Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Madame de (Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes) Rémusat · Chapitre 4 sur 4 · partie 2/3

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Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Arrestation de Georges Cadoudal.—Mission de M. de…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Et pourtant, en regardant les choses d’un peu plus haut, les conséquences de cette action ont été plus étendues qu’il ne l’a cru.

Sans doute il a réussi à amortir la vivacité de certaines opinions, parce qu’une foule de gens renoncent à sentir là où il n’y a plus à espérer; mais, comme disait M. de Rémusat, il fallait qu’à la suite de l’odieux que son crime répandit sur lui, il nous détournât de ce souvenir par une suite de faits extraordinaires qui imposèrent silence à tous les souvenirs, et surtout il contracta avec nous l’obligation d’un succès constant; car le succès seul pouvait le justifier. Et, si nous voulons regarder dans quelle route tortueuse et difficile il fut forcé de se jeter depuis lors, nous conclurons qu’une noble et pure politique, qui a pour base la prospérité de l’humanité et l’exercice de ses droits, est encore, est toujours la voie la plus commode à suivre pour un souverain.

Bonaparte a réussi, par la mort du duc d’Enghien, à compromettre, nous d’abord, plus tard la noblesse française, enfin la nation entière et toute l’Europe. On s’est lié à son sort, il est vrai, c’était un grand point pour lui; mais, en nous flétrissant il perdait ses droits au dévouement qu’il eût réclamé en vain dans ses malheurs. Comment eût-il pu compter sur un lien forgé, il faut en convenir, aux dépens des plus nobles sentiments de l’âme? Hélas! j’en juge par moi-même. À dater de cette époque, j’ai commencé à rougir à mes propres yeux de la chaîne que je portais, et ce sentiment secret, que j’étouffais plus ou moins bien par intervalles, plus tard m’est devenu commun avec le monde entier.

À son retour à Paris, le premier consul fut frappé d’abord de l’effet qu’il avait produit; il s’aperçut que les sentiments vont un peu moins vite que les opinions, et que les visages avaient changé d’expression en sa présence. Fatigué d’un souvenir qu’il aurait voulu rendre ancien dès les premiers jours, il pensa que le plus court moyen était d’user promptement les impressions, et il se détermina à paraître en public, quoiqu’un certain nombre de gens lui conseillassent d’attendre un peu.

«Mais, répondit-il, il faut à tout prix vieillir cet événement, et il demeurera nouveau tant qu’il restera quelque chose à éprouver. En ne changeant rien à nos habitudes, je forcerai le public à diminuer l’importance des circonstances.» Il fut donc résolu qu’il irait à l’Opéra. Ce jour-là j’accompagnais madame Bonaparte. Sa voiture suivait immédiatement celle de son époux. Ordinairement il avait coutume de ne point attendre qu’elle fût arrivée pour franchir rapidement les escaliers et se montrer dans sa loge; mais, cette fois, il s’arrêta dans un petit salon qui la précédait et donna à madame Bonaparte le temps de le rejoindre. Elle était fort tremblante, et lui très pâle; il nous regardait tous et semblait interroger nos regards pour savoir comment nous pensions qu’il serait reçu. Il s’avança enfin de l’air de quelqu’un qui marche au feu d’une batterie. On l’accueillit comme de coutume, soit que sa vue produisît son effet accoutumé, car la multitude ne change point en un moment ses habitudes, soit que la police eût pris d’avance quelques précautions. Je craignais fort qu’il ne fût pas applaudi, et lorsque je vis qu’il l’était, j’éprouvai cependant un serrement de coeur.

Il ne demeura que peu de jours à Paris; il alla s’établir à Saint-Cloud, et je crois bien que, dès ce moment, il détermina l’exécution de ses projets de royauté. Il sentit la nécessité d’imposer à l’Europe une puissance qui ne pouvait plus être contestée, et dans le moment où, par des actes qui ne lui paraissaient que vigoureux, il venait de rompre avec tous les partis, il pensa qu’il lui serait facile de montrer à découvert le but vers lequel il avait marché avec plus ou moins de précautions. Il commença par obtenir du Corps législatif assemblé une levée de soixante mille hommes, non qu’on en eût besoin pour la guerre avec l’Angleterre, qui ne pouvait se faire que sur mer, mais parce qu’il fallait se donner une attitude imposante à l’instant où on allait frapper l’Europe par un incident tout nouveau. Le code civil venait d’être terminé, c’était une oeuvre importante qui méritait, disait-on, l’approbation générale. Les tribunes des trois corps de l’État retentirent à cette occasion de l’éloge de Bonaparte. M. Marcorelle, député du Corps législatif, fit une motion, le 24 mars, trois jours après la mort du duc d’Enghien, qui fut accueillie avec acclamations.

Il proposa que le buste du premier consul décorât la salle des séances.

«Qu’un acte éclatant de notre amour, dit-il, annonce à l’Europe que celui qu’ont menacé les poignards de quelques vils assassins est l’objet de notre affection et de notre admiration!» De nombreux applaudissements répondirent à ces paroles.

Peu de jours après, Fourcroy, conseiller d’État, vint porter la parole au nom du gouvernement pour clore la session. Il parla des princes de la maison de Bourbon en les appelant: «Les membres de cette famille dénaturée qui aurait voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir régner sur elle.» Et il ajouta qu’il fallait les menacer de mort, s’ils voulaient souiller de leur présence le sol de la patrie.

Cependant l’instruction du grand procès se continuait avec soin; chaque jour on arrêtait, soit en Bretagne, soit à Paris, des chouans qui se rattachaient à cette conspiration, et l’on avait déjà interrogé plusieurs fois Georges, Pichegru et Moreau. Les deux premiers, disait-on, répondaient avec fermeté. Le dernier paraissait abattu; il ne sortait rien de net de ces interrogatoires.

Un matin, on trouva le général Pichegru étranglé dans sa prison. Cet événement fit un grand bruit. On ne manqua pas de l’attribuer au désir de se défaire d’un ennemi redoutable. La détermination de son caractère, disait-on, l’aurait porté, au moment où la procédure fût devenue publique, à des paroles animées qui auraient produit un effet fâcheux.

Il eût peut-être excité un parti en sa faveur; il eût déchargé Moreau, dont il était déjà si difficile de prouver juridiquement la culpabilité.

Voilà quels motifs on donnait à cet assassinat. D’un autre côté, les partisans de Bonaparte disaient: «Personne ne doute que Pichegru ne soit venu à Paris pour y exciter un soulèvement; lui-même ne le nie pas, ses aveux auraient convaincu les incrédules; son absence, lors des interrogatoires, nuira à la clarté qu’il serait désirable de répandre sur tout ce procès.»

Une fois, plusieurs années après, je demandais à M. de Talleyrand ce qu’il pensait de la mort de Pichegru: «Qu’elle est arrivée, me dit-il, bien subitement et bien à point.» Mais, à cette époque, M. de Talleyrand était brouillé avec Bonaparte et il ne négligeait aucune occasion de lancer sur lui toute espèce d’accusation. Je suis donc bien loin de rien affirmer par rapport à cet événement. On n’en parla point à Saint-Cloud, et chacun s’abstint de l’ombre d’une réflexion.

Ce fut à peu près dans le même temps que Lucien Bonaparte quitta la France et se brouilla sans retour avec son frère. Son mariage avec madame Jouberthon, mariage que Bonaparte n’avait pu rompre, les avait séparés. Ils ne se voyaient que rarement. Le consul, occupé de ses grands projets, fit une dernière tentative; mais Lucien demeura inébranlable. On lui étala en vain l’élévation prochaine de la famille, on lui parla d’un mariage avec la reine d’Étrurie[49]; l’amour fut le plus fort, et il refusa tout. Il s’ensuivit une scène violente, une rupture complète, et l’exil de Lucien du sol français.

Dans cette occasion, je me trouvai à portée de voir le premier consul livré à l’une de ces émotions rares dont j’ai parlé plus haut, où il paraissait vraiment attendri.

[Note 49: La Toscane avait été, après le traité de Lunéville (1801), érigée en royaume d’Étrurie, et donnée au fils du duc de Parme. Le roi étant mort en 1803, sa veuve, Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d’Espagne, lui succéda jusqu’en 1807, époque où ce petit royaume fut incorporé à l’Empire, pour en être distrait en 1809 en faveur de madame Bacciochi, qui prit le titre de grande duchesse de Toscane.

(P. R.)]

C’était à Saint-Cloud, vers la fin d’une soirée. Madame Bonaparte, seule avec M. de Rémusat et moi, attendait avec inquiétude l’issue de cette dernière conférence entre les deux frères. Elle n’aimait pas Lucien, mais elle eût désiré qu’il ne se passât rien d’éclatant dans la famille.

Vers minuit, Bonaparte entra dans le salon; son air était abattu, il se laissa tomber sur un fauteuil, et s’écria d’un ton fort pénétré: «C’en est donc fait! Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser de ma présence.» Madame Bonaparte lui faisant quelques représentations: «Tu es une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui,» et se levant en même temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement la tête sur son épaule, et tout en parlant, conservant la main appuyée sur cette tête dont l’élégante coiffure contrastait avec le visage terne et triste dont elle était rapprochée, il nous conta que Lucien avait résisté à toutes ses sollicitations, qu’il avait en vain fait parler les menaces et l’amitié. «Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver dans sa famille une pareille résistance à de si grands intérêts. Il faudra donc que je m’isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh bien! je me suffirai à moi-même, et toi, Joséphine, tu me consoleras de tout.»

J’ai conservé un souvenir assez doux de cette scène. Bonaparte avait les larmes aux yeux en parlant, et j’étais tentée de le remercier lorsque je le trouvais susceptible d’une émotion un peu pareille à celle des autres hommes. Bien peu de temps après, son frère Louis lui fit éprouver une autre contrariété qui eut peut-être une grande influence sur le sort de madame Bonaparte.

Le consul, déterminé à monter sur le trône de France, et à fixer l’hérédité, abordait déjà quelquefois la question du divorce. Cependant, soit qu’il eût encore un trop grand attachement pour sa femme, soit que ses relations présentes avec l’Europe ne permissent point d’espérer une de ces alliances qui auraient fortifié sa politique, il parut pencher alors à ne point rompre son mariage, et à adopter le petit Napoléon, qui se trouvait en même temps son neveu et son petit-fils.

Sitôt qu’il eut laissé entrevoir ce projet, sa famille éprouva une extrême inquiétude. Joseph Bonaparte osa lui représenter qu’il n’avait pas mérité d’être dépossédé des droits qu’il allait acquérir, comme frère aîné, à la couronne, et il les soutint comme s’ils étaient réellement avérés depuis longtemps. Bonaparte, que la contradiction irritait toujours, s’emporta, et ne parut que plus décidé dans son plan; il le confia à sa femme, qu’il combla de joie, et qui m’en parlait en envisageant son exécution comme le terme de ses inquiétudes. Madame Louis s’y soumit sans montrer aucune satisfaction; elle n’avait pas la moindre ambition, et même elle ne pouvait se défendre de craindre que cette élévation n’attirât quelque danger sur la tête de son enfant. Un jour, le consul, entouré de sa famille, tenant le jeune Napoléon sur ses genoux, tout en jouant avec lui et le caressant, lui adressait ces paroles: «Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d’être roi un jour?—Et Achille[50]? dit aussitôt Murat qui se trouvait présent.—Ah!

Achille, répondit Bonaparte, Achille sera un bon soldat.» Cette réponse blessa profondément madame Murat; mais Bonaparte, ne faisant pas semblant de s’en apercevoir, et piqué intérieurement de l’opposition de ses frères qu’il croyait, avec raison, excitée surtout par elle, Bonaparte, continuant d’adresser la parole à son petit-fils: «En tout cas, dit-il encore, je te conseille, mon pauvre enfant, si tu veux vivre, de ne point accepter les repas que t’offriront tes cousins.»

[Note 50: Achille était fils aîné de Murat.]

On conçoit quelle violente aigreur devaient inspirer de semblables discours. Louis Bonaparte fut dès lors environné de sa famille; on lui rappelait adroitement les bruits qui avaient couru sur la naissance de son fils; on lui représenta qu’il ne devait point sacrifier les intérêts des siens à celui d’un enfant qui d’ailleurs appartenait à moitié aux Beauharnais, et, comme Louis Bonaparte n’était pas si peu capable d’ambition qu’on l’a voulu croire depuis, il alla, ainsi que Joseph, demander au premier consul raison du sacrifice de ses droits qu’on voulait lui imposer: «Pourquoi, disait-il, faut-il donc que je cède à mon fils ma part de votre succession? Par où ai-je mérité d’être déshérité? Quelle sera mon attitude, lorsque cet enfant, devenu le vôtre, se trouvera dans une dignité très supérieure à la mienne, indépendant de moi, marchant immédiatement après vous, ne me regardant qu’avec inquiétude ou peut-être même avec mépris? Non, je n’y consentirai jamais, et plutôt que de renoncer à la royauté qui va entrer dans votre héritage, plutôt que de consentir à courber la tête devant mon fils, je quitterai la France, j’emmènerai Napoléon, et nous verrons si tout publiquement vous oserez ravir un enfant à son père!»

Il fut impossible au premier consul, malgré tout son pouvoir, de vaincre cette résistance; il s’emporta inutilement, il lui fallut céder de peur d’un éclat fâcheux et presque ridicule, car c’eût été ridicule sans doute de voir toute cette famille se disputer d’avance une couronne que la France n’avait point encore précisément donnée. On étouffa tout ce bruit, et Bonaparte fut obligé de rédiger son hérédité, et la possibilité de l’adoption qu’il se réserva, dans les termes qu’on trouve dans le décret relatif à l’élévation du consul à l’Empire.

Ces discussions animèrent, comme on peut le croire, la haine qui existait déjà entre les Bonapartes et les Beauharnais. Les premiers les envisagèrent comme la suite d’une intrigue de madame Bonaparte. Louis se montra encore plus sévère que par le passé dans la défense qu’il renouvela à sa femme d’avoir aucune relation intime avec sa mère: «Si vous suivez ses intérêts aux dépens des miens, lui disait-il durement, je vous déclare que je saurai vous en faire repentir; je vous séparerai de vos fils, je vous claquemurerai dans quelque retraite éloignée dont aucune puissance humaine ne pourra vous tirer, et vous payerez du malheur de votre vie entière votre condescendance pour votre propre famille. Et surtout, gardez qu’aucune de mes menaces parvienne aux oreilles de mon frère! Sa puissance ne vous défendrait pas de mon courroux.»

Madame Louis pliait la tête comme une victime devant une pareille violence. Elle était grosse à cette époque; le chagrin et l’inquiétude altérèrent sa santé, qui dès lors ne se remit plus. On vit disparaître sa fraîcheur, qui était le seul agrément de son visage. Elle avait une gaieté naturelle qui s’effaça pour toujours. Silencieuse, craintive, elle se gardait de confier ses peines à sa mère dont elle craignait l’indiscrétion et la vivacité. Elle ne voulait pas non plus irriter le premier consul. Celui-ci lui savait gré de sa réserve, car il connaissait son frère, et devinait les souffrances qu’elle avait à supporter. Il ne laissa, depuis ce temps, échapper aucune occasion de témoigner l’intérêt, et je dirai plus, une sorte de respect que la douce et sage conduite de sa belle-fille lui inspira. Ce que je dis là ne ressemble guère à l’opinion qui s’est malheureusement établie sur cette femme infortunée; mais ses vindicatives belles-soeurs n’ont jamais cessé de la flétrir par les plus odieuses calomnies, et, comme elle portait le nom de Bonaparte, le public, se vengeant peu à peu de la haine qu’inspirait le despotisme impérial par une sorte de mépris partiel répandu sur tout ce qui faisait partie de la famille, accueillit volontiers tous les bruits qui furent habilement lancés contre madame Louis. Son époux, irrité de plus en plus par les chagrins qu’il lui causait, s’avouant qu’il ne pouvait être aimé après la tyrannie qu’il exerçait, jaloux par orgueil, défiant par caractère, aigri par les habitudes d’une mauvaise santé, personnel à l’excès, fit peser sur elle toutes les sévérités du despotisme conjugal. Elle était environnée d’espions, toutes ses lettres ne lui arrivaient qu’ouvertes; ses tête-à-tête, même avec des femmes, inspiraient de l’ombrage, et quand elle se plaignait de cette rigueur insultante: «Vous ne pouvez pas m’aimer, lui disait-il, vous êtes femme, par conséquent un être tout formé de ruse et de malice. Vous êtes la fille d’une mère sans morale: vous tenez à une famille que je déteste; que de motifs pour moi de veiller sur toutes vos actions!»

Madame Louis, de qui j’ai tenu ces détails bien longtemps après, n’avait de consolation que dans l’amitié de son frère dont les Bonapartes, quelque jaloux qu’ils fussent, ne pouvaient attaquer la conduite.

Eugène, simple, franc, gai et ouvert dans toutes ses manières, ne montrant aucune ambition, se tenant à l’écart de toutes les intrigues, faisant son devoir où on le plaçait, désarmait la calomnie qui ne pouvait parvenir à l’atteindre, et demeurait étranger à tout ce qui se passait dans l’intérieur de ce palais. Sa soeur l’aimait passionnément, et ne confiait qu’à lui ses chagrins dans les courts moments où la jalouse surveillance de Louis leur permettait d’être ensemble.

Cependant, le premier consul ayant fait apparemment des plaintes à l’électeur de Bavière de la correspondance que M. Drake entretenait en France, et cet Anglais ayant conçu quelques inquiétudes pour sa sûreté, ainsi que sir Spencer Smith envoyé d’Angleterre près de la cour de Wurtemberg, ils disparurent tout d’un coup. Lord Morpoth, dans la chambre des communes, demanda aux ministres raison de la conduite de Drake. Le chancelier de l’échiquier répondit qu’il n’avait été donné à cet envoyé aucun pouvoir du gouvernement pour une telle machination, et qu’il s’expliquerait davantage, quand l’ambassadeur aurait répondu aux informations qu’on lui avait demandées.

À cette époque, le premier consul avait de longues conférences avec M.

de Talleyrand. Celui-ci, dont toutes les opinions sont essentiellement monarchiques, pressait le consul de remplacer son titre par celui de roi. Il m’a avoué depuis que le titre d’empereur l’avait dès lors effrayé; il y voyait un vague et une étendue qui étaient précisément ce qui flattait l’imagination de Bonaparte. «Mais, disait encore M. de Talleyrand, il y avait là une combinaison de république romaine et de Charlemagne qui lui tournait la tête. Un jour, je voulus me donner le plaisir de mystifier Berthier, je le pris à part: «Vous savez, lui dis-je, quel grand projet nous occupe; allez-vous-en presser le premier consul de prendre le titre de roi; vous lui ferez plaisir.» Aussitôt Berthier, charmé d’avoir une occasion de parler à Bonaparte sur un sujet agréable, s’avance près de lui à l’autre bout de la pièce où nous étions tous; je m’éloignai un peu, parce que je prévoyais l’orage. Berthier commence son petit compliment; mais, au mot de roi, les yeux de Bonaparte s’allument, il met le poing sous le menton de Berthier, le pousse devant lui jusqu’à la muraille: «Imbécile, dit-il, qui vous a conseillé de venir ainsi m’échauffer la bile? Une autre fois ne vous chargez plus de pareilles commissions.» Le pauvre Berthier me regarda tout confus qu’il était, et fut assez longtemps sans me pardonner cette mauvaise plaisanterie.»

Enfin, le 30 avril 1804, le tribun Curée, à qui sans doute on avait fait la leçon, et dont la bonne volonté fut payée plus tard par une place de sénateur, fit ce qu’on appelait alors une motion d’ordre au Tribunat, pour demander que le gouvernement de la république fût confié à un empereur, et que l’Empire fût héréditaire dans la famille de Napoléon Bonaparte. Son discours parut habilement fait; il regardait l’hérédité, disait-il, comme une garantie contre les machinations de l’extérieur, et au fait, le titre d’empereur ne signifiait que consul victorieux.

Presque tous les tribuns s’inscrivirent pour parler. On nomma une commission de treize membres. Carnot seul eut le courage de s’opposer hautement à cette proposition. Il déclara que, par la même raison qu’il avait voté contre le consulat à vie, il voterait contre l’Empire, sans aucune animosité personnelle, et bien déterminé à obéir à l’empereur, s’il était élu. Il fit un grand éloge du gouvernement d’Amérique, et ajouta que Bonaparte aurait pu l’adopter lors du traité d’Amiens; que les abus du despotisme avaient des suites plus dangereuses pour les nations que ceux de la liberté, et qu’avant d’aplanir la route à ce despotisme d’autant plus dangereux qu’il était appuyé sur des succès militaires, il eût fallu créer les institutions qui devaient le réprimer. Nonobstant l’opposition de Carnot, le projet de voeu fut mis aux voix et adopté.

Le 4 mai, une députation du Tribunat porta ce projet au Sénat déjà tout préparé. Le vice-président, François de Neufchâteau, répondit que le Sénat avait prévenu ce vote, et qu’il le prendrait en considération.

Dans la même séance, on décida qu’on porterait le projet de voeu et la réponse du vice-président au premier consul.

Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui demander, sans autre explication, un dernier acte qui assurât le repos des destinées à venir de la France. On peut voir dans le Moniteur sa réponse à cette adresse: «Je vous invite, dit-il, à me faire connaître votre pensée tout entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14

juillet prochain: «Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la liberté, l’égalité et la gloire, sont à l’abri de toutes les tempêtes.»

En réponse, l’unanimité du Sénat vota pour le gouvernement impérial, «dont, disait-il, il est important pour l’intérêt du peuple français que Napoléon Bonaparte soit chargé».

Dès le 8 mai, les adresses des villes arrivèrent à Saint-Cloud. Ce fut celle de Lyon qui parut la première; un peu plus tard, celles de Paris et des autres villes. Vint en même temps le voeu de l’armée: Klein d’abord[51], et puis l’armée du camp de Montreuil, sous les ordres du général Ney[52]. Les autres corps de l’armée suivirent promptement cet exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps législatif, dans ce moment séparé, et ceux de ses membres qui se trouvaient à Paris se réunirent pour voter comme le Sénat.

[Note 51: Le général Klein épousa, depuis, la fille de la comtesse d’Arberg, dame du palais. Il fut nommé sénateur et conservé pair de France par le roi.]

[Note 52: Depuis le maréchal Ney.]

On pense bien que de pareils événements mettaient l’intérieur du château de Saint-Cloud dans de vives agitations. J’ai déjà dit quel mécompte le refus de Louis Bonaparte avait fait éprouver à sa belle-mère. Cependant elle conservait l’espérance que le premier consul viendrait à bout, s’il demeurait dans la même volonté, de vaincre la résistance de ses frères, et elle me témoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son époux ne le portaient point à remettre en délibération ce terrible divorce.

Dans les moments où Bonaparte avait à se plaindre de ses frères, madame Bonaparte remontait toujours en crédit, parce que son inaltérable douceur devenait la consolation du consul irrité. Elle n’essayait point d’obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et la confiance qu’elle montrait en sa tendresse ainsi que la modération d’Eugène, mises en comparaison des prétentions de la famille de Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames Bacciochi et Murat, très agitées de ce qui allait se passer, cherchaient à tirer de M. de Talleyrand ou de Fouché les projets secrets du premier consul, pour savoir à quoi elles devaient s’attendre. Il n’était point en leur puissance de dissimuler le trouble qu’elles éprouvaient, et j’observais ce trouble avec quelque amusement, dans leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur échappaient.

Enfin, il nous fut annoncé un soir que le lendemain le Sénat viendrait en grande cérémonie pour porter à Bonaparte le décret qui allait lui donner la couronne. Il me semble qu’à ce souvenir je retrouve encore toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que ses projets étaient de s’environner d’une cour plus nombreuse, mais qu’il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui s’étaient dévoués à son sort les premiers. Il l’avait chargée de prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions à notre égard. J’ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je ne pus dissimuler à la mort du duc d’Enghien; son indulgence à cet égard ne se ralentit point, il trouva peut-être une sorte d’amusement à pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu l’effet par les témoignages d’une bienveillance soigneuse, qui ranima mon dévouement pour lui prêt à s’éteindre. Je n’étais point encore de force à lutter avec succès contre l’attachement que je me sentais disposée à avoir pour lui; je gémissais de sa faute que je trouvais immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le passé, je pensais qu’il avait fait un bien faux calcul, mais je lui savais gré de ce qu’il tenait sa parole, en se montrant doux et bon après, comme il l’avait promis. Le fait est qu’il avait à cette époque besoin de tout le monde et qu’il ne négligeait aucun moyen de succès.

Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui, séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à cette époque l’un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l’opinion que chacun des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du prince, et apprenant d’elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé, n’avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui alors s’était apparemment promis de ne s’irriter de rien, aborda, un jour, M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu’il lui plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu’il avait cru nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me racontant cet entretien, me dit: «Je suis loin d’adopter son idée qu’il lui fallût se souiller d’un pareil sang pour assurer son autorité, et je n’ai pas craint de le lui dire; mais j’avoue que j’éprouve du soulagement en pensant que ce n’est point une passion telle que la vengeance qui l’a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu’il dise, de l’effet qu’il a produit, que je crois qu’à l’avenir il n’essaiera plus d’affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n’ai pas perdu cette occasion de lui montrer que, dans un siècle comme celui-ci et avec une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer par une sanglante terreur, et j’augure beaucoup de ce qu’il m’a écouté avec une extrême attention sur tout ce que j’ai voulu lui dire.»

On voit par cet aveu sincère de ce que nous éprouvions tous deux, quel était alors le besoin que nous avions de l’espérance. Les juges sévères des sentiments des autres pourraient nous blâmer sans doute de cette facilité à nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de raison, que cette facilité tenait beaucoup à notre situation personnelle. Ah! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de soi-même de l’état qu’on a embrassé, il est si doux d’aimer les devoirs qu’on s’est imposés, il est si naturel de vouloir s’embellir et son avenir et celui de sa patrie, que ce n’est qu’avec peine et après un long débat qu’on accueille la vérité qui doit flétrir la vie. Elle est venue plus tard, cette vérité, elle est venue pas à pas, mais avec tant de puissance qu’il n’a plus été permis de la repousser, et nous avons payé cher cette erreur que des âmes douces et faciles durent conserver aussi longtemps qu’il leur fut possible.

Quoi qu’il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacérès, président du Sénat, se rendit à Saint-Cloud suivi du Sénat entier et escorté d’un corps de troupes considérable; il prononça un discours convenu, et donna à Bonaparte pour la première fois le titre de Majesté.

Il le reçut avec calme, et comme s’il y avait eu droit toute sa vie. Le Sénat passa ensuite dans l’appartement de madame Bonaparte, qui fut à son tour proclamée impératrice. Elle répondit avec sa bonne grâce ordinaire qui la plaçait toujours à la hauteur de la situation où elle était appelée.

En même temps furent créés ce qu’on appelle les grands dignitaires: Le grand électeur, Joseph Bonaparte; le connétable, Louis Bonaparte; l’archichancelier de l’Empire, Cambacérès; l’architrésorier, Lebrun.

Les ministres, le secrétaire d’État Maret, qui prit le rang de ministre, les colonels généraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les préfets du palais, les aides de camp prêtèrent serment, et, le lendemain, le nouveau connétable présenta à l’empereur les officiers de l’armée, parmi lesquels se trouva Eugène de Beauharnais, simple colonel.

Les obstacles que Bonaparte avait trouvés dans sa famille, pour l’adoption qu’il voulait faire, le déterminèrent à rejeter cette adoption à un temps éloigné. L’hérédité fut donc déclarée, dans la descendance de Napoléon Bonaparte, et, à défaut d’enfants, dans celle de Joseph et de Louis, qui furent créés princes impériaux. Le sénatus-consulte organique portait que l’empereur pourrait adopter pour son successeur celui de ses neveux qu’il voudrait, mais seulement quand il aurait dix-huit ans, et ensuite l’adoption était interdite à ceux de sa race.

La liste civile était celle qu’on accordait au roi en 1791, et les princes devaient être traités conformément à l’ancienne loi rendue le 20

décembre 1790. Les grands dignitaires auraient le tiers de la somme accordée aux princes. Ils devaient présider les collèges électoraux des six plus grandes villes de l’Empire, et les princes seraient à perpétuité, dès l’âge de dix-huit ans, membres du Sénat et du conseil d’État.

Seize maréchaux furent aussi créés à cette époque, outre quelques sénateurs à qui le titre de maréchal fut donné[53].

[Note 53: Voici les noms des quatorze maréchaux nommés à cette époque: Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davout, Bessières; et les sénateurs qui eurent ce titre: Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.]

Voici la formule du décret:

«Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la République, empereur des Français, à tout présent et à venir, salut.

»Le Sénat, après avoir entendu les orateurs du conseil d’État, a décrété, et nous ordonnons ce qui suit: »La proposition suivante sera présentée à l’acceptation du peuple français:

»Le peuple français veut l’hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle, légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu’il est réglé par le sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII.»

Ce sénatus-consulte fut proclamé dans tous les quartiers de Paris, et, comme il fallait penser à tout en même temps, un article du Moniteur

apprit qu’il fallait donner aux princes le titre d’altesse impériale, aux grands dignitaires celui de monseigneur et d’altesse sérénissime; que les ministres seraient appelés monseigneur par les fonctionnaires publics et les pétitionnaires, et les maréchaux monsieur le maréchal.

Ainsi disparut pour tout à fait le titre de citoyen déjà oublié depuis longtemps dans le monde, où celui de monsieur avait repris ses droits, mais dont Bonaparte se servait toujours fort scrupuleusement. Ce même jour, 18 mai, ayant invité à dîner ses frères, Cambacérès, Lebrun et les ministres de sa maison, nous l’entendions, pour la première fois, se servir du nom de monsieur, sans que l’habitude rappelât une seule fois sur ses lèvres celui de citoyen.

En même temps, on créa les titres des grands officiers de l’Empire, huit inspecteurs et colonels généraux d’artillerie, du génie, de cavalerie et de la marine, et les grands officiers civils de la couronne dont je parlerai plus tard.

CHAPITRE VII.

(1804.)

Effets et causes de l’avènement de Bonaparte au trône impérial.—Conversation de l’empereur.—Chagrins de madame Murat.—Caractère de M. de Rémusat.—La nouvelle cour.

L’avènement de Bonaparte au trône impérial produisit une foule d’impressions diverses en Europe, et trouva, même en France, les opinions partagées. Il est pourtant reconnu qu’il ne choqua pas la grande majorité de la nation. Les Jacobins ne s’en étonnèrent point, accoutumés qu’ils sont à pousser pour leur compte le succès jusqu’où il peut aller, dès que la chance leur devient favorable. Les royalistes se découragèrent, et sur ce point Bonaparte obtint ce qu’il avait voulu.

Mais l’échange du consulat contre le pouvoir impérial déplut aux vrais amis de la liberté. Ceux-ci malheureusement, se partageaient en deux classes, ce qui diminuait leur influence, et c’est encore de même aujourd’hui. Les uns, assez indifférents au changement de la dynastie régnante, auraient accepté Bonaparte comme un autre, pourvu qu’il eût reçu sa puissance du droit d’une constitution qui l’aurait contenue en même temps que fondée. Ils voyaient avec inquiétude un homme, entreprenant et guerrier, s’emparer d’une autorité dont il était facile de prévoir que des chambres déjà frappées de nullité ne réprimeraient pas les empiétements. Le Sénat paraissait dévoué à l’obéissance passive; le Tribunat chancelait sur sa base, et qu’attendre d’un Corps législatif silencieux? Les ministres, sans aucune responsabilité, n’étaient que des premiers commis, et l’on prévoyait d’avance que le conseil d’État, dirigé avec méthode, deviendrait le grand magasin d’où l’on tirerait dorénavant les lois que chaque circonstance rendrait nécessaires.

Si cette première portion des amis de la liberté eût été plus nombreuse et bien dirigée, elle aurait pu sans doute s’imposer à l’empereur en instruisant le peuple à demander avec continuité ce qu’une nation ne demande jamais longtemps en vain: l’exercice réglé et légitime de ses droits.

Mais il existait un second parti qui ne s’entendant avec l’autre que pour le fond, et s’appuyant sur des théories, qu’on avait déjà tenté de pratiquer d’une manière dangereuse et sanguinaire, perdit la possibilité de produire une utile opposition. Je veux parler des prosélytes du gouvernement anglo-américain. Ils virent sans répugnance la création du consulat, qui leur représentait assez la présidence des États-Unis; ils crurent, ou voulurent croire, que Bonaparte maintiendrait cette égalité des droits à laquelle ils attachaient une si grande importance, et, parmi eux, quelques-uns furent séduits de bonne foi. Je dis quelques-uns, car je crois que la vanité personnelle, excitée par le soin qu’il prit d’abord de les flatter et de les consulter sur tout, fut ce qui en aveugla la plus grande partie.

En effet, s’ils n’avaient pas eu quelque intérêt secret à se tromper, comment les aurait-on entendus répéter si souvent, depuis, qu’ils n’avaient aimé que Bonaparte consul, et que Bonaparte empereur leur était devenu odieux?

Tant qu’a duré son consulat, était-il donc si différent de lui-même? Son autorité consulaire était-elle autre chose qu’un pouvoir dictatorial sous un autre nom? N’avait-il pas déjà décidé de la paix et de la guerre, sans consulter le voeu national? Le droit de lever la conscription ne lui était-il pas dévolu? Laissait-il à la discussion des affaires sa liberté? Les journaux pouvaient-ils se permettre un seul article qu’il n’eût approuvé? Ne montrait-il pas clairement qu’il faisait ressortir son pouvoir du droit de ses armes victorieuses, et comment de sévères républicains avaient-ils pu s’y laisser surprendre?

Ah! je comprends que les hommes fatigués des troubles révolutionnaires, effrayés de cette liberté qu’on associa si longtemps à la mort, aient entrevu le repos dans la domination d’un maître habile, que d’ailleurs la fortune semblait déterminée à seconder; je conçois qu’ils aient vu l’arrêt du destin dans son élévation, et qu’ils se soient flattés de trouver la paix dans l’irrévocable. J’oserai dire que la vraie bonne foi a donc été parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit empereur, s’opposerait, par l’exercice de son autorité, aux entreprises des factions, et nous sauverait des dangers d’une anarchie tumultueuse.

On n’osait plus prononcer le nom de République, tant la terreur l’avait souillée; le gouvernement directorial s’était anéanti devant le mépris que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s’exécuter qu’à l’aide d’une révolution; la moindre secousse épouvantait les Français, dont tous les enthousiasmes semblaient épuisés. D’ailleurs, les hommes auxquels ils s’étaient fiés successivement les avaient trompés; et cette fois, en se livrant à la force, ils étaient sûrs du moins de ne plus s’abuser[54].

[Note 54: Malgré l’extrême désir de ne point ajouter aux opinions contemporaines de l’auteur celles que la réflexion, l’expérience et les conséquences historiques des événements ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas remarquer que les gens qui blâmèrent l’Empire en approuvant pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup de prévoyance, ni une susceptibilité bien vive en matière de liberté. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il paraît certain que des gens éclairés ont pu, en 1848, voter pour la présidence du prince Louis Bonaparte, sans prévoir le coup d’État du 2 décembre 1851, et même être indulgents pour ce dernier événement, sans accepter dès lors le rétablissement de l’Empire et ses conséquences. Je puis le reconnaître d’autant plus librement, que mon père et les siens n’ont point partagé cette illusion et ont voté pour la présidence du général Cavaignac. Mais la situation était plus obscure encore en 1804. Assurément, depuis le 18 brumaire, la France n’était plus un État libre, et son chef possédait un pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modération d’un seul homme. Mais il n’y en a pas moins une grande différence entre le consulat et l’Empire. Non seulement l’extension indéterminée que donnait ce titre nouveau d’empereur, mais la pompe qui l’environna, ce cérémonial, accompagnement avoué du despotisme, les institutions et les formes que l’imagination, le goût et l’orgueil de Napoléon se réunirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir quelque chose de plus différent de ce qui avait précédé, quelque chose de plus disparate avec les idées et les moeurs de la Révolution qu’assurément personne ne s’y serait attendu. Quoique le passage du consulat à l’Empire n’ait pas été le passage de la liberté à l’absolutisme, il n’y eut ni inconséquence, ni versatilité à se déclarer l’ennemi de l’Empire après s’être professé l’ami du consulat.

L’impression du public ne fut pas aussi simple que celle des habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s’étaient évidemment familiarisés avec une foule de choses auxquelles l’opinion n’était pas préparée. Les personnes de la cour, et notamment l’auteur de ces Mémoires et ses amis, sans être animés de passions antirévolutionnaires, n’avaient ni beaucoup d’entrailles pour les intérêts de la Révolution, ni beaucoup de respect pour ses promesses. Sans être royalistes, ils étaient plus monarchistes que républicains, enfin ils étaient habitués, par la pratique, à voir dans le chef électif de la République un maître de tous les instants, auquel il fallait avant tout obéir et plaire. Pour ceux-ci, la transition à l’Empire était très facile. Mais la France n’en était pas là. Elle était plus républicaine dans ses idées, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu’on ne le croyait au palais, qu’on ne la croit aujourd’hui quand on juge un peu superficiellement ces temps éloignés. Réaction, passion de l’ordre, défiance des orages de la liberté, on ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire à tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une monarchie solennelle, héréditaire, absolue, parée insolemment d’une aristocratie improvisée et d’une cour de parvenus. Nous avons vu quelque chose du même genre en 1873. Il serait puéril de nier qu’un mouvement de réaction contre la République et la liberté se produisait alors. Mais, en ce temps de publicité, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait aboutir qu’au rétablissement de la dynastie qui venait d’amoindrir et d’humilier la France, ou à la restauration de la monarchie légitime et du drapeau blanc, les plus raisonnables ont reculé et ont reconnu que M. Thiers avait raison et que la République était le seul gouvernement compatible avec les intérêts et les opinions de la France moderne. En 1801 les sentiments eussent été fort analogues si l’opinion publique eût été consultée, si le premier consul n’eût tout emporté par l’autorité de la force et du génie.

Mais il ne faut pas oublier que, même alors, les honnêtes gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent employé à faux cette expression, ne détestaient de la Révolution que le jacobinisme, et que la philosophie de l’assemblée constituante dominait dans toutes leurs idées sociales, politiques, et même religieuses. La France nouvelle était fière du nouvel éclat que les victoires du général Bonaparte lui avaient donné. Elle se sentait relevée de tout ce qui dans la Révolution l’avait fait rougir, elle n’éprouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre nom. Aucun besoin réel, aucun péril, pressant, aucune fantaisie même de cette nation mobile, n’appelait l’Empire, et le succès de cet établissement, qui paraissait un peu risqué à la bourgeoisie frondeuse et libérale de Paris, fut douteux jusqu’à la bataille d’Austerlitz. Alors la servitude fut dorée et parut acceptable, et l’on vendit la liberté au prix de la gloire. (P. R.)]

Cette opinion, ou plutôt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, à cette époque, maintenir l’ordre en France, fut alors très générale. Elle devint le point d’appui de Bonaparte, et peut-être lui doit-on cette justice de dire qu’elle l’entraîna comme les autres. Il sut l’entretenir avec beaucoup d’adresse; les factions le servirent par quelques entreprises imprudentes qui tournèrent au profit de son pouvoir; il se crut nécessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et même il vint à bout de persuader aux souverains étrangers qu’il leur était une garantie contre les influences républicaines qui, sans lui, pourraient bien se propager. Peut-être enfin qu’au moment où Bonaparte plaça la couronne impériale sur sa tête, il n’y eut pas un roi de l’Europe qui ne crût sentir la sienne s’affermir par cet événement. Et si, en effet, le nouvel empereur avait joint à cet acte décisif le don d’une constitution libérale, il se pourrait bien que réellement le repos des nations et des rois se fût pour jamais consolidé.

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