Mon cousin Guy

Henri Ardel · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/4

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Mon cousin Guy

—Alors, j’aurais dû laisser la femme debout,…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Alors, j’aurais dû laisser la femme debout, embarrassée de son enfant?

—Oui, puisqu’il n’en pouvait être autrement… Une jeune fille ne doit jamais se mettre en évidence!

—Je n’ai pas pensé une seconde que j’allais m’y mettre! ai-je dit, fâchée d’être grondée à cause des maudites convenances. Sois sans crainte; maintenant, je n’oublierai pas qu’à Paris il ne faut penser qu’à soi!

Silencieusement, nous avons remonté notre rue. Je ne sais quelles étaient les réflexions de Madeleine, mais les miennes n’étaient pas gaies. Je pensais que ma tante allait me trouver bien mal élevée, regretter de m’avoir à Paris, que Guy serait mécontent et ne voudrait peut-être plus être mon ami, me jugeant une stupide petite créature, bonne à renvoyer dans sa Bretagne… Enfin j’avais la mort dans l’âme, quand je suis entrée dans le salon, escortée par mes deux gardes du corps, pareille à un prisonnier entre deux gendarmes. Ma tante, Guy, Charlotte et Pierre bavardaient au coin du feu. En nous entendant, ils ont tourné la tête, et Guy s’est exclamé:

—Ah! mon Dieu! Que vous est-il arrivé? Vous avez l’air lugubres!

Généreusement, Madeleine s’est tue. Alors, pour ne pas me montrer lâche, j’ai déclaré:

—C’est que j’ai fait une bêtise!

—Laquelle? Raconte-nous ça! ont-ils interrogé tous ensemble, avec des mines de gens qui vont s’amuser.

—N’ayez pas l’air aussi enchantés! Dans deux minutes, vous penserez comme Madeleine, et vous me gronderez.

J’ai entrepris mon récit; mais, à mesure que je l’avançais, ils riaient de si bon cœur que leur rire m’a gagnée peu à peu. Ils n’étaient pas fâchés contre moi, et, dans la joie d’être délivrée de mes craintes, j’ai demandé à Madeleine, en me jetant à son cou:

—Madeleine, ne sois plus mécontente de moi. Maintenant, je laisserai toujours les femmes debout, même si elles ont des enfants dans les bras… puisqu’il le faut!

Pour toute réponse, elle m’a embrassée de bon cœur, et la paix a été faite.

30 novembre.

Charlotte est mariée!... Charlotte est partie tout à l’heure, avant le dîner!... Et maintenant elle voyage seule avec son mari. Comme il faut qu’elle ait confiance en lui, pour s’en aller ainsi, sans avoir peur, laissant derrière elle tout son monde, et partant le soir encore!... Eh bien, elle n’avait pas l’air effrayée du tout. Au contraire!

Quel dommage que cette journée ait passé plus vite encore que les autres! La matinée s’est écoulée d’abord avec une rapidité vertigineuse, après une scène attendrissante au petit déjeuner, parce que Charlotte remarquait que c’était son dernier repas de jeune fille. Voyant ma tante très émue, je me suis penchée pour l’embrasser, mais trop vite; j’ai culbuté ma tasse de chocolat. Cela nous a toutes remises. D’ailleurs, nous n’avions pas le temps de nous livrer aux effusions; il fallait se dépêcher afin d’être prêtes pour midi. Eh bien, à l’heure dite, Charlotte ne l’était pas. Pierre s’agitait devant la porte fermée, demandant de minute en minute:

—Est-ce que je ne puis pas entrer?

Et toujours ma tante, impitoyable, répondait: «Non.»

Alors, Pierre reprenait ses allées et venues et ripostait à Guy, qui lui recommandait le calme, avec un drôle de sourire dans sa moustache:

—Je voudrais bien t’y voir! Je suis certain que tu ne brillerais pas par la patience.

Enfin, cette fameuse porte s’est ouverte; ma tante a annoncé: «Pierre, votre femme!» Et, dans le salon plein de monde et de fleurs, Charlotte est entrée, pareille à une apparition dans les blancheurs de son voile, de son satin, de ses dentelles, de ses fleurs d’oranger… Mais je n’ai pu l’admirer bien à mon aise, car Guy est venu me dire:

—Partons, c’est notre tour; il est temps.

Nous sommes montés dans son coupé, que j’aurais reconnu à la petite odeur très fine de cigare qui y flottait et se mêlait au parfum délicieux de mon bouquet,—celui qu’il m’a donné. Je le trouvais tellement joli, ce bouquet, que je n’ai pu y tenir et je l’ai embrassé à pleines lèvres, en faisant semblant de le sentir. Mais Guy remarque tout, et il m’a dit, souriant, sans se moquer de moi:

—Pourquoi embrassez-vous vos fleurs?

—Pour les remercier d’être aussi belles! Je voudrais plonger toute ma figure au milieu d’elles, comme je me glissais, moi, tout entière, dans les corbeilles d’héliotropes du pauvre capitaine, quand j’étais très petite fille. C’était un tel plaisir pour moi, que j’ai cessé de me le donner seulement quand j’ai compris qu’ainsi je faisais mal à mes chères fleurs!

—Ce qui est tout à fait digne de vous, petite reine. Descendons vite, nous sommes à destination!

Beaucoup de membres de la famille étaient déjà là, et aussi des officiers, amis de Pierre.

Enfin, au bout de quelques minutes, Charlotte, à son tour, est arrivée. Elle a monté les marches de l’église au bras d’un vieux monsieur chamarré de décorations, un oncle d’importance. Elle est entrée dans l’église, nous tous à sa suite, en troupeau; mais un troupeau valant la peine d’être contemplé, si j’en juge par la quantité des regards qui tombaient sur nous, à mesure que nous avancions, au chant d’une marche triomphale, vers l’autel éblouissant et fleuri autant qu’un reposoir.

La cérémonie a commencé. Au moindre mouvement de Charlotte, le suisse et ma tante se précipitaient pour arranger son voile. Ma tante n’avait plus sa physionomie riante d’habitude, mais une nouvelle, toute grave, et, par instants, elle tamponnait son mouchoir, très vite, sur ses yeux. Si Charlotte n’avait pas continué à paraître rayonnante, j’aurais fini par croire que le mariage est une terrible aventure. L’évêque qui donnait la bénédiction semblait dire, lui aussi, que ce n’est pas toujours une chose gaie… Par bonheur, depuis que je vois combien Mme Morgane m’a attrapée sur ce point, je ne m’en rapporte plus sur cette question à l’avis des personnes mûres et même vieilles!... Je pense, avec Charlotte, que c’est charmant d’avoir toujours auprès de soi quelqu’un qui vous adore, qui trouve parfait tout ce que vous dites ou faites,—Pierre est ainsi avec Charlotte,—avec qui on cause, on se promène, on fait de la musique, on danse…

C’est très mal, et j’en garde un gros poids sur la conscience, mais le sermon de Mgr Deronis m’avait plongée dans toute sorte de réflexions très profanes… Et puis ces fleurs, ces toilettes, cette foule m’empêchaient de bien me sentir dans une église, et mon esprit trottait, galopait dans je ne sais quel pays enchanteur… Je pensais que, quand je serais mariée, moi aussi, je ne serais plus grondée, je pourrais faire tout ce que je voudrais. Papa, mon cher papa, serait toujours avec moi. Nous laisserions Mme Morgane où bon lui semblerait, pourvu que ce ne fût pas dans notre proche voisinage. Et nous serions tout à fait heureux, avec Yves et Corentin… J’entrevoyais déjà un beau jeune homme,—dans le genre de Guy,—venant me dire qu’il serait enchanté de m’avoir pour femme. Il me parlait… Je faisais, pour la forme, des cérémonies… C’était charmant!...

Quelqu’un est venu se placer devant moi. Ce n’était pas un beau jeune homme, mais bien le suisse, qui se tenait devant mon prie-Dieu, me faisant un grand salut.

J’ai murmuré à Guy:

—Qu’est-ce qu’il me veut?

—Il veut que vous quêtiez sous mon escorte.

J’ai eu un battement de cœur à l’idée qu’il allait falloir circuler, sans commettre la moindre gaucherie, sous tous ces regards de connaisseurs et de curieux. Guy, ne se doutant pas de ma subite anxiété, ajoutait avec un imperceptible sourire sous sa moustache:

—Ne contemplez pas trop au passage les belles chrétiennes réunies dans cette église, sans quoi vous oublierez que vous quêtez… et Dieu sait ce que deviendront votre bourse et son contenu!

Je lui ai chuchoté à mon tour:

—Oh! Guy, je ferai bien attention. Mais que j’ai donc peur de commettre une maladresse!

—N’ayez aucune crainte… Tout marchera très bien.

Son assurance m’a réconfortée. Le suisse m’attendait, discrètement impatienté de mon immobilité. J’ai entrevu la robe couleur de ciel de Madeleine qui ondoyait déjà, et, à mon tour, je me suis mise en route, ma main dans celle de Guy…

Eh bien, notre quête s’est passée avec une correction qui aurait transporté d’aise Madeleine. Sous son voile, Charlotte m’a souri; mais Pierre m’a donné son aumône sans quitter son air pénétré. Les assistants étaient loin d’avoir le même sérieux; les dames même n’avaient pas l’air de faire beaucoup de prières pour les mariés. Peut-être, après tout, les faisaient-elles dans leur cœur, tout à fait en dedans. J’ai reconnu plusieurs de mes danseurs du bal. Ils m’adressaient au passage des saluts bien discrets, et j’en ai entendu un qui glissait à Guy:

—Mes compliments, mon vieux.

Des compliments de quoi?... Ce n’était pourtant pas Guy qui se mariait.

A la sacristie, ils ont recommencé des salutations plus accentuées, en défilant avec le flot des amis de ma tante et de Pierre qui, tous les deux, ainsi que Charlotte, se répandaient en sourires. Madeleine, de son côté, faisait de même. Guy, debout près de moi qui étais atteinte par la contagion, se montrait d’une pareille générosité; cette générosité s’est même particulièrement manifestée à l’égard de Jeanne d’Estève, que j’aime de moins en moins, décidément, tout en l’admirant pour ses cheveux,—une vraie neige d’or,—son teint couleur d’ivoire, ses lèvres très rouges, sa taille ronde et mince ensemble, son usage du monde, que Madeleine me verrait posséder avec délices!!!... Au lunch, elle a été très ennuyeuse: elle accaparait Guy, elle se faisait servir par lui, elle bavardait avec lui et lui souriait de ses belles dents…

Enfin, par bonheur, comme peu à peu les invités tiraient leur révérence à ma tante, elle a bien été obligée de suivre le mouvement général. Nous nous retrouvions dans l’intimité, quand tout à coup Charlotte, disparue depuis un moment, est rentrée; mais elle n’était plus en blanc; elle avait son costume de voyage, son chapeau, son voile même. Pierre, non plus, n’était plus en tenue… A leur vue, voilà la sage Madeleine qui, subitement, éclate en sanglots. Je regarde ma tante avec inquiétude, et il me semble qu’elle est toute prête à faire comme Madeleine.

—Madeleine, ma petite sœur, je t’en prie, ne te fais pas ainsi de chagrin! répétait Charlotte.

Et elle embrassait Madeleine, elle embrassait ma tante, elle m’embrassait, moi aussi, me les recommandant toutes les deux; Pierre avait l’air de ne plus savoir où se mettre devant cette désolation. C’était une scène bien plus attendrissante que le matin, au moment des tartines!

Au beau milieu a surgi Guy. Il ne se doutait de rien et venait annoncer que la voiture était avancée; il fallait partir pour ne pas manquer le train. La figure de Pierre s’est épanouie à cette nouvelle. Il a dit un «Allons, Charlotte!» tout à fait engageant.

Ma tante a répété: «Allons, Charlotte!» d’un ton résigné. Il y a eu encore un instant de bousculade, d’effusions, d’adieux, de larmes, et quand cet instant a été écoulé, Charlotte était partie. Nous nous regardions tous, étonnés de nous retrouver sans elle, en face les uns des autres, avec la sensation que quelque chose était fini…

5 décembre.

Tout bas, j’avais toujours pensé qu’après le mariage de Charlotte, je reprendrais la route de Douarnenez. Mais personne ici n’a l’air de songer à rien de pareil… Et vous non plus, papa… vous ne paraissez pas attendre «votre petite». Pourquoi? Est-ce donc qu’elle ne vous manque pas du tout; ou bien la traitez-vous en ingrate, parce qu’elle se plaît à Paris quand vous n’y êtes pas?...

Père chéri, le cœur de votre Arlette est à vous tout entier… Vous le savez bien, n’est-ce pas?... Seulement, c’est pour elle si délicieux et si nouveau d’être gâtée par d’autres que par vous, par le capitaine ou Mlle Catherine, et c’est si amusant de mener une vie toute pleine de surprises, d’apprendre ainsi une masse de choses, aperçues aux quatre coins de l’horizon!

Je fais, depuis mon arrivée à Paris, une prodigieuse dépense de regards. Tous ces regards se métamorphosent ensuite en idées qui, ensemble, prétendent s’installer dans mon esprit, où je ne demande pas mieux que de les accueillir. Elles s’y précipitent, s’y pressent, les unes ne faisant qu’y passer,—celles-là ne méritent pas d’attention,—les autres y élisant domicile,—soit avec discrétion, soit en souveraines maîtresses,—sûres de leur importance. De celles-là, père, nous causerons tous les deux quand votre Arlette sera de nouveau blottie à vos pieds, entendant votre chère voix. Rien que de penser à ce moment-là, mon cœur bondit de joie!

Seulement, quand je vous retrouverai, je retrouverai aussi Mme Morgane… Hum! hum!... Pour l’instant, je tâche d’oublier le plus possible son existence, car, dès que je pense à elle, j’ai l’impression qu’une averse de reproches va tomber sur moi.

Si vous étiez ici, père, votre enfant serait dans un ravissement complet. Mais loin de vous, ce ne peut être ça, même avec vos lettres… N’est-ce pas que, vous aussi, vous regrettez un peu votre Arlette qui vous adore?

9 décembre.

Je sais maintenant pourquoi il n’est pas question de mon retour à Douarnenez… C’est pour une raison qui m’a jeté au cœur un grand frisson d’inquiétude… Tantôt, comme je parlais justement de ce retour, je ne sais à quel propos, ma tante m’a demandé:

—Est-ce que tu t’ennuies déjà auprès de nous?

J’ai répondu un: «Oh! non!» bien sincère.

—Alors tu veux bien nous rester encore, passer l’hiver avec nous?

—Mais papa!... Je ne puis le laisser seul si longtemps… Oh! pourquoi n’est-il pas ici!...

Ma tante n’a pas répondu tout de suite. On aurait dit qu’elle réfléchissait. Enfin, elle a repris:

—Tu as eu une lettre de lui ce matin. Est-ce qu’il te réclamait?

—Non; il me dit, au contraire, que je ne me tourmente pas à son sujet, car il supporte très bien notre séparation, étant très occupé par beaucoup de malades à visiter.

—C’est ce qu’il m’écrit… Il y a en ce moment quelques mauvaises fièvres parmi les pêcheurs, une sorte d’épidémie. Aussi désire-t-il que tu ne reviennes pas tout de suite à Douarnenez.

J’ai senti que je devenais toute blanche.

—Oh! ma tante, s’il allait gagner ces fièvres! Comment peut-il croire que je resterai tranquillement ici à l’abri de cette maladie le sachant exposé? Et cela quand Mme Morgane et Blanche sont auprès de lui!

—Elles sont à Châteaulin… Il les a sans doute fait partir par prudence.

J’ai murmuré un: «Mon Dieu!» où était toute mon inquiétude; les sanglots me montaient à la gorge. Ma tante s’en est aperçue; elle m’a attirée sur ses genoux et s’est mise à me rassurer bien tendrement, me donnant tant de bonnes raisons pour calmer mon tourment, que j’ai fini par me tranquilliser un peu… Guy, à son tour, en venant le soir, a achevé de mettre un léger baume sur mon anxiété en m’affirmant que l’épidémie de Douarnenez n’était pas bien grave, et comme jamais il ne m’a trompée, je l’ai cru.

Quelle chose délicieuse d’avoir ainsi un grand ami qui vous comprend toujours, est toujours prêt à vous écouter! Quelquefois, il me prend des peurs subites de l’ennuyer en bavardant de la sorte avec lui! Mais, bien vite, il exige que je continue, me rappelant que, le soir de mon arrivée, je lui ai promis de le prendre pour confident et qu’il n’a pas démérité… Alors, je repars de plus belle, je lui dis pêle-mêle toutes mes idées sur Paris et les gens que je vois, sans me troubler maintenant quand apparaît dans ses yeux cette flamme qui, à Douarnenez, me faisait croire qu’il se moquait de moi. Quand je trouve, d’ailleurs, qu’il a trop l’air de se croire au spectacle en m’écoutant, je me fâche,—pas pour de bon!... Nous nous disputons un brin, et puis nous signons la paix…

Par bonheur pour moi! Car c’est à lui que je recours dans mes embarras sur ce que je dois faire, quand j’ai peur de commettre une de ces sottises qui agissent sur les sourcils de Madeleine, désolée de me voir si mal profiter de ses leçons sur les usages du monde. Lui ne me gronde jamais; et, dès que je tourne les yeux de son côté avec «ma mine de prière», comme il dit, il vient tout de suite à mon secours. Il me demande simplement: «Qu’y a-t-il?» Je lui explique mon affaire, et tout s’arrange très bien… Les fins sourcils de Madeleine n’ont aucune évolution à accomplir…

Certes, je m’amuse beaucoup dans le monde, mais les meilleures soirées encore sont celles que nous passons, de temps en temps, à la maison, à faire de la musique, Guy et moi. Il l’aime autant que moi, et il en fait d’excellente, bien qu’il traite dédaigneusement son talent d’amateur. Mais Madeleine, qui s’y connaît, m’a dit qu’il jouait du violon en artiste et qu’il était un vrai musicien. Quand nous sommes tous les deux au piano, moi chantant, lui m’accompagnant, les minutes peuvent s’écouler comme elles veulent; je ne me doute pas de leur durée, pas plus que de l’existence de Madeleine, qui brode, patiente comme Pénélope elle-même, à la lumière de la lampe. Non seulement je dis tous mes chants bretons, mais encore certains autres que j’ai appris depuis que je suis ici, surtout l’_Anneau d’argent_, que Guy et moi nous aimons autant l’un que l’autre. Lui ne chante pas, ou du moins il prétend chanter trop mal pour se faire écouter. Je ne le crois qu’à moitié; il disait être un piètre exécutant, et, quand il joue, il semble que le piano devienne une personne vivante qui s’émeut, chante, se réjouit, ou pleure et sanglote même… Alors, pendant que j’écoute, fermant les yeux pour que cette harmonie reste bien en moi, tout mon Douarnenez m’apparaît dans le petit coin de mon cœur, où vit ce que j’aime le plus. Et c’est délicieux, un peu triste aussi, parce qu’alors je sens bien plus notre séparation, père…

15 décembre.

Décidément, je n’aime pas les messes de Paris, celle du moins où nous allons… J’ai beau faire de mon mieux pour avoir toujours les yeux sur mon livre ou vers l’autel, je n’arrive pas à les empêcher d’envoyer des regards de tous les côtés,—Guy prétend que je vais les user à Paris!—et ensuite, j’ai une masse de remords!

Nous assistons toujours à la messe d’onze heures. Avant le mariage, Pierre venait régulièrement nous y rejoindre; Guy vient aussi. Mais je ne sais trop quand il y arrive, puisqu’il ne se met pas près de nous.

Je suppose que Pierre faisait des quantités de prières pour sa Charlotte… Mais lui, mon cousin Guy, à quoi pense-t-il?

Je crains qu’il ne soit pas pieux du tout. Ma tante l’avait bien déclaré au Pardon de Kergoat. Sauf qu’il ne sourit ni ne cause, il a, dans l’église, tout à fait son air de salon, et, comme presque tous les messieurs que je vois à cette messe, il n’a pas de livre. Tous, ils paraissent être là simplement pour escorter les dames très élégantes qui viennent, pomponnées, frisées, habillées comme pour faire des visites. Ils se tiennent très correctement, ils s’assoient, ils se lèvent quand il le faut… Et cependant!...

Je repensais à cela ce matin à la sortie de la messe, après avoir fait une foule de saluts; tout le monde se connaît à cette messe! Nous remontions à pied la rue de Courcelles, Guy et moi en avant, car nous trottons beaucoup plus vite que ma tante et Madeleine. J’étais plongée dans mes réflexions; lui s’en est aperçu, et m’a dit:

—Comme vous êtes silencieuse, petite Arlette! Qu’avez-vous donc?

Avant d’avoir pu me reconnaître, je m’étais écriée déjà:

—Guy, pourquoi venez-vous à la messe?

—Pourquoi j’y vais? Comment, c’est une bonne chrétienne comme vous qui me demande pareille chose?

—Alors, vous n’y venez pas seulement pour nous retrouver? Ah! tant mieux!

—Décidément, petite Arlette, vous avez une triste opinion de mes sentiments religieux. Déjà, à Kergoat, vous me l’avez montré. Savez-vous que je suis peu flatté de me voir si sévèrement jugé?... Et pourquoi? Puis-je vous le demander?

Je lui ai dit toutes les idées qui trottaient dans mon cerveau à ce sujet. Il m’écoutait sans répondre, mais très attentif, n’ayant pas du tout l’air moqueur; je l’ai seulement entendu murmurer, en mordant sa moustache:

—Qui aurait imaginé tant de perspicacité dans un cerveau de fillette!

Puis, toujours sans se moquer, je suis sûre, avec ce sourire que j’aime bien lui voir, il a fini tout haut:

—Eh bien, Arlette, puisque vous jugez que j’aurais fortement besoin de me convertir, faites-moi, de temps en temps, la charité d’un bout de prière, et, grâce à vous, je deviendrai peut-être un peu moins mécréant. Est-ce trop demander?

—Oh! non! ai-je dit avec tant d’ardeur qu’il s’est mis à rire franchement, cette fois.

—Ne croirait-on pas entendre Monique et Augustin! Aussi, grâce à vous, petite Arlette, me voilà peut-être en passe de devenir un saint.

—Oh! Guy, ne devenez pas un saint tout de suite. Les saints ne dansent pas, et, dans le monde, j’aime mieux danser avec vous qu’avec n’importe quel autre!

—Soyez tranquille, jeune personne frivole, l’heure de ma conversion absolue n’est, sans doute, pas encore sonnée.

Là-dessus, nous nous sommes dit adieu. Nous étions malheureusement arrivés… Guy nous quittait pour tout l’après-midi, car il allait à son cher concert du Conservatoire.

16 décembre.

Eh bien, nous aussi nous y sommes allées, au Conservatoire, et j’y ai passé l’un de ces après-midi qu’on n’oublie pas! Après le déjeuner, ma tante ayant à écrire à Charlotte, qui est toujours à Florence, dans le bleu, avec son Pierre, nous a offert, à Madeleine et à moi, d’assister à ce bienheureux concert sous la très respectable protection de miss Ashton. Et sur le coup de deux heures, nous avons surgi à nos places, au grand étonnement de Guy. Madeleine s’est comportée comme un amour. Elle m’a fait asseoir près de lui pour que je pusse, à mon aise, lui confier mes impressions musicales, a-t-elle déclaré. Et je n’y ai pas manqué…

Une chose m’a étonnée de lui tout d’abord: c’est qu’il suivait sur la musique le concerto de Grieg, joué par l’orchestre, au lieu d’écouter seulement!... Cela m’aurait gâté mon plaisir, à moi, de penser même que ces sons délicieux jaillissaient de tous ces petits signes noirs… Je le lui ai dit. Il a ri un peu et m’a répliqué:

—Que vous êtes donc faite pour avoir des ailes, Arlette!

Mais il n’a pas ouvert sa partition quand est venu le tour de l’opéra de Wagner; et je ne m’en étonne pas… La chanteuse avait une voix tellement belle, que l’on ne pouvait songer à rien d’autre qu’à l’écouter avec tout son être…

Quand l’orchestre et le chant se sont tus, ç’a été dans la salle une véritable explosion d’enthousiasme; fait très rare, paraît-il, au Conservatoire, où ne viennent que les personnes qui savent admirer en dedans. Moi, je ne songeais pas à applaudir, tant j’étais peu revenue encore du monde exquis où cette musique m’avait transportée. J’ai seulement murmuré, le cœur battant d’émotion:

—Oh! Guy, que c’était beau!

Il m’a fait: «Oui!»; et j’ai vu dans ses yeux qu’il sentait comme moi. Alors j’ai ajouté, remplie d’humilité:

—Comment pouvez-vous me demander de chanter, vous qui êtes habitué à entendre des artistes comme celle-là? Maintenant, je vois bien que je n’ai plus qu’à me taire.

Mais il m’a tout de suite arrêtée:

—Ne dites pas de mal de votre chant, Arlette. Lui aussi a une âme, et c’est pourquoi j’éprouve à l’écouter la même jouissance qu’à entendre celui de cette cantatrice.

Mes joues sont devenues rouges de plaisir, car Guy parlait très simplement, sans vouloir me faire de compliment. Alors, je n’ai plus autant envié la chanteuse.

Cet après-midi a passé mille fois trop vite. Quand Madeleine m’a dit: «Eh bien, Arlette, c’est fini; viens-tu?» je n’ai pu retenir un: «Déjà!» qui n’exprimait pas assez tout mon regret.

Dans le vestibule, une foule de personnes sortaient, se saluaient, se souriaient, se répandaient en exclamations sur l’excellence du concert, que je n’avais pas été seule à trouver superbe… Tout à coup, j’ai aperçu Jeanne d’Estève qui causait près de sa mère, par extraordinaire,—et avec des messieurs, naturellement! J’ai eu au cœur une petite secousse, à cette idée: «Guy va nous quitter pour elle!»

Justement, Madeleine remarquait tout haut sa présence.

Et à ma grande surprise, moins grande que mon plaisir, Guy a répliqué sans cérémonie:

—Partons avant qu’elle nous voie. Je crains ses réflexions sur le concert d’aujourd’hui.

—Pourquoi? ai-je demandé étonnée.

—C’est une profane en musique… et j’ai aussi peur des appréciations fausses que des notes discordantes.

—Si elle n’aime pas la musique, pourquoi vient-elle au Conservatoire?

—Bah! que ne font pas les femmes, par chic!

Guy plaisantait, bien sûr, car autrement il n’aurait pas parlé de la belle Jeanne avec cette désinvolture. Mais une chose certaine, c’est qu’il n’est pas allé auprès d’elle; il est resté avec nous. J’aurais bien voulu revenir à pied à ses côtés, comme le jour de notre promenade à Notre-Dame; mais avec Madeleine, il n’y fallait pas songer, et j’ai dû me contenter d’être mise en voiture par lui.

23 décembre.

Il faut vraiment que je l’écrive en toutes lettres pour le croire! Nous nous sommes fâchés pour de bon, Guy et moi… Et parce que je voulais mettre en pratique une sage résolution! Aussi, maintenant, je me méfierai ferme des bons conseils et des sages résolutions…

Madeleine qui, bien que très savante, a toujours la passion des cours, allait aujourd’hui écouter une espèce de conférence sur «le rôle de la femme à notre époque», et elle m’avait emmenée, à mon instante prière, tout en disant que je m’y ennuierais,—ce qui était un pur jugement téméraire. Je me sentais, au contraire, pénétrée de la gravité de notre mission, à nous autres femmes, en entendant ce qu’en disait le professeur, un gros blond aux yeux chercheurs derrière son pince-nez, qui tirait une abondance incroyable d’idées de son cerveau. Il me faisait penser à ces prestidigitateurs qui, d’un simple foulard, font sortir une profusion de fleurs, de pièces d’argent, etc. Bref, cet homme étonnant a terminé son discours par une très belle phrase pour nous exhorter à développer notre esprit par de nombreuses et sérieuses lectures… Si je me doutais que cette phrase serait cause de mes malheurs!...

Je rentre tout animée de bonnes résolutions, et, comme justement avant le dîner, je me trouvais seule dans le petit salon, j’avise sur la table un livre tout neuf,—un livre de grande personne!—Je pense aussitôt à la recommandation du professeur et me dis: «C’est le moment ou jamais de cultiver mon esprit!» Vite, je m’installe près de la lampe et j’ouvre le livre. Mais je n’en avais pas lu une demi-page, pas claire, d’ailleurs!—il y était question d’une dame très belle et très nerveuse qui allait rejoindre un ami, je ne sais où…—je n’en avais donc pas lu une demi-page, qu’une voix me fait sauter le nez en l’air. Guy était devant moi:

—Comment, toute seule, Arlette? Qu’est-ce que vous faites là?

—Mais je lis!

—Quoi donc?

Je lui tends le volume. Il y jette un coup d’œil… Mais voilà sa figure qui change; elle devient tout à fait fâchée, et, au lieu de me rendre le livre, il le jette à l’autre bout du salon, me disant d’une voix que je ne lui connaissais pas:

—Qui vous a permis de toucher à ce roman?

—Personne. Il était là sur la table… je l’ai pris.

Du même ton, presque dur, il continue:

—Pourquoi prenez-vous ainsi les livres qui ne sont pas à vous?

J’ai bondi. Son accent tout ensemble m’intriguait et me fâchait.

—Vous pouvez être sûr que je ne l’aurais pas gardé, votre livre! Je suis honnête!

—Je n’en doute pas. Je dis seulement qu’il y a des bornes à la curiosité, et que vous venez de franchir ces bornes. Ce n’est pas consciencieux d’ouvrir ainsi des livres sans permission.

Il me parlait d’un ton si sévère, qu’un petit brouillard de larmes est monté à mes yeux. Être grondée quand je n’avais rien fait de mal, c’était trop fort! Et grondée par Guy! Aussi, très fâchée à mon tour, je me suis écriée:

—Ce n’est pas par curiosité que j’ai ouvert ce livre dont je ne savais même pas le titre, il y a une demi-heure; c’est pour obéir au professeur de Madeleine.

—Au professeur?...

—Oui… Il nous a recommandé de lire beaucoup pour développer notre esprit… C’est ce que j’allais faire, pensant que les livres de ma tante étaient sérieux, naturellement… Et je ne me doutais pas que j’y gagnerais d’être secouée comme par Mme Morgane!

Ma voix tremblait, et les sanglots me montaient vite, vite à la gorge. Je me suis détournée brusquement pour le cacher à Guy, mais c’était trop tard, et mes deux mains se sont trouvées emprisonnées dans les siennes. Il n’était plus irrité, un peu inquiet, au contraire.

—Arlette, vraiment, vous ai-je fait tant de peine?

Mais je lui en voulais encore et j’ai dégagé mes mains:

—Laissez-moi… Vous avez été injuste! Maintenant que vous vous êtes renseigné, rendez-moi mon livre.

—C’est impossible, Arlette; ce roman n’a pas été écrit pour des jeunes filles et ne doit pas être dans vos mains.

Je commençais à comprendre.

—Parce qu’il n’est pas convenable, n’est-ce pas?... Toujours la même histoire!... Votre Paris est décidément rempli de choses peu convenables: des pièces, des livres, etc. Jamais, à Douarnenez, je n’aurais imaginé qu’il y en eût tant!... Mais je regrette de toutes mes forces que vous soyez arrivé avant que j’aie pu voir un peu dans votre livre ce qu’étaient ces fameuses choses qui amusent tant les grandes personnes!

—Où prenez-vous qu’elles les amusent?

—Je le remarque bien à leur mine… Et c’est exaspérant de ne pouvoir jamais comprendre certains de leurs sourires, de leurs regards, de leurs réflexions!

Je parlais tout droit devant moi, mais avec l’impression sourde que je disais des sottises. Guy m’examinait, debout devant la cheminée, les sourcils froncés, tordant sa moustache.

—Ah çà, me direz-vous quelle rage vous prend?

—Ce n’est pas une rage. Je ne suis pas enragée! Je veux seulement m’instruire pour n’être plus d’une ignorance qui fait rire!

—Est-ce que vous n’auriez pas aussi envie de connaître l’histoire de tous les crimes qui se commettent sur la terre, la liste de toutes les maladies, de toutes les misères qui affligent la pauvre humanité?

—Je n’en ai pas envie du tout… Pourquoi m’en parlez-vous?

—Parce que vous paraissez griller du désir d’apprendre des vérités peu réjouissantes. Vous et vos sœurs en curiosité, vous êtes de petits monstres d’ingratitude. On s’efforce de vous dissimuler les plus tristes côtés du monde, afin qu’il ne vous semble pas une caverne de voleurs, et au lieu d’en être reconnaissantes, vous n’avez pas de plus cher désir que de rendre inutiles les bonnes intentions dont on est animé à votre égard!

—Je ne demande pas à tout savoir, ai-je fait, un peu confuse et envahie par le remords de mes paroles.

—C’est encore heureux!

—... Mais je voudrais être renseignée autant que les jeunes filles de Paris… Croyez-vous que je ne m’aperçoive pas qu’elles rient toutes de ma naïveté, que je ne voie pas que Mlle d’Estève se moque de moi du haut de sa science!

—Eh bien, tant pis pour elle et pour celles qui lui ressemblent! Je vous le dis en toute sincérité, Arlette, vous n’avez pas à envier l’opinion que nous autres hommes avons d’elles…

—Oh! Guy, est-ce que cette opinion est mauvaise?

—Ce n’est pas du moins, je suppose, celle qu’elles ont l’intention de nous inspirer, et, je vous jure, ce n’est pas surtout celle que nous aimerions qu’on eût de nos sœurs. Restez vous-même, Arlette. Vous perdriez trop au change à ressembler aux autres…

Il a souri un peu et a fini:

—Ne vous transformez pas, sans quoi votre père ne reconnaîtrait plus sa petite fleur bretonne quand il la reverra, et il nous en voudrait justement.

—Vrai, Guy, bien vrai, vous ne désirez pas que je devienne comme les jeunes filles de Paris, comme Mlle d’Estève?...

—Moi, je n’ai qu’un désir, c’est que vous restiez le plus tard possible la petite Arlette qui courait en montant les sentiers de falaise, qui nous est arrivée un soir, de sa Bretagne, toute gelée, toute curieuse, tout effarouchée, et qui a bien voulu me permettre de devenir son grand ami…

Il s’est arrêté un peu. Il avait l’air de réfléchir, puis il m’a dit avec un bon sourire:

—Ne voulez-vous pas maintenant que nous fassions la paix? Me refuserez-vous encore la main?

Pour toute réponse, pleine de remords, je lui ai tendu mes deux mains et j’ai murmuré, ayant un peu peur de ce qu’il dirait:

—Guy, j’ai été mauvaise, mais je vous promets que je ne serai plus curieuse…

—Chose entendue… Pour votre bien, petite Arlette, j’accepte la promesse…

Et ainsi l’orage a fini de se dissiper… Heureusement!

1er janvier 189 .

Est-il possible, père, que j’aie pu commencer l’année loin de vous, sans vous répéter tout ce que je souhaite pour vous, sans recevoir les baisers qui disent à votre petite que vous l’aimez autant qu’elle vous aime, c’est-à-dire avec ce qu’elle a de meilleur dans le cœur! Oh! pourquoi n’êtes-vous pas ici! Vous auprès d’elle, et puis Yves, Corentin, Mlle Catherine, le capitaine, elle n’aurait plus rien à souhaiter!...

Notre séparation a été ma première pensée, ce matin, et je me suis sentie tout de suite affreusement triste! Je vous voyais seul là-bas dans notre maison, songeant à votre Arlette qui doit vous manquer un peu, quoique vous la reteniez impitoyablement loin de vous… Alors, tout bas, je me suis mise à vous murmurer les tendresses dont j’ai le cœur plein pour vous, comme si vous m’entendiez… Et j’avais un si ardent désir que vous sentiez combien, par la pensée, j’étais près de vous, que je me figurais follement que ce désir s’en allait jusqu’à vous et vous était bon à recevoir. Moi, j’ai relu tant de fois votre lettre, arrivée ce matin, que le papier en est presque déchiré…

Tous m’ont gâtée ici! Non seulement ma tante, Charlotte, Madeleine, mais Guy encore, qui m’a envoyé les mêmes étrennes qu’à Madeleine, plus des fleurs et des bonbons. Je l’ai remercié avec effusion; mais je ne pouvais pas être gaie comme à l’ordinaire. Toute ma pensée était à Douarnenez…

Et puis, voir ma tante et Charlotte, de retour de l’avant-veille, si contentes l’une près de l’autre, cela me faisait trop envie!... J’étais tellement hors de Paris que je n’ai pas été surprise quand Guy m’a dit, de cette voix très douce qu’il a lorsqu’il parle un peu bas:

—Petite Arlette, vous êtes en Bretagne, n’est-ce pas?

—Oui, oh! Guy… Pourquoi n’y suis-je pas tout de bon? Puisque Mme Morgane et Blanche sont toujours à Châteaulin, père doit se trouver bien seul… A cause de cette malheureuse épidémie, il n’aura pas permis aux garçons de rester auprès de lui à Douarnenez, et ce jour de l’an sera si triste pour lui!

—Eh bien, savez-vous ce qu’il faut faire? Lui envoyer un mot de souvenir!...

—Comment cela?

—Mais par une dépêche. Je suis sûr que cela lui fera beaucoup de plaisir!

J’ai sauté sur cette pensée, et Guy a ajouté:

—Griffonnez votre dépêche. Je l’enverrai tout à l’heure à la sortie de la messe.

—Est-ce que vous y venez avec nous?

Il s’est mis à rire.

—En ce premier jour de l’année, que ne fait pas un homme pénétré de la gravité de la vie!

En l’honneur du nouvel an, peut-être aussi, il est allé lui-même porter mon télégramme. Aussi quelle prière j’ai faite pour lui à la messe pendant qu’il était à côté de moi, finissant notre rang! Je le lui ai dit à la sortie, parce que je ne savais comment le remercier d’avoir eu cette idée de dépêche. Ses yeux ont pris cette expression singulière que j’aime sans pouvoir la comprendre; mais il m’a répondu de son accent habituel de badinage:

—Vous êtes la meilleure petite amie qu’on puisse rêver, Arlette!

9 janvier.

Une chose m’étonne encore beaucoup depuis que je suis ici: c’est de voir combien, à Paris, il y a d’hommes qui ne font rien, c’est-à-dire qui ont l’air de n’avoir pas d’autre occupation que de faire des visites, d’aller aux courses, au bois, etc. Jamais ils ne paraissent travailler. Et Guy, malheureusement, me semble de ceux-là. Alors je ne m’y reconnais plus. Tant de fois j’ai entendu papa répéter à Yves et à Corentin que c’est un devoir rigoureux pour un homme de travailler, que ceux qui ne remplissent pas ce devoir sont des êtres méprisables et jugés ainsi par tous les gens de cœur!... Certes, papa leur a donné l’exemple, à Yves et à Corentin! Toujours il est occupé, tellement que j’ai à peine le temps de le voir. Lui sait s’oublier pour les autres, consacrer tout son temps à n’importe quel misérable qui l’appelle, sans prendre garde aux grogneries de Mme Morgane, toujours prête à répéter qu’il devrait choisir ses malades et trouvant inepte de soigner des gens qui ne payent jamais…

Est-il possible que Guy vive pour son seul plaisir, qu’il soit du nombre de ces inutiles que papa juge si dédaigneusement? Pour me rassurer, je me dis que, peut-être, il a des occupations que je ne connais pas, moi petite fille ignorante… Je pourrais interroger Madeleine pour me tranquilliser, mais je n’ose pas. Elle trouverait sans doute ma question ridicule, et y répondrait avec un de ces petits sourires qui me donnent envie de rentrer sous terre.

Quand quelque chose me préoccupe, je ne sais pas le dissimuler, surtout à Guy. Cette fois, j’aurais bien voulu qu’il ne pût lire aussi vite en moi, mais il l’a fait comme d’habitude, et maintenant je ne le regrette pas!

Il dînait justement à la maison, pour accompagner ma tante au théâtre. Madeleine et moi, nous restions au logis parce que, bien entendu, la pièce n’était pas pour les jeunes filles. Ma tante était allée finir de s’habiller; Madeleine cherchait, dans sa chambre, des soies pour son éternel ouvrage; moi, je m’étais assise dans un coin de la cheminée, et, tout en regardant le feu, je pensais…

Guy, ayant fini de fumer, est venu à moi; il m’a regardée une seconde, puis m’a demandé:

—A quoi songiez-vous avec une mine si grave, quand je suis entré, Arlette?

La lampe était derrière nous, assez loin. Je voyais à peine le visage de Guy, seulement sa grande taille dessinée par son habit, où un œillet faisait une tache rose à la boutonnière… et, sans que je sache comment, la question qui me trottait si fort dans la tête s’est échappée de mes lèvres:

—Guy, quand donc travaillez-vous?

Il m’a regardée, étonné:

—Quand je travaille… à quoi?

—Je veux dire, quand donc faites-vous des choses qui ne servent pas seulement à votre plaisir?

Je n’avais pas fini ma phrase que j’aurais voulu la rattraper. Heureusement, Guy n’a pas eu l’air mécontent. Ses yeux seulement ont cherché les miens, comme s’il voulait ainsi pénétrer dans ma pensée même.

—Pourquoi me faites-vous cette question, Arlette?

—Oh! Guy, est-ce qu’elle vous contrarie? J’en serais si désolée!... Mais je ne peux rien vous cacher…

—Parce que vous êtes une bonne amie, bien sincère, bien fidèle.

Il m’a dit cela très doucement, avec la même expression dans les yeux, et j’en ai eu chaud au cœur, de plaisir.

Puis il a continué:

—Vous ne m’avez pas répondu, Arlette; vous paraissez désirer que je travaille. Pourquoi?

—Parce qu’il me semblait que tous les hommes devaient le faire. J’ai tant de fois entendu papa le répéter à mes frères et leur montrer l’exemple!... Mais peut-être, à Paris, n’est-ce pas ainsi qu’à Douarnenez…

Le visage de Guy était sérieux comme je ne l’avais jamais vu.

—A Paris, de même qu’à Douarnenez, il y a des hommes qui emploient utilement leurs heures pour le profit et le bien des autres, qui ne les consacrent pas toutes à leurs… distractions. Il y en a d’autres aussi qui font le contraire. Et vous pensez que j’appartiens à la catégorie de ces derniers?

—Oh! Guy, j’espère que non!...

—Vous espérez?... Vous êtes dure, enfant! A quoi voudriez-vous donc m’occuper?

—Je ne sais pas… Je suis trop ignorante pour démêler ce que doivent faire d’utile les jeunes gens comme vous…

—Ma pauvre petite, ils ont autant de peine que vous à le découvrir, croyez-le… Que pourrais-je bien être, moi, par exemple?... Je vous assure que plus je vais, et plus il y a de jours où je me le demande… En attendant, je tâche de gaspiller mon temps le moins possible. Je tâche de rendre ma vie aussi intelligente que je le puis: je lis, je peins, je fais de la musique. C’est une existence de sybarite, je le sais bien. Mais il faut être un peu indulgent, Arlette, pour ceux qui ne sont pas obligés de gagner leur pain de chaque jour. A cause de cela, ils valent souvent moins que d’autres, et ce n’est pas absolument leur faute…

—Guy, est-ce que je vous ai fait de la peine en vous parlant ainsi?... Je vous en supplie, pardonnez-moi!... Mon opinion ne signifie rien du tout… Je ne peux pas juger comme les grandes personnes!

—Et c’est pourquoi vous êtes une conscience vivante. Vous pardonner, enfant? Quoi? D’avoir raison en méprisant les oisifs?... Enfin! j’espère qu’un jour viendra pour moi de n’être plus rangé parmi ceux-là… Alors, petite Arlette, vous aurez le droit de vous dire que vous avez été pour beaucoup dans ma transformation. Oui, pour beaucoup!... Je ne pourrai pas oublier le conseil tombé de votre bouche de petite fille…

Était-ce excellent à lui de me parler de la sorte? J’en étais tellement heureuse que j’ai murmuré un: «Merci, Guy!» où j’ai mis tout mon cœur. Mais je pensais à tant de choses, qu’ensuite je suis restée muette, contemplant le feu que je ne voyais pas, ou le visage de Guy toujours très sérieux, presque grave. Lui non plus, mon grand ami, ne parlait plus. Nous étions délicieusement dans ce silence…

Par malheur, ma tante est rentrée tout encapuchonnée, prête à partir, et s’est écriée, nous trouvant ainsi:

—Quel calme! Comment! Arlette ne cause pas?

C’est Guy qui a répondu de son accent habituel, avec une pointe d’ironie:

—Nous réfléchissons, à la suite d’une conversation philosophique que nous venons d’avoir.

—Philosophique? Rien que cela? Tu me la raconteras en route. Partons.

Guy a répété:

—Partons, je suis tout à tes ordres.

Il s’est levé. Il a dit adieu à Madeleine, qui était rentrée avec sa mère, et à moi en dernier… Et comme il tenait ma main, il s’est penché très bas et me l’a baisée.

—Oh! Guy, quelle cérémonie! a fait ma tante, étonnée.

—C’est un hommage que je rends à la sagesse, Louise.

Et ils sont partis.

J’étais contente, contente!... Mais je ne comprends pas très bien pourquoi.

16 janvier.

Oh! cette Jeanne d’Estève, pourquoi est-elle si jolie? Pourquoi la rencontrons-nous partout? Pourquoi ma tante et Madeleine la trouvent-elles tant à leur goût? Pourquoi ma tante paraît-elle charmée quand Guy est auprès d’elle, quand il cause, ou danse, ou encore patine avec elle comme hier?... Moi, au contraire, je déteste les voir ensemble; je déteste même l’idée qu’ils se rencontrent presque tous les soirs dans le monde, car Mme d’Estève connaît tout Paris et n’est chez elle que quand elle reçoit, quand elle est malade, ou encore le matin… C’est Guy qui nous l’a raconté.

Mais lui, que pense-t-il de cette Jeanne que tous déclarent si charmante? Mon Dieu, qu’ils le déclarent donc souvent!... Quelquefois, j’ai une envie folle de le lui demander. J’ai dans l’esprit, sur les lèvres, les mots que je vais dire, et puis, au moment de parler, ma gorge se serre, et elle arrête ma question au passage. Comme elle me brûlait encore la bouche, cette question, hier même, quand Guy est venu me demander de patiner avec lui, après l’avoir fait longtemps avec Jeanne, être resté auprès d’elle pendant qu’elle buvait son thé, bien lentement, sous prétexte qu’elle le trouvait trop chaud! Mais Guy m’a dit gentiment:

—A nous maintenant, ma petite amie. J’ai rempli tous mes devoirs de politesse, je puis songer à mon plaisir!

Et j’ai oublié la belle Jeanne. Et nous sommes partis comme si nous volions, vite, vite… Mais, le soir, pendant que nous bavardions en nous couchant, Madeleine et moi, ma sage cousine s’est exclamée, tout à coup, rappelant notre séance de patinage:

—Que cette Jeanne est donc séduisante!

Tout de suite, le petit démon mauvais qui s’agite en moi dès qu’il est question d’elle, s’est dressé ainsi qu’un diable surgissant d’une boîte, et j’ai demandé à Madeleine:

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