vit l’un et l’autre, ils étaient encore si brillants que l’on n’eut point de peine à croire qu’ils venaient du soleil. Cet homme nous dit qu’ayant vu là-haut que nous ne nous gouvernions pas bien, que nous n’avions pas de maître, que chacun de nous se croyait assez d’esprit pour gouverner les autres dans le temps qu’il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti de descendre pour nous apprendre à mieux vivre… Les vieillards s’assemblèrent et résolurent entre eux que, puisque cet homme avait tant d’esprit que de leur enseigner ce qui était bon à faire, il fallait le reconnaître pour souverain.» (V. Dupratz, p.
333.)
Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain, commença par établir dans sa famille l’hérédité de la puissance.
(V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu’on bâtît un temple dans lequel les seuls princes et princesses (c’est-à-dire les soleils et soleilles) auraient droit d’entrer pour parler à l’esprit; que dans ce temple on conservât éternellement un feu qu’il avait fait descendre du soleil; et que l’on choisît dans la nation huit hommes sages pour le garder et l’entretenir nuit et jour. La négligence dans l’accomplissement de ce devoir, fut punie de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le même auteur que les fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois politiques et religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une sorte de sacerdoce.
Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et absolu du prince, il régnait au Nord une liberté presque sans limites. Les Européens rencontrèrent dans cette partie du continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l’élite de ses membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le pouvoir des chefs y était borné et descendait rarement de père en fils. On peut dire que la société s’y gouvernait elle-même. Parmi les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois; c’était sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au Sud.
Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système politique admis et pratiqué imparfaitement par les tribus environnantes.
L’état social des Iroquois était le même que celui de toutes les nations du continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de chasseurs; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts; ainsi qu’elles, ils étaient gouvernés par les coutumes, par les moeurs, et non par les lois; ils présentaient donc les traits principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris tout ce qu’elle peut présenter de remarquable; sans se rapprocher en rien des Européens, ils différaient des autres nations du continent américain; ils ne ressemblaient à aucun peuple du monde.
J’ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant leur vie était moins nomade que celle des autres Indiens de l’Amérique du Nord; leurs villages se composaient de cabanes plus solides et mieux faites que celles que les Européens avaient rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. «Les peuples auxquels nous avons donné le nom d’Iroquois, dit Charlevoix, p.
421, t. I, s’appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c’est-
à-dire faiseurs de cabanes, parce qu’ils les bâtissent beaucoup plus solides que la plupart des sauvages.» Le grand nombre des esclaves qu’ils avaient fait à la guerre leur permettait de mettre en culture plus de terre que leurs voisins; la fertilité de leur sol leur fournissait d’abondantes moissons; et ils apprirent bientôt des Européens l’art d’élever des troupeaux. «Arrivés dans le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes occupés pendant cinq ou six jours, autour des villages, à couper le blé d’Inde dans les champs. Nous trouvâmes dans les villages des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantité de cochons.»
Quoiqu’ils n’eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs, les Iroquois étaient donc les peuples les plus sédentaires du continent; aussi leurs coutumes étaient-elles plus fixes et leur théorie sociale plus savante.
Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d’Iroquois formaient une confédération de six nations distinctes; chacune de ces peuplades veillait à ses propres affaires; tous les ans, les députés nommés par chacune d’elles se réunissaient dans un même lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune de ces petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle se trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs exploits distinguaient de leurs concitoyens.
«Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations, à peu près comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de même nation, et liés des mêmes intérêts. Ils appellent les cinq villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s’envoient réciproquement des députés pour faire le festin d’union et fumer le grand calumet des Cinq Nations.» — C’est de ce même peuple que William Smith dit: «Quoiqu’on ne doive point attendre de police régulière pour le maintien de l’harmonie au dedans, et la défense de l’État contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle, il y en a cependant peut-être plus qu’on ne pense… Toutes leurs affaires, relatives tant à la paix qu’à la guerre, sont régies par leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits et par son zèle pour le bien public est sûr d’être estimé de ses compatriotes, de primer dans les conseils, et d’exécuter le plan concerté pour l’avantage de sa patrie: quiconque possède ces qualités devient sachem sans autre cérémonie. Comme il n’y a point d’autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès qu’on ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques-
uns l’ont crue héréditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai qu’on respecte un fils en faveur des services de son père, mais s’il n’a aucun mérite personnel, il n’a jamais part au gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s’il voulait s’en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur patriotisme, excités par la considération de leur naissance et par les principes de vertu qu’on a soin de leur inspirer, imitent les exploits de leurs pères et parviennent aux mêmes honneurs, et c’est ce qui a donné lieu de croire que le titre et le pouvoir de sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a ses chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui s’élèvent en plein conseil, et, quoiqu’ils n’aient point d’officiers pour faire exécuter leurs ordres, on ne laisse pas que d’obéir à leurs décrets, de peur de s’attirer le mépris public…
La condition de ce peuple le met à l’abri des factions qui ne sont que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un homme formerait-il un parti, puisqu’il n’a ni honneurs, ni richesses, ni autorité à accorder? Toutes les affaires qui concernent l’intérêt public sont réglées dans l’assemblée générale des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement à Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément dans les cas improvisés; mais la ligue n’a lieu qu’autant que le peuple y consent.» [152]
L’organisation fédérative qu’avaient adoptée les Iroquois, le gouvernement régulier et libre auquel ils s’étaient soumis, leur assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages vertus, leurs vices même, leur donnaient une prépondérance plus grande encore.
Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse et la guerre comme les seuls travaux dignes d’un homme; les Iroquois étaient plus imbus qu’aucun autre peuple de cette opinion. «Il n’y a peut-être pas de nation au monde, dit William Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont entièrement dévouées à la guerre: il n’y a rien qu’on ne mette en usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares.
«Lorsqu’un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour avant de rentrer au village, deux hérauts s’avancent, et, lorsqu’ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise: dans le premier cas, le village s’assemble et l’on prépare un festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils sont précédés d’un homme qui porte, au bout d’une longue perche, un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu’ils ont tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s’est passé: tous l’écoutent avec la plus grande attention, et ce récit est terminé par une danse sauvage.»
«Une troupe d’Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire la guerre à l’un des peuples qui habitent le long des rives de ce fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse rencontra ces Iroquois près d’une petite île qui a été nommée depuis, à cause de l’événement, l’lle-aux-Rencontres. Les deux peuples ne s’étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les Iroquois. — Nadouessi, répondirent les autres. — Où allez-vous?
repartirent les Iroquois. — À la chasse aux boeufs, dirent les Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? — Nous, nous allons à la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. — Eh bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n’allez pas plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d’un côté de l’île et donnèrent tête baissée l’un dans l’autre.»
Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque jour un goût prononcé pour l’indépendance; mais les Européens n’ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier pour la liberté que n’en témoignèrent ces sauvages.
«Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en aucune manière le terme de dépendance: ils ne peuvent même pas supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains qui ne relèvent d’autre maître que de Dieu seul, qu’ils nomment le Grand-Esprit.»
— En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu’il représentait leur prince légitime, leur orateur répondit: Ononthio (le Français) est mon père; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je l’ai bien voulu: ni l’un ni l’autre n’est mon maître; celui qui a fait le monde m’a donné la terre que j’occupe; je suis libre. J’ai du respect pour tous deux; mais nul n’a le droit de me commander.
(Charlevoix, vol. II, page 317.)
La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l’organe de leur orateur: Nous sommes nés libres; nous ne dépendons ni d’Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller où bon nous semble, mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu’il nous plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels.
(William Smith, page 170.)
Vivant au milieu d’un loisir aristocratique ou livré aux travaux mêlés de gloire qu’exigent la chasse et la guerre, le sauvage conçoit une idée superbe de lui-même; mais il ne montra jamais d’orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur cabane d’écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui firent dire qu’ils exigeaient qu’il vînt en faire lui-même la négociation dans leur pays.»
L’amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la nature sauvage; mais les Iroquois portèrent cette passion à des excès jusque-là inconnus dans l’histoire des hommes.
Presque toutes les nations indiennes de l’Amérique du Nord avaient l’habitude de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu’à des raffinements que l’imagination peut à peine concevoir.
En l’année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français s’étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans l’île de MontRéal, et s’y livrèrent à des cruautés effroyables: ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le fruit qu’elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire rôtir; ils inventèrent quantité d’autres supplices inouïs, et deux cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en moins d’une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix, page 404.)
Lorsqu’un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l’un des siens à la guerre, celle-ci, avant d’ordonner le supplice, commence par invoquer l’ombre de celui dont elle veut venger la mort: «Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être apaisée; je te prépare un festin: bois à longs traits de cette boisson qui va être versée pour toi! reçois le sacrifice que je te fais en immolant ce guerrier; il sera brûlé et mis dans la chaudière; on lui appliquera les haches ardentes, on lui enlèvera la chevelure, on boira dans son crâne; ne fais donc plus de plaintes, tu seras parfaitement satisfaite.» (Charlevoix, page 364.) En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les créatures, quelquefois elle est sujette à d’admirables retours qui semblent élever l’homme au-dessus de lui-même: ces mêmes Iroquois n’étaient pas moins extraordinaires par leur générosité, leur douceur, leur grandeur d’âme et leur courage, que par leurs fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage comme ses vices.
En 1787, un certain nombre d’Iroquois furent pris par les Français, qui les traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan, qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les captifs un homme qui avait été son hôte, offrit à ce dernier d’apporter des adoucissements à son sort; mais le sauvage répondit qu’il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux que ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et conserveront à jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu’on exerce sur nous.
En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu’on pût traiter avec eux. À peine les Indiens furent-ils arrivés au lieu du rendez-vous qu’on les chargea de fers, et on les envoya en France sur les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à quelle trahison on l’avait fait servir d’instrument, était resté parmi les Iroquois. À la première nouvelle que ceux-ci reçurent de ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et, après lui avoir exposé le fait avec toute l’énergie dont on est capable dans le premier mouvement d’une juste indignation, lorsqu’il s’attendait à éprouver les plus funestes effets de la fureur qu’il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-même, dit Charlevoix: «Toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter en ennemi; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te connaissons trop pour ne pas être persuadés que ton coeur n’a point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d’un crime dont nous te croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous, et dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d’avoir été l’instrument: il n’est pourtant pas à propos que tu restes ici; tout le monde ne t’y rendrait peut-être pas la même justice que nous; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre, elle ne verra plus en toi qu’un perfide qui a livré nos chefs à un rude et indigne esclavage, et elle n’écoutera que sa fureur, à laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.»
(Charlevoix, vol. II, page 345.)
Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un certain nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte: ceux-là n’ont pas moins à se louer de la générosité de leurs vainqueurs que les autres à se plaindre de leur barbarie.
«Dès qu’un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page 363, on le conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence à lui ôter ses liens; on fait ensuite chauffer de l’eau pour le laver ou panser ses plaies. On n’omet rien pour lui faire oublier les maux qu’il a soufferts: on lui donne à manger, on l’habille proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l’enfant de la maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c’est ainsi qu’on s’exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu’il remplace, et dont il acquiert dès lors tous les droits et contracte toutes les obligations.»
Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des scènes d’une inconcevable douceur; mélange inouï que le coeur de ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. «Avant d’immoler les prisonniers, dit ce même Charlevoix, volume V, page 364, on leur fait faire la meilleure chère qu’il est possible; on ne leur parle qu’avec amitié; on leur donne les noms de fils, de frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur mort apaiser les mânes; on leur abandonne même quelquefois des filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur reste à vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux derniers excès de la fureur.
Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et savent braver la douleur; mais les Iroquois poussèrent le mépris de la vie à un point, et apportèrent dans les tourments une tranquillité stoïque une sorte d’insouciance héroïque dont l’antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle. J’ai dit que les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d’horribles tourments; mais je renonce à peindre ceux qu’on leur faisait endurer à eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu’ils faisaient paraître au milieu des feux allumés pour les consumer.
Tous ceux qui ont parlé de ce peuple, Anglais ou Français, s’accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux à l’appui de leurs paroles.
«En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des Iroquois. Les sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir incendié leurs villages; on ne put s’emparer que d’un vieillard âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui n’avait pu fuir ou ne l’avait pas voulu; car il paraît qu’il attendait la mort avec la même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise de Rome par les Gaulois. On l’abandonna aux Indiens nos alliés.
Jamais peut-être un homme ne fut traité avec plus de barbarie et ne témoigna plus de fermeté et de grandeur. Ce fut sans doute un spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes acharnés autour d’un vieillard décrépit, auquel ils ne purent arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu’il vécut, de reprocher aux Indiens de s’être rendus les esclaves des Français, dont il affecta de parler avec le plus grand mépris. La seule plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion, quelqu’un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l’achever.
Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais eu plus de temps pour apprendre à mourir en homme.» William Smith raconte presque de la même manière le même événement, p. 201
Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu’en 1692, deux Iroquois ayant été pris par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par représailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables en ayant été instruites le firent savoir aux deux sauvages et firent jeter un couteau dans la prison. L’un des deux prisonniers se le plongea dans le sein et mourut aussitôt; quelques jeunes Hurons, étant venus chercher l’autre, le conduisirent près de la ville dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un grand amas de bois. Il courut à la mort avec plus d’indifférence, dit toujours Lahontan, témoin oculaire, que Socrate n’aurait fait s’il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa de chanter qu’il était guerrier, brave et intrépide; que le genre de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage, qu’il n’y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri; que son camarade avait été un poltron de s’être tué par la crainte des tourments; et qu’enfin s’il était brûlé, il avait la consolation d’avoir fait le même traitement à beaucoup de Français et de Hurons. Tout ce qu’il disait était vrai, poursuit Lahontan, surtout à l’égard de son courage, car je puis vous jurer avec toute vérité qu’il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire, pendant qu’il souffrait les plus terribles tourments qui durèrent l’espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.»
Ce n’est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient les Iroquois redoutables à leurs voisins; ils avaient d’autres causes encore de supériorité. De tous les Indiens qui habitaient l’Amérique du Nord, ces sauvages étaient ceux qui mettaient le plus de suite dans leurs desseins et le plus d’astuce dans leur politique. Nul autre peuple ne possédait au même degré l’esprit de conquête et l’éloquence guerrière. Tous les auteurs que j’ai déjà cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage: «Les Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l’éloquence et en font leur principale étude. Rien ne leur plaît tant que la méthode et ne les choque plus qu’un discours irrégulier, parce qu’on a de la peine à s’en ressouvenir. Ils s’énoncent en peu de mots et font un grand usage des métaphores.» «Je ne crois point, dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces barbares m’accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une élévation, un pathétique et une énergie qu’ils n’ont point… On rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des traces de cette éloquence naturelle et sauvage qui caractérisait leurs pères.» On trouve dans l’ouvrage de M. Schoolcraft, page 245, le récit suivant: «Lorsqu’en 1811 un conseil d’Indiens et d’Américains se tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash), Tecumseh, fameux chef indien, après avoir prononcé un discours plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun siège pour s’asseoir.
Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les États-
Unis, s’apercevant de cette circonstance, s’empressa de lui faire porter une chaise en l’invitant à s’asseoir. — Votre père, lui dit l’interprète, vous prie de prendre cette chaise. — Mon père!
répliqua le fier Indien; le soleil est mon père; ma mère, c’est la terre, et c’est sur son sein que je me reposerai. — En prononçant ces mots, il s’assit par terre à la manière des Indiens.»
Avec tous ces avantages, il ne faut pas s’étonner de la prépondérance qu’exercèrent longtemps les Iroquois sur toutes les peuplades qui les environnaient. Ils formaient une république toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre était le seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait chaque année, sur les champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans cesse parmi les prisonniers qu’elle faisait et qu’elle adoptait.
Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la fortune avait placées sur leurs frontières, les iroquois ne cessèrent, jusqu’à l’arrivée des Européens, de s’étendre en détruisant tout autour d’eux.
Je viens de peindre l’état politique et social dans lequel se trouvaient les tribus indiennes de l’Amérique du Nord, au moment où les Européens les découvrirent et pendant le demi-siècle qui suivit.
À l’époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui peuplaient le continent n’avait abandonné les habitudes de chasse, et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur étaient applicables. La civilisation n’avait fait chez aucune d’elles de très grands pas; les arts y étaient demeurés très imparfaits; la société y était toujours dans l’enfance: cependant elle existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les moeurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie rendait errants et désordonnés, et introduisaient une sorte d’état civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient aisément à vivre; tous jouissaient d’une espèce d’abondance sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J’ai montré qu’au sein de ces nations barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu’a présentés partout la race humaine. La plus complète égalité régnait parmi les Indiens. Leur état social était éminemment démocratique, c’est-à-dire qu’il se prêtait également au plus rude despotisme ou à l’entière liberté. Combiné dans le Sud avec une certaine mollesse de corps et d’esprit et une certaine ardeur d’imagination inhérentes au climat, il a donné naissance au gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans le Nord à l’activité, à l’énergie inquiète qu’engendre la vigueur des saisons, il a créé la confédération des républiques iroquoises.
Je ferme maintenant le livre de l’histoire; je laisse cent cinquante ans s’écouler; et, reportant mes regards vers ces mêmes sauvages dont tout à l’heure je peignais le portrait, je cherche à discerner les changements que leur a fait subir la marche du temps.
§ II. État actuel.
Beverley disait, en 1700, p. 315: «Les naturels de la Virginie s’éteignent, quoiqu’il y ait encore plusieurs bourgs qui portent leurs noms.»
Aujourd’hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont perdus jusqu’au dernier.
Les Français de la Louisiane ont entièrement détruit la grande nation des Natchez.
En 1831, traversant les cantons de l’État de New York qui avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens déguenillés qui, courant le long de la route, demandaient l’aumône aux voyageurs. Je voulus savoir à quelle race appartenaient ces sauvages; on me répondit que j’avais sous les yeux les derniers des Iroquois.
Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six-
Nations: on retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens maîtres du sol, mais eux-mêmes avaient disparu.
Il est facile d’indiquer en peu de mots les causes diverses auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations sauvages.
«Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux sauvages à faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette époque, ils estimaient les fourrures pour l’usage.» Beverley dit autre part, p. 230, qu’à l’époque où il écrivait (1700), les sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des étoffes d’Europe pour se couvrir pendant l’hiver. «Nous sommes déjà bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un rapport officiel, p. 23 (documents législatifs, no 117), du temps où les Indiens pouvaient pourvoir à leur nourriture et à leurs vêtements, sans recourir à l’industrie des hommes civilisés.»
Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s’accordent à dire que, dès le principe des colonies, il s’est fait un immense commerce, d’eau-de-vie avec les Indiens.
Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens d’exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons.
Avant l’arrivée des Européens, le sauvage se procure par lui-même tous les objets dont il a besoin; il n’estime la peau des bêtes que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit dans une sorte d’abondance, et s’y multiplie.
À partir de l’arrivée des blancs, l’Indien contracte des goûts nouveaux. Il apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes d’Europe. Les liqueurs fermentées lui offrent une source de jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa nature grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de chasse, les préjugés qui en sont la suite, l’empêchent d’apprendre en même temps à fabriquer ces objets précieux qui lui sont devenus nécessaires, il tombe dans la dépendance des Européens et devient leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en échange des biens qu’il convoite, il n’a rien à offrir que la peau des bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se nourrir, mais pour se procurer ces objets d’un luxe barbare. Le gibier s’épuise, bientôt on ne saurait plus l’atteindre qu’avec des armes à feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède plus difficile à trouver. «On ne peut plus s’emparer de l’ours, du chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu’avec des fusils.» Peu à peu les ressources du sauvage diminuent; ses besoins augmentent. Des misères inconnues à ses pères l’assiégent alors de toutes parts; pour s’y soustraire, il fuit ou meurt.
Comme il n’a jamais tenu au sol, qu’il n’a laissé dans le pays qu’il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace se perd en quelques années: à peine son nom lui survit-il; c’est comme s’il n’avait jamais été.
Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens s’obstinaient à conserver l’état social de chasseurs.
Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de l’Amérique du Nord, on n’en connaît jusqu’à présent qu’un très petit nombre qui aient essayé de plier leurs moeurs aux habitudes des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en même temps qu’ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le Sud des États-Unis; elles se trouvent placées entre les États de Géorgie, d’Alabama et de Mississipi. On évaluait en 1830 leur population à 75,000 individus. À l’époque de la guerre de l’indépendance, un certain nombre d’Anglo-Américains du Sud, ayant pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s’expatrier et chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens y acquirent bientôt une grande influence, s’y marièrent, et importèrent parmi ces sauvages nos idées et nos arts.
En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires indiennes à la chambre des représentants, peignait de cette manière, page 21, l’état dans lequel se trouvaient les Cherokees: «La population de ce qu’on nomme la nation des Cherokees à l’est du Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu près. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant à la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrés dans des familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amenés par les Européens, Le reste se compose d’une race mêlée, et d’Indiens dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l’intelligence et la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis.
«Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se montrent en tout semblables à leurs frères du désert; comme eux, ils ont un penchant invincible pour l’indolence, ainsi qu’eux ils sont imprévoyants et font voir la même passion désordonnée pour les liqueurs fortes.»
En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons de douter, lorsqu’on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race infortunée des indigènes; en admettant, dis-je, l’exactitude de ce tableau, on est amené à penser que, si cette civilisation imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par porter tous ses fruits.
J’ai dit plus haut, en parlant de l’état ancien, que, bien que les Indiens de l’Amérique du Nord eussent tous adopté le même état social et vécussent en chasseurs, la société politique n’avait pas pris chez tous la même forme. Au Sud, l’autorité publique s’était concentrée dans peu de mains; au Nord, le peuple entier participait au gouvernement: ces différences se font remarquer encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des nations du Sud obéissent à un seul chef ou à une oligarchie fort absolue; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les Cherokees et qui exercent cette autorité illimitée, étant civilisés et ayant intérêt à faire pénétrer la lumière dans le sein de la nation à la tête de laquelle ils se trouvent placés, il me paraît incontestable qu’ils y parviendraient tôt ou tard, si on leur laissait le loisir d’achever leur ouvrage; mais il n’en est point ainsi: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux Indiens sont situées dans les limites des États que j’ai cités plus haut; aujourd’hui ces États les réclament comme leur héritage; et l’Union favorise l’exécution de leur dessein en offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les transporter à ses frais dans une vaste contrée située sur la rive droite du Mississipi (Arkansas), où ils pourront vivre à l’abri de la tyrannie des blancs. La portion la plus civilisée des Indiens refuse de se prêter à ce dessein; mais la masse de la nation, qui a conservé une partie des habitudes errantes des peuples chasseurs, s’y résout sans peine; et, conduite de nouveau dans d’immenses déserts, loin du foyer de la civilisation, elle redevient aussi sauvage qu’elle l’était jadis. Ainsi le gouvernement américain détruit chaque jour ce que le gouvernement des Cherokees s’efforçait d’exécuter; et, tandis que ce dernier attire les sauvages vers la civilisation, l’autre les pousse vers la barbarie. Le résultat de cette lutte n’est pas douteux: il est facile de prévoir qu’à une époque très rapprochée ces Indiens, transportés sur la rive droite du Mississipi, auront quitté la charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du chasseur.
Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees sont les seules qui aient manifesté quelque propension à embrasser la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conservé avec une étrange ténacité les habitudes de leurs aïeux, et, sans avoir leur esprit et leurs ressources s’obstinent encore à vivre comme eux.
Si l’on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui habitent de nos jours l’Amérique du Nord, on découvre donc sans peine que tous ont conservé l’état social qu’ils avaient il y a deux cents ans. Comme leurs pères, ils tirent presque toute leur subsistance de la chasse; ils mènent à peu de chose près le genre de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau; cependant d’immenses changements se sont opérés parmi eux. Quels sont ces changements? quelle en est la cause?
J’ai dit que les Indiens n’avaient point de lois, qu’ils n’étaient gouvernés que par les traditions, les coutumes, les sentiments, les moeurs; plus toutes ces choses étaient stables et réglées, plus la société était forte et tranquille.
C’est en changeant les opinions, en altérant les coutumes et en modifiant les moeurs, que les Européens ont produit la révolution dont je parle.
L’approche des Européens a exercé sur les Indiens une influence directe et une autre indirecte, toutes les deux également funestes.
L’Indien, malgré son orgueil, sent au fond de âme que la race blanche a acquis sur la sienne une prépondérance incontestable, et l’exemple des Européens, qu’il méprise, obtient cependant un grand pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite: or, le malheur a voulu que les seuls Européens avec lesquels les sauvages entraient habituellement en contact fussent précisément les plus dépravés d’entre les blancs.
J’ai dit qu’il se faisait avec les indigènes un grand commerce de fourrures. Les Européens qui servent de courtiers à ce commerce sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumières et sans ressources, qui trouvent dans la liberté désordonnée des bois la compensation des travaux pénibles auxquels ils se vouent. Ces étrangers ne font connaître à l’indigène de l’Amérique que les vices de l’Europe; et ce qu’il y a de plus déplorable encore, ils le mettent en contact avec ceux des vices de l’Europe qui, ayant le plus d’analogie avec les siens, peuvent le plus aisément se combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la dépravation polie de nos hautes classes; l’Indien ne la comprendrait pas, et elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes civilisés plus violents, plus ennemis de la loi, plus impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-même. Cependant ces sauvages d’Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il se fait alors dans la conscience de l’Indien un trouble incroyable; il ne sait si les vices qu’il ne comprend que trop bien, et qu’il méprise, ne sont pas les causes premières de cette supériorité qu’il admire, et s’ils ne la produisent pas, du moins ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l’acquérir.
Quelque pernicieuse qu’ait été cette action directe des blancs sur le sort des sauvages, leur action indirecte a été plus funeste encore.
J’ai dit comment l’approche des Européens a rendu les Indiens plus misérables qu’ils n’étaient avant cette époque, en diminuant leurs ressources, avait accru leurs besoins; mais je n’ai pu donner une idée de l’étendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortunés sont en proie.
«Parmi les Indiens du nord-ouest particulièrement, disent MM.
Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n’y a qu’un travail excessif qui puisse fournir à l’Indien de quoi nourrir et vêtir sa famille. Des jours entiers sont employés sans succès à la chasse; et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir de racines, d’écorces, ou périr. Beaucoup de ces Indiens meurent chaque hiver de faim.» [153]
Mais ce sont les Mémoires de Tanner [154] qu’il faut lire, si l’on veut se former une idée des horribles misères auxquelles sont exposés ces sauvages.
Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie; chaque hiver quelques-uns d’entre eux succombent. «Le temps était excessivement froid, dit-il en un endroit, page 227, et nos souffrances s’en accrurent. Une jeune femme mourut d’abord de faim; bientôt après son frère fut saisi du délire qui précède ce genre de mort et succomba.
«Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d’un Ojibbeway, partagea le sort réservé à un si grand nombre de ses compatriotes, il mourut de faim.»
Ce même Tanner nous apprend, page 288, qu’on enseigne,dès leur âge le plus tendre, aux jeunes garçons et aux jeunes filles, à supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en intéressant leur amour-propre à s’y essayer. «Pouvoir supporter un long jeûne, dit-il, est une distinction fort enviée.» La religion elle-même consacre le jeûne; c’est dans les rêves d’un homme à jeun que se rencontre l’avenir. De tels usages, de semblables opinions, de pareilles moeurs, parlent d’elles-mêmes et me dispensent d’ajouter rien de plus.
C’est dans ces affreuses misères qu’il faut chercher la cause presque unique des révolutions morales et politiques qui se sont opérées parmi les indigènes de l’Amérique du Nord. C’est en rendant l’Indien mille fois, plus malheureux que ses pères que les Européens l’ont fait autre qu’il n’était.
J’ai montré que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le font les cultivateurs, l’amour de la patrie n’était point cependant inconnu à ces peuples barbares; mais seulement ils le dirigeaient sur moins d’objets. Ce sentiment leur étant plus nécessaire encore qu’aux autres hommes, produisait chez eux, comme partout ailleurs, d’admirables effets.
Les habitudes de chasse tendent à isoler l’individu de ses semblables, à réduire la société à la famille, et, en arrêtant les communications des hommes, à détruire la civilisation dans son germe. L’attachement que les Indiens portaient à leurs tribus tendait au contraire à rapprocher un grand nombre d’entre eux les uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu de lumières que leur genre de vie leur laissait acquérir. Cet instinct de la patrie ne tendait pas moins à développer le coeur de ces sauvages que leur intelligence; il substituait une sorte d’égoïsme plus large et plus noble à l’égoïsme étroit que l’intérêt privé fait naître. Nous avons vu de quelles sublimes vertus il a quelquefois été la source. Les Indiens ainsi réunis exerçaient d’ailleurs les uns sur les autres le contrôle de l’opinion publique; contrôle toujours salutaire, même au sein d’une société ignorante et corrompue; car la majorité des hommes, quels que soient ses éléments, a toujours le goût de ce qui est honnête et juste.
Aujourd’hui l’esprit national n’existe pour ainsi dire plus parmi les indigènes de l’Amérique; à peine si l’on en rencontre quelques faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris aujourd’hui dans les limites des établissements européens, les uns sont morts de faim et de misère, les autres ont reculé et se sont dispersés au loin, toujours suivis par la civilisation qui les presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d’un peuple autrefois puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts; réduits à l’individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs envers leurs semblables dont ils n’attendent aucun secours; d’autres se sont incorporés aux nations qu’ils ont trouvées sur leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mêmes, que le contact des Européens n’a pas encore détruites ou forcées à fuir, le lien social est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui les composent à s’écarter les uns des autres pour trouver plus facilement le moyen de soutenir leur vie; le besoin a affaibli dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les autres sentiments, a besoin, pour se produire d’une manière durable, de se combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment ces infortunés pourraient-ils s’occuper des intérêts généraux de leur pays? Que devient l’orgueil national chez un misérable qui périt dans les angoisses de la pauvreté? [155]
La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l’amour de la patrie, a altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments, modifié toutes les opinions.
Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a deux siècles rendaient aux morts, de quelle vénération superstitieuse ils environnaient leur cendre; il n’y a rien qui introduise plus de moralité parmi les hommes et prépare mieux à la civilisation que le respect des morts: le souvenir de ceux qui ne sont plus ne manque jamais d’exercer une grande et utile influence sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aïeux forment comme une génération d’hommes plus parfaits, plus grands que celle qui nous environne, et en présence de laquelle on est en quelque sorte obligé de mieux vivre. Il n’y a qu’au sein d’une société fixe et paisible que peut régner le respect pour les restes des morts. Les Indiens de nos jours y sont devenus presque étrangers; beaucoup d’entre eux ont été contraints de fuir le pays qui contenait les os de leurs aïeux et de changer les coutumes que ces derniers leur avaient léguées. Concentrés dans la nécessité du présent et les craintes de l’avenir, le passé et ses souvenirs ont perdu sur eux toute leur puissance. La même cause agit sur les peuplades qui n’ont pas encore quitté leur pays. L’Indien n’a d’ordinaire pour témoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt seul, il succombe loin du village, au milieu des déserts où il lui a fallu s’enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette à la hâte quelque peu de terre sur sa dépouille, et chacun s’éloigne sans perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie toujours précaire.
On a pu voir, dans les citations que j’ai faites précédemment de John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les étrangers, avec quelle charité ils se secouraient les uns les autres.
Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace de nos jours: il est rare qu’un Indien ferme l’entrée de sa hutte à celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles ressources avec un plus misérable que lui. Tanner raconte, page 45, qu’étant près de périr de besoin, lui et sa famille, il rencontra un Indien qu’il ne connaissait pas et qui appartenait à une race étrangère. Celui-ci reçut Tanner dans sa cabane et lui fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute Tanner, la coutume des Indiens qui vivent éloignés des blancs.
Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef, tous les Indiens s’offrirent à aller à la chasse afin de pourvoir à ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu’étant parvenu à une très grande distance des Européens, il fit un dépôt de ses fourrures et le laissa dans un lieu où il comptait revenir. «Si les Indiens qui vivent dans cette région éloignée, dit-il, avaient vu ce dépôt, ils ne s’en seraient pas emparés; les peaux n’ont pas encore assez de prix à leurs yeux. Pour qu’ils se rendent coupables d’un larcin.» (V. p. 65 et 89.) Cependant il n’en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent, dans les déserts de l’Amérique comme dans nos pays civilisés, un accueil inhospitalier que jadis on n’aurait pas eu à y craindre.
Les vols s’y multiplient; l’excès des besoins enlève peu à peu aux indigènes jusqu’à ces simples et sauvages vertus qui découlaient naturellement de leur état social.
La religion forme le plus grand lien social qu’aient encore découvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conservé, sur l’existence de Dieu et sur l’immortalité de l’âme, quelques-unes des notions qu’avaient leurs pères; mais ces notions deviennent de plus en plus confuses [156]. Ceci s’explique sans peine; chez tous les peuples, mais particulièrement chez les peuples incivilisés, le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus durable de la religion.
Les Indiens qui vivaient il y a deux siècles avaient des temples, des autels, des cérémonies, un corps de prêtres. Les sauvages de nos jours n’ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des monuments, ni de créer des institutions permanentes; ils ne vivent pas assez longtemps dans le même lieu, ni en assez grand nombre, pour adopter le retour périodique de certaines cérémonies, ni faire le choix de certaines prières. L’homme, d’ailleurs, pour s’occuper des choses de l’autre monde, a besoin de jouir dans celui-ci d’une certaine tranquillité de corps et d’esprit; or, de nos jours cette tranquillité de corps et d’esprit manque absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne l’étaient leurs pères.