Métaphysique du vampire
La fontaine aux serpents
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Aux Agnelli
Habitat Spatial Hesperis, Espace proche, 29 juillet 2112.
J’aperçois la Farandole avant l’astéroïde lui-même. Les premiers scaphandres étincellent tout près, à quelques centaines de mètres de notre trajectoire. Ils doivent être un bon millier soudés par le poignet les uns aux autres à valser inlassablement autour de l’Habitat. J’ai l’impression d’entendre une mesure de Strauss pendant un instant.
L’ombre portée de la file ininterrompue se projette sur la dizaine de dômes externes, les yeux d’Hesperis sur l’espace. Des nuages étranges en forme d’hommes rondouillards leur masquent le soleil incisif tour à tour. Les grosses perles de plexiglas s’obscurcissent brièvement.
Je reste bouche bée à les contempler. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y en ait autant. Cela me rappelle certaines villes barbares aux portes desquelles on plantait jadis les têtes des condamnés à mort. Les hommes n’ont guère changé en sept cents ans. C’est rassurant, moi qui n’évolue guère plus, je les comprends encore. Ou alors pas tellement moins qu’avant.
L’Habitat Privé d’Hesperis est le plus grand clandé de l’espace proche terrestre et les proprios ont horreur qu’on y sème le chaos. Ici, tout ne doit être qu’ordre, luxe, calme et volupté, garantie biologique, cent pour cent saine, hygiénique quoique souvent nettement mutante. Leur justice est précise, psychorigide et sans pitié. Comme leur conception pourtant perverse de la biogenèse. Ils le font savoir d’une façon radicale : la Farandole danse pour souligner leur propos. Thanatos veille aux portes d’Éros, disent les publicités de l’endroit avec le cynisme serein qui les caractérise. Sur ce dernier point, je les comprends totalement. Le cynisme est encore la forme d’honnêteté – ou de morale comme on voudra – que je pratique le mieux…
Soudain, le soleil se reflète violemment sur l’un des casques aux visières poudrées de sang givré, et malgré les philtres UV sur le hublot de ma navette, je sens grésiller mes yeux dans leurs orbites. Je me détourne de la vitre blindée. Déjà, les radiations invisibles qui traversent la coque de mon vaisseau en approche me grillent comme une tranche de pain dans un toaster ; mon corps est obligé de ressusciter en permanence depuis que nous avons quitté la magnétosphère terrestre.
Je m’y attendais, mais, en l’occurrence, mes prévisions les plus pessimistes sont dépassées. Pas de nuit bienfaisante ici, pour me protéger de mon plus vieil ennemi. Cela risque de me poser un problème crucial d’alimentation parce que tôt ou tard, il faudra que je recharge mes batteries si je veux continuer à égayer le monde de ma présence. Être le premier de ma race à promener mes guêtres dans l’espace est à peine une consolation, même pour un type aussi égotique que moi.
Je n’ai pas posé le pied sur ce caillou perdu que je crève déjà de faim !
*
Habitat Spatial Hesperis, Dôme 7, 28 juillet 2112.
La mosaïque de lapis synthétique ondulait sous les réfringences d’une eau verdie par les algues vivantes, des espèces manufacturées sur place et capables de survivre à d’incroyables gradients de température. Aaliyah y accéda par trois marches moelleuses recouvertes d’une mousse gorgée d’un sirop parfumé qui adhérait à la plante des pieds. Elle ne risquait pas de déraper sur le fond du bassin, ni d’y transporter des bactéries ou des virus indésirables.
Le contact du liquide encore tiède lui arracha un soupir de satisfaction ravie. Son enfance australienne, au cœur d’un désert désormais calciné de radiations bien plus mortelles que celles du soleil, l’avait à jamais acquise à la cause de l’eau pure. Ce miracle.
Elle était nue et entièrement glabre. Âgée, mais bien conservée, peau dorée, sein petit encore haut, cuisse toujours ferme, malgré l’épaississement aux genoux. On avait entièrement épilé ses cheveux gris argent, ses sourcils et son pubis, si bien qu’elle en paraissait étrangement rajeunie. Elle déclina l’offre du plus jeune des stewards. Il lui proposait de la rejoindre et lui masser le dos pendant qu’elle tremperait dans sa mixture de végétaux parfumés.
— Ne le prenez pas mal, jeune homme, mais je ne chasse que dans ma catégorie. La vieille warrigal préfère les mâles décatis, comme elle.
Il lui rendit un sourire incertain, n’ayant pas compris le nom du dangereux chien sauvage austral et disparu dont se réclamait sa cliente.
— Ç’aurait été un honneur, Dame, croyez-le bien. Et vous n’êtes pas du tout déc… (Il s’interrompit.) Mais si vous préférez une de mes camarades…
Il n’acheva pas sa phrase, rendu muet par son regard soudain durci. Elle prit sa respiration calmement avant d’articuler avec lenteur comme pour s’adresser à un débile mental :
— En dehors de mon épouse, je ne baise qu’avec des hommes. Ça n’est pas dans mon dossier ?
Un employé plus âgé délogea son collègue d’un coup de coude et vint s’incliner au-dessus de la margelle.
— Pardonnez, Dame Aaliyah, Ferean est nouveau ici. Il commence tout juste son service depuis ce matin. Il est…
— Enthousiaste ? termina Aaliyah pour lui avec un sourire mince. Il n’y a pas de problème. Je veux seulement me reposer. L’année civile a été épuisante. Et ce n’est pas fini…
— S’il ne s’agit que de vous masser, ma chère, je suis volontaire. Vous avez un corps extraordinaire ! intervint une voix douce et grave dans son dos.
Les serviteurs s’inclinèrent devant celui qui avait parlé. Grimaçant intérieurement, Aaliyah se retourna pour croiser le regard ironique de Joran Lakota. Lui aussi avait un corps extraordinaire, il ne manquait pas de le faire savoir. Un visage âpre mais harmonieux encadré d’une épaisse crinière corbeau, des yeux de braises froides, entièrement nu et couleur de pain brûlé, il arborait, en plus d’un pénis de bonne tenue, une paire de seins ronds et blancs aux aréoles presque mauves. Les muscles en ailes de chauve-souris à la jointure de ses bras et de son torse lisses, ainsi que la taille étroite plantée sur des hanches aussi larges que ses épaules, accentuaient l’ambiguïté du personnage.
— J’ai l’âge requis pour la « vieille warrigal » ! souligna-t-il en souriant avec malice. Et je penche nettement du côté mâle… quoique mon vagin soit parfaitement opérant.
Aaliyah cilla. Joran était trop conscient de l’effet qu’il produisait sur les autres, sur elle en particulier. Il en abusait.
— Je ne crois… commença-t-elle.
— Et moi, je crois que nous devrions discuter, la coupa-t-il en balayant les serviteurs de son œil sombre que ses sourires ne réchauffaient pas.
Le vieil employé comprit le message. Intimant aux autres de quitter la pièce, il se courba une dernière fois. Aaliyah s’étendit de tout son long dans le bain. Elle tenta d’ignorer le bel hermaphrodite qui la rejoignait sans créer la moindre vague, un crocodile se coulant dans une mare de boue.
À la dérive, elle ferma les yeux, espérant chasser l’image du saurien dans les volées de bulles folles de plus en plus chaudes. Un courant d’eau tiède et cohérente se glissa entre ses cuisses pour y folâtrer coquinement ; Aaliyah se retint de gémir d’aise en présence de son voisin. Celui-ci tint sa promesse, il se faufila derrière elle et commença à pétrir les trapèzes qui peinaient à se détendre. Puis, en cercles concentriques, les pouces larges malaxèrent les omoplates sèches, couvertes de muscles roidis par les tensions des derniers mois de campagne électorale. Cette fois, Aaliyah ne put ravaler un hoquet de plaisir.
— C’est une bonne idée de la part du Conseil d’administration d’Hesperis que nous avoir tous réunis, j’adore cet endroit ! commença-t-il alors qu’il la sentait se détendre sous ses doigts fermes.
— Je n’en suis absolument pas persuadée, souffla-t-elle en regrettant de ne pouvoir mieux contrôler sa voix.
— Votre peau brune est fabuleuse… Ne vous raidissez pas, susurra-t-il. Ou je vais être obligé d’approfondir mon massage.
La menace porta aussitôt. Elle força ses épaules à se décontracter sous les pressions insistantes.
— Je ne comprends pas votre position, attaqua-t-elle en premier. Vous surtout !
— Ma position ? interrogea-t-il plaisamment, en effleurant les jambes de sa compagne d’une cuisse aussi douce que ferme. J’en ai des dizaines d’autres à votre service, si cela vous amuse…
— Joran ! Cessez de faire le malin trois secondes ! Vous vouliez causer, causons !
— Seigneur, soupira-t-il. Quelle brutalité ! Ne pourrions-nous pas profiter du moment, d’abord ?
Elle lui jeta un coup d’œil sec de côté, il gloussa et canalisa ses mouvements circulaires au niveau des lombaires de sa compagne.
— D’accord, d’accord ! Plus sérieusement, je vous annonce que mon conglomérat est prêt à financer votre campagne d’alphabétisation des orphelines spatiales à la station Alice Springs si vous renoncez à soutenir Hesperis et son projet… farfelu !
— Tiens donc ? grinça-t-elle. Vous ne commencez pas par tenter de me corrompre personnellement ?
— Ce serait possible ?
Elle secoua la tête, essayant d’ignorer la chaleur de ses mains.
— Non.
— C’est ce que j’ai dit au CA, ricana-t-il. Ils le regrettaient pourtant : cette campagne serait atrocement dispendieuse.
— Un politicien coûte toujours moins cher qu’une belle et bonne action opérante, commenta Aaliyah.
— Ne m’en parlez pas ! déplora son compagnon poursuivant ses explorations des muscles sous la surface bouillonnante.
— À mon tour d’être sérieuse : quoi qu’il arrive mon parti soutiendra la résolution 451 et la fera passer à l’assemblée. Tôt ou tard. Vous perdez votre temps.
— Vous trouvez ? J’avais pourtant l’impression d’avoir réalisé du bon boulot avec votre dos. Si vous vous tourniez, je pourrais en faire autant pour le ventre.
Une main se faufila sur la face interne de la cuisse d’Aaliyah.
— Joran !
Il gloussa à nouveau et leva les bras hors du bain en signe de reddition amusée.
— Vous serez obligée d’imposer cette technique par la force, reprit-il, même votre propre parti ne vous soutient pas vraiment sur ce coup. Et au final, vous perdrez votre siège présidentiel si chèrement acquis.
— Je ne l’ai pas encore gagné, ce siège ! Et je ne le prends que pour cela : imposer le substitut utérin à l’ensemble du système ! Et votre conglomérat ne s’y oppose que pour conserver les énormes bénéfices des nettoyages génétiques postnataux et du clonage. Ils refusent de partager le magot, ce qui pourtant pourrait bien se faire sans trop de pertes. Et ne vous défendez pas, accusa-t-elle, je sais que vous manipulez en douce ces connards de l’I&RO !
— Même pas en douce : nous assumons très bien, protesta-t-il. Nous avons financé la moitié d’une de leurs campagnes sur Mars en échange de l’implantation de nos cliniques sur la planète.
— Enfin, Joran, regardez les choses en face : vos clonages condamnent avant la naissance les merveilleuses chimères telles que vous. Quant à vos « thérapies géniques » : elles épurent les mutations létales, c’est vrai ; mais elles nettoient également celles qui sont souhaitables à court et moyen terme, celles qui pourraient nous permettre de résister aux maladies futures, voire celles qui sont belles et viables comme vous. Elles défendent un canon arbitraire défini par quelques intégristes de “l’image de Dieu” qui conduit à une impasse évolutive. Comment pouvez-vous travailler pour eux ? Le clonage, les thérapies, ce sont des rustines sur un réservoir fendu en deux. Le substitut utérin permettra…
— « … la naissance de la nouvelle humanité, de la nouvelle biodiversité, saine, infiniment variée, aux mutations contrôlées pour le plus grand bien de tous… et surtout de toutes, enfin libérées d’une servitude millénaire ! » Inutile de me réciter votre prêche, je suis d’accord avec.
— Alors ?
— Alors, mes commanditaires préfèrent continuer à poser leurs rustines qui vous coûtent un bras en termes d’énergie et de finances. Et moi aussi, je préfère mon compte en banque. Je suis d’un égocentrisme navrant, je sais.
Il se fendit d’un sourire éclatant que n’assombrissait pas la moindre note de remords :
— Pardonnez-moi, chérie, mais la Reconstruction n’a pas été facile pour les mutants dans mon genre, je n’ai pas la plus petite envie de me retrouver en position de faiblesse !
— Pitié, Joran, le numéro de l’orphelin persécuté, gardez-le pour vos plans cul ! Les anciens États-Unis n’ont pas été tendres avec leurs ressortissants non conformes, certes. Mais croyez bien que mon propre pays ne s’est pas illustré avec ses propres irradiés, ou même les restes des populations d’origine. Et au départ, ils n’avaient même pas l’excuse de la guerre : cela faisait déjà trois cents ans qu’ils œuvraient à la disparition de mon peuple. Je suis la dernière, sauf si on compte…
Elle s’interrompit brutalement tandis qu’il affichait un air ahuri :
— La dernière aborigène ? Et vous ne vous en êtes pas servi pour votre campagne aux primaires ? Mais vous payez votre staff de com à quoi ?
— J’ai été élevée par des Blancs, on m’a enlevée à mes parents. Comme des milliers d’enfants aborigènes tout au long de l’histoire de l’Australie. Je ne sais rien de mon peuple que je n’ai appris dans les livres. Et fort peu encore : je n’ai pas eu le temps, la Reconstruction demandait trop d’efforts. Comment me serais-je réclamée d’eux ?
Elle le sentit hausser les épaules avec pitié contre ses omoplates. Les doigts se firent presque tendres sur ses dorsaux.
— Mais ça n’a aucune importance ! Votre électorat n’est pratiquement composé que de doux imbéciles qu’une telle histoire aurait fait couiner d’attendrissement !
— Contrairement à vous, je ne vends pas mon cul, mais mon cerveau. Vous êtes une pute, mon cher. Et une pute moins respectable que ceux et celles d’Hesperis qui ont le mérite de l’honnêteté et d’une certaine conscience professionnelle, eux.
Joran rit largement cette fois :
— Rectification : je ne suis pas une pute, je suis une salope. Et vous aussi. Mais vos armes sont différentes, j’en conviens.
Aaliyah ne répondit pas. Il n’avait pas complètement tort, ce qui était souvent le cas avec Joran. Elle sourit à son tour, elle ne pouvait pas s’empêcher d’éprouver depuis toujours une forme d’affection exaspérée pour lui : il l’amusait et lui plaisait à la fois. À condition de distinguer le contenu de ses mains et de ne pas lui tourner le dos. Métaphoriquement.
Un nouveau torrent de bulles dynamisa le bain parfumé avant de noyer le dialogue. La température de l’eau s’éleva en douceur tandis que le silence tombait entre eux. Aaliyah y demeura encore quelques instants, jusqu’à ce que montent d’étouffantes vapeurs mentholées et que sa peau prenne une teinte écarlate. Laissant son interlocuteur dépité mariner à son gré, elle remonta les marches souples. Une employée l’enveloppa dans un lé de lichen gris qui prit une teinte rousse en absorbant l’humidité de sa peau. Avec ravissement, elle passa les doigts sur la soie lisse qui semblait avoir remplacé son épiderme.
Aaliyah, toujours nue, la peau brûlante, suivit la femme dans une salle voisine en s’efforçant d’ignorer le regard appréciateur de Joran sur ses jambes. Elle slaloma entre une dizaine de lits bas en bois précieux synthétiques et ouvragés, presque tous occupés par une personne aussi peu vêtue qu’elle. De loin, elle aperçut le ventre proéminent et la barbe blanche et rase de Janvier Mauge, son éternel ennemi au conseil, à qui elle adressa son plus chaleureux sourire. Se rendait-il compte à quel point il ressemblait de plus en plus à un horrible bébé atteint de progéria ? Ou à un culbuto. Les testicules du leader de l’I&RO, pendouillaient, lamentables et fripées, jusqu’à la moitié de ses cuisses variqueuses. Il vieillissait mal, lui. Il lui rendit son regard sans aménité, plissant les lèvres de mépris à la vue de la peau trop sombre d’Aaliyah, comme toujours. Elle ricana, remerciant son héritage qui lui avait donné d’arborer cette couleur de bronze qui agaçait tant les zozos de l’I&RO.
Elle s’interrogea, revenant aux génitoires pathétiques du bonhomme. Faudrait-il lui suggérer pendant le cocktail du soir une petite chirurgie réductrice qui ferait remonter tout cela à des hauteurs acceptables ? Le bonhomme en était friand, semblait-il, en ce qui concernait les femmes. Il était un fervent adepte des lèvres vulvaires refaites, par exemple.
Aaliyah pointa de l’esprit ce paradoxe : les mâles d’Identité & Renouveau Œcuménique, partisans doctrinaires d’une « nature » fantasmée censée remonter à la Création et de l’essentialisme de genre, étaient également ceux qui réduisaient les chattes de leurs femmes à l’état de fentes invisibles. Elles redevenaient ainsi quasi enfantines et l’on y glissait sans doute un pénis vainqueur, mais sûrement quelque peu dégoûté. Biologiques mais pas organiques, hein ? Ils faisaient les beaux jours des requins tels que Joran et ils ne s’en rendaient même pas compte.
Comment cette pute, pardon, cette salope avait-elle pu pousser Mauge à se rendre à l’invitation des Hesperides ? Le planétoïde colonisé en Habitat Spatial de luxe était le palais du mélange biotechno des genres et des plaisirs, le temple de toutes les joies du corps et des réalisations de l’esprit. Il était à l’origine de ce qui serait peut-être le véritable moteur de la Reconstruction : ce fameux substitut utérin dans lequel on pourrait mener à terme n’importe quelle forme de vie, végétale aussi bien qu’animale, pour peu qu’on dispose des cellules souches idoines. Ou qu’on les crée de toutes pièces, ce dont les Hespérides ne se privaient pas. Et qui dans les deux cas avait le don de faire pousser des hauts cris à leurs adversaires.
D’ailleurs, tous les militants d’I&RO étaient fouillés jusqu’à l’anus à l’entrée d’Hesperis, depuis qu’un cureton ou un imam de chez eux avait appelé en chaire à la Sainte Stérilisation des « mutants prostitués de l’espace ».
Elle grimaça de dédain et songea qu’elle conclurait peut-être leur brève – et hélas diplomatiquement nécessaire – conversation d’une pique censée être compatissante : avec son abdomen envahissant, Mauge était depuis fort longtemps dans l’incapacité de se faire une idée de l’état de ses organes. Ce serait d’une perfidie mesquine, mais parfaite. Ces types de l’I&RO ne méritaient que cela : le mépris et quelques coups en dessous de cette ceinture qu’ils estimaient si fort.
À voir. S’il venait la chercher lui aussi sur le terrain du vote le mois prochain, il n’y couperait pas.
Elle fit un signe de tête poli à la Secrétaire Générale des RadWomb, Tishwarya Kemal, allongée à deux mètres de là. Un soupir intérieur lui signala qu’elle ne s’était toujours pas résignée à éviter de poser les doigts sur ces formes rondes et tendres qui rappelaient les tableaux anciens. Elle grimaça à nouveau. Ce serait d’une telle banalité de sauter sa future première ministre ! De plus, Sonya le prendrait extrêmement mal lorsqu’Aaliyah le lui avouerait. Sonya n’était pas jalouse par essence, mais elle n’ignorait pas la facilité avec laquelle Aaliyah perdait le nord pour les filles ; tandis que les garçons restaient et demeuraient de merveilleux amis souvent, d’agréables compagnons de jeu toujours, mais des gens dont on pouvait tomber amoureuse, jamais.
Tishwarya, inconsciente des transes dans lesquelles sa plastique généreuse plongeait sa vieille alliée politique et néanmoins adversaire, souleva le menton, pour la saluer à son tour. C’était Aaliyah qui avait besoin d’elle pour gagner à l’assemblée et non le contraire. La Radie le lui faisait payer de toutes les façons possibles.
Hasard et Nécessité soient maudits ! Aaliyah se mordait la langue à chaque seconde de leurs échanges afin de ne pas creuser leur désaccord fondamental : le programme radie visait au final à une non-mixité radicale avec les hommes dont la future chef du gouvernement ne voulait à aucun prix. Elle lui semblait ridicule, inapplicable, répressive, puritaine dans son genre pervers et surtout inefficace à long terme. Autant dire tout ce que détestait Aaliyah.
Elle soupira, évacuant son désir de pousser des cris d’agacement. Le besoin de sécurité et la misandrie névrotiques des Radies les empêchaient tout simplement de vivre… et elles ne s’en rendaient pas plus compte que Mauge ne s’avisait des manipulations de Joran. Le système solaire était envahi d’aveugles plus ou moins conscients.
Aaliyah détourna le regard et interrogea son guide d’un ton sec :
— Et maintenant ?
— Vous êtes presque prête, Dame. Allongez-vous pendant que je vous enduis de baume.
Aaliyah s’étendit sur la table de massage. La femme faisait pénétrer une huile fluide et odorante que sa peau absorba aussitôt. L’impression soyeuse devint presque insupportable et Aaliyah se retint de gémir sous les fragrances fauves du produit.
— L’arôme est un peu étrange, commenta la masseuse, mais cela sert à attirer nos filles dont l’odorat est très sensible vous savez ? Nous aussi, ça nous attire, non ? conclut-elle, mutine.
Sa patiente hocha la tête en se relevant, elle saisit le verre qu’on lui tendait et le portant à ses lèvres, elle fronça le nez.
— Il y a de l’eucalyptus, là-dedans ?
— Oui, et de l’acide lysergique HesperisTM, entre autres choses…
Elle lui rendit la médication.
— Je suis désolée, je suis allergique.
L’employée se gratta la tête avec perplexité.
— Ah, mais c’est le pyrogène ! Ce sera beaucoup moins efficace si vous n’êtes pas littéralement brûlante de fièvre, et légèrement planante, vous savez ! Les « filles » seront moins… Et même vous…
— Je prends le risque, à moins que vous n’ayez un produit de remplacement ?
La femme ouvrit de grands yeux, elle balbutia :
— Je vais poser la question, Dame.
— Faites.
Aaliyah patienta tandis que la femme fermait les paupières pour s’adresser directement au central via un implant biologique. Un tintement doux annonça la connexion en cours, avertissant ses voisins de la cécité provisoire de la connectée à son entourage. Dans leur dos, un grognement dégoûté accompagna cette manifestation biotechno, pourtant parfaitement légale. Aaliyah ne se retourna pas. Ce cher Janvier ne crachait pourtant pas sur les chirurgies génétiques des petits copains de Joran, et son parti avait voté la fin du moratoire sur les nukes. Mais les velléités neo-luddites des types comme Janvier étaient toujours à géométrie variable. Combien de fois s’était-elle juré de ne plus attendre de logique, sinon celle de l’oppression, de gens tels que lui ?
Quoique. Elle se rappela soudain Pavel Midvich, le leader de la frange hard-écolo de son propre bord et frissonna vraiment, cette fois. Au fond, tous, que ce soit elle-même, Tish et Pavel, n’avaient de commun que leurs opinions égalitaires sur les genres et les ethnies. Et encore. Depuis leur arrivée sur Hesperis, Midvich, ce jeune crétin inflexible, restait confiné dans sa cabine en pestant sur tout ce qu’on lui proposait. Il n’en surgissait que pour lui faire un énième cours de morale « naturelle », s’opposant à la résolution 451 que le parti s’apprêtait à voter contre son avis.
Pour la centième fois, elle se dit que son staff avait déliré en prétendant que l’invitation sur Hesperis démontrerait l’utilité de la mise sur le marché du substitut utérin et profiterait à l’esprit d’équipe au sein de la future majorité présidentielle. La résolution 451… Pavel devenait psychotique à chaque réunion sur le sujet… Ce qui avait le don de braquer Tish et ses Radies… lesquelles pourtant s’opposaient à demi au projet. Elle soupira derechef.
Aaliyah tenta de chasser ces pensées importunes qui mettaient à mal la détente si chèrement gagnée. Pendant ce temps, l’employée guidait sa cliente hors du salon de repos vers les sas ouvrant sur l’extérieur. Elle se munit d’un large plaid de fourrure vivante et lui offrit une robe de chambre en mousse. Le froid glacial leur lacéra les joues dès qu’elles mirent le nez dehors. Le dôme réfringent protégeait des radiations dures et retenait l’atmosphère artificielle mais n’était chauffé que par son activité volcanique légère. Le planétoïde apprivoisé, dont on avait remplacé le cœur mort par un micro trou noir créé de toutes pièces, connaissait une instabilité tectonique chronique mais contrôlée. Les effets de marée chaotiques de l’anomalie artificielle en étaient responsables.
Les deux femmes firent quelques pas le long d’une allée de galets gris bordés de sources chaudes fleurant le soufre et de petits étangs à température normale mais grouillants d’une vie invisible. Aaliyah se pencha vers une des soufrières pour y observer les magnifiques couleurs d’une colonie de bactéries thermophiles. Du rouge sang, du jaune franc et un orange mêlé de brun. Un des orgueils du Jardin d’Hesperis, ces colonies de vies extrêmes dont ils espéraient beaucoup pour la restauration d’une Terre bien amochée. Ils en tiraient également toutes sortes de produits « amusants ». D’une main distraite, l’employée la fit reculer. On ne savait jamais quand ces petits lacs bouillonnants risquaient de sauter à la figure de l’observateur imprudent.
Elles poursuivirent leur chemin jusqu’à la fontaine. C’était une vasque naturelle de marbre vert, oblongue, dans laquelle un sculpteur émérite avait poli la forme en creux d’un être humain adulte allongé.
— Hey !
La voix les fit se retourner. Un steward essoufflé, la tunique de fourrure semi-vivante en bataille, cavalait sur le chemin de pierres rondes. Aaliyah admira un instant les belles cuisses noires qui jouaient nues sous des franges de cuir dans la même nuance de noir. Le magnifique jeune homme s’inclina devant elles et brandit une seringue sous le nez de la cliente.
— On peut utiliser ça, pour votre allergie. C’est un composé microbien de chez nous, chimiquement proche du tétrahydrocannabinol mais vivant en quelque sorte. Il aura le même effet que les plantes et vous serez moins détendue, c’est tout. (Il inspira bruyamment pour reprendre son souffle, tout en lui tendant une gélule blanche.) Et vous devez prendre ça en même temps, pour éviter le choc septique.
Aaliyah considéra la seringue et la gélule un instant, puis haussa les épaules. L’injection, une éraflure à la surface de la peau, la fit à peine trembler. En revanche, avaler le comprimé lui fut plus difficile, il était gros. Le garçon se courba à nouveau, tandis que les lanières de son costume détendaient imperceptiblement leur prise le long de ses bras et de ses jambes luisantes.
Elle se défit de son manteau de mousse. Puis s’allongea dans la cuve de marbre. Le froid de la pierre était saisissant, elle en eut la chair de poule aussitôt. Le poli de la cuve, plus suave qu’un savon, la fit frissonner plus encore. Les stewards se retirèrent, la laissant seule tandis qu’une lame de chaleur naissait au creux de son estomac. Elle se répandit dans tout son corps, des pieds à la racine des cheveux, et les tressaillements redoublèrent. La fièvre promise. Et le parfum. Chaque pore de sa peau semblait exsuder une onctuosité aigre-douce dont Aaliyah n’était pas sûre de saisir toutes les nuances. Une ombre de transpiration ourla ses lèvres et chaque muscle de son corps se tendit dans une longue convulsion langoureuse.
La première serpente était épaisse, odorante et sombre. Elle vint se nicher sous son aisselle droite, la mince langue bifide chatouillant l’épiderme fragrant. Aaliyah retint son souffle de peur de l’effrayer. Elle se força à se relaxer et arrondit son bras pour mieux accueillir sa visiteuse. La seconde bête fut plus directe, se hissant sur le ventre plat, roulant et déroulant des anneaux de plus de deux mètres, l’extrémité de la queue fouettant le clitoris de son hôte par inadvertance. Aaliyah ouvrit la bouche pour inspirer avec avidité.
Puis ce fut l’assaut ; elle devint incapable de compter les nouvelles venues. Surgies des maigres buissons, apparues sous les rocailles, nées semblait-il de la moindre mèche d’herbe rare, elles se précipitaient par centaines, par milliers, par coulées de lave écailleuse et souple. Aaliyah se souvint avec quelle insouciance elle avait piétiné ce champ vénéneux sans se douter de rien.
Les écailles crissaient dans un friselis rythmé pareil à celui d’une pluie d’été, mais le contact était sec, un peu rêche, des ongles ronds et tendres qui pianotaient sur elle.
Le froid et le jour disparurent en même temps lorsque les reptiles couvrirent la femme. Les corps fermes n’étaient même pas tièdes mais ils isolaient sa fièvre flambante des frimas de l’extérieur. Ils l’absorbaient, avides, sans toutefois parvenir à la rafraîchir vraiment. Certains se faufilèrent sous le dos, séparant leur hôtesse de son dernier contact solide. Avec un soupir, elle laissa sa nuque reposer sur cet amas grouillant qui se déployait tout autour d’elle et ferma les yeux, satisfaite.
La première morsure transperça son cou. Les crocs doubles, plus fins que des cheveux, traversèrent la peau parfumée avec une lenteur presque délibérée. La victime haleta. La souffrance avait été aussi incisive qu’un coup de poignard, mais tout aussi brève. Aussitôt, le plaisir la remplaça. Chaleur et lumière, à nouveau. Chaque muscle tétanisé tandis que d’autres flèches d’ivoire crevaient les pores, le derme, puis inoculaient le venin droit dans les veines saillantes.
Flashes de douleur vive aussitôt convertis en lames de fond lascives. La femme se tordit à nouveau, provoquant une autre pluie de morsures délicates, aussi délicieuses, alors que la paralysie la gagnait. Des bulles d’extase s’insinuaient jusque dans ses poumons pour s’y ramasser en billes dures de plus en plus denses, avant d’éclater, pénétrant son corps jusqu’au plus caché de ses organes internes. Les neurotoxines modifiées génétiquement s’étoilaient en elle de seconde en seconde tandis que son cerveau produisait les neurotransmetteurs, idoines, commandant l’accélération de son métabolisme à un point jamais atteint jusque-là.
Lorsque son corps entier flamba sous l’orgasme amplifié des milliers de fois par le venin, elle gémit mélodieusement. Mais le son ne franchit pas la masse grouillante de la vasque, nul ne le perçut dans le jardin gelé aux arbres de vapeurs parfumées sous le ciel macéré d’étoiles.
Pas plus qu’on ne l’entendit quand son cri de ravissement se transforma en hurlement de souffrance térébrante et stupéfaite.
*
Habitat Spatial Hesperis, Dôme 3, 29 juillet 2112.
J’entre en scène avec une migraine de compétition qui bat d’une tête à peine – forcément – la nausée sur la ligne d’arrivée de mon malaise. La pesanteur artificielle de la navette ne me réussissant pas plus que les radiations, j’ai eu le mal de l’espace tout le long du voyage. Et ça ne menace pas de s’arranger : le micro trou noir contrôlé qui fait office de cœur planétaire, de source d’énergie, parfois de moteur même, à l’Habitat, semble drainer une bonne partie de mes forces vitales. C’est une sensation inédite qui serait intéressante si elle ne se parait pas ce petit côté « arroseur arrosé » un peu trop ironique à mon goût. L’essentiel de mes capacités de régénération est occupé à compenser son effet et celui des radiations omniprésentes.
Les humains ne souffrent pas vraiment eux, ils absorbent des composés chimiques qui bloquent l’effet nocif des rayons, ou comme les Hespérides naissent avec les protections acquises par ingénierie génétique. Tout ce qu’ils risquent, ce sont de joyeux cancers mais à moyen terme, pour lesquels il existe des thérapies très efficaces quoiqu’horriblement chères. Moi, je rôtis direct. Et ça fait mal. La faim me tord les entrailles. Tout mon corps supplie pour que je m’alimente.
Le douanier qui contrôle mes faux papiers avec négligence ne s’imagine pas à quel point il est appétissant, sanglé dans son délicat « uniforme » hespéride. Le jeune homme aussi beau que sérieux s’occupe ensuite de mes cicérones. Ces derniers tentent désespérément de ne pas fixer la bosse impressionnante gonflant le joli cache-sexe en maille dorée. J’aime bien le string à chevrons, ça pose militairement son homme. Il faut que je me concentre, sinon ce voyage va tourner au massacre.
Il y a dix heures que Dame Aaliyah a été mordue « par un serpent d’origine inconnue ». L’expression vaut son pesant de cacahuètes dans ce lieu consacré à la baise et à la manufacture de plantes, d’hommes et d’animaux tous plus bizarres les uns que les autres – on m’a parlé d’araignées, j’exècre les araignées ; mais aussi de fleurs semi-carnivores aux capacités « buccales » étonnantes – dans des buts encore plus baroques. Quoique certains me fascinent malgré tout et que je m’interroge à propos de leurs effets éventuels sur ma petite personne.
Dix heures, c’est donc le temps qu’il a fallu aux sycophantes de Janvier Mauge pour me dénicher dans mon antre du métro parisien où je m’accordais une cuite mémorable, me rappeler ce que je suis censé devoir aux restes déplumés du Vatican, avant de me jeter dans une navette en partance pour Hesperis. Ces gens sont efficaces. Cons à manger du plutonium en paillettes – au motif que cet élément n’est pas d’origine animale – mais efficaces.
La douane passée, j’ai à peine le temps de me changer qu’on me braque sous le nez de Janvier Mauge. On se rejoint dans un couloir qu’il enfile à une vitesse supersonique assez surprenante chez un homme de sa taille et de son poids. Il me force à presser l’allure pour le suivre.
En général, je déplais à mes employeurs. C’est une constante séculaire dont je m’accommode très bien. Mauge ne fait pas exception. Mais lui ne se contente pas d’avoir peur de moi ou de me mépriser, il est très mal à l’aise avec ma seule existence. S’il ne se contrôlait pas, il se frotterait les yeux pour être sûr qu’il n’hallucine pas.
Tout en marchant, je lui tends mes lettres de créance ornées de la Mitre Papale entrelacée d’étoiles, de fleurs et de croissants. C’est l’emblème de l’Œcuménie Spatiale depuis que Rome s’est transformée en un lac vitrifié, que La Mecque s’étale au cœur d’un champ de cendres et que Jérusalem n’est plus qu’un terrain de sport pour rats phosphorescents. Les derniers affolés du monothéisme triomphant se sont réunis sous cette bannière, il y a moins de vingt ans, devant l’effondrement de leurs effectifs après la guerre. Ils ont été rejoints par cette frange extrémiste des végétariens qui poussent le « tu ne tueras point » à un degré amusant parce qu’il ne comprend pas les membres de leur propre espèce dans leur souci de préservation.
J’avoue que les sophismes de ces derniers m’énervent encore plus que les sourates des religieux qui ont au moins l’excuse de l’antiquité de leurs délires. Quand ils décrivent l’homme en prédateur ultime, ils n’ont pas tout à fait tort même si je trouve ça insultant pour moi. Mais j’aime bien la façon dont ils s’excluent du lot, tout en croquant voracement des végétaux hors de prix arrachés de la bouche béante des affamés de certaines parties de la planète.
Mauge se saisit de mes papiers, la main tremblante d’incertitude. Les intégristes des religions révélées sont très doués pour ne pas croire à leur propre mythologie, ils ont tendance à s’arrêter à deux principes basiques du style :
« Tu feras chier ton voisin comme toi-même. » Ou « Tu interdiras à autrui tout ce que tu t’autoriseras en douce. » Si on réfléchit bien, ça englobe assez vite les dix commandements.
Il me fait un signe sec et je me glisse donc dans l’ombre de cet homme. Nous sommes rejoints par une plantureuse Indienne, un petit Slave surexcité et un être absolument sublime. On me présente Tishwarya Kemal, dauphine de la victime, Midvich un des ses lieutenants, mais on laisse de côté le grand type aux cheveux de nuit armé de seins comme des soleils. Je bave. Il me donne faim dans tous les sens du terme. Il se fend d’un sourire irrésistible et se présente finalement tout seul, en me jaugeant d’un air aussi appréciateur que le mien :
— Joran Lakota, j’ai conseillé qu’on fasse appel à vous pour régler cette histoire lamentable. Mon cher ami Mauge doit être absolument lavé de tout soupçon. Les Hespérides n’attendent qu’un semblant de preuve pour l’envoyer rejoindre leurs jolis danseurs là-haut.
Il sourit ironiquement sur ce dernier mot, et du doigt, il désigne un point au plafond qui doit représenter la position approximative de la Farandole. Il est à tomber par terre. Je m’incline.
— Navarre. Vous avez des projets pour ce soir ?
Il plisse lentement des paupières de soie sous des sourcils en arc d’amour, ce n’est pas un refus. Tishwarya Kemal laisse échapper un grognement d’exaspération.
— L’innocence de votre protégé reste à prouver, il avait tout intérêt à…
M’entraînant dans son sillage, Joran l’interrompt :
— Allons, chérie, ne faites pas votre mijaurée. Vous aussi, ça vous arrange, la voie est libre pour vous maintenant ! Seulement, nos hôtes préféreraient sans doute « mon protégé » comme vous dites ; il ne pourrait plus leur mettre de bâtons dans leurs roues démoniaques.
Elle lui jette un œil plein de dégoût en nous emboîtant le pas à regret. Je m’aperçois qu’elle avait évité de le regarder jusque-là. Allons bon, encore une de ces timbrées transphobes qui détestent de base tout ce qui est vaguement mâle de près ou de loin. Dame Aaliyah, la victime, était d’une autre trempe, m’a-t-on dit, mais s’allier avec ces extrémistes représentait la seule solution pour emporter la majorité et le siège de présidente.
Le petit Slave intervient en éructant :
— Je tiens à signaler mon opposition à cette intervention délirante ! Laissons faire les autorités d’Hesperis !
Il tricote de toutes ses pattes courtaudes pour se maintenir à notre niveau.
— Un peu de décence, madame et messieurs ! grogne Mauge devant nous.
Le sourire de Joran menace de s’accrocher au plafond mais il se tait. Je l’imite. Nous arrivons à destination. De l’autre côté d’un double vitrage, on aperçoit le corps inerte de l’ex-future présidente du Système dans une chambre médicalisée.
La femme est encore en vie, mais tout juste. Seul un prédateur affamé dans mon genre peut percevoir le souffle court ou entendre palpiter sporadiquement la veine saillante à la base du cou. Les machines la maintiennent à la frontière entre le coma et la mort. Entre cœur et destin, comme disait autrefois mon ancienne compagne Dana.
Pour me distraire de ma pépie croissante, je lance une œillade de velours à mon voisin aux étonnants pectoraux. Ce doit être un terrien d’origine comme il en est né beaucoup de la dernière guerre. Celui-là a eu une chance folle de passer au travers des épurations génétiques, sans doute parce qu’il était beau. Je n’ai pas besoin de lire la froideur constitutive dans ses prunelles de braise – qui exsudent pourtant sexe et sensualité comme je l’ai rarement flairé chez un humain – pour avoir une idée assez nette de ce qu’il a dû traverser pour survivre.
Je reviens à la femme ; avec ses cernes bleus, sa peau constellée de morsures pourpres et d’ecchymoses violacées, elle n’est pas de la dernière fraîcheur mais étonnamment comestible, elle aussi. Juste sous le nombril, les deux trous noirs où s’est faufilée la mort béent largement, noirs et déchiquetés comme si le venin avait calciné l’épiderme. Malgré les doubles vitrages, il me semble percevoir les effluves sucrés salés de la nécrose qui gagne son ventre. C’est une illusion, j’ai tant vu de blessures semblables que mon cerveau doit se raconter l’odeur tout seul.
L’arme du crime est affichée sur un des écrans de l’infirmerie, flottant dans son conteneur, un de ces fameux substituts utérins dont on parle tant ces derniers mois. Ils doivent envisager une résurrection ou quelque chose de ce genre, il y a très peu de limites aux capacités de cette machine si j’ai bien compris, et les Hespérides détestent perdre des individus appartenant à des espèces protégées. Je reconnais bien la bestiole, je me suis intéressé à l’herpétologie jadis. C’était un beau serpent noir ; on lui a écrasé la tête à coup de talon. Un steward affolé sans doute.
— Un taïpan australien, tiens, c’est amusant, dis-je à mi-voix.
Je reporte mon attention sur le substitut lui-même. L’objet de tant d’agitation politique ressemble seulement à un aquarium bourré d’électronique et doté de deux parois souples montées sur une structure plus solide. Sur Hesperis, on y a placé en gestation toutes les espèces d’animaux et de plantes encore disponibles afin de les répandre à nouveau sur la Terre moribonde. Ils ont également créé de nouveaux phylums adaptés à l’espace et aux milieux extrêmes.
Les parents humains pourraient bientôt en bénéficier à leur tour : finis les dangers liés aux grossesses, finis les accidents de gravidité nuisant au bébé. Le choix du sexe ou du non-sexe – je jette un coup d’œil à mon magnifique voisin – non seulement possible mais réversible à quelque âge que ce soit. (Ce qui a le don d’énerver aussi bien l’I&RO que les copines de Tishwarya Kemal et les écolos, si j’en juge par les grimaces dégoûtées de tout le monde – sauf le merveilleux Joran qui semble plutôt fasciné par mes fesses.)
Les heureux parents auraient neuf mois devant eux pour se beurrer la gueule à mort afin d’oublier ce qui les attend. Tester toutes les drogues connues, neuf mois d’enterrement de vie d’adultes libres, et revenir chercher un enfant en parfaite santé – et sûrement moins fatigué qu’eux.
On ne m’a pas demandé mon avis ce qui est bien naturel, mais je suis personnellement à fond pour le substitut utérin : un environnement contrôlé, bercé par les voix enregistrées de papa et maman, ou du Mozart, nourri des meilleurs concentrés vitaminiques connus, massé régulièrement à travers la paroi souple du substitut. Autant dire un quatre-étoiles pour fœtus. Dame Aaliyah partageait ce point de vue avec une conviction étonnante – si on ignore qu’un jour, elle accoucha d’un enfant non désiré sous les bombes dans un camp de réfugiées.
Elle était cependant un peu isolée sur ce coup-là. Mais elle serait passée en force, quitte à y perdre son siège au final. Si j’ai tout bien compris au cours donné dans la navette avant d’arriver.
Pourtant, je suis sûr que ces nouveaux humains débarrassés de tout un tas de problèmes tératologiques auront un goût délicieux, mais mon opinion ne compte pas.
Mauge me cherche du regard. Je retourne à ses côtés.
— On ne va pas tarder à nous introduire, grince-t-il entre ses dents.
Le sas pressurisé s’ouvre en aile de papillon devant nous. De près, la vieille mourante est très séduisante à mon avis. Un côté « sans âge » que je ne trouve d’habitude que chez mes semblables. Si elle est consciente de notre présence, elle doit détester être exposée ainsi aux yeux de tous ces gens. Mauge chasse l’infirmière de garde.
— Mais le docteur… Et la police ? On m’a expressément défendue de la laisser seule ! chuchote-t-elle, affolée.
Il la scrute intensément, la tête penchée sur le côté.
— Sortez, dit-il avec une très grande douceur.
Je note qu’elle porte à la tempe le logo métallisé du mariage intégriste chrétien. Elle est membre du parti. Ça explique pourquoi elle obéit malgré ses objections.
— Oui, enfin… balbutie-t-elle, il y a les gardes à l’entrée, toujours…
Il hoche la tête, rassurant. Elle disparaît. Je me penche sur la malade et cette fois l’odeur surie de la nécrose n’est pas une hallucination.
— Faites… ce que vous avez à faire ! crache Mauge avec dégoût.
Je ne suis pas enthousiaste : l’idée du venin ne fait pas peur, mais ça risque de potentialiser le contact et surtout de le déformer largement. Je passe un doigt sur la tempe de la victime. La peau est douce et gommée, même si une petite pellicule de transpiration la rend moite. Ce contact pourrait suffire et je ne serais pas obligé de la mordre. Mon don se tend vers elle. Images, images, odeurs, et chants.
L’an prochain, ça fera sept cents ans que cette chose dans mon crâne chasse pour moi. Ou contre moi. Je n’ai jamais bien su. Un prédateur encore plus monstrueux que moi me séduisit jadis avant de m’imposer l’Offrande Obscure. Il désirait surtout utiliser mon don. Un siècle entier, j’ai couru devant Gilles pour lui ouvrir la voie vers son but. Lorsqu’il l’atteignit, il me laissa pour mort derrière lui. Depuis, lorsque j’ai le temps ou l’énergie, je tente de le localiser afin de lui renvoyer l’addition. Mais il me connaît trop bien (même bibliquement) : je n’y suis jamais parvenu.
Ou alors, il est déjà mort. On peut être immortel et avoir des accidents. Je serais extrêmement déçu si c’était le cas. Mais je m’égare. Ça m’arrive de plus en plus. Ma mémoire s’effiloche siècle après siècle. C’est, à la fois, protecteur : ceux que je laisse derrière moi s’effacent très vite et ils me manquent rarement de ce fait ; terriblement agaçant aussi : je perds tout ; un jour, j’oublierai ma queue dans un ou une inconnu.
Je me penche sur la femme. Le cou est relativement épargné. Mes canines plongent à leur tour dans la peau martyrisée, et un sang lourd, à une température inquiétante, roule sur ma langue dardée. C’est trop froid. Elle doit en être à trente-deux, trente-trois degrés. Elle devrait être morte. Qu’est-ce qui la maintient en vie ?
Je la sirote comme on ferait d’un fruit blet ; son goût est acide, astringent par rapport à mes proies habituelles. Les neurotoxines des serpents à plaisir y sont sans doute pour quelque chose. Je poursuis ces substances jusque dans son cerveau. Avec le temps, j’ai appris à distinguer les échanges électrochimiques délicats qui font que chaque être humain, ou non humain, possède une saveur particulière.
J’ai fini par comprendre aussi deux trois petites choses sur le fonctionnement de l’ensemble. Si elle a passé le premier choc de la morsure – ce qui n’aurait jamais dû arriver d’après les rapports des toubibs – c’est parce qu’on l’a camée jusqu’au système limbique avec un dérivé hesperide de l’antique cannabis particulièrement puissant. Celui-ci est allé se nicher dans les récepteurs qui auraient dû cramer sous l’assaut du venin, empêchant sa fixation et son effet destructeur. Résultat : son cerveau n’est pas réduit à l’état de sauce blanche. Elle est toujours parmi nous, plongée dans un coma profond ainsi qu’une ire mordante. Inconsciente ET furax. Ce qui est un bel exploit.
Je plonge dans son esprit comme dans une piscine de rage sourde. Puis je descends au-delà de la surface biologique, l’impression sur le parchemin de la chair, au plus profond de la furie qui m’entoure de ses volutes de nuit. Douleurs et poisons mêlés, le plaisir changé en souffrance. Et quelque part, dans le tourbillon d’images poussiéreuses trempées dans l’encre de seiche virant au rouge sombre presque marron du sang séché, je la sens qui m’attend. Et je reconnais brièvement cette sensation de pression et d’attirance ressentie dès l’arrivée sur Hesperis. Elle devient insupportable.
Une Présence affleure partout : une trace boueuse sur un souvenir d’enfance, un reflet d’écaille dans l’œil d’une antique conquête. La mémoire enfiévrée qui s’ouvre à moi en explosant de fureur porte la marque de son passage où que je me tourne. Je tente de trier le flot qui m’envahit. Ce qui m’intéresse ce sont les dernières heures de Dame Aaliyah : si elle a croisé son assassin, si elle se doute de son identité, c’est dans ce laps de temps que je le trouverai. Mais cette chose n’est pas d’accord. Cette essence étrangère à ma victime mais qui sait très exactement où elle veut que j’aille.
La rencontrer.
J’ai beau crawler pour remonter la cascade qui me submerge, me débattre de toutes mes forces, je suis emporté. Je n’ai pas encore peur. Ça n’est pas tout à fait la première fois que ça m’arrive. Les esprits peuvent être incroyablement opiniâtres parfois et celle-ci est entêtée jusqu’au délire. On me traîne de force. Si j’étais une femme des cavernes, elle me trimbalerait par les cheveux.
Je m’effondre sonné à côté du lit. En surface, ce qui reste de ma conscience cille sur le visage empourpré de Mauge et ses compagnons me contemplant. L’anxiété monte dans leurs prunelles, seul Joran reste impavide, avec juste une petite moue très vaguement navrée. Il pense clairement que je meurs et se demande sans doute ce qu’on fait du cadavre d’un vampire de nos jours. Je me promets de ne pas l’obliger à dénicher la réponse. Et je cesse de résister à la traction.
Nous traversons une existence plus riche et plus terrible encore que je n’aurais cru. Aaliyah rampe sur la terre cendreuse pour échapper aux pillards dans une région pulvérulente et radioactive. Je la contemple, adolescente et maigre à faire peur, une arme à la main, abattant presque à bout portant un homme aux dents cariées dont je ressens l’haleine viciée jusque dans ma propre bouche. Il l’a embrassée de force.
Puis l’âge presque adulte. La femme fière et dure, la Reconstruction incarnée dans une chair toujours étique et un regard d’acier. Représentante des rassemblements de réfugiées. Avec ses compagnes, elles ont décidé de refuser la mixité, trop propice aux abus à l’intérieur des camps. Un enfant. Né dans la boue des tentes précaires, aussitôt abandonné en des mains plus tendres que celles de la génitrice. Il est né dans des conditions aussi atroces que celles de sa conception. Elle ne veut plus jamais en entendre parler. Elle n’en aura pas d’autres.
Cinquante années de la vie d’une soldate et d’une bête politique. Pas toujours sympathique. Quelques meurtres. Des passions. Des rêves enfuis. Des visions réalisées. Et tout au bout, la consécration : la présidence des nations et planètes fédérées.
Mais mon guide invisible se fiche bien de ces reflets gris d’une vie passée, elle m’entraîne sinueuse bien plus loin. Jusque dans les abysses d’un esprit qui n’est plus seulement celui de Dame Aaliyah. C’est un désert. Ou un lac de silice noire. Je ne sais pas. Et elle est là.
Elle.
La Serpente Arc-En-Ciel lovée dans une étoile.
*
Habitat Spatial Hesperis, Dôme 3, 29 juillet 2112.
Elle dormait et elle mourait. Elle le savait. Elle s’engluait dans la narcose, malgré sa résistance aux appels insistants qui la tractaient vers le bas, vers l’intérieur d’elle-même. En surface, elle souffrait le martyre. Elle était consciente de chaque mouvement autour d’elle. Le froid hygiénique de la pièce mordait sa peau meurtrie. On ne pouvait la couvrir à cause des suppurations dont les suintements tièdes s’amassaient quelquefois à la surface du ventre béant. Ces accumulations de liquides se siphonnaient de temps en temps le long des flancs pour former une flaque tiédasse et gluante sous son dos inerte.
Suivre la voix la mènerait vers la fin des douleurs et des sensations vomitoires. Mais elle préférait la souffrance. La vie et la semi-conscience torturée de son corps. Ne rien lâcher. Contrôler encore. Si peu que ce soit. Elle refusait simplement de se soumettre à ce son susurrant, murmurant, qui chuchotait son nom sans fin. Sa colère était une bouée qui la maintenait à fleur d’âme, aux lèvres d’un gouffre liquide habité de sombres Léviathans, loin des ombres immenses et dansantes à la périphérie de son regard vitreux. La voix était suave pourtant, elle chantait la consolation et l’apaisement. Mais Dame Aaliyah n’aspirait pas à la paix. Elle ne l’avait jamais désirée. Aux tréfonds d’elle-même, comme jadis petite fille dans un monde qui avait frôlé la destruction, elle gardait la certitude ancrée que s’arrêter, s’asseoir, soupirer, sourire annonçaient les prémisses de l’agonie. Longue et douloureuse.
Comme celle que tu endures ? siffla ironiquement l’inconnue dans ses oreilles où grondait l’orage de son sang.
Aaliyah émit l’équivalent mental d’un haussement d’épaules.
Viens, je te dirai qui tu es… lui dit-on.
Je sais déjà qui je suis.
Crois-tu ? Toi qui n’as connu ni les tiens, ni le rêve ?
Aaliyah tenta désespérément de sourire méchamment mais sa bouche molle ne lui obéit pas.
Je suis une salope qui a vécu trop longtemps.
C’est en train de s’arranger, ironisa la voix.
Je suis au courant.
Et tu ne veux pas savoir qui est responsable de ça ?
Le ton s’était fait tentateur sans subtilité.
Tu n’es que mon délire, comment en saurais-tu plus que moi ? Et puis savoir ne suffit pas, il faut pouvoir…
Te venger ?
Non. C’est du temps perdu. Comprendre, réagir, réparer. Puis oublier.
Réparer et oublier quoi ? Tu es en train de mourir.
Ce n’était même pas une menace, seulement un constat d’un froid glacial.
Alors de quoi veux-tu me persuader au juste ?
Tu ne le sauras que si tu m’accompagnes, faiseuse de miracles et d’anges.
Si elle avait eu la maîtrise de ses muscles, Aaliyah aurait éclaté de rire : croyait-on vraiment parvenir à la mettre plus en colère qu’elle n’était en employant l’insulte usée de ses ennemis ?
Tu as déjà emmené l’Autre avec toi, ça ne te suffit pas ?
De qui parles-tu ?
La voix s’était faite incertaine tout à coup.
Allons, pas de ça avec moi, je l’ai senti se glisser en moi, fouiller, puis te suivre. Vous avez discuté ensemble.
C’est vrai j’ai appelé l’Assassin pour contrer le tien… Mais il ne comprend pas. Son Royaume est mourant, lui aussi, concéda-t-on du fond de l’abîme.
Tu ne t’adresses qu’aux agonisants ?
Il n’y a jamais eu que des mourants sur la Terre. À des degrés divers. C’est pourquoi le Rêve fut créé et parcouru…
Tu finasses. Et nous ne sommes pas sur Terre.
Il est vrai. Plus maintenant. Tu m’as entraînée dans les étoiles, Warrigal, et de cela je ne suis pas sûre de te remercier. Mais le Temps du Rêve ne se limite pas à une planète, tu sais…
Ah, je sais qui tu es maintenant.
*
Habitat Spatial Hesperis, Dôme 3, 29 juillet 2112.
Je me redresse avec peine sous les petits yeux froids de Mauge.
— L’Arc-En Ciel… coassé-je à nouveau, juste le temps qu’il me coupe.
— Pas maintenant, dit-il nerveusement.
Tant mieux, je ne saurais pas quoi lui dire. Jamais dans ma longue existence de prédateur je n’ai rencontré un truc pareil chez une proie potentielle. Ou alors je m’étais planté gravement et je n’étais pas tombé sur le gibier mais sur le chasseur. Là, ce n’est pas le cas, non plus. Du diable si je sais à quoi j’ai affaire !
J’ai besoin d’infos supplémentaires. Le seul en position d’en donner d’autres flotte, crâne en bouillie, dans un bocal, quelque part sur cet astéroïde. Il faudrait que je mette la main dessus mais je doute qu’on me laisse mordre dans les pièces à conviction sans poser de questions gênantes.
Nous quittons l’infirmerie. Pavel Midvich s’interpose entre nous.
— Comment va-t-elle ? Qu’est-ce que vous avez appris ? interroge-t-il en postillonnant à la vitesse d’un chargeur qui se vide.
— Pas maintenant, Midvich, répète Mauge.
L’infirmière bouscule le petit homme à son tour pour se ruer à l’intérieur de la pièce. Je l’entends pousser un soupir de soulagement en constatant que sa patiente est toujours vivante. Mauge ne dit plus un mot tandis que nous nous dirigeons vers ses appartements. Les trois autres nous ont emboîté le pas. Joran dégage à coups de coude le dénommé Midvich, qui cultive avec un certain talent l’art de se coller dans les pieds des autres. Je ne prête pas main-forte à mon beau voisin. Je halète de faim. Je pourrais facilement tuer quelqu’un si des siècles de conditionnement à la rétention ne me soutenaient in extremis. Mon esprit bout encore du rêve que je viens de visiter.