Mylord et Mylady

Brada · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/3

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Mylord et Mylady

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

MYLORD ET MYLADY

Par BRADA PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10 1884 Tous droits réservés

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en octobre 1884.

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

Leurs Excellences. Un vol. in-18. Prix 3 fr. —Le même ouvrage, illustré par Stop. Petit in-8º anglais. Prix 5 fr.

PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

A

MONSIEUR MARCELIN

MYLORD & MYLADY

LE PORTRAIT

I

Lady Gwendoline Vancouver a vingt-six ans; elle est jolie, elle est riche, ce qui est agréable; elle est parfaitement née, ce qui a son prix; enfin elle est charmante et étonnante en toute sorte de choses, mais elle a ses petits chagrins dont elle ne parle pas.

Lady Gwen, qui est blanche comme la neige des Alpes, qui a des cheveux châtains, ondés, courts et légers, un petit nez droit, une bouche ronde, l’air étonné et sérieux, tient à plaire et plaît. Elle fait tout ce qu’il faut pour cela, la belle Gwen, et c’est entre elle et sa sœur aînée, Lady Treppy, qui a épousé un Pair, une rivalité parfaitement soutenue. Lady Treppy se coiffe avec des boucles courtes et un petit chignon de rien du tout; les cheveux ne sont plus de mode. Lady Gwen a coupé les siens et s’est fait une Titus très-drôlette et réussie du reste. Lady Treppy est esthétique et porte des manches tailladées, des cordelières, des aumônières, des bonnets du temps de la reine Anne; elle est meublée en vieux style anglais (on n’a jamais su ce que c’était).

Lady Gwendoline a mis bas le corset, s’habille à la grecque, trouve la chemise un vêtement démodé, et le remplace par un maillot de soie chair. L’une et l’autre portent des bas transparents, et leurs toilettes de thé sont des chefs-d’œuvre. Comme Lady Treppy est beaucoup plus blonde que Lady Gwen, elles sortent quelquefois ensemble, et aiment qu’on dise à leur entrée: «Voilà les belles sœurs!» (The handsome sisters!)

Eustace Vancouver, le mari de Lady Gwendoline, n’est que le troisième fils d’un brasseur, mais ce brasseur a des millions, et ses fils s’offrent légitimement des filles de duc. Du reste, élevé lui-même comme un fils de duc, ayant parié aux courses à seize ans, fait quinze mille livres de dettes avant sa majorité et n’aimant que les chevaux. Bel homme, ne croyant ni à Dieu ni au diable, généreux comme un pacha, et ne refusant rien ni à Gwen ni à d’autres. Lady Gwen et Lady Treppy sont toutes deux folles de courses, parient sans compter, et Lady Treppy dirige elle-même le haras de mylord, dont pas un cheval ne gagne jamais, et qui passe sa vie à perdre, à emprunter et à hypothéquer. En attendant, on vit sur un pied de 35,000 livres par an, les années raisonnables. Lady Gwen qui sait qu’elle peut dépenser plus ne s’en prive pas, et sa maison de Grosvenor square est tout ce qu’on peut voir de plus chic; il y a émulation entre elle et Lady Treppy, sur la taille de leurs valets de pied; aussi ont-elles derrière leurs voitures de jeunes géants qui font lever le nez à toutes les housemaids. Lady Gwen est à la mode, et elle en veut être la reine; elle ne se refuse rien qui puisse la faire regarder et admirer; elle a un chien danois de la taille d’un poney et le mène le matin au parc dans sa victoria.—La victoria est si élégante pour une femme seule!—De temps en temps Bertie, ravissant bonhomme de quatre ans et qu’on habille en velours caroubier, col Charles Ier, plumet idem, est étalé sur le siége de devant, et Emperor, le chien, lui sert de repoussoir. Dans le fond, couchée à demi, l’œil grand ouvert et perdu, Lady Gwendoline parée, sentant bon, d’énormes roses toujours au col et des fleurs naturelles au chapeau, semble une belle idole.

II

Un matin de juin, par un temps bas, chaud et brumeux, Lady Gwendoline, toute droite, sérieuse, habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses grands gants de Suède, également blancs, fleurie comme une fiancée, se préparait à sortir. Emperor et Bertie étaient à leur poste, le tapis déroulé devant la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait fumant sur les marches de la maison, prêt à mettre d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen paraissait, son mari saluait, de la main, un jeune homme qui traversait le square.

—Qui est-ce? demanda Lady Gwen de son air indolent.

—Oh! personne, le petit Tommy Lorrett.

—Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit Lady Gwendoline.

—Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.

Eustace Vancouver n’était pas discutailleur; il s’occupa d’installer Lady Gwen; il hissa lui-même Bertie, et subit de bonne grâce le choc d’Emperor qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les trois valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent dévotement Vancouver sauter en selle; puis on roula le tapis, la porte se referma, et Lady Gwendoline continua sa route vers le parc, en pensant à Tommy Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait difficilement, du reste, que la vue d’un jeune athlète plus ou moins blond, et ayant une rose plus ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins du monde faite pour troubler inopinément l’esprit de Gwen; elle n’était pas inaccessible à des sentiments agités, mais il fallait pour être regardé par elle avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine. Non; Lady Gwendoline Vancouver, qui connaissait tout le monde, donnait deux bals par saison et un nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout, qui s’appelait Victor Rowe, et dont elle s’était moquée autrefois, lorsque avec ses grands yeux bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu faire l’amoureux de Lady Gwendoline.

Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon posant pour l’esprit, et cet esprit lui avait servi, car il était devenu le directeur du Miroir, feuille hebdomadaire archi-élégante, archi bien informée, et publiant les portraits chromolithographiés des femmes les plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes. Or, avoir son portrait dans le Miroir était un des caprices non réalisés de Lady Gwen! Victor Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et, pour la dépiter, avait publié un portrait très-flatté de Lady Treppy. Lady Gwen en avait pleuré, car sa photographie était partout et se vendait beaucoup mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver avait le plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît Regent-Street, de voir à toutes les vitrines de papetiers le portrait de sa femme: là, en costume de bal (très-grec); là, en robe de thé; là, en costume de vendeuse de la «vieille foire anglaise»; ici, avec Bertie; plus loin, avec Bertie et Emperor, et partout, sous les photographies, une petite pancarte portant ces caractères bien moulés: Lady Gwendoline Vancouver. Tous les papetiers constataient qu’il y avait une demande très-soutenue pour le portrait de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même dans son costume de grande dame vénitienne, avec sa fille à son côté en petite Vénitienne, se vendait faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les honneurs du Miroir, les honneurs d’une biographie, et toute l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était, qu’elle jouait du violon, mieux que Paganini, cela va sans dire! Lady Gwendoline n’avait jamais confié ce petit déboire à son mari; à vrai dire, elle lui confiait peu de chose; elle en avait un jour laissé tomber quelques mots à Cis Pen, un de ses bons amis; mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au feu sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien trouvé de mieux que de jurer sur Victor Rowe, et d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser la tête, laquelle proposition avait été repoussée avec perte.

Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline, peu habituée aux résistances, était irritée, et dans son esprit ce désir avait pris des proportions inquiétantes. Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne négligeait nulle chose pour la faire ressortir; elle arrivait bonne première à toutes les excentricités; on l’avait vue, aux courses de Goodwood, habillée d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne vêtue de noir, et qui sait que personne ne la regarde. Elle donnait des soupers, elle gravait à l’eau-forte!... Enfin, c’est une femme complète qui ne veut pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.

III

En arrivant au Park, ce jour-là, l’apparition de Lady Gwendoline fit son effet accoutumé; elle échangea des petits saluts courts avec d’autres femmes, et répondit de la tête et du sourire à plusieurs saluts d’hommes: elle se savait irréprochable, elle, son chien, son fils, son cocher, son valet de pied, son cheval et sa victoria; elle sentait que là où elle passait, les hommes levaient le nez, et, ayant fait mettre sa voiture au pas, elle eut le plaisir de défiler doucement devant quatre ou cinq jeunes gens accoudés à une des balustrades du Park, et parmi eux de voir Tommy Lorrett, sur lequel elle fixa ses grands yeux hardis, sans broncher, sans qu’un muscle de son visage, à elle, tressaillît; elle vit le rouge monter à celui du jeune homme ému de cet étonnant regard, puis tranquillement elle dit quelques mots à son chien, et laissa Tommy bouche bée. Il faut savoir qu’elle n’ignorait pas que ce garçon, qui n’était personne, avait prêté cinq mille livres sterling à Victor Rowe, dont le journal coûtait gros. Tommy comptait là-dessus pour se mettre à la mode; et, en effet, il commençait à être invité à dîner en ville, car on savait que Victor Rowe le protégeait.

Tommy Lorrett regarda la voiture s’éloigner, et, ôtant son cigare de la bouche, dit à son voisin de balustrade: «Femme épatante!»

«Tout ce qu’il y a de plus complet!» répondit le jeune Lord Archibald Lurch; il comprenait dans son admiration la voiture et le chien.

—Est-ce que vous la connaissez?

—Qui… Gwen? Parfaitement. Vancouver est mon ami, il m’a fait parier sur Lucifer l’année dernière; diable de Lucifer, j’y ai perdu sept mille livres; il a fallu parler au gouverneur qui a rugi. Et Lord Archibald commença son histoire que personne n’écoutait; il fut interrompu par l’apparition de Vancouver lui-même, qui lui toucha l’épaule de son stick et arrêta son cheval devant eux.

—Savez-vous comment se porte Juliet? demanda immédiatement Lord Archibald.

Juliet était une jument sur laquelle ces messieurs avaient de gros intérêts. Après avoir donné et reçu de meilleures nouvelles de «Juliet», on passa à celles de Lady Gwendoline.

—Venez luncher tout à l’heure, Archie, dit Vancouver, et vous aussi, Lorrett! Lady Gwendoline sera charmée de vous voir, elle m’a dit de vous amener. Est-ce que vous gravez à l’eau-forte?

Et sur cette plaisanterie et l’acceptation de ses deux convives, Vancouver mit son hack au petit galop.

Tommy Lorrett éclatait de satisfaction; il ne laissa rien voir à Lord Archibald et parut trouver l’invitation de Vancouver toute naturelle, et aussi naturel le désir de la belle Lady Gwendoline de le connaître; mais Lord Archibald l’humilia en disant au bout d’un instant:

—Est-ce que vous savez peindre les portes, vous? L’autre jour, chez Lady Gwen, ils étaient tous à barbouiller des couleurs; en voilà des folies!

M. Lorrett ne daigna pas répondre, et ayant renouvelé la fleur de sa boutonnière, frappait à deux heures à la porte de la maison de Grosvenor square.

IV

Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont les vitraux de couleur tamisaient le jour; les murs étaient rouges; il y avait du vieil or, du vieux vert, des potiches bleues et des plumes de paon; elle-même était sur un petit canapé bas dont le velours sombre faisait admirablement ressortir sa robe blanche; elle avait devant elle une table, et rangeait dans une coupe de Chine des roses qu’elle prenait dans une corbeille posée à ses pieds; ces messieurs la surprirent dans cette agréable occupation; elle sourit d’une façon charmante, leur tendit la main à tous deux, et se mit à causer avec Tommy Lorrett comme si elle l’eût connu de tout temps.

Quand elle se leva pour descendre à la salle à manger, et montra, dans le collant de l’étoffe molle, absolument vierge de baleine, son corps mince un peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent si longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui! Vancouver était déjà à la salle à manger, faisant sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table, mordilla son ongle rose, fit sautiller les douze bagues de sa main gauche; puis, ayant encore regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction que donne la certitude d’avoir rendu amoureux un homme de plus.

Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas la moindre attention au manége de sa femme. Lord Archibald, qui assurait toujours que rien ne l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis Pen qui était son ami; mais, à part cela, la chose lui était égale; il donna la réplique à Vancouver et laissa Lady Gwendoline achever sa conquête; elle n’y eut nulle peine.

Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor ivre d’orgueil, et une nouvelle vie commença pour lui: partout où allait Lady Gwendoline Vancouver, il allait; et, comme elle allait partout, Victor Rowe fut assiégé du matin au soir par les sollicitations de son excellent ami, et forcé de consacrer pas mal de ses précieux instants à écrire des demandes d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées, car que refuser à un homme qui tient dans sa main la fortune de nos filles, et qui lance dans le monde les beautés, les impose, les soutient, les conduit au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à leur dire leurs petites vérités, ce qu’elles appellent alors être calomniées? Victor Rowe s’était promis d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et, au bout de quelques semaines, il s’aperçut avec amertume qu’on n’avait plus besoin de lui.

Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux fois sa sympathie pour Lorrett: on l’avait vu dans sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle dans les petits théâtres; ce fut assez: il était lancé. La protection de Lady Gwendoline aurait fait accepter des êtres plus désagréables que celui-là, qui était parfaitement inoffensif et amoureux à en être attendrissant. Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du monde Lady Gwendoline; elle savait ce qu’elle faisait, et éclata de rire au nez du pauvre Cis Pen, qui vint un matin lui faire une scène de jalousie épouvantable.

—Tommy Lorrett? vous êtes fou!

—Cependant vous l’encouragez, il est partout à vos côtés. Niez-vous, niez-vous?

Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.

—Vous êtes fou!

Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en contenter.

Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi, c’était Victor Rowe, jaloux du succès de Lorrett, jaloux du dédain absolu que les yeux insolents de Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui; il se mit à parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant plus, voulant absolument qu’elle fît attention à lui, il dit sur elle, dans le Miroir, quelques mots d’éloge enthousiaste. Elle les lut et parut n’y pas faire la moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea Lorrett. Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait allusion; seulement, le soir même, elle accorda, à un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus déesse que jamais.

Au commencement d’août, elle partit pour sa villa de Virginia Water. C’était un cadeau de M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady Gwendoline; elle invita Lorrett à venir passer chez eux le premier dimanche de leur séjour et ajouta d’un air détaché:

—Amenez Victor Rowe si vous voulez.

L’invitation fut transmise avec la satisfaction et l’importance qu’elle comportait. Victor Rowe trouva la chose roide, fut sur le point de dire non, puis se ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin! D’autres aussi fières avaient bien été forcées de lui sourire. Il se promit de maintenir sa dignité et de faire sentir à Lady Gwendoline qu’il fallait avec lui traiter de puissance à puissance.

V

Ils arrivèrent ensemble à Dandelion Villa un samedi, vers cinq heures et demie, et furent admis tout de suite à présenter leurs hommages à la maîtresse de la maison.

Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa Grâce la duchesse de Riven, une de ses sœurs cadettes non mariée, Lady Gladys Guilbert, et une amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée. Toutes ces dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée, étaient, sauf Sa Grâce, habillées de robes de thé de la dernière élégance, et représentaient assez au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady Gwendoline surtout était éblouissante dans une tunique de soie indienne du vert le plus pâle, s’ouvrant sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance crevette, et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de suède naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses cheveux courts une espèce de petit bonnet de dentelle fleurie d’une seule rose fraîchement cueillie, un immense paquet des mêmes roses attachées au col au milieu du fouillis de la dentelle. Le négligé de Mrs Charles était du même goût, et celui de Lady Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady Gwendoline daigna se lever, tendit sa main aux deux messieurs sans un mot en plus ou en moins pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce et ne s’en occupa pas plus que s’ils n’étaient pas là.

Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse; il savait le poids des duchesses dans la balance du monde et ne les négligeait jamais, même quand, comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes sans l’ombre de méchanceté ni de prétentions.

Sa Grâce de Riven était une excellente femme, toute simple, n’ayant aimé au monde que son cher duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique préoccupation de marier ses filles, dont elle avait une réserve de six, dont deux sorties, plus trois fils. Le souci de neuf enfants l’occupait suffisamment, car, quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en inquiétait plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir si bien établies, élégantes et heureuses; mais la pensée de se mêler de conseiller leur conduite ou leur ménage, ou de les critiquer en quoi que ce soit, ne lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus agréablement du monde, et rarement dans ce qu’on pourrait appeler l’intimité. Lady Gwendoline aimait ses frères et sa sœur Gladys: les autres l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le dissimuler; personne ne s’en offensait, pas même les parties intéressées. La duchesse était charmée de se reposer quelques jours à Virginia Water, car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un peu éprouvée, et elle savait que d’autres fatigues l’attendaient. Elle fit bon accueil à Victor Rowe, parla aimablement du Miroir et du portrait de Lady Treppy; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de rien entendre.

A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes toilettes, sauf Sa Grâce, qui tenait à la vieille tradition et qui était à demi décolletée. Comme il y a garnison et bonne garnison à Windsor, on eut deux ou trois convives d’occasion; le repas fut gai. Victor Rowe se donna une peine énorme pour amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit; mais Lady Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant elle était en verve aussi et plaisanta sans cesse avec les officiers.

Après dîner, on se dispersa avec une aimable liberté; Lady Gwendoline et Mrs Charles Highbred s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la vérandah, entourées de l’escadron voulu d’adorateurs, et Victor Rowe eut enfin le bonheur d’entendre Lady Gwendoline lui adresser la parole. Mais elle s’obstina à lui parler jardinage et entama une discussion sur les roses et le greffage des roses: elle semblait avoir oublié que Londres existât et fut absolument poétique sur la beauté de la soirée.

Un des officiers se hâta d’observer que c’était une belle soirée pour être amoureux.

A quoi, un de ses camarades reprit que tous les temps étaient propices à ce sentiment.

On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion là-dessus.

—Vous êtes des curieux; je n’en sais rien.

—Aucune expérience?

—Aucune.

—Eh bien, et Charlie, alors?

—Charlie, c’est ancien.

—Vous êtes franche, au moins, vous.

—Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce pas, Gwen?

—Quoi! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet des roses.

—Oh! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady Gwendoline tranquille; nous savons que Victor est un charmeur.

—Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe n’osa la suivre, lui, qui était hardi comme un escadron; elle l’intimidait. Il se demandait pourquoi elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait; par les portes ouvertes, il l’apercevait à demi couchée dans un fauteuil, Lady Gladys à côté d’elle, et à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett rose, frais, épanoui, un gardenia plus gros que nature au revers de son habit. Il n’était pas content, l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé d’habitude.

La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et demanda à sa fille de chanter.

—Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous prie.

—Oui, maman; qu’est-ce que vous voulez entendre?

—Ce que vous voudrez, darling.

—Gladys, accompagnez votre sœur.

—_Fun or Love_, Gwen? demanda Lady Gladys en approchant du piano.

—_Fun_, ma chère! Et Lady Gladys sortit une romance très-drôle et très-bête, qui faisait fureur depuis quelques mois.

Aux premiers sons, tout le monde rentra, et même M. Vancouver vint s’étendre dans un fauteuil: la demoiselle qui avait mis le refrain à la mode était de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que Lady Gwen était tout aussi amusante: elle avait une voix très-jeune et très-pleine, et ouvrait bien la bouche, serrant et dilatant les narines de son joli nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même, et, s’adressant tout haut à Victor Rowe:

—Comment trouvez-vous que je chante, monsieur Rowe? Est-ce que je ne suis pas bien intrépide d’affronter vos critiques?

—Oh! Lady Gwendoline! Mes critiques… mon admiration, vous voulez dire.

—Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant: A vous, Gladys.

Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver fut assez étonné d’entendre Lady Gwendoline lui dire:

—Eustace, si Rowe me demande la permission de mettre mon portrait dans le Miroir, défendez-le-moi, je vous prie.

—Pourquoi? Lady Treppy y a eu le sien.

—Je le désire ainsi.

—Ce sera comme vous voudrez.

Victor Rowe, après toute une journée passée à Dandelion Villa, se sentit abasourdi du peu de cas qu’on avait fait de lui; mais il croyait tenir sa revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant avec une humilité feinte et pleine d’emphase à Lady Gwendoline:

—Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous nous permettrez de publier votre portrait dans le Miroir?

Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus impossible. Tommy Lorrett et les autres avaient levé la tête.

—Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline. Mais je ne sais… Demandez à mon mari.

La duchesse regarda sa fille.

—Vancouver? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.

—Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.

Rowe fut atterré.

—Cependant, Lady Treppy… N’est-ce pas, Votre Grâce?

—Oh! dit Lady Gwendoline, on se passera bien de mon image au Miroir.

Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.

Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et sur l’heure résolut que le portrait de Lady Gwendoline paraîtrait.

Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a paru dans le Miroir!...

Et en pleine saison!...

Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer!!!...

LA RENCONTRE

I

Lady Gwendoline Vancouver a occupé ses loisirs de campagne à composer deux ou trois toilettes qu’elle brûle de faire voir à Londres. Sous sa haute direction, Mrs Hill, sa femme de chambre, lui a exécuté une robe de brocart d’or faite en fourreau et garnie de plumes, qui est un chef-d’œuvre. Lady Gwendoline a donc envie d’exhiber sa robe, et de revoir Cis Pen, un gentil garçon de ses amis auquel elle ne pense pas beaucoup quand il est là, mais qui lui manque quand il n’y est pas.

Lady Gwendoline, comme fille d’un duc, pense qu’il lui est permis d’avoir les idées à l’envers si cela l’amuse, et surtout de faire toutes ses volontés. Son mari en est amoureux tout juste, mais en est très fier, ce qui est plus durable.

Lady Gwendoline n’a donc pas trouvé d’obstacle auprès de lui quand elle a annoncé qu’elle voulait rentrer à Londres, et M. Vancouver s’est contenté d’annoncer qu’il profiterait des derniers froids pour rester à la campagne et avoir quelques bons runs. Les enfants ont tranquillement été expédiés chez la duchesse, leur grand’mère, et Lady Gwendoline est arrivée en ville, ayant pour toute escorte son magnifique danois, Emperor, Mrs Hill, sa femme de chambre, personne d’un mérite distingué et dont un valet de pied porte les châles, et le valet de pied préposé à cet emploi.

Le temps était fort laid à Londres, mais Lady Gwendoline ne s’en est pas sentie attristée; elle a écrit à M. Vancouver qu’elle comptait se divertir, que les revivals de Shakespeare et les Private Views du Grosvenor Gallery, sans compter toutes les autres expositions, lui prendraient tout son temps, qu’elle avait de plus une masse de shopping à faire et qu’elle écrirait quand elle ne serait pas fatiguée. M. Vancouver, de son côté, se montra sobre de correspondance; du reste, ils sont les meilleurs amis du monde. Lady Gwendoline ayant ainsi mis ordre à tous ses devoirs, et se sentant trois semaines d’agréable liberté en perspective, commença, pour se faire la main, par s’acheter pour cinq ou six cents livres de bijoux, car elle avait à cœur d’être belle et de plaire à Cis Pen qui, bien décidément, est un agréable amoureux: seulement, il la tourmente pour qu’elle vienne visiter sa petite maison, située dans le voisinage de Belgrave square, dans la rue la plus tranquille et la plus solitaire; avec un voile et par un jour de brouillard, que peut-elle bien craindre?

Ils discutaient cette question, tout en prenant le thé dans le boudoir de Lady Gwendoline, une toute petite pièce, où il est impossible, vu la quantité de porcelaines entassées partout, d’avoir des mouvements violents. Lady Gwendoline est assise sur un fauteuil élevé à dossier haut, contre lequel elle appuie sa jolie tête coiffée à la Titus; le grand coussin carré en velours rose sur lequel reposent ses pieds est très-commode pour s’y agenouiller; c’est ce que fait Cis en prenant les belles mains couvertes de bagues.

—Allons, Cis, vous n’êtes pas raisonnable; voulez-vous que je me compromette comme la pauvre Nelly Mountfall qui est renfermée à la campagne depuis dix ans?

—Mais, cher ange, d’abord Vancouver n’est pas Mountfall, et moi, je ne ressemble pas au vieux Lord Turdown; et puis, il ne s’agit pas d’aller à Calais, mais dans mon petit coin, et pour une heure.

—Vous êtes tout à fait déraisonnable, tout à fait; je déteste les folies, vous le savez…

—Les détestez-vous vraiment?

Et le regard de Cis est si éloquent que Lady Gwendoline est forcée de rire et finalement de consentir.

Ces rendez-vous ne lui déplurent pas; ces allées et venues mystérieuses, aux heures les plus différentes, par tous les temps, mettaient dans son existence un élément nouveau qui n’était pas sans charme. C’est comme cela qu’on est heureuse, qu’on trouve que le brouillard n’a rien d’ennuyeux et que descendre Piccadilly dans un bon hansom, quand le gaz est allumé, que les maisons ont l’air de fantasmagories, et que la statue dévêtue d’Achille grelotte sous la pluie, est un plaisir charmant, surtout quand, à ses côtés, on a un gentil garçon qui vous aime bien, et qu’on ne déteste pas.

II

Lady Gwendoline revenait ainsi une après-midi d’une de ces parties d’école buissonnière, portant sur sa robe de brocart d’or un long newmarket de peluche noire, doublé de fine fourrure, qui la couvrait entièrement, et un voile de vraie dentelle, à dessins très-compliqués, qui la cachait complétement. Le hansom filait grand train; elle était occupée à écouter Cis Pen, assis à ses côtés, quand, tout à coup, un choc violent la réveilla de ses rêves, et, à la hauteur de Hyde Park Corner, un autre hansom, venant en sens inverse, accrocha le leur. Il y eut un concert de jurons, on damna les cochers, puis Lady Gwendoline poussa un cri vite étouffé, en reconnaissant dans le monsieur qui venait de sauter à terre et tançait les deux cochers, M. Vancouver lui-même.

Dans le hansom de celui-ci, se trouvait, riant comme une folle, Mabel Deare, une personne fort connue pour danser à l’Alhambra, où Lady Gwendoline l’avait vue dix fois. Cis était descendu avant qu’elle eût eu le temps de le retenir; mais elle, sans hésiter, comprenant le danger qu’elle courait, entendant l’exclamation stupéfaite de son mari qui reconnaissait Cis, voyant son regard essayer de plonger dans la voiture, d’un bond, se jeta dehors, et en une seconde sauta dans un autre hansom qui guettait l’épisode. Vivement, par la lucarne elle jeta au cocher:

—Une livre si, dans deux minutes, je suis dans Mount Street.

C’était l’adresse de madame Vesey, une amie complaisante, qui n’abandonnait jamais son prochain dans l’embarras, et qu’elle savait toujours chez elle à cette heure-là.

Trois minutes après, elle y arrivait.

M. Vancouver eut comme un éclair de soupçon, mais Cis parlait si fort, Mabel riait si haut (elle avait reconnu Lady Gwendoline et s’amusait en conséquence), les deux cochers constataient leurs dégâts avec une telle furie, les policemen accourus faisaient tant de questions, qu’une tête plus forte que Vancouver en aurait été étourdie.

Cependant, la poignée de main qu’il donna à Cis manquait de cordialité, et le premier mot de Mabel, quand ils se retrouvèrent en voiture, ne fut pas de nature à le remettre:

—Vancouver, c’était votre femme! la bonne plaisanterie!

—Ma femme! Vous rêvez, ma chère.

Elle rêvait en effet un bon scandale, et, chose bien plus grave, mais possible à Londres, un bon divorce de Lady Gwendoline, et un bon mariage pour elle-même, car elle savait Vancouver du bois des imbéciles qui épousent.

Quoique se déclarant à lui-même qu’il divaguait, qu’il était fou, Vancouver laissa miss Deare à sa porte et fila immédiatement chez lui; il avait pris, en passant au cercle, une petite valise toujours prête pour toutes les éventualités.

On ne fut pas surpris de le voir, on n’était jamais surpris dans cette maison bien tenue où l’on avait ordre, chaque fois que Lady Gwendoline s’absentait, de dire qu’elle était chez son amie, madame Vesey. Sur la demande du mari, c’est donc ce qui lui fut naturellement répondu.

Le temps de mettre une cravate blanche, d’envoyer chercher une fleur, et M. Vancouver se dirigea vers Mount Street. La housemaid qui lui ouvrit parut surprise de très-bonne foi, le couvert n’étant mis que pour deux, et ces dames étant déjà au poisson; mais elle l’introduisit sans hésiter dans la salle à manger où Lady Gwendoline et madame Vesey dînaient en tête-à-tête. On l’accueillit avec des exclamations d’étonnement, pas trop cependant. Lady Gwendoline fut ce qu’il fallait, s’enquit de sa santé, d’où il arrivait, et pendant qu’il cherchait ses réponses, madame Vesey, débordante d’hospitalité, sonnait, faisait rapporter le potage, et Lady Gwendoline, tournant vers lui ses beaux yeux clairs, lui demandait comment il avait su où elle était.

—On me l’a dit dans Grosvenor square, et j’ai pensé que notre amie me pardonnerait de m’inviter moi-même.

—Il est trop bête, fut l’amicale réponse de madame Vesey. Puis ces dames reprirent leur entretien.

—Où allez-vous, continua Vancouver, que vous dîniez de si bonne heure?

—Ah! c’est un secret, à moins que vous ne veniez aussi; nous allions, my dear fellow, à l’Alhambra, voir danser Mabel Deare.

Lady Gwendoline mangeait du chevreuil avec une tranquillité désespérante; le pauvre Vancouver ne fut pas maître de lui dans ce premier moment, et rougit jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.

—Comment, Gwen, vous allez là?

—J’adore cela, répondit doucement Lady Gwendoline.

—Qui vous y mène?

—Cis Pen et Charlie Vere.

—Ils ne vont pas être en retard, au moins, dit Lady Gwendoline; cette créature m’amuse toujours.

—Quelle créature?

—Mais Mabel Deare.

M. Vancouver commençait à regretter ses soupçons; dans quel guêpier l’avaient-ils fourré? La conversation lui avait appris que Lady Gwendoline était chez son amie depuis midi, et que ces dames n’étaient pas sorties. Cis Pen allait venir; une indiscrétion pouvait être fatale. En somme, Vancouver était fort sensible à l’honneur d’être le gendre du duc de Riven, l’illustre père de Lady Gwendoline; et la pensée que sa femme pourrait bien avoir la fantaisie de divorcer lui donnait le frisson; il maudissait son imprudence, sa stupidité, sa hardiesse mal placée; il ne pouvait plus s’en aller. Madame Vesey avait insisté pour qu’il fût de la partie; tout en prenant son café, il était sur des épines; ces dames étaient restées dans la salle à manger sous prétexte qu’on y était mieux: avertir Cis n’était donc pas possible. Pendant qu’il cherchait une issue, le heurtoir fut secoué de main ferme, et les deux jeunes gens attendus firent leur apparition; il en advint ce que le pauvre mari redoutait.

—Eh bien, demanda Cis d’une voix dégagée, comment cela va-t-il, Vancouver, depuis la secousse de tantôt?

—Très-bien, très-bien, balbutia Vancouver.

—Quelle secousse, Eustace? interrogea Lady Gwendoline.

—Rien, une bêtise; à la porte du club, Pen m’a accroché.

—Vous ne nous l’aviez pas dit.

—Cela n’en valait pas la peine, n’est-ce pas, Pen?

—Oh! non.

Le fidèle et obéissant Cis avait joué son rôle, mourant de peur, et trouvant que Lady Gwen était folle; mais la tête de Vancouver lui montra qu’elle était plus forte que lui, et il entra avec conviction dans son rôle. Le mari, qui frémissait qu’une indiscrétion révélât ses infidélités à Lady Gwendoline, prit dans le passage une seconde Cis à part, et à voix basse:

—Ne me vendez pas, Cis.

—Sûrement non, cher ami.

—Chut! chut! fit Vancouver.

Leur présence fit sensation à l’Alhambra. Mabel Deare avait déjà colporté l’histoire; mais quand on vit Lady Gwendoline calme, hautaine comme une déesse, son mari, humblement aimable, et Cis Pen parfaitement d’accord avec eux, on se dit que Mabel Deare était une toquée, et que la seule chose certaine dans tout cela était qu’elle s’était trouvée en hansom avec Eustace Vancouver.

III

Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins que rassurée; réellement son mari l’avait-il reconnue? Était-ce par calcul qu’il avait feint de tout ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger? Ou, s’il l’ignorait réellement, n’allait-il pas d’un moment à l’autre apprendre la vérité?

Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques jours après cette scène, elle reçut de son mari une demande d’entretien qui fut accordée.—Il s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le ménage. L’histoire de la rencontre des deux hansoms s’était ébruitée, et la nouvelle d’un scandale concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, jusqu’au fond de la province, où M. Vancouver père se reposait. La vision d’un divorce possible, de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme bru, avait consterné la famille! M. Vancouver s’était hâté d’écrire à son fils, l’invitant à redoubler d’égards pour sa femme, et le pressant d’obtenir qu’elle vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire tomber tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait entendre que, si un sacrifice d’argent pouvait réparer une imprudence de son fils, il était prêt à le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de la présence de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici s’était toujours refusée à aller chez ses beaux-parents. C’est ce qu’il fallait obtenir.

Lady Gwendoline attendait son mari de pied ferme. Quand il frappa discrètement à la porte du cabinet de toilette, il la trouva occupée à lire les feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus magnifique que jamais, à ses pieds, et Lancelot, son perroquet, sur ses épaules. D’un simple signe de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna un siége.

A dessein, elle avait composé sa toilette du matin d’une magnifique pelisse fraise écrasée, s’ouvrant sur une robe japonaise brodée d’oiseaux. Le cabinet de toilette était vert et or, les fenêtres voilées de gaze indienne brochée d’or; au-dessus du fauteuil où Lady Gwendoline était couchée, les plumes d’un paon s’ouvraient en parasol, faisant à ses cheveux blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, Lady Gwendoline était extrêmement imposante.

M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude quelque peu embarrassée, prit place sur le siége qu’on venait de lui désigner. En lui-même, il faisait d’assez tristes réflexions; il avait horriblement besoin d’argent: la veille encore, Mabel Deare avait déclaré que, pour rendre ses souvenirs plus clairs et ses récits plus discrets, il fallait commencer par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de chèques de M. Vancouver en avait vu long à cet égard.

La femme de chambre était occupée à ranger les flacons de vermeil:

—Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.

Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une souveraine donnant audience, Lady Gwendoline fit un signe; le pauvre Eustace cherchait un joint et le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il confessa des embarras d’argent, la nécessité absolue d’avoir recours à son père, et proposa à lady Gwendoline de l’accompagner chez ses parents… une courte visite… ils le désiraient beaucoup…

—Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de consentir à ce déplacement?

Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent d’une femme qui n’a rien à se reprocher, elle.

—Cela a l’air de vous ennuyer?

—Extrêmement!

—Je vous serais pourtant très-obligé…

—Combien de temps là-bas?

—Une dizaine de jours.

Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux:

—Eh bien, j’irai.

Et voilà comment la rencontre de deux hansoms a eu pour résultat de coûter d’abord:

Dix mille livres à M. Vancouver père;

Une parure pour sa belle-fille;

Deux poneys pour les enfants;

Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous les Vancouver, qui tiennent à leur fille de duc comme à leur vie;

De la rendre absolue et souveraine maîtresse dans son ménage, car Eustace n’est pas pardonné.

Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des hommes.

DANCING

I

Madame Vesey, la même qui a rendu à Lady Gwendoline Vancouver le signalé service que nous vous contions l’autre jour, est une charmante femme que tout le monde aime; on la plaint aussi, car elle est veuve d’un officier mort aux Indes, et elle a beaucoup de peine, la pauvre petite femme, à vivre comme elle le doit. Il est vrai qu’elle fait à ravir les excuses de sa médiocre fortune et en demande pardon à ceux qui viennent la voir. Elle habite au cœur de Londres, dans une des rues à boutiques qui touchent aux confins d’un des quartiers les plus fashionables, une petite maison à deux fenêtres de façade; encore le rez-de-chaussée est-il occupé par un épicier qui est aussi la poste, le télégraphe et le marchand de journaux. Madame Vesey a préféré ce voisinage aux agréments d’une villa isolée dans des quartiers aristocratiques, mais au bout du monde. Elle a embelli sa petite niche comme elle a pu, et tous ses amis l’ont aidée; on lui a prodigué les porcelaines, les tapis, les bouts d’étoffe; on ne la laisse jamais sans fleurs fraîches. Son thé est exquis et lui est envoyé par un cadet de bonne maison qui s’est mis dans la Cité. Tout l’hiver et tout le printemps elle a toujours un feu bien clair, car un admirateur désintéressé, propriétaire d’une des plus grandes mines de charbon d’Angleterre, lui en expédie, à titre gracieux, des charrettes qu’elle accepte comme des bonbons. L’art lui-même est venu la trouver: elle ne pouvait s’offrir la plus insignifiante aquarelle, mais elle ne peut pas refuser à un aimable garçon la permission d’orner les panneaux de ses portes et l’encadrement de ses miroirs de fleurs et d’oiseaux, surtout quand il lui jure qu’elle lui rend service en lui permettant cette petite enseigne; deux ou trois chérubins vêtus de leurs ailes se promènent sur son plafond bas: elle assure, et il faut l’en croire, que Fred Tony les a peints pendant qu’elle lui préparait une tasse de thé.

Pour sa toilette, elle explique qu’elle s’habille avec rien. D’abord elle fait, naturellement, toutes ses robes, et elle reçoit modestement les compliments qu’on lui prodigue sur son habileté. Il est de fait qu’elle s’encadre à ravir; elle est brune, avec des yeux de génisse d’un bleu profond; elle se coiffe haut; pendant que tout le monde porte un petit chignon dans la nuque, elle, au contraire, dégage bien la sienne et découvre son cou rond et brun; ses robes sont toujours légèrement ouvertes, et le col officier, dentelle ou autre, lui est en horreur; elle a un signe velouté et noir au côté gauche du cou et s’en pare; elle est souvent en noir, surtout quand ses amies sont vêtues de teintes mourantes, et ce noir témoigne, avec le reste, de son économie et de son entente. Enfin, elle a évidemment résolu le problème de la vie à bon marché qui tourmente tant de pauvres sottes!

En organisant sa vie, elle était partie du pied de n’aller nulle part, parce que cela entraîne à trop de dépenses, et que, n’ayant que deux femmes à son service, elle ne peut recevoir. Mais peu à peu on lui a forcé la main, les amis et les amies charitables ont prêté leur voiture et leur escorte; de son côté, elle s’est aperçue qu’un poulet froid, une langue et une salade pouvaient très-bien, sur le minuit, être servis par une «housemaid». On ne refuse pas un cadeau de champagne, et ses petits soupers, les plus simples du monde, qui ne coûtent rien, sont très-recherchés.

Madame Vesey soutient modestement son succès; si elle est très-jolie femme, elle a l’air d’en demander pardon, et quand Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports s’est mis en tête de la remarquer, elle a confié à une de ses bonnes amies qu’elle était désolée, et l’aimable amie l’a encouragée dans cette componction. Cependant, comme on ne peut ouvrir sa maison à l’un et la fermer à l’autre, on ne s’étonne pas trop de voir souvent, devant la porte de madame Vesey, le cab incognito d’une Altesse Royale connue de tout Londres et le dogcart élégant du jeune marquis de Tyars, l’homme le plus à la mode de la saison et qui n’admet pas qu’on soit amoureux d’un autre, fût-il empereur! Et cependant, à sa sincère surprise, madame Vesey ne donne pas au beau marquis toutes les preuves d’affection qu’il attend d’elle, et qu’il lui a fait l’honneur de lui demander!

Le noble marquis veut bien lui faire l’honneur d’un sursis, mais voit, en attendant, d’un très-mauvais œil la cour très-publique que lui fait monseigneur… Son Altesse Royale ne cache pas ses sentiments, et pourquoi le ferait-il? Ils n’ont jamais nui à aucune femme, au contraire, et depuis qu’il honore madame Vesey de sa bienveillance, elle reçoit de douairières plus impeccables que les neiges éternelles, les plus bienveillantes invitations; en l’ayant, elle, on est sûr d’avoir Son Altesse. Madame Vesey n’y met pas plus de mystère.

Pour ce qui est de Tyars, elle l’a connu quand il était à Eton. Il portait encore des jaquettes rondes, et n’avait alors que dix-sept ans. Depuis, elle n’a cessé de s’intéresser particulièrement à lui; elle a suivi ses fredaines et gémi sur ses dettes; car le jeune marquis, qui a hérité de son titre à cinq ans et a parfaitement dès lors mesuré l’importance de sa personne, s’est conformé aux bonnes traditions, et entre autres bagatelles s’est offert, à crédit, pendant son séjour à Oxford, pour trois mille livres de voitures et de harnais; le détail porte dix mille francs de fouets et cravaches.

Avec un garçon pareil, on peut tout espérer; aussi madame Vesey en espérait-elle bien tout!

Certes, le beau de Tyars l’avait toujours trouvée fort jolie, mais jamais autant que depuis qu’une Altesse Royale s’était posée en soupirant. C’est alors que le séduisant «guardsman» (Tyars était officier aux «guards»), en regardant dans la glace sa tête de chérubin blond et sa taille de jeune Hercule, se dit qu’il était tout à fait inconvenant que madame Vesey n’en fût pas amoureuse et parût lui préférer ce prince étranger, petit, brun, simple présomptif dégommé, car le roi son père s’était vu enlever son royaume. Son héritier s’en consolait en menant à Londres la vie d’un simple particulier, agrémentée de toutes les grâces d’état que donne le sang royal dans un pays où il fait prime. Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, en effet, était la fureur du jour; l’avoir chez soi, une «délicieuse» distinction. Quand il apparut dans la société, revêtu de toutes les séductions du courage vaincu, il fit dans les cœurs féminins des ravages effrayants.

Plusieurs fois déjà Son Altesse a confié à quelques amis que madame Vesey était «_the dearest little woman_», et, véritablement, il la trouve exquise! Jamais on n’a vu un désintéressement pareil: il a fallu des supplications pour lui faire accepter un méchant bracelet! Jamais elle ne parle d’embarras pécuniaires; jamais elle ne pleure! Monseigneur, jusqu’ici, n’a pas été gâté sous ce rapport. En général, ses amies faisaient des frais si extravagants pour lui plaire, qu’elles l’accablaient au bout d’un certain temps avec l’exposé de leur situation. A l’ordinaire, le temps que duraient ces liaisons, deux ou trois fois les maris faisaient banqueroute pour avoir donné trop de bals et trop de dîners «pour rencontrer Son Altesse Royale».

Avec madame Vesey, rien de ce genre: d’abord, pas de mari; pas de crainte d’être appelé un jour à «mentir comme un gentilhomme» devant la cour de divorce, et une petite femme si simple qui prétendait qu’avec son revenu elle faisait encore des économies. Et voilà pourquoi Son Altesse lui donnait, sans arrière-pensée, la satisfaction de faire stationner son cab des heures entières devant sa porte, et ne se formalisait pas de la voir flirter de temps en temps, et même assez souvent, pour les convenances, avec Tyars.

II

Ces convenances étaient aussi les solides espérances de madame Vesey. C’était une femme trop sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien ce qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans raison à une chose aussi sotte que le sentiment. Son projet n’était rien moins que de faire le bonheur définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il fallait pour cela; puisqu’il était assez aveugle pour ne pas s’apercevoir de ce qu’elle valait, elle lui faisait ouvrir les yeux par le prince.

Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa chère Altesse Royale qu’elle n’avait d’autre ambition que d’être aimée, le moindre présent gâterait son bonheur; aussi cette perspective d’amour désintéressé promettait-elle à Cinq-Ports de longs jours de bonheur. Jamais, depuis une passion oubliée pour une Gretchen devenue une «Frau» quelconque, il n’avait été à ce point aimé pour lui-même.

Continuer : partie 2 sur 3