Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Frédéric Mistral · Chapitre 22 sur 24

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Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

A Lamartine

-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!

Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la fondation du Félibrige.

Le quarantième Entretien du Cours Familier de Littérature parut un mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de Mireille et cette glorification était le couronnement des articles sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de la seconde édition:

 

A LAMARTINE

Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme,

C'est la fleur de mes années,

C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles

T'offre un paysan.

8 septembre 1859

Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):

 

SUR LA MORT DE LAMARTINE

Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout ce qui grouille râle en braiment unanime:

-- Ce soleil était assommant!"

Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon

maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété

d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...

Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent -- qu'il ne savait pas l'art des vers.

Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes

saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.

Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.

Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.

Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les espaces, ce cri suprême: Eli, lamma sabacthani!

Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire et de son infortune, -- sans dire mot il expira.

21 mars 1869

Me voilà arrivé au terme de l'élucidari (comme auraient dit les troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres, appartient, comme tant d'autres, à la publicité.

Je terminerai ces Mémoires par quelques épisodes des l'existence franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,

on pratiquait le Gai-Savoir.