Mylord et Mylady
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale ne suffisait pas à celle de madame Vesey; lord Tyars était jaloux; c’était un charmant commencement à une solution sérieuse; mais toute l’habileté de madame Vesey ne parvenait pas à faire sortir le marquis des déclarations spéculatives; elle le rassurait, c’était bien; elle ne décourageait pas ses illégitimes espérances, ce qui était indispensable; mais la parole décisive ne venait pas, et du train où les choses marchaient, elle pouvait se faire attendre.
Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa préférence pour madame Vesey, femme à la mode, mais madame Vesey n’était peut-être pas encore assez haut pour que le séduisant marquis eût la pensée de la confisquer à son profit et de l’enlever à l’univers entier. Il fallait un triomphe, un triomphe public; il fallait qu’elle fût enviée en un seul moment par cent femmes, et désirée par tous les hommes!... Un instant comme celui-là, et Tyars était à elle!
Elle y pensait jour et nuit. Que faire? Que combiner? Quand on n’a ni voiture ni loge, les succès extérieurs sont difficiles. On ne donne pas de fête réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement!... Chez une autre? mais chez qui? Elle eut enfin une inspiration! Elle pensa à son amie madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame Rush, prenant le thé chez madame Vesey, eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, ils passèrent une heure charmante.
Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente compagne de Holophern Rush, garçon d’esprit, fondateur du «_Electric Journal_» radical, et dont les tendances font horriblement souffrir sa femme, qui est d’une vieille famille conservatrice et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Elle a épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la principale est que personne d’autre n’a sollicité sa main, et comme elle est très-fine et qu’il n’est pas bête, ils se sont entendus à demi-mot pour accentuer leur dissidence politique et s’en servir. Du reste, madame Rush déteste la politique, elle n’aime que l’_Art_ sous toutes les formes: les cantatrices dînent chez elle, les actrices des différentes nationalités y lunchent; on y récite, on y joue la comédie, on y fait de la musique de chambre, on y encense les peintres à la mode et les sculpteurs distingués; enfin l’_Art_, l’_Art_ toujours!
Madame Rush veut être à la mode; elle sait que ce n’est ni la naissance ni la distinction qui assurent le triomphe. Elle s’est dit, le jour où, jolie provinciale inconnue, elle a épousé un homme ambitieux qui ne se cache pas d’être parti de très-bas et de vouloir arriver à tout, qu’il y arriverait, et elle a commencé sa laborieuse campagne; ses peines, ses labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes font sa vie; chaque année, elle ajoute à sa «_visiting list_»; chaque année, ses dîners comptent des noms de plus en plus relevés. Elle a commencé par les attachés et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient et sont contents d’une invitation quand le dîner est excellent et l’hôtesse jolie; elle a passé par les gens d’esprit et les célébrités, mais maintenant elle est arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, comme elle reçoit encore souvent des refus qui la désolent, comme surtout elle n’a jamais envoyé de cartes avec la mention tant désirée: «_Pour rencontrer Son Altesse Royale le prince de…_», elle brûle d’avoir cet honneur, qui l’établirait tout à fait femme fashionable.
On comprend maintenant à quel point cette chère madame Vesey lui est devenue doublement chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince de Cinq-Ports! Avoir chez elle Son Altesse Royale est le rêve de madame Rush, l’y avoir officiellement et sentir que les passants diront, en voyant le tapis écarlate de la porte, qu’elle a de la «Royalty» dans son salon!!!... Holophern Rush, tout radical qu’il est, en rêve lui aussi. Comblée de mille prévenances par ses bons amis les Rush, madame Vesey a bien voulu promettre de s’entremettre au sujet de l’Altesse; elle l’a fait, elle a obtenu le consentement royal, en ajoutant que le prince trouvait Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il était bien fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.
Madame Rush fut d’abord anéantie! Chez elle, hors l’Art, rien!... Si Son Altesse Royale était fatiguée de voir des comédies de salon et d’entendre chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur de tours japonais.
—Non, dear, pas de Japonais… Puisqu’il faut absolument quelque chose de nouveau, je sais une danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux Indes… C’est toute une histoire. Personne ne la connaît ici et… ne…
Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, ravie; «chère Vesey», elle savait donc tout, même une danse indienne, et qu’est-ce qu’il faudrait? voulait-elle un encadrement, une pagode, un pavillon, n’importe quoi?
—Non, ma chère, rien du tout; tâchez seulement de décorer votre salon un peu à l’orientale, puisque ma petite idée vous amuse… N’en parlez pas…
—Jamais, dearest… et je vous donnerai un souper comme on n’en a jamais vu. Il y aura une table à part pour vous, et vous y ferez les invitations que vous voudrez… Tout Londres en parlera!...
Le lendemain, les invitations étaient lancées, et les trois semaines à parcourir avant cette heureuse soirée parurent bien longues aux Rush. De tous côtés on leur demandait quelle était la surprise qu’ils réservaient à leurs invités, et d’un air innocent ils répondaient:
—Aucune, nous serons entre amis, simplement…
III
Lord Tyars continuait à venir voir fréquemment madame Vesey. Un jour, comme il entrait, il la surprit se renversant devant la glace dans une pose des plus charmantes. Il devint très-rouge et se hâta de la supplier de recommencer…
—Mais non, Harry, laissez donc!...
Comme elle l’avait connu en veste, elle en profitait pour l’appeler par son prénom, et il était fort sensible à cette preuve d’intimité.
—Est-ce que vous voulez vous faire photographier ainsi? Pourquoi prenez-vous une aussi jolie attitude, quand vous êtes seule, et ne voulez-vous pas recommencer, quand je brûle de vous regarder?
—Parce que c’est un secret.
—Un secret, quel secret?
Elle finit par le lui confier, tout doucement, petit à petit; il prit d’abord un visage souriant et charmant, puis tout à coup se rembrunissant:
—Tout cela, c’est pour Cinq-Ports.
A son tour, madame Vesey eut l’air offensé.
—Comme vous voudrez, mon cher.
—Alors, si ce n’est pas pour lui, si c’est seulement un tout petit peu pour moi, pour votre pauvre Harry, dansez pour moi seul.
—Non.
—Je vous en prie!
—Non, ne me le demandez pas.
Il voulut se lever, partir; elle le retint doucement, le força à s’asseoir, à l’écouter, à la regarder, à observer le regard tendre et mystérieux de ses yeux, et à lui dire un peu bas:
—Vous êtes une «darling»!...
Holophern Rush ne refuse jamais rien à sa femme; on s’en aperçut le jour de la soirée. Leurs trois salons avaient été transformés; des arcades orientales, des palmiers à profusion, des vases indiens, tout avait été prodigué. Le tapis écarlate, de rigueur pour tout hôte royal, couvrait le trottoir et menait à une entrée qui semblait celle du palais des fées; une quantité infinie de lanternes de couleur jetaient une lueur à fois éclatante et douce; les draperies aux nuances les plus pâles, les plus délicates, s’enroulaient autour de la rampe de l’escalier, et, sur le palier supérieur, madame Rush, plus éthérée que jamais, drapée dans une gaze d’argent, du rouge aux pommettes, les yeux alanguis, couverte de bijoux, était superbe à voir. Elle ne dormait pas depuis trois nuits; elle n’avait pas mangé de la journée; mais elle venait de boire un verre de champagne et se sentait de force à rester vingt heures sur ses pieds.
Les voitures arrivaient; la haie pressée de pauvres se tenait des deux côtés du tapis, guettant avec un intérêt passionné le passage de chaque femme sous la marquise improvisée; les «_linkmen_», leur lanterne à la main, s’empressaient aux marchepieds des «hansoms» qui amenaient des hommes; les valets de pied, superbes et orgueilleux, se tenaient à la porte, et les femmes de chambre, les cheveux plats sentant le musc et la pommade, enlevaient les manteaux, présentaient des épingles et rajustaient les jupes. Holophern Rush, sa barbe peignée en éventail, était en bas, attendant Son Altesse Royale. A minuit précis, elle arriva, le visage coloré, la mine bonasse, la main ouverte. On dansait déjà, mais dans tous les groupes courut un petit mouvement. Madame Vesey, en robe écarlate, assise un peu à l’écart, eut l’honneur du premier regard, et bientôt celui d’une valse. Le prince ne l’eut pas quittée qu’elle fut assaillie; elle accepta, moitié figue moitié raisin, un quadrille avec un jeune gandin sans conséquence, et puis on la vit disparaître…
Madame Rush, qui voltigeait dans l’éther, aperçut un léger nuage d’inquiétude qui couvrit aussitôt le visage de Son Altesse Royale, et alla lui dire en souriant d’une façon exquise deux mots qui, évidemment, le rassurèrent. Lord Tyars, qui, bien entendu, avait dîné chez les Rush et s’était trouvé à côté de madame Vesey à table, était assez amoureux et assez gris pour regarder sans la moindre gêne un futur souverain d’un très-mauvais œil.
Pendant ce temps, la maîtresse de la maison glissait à travers ses salons et murmurait tout bas qu’on était prié de s’asseoir, qu’elle avait réservé une petite surprise. Holophern Rush repoussait tout doucement les groupes et formait un vide entre la baie qui séparait les deux salons. Des domestiques poudrés, porteurs de splendides mollets à bas roses, arrivèrent, d’un air condescendant, grouper quelques plantes, afin de faire un fond, et, à l’étonnement général, une «ayah», tout enroulée de draperies blanches, vint s’accroupir à terre et frapper sur une sorte de tambourin une mélodie plaintive et douce. Le silence se fit: Son Altesse Royale, assise au premier rang, avait l’air charmé et attendait avec la mine d’un gourmet qui va être satisfait.
Il y eut un léger brouhaha… Un paravent fut déplié et refermé, et madame Vesey apparut, les deux pieds rapprochés, le buste renversé, les dents découvertes, les yeux langoureux; elle était drapée dans une gaze rose, souple et légère, qui la moulait; ses cheveux noirs dénoués étaient entremêlés de bijoux et de jasmin odorant; ses poignets et ses chevilles étaient chargés de lourds bracelets, et ses petites mains étincelaient. Ainsi vue, elle était superbe: le fard lui donnait vingt ans, et elle y ajoutait tout ce qu’on ne sait pas à vingt ans!
Il y eut un murmure approbateur… l’ayah reprit le tambourin, qu’accompagnait voluptueusement en sourdine l’orchestre, et madame Vesey dansa comme on danse dans les pagodes sacrées… Ce fut du délire, des applaudissements à tout rompre!... Ivre de son succès, elle mettait toute sa fougue, toute son ardeur, toute son ambition dans ses yeux voilés!...
Quand elle eut fini, ce fut un murmure spontané; le prince ne fit qu’un saut de sa chaise, et lui prenant la main, la lui baisa en lui disant: Merci! En une seconde, elle fut la femme la plus à la mode de Londres. De vieilles duchesses vinrent lui faire des génuflexions; Holophern Rush la regardait avec adoration; quant à madame Rush, elle lui aurait baisé les pieds, tant ce succès, chez elle, la ravissait.
—Et maintenant, ma chère, vous allez venir souper; il y a un souper servi rien que pour vous dans mon boudoir… Prenez un cavalier…
Madame Rush regardait du coin de l’œil le prince qui était tout proche.
—Et à vous deux faites vos invitations.
—Moi, choisir! répondait la douce Vesey, toute frémissante encore; choisissez vous-même… Enfin, si vous le voulez… Puis, tournant légèrement la tête pendant que tous les yeux étaient arrêtés sur elle, et que ceux du prince la dévoraient en plein, élevant un peu la voix:
—Lord Tyars, voulez-vous me faire la faveur de me donner le bras?
Lord Tyars! Pas le prince!... Celui-ci devint blanc comme sa cravate; puis, comme Lord Tyars, qui avait bousculé trois femmes, offrait le bras à madame Vesey, Son Altesse Royale, avec son air de grand seigneur, s’approcha:
—Puis-je m’inviter à votre table, moi aussi?...
—Trop honorée, monseigneur… fut la respectueuse, mais bien froide réponse.
C’était une défaite, et, mal préparé, le pauvre prince n’eut pas le courage d’être du souper. Toute réflexion faite, il se déclara très-fatigué, et une fois dans l’escalier, au désespoir morne de madame Rush, il demanda sa voiture. Pendant ce temps, Tyars, du champagne plein la tête, étouffait d’orgueil de s’être vu ainsi publiquement préféré!!!...
—C’est ma surprise! lui dit-elle, en mettant ses lèvres tout près de son oreille, pendant qu’il se penchait pour la servir.
—J’ai la mienne aussi!... fut sa réponse.
On sut le lendemain quelle était cette surprise: madame Vesey devenait la marquise de Tyars.
Le jour du mariage, c’est Bobbie Rush, personnage de quatre ans, qui, vêtu en page, avec un pourpoint fraise écrasée, a porté la queue de la mariée. Madame Rush reçoit maintenant tous les princes qu’elle veut; elle est tout à fait à la mode. Il n’y a que le pauvre Cinq-Ports qui cherche de nouveau un cœur et pleure encore sa chaumière!
KITTY DOVE
I
Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha Tremayne avait fait du bruit en son temps. Ce n’était ni par la pompe, ni par le nombre des demoiselles d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément par l’absence de tout cela. Sir Marmaduke avait célébré sa majorité le samedi, et ce garçon, qui passait à bon droit pour le plus timide du monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en s’entendant interpeller, qu’on avait assommé du poids de son nom et de sa fortune, qui avait toujours eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère, et ne se sentait pas le courage de la mettre à la porte de chez lui,—comme depuis plusieurs années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le faisait;—ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot, d’après l’opinion de mesdemoiselles ses sœurs, avait montré qu’il savait parfaitement ce qu’il voulait, en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune notification préalable avec Miss Bertha Tremayne!
Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée de Mylady qui lui avait donné un médaillon devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke. Cette petite colombe, incapable de nourrir un projet, laide par-dessus le marché, avait, grâce aux conseils de madame sa mère, et en suivant un plan de campagne supérieurement conçu, enlevé Sir Marmaduke au nez de tous, et pendant qu’on la cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée, elle arrivait tranquillement à X…, un petit sac de nuit à la main, y trouvait Sir Marmaduke amoureux comme une oie et fier comme un dindon, faisait avec lui une courte visite à l’église, et en sortait Lady Orris épouse légitime d’un baronnet dont la famille datait de la conquête et dont le «rent roll» était estimé, au bas mot, tout près d’un million.
Dès le soir même, elle affichait hautement ses droits en envoyant Marmaduke (muni d’un bout de ruban pour la longueur) lui acheter une paire de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu. La vue du jeune baronnet du Hall faisant une telle commission avait failli causer une attaque d’apoplexie à la respectable personne qui portait à Mylady ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un événement extraordinaire, et le lendemain, quand l’incroyable vérité parvint à Orris Hall, les jeunes tourtereaux filaient tranquillement sur Paris, car la pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de la colère de ses parents, et comme, en effet, la première lettre de madame Tremayne fut très-cruelle, et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa femme, mais répara avec transport son dénûment par l’achat d’un trousseau comme on en fait aux héritières des maisons princières.
Les premiers temps du mariage furent délicieux; d’abord Bertha, qui n’était jolie qu’aux yeux de son mari, le devint presque pour de vrai.
Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses sourcils absents se changèrent en un arc charmant, ses yeux eurent tout à coup de l’éclat, ses lèvres s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant toujours été blanche comme une jatte de lait, l’ensemble ne fut rien moins que désagréable. Elle était petite et mince, on l’habilla à ravir, et les fanfreluches et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui manquait.
Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas plus qu’auparavant… Mais pourquoi aurait-il parlé? Sa femme parlait si bien, si haut, si facilement! Elle lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile; elle lui dictait aussi ses paroles et ses actions, et il ne lui restait plus qu’à se laisser vivre.
Après le honey moon de rigueur, la vie s’établit entre Orris Hall et Londres, et Sir Marmaduke passa officiellement au rang des maris qui ne comptent pas. Bien des personnes se mirent à plaindre cette charmante petite Lady Orris d’avoir un mari si bête, et madame Tremayne surtout en gémissait dans le secret avec ses meilleures amies… Bertha était si douce!... On s’en aperçut bientôt.
II
Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners faisaient le désespoir du pauvre Marmaduke; il lui était effroyable d’avoir à donner le bras à une duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout le monde et, durant le dîner, à suffire à une conversation. Lady Orris excusait bien à l’avance la timidité de son mari; elle le faisait même devant lui d’un ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke dix fois plus confus. Mais cela n’empêchait pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son chef un artiste émérite.
Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi, elle voulut avoir la comédie chez elle, mais l’avoir d’une façon complète; elle avait pour cela un excellent conseiller. L’honorable Victor Fielding, son propre cousin germain, était un jeune homme réputé plein d’esprit. Dès l’adolescence, il ne pouvait parler à son valet de chambre sans jeter ce personnage dans des convulsions d’hilarité; quant à son coiffeur et à son bottier, ils estimaient M. Fielding l’homme le plus spirituel de la terre. Revêtu de cette auréole, et malheureusement dépourvu de fortune, Victor Fielding entra dans le monde, propre à tout et bon à rien, et un beau jour épata la société et son honorable famille en paraissant sur les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un rôle burlesque pour son début; on cria d’abord, puis on se mit à raisonner, et finalement, au lieu d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché que jamais; c’était un acteur, mais un des leurs; beaucoup de femmes le trouvaient aimable, ses engagements aux théâtres étaient courts, et entre temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire prier. Et il avait promis à Lady Orris de jouer chez elle!!!
Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les gens de théâtre, détestait les comédies de société. Lady Orris, sa belle-mère, tout en lui faisant les gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés. L’idée qu’une Orris se fît applaudir par un public quelconque (et sa femme parlait maintenant d’une représentation de charité où l’on entrerait pour sa guinée) le mettait en fureur. Il essayait des remontrances à sa chère Bertha; il ne répondait pas à Fielding quand celui-ci lui parlait; mais ni lui ni l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on était en particulier, Bertha donnait à son mari une chiquenaude sur le bout du nez, ce qui terminait la discussion; s’il y avait un tiers, elle prenait la mine d’un ange résigné et compatissant; quant à Fielding, il faisait la grimace en aparté d’une façon qui ravissait Lady Orris. Ils étaient les gens les plus gais du monde, prenant des mesures, renversant en imagination les cloisons, élevant les portants et surtout dessinant les costumes—car Victor Fielding dessinait; on disait même, ce qui s’appelle tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de la célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.
III
Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup son esprit, et, avec Lady Orris, ils en parlaient sans cesse. Kitty Dove était une créature si remarquable, la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée, un ange!... Et l’on allait applaudir cet ange, pendant que Sir Marmaduke s’enfermait, de mauvaise humeur, dans son «study» et se consolait, ou plutôt se lamentait, en compagnie de son meilleur ami «Rascal», petit terrier à rat, qui le regardait avec des yeux humains, pendant que tristement il fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il comprenait bien sa peine. Du reste, Rascal n’aimait qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire plus ouvertement, mais il ne se gênait pas pour attraper les mollets de Victor Fielding, chaque fois que l’occasion s’en présentait.
Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien inutile; la douairière Lady Orris était maintenant la meilleure amie de Bertha, qu’elle soutenait, encourageait et chaperonnait, et les deux Miss Orris adoraient leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke ne se sentait que «Rascal» pour appui, et les soutiens de Lady Orris étaient légions, tous ceux qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités par elle, tout le troupeau affamé et repu, qui va là où la table est mise.
Un soir, la solitude des deux camarades, le maître et le chien, fut interrompue par Bertha, qui rentrait d’une partie de théâtre en la compagnie irréprochable de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle que Bertha ambitionnait.
—Eh bien! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc pas couché; il fallait venir avec nous alors!
—Je déteste le théâtre.
—Quelle idée! Kitty a été délicieuse; et savez-vous, Marmaduke, que je veux l’avoir un soir à souper? je veux absolument la connaître.
Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.
—Pourquoi pas, s’il vous plaît? Miss Dove est une personne parfaitement comme il faut; on l’invite partout; d’abord elle a été mariée; c’est une personne aussi distinguée que n’importe qui; je suis décidée à faire sa connaissance; je la trouve charmante!...
—Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez!...
—Ah! ne soyez donc pas toujours à gronder. Victor viendra demain vous chercher pour vous présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler… si vous pouvez!...
Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper chez lui avec Lady Orris!... depuis son enfance une «Lady Orris» était pour l’imagination de Sir Marmaduke une personne vivant dans une sphère à part; une Lady Orris, de Orris Hall, soupant avec une actrice, lui paraissait une action presque sacrilége; c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris eût parmi ses parents un personnage comme Victor Fielding, tout fils de lord qu’il était.
Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait condamné; il se rendait compte qu’il irait, et qu’une fois là, il n’oserait jamais être impoli pour une femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris naïf à une certaine classe de femmes, il n’aurait pu être grossier pour la dernière fille des rues.
Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva au lunch, et, tout en mangeant bien et buvant mieux, fit la biographie et l’éloge de Miss Dove; elle avait tout: vertu, talent et le reste; elle avait eu le malheur d’être mariée avec une affreuse canaille dont elle avait pu heureusement se débarrasser; elle épouserait sans doute un duc, elle en était digne; quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec plaisir; c’était une grande faveur d’être reçu par elle, elle recevait si peu de personnes chez elle! Le lunch n’était pas terminé que Mylady sonna pour la voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.
IV
Le pauvre Marmaduke était au supplice; son expérience de la vie était nulle, et il se figurait l’intérieur d’une actrice comme la chose du monde la plus extraordinaire; du reste, Fielding eut soin d’entretenir un ahurissement qui était manifeste en parlant sans arrêt depuis Belgrave Square jusqu’à une des rues neuves du quartier de Kensington, où se trouvait la maison de Miss Dove.
Une housemaid en alpaga noir, tablier de mousseline à bavette épinglée de nœuds roses et un petit bonnet blanc à nœuds roses également, vint ouvrir; elle introduisit ces deux messieurs au premier, dans le salon le plus honnêtement bête; tous les meubles couverts d’une perse luisante; des livres, des plantes, quelques belles gravures; une petite installation pour faire les fleurs artificielles; quelques bluets étaient dans un vase, et leur copie reposait sur la tablette de bois peinte en blanc; devant cette table, une cage avec deux beaux canaris chantant à tue-tête; les stores rouges étaient baissés, et l’air entrait par la large fenêtre du petit salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin dont on apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. Des quantités de photographies de beaux enfants complétaient l’ensemble.
Miss Dove les fit attendre cinq minutes; puis elle parut, vêtue d’une robe de laine blanche légère, le corsage plissé, la jupe longue et unie, un ruban bleu dans ses cheveux châtains, lisses et nattés; à la main, une corbeille pleine de roses fraîchement cueillies, l’air du visage sérieux et paisible. Elle s’avança droit vers Sir Marmaduke.
—Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous remercie; mon ami Fielding m’a dit que vous étiez un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.
Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à s’asseoir, pendant qu’elle-même prenait place dans le petit fauteuil d’osier devant sa table de travail, et de ses mains légères et blanches se mettait à pétrir une fleur.
Sir Marmaduke murmura quelques mots de… ravi…, charmé, puis, rouge comme une braise, regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. Mais Sir Marmaduke n’avait pas besoin d’être embarrassé: de sa voix douce et cadencée, Kitty Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en rendît compte, les demandes et les réponses; tout était net, simple et de bon goût. Sir Marmaduke, qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée d’un grand chien de montagne le mit sur un sujet qui lui était familier; il caressa le bel animal, qui s’appelait Otello et était fier comme le Maure de Venise…
—Ah! quand on est seule et sans enfants, dit doucement Kitty, il faut bien tromper son cœur.
Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter sur les photographies enfantines:
—Oh! je n’en ai jamais eu, dit-elle; mais je les aime tant! je me console en regardant ceux des autres!...
Sir Marmaduke était ahuri.
Ça, une actrice! cette femme belle, chaste, s’entourant de portraits d’enfants! Les sentiments intérieurs de Marmaduke se manifestaient par une timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il tout le temps; mais c’était au jeune baronnet que Miss Dove adressait ses réponses, et quand, au moment du «shakehands» du départ, Fielding dit: «Ma chère Kitty, je sais que Sir Marmaduke est chargé par Lady Orris de vous dire qu’elle sera ravie de vous voir», Sir Marmaduke ne put que répéter «ravie», tant les yeux bruns et doux qui s’arrêtaient sur lui le rendaient incapable d’une autre réponse.
A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding pour s’en aller à de nouveaux triomphes, Sir Marmaduke pour réfléchir…
Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec son cousin de la façon dont elle menait son mari:
—Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de théâtre comme du diable!... le voilà donc apprivoisé… Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit; mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke Orris, je ne crois pas que je vous aurais choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas regarder une autre femme… car il n’a pas regardé Miss Dove, j’en suis certaine; il ne sait pas seulement la couleur de ses yeux.
Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des yeux de Miss Dove, qu’encore amoureux de sa femme, et se croyant tenu envers elle à la plus rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de penser autant à Miss Dove. Comme elle avait l’air tranquille!... Comme sa voix était harmonieuse! comme tout était simple et «anglais» chez elle!... Comme cela devait être agréable de dîner en face d’elle!...
Et alors l’image de son petit pantin de femme qui riait ou criait sans cesse, qui n’aimait que les chinoiseries, les japonaiseries, les choses baroques, qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur anglaise… cette image baroque dansait désagréablement devant ses yeux, et puis Marmaduke rêvait un «_son and heir_», et la pensée des enfants était affreuse à Lady Orris.
Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes? Un héritier? Mais pourquoi faire, un héritier? Pour nous enterrer?... Telle était sa constante profession de foi.
Miss Dove, qui, au contraire… Marmaduke était bien triste!
Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était d’une condescendance rare. Elle voulut bien informer Sir Marmaduke du jour qu’elle avait choisi pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, pour l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove avait déjeuné plusieurs fois chez la duchesse de Boldfront.
Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se permit de dire en guise de réponse:
—Je n’approuve pas cela.
—Quoi! la duchesse?
—Non, votre projet.
Il y eut un court silence; Lady Orris faisait sonner sa cuiller. Puis, de son petit ton glacé:
—C’est pour jeudi.
—Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke se leva et fit frapper violemment la porte en s’en allant.
V
Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove avait répondu un mot charmant à l’invitation de Lady Orris. Tout était réglé et agencé par Fielding, qui jouait en ce moment au Star Theatre le rôle d’une vieille femme ivrogne, dans un «burlesque», le jouait délicieusement et était l’idole d’un petit groupe d’admiratrices.
Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un souper positivement pompéien!... Elle-même, vêtue d’un peplum couleur flamme, des sandales d’or aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses blanches, avait, au dire de Fielding, une mine absolument réussie. Lui, à son profond regret, était tenu au vil costume moderne, mais il s’en était dédommagé en faisant des recherches archaïques, afin que le souper ne ressemblât à rien qui se fût déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor antique avait été établi par ses soins, et la table mise comme chez Cicéron lui-même! Il avait laissé comprendre quelque chose de la surprise qui l’attendait à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle viendrait costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. Quand Sir Marmaduke vit sa femme, il manifesta une surprise non équivoque. Quant à la salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite; il verrait quand on se mettrait à table. A minuit moins un quart, deux amies aussi toquées que Lady Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux en cône et entourés de bandelettes; l’autre, dans un peplum noir, avait l’air de la divinité de la Nuit… dans un pays chaud…
Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se donnaient à peine la fatigue de serrer la main à Sir Marmaduke. On attendait avec impatience, parlant d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant un moment, d’introduire dans la salle du festin; on s’enthousiasmait à la pensée de répétitions futures dirigées par Kitty Dove…
Enfin, elle arriva!... Elle entra de l’air d’une lady qui va à un drawing room, habillée de crêpe de Chine blanc, garni de dentelles magnifiques, le corsage à peine ouvert au col, des manches coupées à la saignée.
Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes blanches formant comme un diadème, un léger voile tombant derrière les plumes; le visage doux à peine éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de dignité et d’aisance, regardant avec quelque étonnement la maîtresse de la maison qui, ravie et sans le moindre embarras non plus, l’accueillait avec des phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des présentations, des compliments, et chez Miss Dove des remercîments polis, des révérences de dame d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le plus joliment du monde, elle l’interpella comme une ancienne connaissance, le remercia de sa visite, plus encore de l’honneur qu’elle avait ce soir-là.
Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en prenant place à la table antique préparée par d’autres soins que les siens; il eut un œil tranquille pour Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en gardant une réserve charmante et parlant toujours de cette voix douce qui est, comme dit Shakespeare, «une excellente chose chez une femme».
Les premiers moments du souper furent froids et corrects; on mangeait le potage sous l’influence de cette gêne réciproque qui saisit les gens qui ne sont pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. On parla d’abord de courses, du Parc, de parties à la campagne. Miss Dove, qui se possédait parfaitement, causait avec naturel et gaieté; on causa musique; elle chantonna sans se faire prier deux ou trois mélodies dans cette langue italienne qui est celle même de l’amour. Prise d’émulation, Lady Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale qui autrefois avait ravi Sir Marmaduke. Ces romances mirent l’amour sur le tapis. Les trois dames crurent faire les bonnes princesses et mettre Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus larges; Lady Orris alla jusqu’à dire que le mariage était une institution ridicule et démodée. Aussitôt Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste, débita une série de vieilles calembredaines à l’admiration presque générale.
Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, continuait à causer à voix basse avec Marmaduke; elle le regardait de ses yeux tendres et doux, et parlait de son goût pour les jardins, pour les roses, pour la campagne, son rêve de s’y retirer un jour en compagnie d’Otello, «le seul fidèle ami sur lequel je compte».
Sir Marmaduke devenait brave comme le sont les poltrons quand ils s’y mettent, et confessait ses goûts à lui, son horreur du bruit, son peu d’attrait même pour les soupers, et, à l’instant où le visage de Miss Dove, tourné vers lui, lui faisait oublier le reste, la voix glapissante de Victor s’élevait; debout, le verre en main, il criait: «Vive la Rome des Césars!» On ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais on applaudissait avec délire.
—Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, la tragédie, le drame! Shakespeare! Sheridan! Congreve! tout nous est bon, n’est-ce pas?... Oui, nous rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et Kitty Dove sera notre divinité. Vive Kitty!
Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait chorus: «Vive Kitty!...» pendant que Miss Dove, semblant répondre à ses sujets, levait son verre d’un geste de reine.
—Elle joue la Reine Catherine, ce soir, murmurait Fielding.
—Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, répondait Lady Orris.
La fête charmante se prolongea jusqu’à deux heures et demie. A ce moment, Miss Dove, qui, assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de table, respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en main, demanda sa voiture. Lady Orris, qui aimait se coucher à cinq heures, protesta en vain.
—Vous êtes trop bonne, Lady Orris; mais demain j’ai une répétition, je suis forcée de me reposer. Mais je suis toute à vous le jour que vous voudrez pour organiser ce que vous désirez, à supposer que je puisse être utile…
—Vous êtes trop charmante; venez me voir, je vous en prie, nous vous admirons tant, tant!...
Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke avait été chercher la pelisse de Miss Dove, une immense pelisse brune, close et sombre, avec une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. Le valet de pied vint prévenir que la voiture de Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui offrit son bras pour l’accompagner. La porte du salon se referma; on entendait le bruit des voix pendant que Sir Marmaduke et l’actrice descendaient lentement. Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit signe à un des trois valets de pied:
—Mon paletot.
Et se tournant vers Kitty:
—J’aurai l’honneur de vous déposer à votre porte…
—Marmy est allé se coucher, disait pendant ce temps Lady Orris à Fielding.
—Oh! n’en parlez plus, disait le charmant Victor.
—Si, si, j’en parle; c’est un mari modèle; c’est un chien de berger… Vive Marmaduke!
VI
Les fêtes, même pompéiennes, ont leur lendemain; celui-ci fut imprévu. Dix jours après ce joli souper, Sir Marmaduke, qui avait oublié de rentrer à Belgrave square, débarquait à New-York. Miss Dove payait son dédit… et Victor Fielding raconte qu’ils se sont mariés au pays des Mormons!!!
Lady Orris accomplira son rêve; elle débutera sur un vrai théâtre.
HOUSE-PARTY
I
Lady Charles Berner est une de ces tranquilles personnes élevées à la campagne, dont les plus vifs plaisirs ont été, de temps en temps, un County-Ball, et les distractions, des Lawn-Tennis plus ou moins réussis. Une fois mariée, Lady Charles a changé de maison, mais sa vie n’a pas été plus accidentée. Lord Charles n’aime que l’agriculture, la chasse et la pipe, et elle s’est figuré aussi qu’elle n’aimait que l’agriculture, la chasse et la pipe. En y ajoutant les joies que l’on promet à la bonne conscience, elle se croyait assurée d’une existence très-douce. Elle aimait ses comptes de ménage, elle aimait ses lapins, elle aimait même ses cochons… puis elle cessa d’aimer tout cela. Leur fortune ne permettait pas aux Berner une double installation aux champs et à la ville; mais Lord Charles avait la chance de posséder, à Londres, un frère aîné généreux, Lord Treppy. Or, Lord Treppy allant en Norvége cette année, et Mylady l’accompagnant, au lieu de louer leur maison, ils la prêtèrent aux Charles; ceux-ci se crurent tenus d’accepter une offre aussi avantageuse.
Lord Charles avait un certain entraînement, mais Mylady, qui était paresseuse, se sépara avec peine de ses animaux domestiques. Huit jours après, elle ne se souvenait plus guère que «the Hedge» existât; quinze jours plus tard, elle y songeait avec mépris, et au bout d’un mois avec horreur. L’air de Londres, les plaisirs, le Parc, les dîners, les bals lui paraissaient son élément naturel; elle s’amusait follement avec une tranquillité grave, qui n’était pas sans attrait. Grande, toute blanche, les cheveux d’un blond roux, les yeux bleus, un peu myopes, une bouche en fraise, le cou et la poitrine éclatants comme la neige fraîchement tombée; mal mise, elle était belle, d’une beauté de campagnarde; elle aimait les parfums forts et les fleurs odoriférantes; elle en portait de grosses touffes, et sa personne était toujours fraîche à la croire sortant du bain; elle tendait à chacun, avec une cordialité visible, ses belles mains un peu grandes, mais souples et bien faites.
Elle s’amusait avec l’entrain d’un enfant bien portant, ravie de rire et de s’entendre dire toutes sortes de choses agréables, dont elle n’avait pas l’habitude. Lord Charles l’avait choisie quand il avait quarante ans et elle trente, et ne s’était pas cru tenu à de grands frais de cour. Depuis qu’elle complétait l’ameublement de sa maison, sa galanterie n’avait pas fait de progrès.
Lady Charles, qui avait toujours été économe, devint dépensière, mais sans transition, tout d’un coup. Elle avait envie de tout et aurait pleuré quand son mari venait lui lire les feuilles locales. Qu’est-ce que cela lui faisait maintenant? l’état de la ferme, elle s’en moquait. Elle songeait au bal de Lady X… et à la robe de tulle vert d’eau que lui confectionnait sa femme de chambre, car elle faisait encore confectionner toutes ses robes par sa femme de chambre.
Lord Charles ne faisait nulle attention au changement, débitait son boniment, expliquait son engrais, lisait les lettres du régisseur, les nouvelles du veau dernier-né, l’annonce d’une portée de lapins, fumait sa pipe, buvait son eau-de-vie et son soda, et s’en allait à son club causer avec d’autres gentlemen conservateurs, agriculteurs bornés comme lui-même; là, il lisait d’interminables journaux et reparaissait pour accompagner Mylady, car il considérait un peu d’amusement comme hygiénique, et sa belle Caroline se portant très-bien, il comprenait qu’elle aimât le mouvement et même la danse une fois par hasard. Du reste, il parlait toujours du ton d’un homme venu une fois à Babylone, mais qui n’a pas l’intention d’y revenir. Comme il n’était pas avare, il voulait bien, pour une fois, se livrer à des dépenses au delà de son revenu, mais à condition de n’y revenir jamais. Lady Charles était décidée à y revenir toujours; les lettres qu’elle recevait de la campagne l’énervaient, tout ce qui faisait allusion au retour l’exaspérait, et un soir, quand Lord Charles répondit avec son gros rire à un espoir exprimé de les voir l’année suivante:
—Ici l’année prochaine! Ni l’année prochaine, ni dans dix ans! Nous retournons dans notre niche pour n’en plus sortir, n’est-ce pas, Carey?
Elle sourit, mais elle l’aurait étranglé.
Chose étonnante, elle n’avait jamais eu de rêveries, d’aspirations; sa jeunesse s’était écoulée tranquillement à attendre un mari, à étudier le piano et la botanique, et à marcher quatre heures par jour, chaussée de bottines sans talon. Après cela, on peut se croire une femme raisonnable et ne pas l’être.
Lord Charles n’avait pas voulu la conduire au derby; elle avait vu d’un balcon de Grosvenor place revenir les voitures, ce qui l’avait un peu dédommagée; mais aller à Ascot, cela, elle le souhaitait avec passion. Elle connaissait un tas de gens qui y allaient, qui l’auraient bien invitée à se joindre à eux, mais qui n’y pensaient pas. Lady Charles Berner était encore un outsider et menaçait de le demeurer, puisqu’elle partait, et Lord Charles, qui était extrêmement de mauvaise humeur, par suite de la mort subite d’une magnifique génisse, avait déclaré qu’il n’irait pas; il n’avait pas d’argent, pas dix livres; il n’irait pas!
Il n’y a que la hardiesse pour réussir. Lady Charles Berner demanda de but en blanc à Lady Gwendoline Vancouver, qui avait loué à Sunningdale un délicieux cottage pour la semaine d’Ascot, si elle ne voulait pas l’inviter.
—J’ai si envie d’y aller!
—Dear Lady Charles, ah! si j’avais su, Syringa Cottage est si petit! et notre house-party est au complet.
—Ah! chère lady Gwen, donnez-moi la chambre de votre femme de chambre!
—Non, mais je vous en trouverai une absolument; seulement Lord Charles…
—Mais il ne veut pas venir! cria presque Lady Charles.
—Oh! alors je vous promets; il y a un fumoir au premier, je crois, je le ferai déranger; enfin je parlerai à Mrs. Top. (Mrs. Top était la housekeeper et une personne de profonde conséquence.)
Grâce à Mrs. Top, qui le voulut bien, Lady Charles Berner fut invitée à faire nombre dans le house-party extra cream de Lady Gwendoline Vancouver.
Elle était aux anges, et la femme de chambre sur les dents, mais elle avait des robes, et même plusieurs robes. Pendant ce temps, Lord Charles usait le papier à lettres de son club à écrire des lettres d’affaires et à aligner des chiffres, toujours désastreux, comme tous les chiffres.
II
Syringa Cottage est une délicieuse habitation; le ménage qui l’habite l’a acheté, meublé, organisé à la seule fin de le louer la semaine d’Ascot et d’être logé à bénéfice le reste de l’année. Tout est ridiculement bourré de bibelots, de porcelaines; il y a des assiettes accrochées dans les coins les plus inaccessibles, des pelotes à l’infini, des toilettes qui sont submergées par des nœuds roses, des oiseaux peints sur toutes les portes, des nattes blanches le long des corridors, des portières à profusion et une abondance de vaisselle et de verrerie dans un goût d’élégance moderne très-raffiné, tout cela se paye et se paye bien; du reste, Syringa Cottage est une maison de bonne taille; sous son toit de chaume, il y a quinze lits de maître, grâce à une quantité de bow-windows ajoutées après coup, mais qui sont de l’effet le plus agréable; une vérandah entoure le rez-de-chaussée; cette vérandah, tout enjolivée de plantes grimpantes, toute parfumée, est la plus jolie chose du monde: on y a multiplié les fauteuils d’osier, les petites tables, les paravents qui gardent des courants d’air: deux superbes perroquets, qui ajoutent au décor et se louent avec le reste, y ont leur perchoir, étalent à la lumière leurs belles plumes blanches et leur crête d’or; d’un bout de l’année à l’autre, les heureux propriétaires de ce joli nid projettent et exécutent des embellissements, et les font payer à leurs non moins heureux locataires d’une quinzaine.
Le house-party de Lady Gwendoline Vancouver était fort élégant. Sa mère, la duchesse de Riven, avec une de ses sœurs non mariée, Lady Gladys, deux ménages jeunes, élégants et fashionables. Un médecin de la médecine de l’avenir, dont chacun raffole; trois officiers dans les guards, ce qu’il y a de mieux dans le genre, et son oncle Lord Arthur Deburn, vieux beau militant dont les conquêtes ont été innombrables, et qui, mari adoré, n’en est que plus aimé après chaque infidélité notoire. Lady Arthur passe sa vie à la campagne à élever sa jeune famille, car elle a une jeune famille. Jamais homme n’a été plus sûr d’être aimé pour lui-même que Lord Arthur; sa plus brillante situation financière correspond à un billet de dix livres; il a, depuis longtemps, mangé jusqu’au dernier penny de sa légitime, et sans le duc de Riven serait à la mendicité, ce qui le gênerait médiocrement, ayant eu toute sa vie ce qu’il y a de meilleur en tout, sans jamais songer à payer. Comme il était de bonne compagnie on l’invitait toujours, et Lady Gwendoline traitait son oncle en vieil enfant gâté et le gâtait plus que les autres.
Ce fut dans ce petit paradis terrestre que Lady Charles Berner débarqua, ravie des plaisirs en perspective d’une «Ascot-week».
Dès le premier soir, elle vit qu’on s’amusait; une bonne humeur extrême présida au dîner. Bonne chère, bons vins, belles fleurs, élégance, gaieté: tout y était. M. Vancouver, ayant gagné quatre mille livres au derby, se montra généreux comme Sardanapale. On y discuta les mérites d’_Angora_, de Queen of the Night, de Tipsy, de Lady Mary Harber. Lady Gwendoline a engagé des paris, et Typsy était son favori pour le Cup, tandis que M. Vancouver backait Queen of the Night. Lady Charles fut immédiatement prise dans l’engrenage; elle qui, un an auparavant, parlait avec horreur des paris aux courses, elle s’y engagea sans le moindre remords et sans la moindre arrière-pensée. De plus, elle écouta les galanteries assez soulignées de Lord Arthur Deburn; et de fait, pourquoi se scandaliser de ce qu’un homme qui n’est plus jeune, car il ne l’est manifestement plus avec sa tête chauve et sa moustache blanche, vous trouve agréable? Mais, sous ses sourcils gris, il a encore un œil bleu plein de vie, et cette moustache cache des dents bien rangées qui semblent pleines de promesses. Lady Charles était enchantée; elle jouissait de son triomphe et en devenait plus gaie, plus aimable, plus épanouie, et l’on trouvait que, pour une poor thing, qui toute sa vie a été enfermée à la campagne, elle n’était pas ennuyeuse du tout.