Monsieur Ouine
– Oui, messieurs, c’est tout.
– C’est tout, répéta le docteur d’une voix flûtée en penchant comme elle la tête sur l’épaule gauche. Vous appelez ça un té-moignage, vous ? Mais il y a encore la lettre anonyme, c’est sûr. Parions qu’on trouvera une lettre anonyme aujourd’hui dans la boîte de M. le procureur de la République, hein, ma char-mante ? Nul doute que l’honorable professeur Ouine ne soit demain où vous souhaitez le mettre, gracieuse Némésis… Et pour les saletés qui sont là dans ce journal…
Il tira sa montre.
– Nous allons savoir dans un moment à quoi nous en tenir. J’ai convoqué les Malicorne pour neuf heures. Madame ! Ma-dame !
– Les v’là justement qui montent, dit la voix de la mairesse dans l’escalier.
– Minute ! Minute ! On n’entre pas ici comme dans un moulin, sacrebleu ! Il y a un mort, que diable !
Tournant le dos à la table, il s’efforçait de masquer le cada-vre, prodiguant à l’adresse des visiteurs encore invisibles les mines complices, les regards navrés, tout débordant de sympa-thie et d’onction professionnelle.
– Excusez, monsieur le docteur, balbutia le nouvel arrivant plus inquiété que rassuré par cette pantomime pour lui incom-
– 73 – préhensible, c’est mon employé, j’ai des droits… Tu peux entrer, Alida, t’inquiète pas, y a point d’offense… Avec ça que dans la maison de ville nous sommes tous chez nous, hein, pas vrai, Ar-sène ? conclut-il en évitant le regard du maire, et sur un ton faussement cordial.
– Fais t’n affaire, répliqua la vieille derrière la porte. De le vir, ça me tournerait le sang.
Le vieux haussa les épaules avec mépris, s’approcha de la table, et posant lourdement sa main sur la poitrine du mort :
– Il ne nous aura jamais donné que du tourment, dit-il, un pauvre petit gars sans malice, mais bien contrariant tout de même. Tu devrais voir, Alida, il est comme vivant, il va parler.
– N’insistez pas, mon ami, intervint le médecin de Fe-nouille avec une grande douceur. M. le juge décidera s’il est né-cessaire ou non de mettre madame en présence de la victime. Croyez-moi : de tels spectacles ne conviennent pas à tout le monde. Mais puisque le premier magistrat de cette commune a cru bon de recevoir d’abord votre témoignage, laissez-moi vous poser une question, une seule. Vous y répondrez ou n’y répon-drez pas, à votre choix.
– C’est selon, répliqua l’autre perplexe. Arrive ici, Alida, que je te dis, nom de Dieu ! Voyez-vous, docteur, elle est capable de peser le pour et le contre, elle se souvient de tout.
La vieille fit son entrée à reculons, la face tournée contre le mur.
– Reconnaissez-vous ces vêtements ? demanda l’ancien ex-terne d’un ton solennel. Ne vous troublez pas, ma bonne dame, réfléchissez.
– 74 –
– C’est tout réfléchi, dit-elle. Ben sûr que je les reconnais, pardine !
– Ah ! Ah !
Ils s’approchèrent tous de la fenêtre, en désordre, penchés sur les pauvres dépouilles. L’odeur fade de vase et d’eau croupie leur faisait cligner les yeux.
– Pesez vos paroles, madame. Vous affirmez que la victime portait ces vêtements, la nuit du meurtre ?
– Que non, que non ! dit-elle. De la toile, pensez donc ! Il a quitté ça aux premiers froids. Faut vous dire que vers la Tous-saint, M. Anthelme l’a engagé pour dix journées à cent sous, rapport aux pommes de terre. Il est revenu avec un habillage de velours tout neuf, hein, Jules ? Et pour les cinquante francs, je les attends toujours, sans reproche.
– Madame de Néréis, commença triomphalement le doc-teur de Fenouille… Mais ils cherchèrent en vain des yeux cette femme extraordinaire. La rue déserte, toute ruisselante, brillait sous le soleil, comme un miroir. Et retenant leur souffle, ils cru-rent entendre deux fois, très loin, du côté de Saint-Vaast – puis une fois encore – la grande jument hennir dans le vent d’ouest.
* * *
Au fond, pense Philippe, leur nature m’embête. Je n’ai ja-mais aimé que les routes. La route, elle, sait ce qu’elle veut. Non pas demain : aujourd’hui. Aujourd’hui même. »
– Aujourd’hui… répète-t-il en hâtant le pas, comme enivré. Aujourd’hui même ! La belle route ! La chère route ! Vertigi-
– 75 – neuse amie, promesse immense ! L’homme qui l’a faite de ses mains pouce à pouce, fouillée jusqu’au cœur, jusqu’à son cœur de pierre, puis enfin polie, caressée, ne la reconnaît plus, croit en elle. La grande chance, la chance suprême, la chance unique de sa vie est là, sous ses yeux, sous ses pas, brèche fabuleuse, déroulement sans fin, miracle de solitude et d’évasion, arche sublime lancée vers l’azur. Il l’a faite, il s’est donné à lui-même ce jouet magnifique et sitôt qu’il a foulé la piste couleur d’am-bre, il oublie que son propre calcul en a tracé d’avance l’itinéraire inflexible. Au premier pas sur le sol magique arraché par son art à l’accablante, à la hideuse fertilité de la terre, nu et stérile, bombé comme une armure, le plus abandonné reprend patience et courage, rêve qu’il est peut-être une autre issue que la mort à son âme misérable… Qui n’a pas vu la route à l’aube, entre ses deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance.
– Aujourd’hui, répète encore Philippe, aujourd’hui même…
« Pourquoi pas demain ? demain, il serait trop tard. L’occa-sion perdue ne se retrouvera pas. À vingt-quatre heures près, se dit-il avec ivresse, on perd sa vie. » Et certaine voix caressante jamais entendue, aussi terrible dans ce matin clair que l’image de la volupté sur un visage d’enfant, soupire indéfiniment : « Perds-la ! perds-la ! » Certaine phrase, lue quelque part (il ne sait où, hélas !) va et vient dans sa mémoire avec la régularité d’un battant d’horloge. « Qui veut sauver son âme la perdra… qui veut sauver son âme… qui veut sauver… » Zut !
L’ivresse de la veille, l’insomnie, le contact des vêtements encore humides entretenait dans ses veines une légère fièvre, une espèce d’angoisse physique à fleur de peau d’où il pouvait tirer l’illusion d’une lucidité souveraine. Heure magique lorsque la première jeunesse monte peu à peu des profondeurs où elle ne reviendra jamais plus, jaillit ainsi qu’une grande fleur véné-neuse à la surface de la conscience, monte au cerveau, comme
– 76 – un poison. Heure magique, en effet, où le petit animal humain donne un nom intelligible à sa force, à sa joie, à sa grâce, et déjà elles ne sont plus. N’importe !… « Pour quelques semaines en-core, se disait-il, pour quelques jours seulement peut-être, je dispose de moi… » La route était si fraîche, si pure, rayée d’om-bre, si pareille à l’idée qu’il se formait en ce moment de lui-même, qu’il aurait voulu y baigner ses mains et sa tête, s’y rou-ler ainsi que dans une eau limpide. Car la pensée lui revenait sans cesse d’une vie toute neuve, toute brillante, intacte, – in-tacte, immaculée – miraculeusement remise entre ses mains, à son bon plaisir, et que la plus légère caresse, le moindre attou-chement souillerait pour jamais, jusqu’à ce que l’image de la mort, d’une mort aussi différente que possible de celle qu’il avait jadis rêvée, l’image radieuse de la mort éclatât d’elle-même, à la cime de sa joie.
– Tiens, fit-il tout à coup, la grande jument !
Les quatre fers, au loin, s’élevaient et s’abattaient sans au-cun bruit sur le sol humide. Du moins il ne les entendait pas. Et il ne distinguait pas non plus la croupe bondissante. L’espèce d’hallucination où il était plongé refermait sur lui le cercle d’une protection mystérieuse : il croyait la sentir se déplacer avec lui, lumière palpable, pareille au cocon de soie où mûrit la nymphe. Le temps d’un éclair, le paysage même ne fut plus qu’un brouil-lard bizarrement coloré, une palpitation de formes et de cou-leurs, d’où se détacha soudain, avec une précision cruelle, la jument vibrante, seule et nue, tête droite. Une ombre bleue vo-lait sous ses pas.
– Ho ! ho !
Ce ne fut pas la peur qui le cloua au sol, mais un étonne-ment sans bornes, ou pour mieux dire une curiosité stupide plus forte que la peur. « Quoi ? Qu’est-ce qui lui prend ? »
– 77 –
À dix mètres, la jument obliqua franchement vers la gau-che, venant sur lui comme la foudre. Et presque à la même se-conde, d’un geste absurde, il essaya de repousser des deux mains le poitrail énorme, gluant de sueur. Mais déjà il était cou-ché au fond du fossé, avec un grand souffle dans la poitrine. Une roue de la voiture renversée tournait encore à toute vitesse au-dessus de lui, dans un silence solennel.
« Manqué d’un cheveu, pensa-t-il. La bagnole s’est fichue en l’air, juste à temps. » L’idée qu’il venait d’échapper non pas à un accident banal, mais sans doute à une véritable tentative de meurtre l’exaltait. Non ! il n’en parlerait à personne, pas même à… M. Ouine peut-être ?… Et brusquement, d’outre en outre, ce doute horrible :
– Puis-je me lever, marcher ?
Avant qu’il eût fini de poser la question, il était debout, va-cillant, ébloui par le jour, ainsi qu’après un bon sommeil. Vingt pas plus loin la jument, paisible, broutait l’herbe du talus, traî-nant derrière elle un brancard brisé. À perte de vue, la route vide.
– Où diable a-t-elle pu passer ?… Ginette, dit-il presque sans élever la voix, ne faites pas l’idiote, montrez-vous, sale bête.
La voiture pareille à un insecte géant retourné sur le dos montrait son ventre de vernis noir, de ferraille et de cambouis. Une courroie traînait dans l’herbe, auprès du fouet brisé net. Pour mieux voir, à quatre pattes, il escalada le talus.
– Ça, par exemple !
Et juste à ce moment, il l’aperçut.
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Le dernier virage l’avait lancée de l’autre côté de la route comme la pierre d’une fronde. La robe en lambeaux bizarre-ment roulée autour de ses longues jambes, les bras repliés sur la poitrine, face contre terre elle rampait doucement vers l’ombre ainsi qu’une bête blessée. Un long moment, muet de terreur, de dégoût, d’un autre sentiment trouble, il la regarda se tordre dans la poussière. Les mouvements désordonnés de ses épaules et de ses hanches, l’atroce raideur du cou, l’immobilité flasque des jambes lui rappelaient l’agonie de Kim, le vieil épagneul re-trouvé jadis presque à la même place, les reins brisés par la tri-que d’un chemineau. D’ailleurs elle avançait précisément de biais, comme avait fait le chien blessé, imperceptiblement, par brusques secousses et Philippe ne quittait plus du regard le sil-lon, à peine sanglant, laissé par le visage invisible, traînant sur le sol. Que faire ? Ce qu’il voyait là ressemblait moins à une créature encore vivante qu’à un monstrueux jouet disloqué.
– Joli travail, mon garçon ! dit une voix.
L’homme ne se hâtait pas de descendre le talus, tournant de toutes parts, avec vivacité, sa petite tête tondue et noire.
– Touche à ren, mon gars ! Méfie-toi ! Fais d’abord faire un constat, c’est la loi. Tu demanderas au premier venu, la route est passante. Crédié ! Sa voiture s’est amenée en plein su la gauche, le brancard est enfoncé d’un pied dans la terre, – sûr et certain qu’elle vous visait, mon gars !
– Mêlez-vous de ce qui vous regarde, hein, grogna Philippe. Pas d’histoires. Et d’où sortez-vous, d’abord, gros malin ?
– D’où je sors ? d’où je sors ? eh bien ! je m’en vas vous l’apprendre, mon garçon. J’sors de la haie que v’là, au bout de la pièce à Fontan. Du gros noyer, on découvre la route jusqu’à Meursault, mon homme. J’ai tout vu.
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C’est un ancien bûcheron de la forêt de Saint-Vaast, venu d’Alsace avec ses bandes. La vieille forêt vendue, revendue, ven-due encore, passant de mains en mains au fond d’études sordi-des et tout à coup, son sort fixé, jetée bas en vingt semaines, écrasée, broyée, débitée par trains entiers jour et nuit, jusqu’au dernier charroi triomphal à travers le village, la musique, les drapeaux, puis le silence qui retombe sur les jeunes taillis éven-trés, tout nus, grelottant au vent d’hiver… Mais lui est resté au pays, ce noiraud, à cause d’une jambe cassée.
– La voilà tranquille à c’t’heure, dit-il, fin tranquille. Elle a fini de se tortiller, mon gars. Sûr et certain qu’elle s’en tirera : les folles, c’est pis que les ivrognes, y a pas plus veinard, mon homme. Et vise la jument qui se balade ! Elle croque son herbe ben sagement, avec son sacré regard de coin, mais vise-la donc, la vache ! Dans le coup, elle aurait dû se faucher les jambes… Je m’en vas toujours essayer de la rattraper.
Il reboucla soigneusement sa ceinture de cuir.
– Sans vous commander, garçon, vous pourriez peut-être me prêter la main…
– Alors quoi, dit Philippe, la jument d’abord ? Hé bien ! mon vieux, vous n’êtes pas mal culotté, tout de même !
– Culotté ? Quoi, culotté ? riposta le petit homme avec une affreuse grimace. Et où veux-tu que nous la mettions, ta pro-mise ? Par où, hé ? Elle s’a poussé d’elle-même à l’ombre, hors du passage, la rusée, sans en avoir l’air, en douce, quoi ! et maintenant tu ne lui ferais pas remuer une patte. Pour la pa-tience, mon gars, elle en remontrerait à un insecte. Un insecte, j’te dis, voilà ce qu’elle est. Mais les gens d’ici sont trop bêtes, les jeunes ferment le bec, les vieux font semblant de ne rien voir. Ils en tiennent pour les boniments de l’instituteur. Même les gosses
– 80 – n’osent plus parler de Jambe-de-Laine, rapport aux claques. De quoi qu’y s’mêle, ce rabougri ! Sait-il ce que c’est qu’un insecte ? Un insecte gros comme une femme, sait-il ce que c’est ? Y a pas pire, mon homme. Y a pas de bête féroce pour valoir ça. Point de dégât, point de misère, rien d’apparent, rien qui déclenche les gendarmes, le commissaire, les juges et tout leur tonnerre de Dieu, rien. Rien qu’un petit coup de dard en passant, tu te grat-tes et t’y penses plus. Oh ! oh ! Jour et nuit, ils l’entendent bourdonner d’un bout à l’autre du pays, comme une grosse mouche. Mme de Néréis par ici, Mme de Néréis par là. Elle tire tranquillement son plan sous leur nez, à leur barbe, les imbéci-les. Et les gars qui se vantent de l’avoir mise sur le dos, mon homme, ah ! ah ! faut les voir rougir quand elle les regarde comme ça, droit dans les yeux, toute peinte, avec son sourire de cadavre. Non, mais dis donc ! Ils ne sont pas trop hardis, les frères ! C’est qu’elle connaît le fort et le faible d’un chacun, sa-crée mâtine. Depuis des ans et des ans, tu te rends compte ?
Toujours parlant, il s’avançait de biais vers la jument oc-cupée à brouter l’herbe rase du talus. Puis il la dépassa de quel-ques pas et brusquement sauta d’un bond sur la rêne pendante. À peine eut-il le temps de se jeter de côté, sans d’ailleurs desser-rer sa prise. La bête, un instant accroupie sous la violence du choc, venait de se cabrer en gémissant. L’un de ses fers siffla aux oreilles du bûcheron.
– Vous me la copierez, fit Steeny. Jolie manière de rattra-per un cheval, ma foi. Pourquoi pas le lasso ?
– Elle est trop maligne, la rosse, répondit l’autre paisible-ment. Range-toi de côté, saleté ! Je m’en vas l’attacher haut, rapport aux coups de pompe. Tape-t-elle bien du devant, hein, quand même ?
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Il se laissa glisser en arrière, tout d’une pièce, appuyé du dos et des reins à la pente du talus, ses bras trop courts labo-rieusement croisés sur sa poitrine.
– Personne, dit-il, pas un chat. Drôle de route ! Et clignant de l’œil vers Steeny.
– On y va ?
Mais c’est en vain que le jeune garçon tenta de soutenir in-solemment le regard fixé sur lui. Quelque chose comme un souf-fle, une haleine froide passa sur son petit visage crispé, en re-broussa douloureusement tous les traits. Et il sentit avec fureur. puis avec désespoir que sa bouche retrouvait le pli de l’enfance, se contractait pour un sanglot.
– Je… j’ai… j’ai peur qu’elle ne soit morte… dit-il. Je n’ose-rais jamais la toucher. Allez-vous-en ! Oui, allez-vous-en ! répé-ta-t-il en frappant du pied, foutez le camp ! Est-ce que j’ai be-soin de vous pour arrêter la première voiture venue ? Je vous défends de rester là, tout ricanant, comme un guignol, enten-dez-vous ! Mon histoire ne vous regarde pas, cria-t-il d’une voix glapissante. Empochez ça et foutez le camp !
– Des fois… murmura l’autre, goguenard.
Ses yeux allaient de Philippe au corps étendu, puis s’arrêtè-rent sur le billet qu’il chiffonnait entre ses doigts, et son visage prit tout à coup un air de gravité comique.
– Méfie-toi, mon homme, dit-il. Elle a du venin.
Remontant d’un bond la pente, il fit quelques pas encore et soudain – sa ronde tête noire paraissant et disparaissant tour à tour, juste à la crête du talus :
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– Idiot ! hurla-t-il, tête d’âne ! Elle t’a visé, je te dis, elle t’a visé comme un perdreau.
La route s’est mise à remuer doucement, doucement sous lui, ainsi qu’une bête dorée. Il l’aperçoit entre ses genoux, fauve, fuyante, furtive, et dès qu’il essaie de dresser le front, de tenir ouvertes ses paupières, elle s’enfle et bat d’un horizon à l’autre, jusqu’au ciel. Alors il referme les yeux. Mais il la sent mainte-nant sous ses genoux, sous ses paumes – sacrée route ! – se le-ver d’un mouvement lent, régulier, pareil à un flanc délicat. Une seconde plus tôt, la peur vient de le jeter à quatre pattes, et tout ce qu’il peut faire, mon Dieu, c’est de garder son équilibre, de tenir en équilibre, sur ses épaules, cette tête vide… À quatre pat-tes ? Allons ! debout ! debout : Il essaie de détacher du sol une main, puis l’autre, creuse violemment les reins, se jette en ar-rière. Peine perdue ! C’est tout le paysage à présent qui glisse jusqu’au creux de la houle, chavire. Et la plaine apparue par in-termittences, verte et grise. se gonfle sous l’immense coupole bleue, bat de plus en plus vite, comme la gorge d’un crapaud.
– Philippe ! Allons, debout, Philippe !
Voix profonde, si ferme, si grave. Lorsqu’elle se brise sur une syllabe trop dure, il croit toujours l’entendre se prolonger en une sorte de plainte farouche, caresse ou menace, à peine humaine et qui vibre dans sa propre poitrine, épouse chaque fibre de son être, le hérisse d’une espèce de curiosité plus forte que la peur, comme à la vue et à l’odeur du sang. Pourquoi ne s’en est-il pas avisé d’abord ! Ne serait-ce pas cette voix-là qu’il aime ? Aimée ou haïe, qu’importe ! Il en éprouve la puissance comme une injure, elle blesse sauvagement son orgueil… Heu-reux l’enfant qu’a mis debout, haletant de surprise et de colère, prêt à faire face, le premier outrage du désir.
– P’tit Philippe, debout !
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Il s’éveille. Sa tête sans doute a roulé sur le sol et elle la tient serrée entre ses longs doigts durs, elle essaie gauchement de la soulever jusqu’à ses genoux.
Le visage penché sur le sien n’est d’ailleurs pas celui de Mme de Néréis. Du moins l’expression lui en est absolument inconnue. Ce qui flambe dans les yeux noirs – dans un seul des yeux noirs, l’autre est clos, fermé par le sang coagulé, par la poussière – ne ressemble à rien de ce qu’il a vu. La douleur, la honte, nulle pitié ne saurait rabattre, même une seconde, cette flamme haute et fixe.
– Laissez-moi ! dit-il.
– Non, non, Philippe, relevez-vous, mon ange, relevez-vous vite, relevez-vous tout de suite. Je vais mieux, je vais même très bien, c’est fini. Je voudrais seulement que vous me tiriez un peu en arrière, là, ici même, le dos bien appuyé contre le talus. Il se relève en gémissant. La route est vide.
– Ne tirez pas comme ça sur les bras, Philippe. Passez votre main sous mes épaules… Ainsi… Oh ! Oh !
Elle respire avec précaution, mais sa tête reste droite. Et quelle impatience dans les mains qu’elle tient à grand-peine croisées sur sa poitrine !
– Je vous ai fait peur, hein ? Drôle de garçon. Est-ce que vous me détestez vraiment, Steeny ?
– Je voudrais que vous vous soyez cassé les reins, voilà comme je vous aime.
– Menteur ! Tout à l’heure, j’épiais votre pas sur la route. En ouvrant les yeux, j’ai vu votre ombre immobile, tout près de
– 84 – moi. Puis la tête vous a tourné, je suppose ? C’est que je me suis crue morte, moi aussi, figurez-vous. C’est comme un grand cri, un très grand cri, mais que je n’entendais pas par les oreilles, vous comprenez ? Un seul grand cri venu on ne sait d’où, de l’âme peut-être ?… Sûrement la mort, la vraie mort, c’est ce même cri-là qui monte, monte, monte, jusqu’à ce que soit écra-sée – couic ! – la dernière petite parcelle de silence. Pas de si-lence dans l’autre monde, voilà mon idée, hein, Philippe ? Dieu ! je n’ai jamais senti mon corps si fragile, une membrane, une simple membrane de peau – on doit voir au travers – une mem-brane de peau qu’une piqûre d’épingle eût fait éclater – plouf ! Et alors le cri entrait en moi de toutes parts en rugissant, je cou-lais à pic dans le bruit comme un navire sabordé.
Chaque trait de son visage garde une extraordinaire fixité. Rêve-t-elle ? Délire-t-elle ? Mais les mains qu’elle croise et dé-croise avec une anxiété grandissante parlent, à leur manière, un autre langage. Leur mobilité sournoise exaspère Steeny.
– Oui, vous faisiez la morte, dit-il, vous entendiez tout. Le type avait raison, c’est épatant ce que vous ressemblez à une bête, une vraie – un grand insecte. Des saletés à antennes, à ca-rapaces, avec des mandibules et des pinces. Et puis, si la tête m’a tourné, ce n’est pas pour vos beaux yeux, ma chère. N’avez-vous pas d’ailleurs voilà cinq minutes essayé de me tuer ou quelque chose d’approchant, hein ? Ta, ta, ta, ne dites pas non. Je me suis senti visé avec la grande jument comme avec le gui-don d’un fusil ; vous m’avez raté d’un cheveu, je devrais être maintenant de l’autre côté de la route, un brancard à travers le ventre, a malheureux Steeny, pauvre ange !… » Oh ! ne gigotez pas tant que ça, restez tranquille, je ne vous en veux pas. Vous couriez votre risque aussi, après tout.
– Mon Dieu, qu’il est bête ! fit-elle. S’il vous arrive un jour de briser votre essieu droit, qu’est-ce qui vous empêchera d’aller
– 85 – en plein sur la gauche, vous ? Mais parlons sérieusement, mon ange.
Elle vient de se tourner sur le côté, replie lentement les ge-noux en gémissant. Une minute elle reste immobile, les paupiè-res serrées l’une contre l’autre, les lèvres si pâles qu’elles ne font plus qu’une mince ligne d’ombre dans sa face livide. Et tout à coup elle est debout, au milieu de la route éblouissante.
Son bras se glisse sous celui de Steeny, mais ne s’y appuie qu’à peine. Et pourtant chacun de ses gestes a on ne sait quoi de vague, d’inutile et d’inachevé comme ceux d’un nageur épuisé qui coule.
– Nous le sauverons, répète-t-elle avec une gravité sou-daine. Nous le sauverons. Il ne se sauvera pas sans nous, Phi-lippe. Rien ne le touche désormais. Ah ! si tu l’avais vu revenir à l’aube, trempé de pluie, toujours calme. Pas une tache de boue sur son pantalon, sa vareuse, et ses belles mains nettes, ses mains qui font indifféremment le bien et le mal, comme celle d’un dieu… Écoute !
Le train hurle au fond de la vallée.
Elle chancelle, se redresse, chancelle encore. De colère, elle lâche le bras de Philippe et l’enfant la regarde maintenant avec une espèce d’épouvante. Assurément, blessée ou non, l’étrange créature qui est là sous ses yeux, n’a plus besoin d’aucune aide : l’idée qui s’est peu à peu emparée de son âme, est momentané-ment cette âme même, flamboie dans chaque cellule nerveuse, règle chaque poussée du sang dans les artères, ainsi qu’un autre indomptable cœur. Steeny pense à la grande jument jetée droit vers le talus, à toute vitesse… « Elle non plus, rien ne l’arrête-ra », se dit-il. Elle est capable de charger contre un mur. Mais pour qui ? pourquoi ?
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– Écoutez, Philippe, c’est une auto qui vient de prendre le tournant de Bernoville, elle sera là dans une minute. En passant par les Aigues elle peut nous laisser à cent mètres de Wambes-court et ils retrouveront à Plansier la route de Boulogne. Vite ! Vite ! Nous sommes si pressés, mon ange !
Un moment plus tard, ils roulent ensemble vers la maison ténébreuse. Comme tout cela ressemble à un rêve ! « C’est un fil qui se déroule, pense Philippe, on croit qu’il va casser, et il ne cassera jamais… Cassera-t-il ? Irai-je jusqu’au bout de la bo-bine ? Et d’ailleurs a-t-elle un bout ? »
Tournant brusquement la tête, il vit le regard de Mme de Néréis fixé sur le sien. Mais elle ferma aussitôt les pau-pières en souriant.
…………………………
La chambre d’Anthelme est vide, et Philippe ne la recon-naît plus. À la lueur de la lampe, elle lui était apparue énorme, avec ses grandes dalles luisantes, et les hauts murs nus dont la corniche reste invisible. En somme, elle n’est pas beaucoup plus grande que la sienne, à Fenouille, et parfaitement inoffensive, banale même. Sale seulement. Et encore la crasse de tant d’an-nées n’y excite-t-elle plus le dégoût. Elle a ce caractère de néces-sité, cette vigueur vivante des lèpres végétales. Loin de la dé-truire, il semble que l’eau ne ferait qu’en gonfler la semence, profondément enfouie sous la pierre. Les murs détruits, elle ré-gnerait encore longtemps sur leurs ruines, avant que l’herbe et les lierres aient fini d’en pomper les sucs puissants.
Ginette a descendu, seule, et sans broncher, la longue ave-nue crevée d’ornières. Elle a grimpé seule l’escalier, de ce long pas souple, un peu sauvage, dangereusement articulé, et qui fait penser à une danse de guerre. Mais cette souplesse a au-
– 87 – jourd’hui quelque chose de violent et de fragile, et le regard tra-hit le même entêtement obscur, exténué, d’un animal pris au fer et qui – Philippe le sait – après une nuit, un jour et encore une nuit d’efforts immenses, traînant derrière lui le piège et la chaîne, face à la deuxième aube, toujours fatale, agonise debout.
Une pendule, très loin, sonne neuf coups grêles. Neuf heu-res. Que doivent penser là-bas Miss et maman, les deux amies ?… Même en courant, par une nuit si noire, le petit berger n’est sûrement arrivé à Fenouille que très tard. Miss est venue lui ouvrir la porte en haussant les épaules, et bâillant, sa grande cape blanche jetée sur le pyjama. Peut-être n’aura-t-elle préve-nu maman que ce matin ? «Il a couché là-bas, chez cette folle ! Qu’on aille le chercher tout de suite. J’irai dire ce soir même à Ginette ce que je pense de ça ! »
Mais les colères de Michelle sont brèves. Elle a l’air elle-même de les subir, ainsi qu’un spectateur indifférent. Nul doute qu’elle ne finisse par pleurer sur l’épaule de Miss, tout près de la nuque fraîche et secrète, sous un nuage de cheveux dorés. Et, comme pour effacer plus vite une telle image, il passe deux fois les paumes sur ses yeux.
Qu’elle est loin de lui désormais la maison aux charmilles ! Hier encore, ce matin peut-être, il croyait la haïr. Maintenant, il y rentrerait sans regret, il y vivrait même, passager toujours prêt au départ, maître de son secret, sûr de sa solitude. Ce qu’il at-tendait est venu. Depuis des semaines et des semaines, des se-maines beaucoup plus longues que les années de l’âge mûr, déjà libre bien qu’à son insu, il continuait de tracer par habitude au-tour de la maison sans âme, le même cercle chaque jour élargi. Pour le rompre, il n’a fallu que le signe d’une main étrangère, et, sans doute eût-il fallu moins encore. Qu’importe la main, qu’importe le signe puisque l’attend quelque part une aventure faite pour lui, et un maître ? Car c’était la délivrance qu’il croyait
– 88 – appeler de toute la force de son âme, mais délivrance n’est qu’un mot vide. Nulle vie ne trouve en elle-même l’instrument de sa propre libération. Non pas la délivrance – mais un maître.
Cher M. Ouine ! Dès le premier regard de cet homme sim-ple, la révolte s’est apaisée au cœur sauvage de Philippe. Dès le premier regard, puisque de tant de paroles, l’enfant n’a guère retenu que l’accent monotone d’une si poignante douceur et néanmoins d’une fermeté, d’une exigence souveraines. « Si je devais être pendu, songe-t-il, je voudrais que ce fût lui qui lût ma sentence. » Et c’est vrai que ce regard extraordinaire, trop bon, trop chargé de connaissance et de bonté, trop lourd, a comme repoussé dans la nuit, aboli jusqu’au souvenir des deux tyrans féminins, de leur énervante tendresse. Il a suffi d’un moment pour recomposer en une seule image haïssable, déses-pérée, toutes les images d’hier : la chambre de cretonne fraîche, le petit boudoir à ramages et à pompons avec sa cheminée aux colonnes grêles, les tulipes violentes et crues dans un coin d’ombre. Les matins puérils, les midi d’azur parfait, le soir qui rampe de portière en portière, cerné par les lampes, et qui finit par se coucher sous la table ainsi qu’un animal familier. La ru-mination jamais achevée des heures vides, des paroles vaines et douces, le faux enjouement qui écœure, le froissement des ju-pes, le sauvage éclair des bagues, les faibles rires toujours com-plices, les parfums. Tout cela fait penser à une cage dorée – or-née si possible d’un grand ruban de taffetas rose – une cage do-rée aux quatre coins relevés en pagode, une cage et rien dedans, rien. Tandis que…
Certes, la surnaturelle insolence de Philippe s’exalte au souvenir du demi-dieu bedonnant, son absurde chapeau sur les genoux. « Parions que je fiche un coup de pied dedans ! » Mais il sait qu’il perdra son pari. Chaque chose a sa place dans la merveilleuse aventure et le lieu même est celui qu’il eût choisi, la minuscule petite chambre, si parfaitement semblable à une chambre de bonne avec son lit de fer, sa lumière avare, l’ombre
– 89 – du sapin sur le mur. C’est dans cette chambre de bonne qu’il a senti se briser sa vie, ou ce qu’il appelait naïvement de ce nom – car il sait désormais que le passé n’était que l’abri provisoire, pareil à la coquille de l’œuf, où mûrissait sa joie. Quelle joie ? Il la goûte, la possède, l’absorbe, l’épuise sans la nommer. « Tu ne supporteras aucune contrainte, observe tristement Michelle, ni surtout celle du bonheur. » Et c’est vrai que depuis des années le mot même de bonheur – sa première syllabe de plomb, l’autre inachevée, béante – lui paraît sot. Celui de joie l’enivre par il ne sait quoi de bref, de fulgurant, d’irréparable. Lorsqu’il le prononce à voix basse, il lui semble que le battement rythmé de son cœur n’est plus qu’une seule vibration profonde, si pro-fonde qu’elle détruit en un moment son plaisir, le laisse dans une espèce de stupeur farouche, l’ébranlement d’un grand ris-que accepté, la certitude enivrante de jouer pour soi-même un jeu hasardeux, une partie perdue d’avance, peut-être ?… Car il n’aime pas trop non plus le mot de victoire, énorme, hilare, et qui finit dans un bâillement. Mais en dépit de son autorité mys-térieuse le personnage de M. Ouine ne rappelle assurément rien qui ressemble à une victoire. Et le temps d’un éclair, Philippe entrevoit qu’il correspond d’une manière merveilleuse à ce qu’il connaît le moins en lui-même, une part de lui-même si secrète qu’il ne saurait dire encore si elle est force ou faiblesse, principe de vie ou principe de mort. Du moins sent-il confusément qu’elle le distingue des autres hommes, qu’elle fait de lui un so-litaire. Et justement M. Ouine est le premier qui soit entré dans cette solitude sans la briser.
Il quitte la chambre à pas de loup. L’escalier l’a déjà pris dans sa spirale d’ombre, le mur où il appuie machinalement la main glisse sous sa paume, gras et glacé… « Où est-elle ? »
Elle est là devant lui, debout contre la rampe, toute droite. Un faible jour tombe du palier supérieur sur sa nuque et ses épaules et il ne voit ni ses yeux ni sa bouche. Une de ses mains
– 90 – est comme suspendue en l’air à la hauteur de la poitrine et brusquement il en sent la chaleur sur ses lèvres.
– Parlez bas, dit-elle. J’ai fait porter le pauvre Anthelme ici, dans sa chambre de jadis, sa chambre de petit garçon. Désirez-vous le voir ? Il est très beau.
– Ma foi non, franchement. Et qu’est-ce que vous faisiez là-haut depuis une heure ? Vous m’espionniez, je suppose ?
– Oui, fit-elle. Avec vous, on ne sait jamais ce qu’on veut. Vous êtes un singulier garçon.
Elle le fixa longuement, du même regard indéfinissable, re-culant doucement vers le mur. Un instant son visage se trouva juste au centre du halo de lumière pâle et, avant qu’elle eût re-fermé les paupières, Philippe vit que ce regard avait perdu toute transparence.
« Peut-être a-t-elle été touchée plus durement que je ne pensais », songe-t-il, cynique… Au même moment elle lui fit signe de monter l’escalier, de la suivre.
La porte de M. Ouine est ouverte. Le courant d’air fait grin-cer sur leurs tringles les petits rideaux rouges et blancs. Elle pouffe de rire dans ses deux mains jointes.
– Voilà beau temps, chéri, qu’Anthelme a forgé une clef. Nous entrons ici quand il nous plaît. Une fois nous l’avons re-gardé dormir.
Elle se glisse sur le lit, se pelotonne dans l’angle de la mu-raille, les bras croisés sur ses genoux repliés. Un courant d’air met toujours Philippe hors de lui. D’un coup de pied, il ferme la porte.
– 91 –
–Écoutez, Philippe !… Assez, Philippe !…
Elle secoue son bras de toutes ses forces, mais la main de Steeny l’a saisi au-dessus du coude, serre dur.
– Dites-moi – si ! si ! vous allez le dire – quel homme est-ce donc, ce M. Ouine ? Qu’est-ce qu’il fiche ici, M. Ouine ?
Du doigt, elle montre en pleurant son épaule nue qui vient de jaillir hors du peignoir, enflée, livide. Elle explique qu’elle a dû porter sur une roue, lorsque la voiture a culbuté.
– Et pourquoi m’avez-vous jeté la grande jument dessus, méchante bête ? Vous aviez plus de chance de vous tuer que moi.
– Chut ! fit-elle, vous étiez si petit, si mince… A-t-on pitié d’une mouche ? Et maintenant, vois-tu, tout cela n’a plus beau-coup d’importance, mon ange. Elle a réussi à se dégager, re-pousse doucement Philippe de son bras tendu.
– Pourquoi vous aurais-je fait du mal, cher cœur ? Mais je me méfie de toi, tu lui ressembles.
– À qui ?
– À notre ami, fait-elle en riant. Quoi, ne vous l’a-t-il pas dit ? Non ?… Mon Dieu comme il a l’air stupide, comme il est drôle, quel amour ! Tenez, je vais vous montrer sa photo.
Elle saute à terre, tout épanouie de plaisir. Est-ce la même femme qui ce matin rampait sur la route, le visage dans la pous-sière ?
L’image est si fripée, si jaunie, qu’on y distingue à peine un collégien court de manches, court de culotte et déjà trop gras.
– 92 –
Que diable Philippe peut-il avoir de commun avec ce ridicule garçon ? Le regard sans doute… Et tout à coup, comme à travers le papier flétri, une double petite ombre rouge, recule, recule encore, se rétrécit à la mesure de deux prunelles imperceptibles, presque effacées, de deux points pâles qui fixent Steeny avec une espèce de tristesse impérieuse… Mes yeux ! pense-t-il, juste mes yeux !
La châtelaine de Wambescourt met un doigt sur la bouche.
– Rendez-la-moi, mon cœur !…
Mais il est déjà trop tard, les morceaux volent à travers la chambre.
– Qu’avez-vous fait ? dit-elle. M. Ouine a si grand soin de ses petits trésors. Oh ! oh !
Elle se glisse aux pieds de Steeny, s’y blottit, la tête rejetée en arrière et, dans un pli du cou puissant et mince, Philippe voit le battement précipité de l’artère.
– Nous avons parlé beaucoup de vous – comme il vous aime ! La première fois qu’il vous a rencontré, voici longtemps – des années peut-être… (les années passent vite ici) enfin, mon Dieu, oui, c’était un soir de septembre, boueux et triste. «Je viens de me revoir moi-même, dit-il, comme un mort regarde dans le passé… Le petit garçon que j’étais, je l’ai vu, j’aurais pu le toucher, l’entendre… » Oh ! certes, M. Ouine n’a pas un natu-rel bien gai, mais croyez-vous, mon ange, depuis ce jour-là nous ne l’avons jamais vu rire.
– Ça, par exemple ! Et pourquoi ?
– Que sait-on ?
– 93 –
Les longues mains se referment sur celles de Philippe.
– Je le hais, fait-elle sans cesser de sourire. Nous le haïs-sons ici comme la mort. Hélas ! il a tant besoin d’être protégé, servi : sa naïveté est extraordinaire, passe toute mesure. Il ne fait rien par lui-même, aussi désarmé qu’un enfant. Servi, voilà le mot. Aveuglément servi, – honoré, servi à l’égal d’un dieu. Son caprice dispose de nous. Car, pour sa volonté, n’en parlons pas. Il n’a pas plus de volonté qu’un enfant.
– Des histoires, soupire Philippe avec dédain. Si vous le haïssez, pourquoi le servir ? Vous l’aimez à votre manière, voilà tout.
– L’aimer !
Elle s’est dressée sur les genoux, stupéfaite.
– L’aimer ! Il est gros, gras, tout gluant, ses mains glissent, pouah ! Ignorez-vous qu’il est malade ? Sa vieille voix vibre comme s’il parlait dans un tambour. Dieu ! l’aimer ! Mais, mon ange, quiconque l’approche n’a justement plus besoin d’aimer, quelle paix, quel silence ! L’aimer ? Je vais vous dire, mon cœur : comme d’autres rayonnent, échauffent, notre ami ab-sorbe tout rayonnement, toute chaleur. Le génie de M. Ouine, voyez-vous, c’est le froid. Dans ce froid l’âme repose.
– Tarata tata… l’âme repose… l’âme repose… Alors com-ment fait-elle pour haïr, votre âme qui repose ? La haine, à mon sens, ça bouge, ça bouge même beaucoup, la haine !
Elle lève les épaules avec pitié.
– 94 –
– Si vous étiez un homme et non pas un gamin raisonneur, vous sauriez précisément que ça ne bouge pas. Une eau claire et glacée, voilà ce que c’est, la haine. Du moins, je me la représente ainsi, mon cœur. Mais vous, sûrement, vous la voyez comme une bête enragée – le diable, quoi ! hein, Steeny ?
– Ne chicanons pas sur les mots. Haïr ou aimer, dans votre langue, c’est tout un.
– Comment ? Que dites-vous ? Qui peut voir clair en soi ? Et par exemple, qui aime le mal ? Et pourtant lequel d’entre nous, s’il était en son pouvoir, oserait le chasser du monde ?
Elle appuie le menton sur sa main et Philippe voit mainte-nant de bas en haut les admirables yeux où le jour perd de nou-veau toute couleur, pâlit, s’efface.
– Moi aussi, j’ai souhaité de plaire, jadis… À quoi bon plaire ? Qu’importe de trouver le plaisir dans le plaisir d’autrui ? Que m’importe de recevoir ce dont j’ai d’avance acquitté le prix ? Mais cela… cela que nul ne donne volontiers, cela qu’on cède à regret, gémissant et pleurant, cela, cela seul…
Sa phrase s’achève en une espèce de murmure qu’elle étouffe entre les genoux de Philippe. À travers l’étoffe, il sent son souffle long et puissant, rythmé comme celui d’un animal au repos. Dort-elle ? Il se repousse doucement dans l’ombre, res-pire à peine, aussi immobile qu’à la lisière du bois de Fenouille lorsqu’il affûte ses ramiers.
– Des hommages, qu’elles disent… Dieu ! N’ai-je pas ex-primé d’un homme plus qu’aucune n’eût obtenu de dix, de cent amants peut-être ?… Vois-tu, mon ange, il y a dans un seul homme assez de substance pour nourrir toute une vie – et quelle vie peut se flatter d’en avoir consommé une autre jus-qu’au bout, jusqu’au fond, jusqu’à la lie ?
– 95 –
Elle lève tout à coup vers Steeny un regard chargé de mé-fiance, mais qui s’éclaire presque aussitôt, sourit.
– Qu’ai-je besoin de t’apprendre des choses aussi simples, mon cœur ? Tu les connais, tu es des nôtres. Il suffit de te voir, de voir tes yeux, de te toucher les mains, de t’entendre. Et d’ail-leurs, il le sait, lui. Rien ne lui échappe.
Elle éclate de rire.
– Tiens, tu demandes si nous l’aimons. Eh bien ! nous l’ai-mons et le haïssons à la fois. Moi, je le hais comme j’ai appris à haïr ce qu’ils appelaient ma beauté, jadis. Je le déteste autant que mon propre corps, telle est la vérité. Regarde : je le couvre de vieux chiffons ridicules, je ne prends nul soin de lui, mon plaisir est de l’humilier. Il ne m’en sert que mieux. Qu’est-ce qu’un désir qui n’a pas surmonté le dégoût, forcé la nature, as-suré sa prise dans le remords et dans la honte ?
Elle incline la tête, découvre à travers la chevelure remplie d’ombre un profil d’une incroyable pureté. Chaque trait de son visage s’est détendu, repose, et la bouche enfantine a l’air de s’ouvrir à une eau mystérieuse.
–Écoute, dit-elle après un silence, il nous faut sauver notre ami…
– Le sauver ? Comment ça, le sauver ?
– C’est un homme imprudent, vois-tu, plein d’audace…
– De l’audace ? lui, M. Ouine ?
– Taisez-vous, riposte-t-elle sévèrement. Et croyez-vous qu’il n’est d’audacieux que vos nigauds à moteurs et à pirouet-
– 96 – tes ? Notre ami fait ce qui lui plaît, rien ne l’arrête, et toujours à l’heure qu’il a choisie. Nous empêcherions plutôt Dieu de ton-ner.
Elle rit de nouveau.
– Il se méfie de moi, crois-tu ?… Car il est aussi plein de méfiance. Comme il sait déguiser son gros pas lourd ! La nuit, j’entends son souffle à travers le mur. Sa respiration ne ressem-ble à aucune autre, elle trahit jusqu’au plus petit mouvement de son âme, elle rend vaines toutes ses ruses. Je sais où il va, d’où il vient… Je sais… Mais personne ne le saura que nous, ‘écrie-t-elle soudain, livide. Il faut d’abord que vous me juriez, Steeny. Vous devez jurer. Il le faut absolument. Croyez-vous en Dieu ?
– C’est selon… oui peut-être. Et qu’ai-je besoin de croire en Dieu ? Une parole est une parole. D’ailleurs, je ne mens jamais.
Il se lève si brutalement que, pour ne pas glisser, Ginette doit poser à terre ses deux mains. Il est debout, la tête vide. Ce qui lui restait d’ironie et d’insolence vient de se dissiper en un clin d’œil et il épuise maintenant sa réserve d’aveugle entête-ment, son dernier recours dans les cas désespérés. Certes, il ne craint rien de Jambe-de-Laine, ce qu’il redoute est en lui, à peine sensible, une sorte de ralentissement comme d’un coup de frein mystérieux. Quelques secondes encore, peut-être, et le dé-licat mécanisme aura cessé de tourner, ne fera plus qu’un bloc, une seule masse pesante, entraînée par son propre poids comme une pierre. Depuis longtemps l’expérience l’a mis en garde contre cela que Miss appelle gentiment son caprice, la brute intérieure à qui la raison n’oppose que des pièges dérisoi-res ou de ridicules esquives, et dont rien ne saurait rompre l’élan.
– Je jure tout ce que vous voulez, dit-il. Est-ce que vous me prenez pour un mouchard ?
– 97 –
Ginette se relève, s’appuie sur son épaule. Il la trouve à présent laide, presque hideuse. Et c’est justement pourquoi il n’hésite plus. À de tels moments il se ferme toute issue, s’acharne contre lui-même avec une clairvoyance horrible. Ainsi passera-t-il sa vie à rêver d’admirables folies jusqu’à la satiété, jusqu’à l’écœurement, pour accepter à bout de forces, par pur défi, un risque sans grandeur dont l’absurdité l’enivre.
– Voilà, fit-elle, notre ami est sorti cette nuit… Elle met un doigt sur sa bouche.
– Eh bien ! il vous faut me jurer de n’en rien dire à per-sonne, jamais.
* * *
Le vieux Devandomme a comme d’habitude mangé sa soupe en silence, mais la fille n’a même pas osé remplir son verre, elle s’est assise au coin du poêle, dans l’ombre, elle fait semblant de recoudre son caraco du dimanche, tête basse, avec son air de bête sournoise et sa bizarre grimace des lèvres, ce pli amer de la bouche qu’y a imprimé le premier baiser d’Eugène – ah ! que n’est-elle morte ce soir-là ! L’assiette vient de tinter contre le pot de cidre et son cœur a bondi dans sa poitrine, mais elle n’a pas même levé les paupières. Son regard glisse entre les cils. Ses pauvres genoux tremblent sous la jupe. Depuis une se-maine, depuis cette première visite du maire et le voyage mysté-rieux d’Eugène à Montreuil, elle n’a pas dormi, ne mange plus guère, avale jour et nuit de pleins bols de café noir, un morceau de sucre entre les dents, à la manière des gens d’ici. Alors sa tête devient légère, légère comme une bulle de savon. Les plus sim-ples besognes, dont elle venait jadis à bout machinalement, l’ex-ténuent, sa pensée va toujours plus vite que ses membres, et la
– 98 – laisse tout à coup le geste inachevé, toute rouge. Oui, les plus simples besognes la rebutent, mais elle est prête au pire, c’est ce qu’il faut, elle fera face au pire. L’espèce d’étau qu’elle sent au-tour de sa poitrine, nulle force au monde ne le desserrera plus. Son amour est perdu, soit, mais elle le fera payer cher.
Le vieux est allé simplement s’asseoir au coin du poêle. Ouf !… S’il était venu droit vers elle ?… Il viendra tôt ou tard, elle l’attend, elle en est sûre. Qu’importe ! La force ne lui man-quera pas pour l’entendre, et il ne lui arrachera rien. Si, par im-possible, le cœur lui défaille, tant pis, elle fera ce qu’elle n’a ja-mais fait devant personne, elle pleurera. Tout vaut mieux que parler. Elle pleurera, elle sanglotera, dût-elle en crever de honte
– Dieu veuille qu’elle rachète ainsi l’imprudence de son aveu !
Maudite nuit ! Elle avait veillé cette fois-là encore jusqu’à l’aube, sans ennui, sans fatigue, car voilà bien du temps qu’elle ne dort plus guère. Puis le sommeil l’avait prise au petit jour. Elle s’est réveillée tristement, avec le bruit de la pluie dans les vitres et cette vague angoisse sous la langue qui donne à la sa-live un goût fade et miellé. Du premier coup d’œil, au bas de l’escalier, elle a vu la cafetière encore pleine et là-bas de l’autre côté de la cour toute fumante sous l’énorme gifle de l’averse, la porte ouverte de la grange où d’ordinaire il va sommeiller une heure ou deux, roulé dans son manteau… Alors elle a bien vite commencé sa besogne, courageusement, cotte troussée, à grands pleins seaux d’eau claire sur les dalles, comme pour faire honte à la mauvaise chance, au pressentiment, au malheur… Vers midi, la pluie cesse, et il monte dans le ciel un soleil pâle qui s’efface aussitôt. L’averse redouble jusqu’au soir, tandis qu’elle coud derrière le poêle. Il n’est rentré qu’à la nuit close. Il a sifflé tout doucement, caché par la porte, invisible. C’est son plaisir qu’elle le rejoigne ainsi, en secret, comme jadis, et il lui a
– 99 – fait un ingénieux nid de paille, au-dessus de l’étable, dans un recoin du grenier où personne ne va jamais. « Tant que le vieux m’aura en mépris, dit-il, je ne te prendrai pas sous son toit, c’est déjà trop de manger son pain ! » Alors elle l’étreint en sanglo-tant, et toujours la jolie épaule lustrée comme celle d’une femme a sous sa bouche avide ce mouvement qu’elle adore, qui la rend folle, cette ondulation de reptile. Et souvent aussi, trop souvent, hélas ! la précieuse peau qui sent les halliers, l’étang, la feuille morte, garde une autre odeur encore, jamais la même, le parfum favori de ces filles qu’il rencontre à Montreuil ou à Étaples et qui bourrent ses poches de cigarettes blondes et de cartes posta-les ornées de paillettes multicolores. Elle n’est d’ailleurs pas ja-louse de ces filles-là, pas plus jalouse d’elles que des jolis furets qui dorment, repus de sang, au fond du sac de cuir… Mais ce soir-là, ce soir maudit, c’est lui qui l’a repoussée doucement vers la porte – doucement, bien qu’avec un visage dur. Les cheveux bouclés, ruisselants d’eau, étaient aussi pleins de terre et sa bouche – sa chère bouche surtout lui avait fait tant de peine, tordue de fatigue, toute tremblante… « La Floupe a grossi, di-sait-il, chienne de rivière ! Le courant porte la moitié de mes engins, maintenant, Dieu sait où ! J’ai marché là-dedans quatre heures, avec de l’eau jusqu’au ventre. Puis le garde du marquis m’a coursé au petit jour, le long du bois Arbellot. Dans le coup, je lui ai laissé ma casquette, une casquette neuve, bon sang de sort ! » « Faut-il qu’il soit donc éreinté pour tout me dire ! » a-t-elle pensé. Aussi lorsque est venu, le lendemain matin, ce drôle de type à barbiche que le père a d’abord reçu si mal, elle a cru – pauvre fille ! – que c’était un copain d’Eugène, un de ces reven-deurs qui lui paient comptant son gibier, elle lui a répondu de bon cœur, soucieuse seulement que le vieux n’entendît rien… C’est tout. Eugène ne lui a fait d’ailleurs aucun reproche. Il a ri. « T’as parlé à un gars de la police, grosse bête », qu’il a dit.
Dieu ! qu’elle est seule, seule avec son amour sauvage, plus sauvage que n’importe quelle bête des bois, – ce désir que l’an-
– 100 – goisse exaspère au lieu de l’apaiser. Même à cette heure d’at-tente mortelle, alors qu’elle lutte pour ne pas aller tout de suite jeter sa tête dans les bras du vieil homme silencieux, cacher sa tête sous son épaule, comme autrefois – car la suave enfance monte la première des profondeurs de toute agonie – même à cette heure où défaille l’espérance, les images qui passent et re-passent sous ses paupières baissées, la font rougir de honte et de plaisir… Quoi ! rien que la mort n’apaisera donc le feu de ses entrailles ! Ô le gentil, le gai compagnon que ce grand garçon effronté avec ses scrupules soudains, ses délicatesses imprévisi-bles, qui chaque fois la laissent naïvement éperdue de surprise et de tendresse. Dieu fasse qu’elle meure avant lui !
Du risque qu’il court, elle n’a d’ailleurs aucune idée nette. Que peuvent contre un tel homme policiers ou gendarmes ? Au-tant lutter de malice avec un lièvre hors du gîte, autant mettre un grain de sel sous la queue d’un martin-pêcheur ! Dès sa jeu-nesse elle a méprisé le bavardage des filles, mais elle n’a appris que d’Eugène un certain silence mâle, farouche, qui lui fait prendre le reste du monde en pitié. Maintenant, nuit et jour, plus rien que ce silence où elle repose, se blottit, douce bête pa-tiente – ce seul silence. Hors de lui, tout est fadeur ou lâcheté. Sûr qu’ils n’en viendront pas à bout, ces avocats ! Jusqu’au garde-chef du marquis de Mirandol qui a dû se rétracter un jour devant les juges de Montreuil… Non ! ces bavards-là ne sont pas à craindre… Seulement il reste le père.
Elle penche plus fort la tête sur son ouvrage, ses yeux brû-lent, mais quel froid dans sa poitrine ! À chaque mouvement brusque du vieux, ce soir, cela va du creux d’une aisselle à l’au-tre, et ce resserrement est si douloureux qu’elle passe parfois la main sous son corsage, s’étonne de caresser une peau tiède et lisse, vivante… Depuis deux ans, le père ne lui a parlé que rare-ment, bien que sans colère, comme il parle aux étrangers. Mais voilà maintenant que sa voix tremble un peu parfois, s’attendrit. Lorsqu’elle tourne la tête, il lui arrive de rencontrer son regard
– 101 – qui ressemble à un regard de pitié. Mon Dieu ! le mépris serait moins dur ! Nul doute que la décision est prise, l’arrêt déjà ren-du et son destin – le destin de son pauvre amour – entre ces vieilles mains… son amour, car pour le reste, il n’y a rien. L’hor-loge sonne douze coups.
– Donne-moi ma casquette, fille, dit-il.
La voix l’a réveillée en sursaut, comme d’un profond som-meil sans rêves. Elle se met debout. Le sol oscille sous ses pieds tandis qu’elle lève les mains au hasard dans le corridor téné-breux, décroche la casquette. La lumière de la lampe la frappe au retour, en pleine face, et l’effort qu’elle fait pour ne pas cli-gner des yeux, sourire, est un de ceux qui font comme à la ra-cine même de la vie une blessure irréparable – qu’on ne re-commence pas deux fois. Une minute, qu’elle tienne seulement une minute encore, dans ce tournoiement frénétique, traversé de gerbes d’éclairs – une petite minute, et qu’elle roule après sur les carreaux et qu’elle y reste – ah ! que la mort serait douce !
Le vieux est allé droit vers les pâturages où sont les bêtes, les longues vaches flamandes aux yeux tristes, qui viennent en ronflant de plaisir manger parfois l’avoine au creux de sa main. Aucune n’a seulement levé la tête, aucune d’elles perdues dans leurs songes. Mais leur humble présence est juste ce qu’il lui faut, et lui non plus ne les regarde guère ! Il écoute leur souffle tranquille, et tout autour de leurs grands corps couchés l’herbe est tiède et douce, avec une vague odeur de lait.
Sacré petit homme vert ! Le souvenir s’en était presque ef-facé, faute d’usage. Le voilà qui reparaît dans le malheur, plus vivant que jamais, il croit le voir rire, chanter, vider son verre, et ces paroles qu’il a dites au cours de la nuit mémorable – un siè-cle plus tôt – ces paroles qui ont enflammé les cœurs, elles sur-
– 102 – gissent du silence et des ténèbres… Oui, vraiment, il croit sentir sur lui, à travers cent années, le regard railleur, insolent… Alors il secoue ses épaules énormes comme un cheval piqué par les taons. « Je l’aurais pris par la peau du cou, pense-t-il, tout rusé qu’il était… mais on ne peut rien contre les morts… »
Les morts. À ceux-là non plus il ne pense guère, mais dès que la fatalité nous tient, ils accourent de toutes parts, serrés autant qu’un vol de corneilles. La peine des vivants, c’est peut-être la nourriture des morts ? Oh ! il ne redoute pas ceux qu’il a connus, aimés ; aussi longtemps qu’il vit, lui, ils ne sont pas tout à fait morts. Restent les autres. Et certes, il n’est pas selon sa nature de refuser un rendement de comptes, mais qui pourra jamais se vanter d’être en règle avec les personnages fabuleux dont on ne sait même plus les noms ? D’ailleurs ils ne deman-dent rien, ou du moins rien qu’un honnête homme puisse don-ner. On a beau les chasser cent et cent fois, ils reviennent encore – pis que des rats. Grand-père de Vandomme, par exemple, quel gaillard c’était ! Toujours plein de bière, à ras bord, jusqu’à son bonnet de laine, mais serviable au pauvre monde, – pas son pareil pour réjouir les gars de batterie d’une chansonnette, et vif avec les filles, si vieux qu’il était… Au bordel d’Étaples, à sep-tante-cinq années ou plus, lorsqu’il levait son grand corps tout d’une pièce, ses mains géantes à plat sur la table, promenant de l’un à l’autre son regard gris noyé d’ivresse, pas un garçon qui eût osé remuer son verre, aussi longtemps qu’il ne se fût pas laissé retomber sur la banquette avec un rire énorme. Jamais pourtant ses fils n’ont entendu de sa bouche une mauvaise pa-role, un juron, et au lendemain de ses ribotes il avait une façon de sourire en mangeant sa soupe qui leur glaçait le sang dans les veines. Parole ! ils se fussent bien laissé tuer par lui, ces jours-là, tonnerre de Dieu !… Le mal l’a pris debout, tel quel, derrière ses chevaux, en pleine brise d’hiver, au bord du sillon qui fume. On l’a mis dans la charrette sur une brassée de paille et de là sur son lit, ses grosses bottes boueuses à même le bel édredon neuf, et il a ouvert les yeux, une fois, deux fois, des yeux un peu éton-
– 103 – nés, tranquilles. Pas un mot jusqu’au souper, rien : on entendait seulement son grand souffle. Et voilà que les camarades sont arrivés par groupes, à travers les pâtures, des types que la vieille mère n’avait jamais vus, entrant le chapeau sur la tête, sans es-suyer leurs pieds, la pipe au bec, qu’ils allaient secouer dans les cendres. « Allons, Thierry, qu’ils disaient, ben quoi, Thierry ? » Et voilà qu’il a rouvert les yeux, toujours tranquille, avec un drôle de sourire qui lui remontait les sourcils et il a dit de sa voix dont il commandait les bêtes : « Assez comme ça, sortez tous ! » Le dernier sorti, c’était Manerville, un copain du régi-ment, au 12e cuirassiers. Le vieux lui a fait signe de la main. Puis il a repris son souffle, posément. L’autre se tenait debout, droit dans sa veste de velours, tout rouge. « Je leur en veux pas, dit le vieux, mais il y a temps pour tout, comprends-tu ? Un temps pour la rigolade, un temps pour mourir, pas vrai ? Rap-port à ce que je suis, moi, de Vandomme que je m’appelle, s’agit de ne pas faire offense aux enfants. » Et il lui a encore parlé à l’oreille. Du coup Manerville a couru jusqu’au seuil, il a rappelé les gars, ils sont revenus pêle-mêle, la casquette à la main, pas fiers. «Vandomme… » qu’il commence. Alors on a entendu la voix du vieux, aussi tranquille que son regard, plus tranquille encore, peut-être bien : « Tu pourrais dire M. de Vandomme, hé, Louis ? » «M. de Vandomme – qu’il a repris, l’ancien cuir – ne veut rien devoir à personne. Des fois que vous ne seriez pas d’accord, faut parler net. » ils ont grogné plus ou moins, pas trop contents, et le fils Mirouette a voulu répondre du tac au tac : « Oh ! la ! la ! des phrases… » Et voilà qu’on a entendu de nouveau la voix de plus en plus tranquille : « Fous le camp, Mi-rouette ! Fais-lui foutre le camp, Louis ! Croit-il que pour avoir bu avec moi il ait le droit de cracher dans ma soupe ? » Là-dessus ils sont sortis. Et le vieux n’a plus rien dit jusqu’au sou-per. Chaque fois que la mère montrait son nez à la porte, il lui faisait signe de sortir, que ça allait bien, comme s’il avait peur d’arrêter seulement une seconde ce grand souffle qui ne voulait pas mourir. Puis il a sommeillé un peu, la peau de ses joues est devenue grise et ses fils sont allés s’asseoir à son chevet, dans
– 104 – l’ombre. Mais le mourant les épiait sans en avoir l’air, entre ses paupières mi-closes. C’est juste à ce moment-là qu’il s’est mis à râler tout doucement, d’une manière si naturelle qu’on aurait dit qu’il allait tousser un bon coup pour s’éclaircir la voix, comme jadis, avant de pousser sa romance. « Vandomme, qu’il a dit aux garçons, écoutez bien. J’ai peut-être trop riboté, n’im-porte, n’allez pas juger votre père. Et si j’ai parlé un peu haute-ment aux amis, tout à l’heure, ça n’est pas que je les tienne en mépris, non. Mais au point où me v’là, faut garder chacun sa place. J’veux pas manquer à mon père, ni aux pères de mon père. Après tout, paraît que nous étions des seigneurs, nous au-tres, dans les temps. » Puis il a embrassé la mère sur sa vieille bouche, bonnement, et il est mort en silence, beaucoup plus tard, tout seul, la porte grande ouverte sur la cuisine où le feu ronronne et fait danser au plafond sa langue rose.
Sacrés fantômes ! Le vieux est depuis bientôt quarante ans sous la terre et c’est lui, Martial, à son tour, le vieux… Les voilà qui le cernent de leur vol noir, sacrées corneilles ! Il a beau les haïr – a-t-il seulement jamais cru à ces histoires de comtes, de barons ? – c’est tout de même à leur rencontre qu’il va, il faut qu’il les retrouve cette nuit coûte que coûte. Pas moyen de se passer d’eux cette nuit-ci ! À présent qu’il connaît son malheur, l’unique crainte est de lui mesurer sa part. Non ! qu’il entre une fois pour toutes, le malheur ! qu’il fouille, qu’il creuse, qu’il en-tre jusqu’au fond de sa vie, bien au fond ! N’importe quoi serait préférable au sentiment vague et indéterminé qu’il a désormais de sa honte, à l’horrible fatigue de l’âme. Que ne donnerait-il pour sentir encore, comme à la première minute, à la première confidence du maire, ce coup aigu entre les épaules, qui est celui de l’épouvante ! Car l’image même du gendre assassin, toujours présente, n’excite en lui aucune révolte, aucun mépris – peut-être même sent-il pour elle une obscure, une inavouable sympa-thie, comme d’un complice. Et cependant il faut que la chose se fasse, elle se fera. Le garçon n’a plus qu’à se détruire, c’est clair.
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Il doit suffire de savoir lui présenter la chose, de trouver les mots convenables. Les trouvera-t-il, le moment venu ? Car les phrases répétées naïvement tant de fois semblent avoir perdu leur signification secrète, mortelle – leur force – et il en arrive à leur en substituer malgré lui dix autres, vingt autres, de moins en moins efficaces, puis si compliquées, si obscures qu’elles sont dans sa bouche une vraie cendre. Ah ! la chose n’est pas, comme il l’a cru, de celles qu’on accomplit d’un cœur tout brûlant, mais sans doute par fatigue et dégoût, ainsi qu’un bourreau, les mains rouges, vient à bout du dernier patient.
Il a poussé plus loin, jusqu’à la route de Desvres, à travers les pâturages. Un long moment même, il a suivi d’un œil soup-çonneux la frange vaguement lumineuse, recouverte peu à peu par la nuit. Elle reparaît plus haut, furtive, traîtresse, pressée de toutes parts, poursuivie de cime en cime par les vertigineuses masses d’ombre sans jamais arrêter ni même ralentir sa fuite oblique… Le village est là quelque part, enfoui dans ses tilleuls et ses marronniers, avec ses bicoques de briques ou de torchis jetées au hasard, si tristes sous la pluie de décembre. Et derrière chacune de ces portes basses, soigneusement closes, un de ces hommes qu’il méprise – ces bâtards d’Espagnols, noirs comme des mouches, et qui suent le café par tous les pores. S’il osait, il irait s’asseoir sur la petite place déserte au plus épais de la nuit, près de la fontaine. Mais au moment d’enjamber la haie, le cœur lui manque. À quoi bon ? Il n’y a pas là-bas d’ennemi à défier, rien que des liseurs de gazettes, de beaux parleurs d’estaminet, des bavards plus vaniteux que des filles, innocemment cruels à la manière des enfants. Et d’ailleurs il a bien le temps de les dé-fier ! Car jamais il ne reverra le pays où il aurait tant désiré mourir, il ne cédera pas la place, il ne tournera pas le dos à sa honte. Quoi qu’il arrive, ces gens-là ne se vanteront pas de lui avoir fait baisser les yeux et ils l’enterreront un jour, bon gré mal gré, chapeau bas. Même il laissera d’argent ce qu’il faut pour une belle pierre, un beau grand morceau de granit venu
– 106 – d’Ardenne, avec son nom écrit dessus, en lettres capitales, son nom à particule après tout, un nom de seigneur.
Ses pieds butent contre une souche de pommier, il tombe sur les genoux, se relève, sonde les ténèbres. Une lueur louche rampe encore autour du village, une espèce de brume au flanc roux que l’aube dissipe chaque matin, qui se reforme chaque soir, là-bas, derrière les bois de Saint-Venant et de Lamare, sous la pluie d’hiver, au-dessus des étangs décolorés. Puis elle s’éteint. C’est maintenant l’heure de la nuit qu’aucun homme ne connaît parfaitement, n’a possédée tout entière, qui tient en échec tous les sens lorsque l’ombre de plus en plus dense rem-plit l’étendue des cieux et que la terre saturée semble suer une encre plus noire encore. Le vent s’est enfui quelque part, on ne sait où, erre au fond des immenses déserts, des solitudes altis-simes où sont venus l’un après l’autre mourir les échos de ses galops sauvages. Une brise, un souffle, un murmure, un essaim de choses invisibles glisse à trente pieds du sol comme flottant sur l’épaisseur de la nuit. Et le vieux, prêtant l’oreille, entend siffler doucement l’extrême pointe des peupliers.
Il a marché longtemps encore, à grands pas lourds, avec parfois un geste gauche de son bras tendu. Comme il a froid ! Ses mains tâtent le brouillard à peine formé qui va s’épaissir jusqu’à l’aube, et chaque aspiration remplit sa poitrine d’une vapeur subtile à l’odeur de fumée. Des pentes qu’il domine, l’immense croupe de la forêt de Merlimont apparaît vaguement, d’un autre noir que celui du ciel, nuit dans la nuit. Le gendre doit traîner quelque part, là-bas, bête de l’ombre – là-bas, de son pas mou qui rappelle la marche oblique du renard, non moins agile, non moins infatigable, non moins prudent sous un air d’indifférence sournoise que les animaux qu’il poursuit. À moins que…
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