Marion des neiges

Jean Martet · Chapitre 19 sur 69

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Marion des neiges

Chapitre XIX

Le père du pauvre enfant revint un peu avant minuit. Il ne posa aucune question. Il resta seulement un long moment à regarder le cadavre de son fils, s’approcha du lit, posa sa main sur le front du mort,—sa poitrine se gonfla d’un énorme soupir, comme si toute la machine allait se briser en sanglots,—et ce fut tout: pas un pli de son visage ne broncha.

Il revint vers le milieu de la pièce, enleva son cache-nez, son pardessus, les plaça calmement sur le dossier d’une chaise, et, se tournant vers moi:

—Vous pouvez aller vous coucher, cher monsieur, dit-il. Je le veillerai.

Je m’étais levé, et j’allais m’en aller, j’avais déjà la main au bouton de la porte, quand quelque chose éclata en moi, qui était de la rage et du désespoir:

—Ah! dis-je, quels crimes on peut commettre avec les meilleurs sentiments du monde!

Il me regarda surpris:

—Que voulez-vous dire?

—Pourquoi avez-vous donné à cet enfant le dégoût de la vie? Pourquoi ne l’avez-vous pas laissé vivre? Pour qui donc prenez-vous Dieu? Pour un monstre avide de sang?

Il hocha la tête comme s’il venait d’assister à l’accès de colère d’un gamin:

—Allez… Allez, me dit-il. Vous êtes fatigué.

—A quoi avez-vous sacrifié le malheureux qui est couché là? m’écriai-je. Il pouvait vivre, fonder une famille, se rendre utile,—et être heureux, en somme!

—Il n’y a de bonheur, dit-il, qu’en Dieu.

—Mais est-ce que Dieu n’est pas aussi bien ici que dans l’au-delà. N’est-il pas plus sûrement ici?

—Lui, dit le vieillard, s’il était sûr de quelque chose, ce n’était pas de ce monde: c’était de l’autre.

Je m’en fus…

Zarnitsky m’attendait en essuyant ses verres et ses assiettes.

—Mort? me demanda-t-il.

—Oui, mort! répondis-je. Tué par des fous!

—Mais, fit Zarnitsky, est-ce qu’il n’y a pas que des fous?

Minuit sonnait. Je montai dans ma chambre et me mis au lit.