Nêne
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—Boiseriot, j’entends mal!
—Et moi, je vois clair… Tu le diras au patron!… Ça ne m’étonne pas… Je serai renvoyé, bien sûr… Tu fais déjà ce que tu veux dans la maison… Mais je dirai partout ce que je sais.
—Boiseriot, qu’est-ce que vous direz?
—Je le dirai!… et tous les gars des alentours, je les amènerai faire un charivari à la porte pendant que…
Madeleine se penche pour écouter les honteuses paroles, puis une grande colère la fait trembler.
—Ah! vilain gars! attrape!
Madeleine frappe à poings fermés comme un homme.
—Tiens, loup! Tiens, serpent!… Te voilà basculé, garou!… Ah! chétif! je te pilerais sous mes sabots si je n’avais miséricorde!
Pour ne pas le battre plus fort, Madeleine se sauve, gagnant le quéreux où elle se soulage en brassant les couettes…
Derrière elle, l’autre, relevé, essuyait ses hardes souillées et, une flamme mauvaise dans les yeux, grondait:
—Picotée, je l’amènerai le charivari!
Ce fut justement ce soir-là que le petit Georges fut pris de coliques.
Toute la maisonnée dormait, moins Madeleine, quand l’enfant commença à s’agiter et à geindre. Madeleine balança le berceau. Une minute, à demi-assoupie, elle suivit en chantonnant la cadence de la pendule. Mais l’enfant cria brusquement et se débattit. Vite, Madeleine sauta à bas du lit, prit un jupon et alluma la chandelle.
Le petit criait toujours et de plus en plus fort.
Et pourtant rien ne pouvait le blesser. Il était donc malade, d’une mauvaise maladie peut-être, puisque cela le prenait si vite.
Elle se mit à le bercer dans ses bras en marchant, mais comme il ne se calmait pas, elle ouvrit la porte du corridor et appela:
—Corbier! Corbier!… Le petit est malade. Je ne sais pas ce qu’il a… Je m’ennuie.
Il vint tout de suite, en chemise lui aussi et nu-pieds, n’ayant pris que le temps de passer son pantalon.
Madeleine redressa un peu l’enfant sur son bras et tous les deux furent anxieux devant le petit corps en souffrance.
—Faudrait faire du feu, dit Madeleine.
—J’y vais! dit Corbier.
Il sortit, puis revint avec un fagot. Il s’affolait, soufflait dans la cendre. Elle dut s’accroupir à côté de lui pour l’aider. Enfin le feu brilla; Madeleine s’assit et présenta le petit à la flamme.
—Si on avait de la tisane… dit-elle.
Alors, lui, prépara cette tisane avec des fleurs de guimauve. Madeleine la fit boire à l’enfant qui, d’ailleurs, venait de se taire subitement. Guéri maintenant, il gigotait devant le feu et, les joues encore mouillées de larmes, riait aux éclats parce que son père agitait une branche enflammée, ce qui faisait un beau ruban de feu.
Comme ils avaient été sots de s’épouvanter de la sorte! Ils se regardèrent, émus par cette tendresse qui leur était commune.
Et, soudain, Madeleine devint très rouge. Dans son affolement elle s’était à peine vêtue. Sa camisole déboutonnée laissait toute sa gorge à découvert et sa chemise bâillait sur sa poitrine puissante et blanche…
Les mauvaises paroles du valet lui bourdonnèrent aux oreilles. Remerciant Corbier, elle se leva en hâte pour poser l’enfant dans son berceau…
—Picotée, tu n’es pas toujours si fière…
Le petit était rendormi, Corbier était recouché et Madeleine veillait, honteuse de son imprudence et toute bouleversée par des idées qu’elle n’avait pas encore eues.
Elle n’aimait pas Corbier; elle ne pouvait pas l’aimer déjà! Comme toutes les filles de son âge elle avait eu des galants; elle en avait remercié plusieurs; d’autres fois, c’est elle qui avait été abandonnée; elle en avait eu un dépit raisonnable et facile à guérir. Non, elle n’était pas fille à perdre la tête, comme cela, tout d’un coup.
Elle n’aimait pas Corbier, elle aimait les enfants et c’était chose douce et sans danger.
Bien sûr qu’il était joli homme le jeune patron! Et si, plus tard, il la priait d’amour—on avait vu plus étrange aventure—s’il la priait d’amour honnête, dirait-elle oui, dirait-elle non?
Au tic-tac étouffé du balancier dans la haute horloge, l’heure de nuit fuyait et Madeleine, enfiévrée, ouvrait tout grands les yeux dans le noir de la chambre.
Le père Corbier avait dit bien des fois à Gédéon, le jeune valet:
—N’agace pas Géant: il est de sang hargne et tu finiras par l’échauffer.
D’habitude, quand ce propos était tenu à table, il y avait, après, un long discours plein de regrets et d’embellissements.
Géant descendait d’une certaine Marjolée, vache que le vieux avait achetée vingt ans plus tôt, à une foire des Rois, par un vrai temps d’hiver comme on en voyait autrefois. Cette Marjolée était une Nantaise belle en dessus, belle en dessous, charpentée, beurrière… Et cherchez-en maintenant des vaches comme ça!
Elle avait eu Griselle, qui avait eu Farinière, qui avait eu Pomponne et Géant donc, le taureau gris à encolure noire.
Une rude famille de bêtes, sans pareilles pour le travail et encore assez promptes à l’engrais. Par malheur, elles péchaient par vivacité. Les vaches, cruelles à leurs compagnes d’étable, crevaient volontiers les haies, bondissaient par-dessus les barrières. Quant aux mâles, il fallait les adoucir très jeunes, sans quoi ils devenaient dangereux. On avait un peu tardé pour ce Géant parce qu’il était très beau.
—Géant vous tâtera les côtes! disait le vieux.
Ils haussaient les épaules, les deux valets et le jeune maître, habitués qu’ils étaient à vivre au milieu des bêtes.
Gédéon n’approchait jamais du taureau sans le taquiner; le taureau répondait, faisait cliqueter sa chaîne et, la tête basse, lançait un long beuglement de menace qui roulait dans sa gorge épaisse. Le valet se moquait:
—Beû eû! Beû eû!… La lutte, Géant!
Quelquefois il l’empoignait par les cornes et le taureau, pris au jeu, poussait ferme.
Les choses, peu à peu, se gâtèrent. Mais le gars ne cédait pas, prenant un acre plaisir, quand il était seul, à essayer dangereusement ses jeunes forces, il luttait véritablement avec la bête, cognait avec ses sabots, se garait de la corne encore hésitante.
Un jour enfin, cela devint vilain. Géant commença et s’y mit tout de bon. Le jeune homme n’eut que le temps de sauter hors de la stalle, laissant tomber sa brassée de fourrage.
—Qu’est-ce que tu as? fit Michel qui arrivait.
—C’est Géant, patron… si je n’étais pas sorti, il me boutait dans la crèche.
Michel prit mal la chose.
—Si tu le laissais tranquille aussi… Pas la peine d’agacer les bêtes et de leur envenimer le caractère… surtout quand on est craintif comme tu l’es?
Le gars reprit mine:
—Craintif? pas plus qu’un autre, vous savez! mais les bêtes sont les bêtes et je ne tiens pas à me faire aplatir.
—C’est bon! ôte-toi d’ici. Je le panserai bien, moi.
—Méfiez-vous, je vous le dis!
Corbier haussa les épaules, et il alla chercher une brassée de fourrage. Le taureau ne lui avait jamais marqué d’inimitié.
—Tourne, Géant!
Il jeta sa brassée puis il remarqua le foin tombé sous les pattes de la bête.
—Poltron, qui me gâte la pâture!
Il se baissa, ramassa les plus grosses poignées et il allait se relever, quand le taureau lui envoya un coup de tête.
Il roula à terre, voulut crier, mais, suffoqué, n’y réussit pas… Il se redressa cependant à demi et eut le temps de se glisser dans la mangeoire.
Heureusement Gédéon ne s’était pas éloigné. Bravement, et avec une promptitude qu’on n’eût pas attendu de lui, il bondit à la tête du taureau.
—Au secours! Boiseriot au secours!
La bête s’était heurtée au barreau d’attache, une solide branche de chêne, et elle poussait, feulant et rongoillant, les yeux fous.
Boiseriot accourait de la grange avec une lourde barre de fer. Madeleine arrivait aussi; assise entre deux vaches elle s’était levée au premier cri, renversant son escabelle à traire et laissant tomber son seau. Elle attaqua le taureau par derrière, essayant de lui réunir les pattes et de le renverser; repoussée, elle roula sur la litière.
Boiseriot tapait avec sa barre, mais vainement, gêné par Gédéon qui se cramponnait à la corne et au mufle.
Corbier enfin put crier:
—Une corde!
Madeleine venait d’y songer. Elle courut à la grange, revint avec une courroie. Le taureau se ramassait pour un dernier effort. Profitant de ce qu’il venait de rassembler les pattes, elle noua vivement la courroie et se rejeta en arrière.
—Boiseriot!
Le gars se retourna.
—Accotez! dit-elle; je vais le coucher.
Au fond des mauvais yeux, une courte flamme passa; elle en fut saisie.
—Dépêchez-vous! cria-t-elle d’une voix blanche.
Alors, tout de même, il mit son épaule contre la hanche du taureau et, Madeleine tirant brusquement, la bête s’abattit.
Corbier sortit par le râtelier. Il n’avait pas grand mal. Il s’efforçait de rire, très pâle, l’haleine encore coupée. Les valets riaient aussi. Gédéon essuyait sa main droite qui s’était ensanglantée aux naseaux de la bête, Boiseriot regardait Madeleine et Madeleine tremblait si fort, maintenant, qu’elle était obligée de s’appuyer au mur.
Michel dit enfin:
—Merci… vous autres! Je ne peux pas parler… Je vais boire une goutte.
Il sortit de l’étable et Madeleine le suivit.
Elle revint au bout d’un petit instant.
—Eh bien, dit Gédéon, ça va mieux?
—Oui, ça passe… depuis qu’il a bu… moi, je ne peux pas me raffermir.
Elle releva son escabelle et se remit à sa besogne. Boiseriot qui apportait une brassée la regarda. Remarquant que, dans son trouble, elle s’acharnait sans y prendre garde sur la mamelle d’une vache déjà traite, il eut un sourire cruel; et il murmura en la frôlant:
—Tu as eu peur pour lui, hein!… Picotée, picotée du diable, à ta porte, j’amènerai le charivari!
—Quel est celui qui a dit cela? demandait Cuirassier à sa mère.
La Clarandelle répondit:
—Je ne sais pas… Je sais seulement qu’on en parle et j’en ai du chagrin.
—Quel est celui qui vous a dit, à vous, qu’on en parlait?
La vieille femme s’émut.
—Mon grand, tiens-toi tranquille. Je m’occuperai de ces choses mieux que toi; il ne faut pas faire de bruit.
Elle connaissait son gars. Doux et sensible quand il était à jeun, il devenait querelleur après boire; et, avec sa grande force, un accident était toujours possible…
Elle insista:
—Si tu t’en mêles, tu empireras les choses.
Il secoua sa grosse tête.
—Maman, je n’ai pas de vin: vous pouvez me regarder… Et je vous jure de ne pas boire avant d’avoir mené ce sillon au bout… Ainsi, il n’y a pas de crainte! Quel est celui qui a dit que Madeleine vivait mal avec Michel Corbier des Moulinettes?
—Que lui feras-tu, si tu le connais?
—Je lui parlerai; je sais la manière. Pour arrêter un gars malfaisant, il n’y a qu’à lui parler comme il faut.
—Et si c’est une femme?
—Ah! oui!… tenez, si c’est une femme, vous vous en occuperez maman; mais, si c’est un homme, c’est moi que cela regarde. Qui vous a parlé de ce mauvais bruit?
La Clarandelle dut céder.
—Qui m’en a parlé?… C’est Marie Fantoune ce matin avant le chapelet; et il paraît que cela vient du valet des Moulinettes, un Boiseriot qui est catholique.
—Vous dites «Boiseriot»? Bon! Au revoir maman! à Dimanche!
—Au revoir… et pas de bruit surtout.
Sur le seuil, il se retourna.
—Soyez tranquille, je n’ai pas bu et je n’entrerai pas à l’auberge. Au revoir!
Du Coudray à St-Ambroise, Cuirassier courut presque. Il pensait:
—Boiseriot! je ne le connais pas, mais il doit être de Chantepie… Violette m’a parlé un jour d’un galvaudeux de ce nom… Aujourd’hui, dimanche, je vais le trouver à St-Ambroise, cet enragé de messe.
Arrivé au bourg, il se dit:
—La mère a raison: il ne faut pas faire de bruit. Je ne le connais pas… Je pourrais demander à ces gars qui jouent aux boules… mais ils se méfieraient… Pas si bête!
Il entra au débit de tabac, acheta un cigare, puis s’attarda à l’allumer, penché vers la porte et murmurant:
—Tiens! Tiens!
Le buraliste demanda:
—Que voyez-vous donc, M. Clarandeau?
—Rien!… Je croyais que c’était Boiseriot, ce gars qui passe…
—Boiseriot?
—Oui… le valet des Moulinettes.
La femme du buraliste expliqua, pour son mari:
—Oui… tu sais bien! un petit qui chique…
Il était ici tout à l’heure; il vient de partir.
—Merci bien! dit Cuirassier.
Il sortit vivement et prit la route.
Attends-moi un peu, mauvais chien, avec ta chique… Eh! te voilà déjà! tu n’étais pas loin! Je vais te faire muser en route, moi…
L’homme rattrapé, Cuirassier lui dit:
—C’est vous Boiseriot?
—A votre service.
—Eh bien! j’ai un compliment à vous faire qui n’est pas long.
Les yeux de Boiseriot vacillèrent d’inquiétude.
—Qu’est-ce qui vous prend? dit-il.
—Je vais vous le dire… Vous ne me connaissez pas?
—Si! vous êtes un Clarandeau, celui que l’on appelle Cuirassier. C’est bien vous qui avez une bonne amie à Chantepie?… Violette, la tailleuse?…
—Boiseriot, cette affaire est loin de vous.
—Excusez, Violette est ma filleule.
Cuirassier eut un sursaut qui n’échappa point à l’autre. Ils marchèrent quelques pas, puis:
—Boiseriot, vous avez mal parlé de ma sœur et de son patron. Et j’en suis en colère. Je l’ai appris tout à l’heure; si j’étais en vin, ça pourrait ne pas se passer bien…
L’autre, sentant l’effort, se redressa.
—Je n’ai pas peur d’un homme.
—En ce moment, vous pouvez parler: vous n’êtes pas de force. Si j’avais du vin, je ne dis pas… En ribote, je ne regarde pas toujours qui j’ai devant moi.
—Ça vous arrive souvent?
—Le moins que je peux; quelquefois tout de même quand je suis mal accompagné…
—Violette est-elle au courant de vos habitudes?
Boiseriot regardait en dessous, attendant la réponse.
Cuirassier se secoua et lâcha, vite:
—C’est pas tout ça!… Vous avez… On a parlé contre ma sœur: pour cette fois, passe! Si l’on recommence je prendrai le mauvais diseur, qu’il soit Pierre ou Paul, dissident ou catholique ou protestant, ami ou inconnu ou ennemi… je le prendrai et je le promènerai les jambes en l’air jusqu’à ce que sa tête en pète! Salut!
Boiseriot se mit à rire.
—Vous êtes fort, mais bête. Pourquoi aurais-je mal parlé d’une sœur à vous qui êtes quasiment mon filleul?… Et vous croyez aussi que je vais contre mon patron? Allez donc lui demander si nous avons jamais eu un mot de contrariété?
—Ce que j’ai dit est dit; et vous pouvez le répéter aux autres. Salut!
—Salut! apprenez donc à connaître vos amis.
Ils se séparèrent. Boiseriot, complètement remis de sa frayeur, souriait laidement et Cuirassier marchait avec lenteur, sans se retourner, le cœur en désarroi.
Un dimanche encore, un dimanche du mois d’août, à l’heure silencieuse de mérienne.
Michel Corbier était étendu dans son aire, le chapeau sur les yeux. Les mouches l’avaient d’abord tenu en éveil, actives et sonores; maintenant qu’il était endormi, elles continuaient librement leur manège, mais il avait eu la précaution d’enfoncer sa tête dans une brassée de paille et il n’offrait plus à leurs jeux que ses mains dont la peau était dure et presque insensible.
Le soleil tapait tout droit; les deux tas de gerbes étaient comme les cloisons d’un corridor surchauffé; toute cette paille craquait, trop dorée, trop sèche, trop chaude. Le dormeur haletait, accablé par cette atmosphère de fournaise.
—Nom de Bleu!
Il venait de se réveiller d’une brusque secousse nerveuse. Et il ne s’étirait pas, les yeux tout de suite larges.
—Nom de Bleu! c’est bête, tout de même!
Il murmurait, de fâcheuse humeur, la bouche sèche et amère.
Chaque fois qu’il faisait mérienne, c’était la même chose… Est-ce qu’il ne pourrait donc plus jamais se défendre des rêves? Est-ce qu’il ne pourrait plus jamais dormir d’un bon sommeil d’homme tranquille et las?
Il n’était pas plutôt étendu sur la terre qu’une étrange douceur coulait en ses veines.
C’étaient d’abord des formes vagues qui passaient dans sa vue, des êtres et des choses qu’il n’aurait pas su nommer, des rondes diaboliques de jolies fadettes, des sarabandes dont le vent lui fouettait la figure et le grisait d’une odeur abominable et chaude. Enfin il «voyait»! Et non pas tantôt ceci, tantôt cela: il voyait toujours des yeux très bleus, profonds comme le péché, et puis une pâleur qui prenait forme, qui devenait une gorge de femme, une gorge d’amoureuse, palpitante, gonflée, élargie, finissant par couvrir tout d’une triomphante coulée blanche.
Alors le désir se levait en lui comme une sorcière d’ouragan…
Redressé, les deux épaules hors de la paille, il mesurait sa honte. Son deuil lui remplit le cœur.
—Marguerite, je ne t’ai pas en oubli pourtant: tu es avec moi quand je travaille; ta main est encore dans la mienne, plus douce que toutes les mains des femmes vivantes.
Ses yeux se plissèrent comme pour mieux voir les images de son temps de bonheur, images fuyantes qu’il eût voulu retenir.
Mais d’autres idées l’assiégèrent, étrangères à son souci. En vain il les chassa comme mouches importunes: elles bourdonnèrent encore, toutes proches, ardentes, obstinées, cruelles.
Il vit avec joie son père se lever à l’autre bout de l’aire et venir vers lui. Son père parlait beaucoup et, volontiers, du temps pas encore loin où, devant Michel, la vie était comme un chemin fleuri.
—Tu as dormi, père?
Le vieillard s’était assis sur la paille à côté de lui.
—Pas longtemps: les mouches sont dévorantes… Et toi?
—Oh! moi!…
La parole resta suspendue et le vieux y sentit la fêlure du chagrin. Il ne bougea pas, mais ses paupières battirent.
Entre le père et le fils il n’y avait jamais eu rien de désobligeant et ils avaient l’un pour l’autre une belle affection d’homme, une tendresse silencieuse, mais vigilante et profonde.
Le père fut un moment songeur, cherchant des mots de consolation. N’en trouvant pas qui fussent à son gré, il finit par dire:
—Faut pas emprunter! Vends ta récolte tout de suite… Tu feras un mauvais marché, mais ça vaut encore mieux.
—Que dites-vous, mon père?
—Je dis que cela te fera de l’argent sonnant… au moins 200 pistoles… Tu pourras en étendre encore large.
Michel eut de la main un petit geste désenchanté. Il était loin de tout cela! Il pensait: ma bourse est vide; pourquoi mon cœur n’est-il pas comme ma bourse? pourquoi se gonfle-t-il de mauvaise monnaie?
—Quoi! fit le père qui s’était mépris au geste, quoi!… 2000 francs, bien sûr, au bas mot. C’est un beau denier… Tu en es encore un, toi, qui se plaint avant d’avoir mal.
Michel le laissait aller, heureux d’être ramené à des préoccupations simples et directes. La gêne de tous les jours, était un ennemi connu, avec lequel on avait l’habitude de se colleter.
Il compta lui aussi, se donnant le change à lui-même.
—Deux mille francs, c’est au moins trois cents de perte… et encore ça ne joindra pas: 1400 au maître, 870 aux deux valets… Et la batterie? et la servante?
—Faut pas emprunter; ça tue une maison.
—Alors comment faire? Vendre?
Le vieillard s’émut:
—Vendre! Pas de mon vivant, toujours! Le champ du Gros Châtaignier est à la famille depuis les temps des temps comme une terre de nobles… quant aux deux autres, c’est ta défunte mère et moi qui les avons achetés… Nous nous sommes baissés tant de fois pour ramasser ça pauvre!
—Moi aussi, père, je me baisse! moi aussi je regarde la terre plus souvent que les nuages du ciel… et je ne ramasserai que de la misère parce que je n’ai plus d’amitié que la vôtre et plus de bras pour aider les miens.
Sous la douceur des paroles, une révolte sonnait. Et le père crut devoir dire:
—Mon bon gars, le malheur est venu sur toi… que veux-tu! Il ne faut pas faire rébellion; on ne se redresse pas… on ne plie pas… on marche…
—Eh bien! je marche!
Ils se turent, immobiles, la tête baissée, en orgueilleux qui cachent leur émotion.
Puis le père reprit avec des hésitations, des tâtonnements de prudence.
—Sûrement, tu as du malheur… et tu es un bon… tu es méritant… Si tu n’avais pas à payer une servante—et une forte—les choses iraient autrement. Encore, de ce côté, tu n’es pas mal tombé: ta maison ne va pas à l’abandon comme des maisons que je connais.
—Peuh! c’est chez nous comme ailleurs!
—Non; il faut parler juste… Celle d’ici, tu ne la remplaceras pas. Moi, je vois… je suis souvent à la maison… Eh bien, j’ai déjà compris qu’elle se donne grand souci. Regarde! rien ne traîne… Va voir ses bêtes, va voir sa laiterie… Et puis, d’une autre manière encore, elle est meilleure que les autres: tes enfants sont autour d’elle comme deux petits chats au soleil. Je le dis que je vois ça, moi, mon gars.
—Peut-être! mais une servante est une servante: on la paye et elle s’en va. Jamais ce travail-là ne vaudra l’autre.
—Bon! je ne dis pas… Eh bien, mon gars, quand ton chagrin sera passé…
—Il ne passera pas.
—On dit ça… et de vrai, ça ne passe jamais… mais on se raisonne petit à petit… Veux-tu que je te parle, Michel?
—Vous pouvez! fit anxieusement le jeune homme. Vous, père, vous pouvez me dire tout.
—Eh bien, mon gars, il faudra te remarier… Ne te chagrine pas. Je ne dis pas: cette année ou celle qui vient… tu comprends?… quand ta peine sera endormie… Cependant, le plus tôt vaudra le mieux, pour ta maison et pour tes enfants. Tu as une bonne servante, mais, comme tu le dis, elle peut partir d’un jour à l’autre…
—Et pour qu’elle reste, il faut que j’en fasse ma femme?
Michel avait jeté cela très vite, sur un ton de colère.
—Je ne parle pas pour elle, ni pour aucune autre de ma connaissance. Cela te regarde seul. Je dirai seulement, si tu veux, qu’il t’en faudra une dans ce goût… oui, cela, c’est bien sûr… une bonne ménagère qui serait douce aux enfants et qui les mènerait à notre chapelle.
—Mon père, je vous en prie, ne parlons plus de ces choses.
Il s’était relevé d’un vif mouvement d’épaules.
—Voilà, maintenant… je t’ai fâché! murmurait le père.
—Fâché? ne le croyez pas! Je vais par là… marcher un peu… J’ai les jambes mortes.
Il remonta vers les bâtiments, il en fit le tour, passa dans l’ouche aux chèvres qui se trouvait derrière. Rien ne traînait, avait dit le père. Il eut dépit à constater que c’était vrai… Des hardes séchaient sur la haie, soigneusement placées. Il vit des torchons en loques, mais très blancs. Pourquoi avait-elle lavé cela avec tant de soin? Espérait-elle en tirer encore parti?
Il prit le routin de l’étang. Naguère, par les beaux dimanches comme celui-ci, il s’en venait par là avec Marguerite et Lalie. A l’ombre d’un gros chêne, devant l’eau moirée, il avait vécu les plus tendres heures de sa vie.
Il fut dans la prairie: comme autrefois, la marche y était silencieuse et douce. Il suivit la haie de bordure: comme autrefois, des noisettes y mûrissaient dans leur petit godet blond—les noisettes qu’il offrait au bout des branches et que Marguerite cassait entre ses dents fraîches.—Comme autrefois, il y avait une charrière près de ce gros alizier d’où fuyaient les merles; on voyait, de là, tout l’étang et, en se penchant un peu, la tête ronde du chêne à l’ombre duquel…
—Ah!
Il s’immobilisa, le buste en avant.
A l’ombre du gros chêne, devant l’eau moirée, une jeune femme, en joyeux corsage du dimanche, jouait avec un petit enfant… Comme autrefois!
Il y avait bien huit jours que Lalie suppliait Madeleine de l’emmener cueillir des noisettes. Ce dimanche, enfin, Madeleine avait cédé.
Comme il faisait beau, elle avait fait la toilette des enfants. Ayant, le matin même, acheté pour eux avec son argent un petit flacon d’eau de senteur, elle en avait mis une bonne dose sur leurs cheveux; et le petit, sur sa poitrine était comme un bouquet.
Dans la prairie—la prairie, comme elle était belle!—elle avait cueilli des noisettes. Et puis, elle s’était approchée de l’étang, lentement, derrière Jo, qui musait en trottant… Comme il brillait, l’étang!
A l’ombre d’un chêne, elle s’assit et cassa les noisettes. Avec son couteau de cérémonie, qu’elle prenait seulement pour les noces et les grands repas, elle cassa les noisettes rousses, guettées par deux petits becs gourmands.
«Suis descendue dans mon jardin, «M’est avis que je vole, Colin! «Y cueillir rose et romarin. «M’est avis que je vole!
Voilà qu’elle chantait! Pourquoi cette légèreté de cœur? Ce couteau de nacre, si mignon, si frêle qu’elle le sentait à peine dans sa main, était-ce un cadeau de galant? Non… il lui rappelait de longs repas de viande, mais rien de joli, rien de doux à l’âme… Alors, était-ce parce que la prairie était belle?… était-ce parce que l’étang brillait?… parce que les enfants riaient et qu’ils sentaient bon comme les herbes d’agrément?…
Eh bien, non! non! dans tout cela, il n’y avait pas de raison…
«Un rossignol vient dans ma main, «M’est avis que je vole, Colin!
Jo voulait chanter aussi; Lalie faisait Yôu, Yôuôu!
«Puis il me dit dans son latin, «M’est avis que je vole!
La douceur était sur Madeleine comme une main posée. Elle sentait trembler en sa poitrine une joie sans cause, une joie vaste et pourtant fragile. A dix-huit ans, le matin des assemblées de jeunesse, elle était ainsi, légère comme un passereau.
—Ah! folle que je suis! pauvre abeille mouillée! hirondelle de la Toussaint!
«M’est avis que je vole!
Les petits se suspendaient à son cou, criant, poussant, tapant, avec des rires, de grands efforts gauches. Elle se laissa choir, livra sa tête; et, tout un moment, elle joua avec eux, étourdie de tendresse.
—Madeleine! viens voir! hé! Madeleine!
Lalie qui se lassait vite du même plaisir se tenait près du barrage, sur le bord de l’étang. Elle avait commencé par lancer des pierres dans l’eau; maintenant, n’en trouvant plus, elle jetait des baies de douce-amère.
—Madeleine! des poissons!
Madeleine s’approcha avec le petit. L’eau, qui de loin semblait noire, était au contraire d’une transparence admirable. Quand une graine tombait, les poissons sortaient des profondeurs. C’étaient de petits gardons d’une vivacité extrême; et l’on distinguait très bien les yeux jaunes, la bouche ronde, les nageoires roses étendues comme une dentelle. Ils happaient si vite les graines qu’on ne les voyait pas disparaître.
—Ham! ham! encore une… les petits gourmands!
—Lalie ne te penche pas tant… viens Lalie!
Madeleine ramena les enfants sous le chêne. Elle avait peur de l’eau depuis son enfance. Une vieille tante un peu folle lui avait fait tant de contes de fadettes et de laveuses noires qu’elle ressentait toujours, devant l’eau dormeuse des étangs, une sorte d’attirance mystérieuse et effrayante.
—Il ne faut pas s’approcher, vois-tu… Il y a dans l’eau des bêtes très méchantes qui tirent les petits enfants par les pieds…
—Jouons, Madeleine! disait Lalie sans écouter. Je serais une marchande, je vendrais des épingles… Jo serait un petit garçon… tu serais sa maman. Vous seriez dans votre maison… Tu vois: ces petits bois, c’est des épingles… Je frapperais à la porte: «Il y a du monde?»… Tu dirais: «Bonjour Madame, je voudrais des épingles pour attacher le fichu à mon petit garçon…» Entends-tu, Madeleine? Jo est un petit garçon… tu es sa maman!… Si tu aimes mieux, ça serait des dragées… Jo dirait: «maman, je veux des dragées à la marchande…»
—Petite sotte! tu vois bien qu’il ne peut pas dire cela… Écoute-le!
—Ma… ma… ma! bégayait Jo.
—Il faut lui apprendre, Madeleine! Jojo, dis: ma-man, je veux…
—Ma… ma… ma… Oup!
—Tu ne sais pas t’amuser, Jo, dit la sœur; Lalie va s’amuser toute seule.
Madeleine, subitement rouge, avait pris le petit sous les bras; elle le tenait en face d’elle, tout près de son visage.
—Jo, mon petit Jojo… dis: ma-man, ma-man…
Elle levait les yeux suppliants. Sa tendre émotion de la soirée aboutissait à ce vertige étrange, inconnu, qui ressemblait à un vertige d’amour… Elle ne savait plus… elle n’avait pas honte…
—Jo! écoute!… ma-man! ma-man!
—Madeleine!
Ses épaules fléchirent, le sang lui sauta au cœur, Corbier était à dix pas, derrière la haie!
Une seconde, les yeux de Madeleine s’élargirent; une seconde, une grande clarté fut en elle… Puis tout s’éteignit. Corbier, blanc de visage, levait la main comme pour jeter ses paroles:
—Madeleine! c’est péché mortel!… Je vous défends cette abomination!
Trois jours durant ils furent silencieux l’un devant l’autre.
A l’heure des repas, Madeleine faisait manger les enfants et mangeait elle-même, debout, près de la cheminée, sans une parole.
Corbier parlait à son père ou à ses valets sans jamais tourner la tête vers sa servante. Contre son habitude, Boiseriot faisait le plaisant et, sous la visière rabattue, ses yeux de loup luisaient de joie maligne.
Le second jour, dans la grange, Michel avait répondu d’une manière vague et en pâlissant à une question du père:
—Il n’y a rien… mais, après vous, je suis le seul maître chez moi.
Le maître! oui… celui qui commandait aux valets, qui décidait les labours, les semis, les achats et les ventes; mais non point le maître de ses imaginations. Il ne savait pas en vérité ce qu’il y avait dans son cœur: était-ce tendresse ou haine, douceur ou colère? A coup sûr, cependant, il y avait de l’orgueil: l’orgueil de ne pas céder au bouillonnement du sang âpre et jeune, l’orgueil aussi de ne pas revenir sur une parole trop dure.
Et c’était bien un peu la même chose chez Madeleine. Elle avait pleuré de honte; pleuré aussi de douleur à cause d’une blessure inattendue et brutale et secrète… Ce rêve inavoué qui grandissait et fleurissait en elle comme un buisson blanc caché par de hautes branches et qui venait d’être saccagé, fauché, comme cela, tout d’un coup, c’était véritablement cruel! Vlan! un grand coup de serpe à l’aubépin parfumé, un grand coup de pioche dans le parterre…
… A propos d’une plaisanterie! car c’était un jeu… vraiment oui!… C’est Lalie qui avait commencé… On aurait pu demander… on aurait bien vu!… Dire des paroles semblables! Parce qu’elle aimait les enfants, elle ne songeait pas pour cela à des malhonnêtetés! Elle les aimait les enfants, beaucoup, beaucoup… à en perdre la tête… et elle pouvait bien le faire voir, peut-être…
«Péché mortel»!… Sans doute, vous croyez des choses, Michel?… parce que vous êtes avenant!… Mon Dieu! vous n’êtes pas le seul!…
On était au soir du mercredi et Madeleine fiévreusement desservait la table. Les hommes étaient allés se coucher; les enfants dormaient.
—Je m’en irai. Je ne peux plus rester après ces paroles. J’étais accoutumée… mais il n’y a que les enfants que j’aime… oui!… Je les regretterai bien, les mignons… mais pas les autres… J’irai dans une grande ferme comme l’an passé: je serai plus libre… Ils me font tourner la tête ici: l’un que j’aime, l’autre que j’aime pas… on finit par ne plus savoir ce qu’on fait… Et du travail tant que le jour éclaire et bien avant et encore après… Personne pour vous mener et honnie par-dessus le marché!… J’aurais dû partir tout de suite… Quand je le vois qui vient s’asseoir ici, avec les autres, sans me regarder, ça me boule au cœur… C’est la colère… S’il parlait comme avant, cela serait peut-être passé… Mais non!… Eh bien! je m’en vais, Michel Corbier. Vous en gagerez une autre, une plus belle que moi si vous voulez… et qu’elle soit votre femme, cela me sera égal.
Madeleine avait en main le torchon qui lui servait à frotter l’armoire; elle le jeta; puis elle le reprit aussitôt, pensant:
—Je m’en irai, mais je ne veux pas que le tort vienne de mon côté. Je mènerai ma besogne jusqu’au bout et il n’aura rien à redire. Demain, il faut qu’il me cherche noise… Je me fâcherai et bonsoir!… Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour cela?… Ah! tiens! que je me contente!
Elle grimpa vivement sur une chaise et décrocha les pistolets. Puis elle coupa un large morceau de papier de verre et frotte et frotte!
—Ah! mes vieilles pétoires! je vais vous faire aussi belles que les porte-cierges de la chapelle…
«Madeleine!… péché mortel!»
—Brr! vous croyez?… parce que cela a servi à tuer des hommes.
«Madeleine!… c’est abominable!»
—ou peut-être des femmes, ou peut-être des drôles, en des temps où les gens étaient pires que des sauvages? Redites-le Corbier, que c’est abominable…
La fâcherie était inévitable et elle s’en irait sur l’heure.
Dès ce soir il lui fallait rassembler ses hardes, afin de pouvoir les empaqueter en quelques minutes. Elle ouvrit l’armoire, plia ses jupons, chercha ses mouchoirs.
Les hardes des petits étaient mêlées aux siennes. Malgré sa rancune cela lui faisait une grosse peine de les en séparer.
Elle prit son flacon d’eau de senteur et le plaça tout en haut, au milieu de l’étagère. Elle l’avait acheté pour eux, elle voulait le leur laisser. Mais l’autre qui viendrait le prendrait sans doute pour elle. Non!… pas cela par exemple!
Alors elle sortit les brassières, les bas, les bavoirs du petit, les sarraus de Lalie et ses rubans de cheveux. Puis, toutes ces choses étendues sur la table, elle vida son flacon, goutte à goutte comme elle eût jeté de l’eau bénite.
—Mignons, que cela vous porte bonheur!
Elle voulut encore faire quelque chose pour eux. Mais il était tard. Pour ne pas éveiller l’attention, elle laissa ses sabots, marcha silencieusement par la chambre.
Elle s’aperçut que les bas de Jo étaient troués: elle les raccommoda. Lalie grandissait vite, son sarrau du dimanche était court; elle n’aurait rien pour s’habiller proprement… elle serait moins belle que les autres petites qui ont une mère…
Madeleine avait un tablier d’étoffe ancienne à ramages rouges; elle le coupa; avec une adresse qu’elle ne se connaissait pas elle se servit des morceaux pour allonger le sarrau et en changer la ceinture.
Il était près de minuit; elle travaillait avec une lenteur minutieuse.
Le sarrau remis à neuf, elle chercha ce qu’elle pourrait faire encore. Rien… toutes ces pauvres petites choses étaient en ordre, bien propres, bien nettes.
C’était fini. Elle pleurait.
Dans quinze jours, en quel état tout cela serait-il? Qui donc maintenant allait s’occuper de Jo? Est-ce qu’on songerait à lui autrement que pour le bourrer de soupe épaisse? Il lui fallait encore son biberon le soir en s’endormant; deux fois par jour il prenait un œuf bien frais, bien mou, qu’il fallait avoir la patience de lui faire manger par petites cuillerées…
—Mes pauvres, peut-être, après tout, vous sera-t-elle bonne celle que votre père ira chercher… Vous l’aimerez, vous ne songerez plus à Madeleine… et, quand vous serez grands, vous ne me reconnaîtrez pas.
Elle pleurait en replaçant les hardes dans l’armoire.
—Je ne peux pas rester pourtant! Votre père est méchant… et moi je suis méchante… on est méchant quand on est grand… On ne pardonne rien… On n’est pas plus fin que les gens de l’ancien temps qui se faisaient la guerre.
Madeleine pleurait en regardant le berceau et le lit clair de forme nouvelle.
Elle avait, dans une boîte, quelques rubans, une bague, une épinglette et un petit collier d’argent. Elle prit le collier et le passa sous les cheveux de Lalie.
Quant au petit, elle n’avait rien à lui donner, rien qui convînt à son âge. Et, depuis quatre mois qu’elle était aux Moulinettes, elle n’avait pas encore songé à lui acheter la moindre chose inutile qui eût été un souvenir.
C’est qu’aussi elle ne pensait pas partir si tôt!
Eh bien! au moins, elle le garderait auprès d’elle tant qu’elle pourrait. Déshabillée, elle prit l’enfant dans le berceau et l’emporta dans son lit.
Le petit, réveillé à demi, grommelait, irrité d’avoir perdu le bout de biberon qu’il gardait dans sa bouche en s’endormant; ses deux mains fouillaient la gorge de Madeleine et il poussait avec sa tête, les lèvres ouvertes et quêteuses…
Madeleine ne pleurait plus. Elle ne dormait pas encore tout à fait, mais sa pensée s’en allait, lui échappait sans qu’elle pût la retenir. L’enfant, blotti, avait fini par trouver un de ses seins et, dans son rêve commençant, elle sentait la chaleur de deux petites lèvres humides, qui, par moments, se resserraient sur sa chair…
Ding! ding! ding!
D’une voix claire comme un bruit d’eau, la vieille horloge, au cœur de la maison, annonce trois heures.
Madeleine se jette hors du lit. Pieds nus, avant même de se vêtir, elle court à la cheminée; puis, sur les pistolets brillants, elle passe un chiffon gras, vite, vite, comme une coupable…
Peine perdue! A l’heure de la soupe, tout le monde s’aperçut de la mauvaise besogne.
Michel ne dit rien, mais son père eut un moment de colère.
—Madeleine, je t’avais défendu…
Madeleine s’excusa, très rouge, prétextant un oubli. Et, devant tout le monde, humblement, elle se laissa gronder comme une petite fille étourdie.
Comme à l’habitude les Corbier et les Daru du Gros Châtaignier avaient réuni leur monde et battaient le même jour.
Cette année, la campagne de battage s’achevait chez eux. A cause de cette date tardive, l’entrepreneur leur avait consenti un marché doux, mais ils n’y gagneraient point à cause des ripailles inévitables.
On était au samedi, jour maigre pour les Dissidents, gras pour les catholiques. Chez les Corbier on avait dressé deux tables, crainte de dispute entre gars échauffés.
A la soupe du matin, cela avait très bien marché. Les Corbier avaient pour leur part trente-cinq hommes de tout âge et de religions différentes. Depuis plus d’un mois que le battage durait dans le pays, ces gens étaient habitués à se rencontrer et à travailler ensemble et les querelles étaient rares.
Cuirassier était venu pour son patron, un Rivard de La Combe. Durant toute cette campagne il n’avait pas bu. Madeleine, qui craignait pour cette dernière journée, l’avait arrêté dans le corridor de la maison.
—Tu sais, pas de bêtises ici… ça me ferait chagrin.
Il avait répondu.
—J’engrène: je n’ai pas envie de passer dans le batteur.
Comme ils étaient seuls et comme il aimait tendrement cette sœur aînée, il n’avait pas été gêné pour ajouter:
—Et puis, de le voir, ça me fait une raison, ma grande… Si tu veux, à midi, je me placerai à côté de Samuel le Salutiste et tu mettras un litre d’eau devant nous.
Les tables étaient dressées dans la grange à gauche des bâtiments. Madeleine avait sa cuisine libre. Elle avait pris une femme à la journée, une vieille dissidente qui suivait la machine d’une ferme à l’autre pour laver la vaisselle et porter à boire dans l’aire, vers le soir, quand les gars devenaient trop libres avec les jeunes.
Étaient venues aussi pour aider Madeleine, ses deux cadettes, Tiennette et Fridoline, celle-ci plus rousse que Madeleine, celle-là de teint ferme et jeune et fraîche et rieuse comme une pastoure de conte.
Madeleine veillait aux enfants et dirigeait son monde. Fridoline l’aidait à préparer la table maigre où les plats étaient nombreux. Fridoline était une cuisinière attentive et les gars la laissaient travailler en paix parce qu’elle n’était pas portée pour les plaisanteries, sans doute aussi parce qu’elle n’était pas très belle.
Tiennette et la vieille étaient chargées de la table grasse pour laquelle il fallait beaucoup moins de soins; deux ou trois grandes platées de viande, cuite un peu au hasard, comme cela, avec de l’eau, du beurre, du sel, sans goûter bien sûr! La vieille se penchait sur les casseroles avec un air de sorcière jetant ensemble le gros sel et les malédictions.
Tiennette avait du temps de reste. La cuisine l’inquiétait beaucoup moins que les agaceries des gars. Ils étaient six porteurs de sacs, pas tous bien jolis, mais tous aussi jeunes qu’elle, six garçons de dix-huit ans qui, à la file, passaient dans le corridor et montaient au grenier. Gédéon, qui en était, se donnait de l’importance parce qu’il était le valet de l’endroit. Il indiquait aux autres la place où ils devaient vider leurs sacs et il venait dans la cuisine pour dire:
—Le Dattel rend, mais il y a des grains faillis.
—C’est bien fâcheux! disait Madeleine, attentive à ce bruit du froment pleuvant là-haut dans le grenier et qui serait la richesse de la maison.
Quelquefois le garçon galopait dans l’escalier et, tout haletant:
—On n’en peut plus! Tiennette! Tiennette! viens m’aider!
—Ch’ti gars! disait la petite, si tu salis ma collerette, je te baillerai ma main sur les oreilles.
Mais, tout émoustillée, elle se tenait dans le corridor à son passage.
—Tiennette, verse-moi à boire… Tiennette, la cuisine sent le brûlé…
—C’est bien bon pour toi… A quelle table manges-tu, mauvais protestant?
—Oh! moi!… à la table où tu viendras apporter la soupière.
—A la table des mange-viande, protestant du diable!
—Tiennette, au lendemain du Carnaval, je mangerais bien tes joues!
Il disait des plaisanteries simples et un peu joviales dont elle faisait semblant de se fâcher. Et il l’embrassait aisément quand elle était seule devant lui.
Les cinq autres n’étaient guère moins turbulents et ils s’attaquaient eux aussi à Tiennette, mais elle les rabrouait à grands cris et comme ils étaient tout jeunes, ils n’osaient pas avancer leurs mains noires.
D’ailleurs ils ne chômaient pas et une minute de flânerie leur valait cinq minutes de course.
Il n’y avait pas de temps à perdre. La vanneuse avait ses six mille gerbes à avaler dans la journée; et bien qu’elle fût une grosse mangeuse, il ne fallait point s’arrêter si l’on voulait en finir avant la nuit.
Les engreneurs, debout sur les planchettes accrochées à ses flancs, lui poussaient la paille de loin, par gestes prudents. Parfois, ils lui jetaient des gerbes entières qu’elle happait avec un aboiement joyeux; une seconde alors, elle faisait entendre au fond de sa longue gueule noire un râle de satisfaction inouïe; et puis, tout de suite, elle recommençait à gronder, à jurer, à rugir.
Ils étaient six hommes pour la servir: deux qui coupaient les liens et préparaient les gerbes et quatre engreneurs qui se relayaient d’instant en instant.
Tout autour, ils étaient une cinquantaine.
Les plus jeunes grimpaient au tas et faisaient crouler les gerbes; les plus galants étaient aux sacs. Les vieux faisaient les besognes lentes et minutieuses: ils avaient des râteaux, triaient les balles et les épis coupés; ou bien ils étaient aux postes que les jeunes fuyaient à cause de la poussière.
Pour monter la paille il y avait sept ou huit gaillards glorieux de leur force. Les secoueurs leur préparaient d’énormes fourchées; quand ils avaient piqué là-dedans et redressé leur outil, ils disparaissaient complètement et la paille avait l’air de monter toute seule, lentement, le long des hautes échelles.
L’un d’eux, un grand brun qui avait une voix très belle, chantait sans s’interrompre une chanson interminable aux couplets presque pareils. Les autres s’essayaient à chanter avec lui, mais leurs voix ne pouvaient pas suivre la sienne. Plus volontiers ils ululaient à toute gorge eu haut des échelles ou bien ils criaient: «à boire! à boire!».