Nêne

Ernest Pérochon · Chapitre 4 sur 4 · partie 3/3

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Nêne

Deuxième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Lalie !

Lalie se retourna, indécise. Madeleine était restée à la même place et elle se mouchait, elle se mouchait…

— Lalie ! au revoir, ma petite !

La sous-maîtresse leva la main et puis, en riant, elle fit un geste qui voulait dire :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en donc !

Comme Madeleine ne bougeait pas, elle emmena les petites et les fit entrer à l’école.

Alors, seulement, Madeleine s’en alla. Elle s’en alla bien vite, courant presque et puis, petit à petit, elle ralentit sa marche ; ses pieds traînèrent, elle s’arrêta.

Est-ce qu’elle avait fait toutes les recommandations nécessaires ? Eh bien, non, justement ! elle n’avait pas dit de remettre la capeline à la sortie… Et si la petite s’ennuyait trop, qu’en ferait la demoiselle ? Peut-être, si elle prenait à pleurer, serait-il préférable de la ramener…

Madeleine revint vers l’école. La classe était commencée ; elle n’osa pas pénétrer dans la cour ; elle resta sur la route, s’assit au pied de la muraille, sur une pierre.

Le bruit des deux classes venait à elle, confusément. D’un côté, on entendait une sorte de murmure égal, un bourdonnement de voix discrètes. De l’autre, le petit ménage était plus bruyant ; des sabots claquaient, des boîtes tombaient ; des voix doucelettes chantaient l’alphabet sous la conduite d’une voix plus grave, mais jeune aussi et très flexible ; prestes, des volées de rire partaient.

— Elles n’ont pas de chagrin, les petites, pensait Madeleine. Pourvu qu’elles ne se moquent pas de Lalie ! C’est peut-être à cause d’elle qu’elles rient si souvent…

Elle se leva et vint s’asseoir juste devant la classe de la sous-maîtresse.

Passa un meunier qui était d’humeur faraude et qui se mit à plaisanter. Puis ce fut, conduisant une carriole, Bouju, cet ancien amoureux de Madeleine qui, naguère encore, l’avait priée honnêtement. Bouju arrêta sa bête pour donner le bonjour, puis il s’informa de la Clarandelle, de Tiennette, de toute la parenté.

Madeleine lui répondit vite et tout droit, en peu de mots. Elle s’impatientait parce qu’elle n’entendait plus le bruit de l’école.

Quand Bouju partit enfin, l’heure de la sortie avait sonné. Madeleine courut à la grille, mais la sous-maîtresse l’ayant aperçue vint rapidement au devant d’elle :

— Ne vous faites pas voir, chuchota-t-elle ; vous auriez mieux fait de partir… Cela va très bien ; je crois qu’elle sera facile à accoutumer. D’ailleurs, elle est grande déjà… Tenez, la voici là-bas… dans la ronde avec les autres… Mais, cachez-vous, je vous en prie !

Madeleine recula jusque sur la route. La demoiselle, tout de suite, s’en fut rejoindre les écolières et prit place dans la ronde à côté de Lalie.

— A toi, mignonne… à toi d’entrer… Qui embrasses-tu ?

Lalie s’approcha timidement et comme la demoiselle se baissait, elle lui sauta au cou.

— Lalie ! Lalie ! A midi, tu prendras ta capeline !

Toutes les têtes se retournèrent. Qui était celle-ci dont on ne voyait, au-dessus de la muraille, que le haut de la figure ? La demoiselle haussa les épaules ; Lalie se mit à sourire en rougissant… et ce fut elle qui la première recommença le jeu.

Derrière la muraille, les cheveux blonds et les yeux gonflés disparurent.

— Elle est déjà habituée… J’en suis contente ! Elle ne pense déjà plus à moi… Il faut voir comme elle embrasse la demoiselle ! J’avais de la crainte et cela va très bien… Tant mieux ! Je suis contente, bien contente !

Sur la route des Moulinettes, Madeleine murmurait : « Je suis contente ! » et de grosses larmes lui brouillaient la vue.

De cette première journée d’école Lalie fit tout un conte.

— Si tu savais, Nêne, comme on s’amuse ! La demoiselle m’a fait chanter ; elle a dit que je serais la première.

— Tu l’aimes déjà, la demoiselle ?

— Oh oui ! elle est mignonne ! Quand on l’embrasse, ses cheveux, sentent bon… Elle m’a donné une rose en papier.

— Comme celle que je t’avais achetée à l’assemblée de St-Ambroise ?

— Oh ! plus belle !

Madeleine pensait :

— C’est bien heureux que la demoiselle ait su la prendre…

Et son cœur était gros.

A la maison, pendant qu’elle préparait le repas, elle vit la petite fort occupée à se regarder dans un miroir ; elle s’approcha sans bruit : Lalie s’efforçait à loucher pour ressembler à la demoiselle.

Le lendemain soir, ce fut le même enchantement :

— Tu n’as pas été punie ? demanda Madeleine.

La petite leva des yeux moqueurs.

— Punie ! Pourquoi punie ?

— Pendant tout ce temps, tu ne t’ennuies pas ?… Tu ne songes pas à Jo ?… ni à moi ?

— Jamais !

Madeleine ne questionna plus.

Le mercredi elle chercha un prétexte pour retenir Lalie, mais elle eut si belle musique qu’elle dut céder.

La semaine passa. Lalie ne parlait plus que de son école, que de sa maîtresse. La nuit elle en rêvait tout haut et c’était pour Madeleine une torture cachée, inavouable, honteuse.

Le lundi suivant elle eut une minute de joie coupable.

Elle était allée après quatre heures du côté de St-Ambroise attendre Lalie. Quand la petite parut, son panier au bras, Madeleine vit qu’elle marchait tristement et qu’elle avait les yeux rouges.

D’un élan elle la rejoignit, l’enleva en ses bras.

— Qu’est-ce que tu as ?… Tu viens de pleurer !… Elle t’a punie ?

Lalie éclata en sanglots.

— Elle t’a punie ! elle t’a punie !

Lalie secouait la tête.

— Non ! Non !

Mais Madeleine, sans entendre, la serrait, l’emportait, la reprenait.

— Ah ! la méchante !… Elle t’a battue !

— Non ! non !

— Qu’est-ce qu’elle l’a fait ? dis-le moi… Je la gronderai, moi, la méchante, et tu n’iras plus à son école !

Lalie se débattait ; elle réussit à glisser jusqu’à terre, puis elle cria, tout en colère :

— Non ! elle n’est pas méchante ! Je ne veux pas que tu la grondes !… Qui t’a dit qu’elle m’avait battue ?

— Mais tu pleures encore…

— C’est à cause des petites… qui ne sont pas sages… qui ne veulent pas apprendre à lire… Elle a dit qu’elle s’en irait, que nous ne la verrions plus !

Madeleine, interdite, les bras ballants, regardait l’enfant et son cœur était déchiré de jalousie.

Le lendemain, elle déclara que Lalie avait mauvaise mine, qu’elle toussait la nuit et qu’elle n’irait plus à l’école.

La petite se mit à crier, mais Madeleine se gendarma et fut la maîtresse.

— Ta mère n’est pas bien forte ; ses douleurs sont revenues. Elle se plaint de toi qui ne vas pas la voir.

C’était un petit vieux du Coudray qui, de passage aux Moulinettes, donnait les nouvelles à Madeleine.

Elle secoua la tête et répondit avec un peu d’humeur :

— C’est que je n’ai pas le temps, aussi ! En plus de mon travail j’ai des enfants à surveiller. Mon frère n’est-il pas là-bas, lui ?… Et mes sœurs qui ont quasi tous leurs dimanches libres, ne peuvent-elles pas les passer au Coudray ?

— Tu es l’aînée, dit le vieux ; tu dois être la première à soutenir ta mère.

Et puis, pour son plaisir, il commença un lent discours plein d’amertume.

— Les anciens ont toujours tort… Qu’est-ce qu’ils font sur la terre ?… Tant qu’on peut travailler, cela marche encore… mais après, il faudrait mourir tout de suite…

Madeleine l’interrompit.

— C’est bon ! dit-elle ; vous direz à maman que j’irai la voir un de ces jours. Qu’elle prenne patience et qu’elle se soigne bien pour que je la trouve guérie.

Le vieux releva le propos.

— Qu’elle se soigne bien ! Et avec quoi ? Dis, avec quel argent achètera-t-elle ce qu’il faut ?

Madeleine rougit.

— C’est vrai, je suis un peu en retard… dites à maman qu’elle m’excuse.

— Je trouve qu’elle a déjà trop excusé… Je sais que c’est le troisième mandement qu’elle t’envoie. Elle est meilleure que moi, ta mère.

Madeleine rougit de plus belle.

— Eh bien, tenez, je vais vous donner l’argent et vous le lui remettrez.

Elle ouvrit son armoire.

— C’est que je ne suis pas riche, moi aussi, murmura-t-elle.

Elle vida sa bourse dans le tiroir.

Eh bien ! ce n’est pas possible ! Il ne lui reste plus que douze francs, juste ce qu’elle voulait donner à sa mère. Depuis quelque temps elle a puisé, puisé et maintenant, voilà le fond. Comment faire ? Eh ! que Fridoline donne un peu plus, que Tiennette se prive d’un ruban ! Son argent à elle, elle ne peut pas s’en passer. Est-ce qu’elle va refuser quelque chose aux enfants, au moment où l’on va la séparer d’eux !

Elle referme la bourse, elle referme le tiroir, elle referme l’armoire… Et elle dit au vieux étonné :

— Tout bien réfléchi, que maman attende un peu ; j’irai moi-même lui porter son argent, car j’ai à lui parler.

 

— Tiens, celui-ci, que veut-il encore ?

Madeleine, maintenant que le vieux était parti, voyait arriver son frère.

Il était très rouge et ses yeux brillaient. Il entra lourdement, se laissa choir sur une chaise.

— Salut, Madelon !

Elle dit sèchement :

— Salut, donc ! Que veux-tu ?

Il se mit à rire.

— Tu le sais bien, parbleu !

— Mais non, je ne le sais pas.

Il cligna de l’œil, fit mine d’aligner des sous sur la table.

— De l’argent ! encore de l’argent ! Tu tombes mal : je ne donne plus rien.

— Il ne s’agit pas de donner, mais de prêter… Et tu peux être sans crainte : ne suis-je pas ton frère ?

Madeleine haussa les épaules.

— Te donner de l’argent ! pour que tu ailles à l’auberge et que tu en sortes ivre comme tu l’es en ce moment ? Ou bien pour que tu le portes encore à cette fille ? Dis, c’est pour cela ? Eh bien, non ! c’est assez maintenant !

Cuirassier se leva, tout de suite en colère.

— J’ai à te dire que tu déraisonnes, Madeleine, lança-t-il, et que tu m’offenses grandement. Jamais je n’oublierai tes paroles ; elles sont entre nous pour la vie. Tu as parlé sans cœur et sans esprit comme une qui n’a jamais aimé personne.

Du coup, elle fut sur lui.

— Tais-toi ! Va-t’en ! Vous me rendez folle, tous, tant que vous êtes ! Tais-toi !… Ah ! je n’aime personne ! Eh bien, regarde là-bas dans le courtil… tu vois ces petits : en voilà deux que j’aime… Et je pense qu’ils en valent d’autres, je pense qu’ils valent celle qui te rend fou et qui te rend méchant et qui te rend lâche !… Oui, vous me faites rire… avec vos airs… Ils sont là tous à faire leurs simagrées… « Nous aimons Pierre ou Maurice ou Jacqueline… toi, Madeleine, tu ne comprends pas… » Voyez-vous ça ?… Sans chercher ailleurs, ces petits qui sont là, je me ferais couper en morceaux pour eux. Est-ce que cela compte pour vous tous ?… Mais regarde-les donc ces petits, grand fou que tu es !

Les deux mains à plat sur la poitrine de son frère elle le poussait vers la porte.

— Regarde-les ! Je veux que tu les regardes ! Je crois qu’ils sont aussi beaux que ta Violette, et ils ne me trahiraient pas comme elle t’a trahi… Eh bien, on va me les arracher… et c’est elle précisément, qui va faire ce beau coup !

— Tu mens !

— Je mens ! Mais tu es donc tout à fait innocent ?… Le mariage est dans trois semaines.

Cuirassier recula, la figure décomposée et des mots de douleur bourdonnèrent en sa grande poitrine.

— Madeleine, le malheur est sur ma vie !

— Et sur la mienne, est-ce donc le bonheur qui règne ? Mais qui s’en occuperait ? Pas toi, à coup sûr !… Il n’y a que Violette ; tout pour Violette ! Va-t’en !… Ah mon argent ! tu le lui porterais encore et elle serait bien capable de le prendre… Cet argent, il n’est pas à moi, il est à ces enfants que tu vois. A cette heure, je trouve qu’elle les a assez volés, ta coureuse !… Je la hais ! Tu ne sais pas comme je la hais !… Tu ne sais rien, toi !… J’avais une petite, la plus mignonne du canton, la plus mignonne du monde et la plus fine ; eh bien, à cause de ta Violette, j’ai failli la voir mourir, la voir brûler, toute vivante ! et maintenant ce n’est pas encore assez, elle me la prend ! Elle me prend Lalie, elle me prend Jo, elle me prend tout !… Tout ce que je leur ai dit, elle le démentira ; elle changera leur religion, elle changera leur cœur… Si elle peut, dans leur souvenir, elle effacera jusqu’à mon nom !… Ah ! Damnation ! Je la hais !… Toi qui me parles d’elle, va-t’en ! va-t’en !

Cuirassier, toujours à reculons, avait gagné le seuil… Il n’écoutait pas. En ses yeux élargis par l’ivresse, une flamme de folie s’était levée.

Il tendit le bras ; sa main de géant s’ouvrit, se referma, joua plusieurs fois comme une énorme pince.

— Le malheur est sur ma vie !… Si un homme est devant moi, priez pour lui, je ferai un coup de galères !

Michel arrivait de Chantepie où il était allé faire les dernières démarches. Tout était enfin réglé : il serait baptisé le dimanche précédant le mariage. Le prêtre consentait à faire les choses simplement, sans bruit, sans apparat, sans insolence de victoire. Michel en était content. Il dit sa joie à Madeleine qu’il tenait maintenant au courant de tout. Elle répondit quelques mots seulement et sur un ton de politesse indifférente.

Alors il se tourna vers les enfants :

— On a pensé à vous, dit-il ; tiens, Jo.

Il tendit à l’enfant un sac de dragées.

— Et loi, Lalie, viens voir !

Madeleine s’arrêta de travailler ; Lalie s’était approchée, curieuse.

— Regarde cette boîte… en as-tu jamais vu une aussi belle ?

Il mit sur la table une boite à ouvrage recouverte de peluche bleue, puis il l’ouvrit avec une toute petite clef.

— Tiens ! il y a tout ce qu’il faut pour coudre… Et ce nom qui est écrit ici, saurais-tu le lire ?

La petite épela :

— Eu-la-lie… c’est mon nom, à moi.

Lalie tendit la boite à Madeleine qui l’ouvrit et, tout de suite, regarda ce nom écrit à l’intérieur.

C’étaient, sur un petit carré de toile finement cousu, des lettres brodées avec du coton de couleur et ce n’était pas du travail mal fait.

Madeleine pinça les lèvres ; ses yeux devinrent secs et bizarres. Brusquement, elle ferma la boîte, l’ouvrit encore, la referma…, crac ! crac !… Et tout à coup ses gros doigts entrèrent dans le carton, brisant le couvercle, aplatissant tout.

— Tiens ! dit-elle, je l’ai bien cassée !… Elle n’était pas solide ; je t’en achèterai une autre.

Et, prenant les deux enfants par la main, elle sortit de la maison.

Le ciel était ouvert ; la terre reposait. Ce n’était pas encore la nuit, mais en ce crépuscule dominical, les champs ne retentissaient pas du travail des hommes. Le vent était mort ; rien ne s’acharnait ; toute vie était étendue.

Madeleine avait conduit les enfants près de l’étang et, avec eux, elle s’était assise au pied du grand chêne sous les feuilles immobiles.

La paix était souveraine. Les enfants ne jouaient pas ; ils avaient des gestes doux et posaient des questions inattendues.

Madeleine leur répondait lentement.

C’était comme un pèlerinage qu’elle faisait. Sous ce chêne, en un jour pareil, un grand émoi l’avait fait défaillir. Alors, la joie était en elle et, par grâce de jeunesse et par illusion d’amour nouveau, les belles heures à vivre s’étendaient innombrables. Maintenant, elle était malade, maintenant elle n’osait plus regarder en avant, maintenant elle venait pour l’adieu.

Corbier se mariait dans dix jours. Elle n’avait plus qu’une semaine à passer aux Moulinettes. Une semaine !… et puis s’en aller !… Loin de Lalie, loin de Jo, recommencer une vie nouvelle. C’était pire que la mort !

Allons ! c’était un mauvais rêve ! Elle allait se réveiller, ne plus souffrir ; elle allait trouver la tête de Lalie sur sa poitrine… et, là, dans le petit lit, à côté, Jo, les yeux rieurs, dirait :

— Nêne, tu as beaucoup dormi !

Non, ce n’était pas une chose possible ! Elle prierait… Le Bon Dieu ne permettrait pas… il mettrait une pierre devant la roue écraseuse, il verserait le chariot dans le fossé… Il y aurait un accident, un choc sauveur…

— Nêne, les nuages qu’est-ce que c’est ? où vont-ils ?

— Ce sont les petits moutons du Bon Dieu qui s’en viennent au pacage.

Le ciel, grand ouvert, était comme une belle prairie rase ; quelques flocons blancs y voyageaient cependant et, à cause de cela, il paraissait assez proche.

Jo, la main levée, disait :

— Nêne, la lune, elle n’est pas haute !

— Nêne, continua Lalie, il y a des choses sur la lune.

Madeleine répondit :

— C’est un petit bonhomme qu’on y voit… tout petit et bien vieux… Sur son dos, il a un fagot d’épines pour chauffer son four.

— Nêne, demanda Jo, derrière les nuages, qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a le Temps, répondit Lalie… et c’est le Bon Dieu qui y demeure.

— Le paradis, Nêne, où est-il ?

— Ma petite, on ne le voit pas quand on est vivant : mais ceux qui n’aiment pas le péché y vont quand ils sont morts.

— Nêne, dit Jo, je ne sais pas comment ils font pour y monter et pour s’y tenir !

— Ils n’ont pas de peine… ce sont des choses difficiles à te dire.

Lalie montra l’eau tranquille où se reflétait le bleu sombre du ciel et les nuages.

— Regarde Nêne ! il y a un autre Temps au fond de l’eau.

— C’est le monde du dessous, dit Madeleine.

— Y a-t-il aussi des gens dans celui-là ?

— Oui, dit Madeleine, il y en a.

— Nêne, dit Jo, je crois qu’ils ne sont pas à leur aise !

Aux lèvres de Madeleine remontaient les contes de la vieille tante folle ; mais elle les trouvait effrayants et mauvais à cause de cela ; elle ne dit que ce qui était sa croyance.

— Il y a trois mondes… Le monde du dessus qui est le bon… Le monde du milieu : c’est le nôtre, il est bon et mauvais… Le monde du dessous : priez pour nous ! C’est le poison ; le mal en sort comme une fumée noire… Il y a trois mondes qui ne se ressemblent pas. Nous en connaissons un ; dans les autres les choses ne sont pas pareilles ; personne ne peut comprendre ; nos yeux ne servent de rien, ni nos oreilles.

Elle parlait avec douceur et sa peine s’apaisait. Avec le soir, une grande pitié tombait du ciel.

— Quand nous serons morts, nous irons en haut ou en bas selon la justice. Ceux de là-haut, ce sont ceux qui ont aimé ; ils aiment encore ? ils veillent sur nous.

— Ils nous voient donc ? demanda Lalie.

— Ils nous voient. Ainsi, pour vous, mes petits…

Elle hésita, ne sachant comment dire ce qui lui venait au cœur.

— Pour vous, il y a de l’aide, là-haut. Votre mère est au Paradis et vous regarde. Elle vous aime ; personne ne peut vous aimer autant qu’elle… personne !

Les enfants se taisaient, les yeux larges. Madeleine pensait tout haut et sa parole montait comme une prière.

— Elle veille sur vous… Elle doit bien savoir que je vous aime aussi… Qu’elle me soit donc secourable !… Si je viens à m’en aller, je lui demande de me préserver de l’oubli…

— Mais tu ne t’en iras pas, Nêne ! dit Jo.

— C’est-il que tu veux mourir ? demanda Lalie.

Elle ne répondit pas et la petite demanda encore :

— Si tu mourais, irais-tu là-haut, toi aussi ?

— Je ne sais pas.

— Tu serais forcée d’y aller… autrement, comment ferais-tu pour nous voir ?

Madeleine attira les deux enfants sur sa poitrine.

— Quand je m’en irai, je ne pourrai peut-être plus vous voir. Je ne suis pas votre mère, moi ; je suis… non, je ne suis pas votre mère… Votre mère est morte. Elle était bonne, votre mère… oh ! bien meilleure que moi !… Et elle était belle !… Jamais une autre ne sera aussi belle… C’est elle qu’il faut aimer le plus, mes petits… plus que moi… plus que toute autre…

Elle parlait à voix basse, lentement, pour donner le temps à ses paroles de laisser leur marque.

— Vous pouvez bien aussi aimer les autres… Vous pouvez bien m’aimer, moi… ce n’est pas défendu ! Mais que votre maman soit la première ; je ne serai pas jalouse… Oui, vous pouvez m’aimer… Quand vous serez grands, vous pourrez dire : ce n’était pas notre mère, mais nous nous souvenons d’elle tout de même… Ce sera ma part ; je serai bien contente.

Lalie, dont la pensée était en nouvel et grand travail, demanda :

— Tu n’es pas notre mère… ni notre tante, ni notre cousine… tu parles de t’en aller… Alors, qui donc es-tu ?

— Qui je suis, moi ?… qui je suis ?

Jo, levant sa tête jusqu’au cou de Madeleine, dit, très étonné par cette question :

— Qui elle est ?… Eh bien, elle est Nêne !

Et, serrés l’un contre l’autre, ils ne parlèrent pas davantage ce soir-là.

 

Tout était prêt. Il n’y avait plus rien à dire maintenant, plus rien à faire. Inutile de pleurer, de prier, de se débattre… Il n’y avait qu’à s’en aller.

Encore une nuit, sept ou huit heures à peine…

Le mariage était le mercredi, mais, dès le lundi, la mère de l’Autre venait s’installer avec une partie de son mobilier ; et Madeleine ne serait pas là pour recevoir cette femme qui venait en conquérante.

Pour la dernière fois, elle avait déshabillé les enfants. Raidie, elle les avait déshabillés comme à l’habitude, en jouant, pour ne pas les affliger ; et elle les avait couchés tous les deux dans son lit à elle. Pour la dernière fois, elle avait livré sa tête à Jo : il lui avait froissé les oreilles, il avait défait son chignon.

Maintenant, Jo dormait, Lalie dormait ; dans la chambre aux hommes, le jeune valet ne remuait plus.

La maison était noire, mais au dehors le crépuscule n’en finissait pas.

Madeleine s’assit près de la fenêtre, ouverte encore. Sur une chaise, à côté d’elle, il y avait un petit paquet de linge ; c’était tout ce qui lui restait aux Moulinettes ; ses autres hardes étaient déjà parties… Michel l’avait payée le matin…

C’était fini.

Elle ne pleurait pas, elle ne bougeait pas, ses cheveux tombaient sur sa figure ; elle ne sentait ni ses bras ni ses jambes ; toute sa vie était en sa poitrine où son cœur s’acharnait.

Du jardin, les œillets de bordure envoyèrent une odeur très douce ; un chant de rossignol entra ; puis, du côté de l’étang, les rainettes commencèrent à se faire entendre et, bientôt, leurs voix innombrables furent partout.

Madeleine se forçait à murmurer :

— Je n’habiterai plus ce bel endroit ; j’étais accoutumée et cela me fait mal de partir… Je regretterai la maison qui est avenante… je regretterai l’étang, le ruisseau où je lavais… Où trouverai-je un jardin aussi bien à ma commodité ? Je ne verrai plus le buisson de lilas ni les rosiers du courtil…

Elle cherchait à égarer sa peine par ces petits chemins. Ah pauvre ! suis donc la grande route ! Ces deux chétifs qui dorment et dont tu n’entends seulement pas le souffle, tiennent tous tes amitiés prisonnières…

— J’étais la patronne, ici ; en la maison, tout allait par ma voix… Ailleurs, cela changera !

Va, va, ta malice est courte !

— Je serai rudoyée ; j’irai aux champs avec les hommes.

Il s’agit bien de cela ! Ah ! si l’on voulait, elle ferait bien toute l’année le travail d’un valet, elle moissonnerait bien, elle porterait bien les fardeaux.

— Bonsoir, Madeleine !

Elle releva la tête ; un homme qu’elle n’avait point entendu venir était dans le courtil.

— Bonsoir, dit-elle.

Alors l’homme s’avança.

— Tu ne me reconnais pas ? L’habit militaire me change donc bien !

Elle eut un geste de réveil.

— Gédéon !

— Oui, c’est moi… J’ai eu une permission… Maintenant, je vais à Château-Blanc prendre le train. Je n’ai pas eu beaucoup de temps à passer au pays ; sans cela, je serais venu te faire longue visite.

— J’en aurais été très contente, dit Madeleine. Entre donc !

Mais il s’approcha de la fenêtre, posa son bras sur la barre d’appui.

— Non, dit-il, je ne peux pas, je suis trop pressé… Le patron est-il ici ?

— Il n’est pas encore rentré, dit Madeleine.

Puis elle ajouta avec un peu de mépris :

— C’est une grande journée pour lui : on a dû le baptiser à Chantepie. Il y a de la joie chez les catholiques… Tu en as bien entendu parler, sans doute ?

— Oui ; il en est question un peu partout dans le pays.

— Le mariage est cette semaine ?

— Mercredi.

— Alors, toi, tu quittes les Moulinettes ?… Quand t’en vas-tu ?

— Demain.

Madeleine avait détourné son visage. Dans le silence tombé la douce respiration des enfants devint perceptible. Gédéon dit à voix basse :

— Tu as de la peine, ma grande.

Elle répondit :

— J’en ai !

Et sa voix était celle d’une mourante.

Alors, lui, se tut, ayant au cœur des choses qu’il ne savait dire. Il resta un moment penché tout près d’elle, puis il lui prit la main et se redressa.

— Tu pars déjà ? demanda-t-elle.

— Il le faut ; le train passe à dix heures et quart à Château-Blanc. Je te souhaite bonne santé et bon courage, Madeleine… Tu sais, j’ai de l’attachement pour toi, je voudrais que tu sois heureuse… Nous avons été quatre ans l’un à côté de l’autre… Ça ne s’oublie pas. Et puis, il y a la chose que tu sais… entre Tiennette et moi… Madeleine, c’est ton tour d’avoir de la peine… Moi, je ne peux pas te consoler… Tu ferais bien de pleurer, Madeleine.

Il lui serrait la main et il disait : Madeleine… tu sais, ma pauvre Madeleine… ma bonne Madeleine… Il n’en finissait pas. Si bien que ce fut elle qui s’inquiéta.

— Tu n’oublies pas l’heure, Gédéon ?

Il eut une hésitation, puis il ôta son casque et dit :

— Madeleine, je voudrais t’embrasser avant de partir.

Elle se leva et tendit sa joue.

— Au revoir mon petit.

Il fit quelques pas, puis il s’arrêta.

— A propos, Madeleine… merci pour la bonne lettre que tu m’as envoyée là-bas. Elle m’a fait grand bien.

Madeleine demanda un peu distraitement :

— Tu as vu Tiennette ?

— Oui… c’est à cause d’elle que je suis venu… Il y en a un aussi que j’aurais voulu rencontrer, un mauvais loup rouge à qui j’aurais bien cassé les dents… Je n’ai pas pu ; tant mieux pour lui.

— De qui parles-tu ?

— De Boiseriot… Je l’ai bien vu, parbleu, mais pour l’aborder seul, ce n’était pas le jour ! Tout à l’heure encore, à St-Ambroise, il était attablé au café avec ton frère.

— Avec mon frère !

— Oui… et j’en ai été étonné !… Ils étaient seuls à leur écot et buvaient de l’eau-de-vie. Je me suis assis à une table et j’ai attendu en vain la sortie de Boiseriot. Je les voyais bien ; Boiseriot faisait l’ivrogne, mais c’était un faux jeu car il vidait son verre sous la table… Quant à Cuirassier ! Eh bien, lui, je pense qu’il était parti !… Il criait : « Tu dis à dix heures, à la croisée de Bellefontaine ?… C’est le coup ! »… Et il jurait, il tapait sur la table, il roulait de gros yeux… Il devait en avoir avalé, de l’eau-de-vie, pour être dans un état pareil !

Madeleine murmura :

— Quand il a bu, il est comme fou.

Dans la maison, l’horloge sonna.

— Neuf heures ! fit Gédéon ; j’ai juste le temps… Au revoir, Madeleine !

Il disparut dans la nuit commençante.

Madeleine ne s’était point levée pour le reconduire ; elle n’avait fait aucun mouvement, aucun geste d’adieu. C’est qu’elle était trop lasse, véritablement.

Elle l’aimait ce bon petit camarade, mais elle souffrait tant en ce moment ! Elle souffrait tant que Gédéon et Tiennette et Cuirassier et tous les autres lui étaient un peu indifférents.

Ses idées n’étaient pas bien claires. Qu’avait dit Gédéon ? Cuirassier était ivre… Boiseriot lui faisait boire de l’eau-de-vie. Pourquoi cela ? « A dix heures, à la croisée de Bellefontaine… » Il s’agissait sans doute d’un pari, d’une chose folle dont on parlerait dans quelques jours. Pauvre frère ! Il portait mal sa peine, lui aussi ; sa tête faible chavirait. Il s’enivrait souvent ; ainsi, l’autre jour… quand était-ce donc, voyons ? il était venu avec de mauvais yeux…

— Ah ! mon Dieu !

Madeleine se dressa, puis ses jambes fléchirent et elle retomba sur sa chaise. Un souvenir, entre tous les autres, venait de se faire passage, de percer, aigu comme une lame d’acier. Elle revoyait la grande main menaçante ! « Si un homme est devant moi, priez pour lui ! » Ah ! elle comprenait maintenant !

Une minute elle fut atterrée. Sur ses lèvres, des mots vinrent qu’elle prononçait sans les entendre.

— Le mauvais loup rouge… dix heures… à Bellefontaine… C’est le chemin de Michel ! c’est le chemin de Michel !

Puis elle fut debout, elle se précipita dehors, appelant :

— Gédéon ! Gédéon !

Mais sa voix s’étranglait et n’allait pas loin. Elle traversa le jardin, courut sur la route du côté de Château-Blanc.

— Gédéon ! A l’aide, Gédéon !

Aucune réponse ne vint. Elle se tordait les bras.

— C’est ma faute ! C’est ma faute !… C’est que j’ai prié !… Damnation !

Comme une folle elle prit sa course à travers champs du côté de Bellefontaine. Les sentiers ne se voyaient plus ; dans un grand clos elle s’égara, ne put trouver la barrière ; il y avait devant elle une grosse haie : elle se jeta entre deux touffes d’épines, appuya de tout son corps et roula de l’autre côté dans un fossé profond.

Le cœur lui manquait ; elle fut obligée de rester assise dans ce fossé. Un oiseau de nuit qui passait jeta son cri. D’un grand effort elle se releva ; ses mains montaient au-dessus de sa tête et se déchiraient. Au cri de l’oiseau de nuit une idée s’était éveillée en elle et, contre cette idée monstrueuse, elle se débattait avec épouvante.

— Non ! non !… pas à ce prix !… Je ne veux pas qu’ils soient orphelins !… Je ne l’ai jamais voulu !… Je suis maudite !

Elle courait en haletant.

— Je suis maudite si j’arrive trop tard !

Au-dessus des haies, elle apercevait une grande masse noire : c’était, bordant la route, la futaie de Bellefontaine. Encore trois champs à traverser… encore un… La voilà sous les grands arbres ; elle n’hésite pas, elle va comme en un rêve. Juste à la croisée des chemins il y a deux chênes dont les branches se mêlent ; elle y court et ses mains s’abattent sur les épaules d’un homme accroupi entre les troncs jumeaux.

— Jean, que fais-tu ici ?

L’homme se redresse, recule :

— Madeleine !

— Oui, c’est moi… viens-t-en ! tout de suite !

Sa voix est une voix de commandement, âpre, tranchante ; lui, en réponse, fait entendre un rire terrible, un rire de forcené.

— Jean, tu m’entends… marche devant moi.

— Toi, de quoi te mêles-tu ? Va te coucher ! les filles honnêtes ne courent pas les chemins, la nuit.

Lent et lourd, il la repousse, il la reconduit sous les arbres. Les voici dans un pré où la nuit semble plus claire. Madeleine se suspend au bras de son frère.

— Allons, Jean, viens ! suis-moi !

Mais il l’écarte d’une dernière poussée et son bras se lève, menaçant.

— Va-t’en !

— Jean, pourquoi es-tu ici ?

— C’est pour la mort… Va-t’en !

Madeleine revient, saute au bras levé qui brandit une arme.

— Qu’as-tu dans ta main ? donne-moi cela, entends-tu ?

Elle grimpe, elle rabat le poignet et saisit l’arme, une masse de cantonnier emmanchée de houx flexible.

Elle lutte et elle caresse, elle commande et elle supplie, elle honnit et elle flatte.

— Donne, Jean ! Tu as bu, tu ne sais plus ce que tu fais. C’est Boiseriot qui t’a enivré… un mauvais gars !… Moi, je viens te chercher, je te prends par la main… Il faut me suivre, il faut me croire… Allons, donne cela tout de suite ! Que veux-tu faire avec cette masse ? Jean, songe donc ! attendre quelqu’un de la sorte !… Tu es fou… et tu es lâche !… Entends-tu ? Si tu as de la rancune, explique-toi en plein jour… Tu es un lâche, un grand lâche !

— Il n’y a pas de lâcheté… Il ne s’agit pas de ça. C’est pour la mort… Lui d’abord, moi après.

— Donne cela ! allons donne !… Tu le veux bien, n’est-ce pas ?

Crac ! Madeleine, par ruse, a cassé le manche souple ; elle saisit la masse et la jette le plus loin qu’elle peut.

— Viendras-tu maintenant ?

Mais, à nouveau, roule le rire farouche.

— C’est pour la mort !… J’ai mon couteau… et puis je n’ai besoin de rien, pas même d’un bâton. J’ouvre ma main et je la referme… C’est pour la mort ! Va-t’en !

— Jean, tu te damnes !… Et moi aussi, je serai damnée… Tu ne sais pas !… deux pauvres petits… ils dorment là-bas si doucement… viens les voir… Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces innocents ?

— C’est pour la mort… Il n’y a rien à dire. Ote-toi de mon chemin.

Madeleine s’accroche, noue ses bras et elle dit les dernières paroles, elle ment désespérément.

— Écoute, je ne veux pas… Je l’aime ! oui ! je l’aime !… Je ne te le disais pas d’abord… c’est que j’avais honte… Maintenant, tu le sais… Je ne veux pas que tu lui fasses de mal. Ce serait me tuer, vois-tu… tu ne le feras pas, Jean, mon frère… Viens ! allons-nous-en… si ! si, allons-nous-en… Tiens, j’empêcherai le mariage ; je le puis encore, moi ! — Tu vois qu’il faut me suivre… Je te dis que tu ne le toucheras pas ! Je le défendrai ! Je vais crier quand il viendra… et la honte sera sur toi, sur moi, sur toute la famille.

Lui, rudement, secoue ses grosses épaules.

— Ote-toi de mon chemin !

Il s’est dégagé ; il regagne la futaie.

— C’est comme cela ? Eh bien, attends !

Madeleine s’est ruée. Les bras ouverts elle a bondi sur son frère ; elle le soulève et l’emporte. Mais il reprend terre d’un coup de reins et sa grande main s’abaisse. Madeleine sent ses bras se dénouer ; une force irrésistible la lance au loin et sa tête sonne sur un tronc d’arbre…

Maintenant elle est étendue sur le dos ; autour d’elle la prairie tourne, le sol monte et baisse ; là-haut les étoiles dansent… et puis il n’y a plus rien…

Quand elle rouvrit les yeux elle vit une grosse tête penchée sur elle, et, sous ses épaules, elle sentit un bras qui tremblait. Cuirassier était à genoux ; complètement dégrisé, il sanglotait et il suppliait avec une douceur infinie.

— Madeleine, relève-toi !… Ma sœur, pardonne !… Madeleine, dis que tu n’as rien… que je ne t’ai pas fait mal !…

Madeleine le regardait, étonnée. Tout à coup, la mémoire lui revint… Elle jeta un cri ; ses mains, faibles, se crispèrent encore aux épaules de son frère. Mais lui se pencha davantage et dit tout bas, d’une voix honteuse :

— Ne crains rien : il est passé… à cette heure, il est aux Moulinettes… Et moi, ma mauvaise folie est partie… Madeleine, qu’ai-je fait ? Dis-moi que tu n’es pas blessée…

Madeleine, redressée péniblement, eut le courage de sourire.

— Mais non, je ne suis pas blessée ! C’est une faiblesse qui m’a prise tout d’un coup… Je veux me lever : aide-moi.

Quand elle fut debout elle dut encore s’appuyer sur lui, et il dit :

— Veux-tu que je te porte ?

Elle ne répondit pas, elle songeait.

— Jean, dit-elle enfin, quand tu étais petit, c’est moi qui te conduisais le long des routes… Je n’étais guère plus grande, mais je connaissais mieux les raccourcis… Aujourd’hui tu te perds, Jean, et il faudrait encore te remettre en bon chemin.

Il répondit de sa douce voix de détresse.

— Ma sœur, mène-moi.

— Jean, il faut que tu quittes le pays pour quelque temps ; il faut que tu partes… tout de suite… dès ce soir ! Marche cette nuit et, si tu n’es pas assez loin, marche encore demain… Tu disais qu’à la ville tu trouverais facilement du travail : vas-y donc. Voici de l’argent pour attendre… prends !… Allons, prends !… Quand tu seras guéri tu reviendras. Jean, ne crois-tu pas que c’est la raison ?

— Ma sœur, mène-moi !

Elle le prit par la main et tous deux descendirent sous les arbres. Quand ils furent sur la route, ils s’embrassèrent. Puis elle dit :

— Va !

Et, lentement, il s’en alla.

 

Il était près de minuit quand Madeleine fut de retour aux Moulinettes. La porte était entrebâillée, telle qu’elle l’avait laissée, car Michel avait passé par les derrières comme il faisait toujours. Elle entra sur la pointe des pieds, et puis, vite, vite, sans prendre haleine, elle se dévêtit et se jeta au lit.

Les deux enfants avaient glissé dans la ruelle ; elle les sépara, se coucha entre eux et, passant ses bras sous les deux petits corps, elle s’immobilisa, les yeux ouverts, crucifiée.

Sa tête bourdonnait ; aucune pensée, aucun souvenir ; plus rien que le vertige des pauvres bêtes qu’on assomme.

Un poids énorme était sur sa poitrine ; elle étouffait. Elle dégagea ses bras et se mit sur son séant ; les petits remuèrent ; avec d’infinies précautions elle les ramena vers elle, les coucha en travers sur ses jambes.

A l’horloge, la première heure sonna. Madeleine sentit sur son front comme un vent froid ; ses cheveux se dressèrent. Elle ne pouvait pas pleurer ; elle ne pouvait pas prendre haleine, non plus. Sa tête se renversait, sa bouche s’ouvrait, exhalant une plainte rauque.

Dans la chambre aux hommes, Michel venait de se réveiller, il prêta l’oreille.

— Han !… han !… han !…

Il appela :

— Madeleine !… Madeleine !… Êtes-vous malade ?

Aucune réponse ne vint. Il écouta encore un petit moment puis, n’entendant plus rien, il se rendormit.

Elle avait jeté le buste en avant et saisi la couverture à pleine bouche…

Mais les enfants, mal à l’aise, ne tardèrent pas à s’agiter ; elle dut se redresser.

— Han !… han !… mes petits !

Elle les tirait toujours plus près, elle les rassemblait sur elle, ramenant leurs bras, pliant leurs jambes. Ses mains ne s’arrêtaient pas ; elles glissaient, lentes, pour une caresse interminable.

La nuit coulait ; les vitres devenaient blêmes ; un coq, au fond du courtil, chanta le jour d’une voix cruelle.

— Han !… mes petits !… adieu, mes petits !

Un tremblement si fort la prit qu’elle craignit de les réveiller. Une minute elle réussit à se maîtriser ; elle les enveloppa plus étroitement, ses genoux remontèrent, son cou ploya, ses grandes paumes pesèrent et couvrirent tout ce qu’elles purent.

— Adieu !… Hââ ! hââ !…

Elle avait replacé sur le traversin la tête des enfants. Elle sortit ses jambes, se traîna sur la couverture et puis, enfin, elle se trouva debout.

Elle alluma une bougie, revint s’habiller devant le lit. Un frémissement horriblement douloureux courait dans toute sa chair froide ; ses dents claquaient. Ses mains travaillaient, nouaient le jupon, boutonnaient le corsage ; mais ses yeux, larges et fixes, ne bougeaient pas : c’était son regard maintenant qui touchait les deux têtes brunes, qui s’étendait, qui caressait, qui appuyait.

Brusquement elle souffla la bougie ; elle fit trois pas pour s’en aller et puis elle revint, retomba sur le lit les bras ouverts.

— Han !… han !…

Elle les touchait encore, elle posait ses lèvres au hasard sur la peau tiède.

Raidie, elle se ramena en arrière. Mais le petit, à demi réveillé, lui avait jeté ses bras autour du cou et il tenait une mèche de cheveux. Alors Madeleine serra contre sa joue la menotte fermée et, d’une secousse, elle arracha les cheveux.

Puis, courant à la porte, elle se sauva, son tablier enfoncé dans sa bouche.

 

C’était au matin ; elles étaient deux dans une chaumière basse, deux femmes pauvres qui besognaient tristement.

L’une préparait la soupe. L’autre, qui était sa fille, pliait et empaquetait des hardes de travail. Quand elle eut fini, elle dit :

— Maintenant, au revoir, mère !

— Tu ne manges pas ? Tu as plus d’une lieue à faire, songes-y… Voici ta soupe.

— Merci !… je ne veux rien.

— Tu es malade ?

Elle secoua la tête sans répondre et ses lèvres s’allongèrent avec un tremblement.

— Tu es malade, Madeleine ?

— J’aimerais mieux être malade… j’aimerais mieux être morte !

La mère se signa puis elle leva vers sa fille ses mains maigres, ses mains de laveuse aux jointures raidies.

— Madeleine, tu ne parles pas à mon gré. On n’appelle pas le malheur, on le prend quand il vient… Pleure, cela te soulagera… Voilà quinze jours que ton chagrin te ronge comme une mauvaise fièvre. Si c’est raisonnable ! se mettre ainsi en mal de mort parce qu’on change de condition ! A trente ans, belle et grande et forte comme tu es !… Si tes sœurs te voyaient, qu’est-ce qu’elles diraient !…

Sur les épaules rondes, sur les bras lourds, lentement, elle promenait ses doigts las dont la peau était usée.

— Allons, bois ce café… avec une petite goutte… C’est cela !… Va, maintenant ; travaille et contente tes nouveaux maîtres, ma fille.

Madeleine prit ses hardes et s’en alla.

A deux cents pas elle s’arrêta. Il faisait déjà chaud ; elle s’aperçut que son paquet, mal épinglé, trop gros, trop rond, l’embarrassait beaucoup. Elle s’assit pour le refaire. Mais comme elle dépliait une étoffe pelucheuse et chaude, son chagrin lui revint à la gorge, très âcre… C’était cette camisole qui lui servait à envelopper les pieds froids du petit Jo, là-bas, chez ce Corbier qui n’avait plus besoin de servante ; et ce tablier à demi brûlé, c’était avec cela qu’elle s’était précipitée sur Lalie en un jour de malheur…

Elle était toute reprise par ses souvenirs.

Elle se revoyait arrivant chez ce veuf, si jeune et si désemparé. Elle l’avait aimé d’un amour mélancolique et doux, sans grand espoir… mais les enfants avaient pris bien vite la première place ; à cette heure et même depuis longtemps, ils occupaient seuls son cœur par droit d’amour.

Ils lui avaient donné tant de joie ! Ils lui avaient donné tant de peine !

Elle se rappelait les promenades du dimanche, les jeux devant l’étang… Et elle se rappelait les heures mauvaises, les veillées d’angoisse au chevet de Lalie. Ce dernier souvenir était en elle comme une atroce déchirure ; elle entendait toujours les gémissements de l’enfant.

— Nêne ! J’ai bobo ! Nêne ! Nêne !

Ah ! oui ! Comme ils avaient pris son cœur, lui avec ses menottes carrées, toujours sales, elle avec ses pauvres doigts brûlés de martyr !

Quinze jours étaient passés depuis qu’elle les avait quittés, depuis qu’elle avait dénoué les petits bras jetés autour de son cou dans l’abandon du sommeil. Elle se figurait leur émoi, le premier matin ; elle entendait leur cri :

— Nêne ! Nêne !… où es-tu, Nêne ?

Maintenant elle était gagée à la Grand’Combe chez… Elle ne se souvenait plus seulement !…

Elle se releva. Parce que son chagrin était trop visible, elle laissa la route et prit une sente traversière ; une sente qui s’en allait du côté des Moulinettes, précisément…

Son cœur sautait dans sa poitrine : ploc ! ploc ! et ses jambes étaient déjà très lasses.

A la barrière d’un champ, un laboureur cria :

— Bonjour, Madeleine !

Elle releva la tête : c’était Corbier ! Il avait l’air heureux et de bel accueil.

— Bonjour ! dit-elle ; vous labourez !

— Oui… pour le maïs… J’ai une charrue neuve, ma brabant était trop lourde ; j’ai acheté une « navette », tenez, regardez !

Tout à sa joie nouvelle il ne voyait pas le pauvre visage anxieux. Elle dit :

— Les enfants vont bien ?

— Tout à fait ; je vous remercie… Les premiers jours ils étaient désireux de vous voir… Maintenant, cela va tout seul : Violette les a apprivoisés…

Elle détourna la tête. Alors, seulement, il s’aperçut de son trouble, et il dit bonnement :

— Vous savez Madeleine… vous nous avez donné, quatre années durant, beau travail et grande amitié… quand votre idée sera de passer aux Moulinettes, cela nous sera toujours contentement… Et je désire que vous viviez en joie et en santé, Madeleine.

— Moi de même… Merci Corbier !

Elle s’en alla en sanglotant.

Oui, elle y retournerait aux Moulinettes… et tout de suite… puisqu’elle était venue jusqu’ici maintenant. « Ils étaient d’abord désireux de vous voir, mais Violette les a apprivoisés ». Comme cela, en quinze jours ! Si cela n’était pas risible ! Et comment, apprivoisés ? avec des dragées peut-être… C’est tout ce qu’elle pouvait trouver, la mauvaise ! Elle ne pouvait pas leur donner d’amitié, elle n’avait pas de cœur… Madeleine le savait bien.

Apprivoisés ! oui, cela la faisait rire… on allait bien voir ! A l’avance elle pliait le cou comme si elle eût déjà senti l’étreinte des petits bras. Les mignons ! jamais ils ne l’oublieraient… N’était-elle pas leur vraie mère ? Est-ce que les enfants oublient leur mère en quinze jours ?

Courant presque, elle prit la virette du village et arriva devant la maison. La porte était ouverte ; elle entra.

— Bonjour Violette !

— Bonjour !… Que voulez-vous ? Vous avez oublié quelque chose ?

— Non… c’est que je passais… J’ai vu Corbier et il m’a invitée…

L’autre eut un redressement de haine victorieuse.

— Tiens !

— Oui… quand je voudrai venir… si c’est à votre convenance, Violette…

— C’est que, malheureusement, ce n’est pas à ma convenance… si je suis la maîtresse ici, ce n’est pas votre faute, n’est-ce pas ? Votre place n’est pas dans ma maison… pas plus que dans les champs où mon homme travaille.

— Oh ! Violette !… Ne soyez pas méchante ! Pour une fois… je voudrais voir les enfants !

Violette eut un sourire cruel.

— Soit ! mais vous en aurez dépit !… Voici justement Lalie qui arrive.

La fillette entra, venant du corridor.

Soulevée en l’air tout de suite et mangée de baisers… Tiens… encore… tiens… tiens… sur les yeux, sur le front, sur la cicatrice de la joue, sur les pauvres petits doigts déformés… Apprivoisés ! Mauvaise femme ! vois-tu comment on les apprivoise ?

L’enfant se laisse faire, raide, sans abandon.

— Tu as toujours ton petit collier, ma mignonne ?

— Maman m’en a donné un tout en or, plus beau que le tien.

— Tu ne m’aimes plus, Lalie ?

L’enfant hésite.

— Si, Madeleine.

— On dit « Nêne » !

— Oh ! je peux bien dire « Madeleine » !

Le pauvre cœur bourdonne comme une ruche renversée. Violette sourit toujours et l’on voit ses dents fines.

— Où est Georges ?

— Dans son lit, de l’autre côté… vous savez le chemin.

Déjà Madeleine s’est précipitée.

— Jo ! mon petit Jojo !

Et les larges mains de Madeleine s’ouvrent toutes grandes sur le petit corps nu…

Mais l’enfant n’a pas jeté ses bras en avant comme naguère. Au contraire il se cabre et frappe.

— Je m’appelle pas Jojo ! Je suis grand !

— Mon Jésus !

— Je t’aime plus !… va-t’en ! tu es méchante ! et puis tu sens le fromage !

Un sanglot, profond comme un râle… Madeleine se sauve.

Au bout du jardin elle bute contre une barrière ; elle court : son paquet tombe, elle perd ses sabots… Elle court droit vers l’étang, vers un endroit où l’eau est profonde et noire ; elle court, elle court et flouc !…

Très vite, elle revint à la surface, la poitrine pleine d’eau. Un instant, autour de son visage mille petites vagues clapotèrent, mille petites voix moqueuses et cruelles chantèrent :

— Nêne… Nêne… Nêne…

Elle perdit connaissance et glissa tout au fond sur le lit de boue.

Quelques bulles montèrent encore, puis l’eau se calma tout à fait.

De beaux nuages semblables à des mérinos blancs voyageaient avec lenteur. Le soleil brillait très haut ; l’heure était éclatante et douce.

 

FIN

 

Vouillé (Deux-Sèvres), le 31 mai 1914.

 

86361. — Imprimerie L , 9, rue de Fleurus, à Paris

Vous avez terminé Nêne

Ernest Pérochon

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