Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
»Je reprends, après un long temps écoulé,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
On ne se fiait plus aux intentions pacifiques que l’empereur étalait partout dans ses discours. Mais il y avait dans ses plans quelque chose de si imposant, son habileté militaire était si bien constatée, il donnait une telle grandeur à la France, que, dupe de sa propre gloire, celle-ci n’osait tenter de ne pas s’en montrer complice, et, forcée de se soumettre, elle consentait encore à se laisser séduire. D’ailleurs, la prospérité intérieure semblait encore accrue, aucun impôt n’était augmenté; tout paraissait concourir à nous étourdir, et chacun, agité par le mouvement que Bonaparte avait si bien su donner à tous, ne pouvait trouver le temps ni la volonté d’avoir une pensée suivie. «Le luxe et la gloire, disait l’empereur, n’ont jamais manqué d’enivrer les Français.»
Peu après, on nous annonça qu’un grand conseil avait été tenu à la Haye par les représentants du peuple batave, et qu’il y avait été traité des affaires de la plus haute importance; et on commença à laisser courir le bruit de la fondation d’une nouvelle monarchie hollandaise.
Pendant ce temps, les journaux anglais étaient pleins de réflexions sur les progrès que faisait en Europe le pouvoir impérial. «Si Bonaparte, y disaiton, accomplit son système d’empire fédératif, la France deviendra l’arbitre de presque tout le continent.» Il adoptait avec joie cette prédiction, et tendait incessamment à la réaliser.
M. de Talleyrand, alors dans un grand crédit, se servait de son importance en Europe pour gagner avec soin les ministres étrangers. Il demandait et obtenait des souverains précisément les ambassadeurs qu’il savait pouvoir soumettre à son influence. Il obtint, par exemple, de la Prusse, le marquis de Lucchesini[20] qui s’attacha depuis, aux dépens de son maître, aux intérêts de la France. C’était un homme d’esprit et passablement intrigant. Né à Lucques, le goût des voyages l’ayant conduit dans sa jeunesse à Berlin, il y fut accueilli par le grand Frédéric, qui, goûtant sa conversation et ses principes philosophiques, le garda près de lui, l’attacha à sa cour, et commença sa fortune.
Chargé, depuis, des affaires de Prusse, il devint un personnage important, il eut le bonheur et l’adresse de conserver un long crédit.
Il épousa une Prussienne. L’un et l’autre étant venus en France, se dévouèrent à M. de Talleyrand, qui les employa à ses fins. Le roi de Prusse ne s’aperçut que bien tard que son ambassadeur entrait dans les complots qui se faisaient contre lui, et ne le disgracia que quelques années après. Alors le marquis se retira en Italie, et, placé près de la souveraine de Lucques devenue grande-duchesse de Toscane, il trouva là encore un champ ouvert à son ambition, par le crédit qu’il prit sur elle. Les événements de 1814 ont entraîné sa chute, à la suite de celle de sa maîtresse. La marquise de Lucchesini, avec assez de penchant à la coquetterie, s’est montrée à Paris l’une des plus obséquieuses compagnes de madame de Talleyrand.
[Note 20: On pourrait croire, d’après ce passage, que Lucchesini ne fut ministre à Paris que depuis cette époque.
Il l’était déjà du temps de la paix d’Amiens. Mais il n’avait pas toujours soutenu les intérêts de la France, et, quoique en relation personnelle avec M. de Talleyrand, il appartenait plutôt au parti anglais, comme cela est dit un peu plus loin, chap. XXI, et il excitait par ses rapports l’inquiétude hostile de la Prusse contre nous. (P. R.)]
Le 5 juin, l’empereur reçut un ambassadeur extraordinaire de la Porte qui venait lui apporter des paroles de félicitations et d’amitié du sultan. Ce message fut accompagné de présents magnifiques, de diamants, d’un collier de perles de la valeur de quatre-vingt mille francs, de parfums, d’un nombre infini de châles, et de chevaux arabes, caparaçonnés de harnais enrichis de pierres précieuses. L’empereur donna à sa femme le collier; les diamants furent distribués entre les dames du palais, ainsi que les châles. On en donna aux femmes des ministres, à celles des maréchaux, à quelques autres encore. L’impératrice se réserva les plus beaux, et il en resta encore assez pour être employés plus tard à l’ameublement d’un boudoir de Compiègne, que l’impératrice Joséphine fit arranger avec un soin particulier, et qui n’a servi qu’à l’impératrice Marie-Louise.
Le même jour, les envoyés de la Hollande vinrent déclarer qu’après une mûre délibération, on avait reconnu à la Haye qu’une monarchie constitutionnelle était le seul gouvernement qui pût convenir désormais, parce qu’une telle monarchie se trouvait en harmonie avec les principes répandus en Europe, et que, pour la consolider, ils demandaient que Louis-Napoléon, frère de l’empereur, fût appelé à la fonder.
Bonaparte répondit qu’en effet cette monarchie serait utile au système général de l’Europe, qu’en détruisant ses propres inquiétudes, elle lui permettrait de livrer aux Hollandais des places importantes que, jusque-là, il avait cru devoir garder; et, se tournant vers son frère, il lui recommanda les peuples qu’il lui confiait. Cette scène fut fort bien jouée. Louis répondit convenablement. L’audience finie, comme au temps de Louis XIV, lors de l’acceptation de la succession d’Espagne, on ouvrit les battants des portes, et on annonça à la cour assemblée le nouveau roi de Hollande.
Aussitôt, l’archichancelier porta au Sénat, selon la coutume, le nouveau message impérial avec le discours d’usage.
L’empereur garantissait à son frère l’intégrité de ses États; sa descendance devait lui succéder, mais la couronne de France et celle de Hollande ne pouvaient jamais être réunies sur la même tête. En cas de minorité, la régence appartenait à la reine, et, à son défaut, l’empereur des Français, en sa qualité de chef perpétuel de la famille impériale, devait nommer le régent, qu’il choisirait parmi les princes de la famille royale ou parmi les nationaux.
Le roi de Hollande demeurait connétable de l’Empire. Un vice-connétable serait créé, s’il plaisait à l’empereur.
Ce message annonçait encore au Sénat que Son Altesse Sérénissime l’archichancelier de l’empire germanique avait demandé au pape que le cardinal Fesch fût désigné comme son coadjuteur et successeur; que Sa Sainteté avait donné avis de cette demande à l’empereur, qui l’approuvait.
«Enfin, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, étant un sujet de litige entre les cours de Naples et de Rome, pour terminer ces difficultés, nous réservant d’indemniser ces cours, nous les érigeons, disait le décret, en duchés et fiefs immédiats de l’Empire, et nous les donnons à notre grand chambellan Talleyrand, et à notre cousin le maréchal Bernadotte, pour les récompenser des services qu’ils ont rendus à la patrie. Ils en porteront le titre, prêteront serment en nos mains de nous servir comme fidèles et loyaux sujets, et, si leur descendance vient à manquer, nous nous réservons le droit de disposer de ces principautés.» Bonaparte n’avait pas grand penchant pour le maréchal Bernadotte; il est à croire qu’il se crut obligé de l’élever, parce qu’il avait épousé la soeur de la femme de son frère Joseph, et qu’il lui parut convenable que la soeur d’une reine fût, au moins, princesse.
Il est, je crois, superflu de dire que le Sénat approuva ces nouvelles déterminations.
Le lendemain de cette cérémonie, qui mettait dans la famille de Bonaparte un nouveau roi, nous étions à déjeuner avec l’impératrice, lorsque son époux, entrant tout à coup d’un air fort joyeux, et tenant le petit Napoléon par la main, s’adressa à nous toutes de cette manière: «Mesdames, voici un petit garçon qui vient vous répéter une fable de la Fontaine que je lui ai fait apprendre ce matin, et vous allez voir comme il la dit bien.» En effet, l’enfant commença à débiter la fable des Grenouilles qui demandent un roi, et l’empereur riait aux éclats à chacune des applications qu’il y découvrait. Il s’était placé derrière le fauteuil de madame Louis, assise à table en face de sa mère, et il lui tirait les oreilles en répétant souvent: «Qu’est-ce que vous dites de cela, Hortense?» On ne répondait pas grand’chose. Je souriais, tout en achevant mon déjeuner, et l’empereur, tout à fait de bonne humeur, me dit, en riant toujours: «Je vois que madame de Rémusat trouve que je donne à Napoléon une bonne éducation.»
Cet avènement de Louis fit découvrir à son frère le déplorable état de son intérieur conjugal. Madame Louis ne se vit pas monter au trône sans verser beaucoup de larmes. Les inconvénients du climat qu’elle allait chercher, et qui devaient encore altérer sa misérable santé, la peur que lui inspirait le tête-à-tête de son sévère époux, l’éloignement qu’il lui témoignait de plus en plus et qui n’ôtait rien à sa jalousie, en la privant de toute excuse, tout cela la détermina à s’ouvrir tout à fait à l’empereur. Elle lui confia ses chagrins, pour le préparer aux peines qui, sans doute, l’attendaient. Elle lui demanda protection pour l’avenir, et lui fit promettre de ne jamais la juger sans l’entendre.
Elle alla jusqu’à lui dire que, pénétrée d’avance des persécutions qu’elle allait encore éprouver dans l’isolement où elle serait, son parti était pris, lorsqu’elle croirait avoir assez souffert, de se retirer du monde et de vivre dans un couvent, en abdiquant une couronne dont elle prévoyait toutes les épines.
L’empereur lui demanda du courage et de la patience; il lui promit de la soutenir; il l’engagea à le prévenir, avant de tenter le moindre éclat.
Je puis attester que j’ai vu cette malheureuse femme se préparer à monter sur le trône comme une victime qui se dévoue à un sacrifice de plus.
CHAPITRE XXI.
(1806.)
Mon voyage à Cauterets.—Le roi de Hollande.—Tranquillité factice de la France.—M. de Metternich.—Nouveau catéchisme.—Confédération germanique.—La Pologne.—Mort de M. Fox.—La guerre est déclarée.—Départ de l’empereur.—M. Pasquier et M. Molé.—Séance du Sénat.—Premières hostilités.—La cour.—Réception du cardinal Maury.
Au mois de juin de cette année, je partis pour les eaux de Cauterets, et je demeurai absente trois mois. Ma santé était alors dans un état déplorable. J’avais besoin de la soigner et de me reposer du monde de la cour, et d’une foule d’émotions journalières qui me fatiguaient et l’âme et le corps. Ma famille, c’est-à-dire mon mari, ma mère et mes enfants, s’établirent à Auteuil, d’où M. de Rémusat pouvait facilement et fréquemment paraître à Saint-Cloud, et leur été y fut doux et paisible.
Notre cour était alors solitaire; les deux souverains hollandais étaient partis, la famille Bonaparte s’établissait au dehors; la belle saison donnait de la liberté à beaucoup de monde. L’empereur, préoccupé des orages qui grossissaient en Europe, se livrait à un travail suivi; sa femme employait son loisir à embellir sa terre de la Malmaison.
Le Moniteur n’offrait guère que le récit des entrées triomphales dans leurs États des princes créés par Bonaparte. À Naples, à Berg, à Bade, en Hollande, l’enthousiasme, disaiton, était extrême, et partout on voyait les peuples charmés des présents qu’on leur avait faits. Souvent on nous donnait le discours des nouveaux princes ou rois, et tous adressaient à leurs sujets des éloges pompeux du grand homme dont ils étaient les mandataires. Il est certain que Louis Bonaparte réussit, d’abord, auprès des Hollandais. Sa femme partagea son succès, et elle se montra tellement douce et affable, que bientôt, je l’ai su par des Français qui les accompagnèrent, son bizarre époux fut jaloux des sentiments qu’on lui témoignait. L’une des prétentions habituelles du caractère de Louis était que toutes choses autour de lui ressortissent de lui seul. De même que son frère, il craignait jusqu’à la moindre indépendance. Après avoir exigé que la nouvelle reine tînt une cour brillante, tout à coup il changea ce qu’il avait d’abord prescrit, et il la réduisit, peu à peu, à une vie très solitaire qui la sépara des peuples sur lesquels elle aussi était appelée à régner. Si j’en crois les récits qui m’ont été faits par des personnes qui n’avaient aucune raison pour les inventer, il reprit, par suite du faux calcul de sa jalouse défiance, l’usage d’un espionnage inquiet dont la reine fut sans cesse le triste objet. Cette jeune femme, toujours malade et profondément mélancolique, s’aperçut que son époux ne voulait point qu’elle partageât avec lui les sentiments qu’il désirait inspirer aux Hollandais. Devenue, par ses chagrins continuels, indifférente à tout succès, elle s’isolait au fond de son palais, où elle vivait à peu près prisonnière, se livrant aux arts qu’elle aimait, et jouissant avec passion de la tendresse extrême qu’elle avait pour son fils aîné. Cet enfant, fort avancé pour son âge, aimait beaucoup sa mère, et son père s’en montrait fort jaloux. Tantôt celui-ci s’efforçait d’obtenir la préférence par des complaisances poussées à l’excès, tantôt il l’effrayait par des scènes violentes, et l’enfant préférait de beaucoup celle près de qui il trouvait du repos et une sorte d’égalité d’habitudes qui ne l’effarouchaient point. Des complaisants gagés, sorte d’hommes qu’on voit naître partout dans les cours, furent chargés de surveiller la reine, et de rendre compte de ce qui se passait autour d’elle. Les lettres qu’elle écrivait furent ouvertes, dans la crainte qu’elle n’écrivît quelque chose sur ce qui se passait dans les États de son mari. Elle m’a assuré qu’elle avait, plus d’une fois, trouvé son secrétaire ouvert, ses papiers dérangés, et qu’elle aurait pu surprendre, si elle l’avait voulu, les agents de la défiance du roi exécutant les recherches qu’il avait ordonnées. Bientôt on s’aperçut que, dans cette cour, on se compromettrait en paraissant compter la reine pour quelque chose, et elle fut aussitôt délaissée. Un malheureux qui se serait adressé à elle pour obtenir une grâce, fût devenu suspect; un ministre qui l’eût entretenue de la moindre affaire, eût déplu. Le climat brumeux de la Hollande augmentait ses maux; elle tomba dans un dépérissement visible pour tous, et dont le roi ne voulut pas d’abord s’apercevoir. Elle me disait, une fois, que la vie qu’elle menait alors lui était si pénible, lui apparaissait si dénuée d’espérances, que souvent, lorsqu’elle habitait l’une de ses maisons de campagne qui n’était point éloignée de la mer, et qu’elle considérait devant elle cet Océan sur lequel les bâtiments anglais régnaient en maîtres, et venaient bloquer les ports, elle souhaitait ardemment que quelque hasard en amenât un sur la rive, et qu’on tentât une descente partielle dans laquelle elle aurait été enlevée prisonnière. Enfin les médecins déclarèrent qu’elle avait besoin des eaux d’Aix-la-Chapelle, et le roi, assez malade aussi, se détermina à aller les prendre avec elle.
Dès cette époque, la Hollande commençait à souffrir beaucoup du système prohibitif auquel l’empereur soumettait tout ce qui dépendait de son empire. Louis Bonaparte, on lui doit cette justice, prit assez promptement les intérêts des peuples qui lui avaient été confiés, et résista, tant qu’il put, aux mesures tyranniques que la politique impériale lui imposait. L’empereur lui en fit des reproches qu’il reçut avec fermeté, et il lutta de manière à s’attacher les Hollandais. C’est une justice qu’ils lui ont rendue.
La Suisse fut soumise aussi à l’obligation de rompre tout commerce avec l’Angleterre, et la saisie des marchandises anglaises commença à s’exécuter partout avec rigueur. Ces mesures fortifiaient à Londres le parti qui voulait que, à quelque prix que ce fût, on tentât de susciter à la France de nouvelles guerres en Europe. Mais M. Fox, qui était alors premier ministre, semblait pencher vers la paix, et ne point rejeter toute tentative de négociations. Pendant cet été, il tomba malade de la maladie dont il est mort, et sa prépondérance s’affaiblit. Les Russes se disputaient encore le terrain avec nos troupes dans quelques parties de la Dalmatie. La grande armée ne rentrait point en France, les fêtes qu’on annonçait se retardaient toujours. Le roi de Prusse semblait enclin à demeurer en repos, mais sa belle et jeune épouse, le prince Louis de Prusse, une partie de la cour, s’efforçaient de lui inspirer le désir de la guerre; on lui montrait pour l’avenir la délivrance de la Pologne, l’agrandissement de la Saxe, le danger de la confédération du Rhin qui se formait; et, il faut en convenir, la conduite de l’empereur justifiait toutes les inquiétudes européennes. La politique anglaise reprenait peu à peu son influence sur l’empereur de Russie. M. de Woronzoff avait été envoyé à Londres, et il entra tellement dans les séductions qu’on employa à son égard, que, tout à coup, le continent fut ébranlé de nouveau. L’empereur de Russie avait envoyé M. d’Oubril à Paris pour y traiter de la paix avec nous. Un traité de paix fut en effet signé entre lui et M. de Talleyrand, le 20 juillet; mais on va voir tout à l’heure que ce traité ne fut point ratifié à Pétersbourg.
À peu près dans ce temps, le général Junot fut nommé gouverneur de Paris.
Le calme le plus profond régnait en France. De moment en moment, les volontés de l’empereur trouvaient moins d’opposition. Une administration pareille, ferme, sévère, et assez équitable, du moins en ce point qu’elle était égale pour tous, régularisait l’exercice du pouvoir et aussi la manière de le supporter. La conscription s’exécutait avec rigueur, mais le peuple n’en murmurait encore que faiblement; les Français n’avaient pas épuisé la gloire comme ils l’ont fait depuis, et, d’ailleurs, les avancements brillants de l’état militaire séduisaient la jeunesse qui, partout, se déclarait pour Bonaparte. Dans les familles nobles même, qui se faisaient un devoir, ou un état, de l’opposition, les enfants commençaient à faiblir devant les opinions de leurs pères, qui peut-être n’étaient point fâchés, en secret, de revenir un peu sur leurs pas, sous prétexte de condescendance paternelle. D’ailleurs, on ne négligeait aucune occasion de signaler la conduite qui devait indiquer que la nation était ramenée à l’ordre naturel. La fête du 15 août étant devenue celle de saint Napoléon, le ministre de l’intérieur écrivit une circulaire à tous les préfets, pour les engager à ne rien épargner dans la célébration de la fête, de ce qui consacrerait, en même temps, et le souvenir impérial et l’époque du rétablissement de la religion. «Nulle fête, disait cette lettre, ne peut inspirer un sentiment plus profond que celle dans laquelle un grand peuple, dans l’orgueil de sa victoire, dans la conscience de son bonheur, célèbre le jour où naquit le souverain à qui il doit sa félicité et sa gloire.»
Il faut le dire sans cesse, et ne point l’oublier pour l’expérience des nations à venir, et des hommes appelés par leur rang, ou leur supériorité, à régner, les uns et les autres, c’est-à-dire les peuples et les rois, ont un grand tort, quand ils se laissent tromper sous les apparences d’un repos donné et accepté, après les grands orages des révolutions. Si ce repos n’a pas fondé un ordre de choses tel que les besoins nationaux l’indiquaient, alors, nul doute que ce repos ne soit qu’un répit imposé par des circonstances plus ou moins impérieuses, répit dont un homme habile s’emparera facilement, mais dont il ne tirera un utile parti que s’il cherche à régulariser avec prudence la marche, jusqu’alors inconsidérée, de ceux qui se confient à lui. Loin de là, Bonaparte, fort et volontaire, ouvrit une grande parenthèse à la révolution française. Il a toujours eu le sentiment que cette parenthèse se fermerait à sa mort, qu’il regardait comme le seul terme possible de sa fortune. Il se saisit des Français, quand ils s’étaient égarés sur toutes les routes, et lorsqu’ils se décourageaient de l’espoir d’arriver au but auquel ils ne laissaient pas d’aspirer encore; leur énergie, devenue un peu vague, parce qu’elle n’osait plus aborder franchement aucune entreprise, se transforma seulement, alors, en ardeur militaire, et c’est la plus dangereuse sans doute, puisque c’est la plus opposée à l’esprit du citoyen. Bonaparte en profita longtemps pour lui, mais il ne prévit pas que, pour soutenir le poids difficile d’une nation devenue craintive, pour un temps, de ses propres mouvements, mais portant au dedans d’elle le besoin d’une grande restauration, il fallait toujours que la victoire marchât à la suite de la guerre, et que les revers produiraient dans les esprits une nature de réflexions toutes dangereuses pour lui.
Il fut bien aussi, je le crois, entraîné par les circonstances qui naquirent des événements journaliers. Mais son parti était pris d’enchaîner, à quelque prix que ce fût, la liberté naissante, et il y employa toute son habileté. On a beaucoup dit, sous l’Empire et depuis sa chute, qu’il avait possédé mieux que qui que ce fût la science du pouvoir. Sans doute, si on la concentre seulement dans la connaissance des moyens de se faire obéir; mais, si le mot science renferme dans sa définition la connaissance claire et certaine d’une chose fondée sur des principes évidents par eux-mêmes ou par des démonstrations[21], alors il est certain que Bonaparte ne faisait point entrer dans son système de gouvernement cette portion de principes qui tend à manifester l’estime du souverain à l’égard de ses sujets. Il ne reconnaissait nullement cette concession nécessaire: que tout homme qui veut maîtriser longtemps les autres hommes doit leur donner d’avance de certains droits, de peur que, fatigués un jour de leur inactivité morale, ils ne tentent de les revendiquer. Il ne savait point exciter les passions généreuses, comprendre ou réveiller la vertu, enfin s’exhausser d’autant plus qu’il eût grandi l’espèce humaine.
[Note 21: Définition prise dans l’Encyclopédie.]
Homme étrange en tout, il s’estimait très supérieur au reste du monde, et pourtant il craignait toutes les supériorités. Qui, parmi ceux qui l’ont approché, ne lui a pas entendu dire qu’il préférait les gens médiocres? qui n’a pas vu que, lorsqu’il employait un homme doué d’une distinction quelconque, il fallait, pour qu’il lui accordât sa confiance, qu’il eût d’abord cherché son côté faible dont il se hâtait, assez ordinairement, de divulguer le secret? Ne l’a-t-on pas vu attentif à flétrir, et souvent par un tort tout de son invention, ceux qu’il appelait près de lui? Disons-le franchement, Bonaparte, au monde, aux peuples, aux individus, a vendu tous ses dons. Son marché, plutôt imposé qu’offert, parvint à éblouir les parties vaniteuses de la nature humaine, et, par là, égara longtemps des esprits qui ont aujourd’hui peine encore à se réduire aux bornes du possible et de la raison. Une pareille politique peut servir à l’achat de toutes les servitudes; mais, de toute nécessité, il faut qu’elle soit appuyée sur un succès constant.
D’après cela, faudrait-il conclure que les Français sont coupables sans rémission de s’être laissé séduire par un tel maître? la postérité les condamnera-t-elle pour leur imprudente confiance? Je ne le crains pas.
Bonaparte, qui se servait indifféremment du bien comme du mal, quand l’un ou l’autre pouvaient lui être utiles, avait trop de supériorité dans l’esprit pour ne pas concevoir qu’on ne fonde rien au milieu du trouble. Aussi commença-t-il par rétablir l’ordre, et ce fut là ce qui nous attacha tous à lui, nous autres pauvres passagers, froissés par tant d’orages! Ce qu’il ne créa que pour l’exploiter à son profit, nous l’acceptâmes avec reconnaissance; nous regardâmes comme le premier de ses bienfaits, comme une garantie de ses autres dons, ce repos social qu’il rétablit, et qui devint le terrain sur lequel il allait élever son despotisme; nous crûmes que l’homme qui restaurait la morale, la religion, les civilisations de toute espèce, qui favorisait les arts, la littérature, qui voulait ordonner la société, avait dans l’âme quelque chose de cette noble inspiration qui conçoit la vraie grandeur, et peut-être, après tout, que notre erreur, déplorable sans doute parce qu’elle l’a si longtemps aidé, dénonce encore plus la générosité de nos sentiments que notre imprudence. Au travers des faiblesses qui égarent l’humanité, c’est pourtant une idée consolante de voir que ceux qui veulent la séduire commencent par feindre d’abord les intentions régulières et ordonnées de la vertu.
Jusqu’au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, il ne se passa nul événement bien remarquable. Dans le courant de cet été, on vit arriver à Paris M. de Metternich, ambassadeur d’Autriche, qui a joué un assez grand rôle en Europe, qui a pris part à des événements si importants, qui a fait enfin une si immense fortune, sans pourtant que ses talents s’élèvent, dit-on, au-dessus de l’intrigue d’une politique secondaire. À cette époque, il était jeune, d’une figure agréable. Il obtint des succès auprès des femmes. Un peu plus tard, il parut s’attacher à madame Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a soutenu longtemps son époux sur le trône de Naples, et qui peut-être la protège encore dans la retraite qu’elle s’est choisie[22].
[Note 22: En ce moment, en 1819, elle vit dans les États de l’empereur d’Autriche. (Elle est morte à Florence, le 18
mai 1839.) (P. R.)]
Dans le mois d’août, on promulgua le décret qui déterminait le nouveau catéchisme de l’Église gallicane. On l’appela le Catéchisme de Bossuet, et on y inséra, avec la doctrine prise en effet dans les ouvrages de l’évêque de Meaux, quelques phrases remarquables sur les devoirs des Français relativement à l’empereur: Page 55. «Demande:—Quels sont les devoirs des chrétiens à l’égard des princes qui les gouvernent, et quels sont, en particulier, nos devoirs envers Napoléon Ier, notre empereur?
»Réponse:—Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l’empire et de son trône.
Honorer et servir son empereur est donc honorer et servir Dieu même.
»D.—N’y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon Ier, notre empereur?
»R.—Oui; car il est celui que Dieu a suscité, dans les circonstances difficiles, pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos pères, et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l’ordre public par sa sagesse profonde et active; il défend l’État par son bras puissant, il est devenu l’oint du Seigneur par la consécration qu’il a reçue du souverain pontife, chef de l’Église universelle.
»D.—Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers notre empereur?
»R.—Selon l’apôtre saint Paul, ils résisteraient à l’ordre de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle[23].»
[Note 23: «Fallait-il donc croire, dit madame de Staël, que Bonaparte disposerait de l’enfer dans l’autre monde, parce qu’il en donnait l’idée dans celui-ci?» Il y a bien quelque exagération dans cette réflexion, mais celle qui suit me paraît d’une extrême justesse: «Les nations n’ont de piété sincère que dans les pays où l’on peut aimer Dieu et la religion chrétienne de toute son âme, sans perdre, et surtout sans obtenir aucun avantage terrestre, par la manifestation de ce sentiment.»]
Tant que dura le ministère de M. Fox, Bonaparte, soit qu’il eût quelques données particulières, soit qu’il vît que la politique de ce chef de l’opposition marchait dans un sens opposé à celle de son prédécesseur, se flatta de parvenir à conclure un traité de paix avec l’Angleterre.
Outre les avantages qu’il y trouvait apparemment, sa vanité était toujours singulièrement blessée de ce que le gouvernement anglais ne reconnaissait pas sa royauté. Le titre de général que lui donnaient les journaux anglais le choquait toujours. Malgré sa supériorité, il avait bien quelques-unes des faiblesses des parvenus.
Quand Fox tomba malade, le Moniteur annonça qu’il était à craindre que la gravité de sa maladie ne rejetât la politique anglaise dans la complication ordinaire.
Cependant, on vit, tout à coup, éclore le système de la confédération du Rhin. Dans le grand plan féodal de l’empereur, ce système était bien entendu; il augmentait le nombre des feudataires de l’empire français; il propageait la révolution européenne. Mais, s’il est vrai que les vieilles institutions du continent soient arrivées au point où leur décrépitude donne des signes irrécusables de la nécessité de leur chute, il est aussi vrai de dire que le temps est arrivé où elles ne peuvent plus choir au profit du despotisme. Bonaparte n’a pas cessé de vouloir faire la contre-révolution des idées écloses depuis trente ans, seulement dans son intérêt. Une pareille entreprise n’est heureusement pas dans les forces humaines et, du moins, nous lui devons que son impuissance à cet égard a jugé cette importante question.
Les grands duchés d’Allemagne furent donc séparés de l’empire germanique, et l’empereur de France en fut déclaré le protecteur. Les parties contractantes, c’est-à-dire l’Empire et les États confédérés, devaient s’armer tous en cas de déclaration de guerre faite à l’une ou à l’autre. Le contingent de la confédération fut porté à 63 000 hommes; la France en devait fournir 200 000. L’électeur archichancelier de l’empire germanique devenait prince-primat de la confédération, et, à sa mort, l’empereur devait nommer son successeur. L’empereur renouvelait, en outre, la déclaration par laquelle il s’engageait à ne point porter les limites de la France au delà du Rhin; mais, en même temps, il déclarait qu’il n’épargnerait rien pour parvenir à l’affranchissement des mers.
Cette déclaration parut dans le Moniteur de cette année, le 25
juillet.
M. de Talleyrand eut en grande partie l’honneur de la formation de cette confédération. Il jouissait alors d’un crédit éclatant, il semblait appelé à rédiger en système ordonné les projets étendus de l’ambition de l’empereur. En même temps, il ne négligeait pas l’accroissement de fortune qu’il devait en retirer. Les princes d’Allemagne payèrent, comme il le fallait, les avantages partiels qu’ils obtinrent dans cet arrangement; et le nom de M. de Talleyrand, toujours uni à des négociations si considérables, acquit de plus en plus en Europe de grandeur et de renommée.
Une des idées favorites de M. de Talleyrand, et qui a paru toujours saine et raisonnable, c’est que la politique française devait tendre à tirer la Pologne du joug étranger, et à en faire une barrière à la Russie, comme un contrepoids à l’Autriche. Il y poussait toujours, de tout le pouvoir de ses conseils. Je l’ai souvent entendu dire que toute la question du repos de l’Europe était en Pologne; il paraît bien que l’empereur le pensait comme lui, mais qu’il n’a pas mis assez de suite dans ce qui pouvait amener la réussite de ce projet, et que des circonstances accidentelles aussi l’ont gêné. Il se plaignait souvent du caractère passionné, mais léger des Polonais: «On ne pouvait, disait-il, les diriger par aucun système.» Ils eussent demandé une préoccupation particulière, et Bonaparte ne pouvait penser à eux qu’en passant.
D’ailleurs, l’empereur Alexandre avait trop d’intérêt à gêner cette partie de la politique française, pour demeurer spectateur paisible de ce qu’elle essayerait, et il arriva qu’on n’agit qu’à demi en Pologne, et qu’on perdit tout le parti qu’on aurait pu tirer de là. Toutefois, après quelques affaires partielles entre les Russes et nous, relativement à l’abandon des bouches du Cattaro, les deux empereurs paraissaient s’être entendus, et M. d’Oubril avait été envoyé de Pétersbourg à Paris pour y signer un traité de paix. Notre armée, toujours annoncée, ne rentrait point cependant, soit que Bonaparte s’aperçût déjà de la difficulté de garder en France un si grand nombre de soldats qui eussent fatigué les citoyens, soit qu’il prévît que l’Europe grondait encore, et que la paix ne serait pas de longue durée.
On préparait sur la place des Invalides une sorte de bazar où devaient être exposés les produits de l’industrie française; mais on ne parlait plus des fêtes promises à la grande armée. Cette exposition eut lieu en effet, et occupa utilement l’intérêt national.
Au commencement de septembre, Jérôme Bonaparte arriva à Paris. Toutes les tentatives qui avaient été faites sur les colonies n’avaient point réussi, et l’empereur se détournait pour jamais de toute entreprise maritime. Il songea alors à marier son jeune frère à quelque princesse d’Europe, ayant exigé de lui que son premier mariage fût regardé comme non avenu.
En créant la confédération du Rhin, Bonaparte avait déclaré qu’il laissait la liberté aux villes anséatiques. Quand il s’agissait de liberté, il était assez naturel qu’on crût que l’empereur n’en faisait jamais qu’un don provisoire, et les déterminations prises à cet égard achevèrent d’agiter la politique prussienne. La reine et la noblesse excitaient le roi de Prusse à la guerre; aussi avons-nous vu, dans les bulletins de la campagne qui s’ouvrit peu après, cette princesse devenue l’objet des injures, souvent les plus grossières, comparée d’abord à Armide, qui, la torche à la main, cherchait à nous susciter des ennemis.
En contraste avec cette comparaison un peu poétique, on trouvait, quelques lignes plus bas, cette phrase d’un style tout différent, et entièrement bourgeoise: «Quel dommage! car on dit que le roi de Prusse est un parfait honnête homme[24].» Bonaparte a dit souvent qu’il n’y avait qu’un pas du sublime au ridicule: cela est vrai dans les actions comme dans les paroles, quand on néglige l’art véritable; il faut convenir qu’il le dédaignait un peu trop.
[Note 24: Cette idée, même cette expression, se trouvent souvent dans les lettres de l’empereur durant cette campagne.
Ainsi il écrivait à sa femme, le 13 octobre: «Je suis aujourd’hui à Gera, ma bonne amie; mes affaires vont fort bien, et tout comme je pouvais l’espérer. Avec l’aide de Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je plains personnellement, parce qu’il est bon. La reine est à Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j’ai déjà engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures, et je suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n’es pas encore couchée. Tout à toi.» (P. R.)]
M. Fox mourait en septembre; la partie du ministère anglais qui poussait à la guerre reprenait de la puissance; le ministère russe était changé; un mouvement national agitait la noblesse prussienne; le peuple commençait à y répondre, l’orage se formait, et il creva par le refus que le czar fit, tout à coup, de ratifier le traité signé à Paris par son plénipotentiaire Oubril. Dès ce moment, la guerre fut décidée. Aucun message officiel ne l’annonça, mais on en parla tout haut.
Au commencement de ce mois, j’étais revenue des eaux de Cauterets, et je jouissais délicieusement de me retrouver au milieu de ma famille, quand M. de Rémusat reçut, tout à coup, l’ordre de partir pour Mayence, où l’empereur devait se rendre quelques jours après. Je fus profondément affligée de cette nouvelle séparation. N’ayant aucun des honneurs qui compensent, pour quelques femmes, les souffrances attachées à une union avec un militaire, j’avais peine à me soumettre à des absences ainsi renouvelées sans cesse. Je me souviens qu’après le départ de M. de Rémusat, l’empereur me demanda pourquoi j’avais l’air si triste, et, quand je lui répondis que c’était parce que mon mari m’avait quittée, il se moqua de moi: «Sire, lui dis-je encore, j’ignore tout à fait les jouissances héroïques, et j’avais mis, pour mon compte, ma part de gloire en bonheur.» Il se prit à rire, en disant: «Du bonheur? Ah! oui, il est bien question de bonheur dans ce siècle-ci!»
Avant le départ pour Mayence, je revis M. de Talleyrand. Il me témoigna beaucoup d’amitié. Il m’assura que rien n’était si utile à notre avenir que de voir M. de Rémusat nommé de tous les voyages; mais, comme il vit que j’avais des larmes dans les yeux en l’écoutant, il me parla toujours sérieusement, et je lui sus gré de ne point plaisanter sur une peine, grave pour moi seule, et qui devait paraître légère, au fait, à tout le monde, en comparaison de celle de tant de femmes qui voyaient leurs maris et leurs fils courir à de nouveaux dangers. Il y a dans le caractère de M. de Talleyrand, je dirais plutôt dans son goût, un tact très fin qui le dirige toujours de manière à ne parler à chacun que le langage qui convient; c’est un des grands charmes de sa personne.
Enfin, l’empereur partit tout à coup, le 25 septembre, et sans qu’aucun message au Sénat annonçât les motifs de son absence[25]. L’impératrice, qui le quittait toujours malgré elle, n’avait d’abord pas pu obtenir de l’accompagner, et seulement elle comptait le rejoindre un peu plus tard; mais elle le pressa tellement, le dernier jour qu’il demeura à Saint-Cloud, que, vers minuit, il céda à ses instances, et la fit monter dans sa voiture près de lui, une seule femme de chambre l’accompagnant.
La maison impériale ne la rejoignit que quelques jours après. Il n’était plus question, pour moi, de songer à être de toutes ces courses, ma santé ne me le permettait plus, et je crois pouvoir dire que l’impératrice, accoutumée à la petite jouissance de vanité que lui avait procurée l’entrée à sa cour des dames qui valaient mieux que moi, ramenée à ses anciennes amitiés, me regrettait un peu. Quant à l’empereur, il ne me comptait plus pour grand’chose, et en cela il avait raison. Une femme n’était rien dans sa cour; une femme malade, moins que rien.
[Note 25: Ces départs, ces longues absences de l’empereur étaient fréquents, à un degré qu’on ne se représente pas aujourd’hui. Jamais souverain n’a moins habité sa capitale.
Il existe un livre curieux intitulé: Itinéraire général de Napoléon, chronologie du Consulat et de l’Empire, indiquant jour par jour, pendant toute sa vie, le lieu où était Napoléon, ce qu’il y a fait et les événements les plus remarquables qui se rattachent à son histoire, etc., par A.-M. Perrot. Paris, Bistor, 1845. De ce livre, d’une exactitude très suffisante, surtout dans la période de grandeur impériale, on peut conclure que, depuis son avènement au trône jusqu’à l’abdication de 1814, Napoléon n’a passé que 955 jours à Paris, c’est-à-dire moins de trois ans, sur dix années de règne. Il a voyagé, sinon hors de France, du moins loin de Paris et des palais de Saint-Cloud, de la Malmaison, de Compiègne, de Rambouillet ou de Fontainebleau, plus de 1600 jours, c’est-à-dire plus de quatre années, et plusieurs fois son absence a duré six mois de suite. (P. R).]
Madame Bonaparte m’a souvent conté que son mari avait commencé cette campagne de Prusse avec une sorte de répugnance. Le luxe et l’aisance qui l’environnaient faisaient effet sur lui. Les âpretés de la vie des camps effarouchaient son imagination. D’ailleurs, il n’était pas sans inquiétude: la réputation des troupes prussiennes était grande; on parlait beaucoup de l’excellence de cette cavalerie; la nôtre n’inspirait pas encore de confiance, et les militaires s’attendaient à une forte résistance. Le succès inouï, et si prompt, de la bataille d’Iéna est un de ces miracles qui dérangent toutes les probabilités humaines. Ce succès a confondu l’Europe entière, et constaté la fortune de Bonaparte autant que son habileté, ainsi que la valeur française.
Son séjour à Mayence ne fut pas de longue durée. Les Prussiens étaient entrés en Saxe, il était urgent de les joindre. Ce fut à l’ouverture de cette campagne que l’empereur créa deux compagnies de gendarmes d’ordonnance, dont le vicomte de Montmorency commanda l’une. C’était un appel à la noblesse, afin qu’elle prît part à la gloire, et qu’elle cédât à l’appât d’une apparence de privilège. En effet, quelques gentilshommes s’engagèrent dans ce corps.
Tandis que les grands événements se préparaient, il fut décidé que l’impératrice demeurerait à Mayence, avec la partie de sa cour qui l’avait accompagnée. M. de Rémusat restait auprès d’elle, ayant la surintendance de toute sa maison, et M. de Talleyrand devait aussi demeurer à Mayence, jusqu’à nouvel ordre.
Au moment de quitter cette ville, l’empereur donna à mon mari le spectacle d’une scène dont celui-ci fut dans l’instant très frappé. M.
de Talleyrand se trouvait dans le cabinet de l’empereur, M. de Rémusat y recevait les derniers ordres; c’était le soir, et les voitures étaient attelées; l’empereur dit à mon mari d’aller chercher sa femme; celui-ci la ramena un moment après. Elle pleurait beaucoup. L’empereur, touché de ses larmes, la pressa longtemps dans ses bras, paraissant avoir peine à s’en séparer. Il éprouvait une émotion assez vive, M. de Talleyrand semblait aussi fort préoccupé. L’empereur, tenant sa femme serrée contre lui, s’approcha de M. de Talleyrand, lui tendant la main, il les entoura tous deux dans ses bras, et, s’adressant à M. de Rémusat: «Il est pourtant bien pénible, lui dit-il, de quitter les deux personnes qu’on aime le mieux.» Et, en répétant ces paroles, l’espèce d’attendrissement nerveux qu’il éprouvait augmenta tellement, que les larmes le gagnèrent, et, presque aussitôt, il eut quelques convulsions qui devinrent assez fortes pour lui causer un vomissement. Il fallut l’asseoir, lui faire prendre de l’eau de fleur d’oranger; il répandait des larmes. Cet état dura un quart d’heure. Après, il parvint à se rendre maître de lui, et, se relevant tout à coup, il serra la main de M. de Talleyrand; il embrassa sa femme une dernière fois, et dit à M. de Rémusat: «Les voitures sont là, n’est-ce pas? avertissez ces messieurs, et marchons.»
Quand, au retour, mon mari me conta cette scène, il me causa une sorte de joie. La découverte de la puissance que les sentiments naturels pouvaient exercer quelquefois sur Bonaparte me paraissait toujours comme une victoire à laquelle chacun de nous devait prendre sa part d’intérêt.
Il quitta Mayence le 2 octobre, à neuf heures du soir.
Rien n’avait encore été annoncé au Sénat, mais tout le monde s’attendait à une guerre violente. Cette guerre était nationale de la part des Prussiens, et en effet, en la déclarant, le roi avait cédé au voeu ardent de toute sa noblesse et d’une partie de son peuple. D’ailleurs, les bruits qui s’étaient répandus sur la fondation d’un royaume de Pologne inquiétaient les souverains. Il s’agissait de faire une ligue du Nord formée de tous les États que la confédération du Rhin n’embrasserait pas. La jeune reine exerçait de l’empire sur son époux; elle avait une grande confiance au prince Louis de Prusse, qui désirait vivement cette occasion de se distinguer. Ce prince était brave, aimable, plein de goût pour les arts; il communiquait son ardeur à toute la jeune noblesse. L’armée prussienne, forte et belle, inspirait une extrême confiance à cette nouvelle coalition; sa cavalerie passait pour la meilleure de l’Europe. Quand on voit avec quelle facilité tout cela fut dispersé, il faut croire que les chefs de l’armée furent très inhabiles, et que le vieux prince de Brunswick, une seconde fois, dirigea mal les généreux courages qui furent confiés à ses ordres.
À l’ouverture de cette campagne, il fut facile de s’apercevoir que déjà, en France, on éprouvait quelque fatigue de voir la guerre remettre si souvent en question les destinées générales et particulières. Le mécontentement se devinait à l’expression triste des physionomies, et on pouvait conclure que l’empereur aurait besoin de faire des miracles pour échauffer un intérêt qui se refroidissait un peu. En vain, les journaux étaient pleins d’articles qui peignaient la joie des conscrits en s’enrôlant dans tous les départements; personne n’était dupe de cette joie, et même ne croyait devoir feindre d’y croire. Paris retomba dans cette morne tristesse où la guerre met toujours les capitales, tant qu’elle dure. On admira, par cette exposition dont j’ai parlé, les progrès de notre industrie, mais ce n’est pas avec de la curiosité seule qu’on excite les sentiments nationaux, et, quand les citoyens sont étrangers absolument à la marche de leur gouvernement, ils ne regardent que comme un spectacle les progrès que ses actes font faire à leur civilisation. En France, nous commencions à sentir quelque chose de mystérieux dans la conduite de Bonaparte à notre égard; nous apercevions que ce n’était pas pour nous qu’il agissait, et que les apparences d’une prospérité, plus brillante que solide, étaient, en effet, ce qu’il voulait de nous, afin qu’elles l’entourassent d’un nouvel éclat. Je me souviens d’avoir écrit à mon mari pendant cette campagne: «La situation des choses, la disposition des esprits sont bien changées; les miracles militaires de cette année ne font pas la moitié tant d’effet que ceux de l’autre. Je ne retrouve plus ici l’enthousiasme qu’a excité la bataille d’Austerlitz[26].» L’empereur lui-même s’en aperçut; car, lorsque, après le traité de Tilsit, il fut de retour à Paris, il disait: «La gloire militaire s’use vite pour les peuples modernes. Cinquante batailles ne produisent guère plus d’effet que cinq ou six. Je suis et serai toujours pour les Français bien plutôt l’homme de Marengo, que celui d’Iéna et de Friedland.»
[Note 26: Les lettres de ma grand’mère témoignent, en effet, du grand changement qui s’était fait dans l’opinion, au sujet des succès militaires de l’empereur. La publication de ces lettres aura, je pense, un intérêt véritable, même en dehors des révélations politiques. Je réserve pour un avenir prochain cette publication; mais je pourrais appuyer, par des citations nombreuses, ce qui est dit ici, et dans les chapitres précédents, malgré la réserve qu’imposaient les indiscrétions de la poste. Voici, par exemple, ce qu’elle écrivait à son mari pendant cette campagne de Prusse, deux mois après la bataille d’Iéna, et avant celle d’Eylau, le 12
décembre 1806: «Nous devons être bien prudents en correspondance, et, si j’ose dire, je trouve que vous vous laissez aller un peu dans la vôtre, et qu’il y a quelquefois certaines phrases philosophiques qui peuvent se prendre en mauvaise part. C’est un chagrin de plus de ne pouvoir même s’épancher en liberté à cette distance; mais il faut se résigner à tous les sacrifices, et espérer que celui-ci nous donnera une longue paix. La paix! On ne l’espère guère ici.
Il y a un découragement, et un mécontentement général. On souffre et on se plaint hautement. Cette campagne ne produit pas le quart de l’effet qu’a produit l’autre. Nulle admiration, pas même d’étonnement, parce qu’on est blasé sur les miracles. Les bulletins sont tous reçus sans applaudissements aux théâtres; enfin l’impression générale est bien pénible. Je dirais même qu’elle est tout à fait injuste, car, enfin, il y a des cas où les événements entraînent, même les hommes les plus forts, plus loin qu’ils ne voudraient, et mon esprit se refuse à croire qu’une tête supérieure ne veuille trouver de gloire que dans la guerre.
Ajoutez à cela la conscription, et ce nouvel arrête sur le commerce. La malveillance fait argent de tout, et juge sans raison; on ne veut voir que de la colère dans ces mesures. Je suis loin d’oser les juger, mais je sens qu’en dépit de tout ce que j’entends, j’ai besoin d’admirer, et de me fier à la puissance qui traîne après elle la destinée de tout ce qui m’est cher.» Cette lettre, on le voit, n’avait pas été confiée à la poste, mais était apportée par un ami. Mais, même en correspondant par la voie régulière, on se laissait aller à montrer ses émotions, ses défiances, presque l’horreur qu’inspirait un tel régime. La crainte, parfois, reprenait cependant, et, dans une des lettres qui précédaient celle-ci, ma grand’mère s’excusait de ne pouvoir envoyer à son mari, comme trop imprudente, une lettre de son fils Charles, âgé de neuf ans. Le jeune écolier, en effet, citait ce vers de Phèdre: Humiles laborant ubi potentes dissident, et se permettait cette phrase: «Je n’aime pas Philippe, parce qu’il a trop d’ambition.» (P. R.)]
Les projets de l’empereur sur l’Europe s’agrandissant toujours, il lui importait de plus en plus de centraliser son administration, afin que les rayons de sa volonté, partis d’un même point, pussent être portés rapidement là où il voulait qu’ils se dirigeassent. À peu près certain de la soumission du Sénat, amoindrissant chaque jour l’importance du Corps législatif, décidé sans doute intérieurement à saisir la première occasion de se débarrasser du Tribunat, il confiait un pouvoir plus étendu à son conseil d’État composé d’hommes forts par l’esprit, et sur le caractère desquels il exerçait une influence directe. Par un nouveau décret de cette époque, il créa une commission des pétitions au conseil d’État, composée de conseillers, de maîtres des requêtes et d’auditeurs, qui se réunissaient trois fois la semaine, et dont le travail devait lui être porté. MM. Molé et Pasquier, tous deux maîtres des requêtes, furent nommés membres de cette commission. Tous deux étaient entrés dans les affaires en même temps, tous deux, quoique d’un âge fort différent[27], avec de beaux noms de magistrature, des relations de société pareilles, un zèle égal et une ambition semblable, se faisaient peu à peu connaître dans ce nouveau gouvernement.
Cependant, l’empereur montrait déjà plus de goût pour M. Molé. Il exerçait de l’empire sur sa jeunesse, qui, toute grave qu’elle était, ne pouvait cependant échapper à l’enthousiasme. Il se flattait de façonner ses idées à son gré, et il y parvint assez bien, tandis qu’il profitait des dispositions parlementaires qu’il retrouvait dans l’esprit de M.