Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

«Je vous envoie, cher ange, un collier de perles qu’il vous faudra porter pour l’amour de moi. Je vous remercie bien du précieux trésor dont vous m’avez enrichi. N’avez-vous rien senti des baisers dont j’ai couvert vos cheveux? Il y a dans le papier dont vous vous servez pour m’écrire un parfum si doux, qu’il semble émané de vous. Ce parfum me permet d’être toujours avec vous. Au milieu de l’ennui que me donnent les gens que je suis obligé de voir, je porte votre dernière lettre, cachée dans ma main, à mes lèvres, et je m’enivre de ce parfum céleste. Il y a pour moi, attachée aux odeurs, aux couleurs, une foule d’idées mystérieuses qu’il me serait à peu près impossible de définir ou dont la définition me donnerait, aux yeux de bien des gens, tout l’air d’un rêveur à cervelle creuse ou remplie de fantastiques images. Je vous l’ai dit: je n’écris plus pour le public; j’ai retrouvé dans un tiroir quelques vers assez mal rimés et quelques lignes de prose que comprendront seuls ceux que la nature a doués d’un profond sentiment des couleurs, ceux qui n’entendent pas seulement par les oreilles, mais aussi par le cœur et par l’imagination, ceux auxquels parlent les parfums et les couleurs dans un langage mystérieux et poétique.

»Je vous fais grâce des vers, vous subirez la prose.

»Les couleurs ont une telle influence sur l’esprit, qu’il suffit de regarder pendant quelque temps une couleur pour se laisser entraîner à un ordre d’idées tout différent de celui dans lequel on se trouvait auparavant.

»Les couleurs sont la musique des yeux: elles se combinent comme les notes. Il y a sept couleurs comme il y a sept notes de musique; il y a des nuances comme il y a des demi-tons.

»La musique commence où la poésie finit. Il y a des pensées dont le commencement se parle et qui ne peuvent finir qu’en musique, sous peine de tomber dans le pathos; certaines harmonies de couleurs produisent des sensations que la musique elle-même ne peut atteindre. Les vitraux des églises gothiques et les sons séraphiques de l’orgue produisent une impression entièrement analogue; l’encens complète l’harmonie.

»La nature a des harmonies qui rendent froide la plus belle musique, parce que ses harmonies se composent de ce qui frappe tous les sens.

»En même temps que notre oreille est délicieusement caressée par le murmure du vent dans les feuilles et par le murmure du ruisseau sous les violettes en fleur, par le chant de l’oiseau sous les feuilles, par le bourdonnement de l’abeille autour des lis, notre œil est captivé par la couleur d’émeraude du feuillage, par les violettes couleur d’améthyste, par l’abeille, topaze ailée. Et aussi nous respirons le parfum du feuillage et celui des fleurs. Tous nos sens à la fois sont saisis, captivés, enivrés.

»Beethoven seul a presque rendu tout cela en musique dans sa Symphonie pastorale.

»On ne peut exprimer en paroles que les sens les plus vulgaires des couleurs; car, ainsi que la musique, elles font entendre ce qui ne peut pas se dire. Voici quelques unes des impressions que j’en reçois.

»_Le cramoisi._—Richesse, splendeur, faste naturel.

»_Le violet._—Richesse plus imposante et plus sévère, douleur noble et arrivée à l’état de mélancolie.

»_Rose._—Fraîcheur, jeunesse, joie d’exister, insouciance.

»_Lilas._—Plus de fraîcheur et cependant moins de jeunesse; de toutes les couleurs la plus printanière; mélancolie de l’amour heureux, pleurs sans amertume.

»_Bleu._—Calme, bonheur, espoir fondé.

»_Bleu pâle._—Pureté, vague, innocence, rêverie.

»_Écarlate._—Éclat, arrogance.

»_Jaune._—Richesse gaie, beauté riante, abondance.

»_Amaranthe._—Laisser aller, élégance, ennui sans sottise.

»_Gris._—Tristesse, paresse du cœur.

»_Vert._—Pensées, vigueur, distinction naturelle.

»Il est facile de voir, d’après cela, combien ma vue est choquée par les discordances, mais aussi combien les splendides harmonies du soleil couchant la ravissent et la charment.

»Il y a pour moi une telle connexité entre les couleurs et les sons, que je traduirais chaque couleur par un instrument.

»_Le vert_, la harpe.

»_Le lilas_, la flûte.

»_L’écarlate_, la trompette.

»_Le rose_, le flageolet.

»_L’amaranthe_, le piano.

»Etc., etc.

»L’harmonie des sons et des couleurs n’est pas moins évidente avec les parfums.

»_L’écarlate_, la tubéreuse.

»_Le cramoisi_, l’héliotrope.

»Etc., etc.»

A tout cela, l’inconnue ne comprit pas un mot. Elle répondit que c’était fort joli.

XXX

MMM. à Vilhem.

«Je suis bien heureuse du beau collier que vous m’envoyez, mon ami; l’habitude où je suis de porter des robes montantes me permettra de le garder toujours sur moi sans qu’on s’en aperçoive. Maintenant que je vous ai remercié, il faut que je vous gronde.

»Le ciel m’avait donné une magnifique occasion de vous aimer à mon aise, sans dangers, sans scrupules; j’aurais dû profiter de cette occasion, me laisser passer pour vieille, vous appeler mon fils et ne vous montrer qu’une affection protectrice et maternelle. J’aurais évité le trouble étrange que m’a causé ce que vous avez la méchanceté de dire de ces baisers donnés, je ne sais pourquoi, à mes cheveux. Hélas! oui, je les ai sentis, et j’en suis encore toute triste et toute honteuse. Mon Dieu, pourquoi m’aimer de cette manière? Cela n’est bon qu’à oppresser le cœur et à m’agiter de mille soucis inquiétants. Voyez comme je suis folle et comme vous avez tort de me dire ces extravagances! Hier au soir, à minuit, je pensais à vous; eh bien, je suis sûre que vous avez baisé mes cheveux: j’en ai senti une impression ravissante et douloureuse à la fois, et tout cela a fini par des larmes; car je vois mon amour aujourd’hui moins innocent que je ne l’avais cru d’abord. Oh! mon ami, il ne faut jamais nous voir; il faut me laisser croire que mon amour est une vertu.

»Je ne vous l’ai jamais dit; mais vous le savez bien, vous avez bien deviné que je suis mariée. Vilhem! Vilhem! j’étais sans remords jusqu’au moment où vous avez reçu cette fatale boucle de cheveux. Je ne veux pas être coupable envers lui; il est bon, il veut que je sois heureuse.

«Vous êtes donc venu au Havre. Vous avez vu cette mer que je vais contempler presque tous les jours; vous avez dû éprouver les mêmes émotions que moi: ce jour-là, Vilhem, nous n’étions pas séparés. Hélas! vous n’êtes que trop près de moi, puisque vous me bouleversez ainsi. Ne m’écrivez pas de semblables choses, je vous en prie; ne dérangez pas un bonheur dont je jouis si complètement.

«Pourquoi donc suis-je si triste aujourd’hui en vous écrivant, et pourquoi cette tristesse a-t-elle tant de charmes pour moi? Souvent, quand je regarde la mer et le ciel, je suis des yeux et de l’âme un flocon de nuages qui va vers la Seine et Paris; je pense que ce nuage passera au-dessus de votre tête. Quand je suis bien seule, je confie des paroles au vent pour vous les porter quand il souffle vers vous; et, quand il vient de votre côté, il me semble qu’il y a dans son haleine quelque chose de votre voix.»

XXXI

Vilhem à MMM.

«Laisse-toi donc m’aimer, cher ange, et ne lutte pas ainsi avec le bonheur que le ciel nous envoie. N’as-tu pas assez donné à cet être vulgaire et inepte qui te possède sans te comprendre, qui n’a d’intelligence ni dans l’esprit ni dans le cœur, puisqu’il ne sait pas qu’il est le plus heureux des hommes, puisqu’il ne meurt pas de son bonheur? Il te possède! Mon Dieu, que je le hais quand cette pensée vient me gonfler le cœur! Il a à lui tout le bonheur, toute la joie qui devait être ma part dans ce monde. Que de haine il y aurait dans mon cœur, si l’amour y laissait de la place! Que dois-tu donc à ton tyran, à celui qui nous sépare? Tu es à moi, à moi qui sais te comprendre et t’aimer, à moi qui souffre si cruellement de ton absence, à moi que le ciel a créé pour t’adorer. Que sont ces liens odieux imaginés par les hommes et dans lesquels nous gémissons l’un et l’autre, auprès de ce lien céleste dont Dieu nous a unis, en nous donnant deux âmes pareilles qui se cherchent de loin?

»Je t’aime et je prendrai de toi, de toi qui m’appartiens, tout ce que j’en pourrai prendre. Tu te plains du trouble que t’a causé ma lettre. Ah! si tu sentais ce feu dévorant qui circule dans mes veines, quand je baise tes cheveux; si tu connaissais ce délire qui fait que je t’appelle dans mes nuits sans sommeil, et que je te tends les bras dans l’ombre! Oh! je t’en prie, augmente mon trésor, envoie-moi quelque chose qui ait fait partie de ton vêtement: un ruban, un gant. Ce collier caché sous ta robe, de combien de caresses je l’ai chargé!»

XXXII

MMM. à Vilhem.

«Nous sommes deux insensés, moi surtout qui ai cru que cet amour serait une distraction dans ma vie: il est devenu ma vie tout entière; mais, mon ami, ayez pitié de moi, vos lettres me font trop de mal.

«Une feuille périodique, qu’un hasard a fait tomber dans mes mains, car je n’en lis jamais, m’apprend qu’on va jouer au Havre une pièce de vous, représentée à Paris il y a quelques années. J’assisterai à la représentation: que mon cœur battra doucement de votre triomphe! que je serai fière et heureuse! Cher Vilhem, vous serez au théâtre, nous ne nous verrons pas, mais nous saurons que nous sommes dans la même enceinte; les applaudissements vous réchaufferont le cœur en pensant que je les entendrai, et, ce jour-là, vous aimerez la gloire.»

XXXIII

Roger sentit à cette nouvelle une profonde émotion. Tout ce qui depuis longtemps était mort en lui se réveilla; il fut toute la nuit tourmenté de savoir quelle était la pièce choisie par les comédiens.

—Pourvu que ce soit ma meilleure! pourvu que le public capricieux ne change pas d’avis sur ce qu’il a déjà applaudi!

La pièce que l’on devait représenter était celle qui avait obtenu le plus de succès. Mais, comme il se rappelait des vers faibles, d’autres détestables:

—Ah! disait-il, si alors j’avais été aimé d’elle!

Par moments, il semblait à Roger que le jour de la représentation n’arriverait jamais; d’autres fois, il aurait voulu pour tout au monde le retarder indéfiniment; un jour, il voulait changer un rôle; un autre jour, supprimer un acte. Il se promettait, du reste, de se tuer si la pièce n’était pas couverte d’applaudissements, et, quand, pour se rassurer, il se rappelait ceux qu’elle avait obtenus lorsqu’elle avait été représentée à Paris, il sondait les plus profonds replis de sa mémoire et de sa conscience pour énumérer tout ce qui avait pu contribuer au succès du drame, en dehors de son mérite intrinsèque: les amis qu’il avait dans la salle, les billets donnés, le jeu de tel acteur, la figure de telle actrice, la jambe de telle autre dont la jupe était fort courte.

Une fois, il se leva au milieu de la nuit, et attendit en se promenant dans sa chambre que le jour parût; alors il se transporta au Havre en toute hâte: il avait changé un demi-vers, qui ne faisait qu’une cheville dans la pièce, en un hémistiche plein de force et de pensée; mais l’acteur lui fit observer que ce demi-vers insignifiant lui servait à prendre un temps, et qu’il ne s’en priverait qu’à la dernière extrémité.

Il ne parlait plus, il ne mangeait plus. Enfin, trois jours avant la représentation, il jugea prudent d’écrire à son inconnue la lettre que voici:

XXXIV

Vilhem à MMM.

«Qu’est-ce donc que les applaudissements de la foule, cher ange, et quel charme peuvent-ils avoir pour vous? Que prouvent-ils d’ailleurs? Comment se compose une foule, et, quand elle est réunie, comment forme-t-elle son jugement? Horace, un grand poëte, a dit: «Je hais le vulgaire profane, et je le repousse loin de moi.» En effet, comment un poëte peut-il appeler à juger son langage céleste les plus terrestres et les plus prosaïques d’entre les humains?

«Dans un théâtre, il y a au moins trente bottiers et autant de tailleurs, quelques domestiques, trois cents marchands. Jamais il ne nous viendrait à l’esprit de lire à notre bottier ou à notre marchand de n’importe quoi un seul de nos vers, encore moins de lui demander son opinion, encore moins de la suivre en la moindre des choses.

»Eh bien, quand tous ces gens sont réunis, nous tombons à genoux devant eux, nous attendons avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de notre œuvre.

»Aussi, que de succès dus à des défauts, à la vulgarité des situations et du langage! que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés de premier ordre, que de nobles hardiesses, que des pensées que n’a pu suivre l’intelligence des auditeurs! Et aussi que de gens vont au théâtre dans l’intention de trouver tout mauvais! que de gens ne comptent pour leur esprit de la soirée que sur les fautes de l’auteur!

»Pourquoi, cher ange, ne vous êtes-vous pas contentée de lire mes livres? Les livres sont une confidence, le théâtre est une révélation scandaleuse et impudique; quand j’écrivis mes livres, je vous avais devinée: c’était à vous que je racontais mes joies et mes douleurs, et les mouvements les plus secrets de mon âme; mais, quand on travaille pour le théâtre, on ne peut perdre de vue le public, on est préoccupé de son rire ou de ses applaudissements; on se garderait bien de mettre son cœur à nu devant une foule: il y a des sentiments si délicats, si pleins de pudeur, qu’ils meurent de froid ou de honte sitôt qu’ils sortent du cœur autrement que pour entrer immédiatement dans un autre cœur; c’est une illusion à laquelle on se laisse facilement entraîner en faisant un livre. Et vous-même, si dans ce drame quelque pensée sortie de mon cœur va au vôtre, ne souffrirez-vous pas de voir toute cette foule émue avec vous de ce qui vous aura émue? Si nous étions raisonnables, nous n’irions ni l’un ni l’autre à cette représentation.»

XXXV

MMM. à Vilhem.

«Laissez-moi donc être fière de vous et de votre triomphe, cher Vilhem; laissez-moi donc voir cette foule vous rendre hommage comme à son roi par l’intelligence et le génie; laissez-moi entendre ce bruit enivrant des applaudissements qui doit avoir quelque chose de vrai puisqu’il serre le cœur d’une manière si douce et si douloureuse à la fois; laissez-moi donc m’asseoir avec vous sur votre trône et mettre un instant ma tête blonde sous votre couronne de laurier. J’irai à la représentation, et je veux que vous y soyez. C’est la seule volonté que je vous aie imposée, moi qui aurais le droit d’avoir quelques caprices.»

XXXVI

Roger faisait le dégoûté des applaudissements qu’il n’était pas sûr d’obtenir; certes, il n’imaginait pas de plus grand bonheur que d’entendre applaudir son nom devant celle qu’il aimait; mais il n’osait envisager la pensée d’une défaite, et il reculait de toute sa puissance devant une pareille épreuve.

Le jour désigné pour la représentation arriva. L’affiche elle-même donna quelques inquiétudes à Roger; son nom écrit en lettres trop grosses pouvait paraître l’indice d’un excès de vanité et indisposer le public; le prix des places était augmenté, cela devait naturellement rendre les spectateurs moins indulgents; il savait que la jeune première s’était fâchée la veille avec l’amoureux: il y avait tout lieu de craindre que cette mésintelligence ne mît dans leur jeu une déplorable froideur.

Dès le matin, il ne pouvait rester en place; l’impatience et la fièvre donnaient à ses mouvements quelque chose de bref et de saccadé. Il s’occupait de sa toilette; l’inconnue pouvait le deviner, quelqu’un de sa société pouvait reconnaître et lui désigner l’auteur de la pièce.

Il fut longtemps à déterminer s’il mettrait une cravate blanche ou une cravate noire; puis, quand il se fut décidé pour la cravate noire, il se trouva que la plus belle n’était pas ourlée; il appela Bérénice pour faire réparer cette omission; mais Bérénice, occupée à repasser des manchettes à madame, reçut cette communication sans la moindre bienveillance. Il revint à l’idée de la cravate blanche.

Marthe se fit attendre pour le déjeuner; Roger en fut de très-mauvaise humeur: il lui semblait que tout allait mal ce jour-là. Il mangea peu et roula dans son esprit le parallèle entre la cravate blanche et la cravate noire, en appuyant avec une préférence marquée sur les avantages de la cravate noire, préférence qui avait son origine dans les obstacles que rencontrait l’adoption de la cravate, et la conviction qu’il s’était laissé acquérir que tout allait mal ce jour-là.

Il pensa que bien des gens ont la manie de juger de notre caractère, de nos vertus, de nos défauts, de nos qualités, d’après la manière dont nous nous habillons ou d’après toute autre affaire de détail aussi insignifiante en elle-même, sans que ces savants philosophes s’avisent de songer que ce qu’ils prennent pour un choix, un goût ou une préférence, n’est souvent qu’une misère; nous avons vu l’homme le plus coloriste du monde, un homme qui prétendait entendre grincer et hurler des couleurs rapprochées sans harmonie, se montrer dans tout Paris avec un pantalon noisette, un habit bleu à boutons de cuivre et un gilet vert. Hélas! il nous fut donné d’entrer dans la confidence de tout ce que cachait de misères ce bizarre accoutrement; nous fûmes instruit du désir d’_écouler une partie_ de drap noisette qu’avait saisie un tailleur qui faisait crédit; nous apprîmes comment un habit bleu, fait pour une pratique qui ne l’avait pas trouvé à son goût, avait été jugé par le tailleur assez bien fait et assez élégant pour l’artiste, qui, traversant les rues ou entrant dans une maison avec une conscience peut-être exagérée du ridicule d’un semblable accoutrement, parlait plus bas que tout le monde et n’osait avoir une opinion à lui.

Marthe parla la première et dit:

—Il fait beau.

Roger fut effrayé de ce début: il y avait peut-être là une intention, qui allait prochainement éclater de demander à faire une promenade.

Il crut devoir répondre:

—Hum! hum!

—Monsieur, répliqua Bérénice à cette opinion formulée assez clairement sur la certitude du temps, le vent souffle plein est; le temps est sûr pour toute la journée.

—Bérénice, reprit Roger, avant de vous ériger ainsi en almanach, vous feriez mieux de faire rôtir mon pain.

Bérénice sortit. Roger s’étendit fort au long sur les divers défauts qui la distinguaient.

Marthe ramena la question du temps.

—La mer est calme et unie comme une glace, dit-elle.

—Il ne faut pas vous y fier, dit Roger; quoi qu’en dise Bérénice, le vent varie de l’_est_ au sud et même au sud-ouest.

Et, en disant ces paroles, il se sentit pris d’une horrible crainte; il lui sembla voir fondre sur lui un orage plus terrible mille fois que n’en peut amener le vent du sud-ouest le plus continu et le plus violent.

Il y avait longtemps que Marthe n’était allée dans sa famille; il n’y voyait, il n’y avait rien à lui objecter, si elle en exprimait le désir: il n’y avait pas dans l’air de vent de quoi remuer les feuilles qui jonchaient les allées du jardin. Il prévint la dangereuse proposition.

—Tant mieux! dit-il; car votre sœur viendra probablement vous voir aujourd’hui, et elle aura beau temps pour la traversée du Havre.

Bérénice rentra avec une lettre qu’elle donna à sa maîtresse.

—Mais Roger, dit Marthe, où prenez-vous l’idée que ma sœur doit venir aujourd’hui? Loin de là, elle est indisposée et me prie d’aller la voir.

—Je le croyais, chère Marthe, et je le croyais si bien, que j’ai invité le voisin et sa femme à venir passer la soirée avec vous.

—Quelle bizarre sollicitude vous a donc saisi tout à coup pour l’emploi de mes soirées? et n’auriez-vous pas dû me consulter un peu sur les plaisirs dont vous voulez m’accabler?

—J’ai peut-être été un peu étourdi; mais on ne peut leur faire une impolitesse sans risquer de s’en faire d’irréconciliables ennemis. Il faudra les recevoir.

Marthe ne répondit pas à cette sorte d’injonction: non qu’elle s’y soumît, mais, au contraire, parce qu’elle avait besoin du plus profond recueillement pour aviser aux moyens de s’y dérober.

Roger n’insista pas non plus, parce qu’il méditait également le moyen de rendre vraie l’invitation qui n’existait que dans sa tête. Tous deux se séparèrent en état d’hostilité latente, et prêts à engager le combat.

Roger courut chez le voisin.

Il le trouva avec sa femme; cette femme était juste assez jeune pour donner encore un peu de jalousie à son vieux mari; elle avait, du reste, quatre ans auparavant, eu une intrigue assez scandaleuse avec un lieutenant de douane.

—Mon voisin, lui dit-il, je viens vous faire une invitation sans cérémonie, ainsi qu’on peut le faire à un homme indulgent et spirituel comme vous. Ma femme attendait sa sœur, qui est indisposée; elle m’avait chargé, il y a plusieurs jours, de vous prier à prendre le thé aujourd’hui avec elle, et je ne viens qu’aujourd’hui. Elle ne me pardonnerait pas d’avoir si mal fait sa commission; il faut donc que vous veniez ce soir, et que vous lui laissiez croire que je vous ai, d’après son intention, engagés il y a plusieurs jours.

Comme Roger sortait, il se croisa avec Bérénice, qui venait de la part de sa maîtresse; il se félicita de sa promptitude d’exécution, et rentra chez lui pour tâcher d’obtenir de Marthe elle-même qu’elle ourlât sa cravate noire.

Voici, du reste, quelle était la lettre que Marthe avait assez perfidement imaginé d’écrire à sa voisine:

«J’espère, ma voisine, que vous n’avez pas oublié que je vous attends ce soir; je suis d’autant plus charmée de vous voir, que c’est un plaisir que vous ne me procurez pas souvent; nous aurons quelques personnes et je compte sur votre figure et sur votre esprit pour leur rendre la soirée plus agréable; le lieutenant de la douane doit nous chanter de nouvelles romances qu’il a reçues de Paris.»

A quoi la voisine répondit, comme Marthe s’y attendait bien:

«Je me promettais le plus grand plaisir de votre aimable invitation; mais une de ces migraines que vous me connaissez vient de me prendre et me torture tellement que j’ai peine à ne pas crier. Vous avez mauvaise grâce à vous prendre à moi de la rareté de nos entrevues; sitôt que ma mauvaise santé me le permettra, j’irai m’excuser et vous remercier.»

* * * * *

Marthe montra cette lettre à Roger comme il s’approchait d’elle, sa cravate à la main.

—Eh bien, dit-elle, la mauvaise humeur de ma voisine ne me laissera pas moins inconsolable; car je ne crois pas aux migraines… des autres. J’irai voir ma sœur, parce que je suis sûre qu’elle est plus malade qu’elle ne le dit.

—Je prendrai la liberté d’être précisément d’un avis opposé au vôtre, chère Marthe; je connais assez votre sœur pour la croire plus disposée à exagérer son mal qu’à l’atténuer. Vous seriez bien bonne…, continua-t-il en présentant sa cravate.

Marthe l’interrompit.

—Vous vous trompez bien sur ma sœur, dit-elle, ou plutôt vous avez bien envie de me contrarier; c’est quand vous me voyez mortellement inquiète sur une personne que j’aime, que vous vous imaginez d’en dire du mal.

—Mais, chère Marthe, il n’est pas probable que le danger ait augmenté depuis dix minutes, et votre inquiétude ne me paraît avoir de cause que la contradiction; peut-être même pourrais-je trouver la même raison à l’exaltation peu habituelle de votre amour pour votre sœur.

—Il est plus facile, reprit Marthe avec aigreur, de nier les bons sentiments que de les avoir.

—Rien ne porte à les nier, reprit Roger avec non moins d’aigreur, comme d’en voir faire inutilement parade; je voudrais qu’on pût supprimer toutes les vertus, si c’est là le seul moyen d’en supprimer l’affectation.

—Pauvre sœur! dit Marthe.

—Pauvre Roger! dit Roger en lui-même.

—J’irai voir ma sœur, dit Marthe.

—C’est impossible, dit Roger; je ne puis vous y accompagner, j’ai à Honfleur un rendez-vous d’affaires.

—Bérénice viendra avec moi.

—Non; je serais inquiet si vous faisiez sans moi la traversée, et il m’est impossible d’aller au Havre aujourd’hui.

A ce moment, Bérénice entra.

—Monsieur, dit-elle, le capitaine Bambine vous fait avertir que le départ est pour cinq heures.

—Et pourquoi le capitaine Bambine vous fait-il avertir de l’heure du départ? demanda Marthe.

—C’est, reprit Bérénice, que monsieur lui a dit, il y a deux heures, qu’il allait au Havre ce soir.

—Que me disiez-vous? dit Marthe. Il vous était impossible d’aller au Havre, et votre seule idée est d’y aller sans moi. Roger, Roger…

—Je vous ai dit que je n’allais pas au Havre parce que j’ai changé d’idée; je reste à Honfleur.

—Restez-vous à la maison? dit Marthe.

—Non; je vous ai dit que j’avais une affaire à Honfleur.

—Eh bien, je resterai ici.

—J’aime à vous voir raisonnable, chère Marthe.

—Dites obéissante.

—Vous devriez bien ourler ma cravate.

—Volontiers.

Et les deux époux avaient sur le visage un air de triomphe indescriptible: ils se trompaient tous les deux.

Roger s’habilla lentement. Marthe ourla la cravate, puis défit l’ourlet et le refit.

On entendit le tintement de la cloche du bateau; c’était le dernier signal, celui qui ne précède le départ que de quelques minutes.

Roger sentit la vie s’arrêter dans sa poitrine. Marthe le regardait; il affecta la plus entière indifférence.

Il fallait aller au Havre, dût-il traverser à la nage. Il y a chez les gens fortement organisés une sorte d’assurance pour les choses qui doivent se faire; les obstacles les leur font croire plus difficiles, mais jamais impossibles.

La cloche avait fini de tinter. Le bateau était parti. Roger demanda Bérénice. Bérénice était sortie pour exécuter un ordre de sa maîtresse.

Roger baisa sur le front sa femme, qu’il eût voulu étouffer, et il sortit d’un pas calme et lent, sachant qu’il allait au Havre, mais ignorant entièrement comment il s’y transporterait. Il se dirigea sans trop savoir pourquoi à la place où n’était plus le bateau. Mais qui sait? le capitaine était peut-être frappé d’apoplexie! une voie d’eau s’était faite et avait retardé le départ!

Tous ces espoirs ne tardèrent pas à s’évanouir: la place du bateau était vide.

Roger resta anéanti; il ne put sortir de sa torpeur qu’en se répétant:

—Il le faut; il faut aller au Havre; il le faut.

Il buta contre Bérénice.

Il eut un moment envie de la jeter à l’eau.

Tout à coup, il reconnut un marin, un fraudeur et contrebandier s’il en fût.

—Sauvé, se dit-il, sauvé; j’irai au Havre. Ohé! maître Guillaume!

—Qu’est-ce, monsieur?

—Veux-tu gagner un louis?

—Rien ne me va mieux, si ce n’est d’en gagner deux.

—Eh bien, tu vas me conduire au Havre.

—Pour ça, impossible; mon bateau est loué.

—Où vas-tu?

—Au Havre.

—Eh bien?

—Mais le bateau est loué, et la personne veut être seule.

—Combien te donne-t-elle?

—Un louis.

—Je t’en donnerai deux.

—Elle m’en donne trois.

—Comment le sais-tu?

—Elle est avec moi.

Et Roger vit, en effet, une autre personne dans l’ombre.

—Eh bien, quatre.

—Pas pour dix, j’ai promis.

—Maître Guillaume, c’est un service que je te demande.

—Impossible.

La deuxième personne s’éloigna.

Roger resta anéanti; son dernier espoir venait de s’éteindre; il ne se disait plus que tout bas:

Maître Guillaume vint à lui.

—Nous sommes seuls, je vous emmène.

—Ah! maître Guillaume, tu auras les quatre louis.

—J’en aurai sept.

—Diable!

—Les quatre que vous m’offrez et les trois dont je suis convenu. On veut être seul, très-bien, c’est-à-dire ne pas être vu; je vais vous mettre à fond de cale; vous entrerez le premier et vous sortirez le dernier. Vous ne verrez personne.

—C’est ingénieux.

—Dépêchez-vous, on vient.

En effet, quelques pas se firent entendre.

Roger n’eut que le temps de se blottir dans un coin du bateau.

Deux personnes y entraient presque aussitôt que lui.

Maître Guillaume appela son second, on déploya les voiles et on partit.

Roger était soulagé d’un poids énorme: il contemplait le ciel étoilé; il pensait à son inconnue.

A l’autre extrémité du bateau, les deux personnes qui étaient entrées après lui causaient à voix basse. L’une des deux dit à l’autre, à une secousse qu’une lame donna au bateau:

—Ah! Bérénice, j’ai bien peur.

Quand on fut entré dans le bassin, Roger offrit la main à sa femme pour descendre; Marthe fut d’abord consternée en le reconnaissant, mais la pensée que l’obscurité ne permettait pas de voir son trouble, contribua à la rassurer.

—Monsieur, dit-elle, vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici.

—Madame, reprit Roger, vous ne saviez pas m’avoir pour compagnon de voyage.

—Je vous demande bien pardon, monsieur, et c’est précisément pour vous suivre que je me suis mise en route.

—Je vous ferai le même aveu, madame; je n’étais pas fâché de connaître le but et les motifs de cette expédition nocturne; je ne suis pas dupe de ce prétexte.

—Ni moi; vous allez me faire une querelle pour éviter celle que je serais en droit de vous faire. Quels projets me soupçonneriez-vous donc?

Roger ne répondit pas; il offrit le bras à sa femme, et lui dit:

—Où vous conduirai-je?

—Mais où vous voudrez, je n’ai plus de but maintenant. Chez ma sœur, si cela vous convient.

—Très volontiers.

On se mit en route; Bérénice suivait à quelques pas derrière, et personne ne parlait.

Marthe n’était pas bien sûre que son mari se fût embarqué pour la suivre; elle imaginait bien plutôt quelque infidélité dont l’idée lui était déjà venue plusieurs fois, mais sans la troubler beaucoup.

Pour Roger, il était assez contrarié de la gêne que la rencontre inopinée de sa femme venait apporter à ses projets; mais ce qui le préoccupait le plus puissamment, c’était ce germe de jalousie mal étouffé qui venait de renaître, fécondé par les soupçons bien naturels que lui inspirait la bizarre conduite de sa femme. En vain il se disait que son affaire principale était, pour ce jour-là, d’aller au théâtre et d’y rencontrer son inconnue; que les torts de sa femme devaient le livrer tout entier à cette MMM., si douce, si aimante, si dévouée: il ne pouvait secouer cette impression de colère et de joie amère, d’avoir à peu près découvert le crime.

On arriva chez la sœur de Marthe. Roger répondit de mauvaise grâce à l’excellente réception qu’on lui fit comme de coutume; tout ce qui entourait Marthe, tout ce qui lui montrait de l’affection, lui semblait son complice; il crut voir entre les deux sœurs des regards d’intelligence, regards qui ne voulaient, de la part de sa sœur, que demander la cause ou le prétexte de la mauvaise humeur de Roger.

Marthe fit signe qu’elle l’ignorait.

On s’assit; la sœur avait peine à soutenir la conversation; Roger ne répondait qu’à moitié. La préoccupation des deux époux avait trouvé un nouveau motif lorsqu’ils s’étaient vus à la lumière: tous deux étaient parés; leur costume démentait la fable qu’ils avaient imaginée.

Roger avait gardé son chapeau à la main, et cherchait une occasion de sortir; mais la sœur de Marthe, qui s’était résignée à parler seule, avait commencé une histoire, et il n’y avait pas moyen de sortir avant la fin sans se rendre coupable d’une impardonnable grossièreté. Il y a des gens qui ne mettent que des virgules dans leurs discours.

Marthe tira son mari d’embarras.

—Pardon, chère sœur, si je t’interromps; mais ne vois-tu pas que Roger brûle de nous quitter, et que son esprit est déjà bien loin d’ici? Si tu tiens à ton histoire, tu pourras la lui raconter tout entière un autre jour; je te déclare qu’il n’en a pas entendu un mot. Allez-vous-en, Roger, ajouta-t-elle; votre agitation fatigue à voir. Allez où vous êtes attendu.

—Nullement, répondit Roger; personne ne m’attend nulle part.

—Alors, si vous étiez un homme aimable, vous nous conduiriez au théâtre.

Roger fronce le sourcil.

—Quel caprice! on ne donne que des vieilleries.

—Non pas; on donne une pièce nouvelle, et toute la ville y sera.

—Êtes-vous folle, Marthe, de vouloir, en cette saison, conduire au théâtre votre sœur malade?

—Elle s’enveloppera chaudement.

Mais cette phrase: Toute la ville y sera, avait fait tressaillir Roger. Toute la ville! et elle aussi!

Toutes ses émotions de crainte et d’espoir se réveillèrent; ses soupçons jaloux s’effacèrent, ou ne se présentèrent plus que pour donner lieu à cette pensée: elle me consolera.

—Je sais bien, dit-il, que vous ne manquerez pas de bonnes raisons pour faire ce qui vous plaît, quoi qu’il arrive; mais j’ai, moi, de ne pas aller au théâtre, une raison à laquelle je ne crois pas de réplique possible. Ne prévoyant pas mon voyage au Havre, j’ai écrit à Moreau qu’une indisposition me retenait à Honfleur; vous voyez que je ne puis m’exposer à le rencontrer au théâtre.

Lorsque Roger avait prononcé: «Ne prévoyant pas mon voyage,» sa femme l’avait regardé et il s’était un peu troublé; elle ne s’en aperçut pas ou elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir.

—Comme il vous plaira, dit-elle; mais alors n’attristez pas notre soirée de votre figure ennuyée; aussi bien M. Moreau pourrait fort bien venir voir ma sœur.

—Je dirai à mon tour: «Comme il vous plaira.»

Il baisa la main de sa belle-sœur, et affecta de ne pas se hâter de sortir; il arrangea sa cravate devant une glace, mit lentement ses gants, brossa son chapeau avec sa manche et ouvrit la porte de l’air le plus indifférent; mais, une fois la porte refermée, Marthe n’eut que le temps d’ouvrir la fenêtre, il était déjà dans la rue.

—Ah! dit Marthe, il regagne le temps que nous lui avons fait perdre.

Au détour de la rue, Roger se jeta sur un homme; cet homme était Léon Moreau.

—Je croyais que tu ne viendrais pas et que de sages réflexions te faisaient redouter, pour tes résolutions antipoétiques, les émotions et les applaudissements de ce soir.

—Il m’a fallu conduire ma femme chez sa sœur.

—Et pourquoi pas au théâtre?

—Je veux qu’elle ignore toujours ce que je faisais avant de l’épouser.

—La différence des noms suffirait pour la laisser dans son ignorance; allons la chercher.

—Non, je veux être seul; je ne puis répondre d’un peu d’émotion.

Roger regarda Moreau: l’empressement de celui-ci coïncidait singulièrement avec ce qu’avait d’inexplicable la manière d’agir de Marthe; mais il rejeta bien vite ce soupçon. Moreau n’était resté que quelques instants à Honfleur, et tous deux avaient montré l’un pour l’autre la plus complète indifférence.

—Alors, dit Moreau, entrons au café.

—La pièce nouvelle va commencer.

—Non, la première vient à peine de finir. Nous ne resterons qu’un moment; j’ai une revanche à donner aux dominos, en cinquante points.

—C’est pour cela donc que tu es venu au bord de la mer?

Ils entrèrent au café. La vie de café n’était nullement dans les mœurs de Roger; pour se faire une contenance, il prit un journal qu’il parcourut des yeux, sans que les mots présentassent le moindre sens à son esprit. Mais il aperçut l’annonce du spectacle, le titre de sa pièce!

—Comment! tu ne bois pas?

—Non.

—Pourquoi cela?

—Je n’en avais pas envie; mais j’aime mieux boire que de donner des raisons.

—Allons, partons.

Et l’on se dirigea vers le théâtre.

Toute la salle était envahie; les deux amis errèrent dans les couloirs sans pouvoir se glisser nulle part; enfin, comme on jouait l’ouverture, on les poussa dans une loge où il restait une place pour eux deux.

Roger ne respirait plus. Cette ouverture était mal exécutée; le caractère n’en répondait pas au caractère de son ouvrage. La toile se leva. Il se fit un grand bruit de gens qui criaient: Silence! deux acteurs entrèrent; mais il fut impossible d’entendre leurs premières paroles. Quand le tumulte fut apaisé, ils recommencèrent. On écouta silencieusement. L’actrice n’était pas jolie; Roger établit dans son esprit qu’une actrice n’a pas le droit ne pas être jolie.

Nous sommes un peu sur ce point de l’avis de Roger; on ne saurait être trop exigeant pour les artistes médiocres: ce sont les seuls qui ne se découragent pas, et ce serait une bonne œuvre pour eux et pour le public de les décourager. Dans les cinq francs qu’on donne pour voir une pièce, il y a au moins deux francs pour lesquels doit entrer en compte la beauté des actrices.

En outre, elle n’était pas bien habillée, sa toilette la faisait ressembler à une marchande endimanchée; elle n’avait pu saisir la nuance de distinction élégante que l’auteur avait donnée au personnage. Et l’acteur, comme il ignorait l’art de faire ressortir un mot spirituel! comme il était guindé, prétentieux, maniéré! comme il était intéressé bien moins à la pièce qu’au succès qu’aurait sa cravate! une cravate avec laquelle il n’avait pas encore joué.

Comme il tournait les yeux vers les avant-scènes avec cette préoccupation qui suit tout acteur de province jusqu’à l’hôpital, d’une grande dame qui, subitement éprise de sa bonne mine, l’invite à un souper exquis, à la suite duquel elle avoue l’irrésistible empire qu’elle lui a laissé prendre. Et alors l’or, les bijoux, les riches costumes pleuvent sur l’artiste fortuné; il ne vient plus au théâtre qu’en calèche; car la grande dame l’épouse, peut-être grâce aux progrès de la civilisation.

Que de fois cet espoir a reposé sur un gilet neuf! que de fois sur une nouvelle perruque!

Le premier acte finit au bruit de quelques applaudissements.

Moreau dit bas à Roger:

—Cela va bien.

Deux femmes placées sur le devant de la loge se retournent.

Marthe et sa sœur!

Marthe changea de couleur.

Roger se pencha vers elle et lui dit bas avec aigreur:

—Vous deviez rester chez votre sœur.

—Et vous, éviter le théâtre et votre ami.

Roger sortit brusquement de la loge; il parcourut tout le théâtre sans réussir à trouver la moindre place, et il fut obligé de rentrer.

On commençait le second acte. Il se réfugia dans la pensée de l’inconnue; il examinait attentivement les femmes blondes, qui ne sont pas rares en Normandie.

Une fois un visage lui parut convenir parfaitement à la femme qu’il aimait: cette femme paraissait prendre un vif intérêt à la pièce, et, à un moment qu’il fut applaudi, elle sembla émue et porta son mouchoir à ses yeux.

Mais, peu de temps après, elle se retourna et parla à un homme placé derrière elle, en appuyant la main sur son genou.

—Ce n’est pas elle, dit Roger; elle a trop de délicatesse dans le cœur pour être venue ici avec son mari.

»Et cependant, moi, je suis bien avec ma femme.

»Peut-être aussi est-elle au-dessus de moi, ou du même côté, de façon que nous ne pouvons nous voir.

»N’importe, elle est ici, nous sommes réunis dans un même lieu, dans une même pensée; ces applaudissements ont dû retentir dans son cœur.

»Maudit acteur! qui s’avise de bégayer un mot sur lequel je comptais.

Et, comme il se penchait en dehors pour mieux voir cette femme dont le visage l’avait frappé, Marthe se retourna et lui dit:

—Mais prenez donc garde, vous écrasez mon chapeau.

A ce moment, d’unanimes applaudissements remplirent la salle, et le second acte finit.

Pendant l’entr’acte, Roger se glissa dans la galerie d’en face, que quelques spectateurs avaient abandonnée, et se mit à examiner la partie de la salle qu’il n’avait pas encore vue.

Moreau le suivit, et, le voyant parcourir ainsi toutes les loges du regard, lui dit:

—Tu comptes tes admirateurs.

Quand on fut près de commencer le troisième acte, les spectateurs de la galerie reprirent leur place, et Roger fut encore obligé de retourner dans la loge de sa femme.

A peine à moitié du troisième acte, presque tout le monde pleurait; une fois l’impulsion donnée, elle ne s’arrête pas facilement; une salle de spectacle bien en train de rire ou de pleurer, rit ou pleure de tout avec un égal abandon et un égal enthousiasme. Bonjour et Bonsoir peuvent alors porter le rire ou les larmes jusqu’à la frénésie.

Marthe pleurait plus ou moins, comme tout le monde.

—Ah! pensait Roger, que ne puis-je voir les larmes précieuses de ma belle inconnue?

Puis, se penchant vers Marthe, il lui dit:

—Au nom du ciel, ne vous désolez pas ainsi; vous vous faites remarquer.

Marthe le regarda avec un profond dédain et ne répondit pas.

L’acte finit: c’était le dernier. On trépignait; à l’admiration pour l’auteur se joignait l’amour du tapage, seul parti politique et littéraire de bien des gens, amour qu’ils manifestent à peu près indifféremment par des bravos ou par des sifflets. On demanda le nom de l’auteur.

La voix qui vint prononcer le nom de Vilhem vibra puissamment dans le cœur de Roger.

Ces amis du tapage, qui, en politique, sont toujours pour les tambours, de même que le Dieu des armées se déclare le plus souvent pour les plus gros escadrons, ne trouvèrent rien de mieux que de redemander l’actrice qui avait fort médiocrement joué le premier rôle et l’acteur qui l’avait aussi médiocrement secondée.

Puis ils avisèrent qu’il y avait sur l’affiche:

«_N.B._ L’auteur a lui-même dirigé les répétitions.»

Ils en conclurent que l’auteur devait être présent, et, par des hurlements qui ne peuvent être agréables qu’à raison de l’intention qui les fait pousser, ils manifestèrent leur volonté de le voir.

La toile ne se relevant pas, le bruit redoubla; au bout de cinq minutes, il redoubla encore.

Moreau impatienté, se mit sur le devant de la loge, et, montrant Roger, cria d’une voix forte:

—Le voilà!

Les applaudissements menacèrent alors de faire écrouler la salle.

Et Marthe s’écria en pleurant:

—Ah! Vilhem! c’est vous!

Et Roger reconnut au cou de Marthe, plus décolletée que de coutume, le collier de perles qu’il avait envoyé à l’inconnue.

HISTOIRE D’UN VOISIN

Je n’ai jamais bien compris l’inquiétude des voyageurs. Je n’ai jamais rien trouvé dans un pays, quelque lointain qu’il fût, dont on ne trouvât l’équivalent dans sa rue; beaucoup de gens sont allés en Amérique pour voir des arbres, et en Chine pour découvrir des hommes. La seule excuse des voyageurs d’aller si loin voir ce qu’ils verraient si bien de leur fenêtre, est que l’on ne pourrait mentir sur les choses qui sont sous les yeux de tout le monde. Le seul voyage sérieux et digne d’intérêt qui ait jamais été écrit est, sans contredit, le Voyage autour de ma chambre.

Il y a, dans une rue qui coupe la mienne à angle droit, un ouvrier en papier peint, dont les mœurs sont aussi intéressantes, aussi étonnantes, aussi sauvages surtout, que celles d’aucun peuple découvert ou inventé par les navigateurs.

Un lundi soir, il rencontra à l’Ermitage une jeune fille coiffée d’un bonnet coquet, fraîche, agaçante, mise proprement, réservée dans sa danse et dans ses paroles. En vain il épuisa tout l’arsenal de galanterie des danseurs du lieu; il remarqua qu’il faisait chaud, qu’il ferait bien plus froid si l’on était dans une autre saison; il lui dit:

—Votre robe est bleue; c’est une charmante couleur que le bleu…. Comment vous appelez-vous?

—Julienne.

—C’est un bien joli nom.

Impossible de l’amener à une conversation plus intime.

Le lundi d’après, il arriva de bonne heure. Il trouva Julienne, qui se montra moins réservée.

Elle lui confia qu’elle était couturière et gagnait trente sous par jour.

—Mademoiselle Julienne, dit Prosper, je suis ouvrier en papier peint; je gagne trois francs dix sous. Mettons-nous ensemble; avec cinq francs par jour, nous serons à notre aise.

La proposition était vague. Sommé de s’expliquer, Prosper finit par prononcer le mot mariage. Il offrit du veau et de la salade.

Julienne accepta, et, au dessert, lui avoua, hélas! qu’elle avait failli une fois; qu’elle avait été trompée, trahie; en un mot, qu’elle avait… une fille!

Prosper s’attendrit; il voulait la consoler de la fourberie d’un monstre.

—Eh bien, dit-il, je servirai de père à votre fille.

Julienne pleura d’admiration et consentit à tout. On demanda de part et d’autre les papiers au pays.

Prosper alla trouver son maître.

—Bourgeois, j’ai un service à vous demander.

—Parle.

—C’est que je vais me marier.

—Eh bien?

—Nous faisons une noce en pique-nique. Cela ne sera pas bien cher, pour ma part. Mais une chose me chiffonne, c’est que je n’ai pas d’habit, vous seriez bien aimable de m’en prêter un.

Le bourgeois consent. La noce se fait à la barrière. On danse, on boit; un cousin conduit la mariée chez elle; le marié va sortir; on l’arrête; tout n’est pas payé. Quelqu’un, traître aux conditions du pique-nique, s’en est allé clandestinement. On ne veut pas laisser aller Prosper; il laisse en gage l’habit du bourgeois. Trois jours après, il va à l’ouvrage en manches de chemise. Le bourgeois réclame son habit. Il est forcé d’avancer à Prosper l’argent pour aller le retirer.

Au bout d’un mois, le ménage va au plus mal; il trouve déjà que sa femme ne gagne pas assez d’argent. La petite fille à laquelle il devait servir de père mange trop: il lui fait nettoyer ses souliers. Sa Julienne, dont le nom était si joli un mois auparavant, est ironiquement appelée madame Potage.

Un jour, il arrive à l’atelier et dit:

—Bourgeois, j’ai un service à vous demander.

—Qu’est-ce?

—Un grand service.

—Ce n’est pas de te prêter mon habit?

—Non, bourgeois.

—Eh bien, parle.

—L’ouvrage me fatigue la poitrine.

—Veux-tu bien te taire! le plus fort de tous mes ouvriers!

—C’est l’air qui me manque; je ne peux plus vivre comme ça.

—Est-ce que tu ne peux plus travailler?

—Non, bourgeois; mais je voudrais être chargé de traîner la petite voiture qui porte le papier en ville.

—Tu sais qu’on n’a, pour cela, que quarante sous.

—Je sais, bourgeois; mais on a moins de mal, et on est à l’air, et on peut fumer; ce qui est très défendu dans l’atelier.

—Mais comment vivras-tu?

—Eh bien, madame Potage travaillera davantage donc!

—Tu auras la charrette.

Prosper vola un gros chien, l’attacha à la charrette et le fit traîner; mais on lui donna bientôt une voiture plus grande: il mit le chien dessous, et voulut l’accoutumer à tirer, pour n’avoir personnellement presque plus rien à faire.

Mais le chien, sur ce sujet, pensait absolument comme son nouveau maître. Il se couchait sous la charrette et refusait de marcher.

Un matin, cependant, je vis Prosper attelé à la charrette et le chien tirant de toutes ses forces. Je ne tardai pas à voir le secret de ce zèle. Prosper avait attaché derrière son dos un gros morceau de viande, et il s’était attelé, lui, Prosper, à une distance où le chien, tout en arrivant très près de lui, ne pouvait cependant l’atteindre. La pauvre bête marchait, s’élançait, sautait, et ses dents claquaient à vide, et la charrette allait toute seule.

Toute le reste du jour, quand Prosper n’était pas attelé, il gardait au dos le morceau de viande.

Les trente sous de moins qu’il gagnait par jour auraient déjà gêné le ménage; mais Prosper avait chaud et rencontrait des amis qui avaient soif. Au bout de la semaine, il rapportait très peu d’argent. Sa pauvre femme faisait de son mieux pour soutenir leur petit ordinaire; mais elle est bientôt forcée de supprimer le café du matin.

Prosper s’emporte, crie, hurle qu’il faisait un métier de cheval pour faire honneur à ses affaires, mais que cette enfant, cette enfant qui le déshonorait, mangeait comme un hippopotame et causerait inévitablement sa ruine. Il fallut mettre l’enfant en service, en apprentissage, je ne sais où.