Moi en plus beau

Guillaume Le Touze · Chapitre 6 sur 27

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Moi en plus beau

Avancer

 

Leur retraite se prolongeait malgré le froid et l’humidité qui marquaient la détermination avec laquelle on s’enfonçait dans l’hiver. Les châtaigniers avaient désormais perdu leurs feuilles, leurs branches nues et raides comme des squelettes se découpaient sur le ciel au crépuscule, donnant au paysage une note lugubre qui ne suffisait pas à décourager Xavier. Le soir dans la chaleur de leur auberge, Benoît souriait, c’était une belle récompense. J’avance, j’avance, disait-il. Le feu crépitait dans la grande cheminée de la salle de restaurant et Xavier fixait les flammes, le regard légèrement embrumé par l’émotion. Un an s’était donc écoulé depuis la mort de leur mère et, chacun à leur façon, les deux frères avaient surmonté son absence.

Xavier avait avancé avec détermination, mettant toute son énergie à occuper son esprit pour ne pas se laisser empoisonner par la douleur paralysante qu’il discernait aux confins de sa conscience. Il avait commencé par mettre en ordre les affaires de leur mère et ces tâches administratives, si contraignantes fussent-elles, avaient canalisé son chagrin, reportant à plus tard son éclosion. Avec le mois de décembre, l’année s’était terminée, un cycle s’était achevé. En janvier, les jours avaient commencé de rallonger timidement, présageant du printemps à venir, et Xavier avait ressenti une sorte de soulagement. L’ouverture d’une année nouvelle préfigurait le reflux progressif du sentiment de perte qui avait été si fort à l’automne, transformant peut-être plus vite qu’il ne l’avait imaginé l’absence en une bienveillante présence.

Une page blanche s’ouvrait et Xavier avait décidé d’aller l’écrire ailleurs, quittant Paris pour l’Est de l’Europe. Son métier lui permettait une certaine mobilité et nombreux étaient les projets qui, au cours de sa carrière, avaient dû être repoussés faute de temps. Aussi lui était-il assez facile de s’inventer des prétextes de fuite. Xavier avait donc repris ses recherches sur d’anciennes voies parallèles au Transsibérien laissées en plan plusieurs années auparavant.

Il avait choisi de faire en train le voyage jusqu’aux confins de la Mongolie et de la Russie pour prendre le temps de profiter des sensations propres à ce mode de transport, mais aussi pour répondre aux nouvelles orientations de recherche de son laboratoire. Depuis peu, l’arrivée d’un jeune doctorant lui avait permis de remettre son travail en perspective. Sa démarche consistait à documenter de la manière la plus précise possible le ressenti des voyageurs en fonction des lignes, de façon à disposer d’une trace humaine de leur usage lorsque les voies seraient désaffectées. Xavier s’était facilement laissé convaincre du bien-fondé de son approche et avait ajouté un enregistreur à son matériel de recherche. Au début, il s’était senti gauche et timide lorsqu’il s’était agi d’interroger des inconnus, mais bien vite, le plaisir qu’il avait perçu chez ses interlocuteurs lorsqu’il leur donnait l’occasion d’exprimer leur attachement au transport ferroviaire l’avait rassuré. Peu de voyageurs effectuaient le trajet en entier et ils se succédaient dans sa voiture en fonction de leur itinéraire. Ainsi avait-il pu croiser beaucoup d’usagers et recueillir leurs nombreux témoignages.

Arrivé en Mongolie, Xavier avait méthodiquement photographié les paysages de la zone géographique qui avait été délimitée pour l’étude. Le soir, il transférait les clichés sur son ordinateur pour les trier et agrandir des détails afin de comparer les courbes du relief. Il avait fini par repérer quelques indices qui méritaient la réalisation d’une coupe en long de certains vallonnements. C’était un travail fastidieux, mais il avait été récompensé par la découverte d’un possible tracé abandonné. Il avait alors confronté ses hypothèses à la réalité du terrain afin de déterminer les points GPS qui circonscriraient la zone de recherche. Son travail s’arrêtait là, son équipe se chargerait de venir préciser l’ancien tracé.

À son retour de Mongolie, c’était presque le début de l’été, les soirées étaient longues désormais et la douceur de vivre reprenait ses droits sur les terrasses bondées des cafés parisiens. Benoît n’avait pas tardé à partir pour Avignon avec sa troupe. À l’issue de leurs représentations, les comédiens lui avaient proposé de rester dans la maison louée jusqu’à la fin du mois d’août au milieu de la garrigue et Benoît avait accepté. Pour la première fois, dans une courte lettre à Xavier, comme s’il attendait une forme d’assentiment, il exprimait le désir de ne pas écrire sur lui-même. Sans rien en dire à Benoît, Xavier avait appelé le psychiatre qui le suivait de plus en plus épisodiquement au fil des années. Le vieux médecin n’avait pas compris ses craintes. Écrire ne pouvait lui faire que du bien, quel que soit le sujet, puisque c’est la fiction qui l’avait sauvé. Xavier avait donc répondu à son frère qu’il avait hâte de le lire, qu’il écrivait sur ce qu’il voulait et que sa mère était aussi la sienne.

Pourtant, à l’automne, Xavier n’avait pu échapper à son propre rythme biologique. Soudainement, il avait senti monter en lui une sorte d’anxiété inexplicable et avec elle, les symptômes les plus divers. Des douleurs difficiles à localiser précisément, ou même à identifier, avaient commencé de se manifester, articulaires, musculaires, crâniennes. Il s’était un peu inquiété, sans pouvoir en parler à Benoît, jusqu’à ce qu’il identifie enfin le problème et le relie précisément à l’anniversaire de la disparition de leur mère. Dès lors, les douleurs s’étaient tenues davantage à distance, le malaise avait un nom.

Pour tenter de domestiquer la chronobiologie du chagrin, Xavier avait imaginé cette retraite avec son frère à l’entrée des Cévennes, à la limite du Gard et de la Lozère, à côté du centre de colonie de vacances que leur mère avait fréquenté peu de temps après la guerre. Quelques années plus tôt, il était revenu seul dans la région faire des relevés sur les ouvrages d’art du Cévenol et avait cherché la colonie, la découvrant abandonnée mais encore debout, murée dans sa mélancolie muette. La région paraissait bien choisie pour marquer la fin de cette année sans leur mère.

 

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