Mon voisin si secret

Melly Darcy · Chapitre 4 sur 51

Pages du PDF

Mon voisin si secret

Chapitre 3

 

– Tu es bien pensive, Isobel.

Ma mère m’aidait à refermer mon collier dix minutes avant que je rejoigne Lord Hot Guy, et examinait ma tenue d’un œil d’aigle.

– Je n’ai aucun ami dans le coin et je vais avoir besoin de sortir. Au-delà de tes plans, j’espère que je vais bien m’amuser ce soir !

– Je l’espère aussi, répondit ma mère en embrassant le haut de mon crâne. Évite juste de te fâcher avec lui avant que j’aie approché sa richissime tante.

Ma mère me lança un sourire amusé avant de quitter ma chambre. Je passai une couche de rouge à lèvres nude et j’examinai mon reflet une dernière fois. Je me sentais vraiment jolie ce soir. J’avais dompté mes boucles blondes et les avais attachées pour éviter tout problème de pluie. Je jetai un coup d’œil à mon horloge murale. Il était temps de partir. J’attrapai mes escarpins échancrés et je les enfilai en descendant les escaliers.

– Une minute, Isobel, avant que tu ne partes ! m’interpella mon père alors que je traversais le vestibule.

J’étais devant la porte d’entrée et lui était installé dans le salon à déguster du vin en compagnie de ma mère. Il me tendit la main et releva les yeux de son verre quand je le frôlai. Il se redressa sur son siège.

– Amuse-toi bien et n’oublie pas qu’on ne couche, de préférence, jamais le premier soir. Dans le cas contraire, protège-toi. Avoir un petit-fils ne me gênerait pas outre mesure, mais voir ma fille mourir du sida, oui.

Ma mère assise juste en face de lui s’étouffa avec son verre de vin et mon père hurla de rire.

– Promis, Papa, m’esclaffai-je avant de l’embrasser sur la joue.

 

J’étais un peu en avance et j’en profitai pour rechercher son profil sur les réseaux sociaux, appuyée contre le muret devant la propriété. Je ne trouvais absolument rien. J’avais rarement vu des jeunes de mon âge sans profil. Était-il l’exception ou est-ce que je cherchais mal ? En plus, j’étais persuadée de l’avoir déjà vu quelque part, mais où ? Est-ce que mes copines allaient s’en souvenir, elles ? J’allais leur envoyer un message pour savoir si un brun du nom de Mickaël leur rappelait quelque chose quand je vis apparaître des chaussures sous mon nez.

– Isobel.

Je relevai les yeux de mon portable et je découvris Mickaël dans un costume gris le mettant particulièrement en valeur. Il était juste devant moi et avait réussi à m’approcher sans que je l’entende. J’étais trop absorbée par mon téléphone. Je devais mettre mon addiction au petit écran de côté, ça pouvait devenir dangereux à force.

– Je suis prête !

Ses yeux louchèrent vers mon décolleté plongeant. Cet homme n’était pas difficile à comprendre, il avait un toc avec les seins. Il recula hors de mon espace vital et me fit signe de le suivre tout en mettant ses lunettes de soleil. Il paraissait stressé, et quand je lui en demandai la raison, il me lâcha que j’étais intimidante. Je m’arrêtai immédiatement et le scrutai, interloquée.

– Intimidante ?

– Je ne connais pas beaucoup de filles capables de soutenir mon regard tout en me traitant de pervers.

Il avait un sourire en coin.

– Et puis, tu es bien plus jolie que mes autres amies.

– Je t’arrête tout de suite, ce genre de répliques ne marche pas du tout avec moi.

– C’était un fait objectif.

Il abaissa ses lunettes avec une lenteur délibérée. Il plongea son regard dans le mien et tout le mystère que je pouvais y lire m’empêchait de détourner les yeux.

– Tu as les yeux les plus clairs que j’aie eu l’occasion de voir. C’est impressionnant. Et puis, je ne comptais pas te draguer, sinon… tu en aurais été informée, conclut-il en se cachant de nouveau derrière ses montures.

– Je ne comptais pas te draguer non plus, voilà qui règle la question. Où est ta voiture ?

– Ma voiture ?

Il avait l’air perplexe.

– Ton véhicule terrestre à moteur qui est censé nous emmener d’ici au restaurant ?

Retour du sourire narquois. Qu’est-ce qu’il me réservait encore ? Je ne le sentais vraiment pas…

– J’en ai pas. Et tu m’as interdit de venir en moto, je te signale.

Je penchai un peu la tête sur le côté et je ne pus m’empêcher de lever les yeux au ciel.

– Je savais que j’aurais dû mettre des ballerines ou des baskets, grognai-je. On y va à pied ? Je vais appeler Étienne pour lui dire que nous serons là dans deux heures et qu’il nous garde notre table.

J’allais déverrouiller mon portable lorsque la main de Mickaël se posa sur la mienne.

– Aie confiance et suis-moi.

Il fit un mouvement de poignet pour me donner la main et il me traîna derrière lui. Je n’avais pas donné la main à quelqu’un dans la rue depuis si longtemps que j’avais peine à m’en souvenir. Sa poigne chaude était ferme et il me forçait presque à courir derrière lui. Mes très hauts talons n’étaient pas adaptés pour la marche rapide… Ils n’étaient d’ailleurs adaptés à rien du tout, leur seul avantage était de me faire de longues jambes.

Il me fit traverser la route rapidement et nous arrivâmes devant un attrape-touriste : un pousse-pousse tiré par un vélo. Je ne m’y attendais pas du tout et je devais bien avouer que l’idée d’une balade là-dedans me plaisait assez.

– Après vous, mademoiselle.

Il m’aida à monter alors que le chauffeur nous demandait où il devait nous emmener. Le neveu de Mme Mayfield prit place près de moi et donna l’adresse du restaurant.

– Je te surprends, n’est-ce pas ?

– Aller au restaurant en pousse-pousse, c’est une première ! avouai-je.

– Cool.

Il se tut un instant et détailla mon visage. Je rosis légèrement et je détournai les yeux pour regarder vers l’extérieur.

 

Le restaurant n’était pas si loin et il y avait déjà du monde qui patientait. Je remerciai notre chauffeur à vélo qui s’éloigna après nous avoir déposés. J’attrapai la main de Mickaël à mon tour et je passai l’entrée avant de remonter la file vers le maître d’hôtel. Lorsque ce dernier nous vit, il interpella une personne pour qu’on nous place. J’entendis des grognements dans la queue et j’allais me détourner pour jauger l’inopportun qui venait de demander si c’était « une blague », mais Mika me marmonna de laisser couler et m’entraîna d’un pas rapide à sa suite.

L’hôtesse nous mena vers une table placée à l’écart des autres sur la terrasse. Mickaël attendit que je sois installée pour s’asseoir en déboutonnant sa veste et il retira enfin ses lunettes.

– C’est le moment où je dois avouer que je suis un carnivore, dit-il en riant.

– Je connais le chef, mais si je commence à lui demander de te faire une entrecôte, on va avoir des problèmes. Tu vas adorer, j’en suis certaine.

J’attrapai le menu qu’on venait de nous tendre et j’observai Mickaël à la dérobée parcourir la carte d’un air indécis. Il finit par la refermer d’un geste sec.

– Je m’occupe de commander les apéritifs et tu choisis les plats.

J’acquiesçai et ce ne fut qu’une fois nos commandes prises que je remarquai qu’il me dévisageait avec attention.

– On t’a déjà dit que tu as une ossature de dingue ?

– Non, m’esclaffai-je. Parce que c’est vraiment hyper bizarre de dire ça à quelqu’un.

Son sourire dévoila une fossette mignonne. Mignonne ? Je me giflai intérieurement de ma propre réflexion. Pas de mec, pas de problèmes. Pas de mec, pas de problèmes, me répétai-je.

– Les traits de ton visage, ils sont hyper équilibrés. J’adorerais te prendre en photo, continua-t-il très sérieusement. Tu serais un modèle extraordinaire.

– Tu aimes ça ? Prendre des photos ?

Il acquiesça et son regard s’illumina. Il m’apprit qu’il voulait devenir photographe plus jeune et que c’était son rêve de découvrir le monde à travers son objectif.

– Mais… mes rêves ont évolué.

Il détourna les yeux, pensif, avant de revenir vers moi.

– J’ai entendu dire que tu revenais des États-Unis ! Ma tante n’a pas été capable de me dire quel diplôme tu préparais.

Sa tante. Tiens tiens, il s’était renseigné sur moi. Je lui expliquais sommairement mon parcours universitaire et il paraissait impressionné. Le serveur revint avec nos cocktails et Mayfield leva son verre pour en observer la couleur avant de plonger son regard brun dans le mien.

– Je suis ravi de dîner avec toi, Isobel. Merci d’avoir accepté mon chantage.

Je levai mon verre à mon tour.

– Avec plaisir. Merci pour la balade à vélo.

Nous trinquâmes et l’alcool me chatouilla les papilles doucement.

 

Lord Hot Guy était vraiment d’agréable compagnie. Il avait la conversation facile, et entre le plat et le dessert, je finis par oser lui demander si nous nous étions déjà rencontrés avant.

– Je me serais souvenu de toi, j’ai une excellente mémoire. Et mes séjours en France se résument à Paris et Cannes. Je n’étais jamais venu dans le coin avant l’emménagement de ma famille.

Je n’insistai pas, persuadée de mon erreur. Il était vraiment charmant et savait me mettre à l’aise. Je détournai les yeux un quart de seconde et je croisai le regard de l’une de mes cousines, Émeline. Qu’est-ce qu’elle faisait ici ? Elle ne devait arriver que le lendemain pourtant ! Elle parut gênée et ne me salua même pas de la tête. Elle était en compagnie d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et vu la façon dont il venait de lui saisir la main, ce n’était pas pour un dîner d’affaires. Je me retournai vers Mickaël.

– Je trouve que tu as une maîtrise quasi parfaite du français, c’est époustouflant !

– J’ai un don pour les langues… et pour la manier aussi, ajouta-t-il. J’ai toujours aimé la sonorité du français et mon tableau de chasse s’est beaucoup enrichi grâce à ce don.

– Un tableau de chasse, vraiment ? Quel statut enviable que celui de proie du grand Mickaël Mayfield ! le raillai-je.

Il s’esclaffa allègrement et finit son verre de vin, pas du tout gêné.

– Je ne dis pas que toutes les femmes ont envie d’être chassées…

– Encore heureux.

– Mais j’en ai rencontré plus d’une dans ma vie qui a aimé ce statut. C’est l’un des jeux les plus amusants auxquels je joue encore.

– Je suis curieuse. Comment fais-tu ? Tu t’en approches, tu t’adosses au bar, leur fais un petit sourire en coin et tu leur demandes si elles sont plus panthère ou biche, pour savoir qui est le chasseur et qui est la proie ?

Il ne s’y attendait pas et se tut le temps que le serveur nous apporte notre dessert.

– Je ne rencontre pas ces femmes par hasard. Tu ne connais pas les applications de rencontre ?

– Si, mais je n’en ai jamais utilisé par contre. Je suis choquée. Tu es un adepte de Tinder ?

Je venais de le juger sans même le vouloir et j’allais lui présenter mes excuses quand il sourit.

– Absolument pas. Je suis du genre un peu plus sélect.

– Adopte un mec ? Tu veux terminer dans le chariot d’une dame ?

Je n’en pouvais plus de rire et je finis par me cacher derrière ma serviette de table.

– Plus sélect encore, répondit-il en baissant un peu plus les yeux.

– Attractive world ? Site de rencontre pour célibataire exigeant ?

– Non, plus encore. Je te trouve bien renseignée pour une nana qui n’en a jamais utilisé.

Je tournai la tête un quart de seconde et je remarquai rapidement que ma cousine, seule à sa table, avait son regard rivé sur moi. Je me penchai vers Mickaël et lui fis signe de se rapprocher.

– Quand j’étais petite, entre deux épisodes de série le jeudi soir sur Canal+, la seule pub qui passait c’était Attractive World… ou une marque de soutien-gorge, ça dépendait des fois. Mais clairement, tu m’intrigues avec ton appli, c’est quoi ?

– Pourquoi tu t’es penchée ? Tu as honte d’être une adepte de séries, d’être une enfant de la pub, ou tu veux simplement faire mousser la blondinette qui nous observe depuis tout à l’heure ?

– C’est ma cousine Émeline. Quand on était ados, on vivait à côté, et elle m’a dit un jour que j’étais tellement moche que je ne pourrais jamais attirer un beau mec. Et que si un jour ça m’arrivait, ce serait forcément pour un pari.

– C’est une salope, lâcha Mickaël.

– Oui, on peut la définir comme ça. Alors, je la fais mentir, là tout de suite.

Il se pencha encore un peu plus vers moi.

– Tu me trouves beau mec ? me demanda-t-il la voix légèrement plus rauque.

– Tu es son genre en tout cas.

Il attrapa ma main, déposa un baiser dessus et se recula. Ses lèvres étaient super douces…

– Aïe… Tu es dure, Isobel. Et crois-en mon expérience. T’es loin d’être moche et même si tu l’étais, le physique ne fait pas tout, contrairement à la lueur d’intelligence dans le regard. Celle qui nous fait dire : on va s’éclater avec celle-ci.

– C’est gentil.

Il lâcha ma main et nous continuâmes notre dîner. J’aurais pu rester longtemps, mais il demanda la note. Il avait réussi, habilement, à ne pas me répondre sur son appli de rencontre, mais j’avais bon espoir d’arriver à lui soutirer le nom à un moment ou un autre. J’allais sortir ma carte bleue, mais son regard me cloua sur place.

– Je peux savoir ce que tu es en train de faire ?

– Je paye ma part du dîner.

– Tu payeras la prochaine fois.

– Il y en aura une ?

Il hocha la tête à mon grand plaisir et sortit une liasse de billets de sa poche, qu’il glissa dans le porte-note en cuir qu’avait apporté le serveur. Mickaël se leva, tira ma chaise et me tendit galamment son bras. Il passa ouvertement près de ma cousine et lui jeta un regard amusé.

– Bon, tu t’es occupée de la première partie de soirée, à moi de gérer la seconde.

– La seconde ? Quelle seconde partie de soirée ? hoquetai-je.

– Celle où tu vas regretter d’avoir mis des talons.

Il arborait un sourire fier et se dirigea vers un bus qui arrivait justement. Il monta le premier et me tira par la main pour trouver une place dans le fond, à l’écart des gens. On nous fixait avec insistance et j’étais vraiment mal à l’aise. Je n’avais pas l’habitude des transports en commun et je ne pus m’empêcher de vérifier si le siège où je m’asseyais n’était pas sale. Il me lança un regard amusé et je me sentis obligée de lui expliquer en rosissant que je n’avais jamais pris le bus dans cette ville.

– Je les évite au maximum moi aussi. Je te rappelle que j’ai une moto, sauf que je ne peux pas l’utiliser avec ma lointaine noble voisine.

Je le bousculai légèrement et il m’entraîna dehors, dans le centre-ville très bruyant. Je n’avais pas eu l’occasion de m’y rendre depuis mon retour. Les petites rues étaient pavées et c’était très compliqué de marcher en talons, surtout au rythme que m’imposait Mickaël. J’allais me tordre la cheville avant la fin de la nuit, c’était certain. Qu’est-ce que je faisais là ? Je n’avais même pas son numéro de téléphone dans l’hypothèse où je le perdrais dans la foule.

Il bifurqua dans une allée encore plus étroite d’où je pouvais entendre de la musique. Plusieurs personnes étaient attablées en extérieur et riaient. La fumée de cigarette me picota le nez. Je détestais cette odeur. Nous entrâmes dans un nouvel établissement bondé. La première chose que je vis fut le mur de trophées juste au-dessus du bar. Mickaël s’adossa au comptoir et me demanda ce que je voulais boire.

– Choisis !

Il hocha la tête et héla la barmaid. Quand elle arriva dans mon champ de vision, je vis une petite femme rousse, pleine de verve avec une queue-de-cheval haute. Elle avait de l’énergie à revendre et ne le cachait pas. Elle fit le tour du bar pour l’étreindre. Elle lui parla rapidement dans sa langue maternelle teintée d’un accent écossais, et je compris que c’était un spot pour les étrangers. Mon compagnon de route finit par se tourner vers moi pour me présenter son amie, Mimi, qui était la fille des propriétaires. Elle me serra contre elle et retourna à son poste en nous informant qu’il y avait moins de monde sur la terrasse. Mika posa une main dans mon dos pour m’y conduire, déclenchant automatiquement une vague de frissons dans tout mon corps.

– Alors, d’où tu viens, Mickaël ?

– J’ai pas mal voyagé dernièrement, mais je suis né à Londres et après, j’ai déménagé en Écosse ! C’était le rêve de ma mère et apparemment mon père est écossais, mais comme je l’ai jamais connu, je ne sais pas vraiment. Elle m’a envoyé au pensionnat dès le début du collège. On l’appelait Poudlard avec Mimi McCleary que tu as vue derrière le bar. Quand ma mère est morte, mon oncle et ma tante m’y ont laissé, c’était ma seconde maison. Je n’aurais pas supporté qu’on m’arrache mon seul parent et mes amis en même temps. Ils l’ont compris.

– Elle était mince la probabilité pour que ton amie d’enfance se retrouve ici.

– Oui, c’est clair ! C’est comme si le destin voulait qu’on se prenne encore des cuites ensemble !

Il leva la main et je vis qu’une serveuse portait, dans un équilibre précaire, deux pintes remplies à ras bord. Elle les déposa sur notre table, à l’écart de tout le monde, et après un sourire presque aguicheur vers un Mickaël qui n’en avait rien à faire, elle nous laissa seuls.

– J’espère que tu aimes la bière !

– Je faisais partie d’une sororité. Non seulement je bois de la bière, mais je

fais du 1 beer pong !

Pour conclure mon propos, je posai mes lèvres sur le bord de la chope et laissai le liquide ambré, frais et mousseux, couler au fond de ma gorge.

– Et du strip-poker ? demanda-t-il en avalant une longue lampée de bière.

– Plutôt du strip-billard, mais ne le dis pas à ma mère surtout. Je ne suis pas la fille la plus délurée de la planète, mais je force le trait de la fille sage en sa présence, au grand désespoir de mon père. Il a compris que je cachais mon jeu !

 

Je me confiais à lui et, même si je trouvais ça assez étrange, je ne pouvais m’en empêcher. Au fur et à mesure que ses joues se coloraient de rouge, il était plus expressif, une immense joie de vivre se dégageait de lui. Je finis par me lever de la table et je lui tendis la main.

– Danse avec moi.

– Tu es sûre ? Je ne suis pas très bon pour ça.

– Danse avec moi, Mika, lui ordonnai-je.

Il attrapa ma main et je le ramenai vers moi tout en reculant. La musique nous parvenait toujours et je posai mes bras autour de son cou. Nous nous balancions en rythme tous les deux sans parler. Il finit par glisser ses doigts sur mes hanches et il attrapa mon autre main dans la sienne. Je n’avais pas envie de parler et je me sentais bien alors que je déposais ma tête contre son épaule. La douce euphorie alcoolique qui m’envahissait me faisait du bien. J’avais envie de tout oublier et j’y arrivais contre lui. Adieu la souffrance, adieu Bobby…

– Ta cousine devait être jalouse de toi. Je suis certain qu’ado, elle voyait déjà que tu étais ce que tout le monde voit aujourd’hui… la plus belle fille de la ville.

– Je suis pas en état, Mika, soupirai-je.

– Pour ?

– Pour répondre avec sarcasme à tes avances. J’ai trop bu. Et ce sera difficile pour moi de… de résister. Ne me tente pas.

Il rapprocha son visage du mien, à dessein sûrement, et répéta doucement :

– Te tenter pour quoi ?

Je déposai un chaste baiser sur le coin de ses lèvres avec une folle envie de dévier pour sentir leur douceur… Je fermai les yeux pour tenter de calmer mes ardeurs, le laissant mener la danse, littéralement. Il finit par me lâcher, il récupéra mon sac, sa veste et il m’entraîna en dehors du bar.

– Je peux choisir la troisième partie de soirée ? minaudai-je.

Il acquiesça et je lui pris la main pour le traîner derrière moi. Je savais pertinemment où me rendre. Il y avait un mini-golf non loin de là où, quand j’étais ado, nous finissions nos soirées avec mes amis contre quelques billets glissés dans la poche du gardien.

– Euh… c’est fermé.

– Pas pour moi !

Son regard me paraissait troublé. Mais il me suivit sans un mot jusqu’au grillage qui n’avait jamais été réparé.

– Viens !

– Je suis pas serein.

– Rho, Mika ! Tu n’aimes pas vivre dangereusement ?

– J’adore ça, poupée, mais me faire arrêter dans un pays étranger et me taper une amende que je pourrais pas payer ? Très peu pour moi.

Je ne répondis pas à sa dernière provocation, préférant largement lui tourner le dos et m’éloigner. J’attrapai mon téléphone pour appeler le gardien qui répondit immédiatement.

– Je vais finir par avoir des ennuis avec vous.

J’entendis un grognement derrière moi, preuve que Mika m’avait suivie. Je ne pus empêcher un sourire de fleurir sur mon visage.

– Vous êtes combien cette fois ?

– Juste deux. On ne restera pas longtemps. Je dépose l’argent dans votre boîte aux lettres. Vous pouvez nous laisser le matériel au petit château ? Vous êtes adorable, merci, ajoutai-je quand il acquiesça.

Je me dirigeai vers sa maison et je glissai une liasse de billets dans la boîte aux lettres. Mika me suivait, je le savais. Je me cachai un moment pour l’observer à la dérobée. Il me cherchait partout et je vis le moment où il comprit qu’il n’avait pas mon numéro. Je retirai mes escarpins et je lui sautai dessus.

– Aie confiance en moi.

Je le tirai par le bras et nous traversâmes l’univers de l’océan pour nous retrouver face au petit château où tout notre matériel nous attendait.

– Tu as payé le gardien, c’est ça ?

– Disons qu’être riche a bien des avantages. Tu n’as jamais fait ça avant ?

– Je ne suis pas spécialement riche.

Je me mis à rire et je lui tendis un club de golf avant de prendre le mien. Je remis mes escarpins, et alors que j’étais en équilibre précaire, je commençai à jouer. Le regard de Mika pétillait de malice et je le mis au défi de faire mieux que moi, qui venais de louper le trou à quelques centimètres près. Il se dandina, ce qui provoqua instantanément mon rire, et alors que je me tordais d’hilarité, il envoya la balle directement dans le trou.

– Non ! m’exclamai-je. Comment tu as fait ?

– Je suis juste doué.

Je me rapprochai de lui et je trébuchai. Il me rattrapa avant que je ne m’écrase au sol, et je lui adressai un large sourire.

– Tu as eu un coup de bol. La chance du débutant.

– Je… Tu n’as pas entendu du bruit ?

Il ne plaisantait plus et il m’attrapa fermement par la main avant de me tirer pour que nous nous cachions. Il m’avait pratiquement poussée dans le château et rampait presque pour rentrer et s’installer près de moi.

– Mais tu es sérieux ?

Il me rattrapa par les hanches sans répondre et me contraignit à rester dans un coin où je ne risquais pas d’être vue.

– Je comprends pourquoi t’as personne dans ta vie. C’est comme ça que tu traites les filles ?

J’étais hilare et il posa sa main sur ma bouche pour m’empêcher de faire du bruit. Grave erreur. Des larmes jaillirent de mes yeux et je commençais à me tortiller de rire. Il était si proche de moi que son torse frôlait ma poitrine.

– Tu vas te calmer oui ?

Je secouai la tête et nous entendîmes distinctement des voix. Il s’avança encore, me collant au mur du château. Je passai mes mains sous sa veste pour le rapprocher.

– Isobel…

Je déposai ma main sur ses lèvres. Les voix à l’extérieur paraissaient plus proches que quelques instants auparavant. Mon cœur battait la chamade et je ne savais pas si c’était dû à l’adrénaline ou à l’homme que je serrais contre moi. L’odeur qui se dégageait de lui était gourmande, comme un cupcake couvert de nappage au chocolat. J’avais faim, j’avais soif et je ne savais pas si c’était de nourriture ou de lui tout simplement. J’aperçus la lumière d’une lampe torche et je fermai les yeux un instant tout en fourrant mon nez dans le cou de Mika. Les pas et les voix finirent par s’éloigner de nous.

– Ils sont partis, murmura mon rencard.

Mes mains tremblaient un peu à cause de cette proximité, mais je lui adressai un sourire moqueur en rouvrant mes yeux.

– De quoi tu avais peur ? Je te rappelle que j’ai payé le gardien ! On ne risquait rien du tout, lui signalai-je.

– Tu veux toujours avoir le dernier mot, pas vrai ? Et si tu me lâchais pour qu’on sorte de ce putain de château ?

Je lui obéis et je fus la première à quitter les lieux en rampant presque. Je me redressai et je retirai mes escarpins pour être plus à l’aise. Je laissai le club traîner près du château et je m’éloignai vers la sortie. Mon cœur battait la chamade. Je devais me calmer, c’était certain. Je me retournai vers mon compagnon de beuverie qui regardait autour de nous tranquillement. Pas de mec, pas de problèmes… S’il continuait de me prendre contre lui comme ça, mon mantra allait s’effacer de ma mémoire aussi vite que l’éclair.

– On devrait revenir un jour où je ne serai pas saoule. Tu ne pourras pas me battre.

– Tu veux dire, en plein jour après avoir payé comme tout le monde ?

Je levai les yeux au ciel et je soulevai le grillage avant de retourner sur la voie publique. Je pris appui sur lui pour remettre mes chaussures et reprendre un peu de hauteur. Je n’allais pas marcher sur le trottoir pieds nus au risque de rencontrer une personne que je connaissais. Ma mère n’apprécierait pas du tout d’avoir de mes nouvelles ainsi.

– Sérieusement, Mickaël, tu veux mon avis ? C’est barbant d’être comme tout le monde. Je veux dire, repris-je, j’ai envie de vibrer dans ma vie, pas d’en avoir une toute lisse. Je crois qu’une vie bien rangée, c’est pas fait pour moi ! Être la vraie moi H24, ça, ce serait le pied !

– Oui, je vois, murmura-t-il.

Je traversai la route vers un bar ouvert. Je me penchai vers le barman pour lui demander une bouteille de champagne millésimée que je payai avant même que Mika n’arrive à ma hauteur.

– On peut repartir. J’ai ce qu’il faut.

Je lui attrapai la main et je débouchai la bouteille de champagne en pleine rue dans un « pop » qui me fit rire. Je portai la bouteille à mes lèvres et je laissai le liquide glisser dans ma gorge. J’allais finir la tête dans la cuvette, mais je m’en moquais. Je n’avais pas envie d’être sage cette nuit.

Je tendis la bouteille à Mika, un air de défi sur le visage, et il en avala une longue lampée avant de me la rendre.

– Donc c’est ça, la vraie toi ?

– Tu n’en as qu’un mince aperçu. Tu entends cette musique ?

Il acquiesça et nous nous laissâmes diriger par le bruit. Il venait d’une salle où je voyais de l’extérieur les gens s’amuser.

– Je crois que c’est un mariage.

– Cool, j’ai toujours voulu m’incruster à un mariage.

– Mais…

Je ne l’écoutais plus et je me dirigeais vers la porte avant de me retourner. Je lui tendis la main, mais lui ne bougeait pas.

– Tu viens ?

Je relevai légèrement les yeux vers lui, la main toujours tendue. Je ne savais pas s’il allait la prendre, mais je l’espérais vraiment.

 

1 Le beer pong est un jeu américain qui consiste à lancer une balle de ping-pong dans un verre de

bière à l’autre extrémité d’une table.

 

OceanofPDF.com