Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
L’impératrice versa beaucoup de larmes sur la…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[Note 83: Ce voyage de Fontainebleau, qui dura deux mois à peu près, est l’un des épisodes intéressants de la vie de cour sous l’Empire. L’empereur n’a jamais consacré, je crois, un si long espace de temps à cette vie, dans ses plaisirs ou dans son éclat, ou plutôt dans un séjour semblable; l’Empire devenait pour la première fois une cour véritable. Partout ailleurs, ce qu’on appelait ainsi n’était qu’une parade, un défilé ou les hommes figuraient plus pour leur uniforme que pour leur personne. Ici, comme auprès de Louis XIV et de Louis XV, on vivait ensemble, et, malgré la froideur de l’étiquette et la peur du maître, la nature devait se faire jour et se trahir. Il y avait des intérêts, des passions, des intrigues, des faiblesses, des trahisons, une vraie cour, en un mot. Je ne cherche pas à juger le talent de l’auteur à décrire ces nuances, et je borne mon devoir d’éditeur à écrire des notes plutôt explicatives qu’approbatives. On me pardonnera toutefois, puisque le public a si bien prouvé par son empressement le cas qu’il faisait de ces mémoires, de dire que mon père avait devancé le jugement de l’opinion, et n’hésitait pas à comparer l’oeuvre de sa mère aux plus grands modèles. Voici ce qu’il pensait de la peinture de la cour à Fontainebleau: «Ce chapitre, qui ne contient nul événement, est, sans contredit, l’un des plus remarquables de cet ouvrage. Dans quelques parties il y a trop de réflexions, et qui se répètent. Si ma mère eût revu cet ouvrage, elle eût resserré et supprimé. Je demeure convaincu, cependant, que le texte doit rester tel qu’il est, et que, dans ces entretiens de l’auteur avec lui-même, dans ce retour complaisant sur ses souvenirs, on apprend à le connaître et à prendre confiance en lui. Mais ce chapitre-ci mérite un éloge plus absolu.
Comme dans Saint-Simon, la peinture attentive, étudiée, sans cesse repassée des choses et des personnes, des moeurs, des formes, des allures, des relations, s’empare de l’esprit, et le fait vivre dans le monde qu’elle lui retrace. Je ne sais rien dans Saint-Simon de supérieur au tableau de la cour à la mort du grand Dauphin. C’est le récit d’une seule nuit de Versailles, et il tient le quart d’un volume. Il me semble qu’il y a dans ce chapitre quelque chose du même mérite, et, quoique ce séjour à Fontainebleau n’ait point été marqué par un événement distinct qui pût être regardé comme une crise, telle que la mort du Dauphin, la vivacité de l’imagination dans la fidélité de la mémoire donne à ce tableau de la cour de l’empereur cette vérité saisissante qui supplée à la réalité.» (P. R.)]
[Note 84: L’empereur, né le 15 août 1769, avait alors trente-huit ans. On oublie volontiers son âge, tant on est ébloui par son éclat. Il y faut cependant penser parfois en lisant son histoire, et se rappeler qu’il était un homme, même un jeune homme. (P. R.)]
Le gouvernement anglais, jaloux d’une puissance si colossale, malgré le mauvais succès de tant d’entreprises, toujours vaincu, jamais découragé, trouvait sans cesse de nouvelles ressources contre l’empereur dans le sentiment national qui animait la nation. Celle-ci se voyait attaquée dans sa prépondérance et dans ses intérêts. Son orgueil et son industrie, également irrités des obstacles qu’on lui suscitait, se prêtaient à tous les sacrifices que ses ministres sollicitaient d’elle.
D’énormes subsides furent votés pour l’augmentation d’un service maritime qui devait produire un blocus continental de toute l’Europe.
Les rois, craintifs devant la force de notre artillerie, se soumettaient à ce système prohibitif que nous exigions d’eux; mais les peuples souffraient; les jouissances de la vie sociale, les nécessités qu’enfante l’aisance, les besoins sans cesse renaissants de mille agréments matériels, partout combattaient pour les Anglais. On murmurait à Pétersbourg, sur toutes les côtes de la Baltique, en Hollande, dans les ports de France, et le mécontentement qui n’osait s’exprimer, en se concentrant sous la crainte, jetait dans les esprits des racines d’autant plus profondes, qu’elles devaient s’y fortifier longtemps, avant qu’il osât se montrer au dehors. Il en paraissait pourtant quelque chose, par intervalles, dans les menaces ou les reproches que nous apprenions tout à coup que notre gouvernement adressait à ses alliés.
Renfermés en France, dans une ignorance complète de ce qui se passait au dehors, sans communications, du moins intellectuelles, avec les autres nations, défiants des articles commandés de nos ternes journaux, nous pouvions conclure cependant quelquefois, de certaines lignes du Moniteur, que les volontés impériales se trouvaient éludées par les besoins des peuples. L’empereur avait amèrement reproché à son frère Louis d’exécuter trop mollement ses ordres en Hollande. Il l’y renvoya en lui intimant fortement sa volonté d’être scrupuleusement obéi.
«La Hollande, disait le Moniteur, depuis les nouvelles mesures qu’elle a prises, ne correspondra plus avec l’Angleterre. Il faut que le commerce anglais trouve tout le continent fermé, et que ces ennemis des nations soient mis hors du droit commun. Il est des peuples qui ne savent que se plaindre; il faut savoir souffrir avec courage, prendre tous les moyens de nuire à l’ennemi commun, et l’obliger à reconnaître les principes qui dirigent toutes les nations du continent. Si la Hollande avait pris ses mesures depuis le blocus, peut-être l’Angleterre aurait déjà fait la paix.»
Une autre fois on s’efforçait de flétrir, aux yeux de tous, ce qu’on appelait l’envahissement de nos libertés continentales. Le gouvernement anglais se voyait comparé, dans sa politique, à Marat. «Qu’est-ce que celui-ci a fait de plus atroce? disaiton. C’est de présenter au monde le spectacle d’une guerre perpétuelle. Les meneurs oligarques qui dirigent la politique anglaise finiront comme tous les hommes furibonds et exagérés; ils seront l’opprobre de leur pays, et la haine des nations.»
Quand l’empereur dictait de pareilles injures contre le gouvernement oligarchique, il caressait à son profit les idées démocratiques qu’il savait bien exister sourdement dans la nation. En se servant de quelques-unes de nos phrases révolutionnaires, il croyait satisfaire suffisamment les opinions qui les avaient inspirées. L’égalité, rien que l’égalité, voilà quel était son mot de ralliement entre la Révolution et lui. Il n’en craignait point les suites pour lui-même; il savait qu’il excitait ces vanités qui peuvent fausser les dispositions les plus généreuses; il détournait de la liberté, comme je l’ai dit souvent; il étourdissait tous les partis, dénaturait toutes les paroles, effarouchait la raison. Quelque force que lui donnât son glaive, il le soutenait encore par le secours des sophismes et prouvait que c’était en connaissance de cause qu’il déviait de la marche indiquée par le mouvement des idées, en s’aidant encore de la puissance de la parole pour nous égarer. Ce qui fait de Bonaparte un des hommes les plus supérieurs qui aient existé, ce qui le met à part, en tête de tous les puissants appelés à régir les autres hommes, c’est qu’il a parfaitement connu son temps et qu’il l’a toujours combattu. C’est volontairement qu’il a choisi une route difficile et contraire à son époque. Il ne le cachait point; il disait souvent que lui seul arrêtait la Révolution, qu’après lui elle reprendrait sa marche. Il s’allia avec elle pour l’opprimer, mais il présuma trop de sa force. Habile à reprendre ses avantages, elle a su enfin le vaincre et le repousser.
Les Anglais, à cette époque, alarmés de la condescendance avec laquelle le czar, encore plus séduit que vaincu, abondait dans le système de l’empereur, attentifs aux troubles qui commençaient à se manifester en Suède, inquiets du dévouement que nous témoignait le Danemark et qui devait leur fermer le détroit du Sund, firent un armement considérable et réunirent leurs forces pour bombarder Copenhague. Ils vinrent même à bout de prendre la ville. Le prince royal, fort de l’amour de ses peuples, se défendit vaillamment, et lutta même après avoir perdu sa capitale. Les Anglais se virent forcés de l’évacuer et de s’en tenir, là comme ailleurs, au blocus général. L’opposition en Angleterre éclata contre cette expédition. L’empereur, ignorant de la constitution anglaise, se flatta que les débats assez vifs du Parlement lui seraient utiles. Peu accoutumé à l’opposition, il jugeait du danger de celle d’Angleterre d’après l’effet qu’elle eût produit en France, si elle s’y fût manifestée avec la même violence qu’il remarquait dans les journaux de Londres; et souvent il croyait le gouvernement anglais perdu, en repaissant son impatience des phrases animées du Morning Chronicle.
Mais son espoir se trouvait toujours déçu. L’opposition tonnait; les remontrances s’évaporaient en fumée, et le ministère emportait toujours des moyens de plus de continuer cette lutte nécessaire. Rien n’a plus causé de mouvements de colère à l’empereur que ces débats du Parlement, et les attaques violentes contre sa personne que la liberté de la presse enfantait contre lui. En vain il usait de cette liberté pour payer à Londres des écrivains qui imprimaient aussi très impunément ce qu’il voulait; ces combats de plume n’avançaient rien; on répondait à ses injures par des injures qui arrivaient à Paris. Il fallait les traduire, les lui livrer; on tremblait en les mettant sous ses yeux; sa colère, soit qu’elle éclatât, soit qu’elle fût concentrée, paraissait également redoutable, et malheur à qui avait affaire à lui immédiatement après qu’il venait de lire les journaux anglais!
Nous nous apercevions toujours par quelque bourrasque de cette mauvaise humeur. C’est bien alors qu’il fallait plaindre ceux dont la mission était d’ordonner de ses amusements. C’est alors que je puis bien dire que le supplice de M. de Rémusat commençait. J’en parlerai avec plus de détails, en rendant compte de la vie qu’on mena à Fontainebleau.
Dès que les personnes comprises dans ce voyage y furent réunies, on les soumit toutes à une espèce de règlement qu’on leur fit connaître. Les différentes soirées de la semaine se devaient passer chez différents grands personnages. L’empereur devait recevoir un soir chez lui. On y entendrait de la musique et on y jouerait après. Deux autres jours il y aurait spectacle; une autre fois, bal chez la grande-duchesse de Berg, un autre bal chez la princesse Borghèse; enfin cercle et jeu chez l’impératrice. Les princes et les ministres devaient donner à dîner et inviter tour à tour les conviés au voyage; le grand maréchal de même, ayant une table de vingt-cinq couverts tous les jours; la dame d’honneur de même, et enfin à une dernière table dînait tout ce qui n’avait pas reçu une invitation. Princes et rois ne pouvaient dîner chez l’empereur qu’invités par lui; il se réservait la liberté du tête-à-tête avec sa femme, et il choisissait qui lui plaisait. On chassait à jours fixes, et de même on était invité pour accompagner la chasse, soit à cheval, soit dans un grand nombre de très élégantes calèches. Il passa par la tête de l’empereur de vouloir que les femmes eussent un costume de chasse.
L’impératrice s’y prêta volontiers. Le fameux marchand de modes, Leroi, fut appelé au conseil, on détermina un costume très brillant. Chaque princesse avait une couleur différente pour elle et sa maison. Le costume de l’impératrice était en velours amarante brodé en or, avec une toque brodée d’or et couronnée de plumes blanches, et toutes les dames du palais furent vêtues de couleur amarante. La reine de Hollande choisit le bleu et argent; madame Murat, la couleur de rose et argent aussi; la princesse Borghèse, le lilas, de même brodé en argent. C’était toujours une sorte de tunique ou redingote en velours, courte, sur une robe de satin blanc brodée, des bottines de velours pareilles à la robe, ainsi que la toque, une écharpe blanche. L’empereur et tous les hommes portaient un habit vert, galonné en or et argent. Ces brillants costumes, portés soit à cheval, soit en calèche, et toujours en cortège très nombreux, faisaient au travers de la belle forêt de Fontainebleau un effet charmant.
L’empereur aimait la chasse plutôt pour l’exercice qu’elle lui faisait faire que pour ce plaisir en lui-même. Il ne se prêtait point toujours à suivre le cerf bien régulièrement, et, se lançant au galop, s’abandonnait à la route qui se présentait devant lui. Quelquefois il oubliait le motif pour lequel on parcourait la forêt et il en suivait les sinuosités, en paraissant s’abandonner à la fantaisie de son cheval, et livré à d’assez longues rêveries. Il montait à cheval avec habitude, mais sans grâce. On lui dressait des chevaux arabes qu’il préférait, parce qu’ils s’arrêtent à l’instant, et que, partant tout à coup, sans tenir sa bride, il fût tombé souvent si on n’avait pris les précautions nécessaires. Il aimait à descendre au galop des côtes rapides, au risque de faire rompre le col à ceux qui le suivaient. Il a fait quelques chutes, dont on ne parlait jamais, parce que cela lui aurait déplu. Je lui ai vu, un peu avant ce temps, la manie de mener aussi des attelages à des calèches ou à des bogheis. Il n’était pas bien sûr d’être alors dans la voiture qu’il conduisait, car il ne prenait aucune précaution pour les tournants ou pour éviter les endroits difficiles. Il prétendait toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer. Une fois, à Saint-Cloud, il s’avisa de vouloir conduire quatre chevaux à grandes guides. Il passa une grille si maladroitement, se trouvant emporté dès le premier instant, qu’il versa la voiture, où se trouvaient l’impératrice et quelques personnes, sans aucun accident grave, heureusement. Il en fut quitte pour avoir pendant trois semaines le poignet foulé. Depuis ce temps il renonça à mener lui-même, disant en riant que, dans les moindres choses, il fallait que chacun fît son métier. Quoiqu’il ne prît pas grand intérêt au succès d’une chasse, cependant il grondait assez fortement lorsqu’on ne réussissait point à prendre le cerf. Il se fâchait si on lui représentait que lui-même, en changeant de route, avait contribué à égarer les chiens; le moindre non-succès lui causait toujours surprise et impatience.
Il travaillait beaucoup à Fontainebleau, comme partout. Il se levait à sept heures, donnait son lever, déjeunait seul, et, les jours où l’on ne chassait point, il demeurait dans son cabinet, ou tenait ses conseils jusqu’à cinq ou six heures. Les ministres, les conseillers d’État venaient de Paris, comme si on était à Saint-Cloud; il n’entrait pas beaucoup dans la raison de la distance, jusqu’au point que, manifestant le désir qu’on lui fît sa cour le dimanche après la messe, comme cela se passait à Saint-Cloud, on partait de Paris dans la nuit pour arriver le matin à l’heure prescrite. On se tenait alors dans l’une des galeries de Fontainebleau qu’il parcourait à son gré, ne pensant pas toujours à payer d’une parole ou d’un regard la fatigue et le dérangement d’un pareil voyage.
Tandis qu’il demeurait la matinée dans son cabinet, l’impératrice, toujours élégamment parée, déjeunait avec sa fille et ses dames, et ensuite, se tenant dans son salon, y recevait les visites des personnes qui habitaient le château. Celles d’entre nous qui s’en souciaient pouvaient y faire quelque ouvrage, et cela n’était pas inutile pour soutenir la fatigue d’une conversation oiseuse et insignifiante. Madame Bonaparte n’aimait pas à être seule et n’avait le goût d’aucune occupation. À quatre heures on la quittait; elle vaquait alors à sa toilette, et nous à la nôtre; c’était toujours une grande affaire. Un assez bon nombre de marchands de Paris avaient transporté à Fontainebleau leurs plus belles marchandises, et ils en trouvaient facilement le débit, en se présentant dans tous nos appartements. Entre cinq et six heures, il arrivait assez fréquemment que l’empereur passait dans l’appartement de sa femme, et qu’il montait en calèche, seul avec elle, pour se promener avant son dîner. On dînait à six heures, ensuite on se rendait au spectacle, ou chez la personne qui devait, à tel jour, se charger du plaisir de la soirée.
Les princes, maréchaux, grands officiers ou chambellans qui avaient les entrées, pouvaient se présenter chez l’impératrice. On frappait à la porte, le chambellan de service annonçait; l’empereur disait: Qu’il entre! et on entrait. Si c’était une femme, elle s’asseyait en silence; un homme demeurait debout contre la muraille, à la suite des personnes qu’il trouvait déjà dans le salon. L’empereur s’y promenait ordinairement en long et en large; quelquefois silencieusement et rêvant, sans se soucier de ce qui l’entourait, quelquefois faisant une question qui recevait une réponse courte, ou bien entamant la conversation, c’est-à-dire l’occasion de parler à peu près seul, car on éprouvait toujours, et alors plus que jamais, quelque embarras à lui répondre. Il ne savait et, je crois, ne voulait mettre personne à l’aise, craignant la moindre apparence de familiarité, et inspirant à chacun l’inquiétude de s’entendre dire, devant témoins, quelque parole désobligeante. Les cercles se passaient de la même manière. On s’ennuyait autour de lui, et il s’ennuyait lui-même; il s’en plaignait souvent, s’en prenant à chacun de ce silence terne et contraint qu’il imposait. Quelquefois il disait: «C’est chose singulière, j’ai rassemblé à Fontainebleau beaucoup de monde, j’ai voulu qu’on s’amusât, j’ai réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l’air bien fatigué et triste.—C’est, lui répondait M. de Talleyrand, que le plaisir ne se mène point au tambour, et qu’ici, comme à l’armée, vous avez toujours l’air de dire à chacun de nous: «Allons, messieurs et mesdames, en avant, marche!» Il ne s’irritait point de ces paroles, il était alors fort en train. M. de Talleyrand passait de longues heures avec lui, et il lui laissait le droit de tout lui dire. Mais, dans un salon rempli de quarante personnes, M. de Talleyrand se tenait en aussi grand silence que tout le monde.
De toute la cour, la personne que, dans ces voyages, le soin de ses plaisirs agitait davantage était sans aucune comparaison M. de Rémusat.
Les fêtes et spectacles étaient dans les attributions du grand chambellan, et M. de Rémusat, en sa qualité de premier chambellan, avait la responsabilité de tout ce travail. Ce mot convient parfaitement; car la volonté impérieuse et difficile de Bonaparte rendait cette sorte de métier assez pénible. «Je vous plains, lui disait M. de Talleyrand: il vous faut amuser l’inamusable.»
L’empereur voulait deux spectacles par semaine, et qu’ils fussent toujours variés. Les acteurs de la Comédie-Française en faisaient seuls les frais, conjointement avec quelques représentations d’opéras italiens. On ne jouait guère que des tragédies, souvent Corneille, quelques pièces de Racine, et rarement Voltaire, dont Bonaparte n’aimait point le théâtre. Après avoir approuvé d’avance un répertoire réglé pour le voyage, et positivement signifié qu’on voulait pour Fontainebleau les meilleurs acteurs de la troupe, il entendait que les représentations de Paris ne fussent point interrompues; les précautions étaient prises.
Tout à coup, par suite d’une fantaisie bien plutôt que d’un désir, il détruisait l’ordre qu’il avait consenti, demandait une autre pièce ou un autre comédien, et cela le matin même du jour où il fallait les lui procurer. Il n’écoutait jamais une observation; le plus souvent il en eût pris quelque humeur, et la chance la plus satisfaisante était qu’il dît en souriant: «Bah! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout; je le veux, c’est à vous de trouver le moyen de le faire.» Dès que l’empereur avait proféré cet irrévocable je le veux, ce mot se répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le prononçaient du même ton que lui; M. de Rémusat le répétait à tous les comédiens, étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit auquel on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait en sottes petites agitations, dans la crainte qu’un accident, ou une maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s’opposât à l’exécution de l’ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de repos, soupirait un peu en pensant qu’un homme raisonnable se voyait forcé d’user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles pauvretés, devenues importantes par les suites qu’elles pouvaient avoir.
Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du maître, même quand il s’agit de niaiseries, est désagréable à porter.
Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu’il excitait était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures avait un long retentissement.
Enfin, lorsqu’à grand’peine on était parvenu à le contenter, il ne faut pas croire qu’il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était alors son plus beau, et ce dont il fallait s’arranger. Il arrivait au spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal anglais, ou seulement fatigué de la chasse; il rêvait ou s’endormait. On n’applaudissait point devant lui; la représentation silencieuse était extrêmement froide. La cour s’ennuyait mortellement de ces éternelles tragédies; les jeunes femmes s’y endormaient; on quittait le spectacle triste et mécontent. L’empereur s’apercevait de cette impression; il en prenait de l’humeur, s’attaquait à son premier chambellan, blâmait les acteurs, aurait voulu qu’on en trouvât d’autres, quoiqu’il eût les meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours suivants, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare qu’il en fût autrement, et, il faut en convenir, c’était chose vraiment désagréable. Le jour de spectacle à Fontainebleau, j’éprouvais toujours un souci qui me devenait une sorte de petit supplice sans cesse renaissant; la frivolité du fond et l’importance des suites en rendaient le poids plus importun.
L’empereur aimait assez le talent de Talma. Il se persuadait qu’il l’aimait beaucoup; je crois qu’il savait encore plus qu’il est grand acteur, qu’il ne le sentait. Il n’y avait pas en lui ce qui fait qu’on se complaît dans la représentation d’une fiction de théâtre. Il manquait d’instruction; ensuite, il était trop rarement désoccupé, trop fortement entrepris par sa situation réelle pour prêter attention à la conduite d’un ouvrage, au développement d’une passion feinte. Il se montrait, parfois, ému transitoirement d’une scène ou même d’un mot prononcé avec talent; mais cette émotion nuisait au reste de son plaisir, parce qu’il eût voulu qu’elle se prolongeât dans toute sa force, et qu’il ne faisait nul cas des impressions secondaires, ou plus douces, que produisent encore la beauté du vers ou l’accord que le talent d’un comédien apporte dans un rôle entier. En général, il trouvait notre théâtre français froid, nos acteurs trop mesurés, et il s’en prenait toujours aux autres de l’impossibilité presque complète où il se trouvait de se plaire là où la multitude acceptait un divertissement. Il en était de même sur l’article de la musique. Peu sensible aux arts, il savait leur prix par son esprit, et, leur demandant plus qu’ils ne pouvaient lui donner, il se plaignait de n’avoir pas senti ce que sa nature ne permettait pas qu’il éprouvât.
On avait attiré à la cour les premiers chanteurs de l’Italie. Il les payait largement, mettait sa vanité à les enlever aux autres souverains; mais il les écoutait tristement, et rarement avec intérêt. M. de Rémusat imagina d’animer les concerts qu’on lui donnait par une sorte de représentation des morceaux de chant qu’on exécutait en sa présence. Les concerts furent quelquefois donnés sur le théâtre. Ils étaient composés des plus belles scènes des opéras italiens. Les chanteurs les exécutaient en costumes, et les jouaient réellement; la décoration représentait le lieu de la scène où se passait l’action du morceau de chant. Tout cela était monté avec grand soin, et, comme tout le reste, manquait à peu près son effet. Mais il faut dire que, si tant de soins étaient perdus pour son plaisir, la pompe de tant de spectacles et de divertissements variés le flattait néanmoins, car elle rentrait dans sa politique, et il aimait à étaler devant cette foule d’étrangers qui l’entouraient une supériorité qui se retrouvait en tout.
Cette même disposition rêveuse et mécontente, qu’il portait partout, jetait un voile sombre sur les cercles et les bals de Fontainebleau.
Vers huit heures du soir, la cour excessivement parée se rendait chez la princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle; on se regardait sans se parler. On attendait Leurs Majestés. L’impératrice arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite prenait sa place et attendait comme les autres en silence l’arrivée de l’empereur. Il entrait enfin, il allait s’asseoir près d’elle; il regardait danser; son visage était loin d’encourager le plaisir, aussi le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces contredanses, quelquefois, il se promenait entre les rangs des dames pour leur adresser des paroles assez insignifiantes qui le plus souvent n’étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il disparaissait presque aussitôt, et, peu après sa retraite, chacun se retirait de son côté.
Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie personne dont il fut un peu occupé. C’était une Italienne. M. de Talleyrand l’avait vue en Italie, et il avait persuadé à l’empereur de la placer auprès de l’impératrice en qualité de lectrice; on fit son mari receveur général. L’impératrice, d’abord un peu effarouchée de l’apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui aurait été impossible de s’opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma les yeux sur ce qui se passait. C’était une douce personne, plus soumise que satisfaite; elle céda à son maître par une sorte de conviction qu’on ne devait pas lui résister; mais elle ne mit aucun éclat, aucune prétention à son succès; elle sut même allier au dedans d’elle un grand fonds d’attachement pour madame Bonaparte avec la complaisance pour la fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans bruit ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d’une cour qui en renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n’ai jamais vu de plus beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d’un peu plus d’embonpoint.
L’empereur n’eut jamais pour elle un goût très vif; il le confia assez vite à sa femme, et la rassura en lui livrant, sans aucune réserve, le secret de cette froide liaison. Il l’avait fait loger à Fontainebleau de manière qu’elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler; on se disait à l’oreille que le soir elle descendait chez lui ou bien qu’il allait dans sa chambre; mais, au milieu des cercles, il ne lui parlait pas plus qu’à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps attention à toute cette affaire, prévoyant qu’elle ne produirait aucun changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte le choix de cette maîtresse, recevait la confidence du plus ou moins de plaisir qu’elle lui procurait, et ce fut tout.
Si quelque personne curieuse me demandait si, à l’exemple du maître, il se formait d’autres liaisons pendant l’oisiveté d’une pareille réunion, je serais assez embarrassée de répondre d’une manière satisfaisante. Le service de l’empereur imposait un trop grand assujettissement pour laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu’il pourrait leur dire, pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu, on n’eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de moins que les autres; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et tout arrangement se faisait en silence et avec une sorte de promptitude qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c’est que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et qu’ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans perdre leur temps aux lenteurs d’un véritable amour. Aussi ne se forma-t-il autour de l’empereur que des liaisons subites dont apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénouement.
D’ailleurs Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se réserver à lui le droit de toutes les libertés; il tolérait l’inconduite de quelques personnes de sa famille, parce qu’il voyait qu’il ne pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande publicité. La même raison l’eût porté à dissimuler l’humeur qu’il eût ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions; mais, à cette époque, elle n’y semblait guère disposée. J’ignore absolument le secret de son intime intérieur, et je l’ai toujours vue presque exclusivement occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle n’avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et mesurée; elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l’éternel sujet de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient grande raison de s’observer un peu, car l’empereur, dès qu’il était instruit de quelque chose, et il l’était toujours, soit pour s’amuser, soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait le mari de ce qui se passait. À la vérité, il lui interdisait le bruit et la plainte. C’est ainsi que nous avons su qu’il avait appris à S***
quelques-unes des aventures de sa femme, et qu’il lui ordonna si impérieusement de ne point montrer de courroux, que S***, toujours parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et, moitié par condescendance, moitié par suite du désir qu’il en avait, finit, je pense, par ne point croire ce qui souvent était public.
Madame de X–- était à Fontainebleau; mais l’empereur ne semblait plus y faire la moindre attention. On a dit qu’il était revenu à elle quelquefois; mais ce n’a plus été alors que fort transitoirement, et sans que ces passades donnassent le moindre retour à son ancien crédit.
Cependant nous eûmes pendant ce voyage le spectacle d’un autre amour qui fut d’abord assez vif. Jérôme venait, comme je l’ai dit, d’épouser la princesse Catherine. Cette jeune personne s’attacha vivement à lui; mais, sitôt après son mariage, il lui donna l’occasion d’éprouver un assez fort mouvement de jalousie. La jeune princesse de Bade était alors extrêmement agréable, et toujours en grande froideur avec le prince son époux. Coquette, un peu légère, fine et gaie, elle avait de grands succès. Jérôme devint amoureux d’elle, et elle parut s’amuser de cette passion. Elle dansait avec lui dans tous les bals; la princesse Catherine, un peu trop grasse déjà, ne dansait point, et demeurait assise, contemplant tristement la gaieté de ces deux jeunes gens qui passaient et repassaient devant elle, sans faire attention à la peine qu’elle éprouvait. Enfin, un soir, au milieu d’une fête, la bonne intelligence paraissant très marquée, nous vîmes tout à coup cette nouvelle reine de Westphalie pâlir, laisser échapper des larmes, se pencher sur sa chaise, et enfin s’évanouir tout à fait. Le bal fut interrompu. On la transporta dans un salon voisin; l’impératrice, suivie de quelques-unes d’entre nous, s’empressa à lui donner secours; nous entendions l’empereur adresser à son frère quelques paroles dures, après quoi il se retira. Jérôme, effrayé, se rapprocha de sa femme, et, la posant sur ses genoux, cherchait à lui rendre sa connaissance en lui faisant mille caresses. La princesse, en revenant à elle, pleurait encore et ne semblait point s’apercevoir de tout ce monde qui l’entourait. Je la regardais en silence, et je me sentais saisie d’une impression assez vive en voyant ce Jérôme, qu’une foule de circonstances, toutes indépendantes assurément de son mérite, avaient porté sur le trône, devenu l’objet de la passion d’une princesse, ayant tout à coup acquis le droit d’être aimé d’elle et de la négliger. Je ne puis dire tout ce que j’éprouvais en la voyant assise familièrement sur lui, la tête penchée sur son épaule, recevant ses caresses, et, lui, l’appelant à plusieurs reprises du nom de Catherine et l’engageant à se remettre, en la tutoyant familièrement. Peu de moments après, les deux époux se retirèrent dans leur appartement. Bonaparte, le lendemain, ordonna à sa femme de parler fortement à sa jeune nièce, et je fus chargée aussi de lui parler raison. Elle me reçut fort bien; elle m’écouta beaucoup quand je lui représentai qu’elle compromettait tout son avenir, que son devoir comme son intérêt l’engageaient à bien vivre avec le prince de Bade, qu’elle était destinée à habiter d’autres lieux que la France, qu’il était assez vraisemblable qu’on lui saurait mauvais gré en Allemagne de légèretés qu’on lui tolérerait à Paris, et qu’elle devait s’appliquer à ne point prêter aux calomnies qu’on se pressait de répandre sur elle. Elle m’avoua qu’elle s’était reproché plus d’une fois l’imprudence de ses manières, mais qu’il n’y avait, au dedans d’elle, que l’envie de s’amuser; qu’au reste elle avait fort bien remarqué que toute son importance venait alors de sa qualité de princesse de Bade, qu’elle ne se voyait plus traitée à la cour de France comme par le passé. En effet, l’empereur, qui n’avait plus le même penchant pour elle, avait changé tout le cérémonial à son égard, et, ne songeant plus aux règlements qu’il avait prescrits sur son rang lors de son mariage, négligeant de la traiter comme sa fille adoptive, il ne lui donnait plus que ce qu’on devait accorder à une princesse de la confédération du Rhin, ce qui la mettait assez loin après les reines et les princesses de la famille. Enfin elle se voyait une occasion de trouble, et le jeune grand-duc, n’osant point exprimer son mécontentement, ne le manifestait que par une extrême tristesse. Notre conversation, qui fut longue, et ses propres réflexions la frappèrent beaucoup. Quand elle me congédia, elle m’embrassa en me disant: «Vous verrez que vous serez contente de moi.» En effet, le soir même, au bal, elle s’approcha de son mari, lui parla avec une manière affectueuse, et prit un maintien réservé qu’on remarqua. Dans cette soirée elle vint à moi, et, avec une bonne grâce infinie, elle me demanda si je la trouvais bien, et à dater de ce jour, jusqu’à la fin du voyage, on ne put pas faire la moindre maligne observation sur son compte. Elle ne témoigna aucun regret de retourner à Bade; elle s’y est bien conduite; elle a eu des enfants du prince et a vécu parfaitement avec lui; elle s’est fait aimer de ses sujets.
Aujourd’hui la voilà veuve seulement avec deux filles, mais fort considérée de son beau-frère l’empereur de Russie, qui lui a témoigné à plusieurs reprises un grand intérêt[85]. Quant à Jérôme, il alla peu après prendre possession de son royaume de Westphalie, où sa conduite a dû donner à la princesse Catherine plus d’une occasion de verser des larmes qui n’ont pourtant pas refroidi sa tendresse, puisque, depuis la révolution de 1814, elle n’a pas cessé de partager son exil[86].
[Note 85: La princesse Stéphanie de Bade est morte en 1860. (P. R.)]
[Note 86: La princesse Catherine, fille du roi de Wurtemberg, est morte à Lausanne le 28 novembre 1835. (P.
R.)]
Tandis qu’on se livrait au plaisir et surtout à l’étiquette dans le château de Fontainebleau, la pauvre reine de Hollande y vivait le plus à l’écart qu’elle pouvait; extrêmement souffrante d’une grossesse pénible, toujours poursuivie du souvenir de son fils, crachant le sang au moindre effort, inquiète de son avenir, découragée sur tout, ne demandant aux événements que du repos. C’était alors qu’elle me disait souvent, avec les larmes aux yeux: «Je ne tiens plus à la vie que par le bonheur de mon frère. Quand je pense à lui, je jouis de nos grandeurs; mais, pour moi, elles sont un supplice.» L’empereur lui témoignait estime et affection; c’était toujours à elle qu’il confiait le soin de donner des conseils à sa mère, quand il les croyait nécessaires. Il y avait de l’amitié entre madame Bonaparte et sa fille; mais elles se ressemblaient trop peu pour s’entendre, et la première se sentait dans une sorte d’infériorité qui lui imposait un peu. D’ailleurs, Hortense avait éprouvé de si grands malheurs, qu’elle ne pouvait trop trouver en elle de compassion pour des soucis qui lui auraient apparu d’un poids léger, en comparaison de ce qu’elle souffrait. Ainsi, quand l’impératrice venait lui parler d’une querelle surgie entre elle et l’empereur pour quelque folle dépense, ou d’une jalousie passagère, ou même de la crainte de son divorce, sa fille souriait tristement en lui répondant: «Sont-ce donc là des malheurs?» Ces deux personnes se sont aimées, mais je crois qu’elles ne se sont jamais tout à fait comprises.
L’empereur, qui, dans le fond, avait, je crois, plus d’amitié pour madame Louis Bonaparte que pour son frère, mais qui cependant n’était point absolument étranger à un certain esprit de famille, ne se mêlait qu’avec une sorte de précaution des querelles de ce ménage. Il avait consenti à garder sa belle-fille près de lui jusqu’après ses couches; mais il parlait toujours du retour qu’il désirait qu’elle fît en Hollande. Elle l’assurait qu’elle ne voulait point rentrer dans un pays où son fils était mort et où mille douleurs l’attendaient. «Ma réputation est flétrie, lui disait-elle, ma santé perdue, je n’attends plus de bonheur dans la vie; bannissez-moi de votre cour si vous voulez, enfermez-moi dans un couvent, je ne souhaite ni trône ni fortune. Donnez du repos à ma mère, de l’éclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi vivre tranquille et solitaire.» Quand elle parlait ainsi, elle parvenait à émouvoir l’empereur; il la consolait, l’encourageait, lui promettait son appui, lui conseillait de s’en remettre au temps; mais il repoussait vivement toute idée de divorce entre elle et Louis. Souvent il pensait au sien, et il sentait qu’une sorte de ridicule se serait attaché à cette multiplicité du même événement dans sa famille. Madame Louis se soumettait, laissait aller le temps, bien déterminée à ne point céder à un nouveau rapprochement qui alors la faisait frémir. Il ne paraît point, au reste, que le roi le désirât lui-même. Plus aigri que jamais contre sa femme, il ne l’aimait pas plus qu’elle ne l’aimait elle-même; il l’accusait hautement en Hollande, car il voulait avoir l’air d’une victime. Bien des gens l’ont cru; les rois trouvent facilement des oreilles crédules. Ce qui est certain, c’est que l’époux et la femme étaient fort malheureux; mais je pense que le caractère de Louis lui eût donné des chagrins partout, au lieu qu’il y avait dans celui d’Hortense de quoi faire une vie douce et sereine; car elle n’avait aucune apparence de passion: son âme et son esprit la portaient vers un profond repos.
La grande-duchesse de Berg s’appliquait à se montrer aimable pour tous à Fontainebleau. Elle ne manquait pas de gaieté dans l’humeur, et savait prendre parfois le ton de la bonhomie. Établie dans le château à ses propres frais, elle y vivait avec luxe, ordonnait toujours une table somptueuse. Elle était servie tout en vaisselle dorée, ce qui n’arrivait point, même chez l’empereur. Elle invitait tous les habitants du palais les uns après les autres, accueillait de fort bonne grâce même ceux qu’elle n’aimait point, et semblait ne penser qu’au plaisir; mais elle ne perdait point son temps cependant. Elle voyait souvent alors M. de Metternich, ambassadeur d’Autriche. Il était jeune, d’une jolie figure; il paraissait remarquer la soeur de l’empereur; elle s’en aperçut facilement, et, dès cette époque, soit par esprit de coquetterie, ou plutôt par suite d’une ambition précautionneuse, elle commença à accueillir avec assez d’attention les hommages d’un ministre qui, disaiton, avait du crédit à la cour et qui, par la suite, pourrait peut-être la servir. Qu’elle ait eu d’avance ou non cette idée, cet appui ne lui a point manqué.
De plus, considérant le crédit de M. de Talleyrand, elle s’efforça de se rapprocher de lui, tout en conservant le plus secrètement qu’elle put des rapports avec Fouché, qui mettait assez de précautions pour la voir, parce que l’empereur manifestait toujours du mécontentement de toute liaison. Nous la vîmes agacer M. de Talleyrand dans le salon de Fontainebleau, lui parler de préférence, sourire à ses bons mots, le regarder quand elle disait quelque chose qui pouvait être remarqué, et enfin le lui adresser. M. de Talleyrand ne se montra point rétif, et se rapprocha de son côté. Alors les entretiens devinrent un peu plus graves. Madame Murat ne dissimula point à M. de Talleyrand qu’elle voyait avec envie ses frères occuper des trônes et qu’elle sentait en elle la force de porter un sceptre; elle lui reprocha de s’y opposer. M.
de Talleyrand objecta le peu d’étendue d’esprit de Murat; il plaisanta sur son compte, et ses plaisanteries ne furent point repoussées amèrement. Au contraire, la princesse livra son mari d’assez bonne grâce; mais elle objecta qu’elle ne lui laisserait point, à lui seul, la charge du pouvoir, et, peu à peu, je pense qu’elle amena M. de Talleyrand, par quelques séductions, à lui être moins contraire. Pendant ce temps elle caressait aussi M. Maret, qui reportait lourdement à l’empereur des éloges répétés de l’esprit distingué de sa soeur.
L’empereur avait de lui-même assez grande opinion d’elle, et s’y voyait encore fortifié par un concours d’approbations qu’il savait bien-n’être pas concertées. Il s’accoutuma à traiter sa soeur avec plus de considération. Murat, qui y perdit quelque chose, parfois s’avisait de se blesser et de se plaindre; il en résultait des scènes conjugales où le mari voulait reprendre ses droits et son rang. Il traitait mal la princesse; elle en était un peu effarouchée; mais, moitié par adresse, moitié par menace, tantôt caressante et tantôt hautaine, sachant se montrer habilement femme soumise ou soeur du maître à tous, elle étourdissait son mari, reprenait son ascendant, et lui prouvait qu’elle le servait par la conduite qu’elle tenait. Il paraît que les mêmes orages se sont manifestés lorsqu’elle a été à Naples, que la vanité de Murat en a quelquefois pris ombrage, qu’il en a souffert; mais on s’accorde à dire que, s’il a fait des fautes, c’est toujours au moment où il a cessé de suivre ses conseils.
J’ai dit combien la cour, pendant ce voyage, fut brillante d’étrangers.
Avec le prince primat on pouvait trouver un peu de conversation. Il avait de la politesse, il était assez bel esprit, et il aimait à rappeler les années de sa jeunesse, où il avait eu des liaisons à Paris avec tous les gens de lettres du temps. Le grand-duc de Wurtzbourg, qui resta à Fontainebleau tout le temps, montrait de la bonhomie et mettait chacun fort à l’aise. Il était passionné de musique et avait une voix de chantre de cathédrale; mais il se divertissait tant lorsqu’on le mettait pour une partie dans quelque morceau de musique, qu’on ne se sentait pas le courage de détruire son plaisir en en souriant. Les princes de Mecklembourg, après les deux que je viens de citer, étaient ceux auxquels on donnait le plus de soins. Tous deux étaient jeunes, d’une grande politesse, et même un peu obséquieux pour tout le monde.
L’empereur leur imposait beaucoup. La magnificence de sa cour les éblouissait, et, subjugués par cette puissance et par le faste imposant qu’on déployait, ils admiraient sans cesse et courtisaient jusqu’au moindre chambellan. Le prince de Mecklembourg-Strélitz, frère de la reine de Prusse, assez sourd, avait plus de peine à communiquer ses idées; mais le prince de Mecklembourg-Schwerin, jeune aussi, d’une assez jolie figure, montrait une affabilité constante. Il venait pour tâcher d’obtenir le départ des garnisons françaises qui occupaient ses États.
L’empereur l’amusait par de belles promesses; il témoignait ses désirs à l’impératrice, qui l’accueillait avec la patience la plus gracieuse.