Montaigne et François Bacon
Chapitre II
mémoire, ne mourra qu'avec la mort de ce tout, et demeurera ferme comme sera en moy la volonté de demeurer tousjours,
Monsr., Vostre très humble et affectionné serviteur. De Brach.
9 Bacon De augmentis, livre VIII, ch. 2.
10 Bacon, Essays, édition Spedding. t. VI, page 379.
11 On en trouvera dans l'ouvrage de Miss Grace Norton, the Spirit of Montaigne.
CHAPITRE II
I 12 M Essais B
Dans presque tous les ouvrages de Bacon, à des degrés différents et sous des formes diverses, on retrouve des soucis de moraliste: il est bien par là et de son pays et de son temps. Mais l'ouvrage où se montre le mieux en lui le moraliste, c'est assurément son recueil d'Essais. Aussi est-ce dans ce recueil que, comme il était naturel, les commentateurs ont recherché surtout l'influence de Montaigne. Je crois qu'ils ont eu le tort de ne pas s'occuper assez des dates et que leurs conclusions en ont été faussées.
La première édition des Essais de Bacon a été publiée en 1597. Mais dans deux des éditions postérieures, données en 1612 et en 1625, Bacon les a considérablement modifiés et augmentés. En volume, les premiers Essais représentent à peine la douzième partie des derniers. Vingt-huit années séparent la première œuvre des dernières additions, et ce sont vingt-huit années d'une extraordinaire activité tant dans la vie politique que dans la contemplation scientifique. Il est trop clair qu'il serait artificiel de considérer d'ensemble, comme si elles formaient un bloc, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à présent, des idées qui ont jailli à des époques si différentes, et qui ont été inspirées par des circonstances si variées. Nous nous priverions ainsi du moyen d'étude le plus précieux, celui qui peut nous donner les résultats les plus exacts. Il nous faut donc chercher, dans chacune des trois éditions successivement, si l'influence de Montaigne y est sensible.
I.—Prenons d'abord la première édition, celle de 1597: avant de l'ouvrir, nous sommes frappés par le titre Les Essais de Francis Bacon. Voilà qui nous enseigne que certainement il avait déjà lu les Essais de Michel de Montaigne; cette lecture même l'a probablement frappé puisqu'il en accepte ainsi le patronage, et, à priori, nous sommes disposés à penser qu'il a beaucoup pris à l'ouvrage français.
L'hypothèse d'une rencontre fortuite entre Bacon et Montaigne, chacun d'eux ayant indépendamment imaginé ce même titre pour des ouvrages de même genre, est si invraisemblable qu'elle est à négliger. Celle d'un modèle commun, un modèle italien par exemple, qui aurait suggéré à tous les deux cette même appellation, serait assez probable à première vue étant donnée l'abondance des emprunts que, à cette époque, et la France et l'Angleterre font à l'Italie; mais malgré de longues recherches, je n'ai rien trouvé dans la littérature italienne du seizième siècle qui porte le nom de Saggi ou qui puisse le suggérer. Reste l'hypothèse d'un emprunt à Montaigne, seule admissible. Sans doute aucune traduction anglaise des Essais n'existait encore: la première, celle dont se servira Shakespeare, est celle de Florio, qui date de 1603; mais Bacon, qui était venu en France, savait le français. Il nomme dans ses ouvrages
Du Bartas13 14 , Commynes à plusieurs reprises, d'autres encore. Plusieurs fois aussi il cite des proverbes français, aussi bien dans
son 15 16 Instauratio Magna que dans ses Essais. Il écrivait même le français, et la littérature française était à sa disposition, non moins que l'italienne et l'espagnole. Or, s'il n'existe pas encore de Montaigne anglais, en revanche, en 1596, le Montaigne français est déjà singulièrement répandu: l'édition de 1595, la première complète, est probablement la huitième édition publiée, et dès avant cette date l'influence de Montaigne est déjà sensible chez plusieurs écrivains français, tels que Guillaume Bouchet, saint François de Salles, du Vair, Florimond de Raimond. On la sent même au-delà des frontières chez Juste Lipse. Rien de surprenant donc à ce que les Essais aient déjà pénétré en Angleterre. Nous avons vu qu'Antony Bacon les avait peut-être rapportés de Bordeaux ou reçus
de ses amis bordelais17, et qu'il put les faire lire à son frère Francis, si celui-ci ne les connaissait pas déjà. Faudrait-il voir un acte de reconnaissance dans ce fait que Francis lui dédia la première édition de ses propres Essais en 1597?
J'insiste sur ces faits parce que, le livre ouvert, une surprise nous attend: nous n'y trouvons presque rien qui rappelle Montaigne. Trois ou quatre des dix titres de chapitres font penser, il est vrai, à quelques-uns des Essais français qui sont parmi les plus connus: le second, Of discourse, qui dans la langue du temps signifie conversation; le septième, Of health, qui fait songer aux ironies de Montaigne contre les médecins, le huitième Of honour and
reputation 18. Mais il n'y a guère que les titres qui se ressemblent. Voyez le dernier de ces chapitres, par exemple, Of Honour and
Reputation19, et rapprochez-le du seizième essai du second livre de Montaigne, De la gloire: Montaigne a pour fin de nous faire sentir toute la vanité de la gloire et ajoute que si, néanmoins, on peut tirer quelque profit de cette duperie pour contenir les mauvais princes, il le faut faire sans hésiter; Bacon se place à un tout autre point de vue: sans examiner si l'amour des hommes pour la gloire est raisonnable ou non, il cherche et énumère les moyens les plus sûrs que nous ayons de l'acquérir, parce qu'il sait que pour faire son chemin parmi les hommes, elle est d'une singulière utilité. Est-ce une réplique au chapitre de Montaigne, la réplique d'un homme d'action très ambitieux au philosophe qui épluche des idées dans la solitude de sa «librairie»? Il est possible, mais rien n'invite sérieusement à le croire. En tous cas, ici, ce serait uniquement par contraste et par opposition d'idées que Montaigne aurait influé sur Bacon.
Pour ce qui est de la santé 20 Regiment of health, Bacon, en homme de science qu'il est, croit aux médecins et à la médecine; il donne des indications pour bien choisir l'homme à qui l'on veut confier le soin de son corps, tandis que Montaigne prétend n'en écouter aucun. Montaigne raille les médicaments, Bacon croit tellement à leur efficacité qu'il en prend non seulement lorsqu'il est malade, mais même en santé, afin qu'en temps de maladie son corps soit disposé à les recevoir. Sans doute sur un point capital il y a accord entre eux: c'est qu'avant tout il faut s'observer, connaître son propre tempérament, profiter de ses expériences individuelles: peut-être la lecture de Montaigne a-t-elle aidé Bacon à dégager cette idée-là, mais cela non plus, rien n'invite à le croire, et en tous cas là se limiterait l'influence sur cette question qui était capitale pour ces deux malades.
Les autres traces d'influence que je relève sont aussi générales, moins précises encore. Faut-il entendre un écho de Montaigne dans des sentences comme celles-ci: «On rencontre assez d'hommes qui dans la conversation, sont plus jaloux de faire parade de la fécondité de leur esprit et de montrer qu'ils sont en état de défendre toute espèce d'opinion et de parler pertinemment sur toute sorte de sujets, que de faire preuve d'un jugement assez sain pour démêler promptement le vrai d'avec le faux: comme si le vrai talent en ce genre consistait plutôt à savoir tout ce que l'on peut dire que ce qu'on doit penser. Il en est d'autres qui ont un certain nombre de lieux communs et de textes familiers sur lesquels ils ne tarissent point, mais qui hors de là sont réduits au silence, genre de stérilité qui les fait paraître monotones et qui les rend d'abord ennuyeux puis fort ridicules dès qu'on découvre en eux ce défaut.»
Montaigne a fait souvent de charmants portraits de ces pédants qui ne citent qu'Aristote dans la conversation, dont la robe et le latin font toute l'autorité. Je ne cite pas, parce qu'il faudrait trop citer, et aussi parce que je sens que la sentence de Bacon se réfère plus au tour
intellectuel de Montaigne qu'à telle phrase particulière21.
Deux ou trois rapprochements de ce genre au plus, aussi imprécis que celui-là, seraient encore possibles, et voilà tout.
Pour le fond notre récolte est donc très maigre: visiblement très peu des idées morales exprimées par Bacon viennent de Montaigne. Si nous regardons maintenant la forme, c'est une opposition radicale que nous constatons. Il n'y a rien de vivant, d'animé, de personnel comme un essai de Montaigne, au moins dans les deux dernières formes, celles des éditions de 1588 et 1595. Sans cesse un exemple, une anecdote viennent animer la dissertation morale et attachent à des images concrètes l'attention du lecteur. C'est toujours sur des faits psychologiques soigneusement racontés dans le détail, tantôt pris aux histoires, tantôt puisés dans l'observation personnelle que Montaigne disserte. Les caprices de la composition chez lui ont toute la souplesse et toute la vie de la conversation. Les dix essais de Bacon, au contraire, apparaissent comme dix collections de petites recettes sèches, jetées presque pêle-mêle les unes sur les autres, sans un fait qui les éclaire, sans une anecdote qui repose. Il faut en donner un exemple afin qu'en sente le contraste complet entre les deux manières. Qu'on veuille bien songer, en lisant ce début du chapitre Sur les dépenses, à ce que Montaigne a dit du même sujet dans l'essai De la vanité et surtout au ton sur lequel il en parle: il n'est besoin d'aucun commentaire.
Des dépenses 22.
Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les dépense, et que cette dépense a pour but l'honneur ou de bonnes actions; mais les dépenses extraordinaires doivent être proportionnées à l'importance des occasions mêmes qui les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se dépouiller de ses biens, non seulement pour mériter le ciel, mais aussi pour le service et l'utilité de sa patrie. Quant à la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus en les administrant de manière qu'ils ne soient pas gaspillés par la négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon aussi de la régler dans son imagination sur un pied beaucoup plus haut que celui où l'on veut la mettre réellement, afin que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait imaginé. Ce n'est rien moins qu'une bassesse à de grands seigneurs d'entrer dans le détail de leurs affaires; et si la plupart d'entre eux ont tant de répugnance pour les soins de cette espèce, c'est beaucoup moins par négligence que pour ne pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'ils les trouvaient fort dérangées. Ceux qui ne veulent pas gérer eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner cet embarras, n'ont d'autres ressource que celle de bien choisir les personnes qu'ils chargent de leurs intérêts, avec la précaution de les changer de temps en temps, les nouveaux venus étant plus timides et moins rusés. Lorsqu'on a dessein de liquider son bien, on peut nuire à sa fortune en le faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop tard, car on ne perd pas moins en se hâtant trop de vendre qu'en empruntant de l'argent à gros intérêts. Celui qui a un vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas négliger les plus petits objets, il est moins honteux de retrancher les petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A l'égard de la dépense journalière, il faut la régler de façon qu'on puisse toujours la soutenir sur le même pied qu'en commençant; cependant on peut dans les grandes occasions, qui sont assez rares, se permettre un peu plus de magnificence qu'à l'ordinaire.
La traduction un peu diffuse, ne nous laisse apercevoir que fort imparfaitement l'allure très ramassée, presque lapidaire du texte anglais, dans lequel la plupart de ces conseils affectent la forme de courtes maximes très denses. Ce qu'elle permet de voir à tout le moins c'est qu'un essai de Bacon, j'entends un essai de la première édition, n'est qu'une collection de sentences pratiques, toutes nues, décharnées, dépouillées de toutes les circonstances vivantes qui les ont suggérées à l'auteur, sans exemples, sans explications, sans justifications; çà et là on aperçoit la velléité de classer ces sentences sous divers chefs, de rapprocher l'une de l'autre celles qui par la similitude de leur objet semblent s'appeler, mais elle se dément vite: ce qui frappe dans l'ensemble, c'est l'absence totale d'ordre. Chez Montaigne il n'y a qu'une composition fragmentaire, mais les différentes pièces s'agrègent les unes aux autres par des associations aisées, qui suivent le mouvement naturel de la pensée; chez Bacon il y a simple juxtaposition de pensées vraiment très peu dépendantes les unes des autres, unies seulement par l'idée très générale qu'exprime le titre de l'essai.
Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation. Si j'avais cité au lieu du chapitre Des dépenses, celui Des études ou celui De la conversation, cette impression se dégagerait plus fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur, mais lui laisser toute cette tâche d'illustration c'est trop lui demander: en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérêt.
Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le seizième siècle, aussi bien en Angleterre, où l'on accueille si largement les littératures italienne et française, qu'en France et en Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous toutes les formes. Quelques années après ses Essais, Bacon, imitant en cela les Italiens, écrira son De Sapientia veterum, où il recherche avec une ingéniosité souvent plaisante un sens allégorique dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il découvrira sous leurs voiles. Le même goût amène partout un renouveau de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs anciens qui s'impriment partout, et des œuvres originales fort bien accueillies telles que, en France, les Proverbes
de Baïf23 24 et les quatrains stoïciens de M. de Pibrac. En Italie les
conseils et avis de Guichardin25 26 27 , de Lottini , de Sansovino. Ceux-là sont les véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là en accord avec le goût de son temps.
Ces faits rappelés, on comprendra très aisément, je crois, le succès de ces premiers Essais. Par le caractère très pratique, très positif de ses conseils, qu'on a certainement noté dans le chapitre Des dépenses, il a renouvelé pour ses contemporains un genre fort en vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout de la philosophie ancienne et des Pères; elles avaient une tendance marquée à prêcher surtout la vertu, à parler de la douleur, de la mort, de la science; Bacon parle au public de la manière de gouverner sa fortune, il lui dit comment on s'assure la réputation, comment il faut répondre aux solliciteurs. Il s'adresse aux intérêts les plus immédiatement sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente des cadres traditionnels du genre.
En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'œuvre de Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds, trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très loin Montaigne, de si loin même qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir des réminiscences, voilà tout ce que nous trouvons si nous comparons ces deux ouvrages qui portent le même titre. Ajoutons que deux courts traités complètent le petit volume de Bacon, les Méditations sacrées, et les Couleurs du bien et du mal: or, ni dans l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci de rhéteur qui a fait écrire le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans
l'autre28, je ne trouve l'influence de Montaigne. En somme, en 1597, Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant?
La raison de cette constatation inattendue pourrait bien être que son ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, celle de 1595, qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de janvier 1597. Elle reste possible, mais indémontrable. En tout cas ce qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrêtée avant de connaître celle de son devancier.
N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent: il a 36 ans; s'il n'a rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son De Augmentis, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor d'arguments pour et contre et, pour ce motif, sur chaque matière il donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple, sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer ceux qui la recherchent avec une excessive avidité.
Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est qu'il déclare à plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement comme sont les conseils de ses Essais. Il en explique lui-même la raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes de pensées que, le cas échéant, on n'aura plus qu'à dévider avec éloquence. Voilà pour la forme l'origine des Essais de Bacon: il faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de composition, il sera le même: à mesure que, soit une expérience, soit une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa classe, avec les autres de même genre. Voici une sentence qui visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est beaucoup de cette sorte dans l'essai Des dépenses) a été suggérée par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent plus de l'expérience, moins des livres.
Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne. C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de Montaigne ne l'en a pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu même incliner ses préoccupations vers certains sujets, bien que cela soit fort incertain; les moralistes, quelque illimité que soit leur domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes. Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi que la modestie du titre imaginé par Montaigne conviendrait singulièrement aux dix maigres chapitres qui composent cette première édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation d'Essais. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition.
II.—Dans la deuxième édition 29 qui fut publiée quinze ans plus tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère n'en est guère changé.
C'est que Bacon, encouragé par le succès qui approuvait sa méthode, pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les avait publiées, au moins en partie, quelques années plus tôt, en 1605, dans son Advancement of learning. Cela ne l'empêcha pas de les reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce nouvel office. Sans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours s'harmoniser parfaitement ensemble: n'importe, il suffira de rejeter celles qui ne s'adaptent pas avec l'idée directrice, ou de les présenter comme des opinions fausses à combattre.
Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces
sentences30 prises à l'Advancement of learning; tels sont les essais Of praise, Of delaie, Of fortune; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai Des délais par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de reconnaître que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de composition semblait devoir entraîner.
Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur le procédé, le fait est là. Grâce à cette circonstance que les recueils de sentences oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée plus haut. Il reconnaît implicitement une parenté entre la composition des Essais et la composition des recueils de lieux communs. Nous sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les Essais de 1597 provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 1605, avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles tient en échec l'influence de Montaigne.
Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales sont empruntées à Montaigne.
J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés Of religion et Of young men and age. Ils évoquent singulièrement le souvenir de Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans l'action pourrait bien être une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant.
Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible, sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaigne, elles ne sont pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances mondaines, nous dit en substance Bacon, on
tombe dans une affectation choquante qui est contraire à la civilité31. C'est tout à fait la leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai De l'entrevue des rois: «J'ay veu souvent des hommes incivils
par trop de civilité, et importuns de courtoisie»32. L'autre est dans l'essai Sur le naturel considéré dans l'homme. C'est dans la vie privée seulement, y dit Bacon, qu'on peut juger une âme avec
équité. Là l'individu se montre sans affectation; il est lui-même33.
Chacun reconnaît là un thème cher à Montaigne 34. Il l'a développé surtout dans son essai Du repentir, et c'est pour lui comme un principe directeur qui préside au choix de ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation morale.
Mais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne semble probable: je veux parler des essais De la mort, Des parents et des enfants, De l'athéisme.
Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit à Sénèque beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu puiser directement chez Sénèque, et certainement même il lui a emprunté quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre l'influence de Montaigne avec celle de son maître. «Les gémissements, dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une famille en pleurs, le lugubre appareil des
obsèques, voilà ce qui rend la mort si terrible» 35. Qui n'est pas tenté de reconnaître ici du Montaigne? N'a-t-il pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres essais: «Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et transies, l'assistance d'une nombre de valets pasles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effroy
autour de nous»36. Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la
même, mais elle se retrouve encore à la XXIV me épître de Sénèque, et Bacon dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître. Visiblement elle est présente à son esprit.
Il n'est pourtant pas téméraire peut-être de croire que le stoïcisme de Montaigne à envisager la mort, à «l'accointer», qui avait si fort frappé en France les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de
Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montaigne 37 après celui de
Bacon38, on sera tout disposé à le croire.
Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus fortement que Montaigne: «Les stoïciens se donnent trop de soin pour exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que «la mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de
la vie»39. On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre De la
physionomie 40 , qui y est répétée sous toutes les formes.
De même Bacon a peut-être eu présent à l'esprit le chapitre de
Montaigne intitulé 41 De l'affection des pères aux enfants en écrivant
son essai 42 Of parents and children. Sans doute ce n'est pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne qui a dû suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement sur ce sujet) et ce sont probablement encore ses remarques et les exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon
sur les dangers de l'avarice des pères 43.
Enfin dans l'essai Of Atheism je relève cette idée qu'un peu de philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qui par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse lumiere ès Escriptures, et sentent le
misterieux et divin secret de nostre police ecclesiastique»44.
Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de
Bacon on ne peut attendre que cela 45. A tout le moins quelques-unes de ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps; elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à penser que Bacon est resté en relation avec ces Essais dont la lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citations, images empruntés aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne. Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moins Montaigne les a fait passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présentés, commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme il disait, «en place marchande», et ainsi l'a invité à en faire usage à son tour. «Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes, qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action
importune»46. Et Bacon reprend «Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit cette réponse: quand on est jeune il n'est
pas encore temps, et quand on est vieux il n'est plus temps»47.
D'autres rapprochements48, sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la même opinion.
Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux surtout qui ne sont pas sortis des maximes de jeunesse, présentent parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont bâtis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en 1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai Of negociating tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour l'expression des idées morales.
III.—Mais c'est en 1625 seulement que cette transformation sera complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif que les premiers Essais; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu, une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutefois dans aucun chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des souvenirs personnels restent trop rares pour modifier sensiblement la couleur de l'œuvre.
La multiplication des images et des comparaisons, des phrases incidentes, des explications et des justifications, des indications de lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne.
Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi constant des exemples; il en a senti toute la valeur. Dans ces Essais de 1597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente un petit nombre; dans la dernière il en insère presque à tous les chapitres.
Voyez le chapitre 49 De la grandeur des Etats: tous les exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont été ajoutés après 1612: combien, grâce à eux, les idées abstraites exprimées là par Bacon ont pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus
lumineuse! Dans l'essai 50 De la Mort, au lieu d'allusions rapides aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des détails nombreux, précis, exacts; leurs mots mêmes sont là, et avec eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que Bacon veut nous faire éprouver.
Ces trois éléments nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés de style et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon. Le système qui avait présidé à la construction des premiers Essais est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour nous lecteurs du vingtième siècle, particulièrement frappant, l'auteur y a renoncé. Il n'y a pas là seulement une question de composition, il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus concrètes, plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les Essais de Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaigne est pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas marqué son admiration? Ne s'était il pas montré enclin à subir l'influence de son devancier?
Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme modèle la forme des Essais de Montaigne. En aucune façon. Il aurait eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maîtres, les orateurs latins, maintenant qu'il n'écrit plus des maximes mais des dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai
Of Judicature 51 était déjà très régulièrement composé en 1612; en 1625 il y insère quatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en trois parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les articulations du raisonnement.
Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant cette dernière édition des Essais, il avait publié son De augmentis, où plus nettement que dans The advancement of learning, il définissait sa conception de la science morale, et proposait pour la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents, de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles de ces recueils qu'il désire voir extraire des histoires. Ses essais De l'Envie, De l'audace, De la dissimulation, sont ainsi de véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des enquêtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une étude systématique de ce genre.
Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer l'expression.
Si nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudra faire: Bacon subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement, et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux œuvres, c'est en marquer le contraste.
Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de Bacon que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est pas exposé à tous les regards, comme celui de Montaigne, mais on le devine, on sent qu'il est l'âme du livre, qu'il établit comme une parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte d'unité. Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y chercher la sagesse antique au milieu des livres, il a lutté longtemps pour arriver aux honneurs et réparer le tort que la fortune lui avait fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge; il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans des circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare sagacité.
Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent. S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant tout parce que par elles nous acquérons un bon renom qui sert à notre avancement. Il a proposé dans le De
augmentis 52 de constituer un art de s'avancer dans le monde: on pourrait presque dire que quelques chapitres en sont traités dans les Essais. Sous les titres que voici: De la ruse et de la finesse, De l'expédition dans les affaires, Des négociations, Des solliciteurs et des postulants et beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il est plus prudent de négocier par lettre plutôt que par intermédiaire ou de vive voix. L'expérience qu'il a acquise dans les questions politiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série de chapitres peut être plus nombreux encore et dont l'observation n'est pas moins précise; tels sont pour ne prendre que les plus significatifs: De la noblesse, Des troubles et des séditions, De la souveraineté et de l'art de commander, Du conseil et des conseils d'Etat, De la véritable grandeur des Etats et des royaumes, Des colonies ou plantations de peuples, Des devoirs d'un juge. Il apporte la même précision d'esprit aux questions d'économie privée: nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un sentiment moral très vigoureux sans cesse replongé aux sources bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux traits dominants de sa personnalité que ses Essais laissent deviner.
Montaigne, qui se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans
son pain53, a une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plutôt ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus
souvent individuelles, «ineptes à la société publique» 54, comme il se plaît à le répéter: il vise à passer sur cette terre aussi doucement et aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi, les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années rapprochent du tombeau, plus ce souvenir lui est cher.
Ce sont d'exquises passions qui viennent ainsi chatouiller «sa vieille âme poisante» et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie. Il nous met en garde contre leur excès, parce que, excessives, elles apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement toutes les voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et la prudence, il estime que c'est un doux commerce que le commerce des femmes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du christianisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'être qu'une ridicule hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un enfant de la folie qui bouleverse le
jugement55, ruine les situations les mieux établies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse la plus pratique.
Comparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de
l'amitié 56, rien n'est plus caractéristique. Montaigne, dans la solitude de sa «librairie», jouit longuement du souvenir de La Boétie mort déjà depuis bien des années; il le remâche, il le retourne en lui-même, il l'idéalise au contact des beaux exemples d'amitié que l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que l'on sait, si sublimes que peut-être il y faut voir plutôt le regret déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec La Boétie. Les deux âmes, pour lui, sont «meslées et confondues d'une union si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes»; la volonté de l'ami s'abîme si entièrement dans celle de son ami qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont mues par les mêmes ressorts.
Bacon n'imagine pas une définition aussi saisissante: il se contente, ou à peu près, d'énumérer les avantages de l'amitié. Ce sont pour lui d'abord qu'un ami nous permet de soulager notre cœur par des confidences qui allègent les douleurs et doublent les joies; ensuite qu'il nous aide à éclaircir nos propres idées en nous écoutant les exposer, qu'il nous donne de bons conseils tant pour nous bien conduire que pour faire prospérer nos affaires; en troisième lieu l'amitié est pleine de petits secours de tout genre comme une grenade est pleine de grains: par exemple notre ami peut solliciter pour nous dans les cas où notre dignité nous défend de le faire, il peut faire valoir nos mérites et à l'occasion les exagérer, ce que la modestie nous interdit à nous-mêmes, etc., etc. On serait tenté de conclure que Bacon ne voit dans l'amitié qu'une association d'intérêts: je crois que ce serait une erreur absolue. L'enthousiasme du texte anglais, l'abondance presque lyrique des images et des comparaisons préservent de la commettre quand on ne s'en tient pas à un résumé décharné. Certainement Bacon a connu la douceur de l'amitié; pour lui comme pour Montaigne c'est un sentiment très élevé. S'il énumère surtout les avantages pratiques qu'elle nous apporte, c'est que, en homme d'action, c'est dans l'action, au milieu de ses affaires, qu'il l'a goûtée, tandis que Montaigne, homme de cabinet, en a joui dans ses méditations. C'est dans la sensation de l'effort fait en commun où la présence de l'ami double l'énergie, dans la joie du succès partagé que Bacon a surtout l'occasion d'éprouver les charmes de l'amitié: cela ne veut en aucune façon dire que le plaisir qu'il y trouve ne dépasse pas le secours matériel, mais cela explique qu'il en parle tout autrement que Montaigne.
Ce contraste de leurs tempéraments et de leurs œuvres n'a cependant pas empêché Bacon de tirer quelquefois profit de la lecture de Montaigne et de prendre en lui le germe de quelques-unes de ses idées.
Du moins c'est ce que rendent très vraisemblable les rapprochements qui vont suivre. Ici toutefois, comme précédemment, on ne peut parler que de probabilité. A l'exception d'une ou deux peut-être, aucune de ces réminiscences proposées n'est certaine, aucune ne révèle un emprunt direct et incontestable.
Pour l'époque qui nous occupe, il faut d'abord noter que quelques réflexions sur lesquelles Bacon n'insiste pas, qui sont exprimées par lui en passant, avaient été dégagées auparavant par Montaigne: cette idée, par exemple, que bien souvent nos querelles religieuses
ne sont que des querelles de mots57; cette autre encore qu'il est bien souvent malaisé de distinguer les aptitudes natives des enfants, et que dans l'incertitude le mieux est de choisir pour eux la meilleure
voie sans chercher à percer le mystère de leur nature 58. Cette dernière vient se joindre à des remarques que présentaient les éditions antérieures sur les relations des parents et des enfants, et enrichit la psychologie de Bacon sur ce point; la première étaye fort heureusement d'un argument puissant ses exhortations à la concorde et à l'union en matière religieuse. Montaigne et Bacon luttent aussi contre la crédulité de leur temps, la foi aux prophéties et pronostics de tout genre, et Bacon se souvient peut-être d'avoir lu une idée toute semblable chez Montaigne quand il écrit: «Lorsque l'événement prédit est conforme à la prédiction, les hommes remarquent cette conformité; mais dans le cas opposé, ils ne remarquent point du tout le défaut d'accord: genre de méprise où il tombent également par rapport aux songes et à tout autre genre de
prédictions superstitieuses 59. C'est là une des causes aux yeux de l'un et de l'autre, qui accréditent de pareilles fables. «Personne, dit Montaigne, ne tient registre de leur mecomtes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis, et fait-on valoir leurs divinations de ce qu'elles
sont rares, incroiables et prodigieuses.»60 Voici encore chez Bacon une idée à laquelle Montaigne a consacré un petit essai tout entier,
«Whatsoever is somewhere gotten is somewhere lost»61. C'est à peu près la traduction de la phrase française: «Il ne se fait aucun
profit qu'au dommage d'autrui.» 62
Ailleurs Montaigne, en fournissant des exemples et des témoignages probants, a aidé Bacon à conduire telle idée à sa maturité et à son
dernier développement: trois des faits 63 par lesquels Bacon rend sensible la puissance de l'habitude ont été vulgarisés par Montaigne, et peut-être c'est Montaigne qui l'engage à tirer parti, dans l'éducation, de cette puissance de l'habitude, en faisant apprendre
les langues étrangères dès la première enfance 64.
Voici toutefois qui peut être plus intéressant: il se pourrait que Montaigne lui ait suggéré des idées assez importantes à ses yeux pour qu'il en fasse le sujet d'essais nouveaux. Je ne pense pas ici
surtout à l'essai intitulé: 65 Des innovations, des «nouvelletés», comme aurait dit Montaigne: sans doute Bacon connaissait les condamnations vigoureuses que le philosophe avait écrites contre ces «nouvelletés», qui avaient troublé l'Etat, menacé si rudement sa vie, sa tranquillité et son indépendance, attristé son cœur très pitoyable et très humain, quoi qu'on en ait dit, d'affreux spectacles; peut-être elles ont contribué à lui inspirer son extrême prudence. Mais enfin, la question, posée très nettement par les anciens déjà,
avait été trop débattue dans toute la littérature politique du XVIe siècle, pour que nous puissions affirmer que Montaigne est pour
beaucoup dans les méditations de Bacon sur ce sujet66.
Mais dans l'essai 67 De la Vérité, dirigé contre la mode de scepticisme de son temps, il est clair qu'il a Montaigne présent à la pensée, il le nomme, il le cite textuellement. Malheureusement il ne nous dit pas comment il juge le doute de Montaigne; on peut penser toutefois que, s'il l'a estimé sceptique, il a été frappé par son scrupuleux besoin de vérité, et a vu que son scepticisme à lui n'était pas affaire de mode.
L'essai 68 Des voyages surtout me semble devoir son idée première à Montaigne. «Les voyages en pays étrangers, nous dit Bacon en commençant, font, durant la première jeunesse, une partie de
l'éducation, et dans l'âge mûr une partie de l'expérience.»69 Ce sont ces deux idées qu'il veut mettre en relief. Montaigne a fortement marqué tout ce que l'enfant peut tirer des voyages pour la formation
de son jugement, combien «frotter et limer sa cervelle»70 à celle des étrangers peut lui être profitable, et plus tard, après son long tour en Suisse, en Allemagne et en Italie, il a dit dans ses Essais quels avantages il y avait trouvés et de quelle utilité il est, pour un homme
fait de voir du pays.71 C'est lui, je crois, qui a vulgarisé ces notions. Et dans le développement, çà et là nous retrouvions des idées de détail que Montaigne a pu suggérer: celle-ci, par exemple, qu'en voyage il faut «éviter avec soin la compagnie de ses compatriotes», rechercher les étrangers, interroger des gens de toutes sortes. Bacon toutefois ne se contente pas de répéter les idées de Montaigne. Il va plus avant que son devancier. Avec son sens pratique très avisé, et sa précision habituelle, il indique toutes les précautions à prendre pour que les voyages soient vraiment profitables, il écrit une sorte de petit manuel du voyageur. On devrait, nous dit-il, savoir déjà un peu la langue du pays où l'on entre, être accompagné d'un gouverneur qui le connaisse bien et qui soit capable de choisir ce qui mérite d'être vu, tenir un journal, s'être soigneusement muni avant le départ de cartes de géographie et d'indications topographiques, changer souvent de lieu, de manière de vivre, de relations, afin que rien ne vous échappe; il dresse des listes des objets qui doivent avant tout attirer l'attention, des personnes dont il est particulièrement utile de faire la connaissance. En tout cela il est conforme à la pensée de Montaigne, mais il ajoute à son devancier; il complète ses indications; ses habitudes d'homme très pratique, très méthodique, exigeaient davantage. Ici à nouveau nous le voyons original, et c'est Montaigne peut-être qui lui fournit son theme.
Je me demande encore si le titre inattendu que Bacon destinait à la traduction latine de ses Essais, Sermones fideles, n'est pas un écho de la première phrase de Montaigne: «C'est icy un livre de bonne foy, lecteur.» Il y aurait lieu d'ajouter aussi que, dans l'édition de 1625, les souvenirs de l'antiquité communs aux deux auteurs se
multiplient encore sensiblement72. Pas plus qu'en 1612 il n'en est aucun dont on puisse dire avec certitude que Bacon l'a pris à Montaigne, mais leur nombre ne manque pas de les faire prendre en considération. Aussi bien, parmi tous les rapprochements qu'on a pu faire, il en est assez peu pour lesquels il soit permis d'être affirmatif et qui prouvent une incontestable influence. J'ai dû multiplier les peut-être. Je crois bien que si je n'avais craint leur monotonie, j'en aurais encore ajouté quelques-uns. Ce qui seul est indiscutable, c'est l'opposition des deux œuvres. Pourtant je crois que l'influence de Montaigne n'est guère douteuse. Elle est seulement beaucoup moins importante et surtout très différente de ce qu'on l'a supposée a priori, ou, ce qui revient au même, d'après des enquêtes toutes dirigées et faussées par des idées a priori. Elle n'a pas déterminé chez Bacon la conception de l'essai. Cela est évident.
IV.—Une conclusion se dégage, en effet, très nettement de cette étude, c'est que si l'essai, pour Bacon comme pour Montaigne est une enquête morale, Bacon a fait cette enquête à sa manière, sans prendre à Montaigne, au moins à l'origine, ni ses idées, ni même ses cadres. Le véritable imitateur des Essais de Montaigne, celui qui a introduit le genre dans la littérature anglaise, suivant le type que Montaigne avait façonné, ce n'est pas Bacon, mais son contemporain sir William Cornwallis, qui, trois ans après Bacon, en
1600, a publié, lui aussi, des 73 Essais, où l'auteur ne cachait point son admiration pour Montaigne, et où le nom de Montaigne revenait jusqu'à sept fois. Le disciple que nous donnons ainsi à notre philosophe est moins fameux sans doute que celui que nous lui contestons: il ne gagne pas au change. Mais si les Essais de Cornwallis n'ont pas eu pour soutenir leur succès et pour traverser les siècles le secours d'un grand nom, au temps de leur apparition ils ne semblent pas avoir rencontré beaucoup moins de faveur dans le public que ceux de Bacon.
Quoi qu'il en soit, en 1597, Bacon n'a pas pris Montaigne pour modèle. Il semble ne lui devoir à cette époque que le titre de son livre. Probablement quand il l'a connu, son petit ouvrage (car il ne s'agissait encore que d'un fort petit ouvrage), était déjà déterminé dans sa pensée. Il l'avait conçu d'après d'autres modèles. Je crois même qu'il l'avait écrit déjà. Le titre seul y manquait peut-être. En adoptant celui de Montaigne, il a montré qu'il en appréciait la modestie, peut-être aussi qu'il était gagné par l'œuvre tout entière.
Toujours est-il qu'il y est revenu et à diverses reprises. Il a dû partager l'engouement de ses compatriotes qui a suivi la traduction de Florio. Chaque fois qu'il a fait des additions à ses propres Essais, il y a inséré quelques réminiscences de leur précurseur français. Montaigne a dû aider à la germination de quelques idées, surtout dans la dernière édition. Insensiblement aussi il a poussé Bacon à donner une forme plus concrète, moins générale à ses observations, à se détacher de la méthode trop sèche de la première édition. Là s'est borné son rôle. Quelle que fût la vogue des Essais de Montaigne autour de lui, quelle que fût la liberté avec laquelle certains contemporains les imitaient, jamais Bacon n'a substitué à son essai le type de l'essai tout personnel, qui était caractéristique de la manière de Montaigne, jamais non plus il n'a répété les idées de son devancier.
En dépit des apparences, et quelque paradoxal que cela puisse sembler, c'est donc au moment où il lui a emprunté son titre qu'il a le moins imité Montaigne, et c'est dans sa dernière édition qu'il est le plus voisin de lui. Il a trouvé un stimulant dans les Essais français, mais jusqu'à la fin son livre est resté tout à fait original: la philosophie dont il l'a empli, dans ses grandes lignes, est bien l'expression de son expérience personnelle, et la forme dernière qu'il a donnée à l'essai, quoique Montaigne paraisse y avoir apporté sa contribution, lui appartient en propre.
Si cette étude nous a un peu déçus en ne donnant pas à Montaigne la part que nous étions en droit d'espérer, du moins nous a-t-elle fourni l'occasion de jeter une lumière nouvelle sur l'origine et l'évolution des Essais de Bacon. Elle nous laisse aussi cette impression très forte que, s'il n'a pas à proprement parler imité Montaigne, du moins Bacon a goûté son livre, et qu'il l'a probablement étudié avec une grande attention. Peut-être dans quelque autre ouvrage sa pensée devait-elle en tirer plus de profit.
12 Rappelons quelques dates qu'il est indispensable d'avoir présentes à l'esprit pour suivre cette étude.
Les Essais de Bacon ont paru en trois fois: l'édition de 1597 ne compte que dix courts essais; celle de 1612 en porte le nombre à 38, celle de 1625 à 57.
L'Advancement of learning (en anglais), qui est la première forme de l'Instauratio magna, est de 1605. L'Instauratio magna comprend deux parties: le Novum organum, en deux livres, presque entièrement nouveaux qui parurent en 1620; le De augmentis qui reproduit en latin l'Advancement of learning en y insérant quelques additions importantes et en divisant la matière en neuf livres au lieu de deux; il est de 1623.
Nous nous référons pour Bacon, à l'édition de James Spedding, Robert Leslie, Ellis, Duglas Denom Heath, de 1858, Londres. Pour les Essais on trouvera au tome VI de cette édition les textes de 1597, 1612 et 1625, que nous nous proposons d'étudier successivement. Les citations sont empruntées à la traduction Riaux (Paris 1843), mais nous aurons soin d'y introduire la distinction entre les trois éditions successives dont le traducteur n'a pas tenu compte. Je ne connais aucune traduction française de la première édition; la seconde a été traduite par Beaudouin en
1619 (Paris, 1 vol. in-8o). Réimprimé en 1626 in-12, 1633, 1636, 1637, antérieurement à l'apparition de la troisième: la troisième se trouve dans toutes les traductions de Bacon.
13 Ed. Spedding, tome I, 449.
14 Id., VI, 439.
15 Cf. Livre VI, ch. 3.
16 Cf. Les essais: of Fortune, of Vain glory.
17 Aucun emprunt n'est assez précis pour qu'on puisse déterminer quelle édition de Montaigne Bacon avait entre les mains lors de la composition de ses premiers essais. Toutefois si l'essai Of discourse a quelque relation avec l'essai de Montaigne, De la conversation, qui est le huitième du troisième livre, il en résulte qu'il a connu une des dernières éditions parues alors, soit celle de 1588 soit celle de 1595, puisque ce sont les seules qui contiennent le troisième livre.
18 Comparer chez Montaigne les essais III, VIII, De l'art de conférer; II, XXXVII, De la ressemblance des enfants aux pères; II, XVII, De la gloire.
19 Bacon, édit. Spedding, t. VI, p. 531.
20 Bacon, édit. Spedding. t. VI, p. 530.
21 Sur ce sujet de la conversation, outre cet essai Cf. le De
Augmentis er 1 chap. livre VIII et des Short notes for civil conversation, ouvrage posthume qu'on estime être de Bacon et qu'on trouvera dans l'éd. Spedding, tome VII, page 105. On se convaincra aisément qu'à propos de ce sujet Bacon ne doit pas grand'chose à Montaigne. Il semble qu'il s'inspire davantage d'écrivains Italiens spécialement de Baldassare Castiglione dans son Cortegiano. Les gestes, les formes, voilà surtout ce qui paraît attirer son attention.
22 Bacon, éd. Spedding, tome VI, p. 529, traduction Riaux, tome II, page 314.
23 Les mimes, enseignemens et proverbes de Jan Antoine de Baïf, Paris 1576, in-12, l'éd. de 1597 est augmentée du double.
24 Cinquante quatrains, contenant préceptes et enseignemens utiles pour la vie de l'homme. Paris et Lyon 1574.
25 Piu consigli e avvertimenti, in materia di republica et di privata. Paris Morel 1576, in-4º.
26 Avvertimenti civili di M. Gioc. Franc. Lottini: Firenze 1574, in-4º.
27 Sansovino réunit les deux œuvres précédentes et y joint ses propres maximes dans un ouvrage publié à Venise en 1588 sous le titre de: Propositioni: overo considerationi di stato...
28 Peut-être cependant est-ce avec raison que Fitzgerald a été frappé de la ressemblance des deux expressions que voici: Bacon: «Proceeding and resolving in all actions is necessary: for, as he sayeth well, not to resolve is to resolve» (Colours of good and evil, IV). Montaigne: «parfois c'est bien choisir de ne choisir pas.» (III, IX, t. VI. 182). Voir miss Norton, The Spirit of Montaigne p. 11 et Bacon, éd. Spedding, t. VII, p. 81.
29 J'entends l'éd. augmentée de 1612, dont on trouvera la reproduction dans l'éd. Spedding, tome VI, page 543.
30 On trouvera les sentences dans le De augmentis, l. VI, ch. III.
31 Bacon, Essais, éd. 1612, nº XXX, éd. Spedding, tome VI. p. 576.
32 Montaigne, I, XIII, à la fin.
33 Bacon, trad. Riaux, tome II, p. 340, éd. Spedding, pour le texte de 1612, tome VI, p. 572.
34 Montaigne, III, II.
35 «Groanes and Convulsions, and a discoloured face, and friends' weepings, and Blakes and obsequies, and the like, shew death terrible». (Essai II vers le début).
36 Montaigne I, XX, t. I, p. 132.
De même quand Bacon dit: «Il n'est point dans le cœur de l'homme de passion si faible qu'elle ne puisse surmonter la
crainte de la mort», il peut penser aussi bien à la VI e épître de Sénèque qu'à cette phrase de Montaigne: «Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au prix de la mort» (I, XIV). Les exemples qu'il allègue à ce sujet peuvent être suggérés par l'un des modèles aussi bien que par l'autre.
37 Tout particulièrement le chap. 20 du premier livre «Que
Philosopher c'est apprendre à mourir e » et le XII chap du livre III «De la physionomie».
38 Outre l'essai de Bacon (Essai II) on peut voir dans le De augmentis, livre VII, chap. II, un passage où les mêmes idées sont exprimées.
39 «The Stoikes bestowed too much cost upon death, and by their great preparations made it appeare more fearefull. Better saith he, qui finem vitæ extremum inter munera ponat naturæ (Essai III).
Je ne rapproche ici que l'idée. «Celui» désigne non Montaigne, mais Juvénal, dont la phrase est citée en latin dans le texte anglais.
40 Montaigne III, XII, t. VI, p. 292.
Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira, tota philosophorum vita commentatio mortis est, mais il m'est advis que c'est bien le bout,
non pourtant le but de la vie... Au nombre de plusieurs autres offices que comprend le général et le principal chapitre de sçavoir vivre est cet article de sçavoir mourir, et des plus legers si nostre crainte ne luy donnoit poids.»
41 Montaigne, Essais II, VIII.
42 Bacon, éd. Spedding Essay VI. t. VI, page 548.
43 The illiberality of Parents in allowance towards their children is an harmefull error: makes them base, acquaints them with shifts, makes them sort with meane companie, and makes them surfet more, when they come to plenty.» (Essay VI.)
Comparer chez Montaigne Essais II, VIII, tome III, page 85.
44 Montaigne Essais I, LIV, tome II, page 281 sqq.
45 Y a-t-il lieu de tenir compte encore du parallèle que voici signalé par Dieckow (p. 67)?
Montaigne: «Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de pareille façon, souhaitons que cette esmotion chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriver à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent en fin nostre entière ruine. Et de vray, une guerre estrangère est un mal bien plus doux que la civile. Par fois aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l'oysiveté mère de corruption ne leur apportast quelque pire inconvenient:
Et patimur longæ pacis mala sævior armis
Luxuria incumbit.
(II, XXIII).
Bacon: «A civil war indeed is like the heat of a fever, but a foreign war is like the heat of exercice, and serveth to keep the body in health, for in a slothful peace both courages wil effeminate and manners corrupt.» (Greatness of kingdoms, éd. Spedding, t. VI, p. 586.)
46 Montaigne II, VIII, t. III, p. 88.
47 «Yet hee was reputed one of the wise men, that made answere to the question: when a man should marrie.—A young man not yet, an elder man not at all.» Ed. Spedding, tome VI, p. 579.
48 Cf. par exemple cette image d'Aristote:
«Neither is the ancient ruse amisse, to bend nature as a wand, to a contrary extreame, whereby to set it right.» (Essai XXVI, Montaigne III, X au début).
Une citation de Martial: «Principis est virtus maxima nosse suos.» (Bacon éd. Spedding, t. VI. p. 555, Montaigne III. 8, t. VI, p. 99).
49 Bacon. Essai. XXIX, éd. Spedding, t. VI, page 544.
50 Bacon. Essai II. éd. Spedding, t. VI, page 379.
51 Bacon, Essai XXXVI, éd. Spedding, t. VI, p. 582.
52 De augmentis, livre VIII, chap. 2.
53 Montaigne, Essai II, XVIII, t. IV, p. 246.
54 Montaigne, Essai III, IX.
55 Bacon, Essai X, éd. Spedding, t. VI, p. 397.
56 Montaigne, Essai I, XXVIII.—Bacon, Essai XXVII, éd. Spedding, VI. p. 438.
57 Bacon, Essai III, of Unity in Religion; Montaigne II, XII, t. IV. p. 30.
58 Cf. Bacon, Essai VII, éd. Spedding, t. VI, p. 391. Montaigne I, XXVI, t. II, p. 26.
59 «Men mark when they (predictions) hit, and never mark when they miss, as they do generally also of dreams.» (Essai XXXV.)
60 Montaigne I, XI, t. I, p. 54.
61 Bacon, Essai XV.
62 Montaigne I, XXII, t. I, p. 149. Il est clair qu'il serait facile de multiplier les rapprochements de cette sorte: bon nombre d'idées morales sont communes aux deux auteurs. Je n'ai retenu que les plus significatives, celles qui ont quelque chance d'avoir été suggérées à Bacon par Montaigne. On trouvera d'autres rapprochements, qui me paraissent superflus, dans les ouvrages
ci-dessus mentionnés, de Reynolds, de Dieckow et de miss Grace Norton.
63 Ce sont le mépris des gymnosophistes indiens pour la douleur, les contestations qui dans certains pays s'élèvent entre les veuves à qui aura l'honneur d'être brûlée avec le corps du mari défunt, l'endurance des jeunes garçons de Sparte, qui se laissent fouetter devant l'autel de Diane sans pousser un cri. Cf. Bacon, Essai XXXIX Of Custom and education; Montaigne I, XIV et II, XXXII. Il faut ajouter toutefois que Cicéron avait réuni ces exemples dans ses Tusculanes V, 26.
64 Bacon, Essai XXXVIII.—Montaigne I, XXVI, t. II, p. 34.
L'idée sans doute n'est pas très originale, si je la note néanmoins
c'est qu'elle était moins banale au XVIe siècle qu'aujourd'hui, c'est aussi qu'il y a dans les termes dont use Bacon un mot qui rappelle très précisément Montaigne: «Si vous ne la formez de bon heure, dit Montaigne, la langue ne se peut plier» au langage des nations voisines, et Bacon: «We see, in languages, the tongue is more pliant to expressions and sounds ... »
65 Essai XXIV, éd. Spedding, t. IV, p. 433.
66 A noter toutefois que dans une pensée comme celle-ci, Bacon considère la question tout à fait au même point de vue que Montaigne dans son essai De la vanité: «Il est vrai que ce qui est établi depuis longtemps et enraciné par l'habitude peut, sans être très bon en soi-même, être du moins plus convenable, et que les choses qui ont longtemps marché ensemble se sont ajustées et, pour ainsi dire, mariées les unes aux autres, au lieu que les institutions nouvelles ne s'ajustent pas si bien aux anciennes, et, quelque utiles qu'elle puissent être en elles-mêmes, elles sont toujours un peu nuisibles par ce défaut de convenance et de conformité.» (Essai XXIV, fin). Voir aussi Novum organum, livre I, aphorisme 90.
67 Bacon, Essai I.
«Therefore Montaigne saith prettily, when he inquired the reason, why the word of the lie should be such a disgrace and such an odious charge? Saith he, If it be well weighed, to say that a man lieth, is as much to say, as that he is brave towards God and a coward towards men. (Essai I.)