Nous marions Virginie
—Un mois sans manger! Quel atout dans…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Un mois sans manger! Quel atout dans mon jeu!.. quoique je regarde la partie des millions comme déjà gagnée!
Qu’avons-nous oublié encore de ce qui se passa dans les dix jours d’avant le mariage? Rien autre, il nous semble, que de dire qu’au désir exprimé par Polac d’annoncer son mariage à son cousin Dumouchet et de le prendre pour témoin, Bokel s’y était énergiquement opposé en alléguant cette étonnante raison:
—Non, non, il est trop malheureux… N’insultons pas à sa misère par notre joie… Ce serait manquer de cœur.
Tout en conseillant ainsi l’éloignement de Dumouchet, le tailleur était loin de prêcher d’exemple, car, la veille du mariage de sa fille, il se rendit chez le rôtisseur.
—Eh bien, quelles nouvelles de M. Dumouchet? demanda-t-il à l’homme aux volailles.
—Ah! monsieur, vous pouvez assurer au comité que son protégé se rend digne de ses bontés. M. Dumouchet engraisse à vue d’œil. Vous ne le reconnaîtriez pas.
—Comment a-t-il pris ce déluge de viande?
—Très-bien; je lui ai dit ce dont nous étions convenus… que je lui faisais crédit sur son brillant avenir, qui m’avait été annoncé par une tireuse de cartes… Alors il a joué sans scrupule des mâchoires… C’est plaisir d’avoir un gaillard pareil à l’engrais… Il profite en diable.
—Très-bien. Continuez et songez à la prime que vous réserve le comité.
Sur ce, Bokel était revenu chez lui et, suivant sa coutume de parler à mi-voix quand il réfléchissait, un passant à l’oreille fine aurait pu l’entendre qui murmurait:
—Pendant que le cousin engraisse, Polac se tient en jolie maigreur… Mon futur gendre m’a fait un instant peur en mangeant à gogo chez moi, mais j’y ai mis bon ordre à l’aide de mon café purgatif.
Ce gueux de Bokel disait juste. Si les jours, grâce à Paméla, faisaient la joie de Timoléon, les nuits causaient le désespoir du jeune homme, qui, à chacune de ses cinq ou six promenades nocturnes, se répétait:
—Décidément, ça ne me profite pas de manger à ma faim!
Disons encore que, pendant ces dix jours, M. de la Morpisel avait deux fois fait réclamer l’habit que Bokel avait promis de lui rapporter tout réparé sous quarante-huit heures.
Enfin arriva le jour où Polac et Paméla furent mariés.
Nous n’avons pas à détailler les pompes et les joies de la noce de nos jeunes gens. Ce fut, pour ainsi dire, un mariage à huis clos, grâce à Bokel, aussi partisan de l’économie qu’ennemi du fla-fla. A l’issue de la cérémonie, un déjeuner fut offert aux témoins de rigueur et à deux ou trois amies de pension de la mariée.
Et ce fut tout.
Ajoutons pourtant qu’à ce déjeuner dînatoire, Bokel s’abstint de s’occuper du café, dont la préparation fut abandonnée à Gertrude, ce qui amena Timoléon, après l’avoir bu, à faire cette réflexion burlesque:
—Il se peut que ce café soit moins bon que celui du beau-père, mais il est meilleur.
Nous passerons donc tout de suite au lendemain des noces, quand, à dix heures du matin, Polac, au sortir de la chambre nuptiale, se trouva nez à nez avec son estimable beau-père.
Le gros homme était en train de nouer les coins d’une toilette en serge noir qui enveloppait un habit.
—Savez-vous ce que vous devriez faire, mon gendre? demanda-t-il. Vous avez deux longues heures à dépenser avant que votre femme soit prête à déjeuner. Accompagnez-moi chez un client auquel j’aurais dû reporter cet habit depuis longtemps. Vous serez l’excuse vivante de mon retard. Je vous présenterai à ce client et, croyez-moi, c’est une bonne connaissance à faire que celle de M. de la Morpisel, notaire royal… Vous ne vous en repentirez pas.
Comme Bokel avait souri en prononçant les derniers mots sur lesquels il avait appuyé, Timoléon s’imagina que l’habit à reporter n’était qu’un prétexte.
L’espérance vint lui souffler que son beau-père avait un motif pour le conduire chez le notaire.
—Tiens! tiens! se dit-il, est-ce que maintenant qu’il est certain que je n’ai pas épousé sa fille par intérêt, il voudrait revenir sur sa promesse de ne pas me compter un sou de dot?... Ce manque de parole serait vraiment gentil de sa part.
Et, avec empressement, il répondit:
—Je vous suis, beau-père.
Quand les deux hommes arrivèrent chez M. de la Morpisel, le tailleur se garda bien de passer par l’étude. Il se présenta à l’entrée particulière, que vint lui ouvrir le domestique.
—M. de la Morpisel est-il occupé avec quelqu’un? demanda Bokel.
—Oui, mais ce quelqu’un-là est sans importance, et n’empêchera pas mon maître de vous recevoir…. Il y a bien aussi dans l’étude un inconnu qui attend son tour, mais il a l’air d’un pauvre diable fait pour avoir de la patience, dit dédaigneusement le valet.
—Alors nous vous suivons, dit Bokel, en marchant à la suite du domestique, qui, par les appartements du notaire, les conduisit au cabinet de M. de la Morpisel.
Ce dernier, quand il tourna la tête au bruit de la porte qui s’ouvrait, était en train d’écrire une lettre destinée sans doute à être emportée par un individu qui se tenait respectueusement debout auprès du bureau.
Le demi-tour de tête de M. de la Morpisel ne lui permit d’apercevoir que Bokel, dont d’ailleurs l’énorme masse faisait un rempart qui rendait invisible son gendre, marchant derrière lui.
—Ah! c’est vous, Bokel? dit le notaire; le temps d’écrire cette lettre, qu’on attend, et je suis à vous.
—A vos ordres, monsieur, répondit le tailleur, en faisant à Timoléon un signe de s’asseoir.
Quand lui-même eut placé sur sa chaise la partie de son individu sur laquelle il avait l’habitude de se poser, Bokel pensa alors à regarder le personnage qui attendait la lettre.
Ah! si vous aviez vu sa figure! elle tourna au rouge violet, tant une colère rageuse vint subitement la colorer. Là, devant lui, il voyait l’ignoble marin, le nommé Filandru, cet effronté drôle qui avait osé l’appeler «gras à tuer,» en disant qu’il ferait un bon bouillon dans la marmite du bord; ce mécréant enfin, dont la langue avait tenté de s’assurer s’il n’était pas en sucre.
Filandru avait aussi reconnu son homme. Il faut croire que le marin n’était pas fertile en plaisanteries et que, quand il en tenait une et la croyait bonne, il en abusait, car, immédiatement, sans se troubler, à la vue de la fureur muette de Bokel, il se mit à faire fonctionner à vide ses mâchoires de requin, en montrant le blanc jaune de ses yeux et en se frottant, de la main, le creux de l’estomac, en un mot toute la pantomime d’un glouton qui se pâme d’aise en mâchant un morceau de choix.
Bokel allait éclater si, à ce moment, M. de la Morpisel qui venait de finir sa lettre, n’avait, en relevant la tête, interrompu la grimace de l’impudent Filandru.
Après avoir glissé son mot sous enveloppe, le notaire y joignit une liasse de billets de banque en disant au marin:
—Du moment que mon client vous a envoyé, c’est qu’il a confiance en vous. Parce que vous me voyez mettre dans ce pli, vous jugez que vous devez bien veiller à ne pas le perdre ni à vous le laisser voler.
—Un rude malin que celui qui volerait Filandru! répliqua orgueilleusement le marin. Vous pouvez être certain que mon commandant aura la lettre dans deux jours.
—Il m’avait demandé de lui envoyer ces fonds en numéraire, mais la somme eût été d’un poids et volume trop embarrassants pour vous. Votre capitaine trouvera facilement à changer là-bas ces billets contre espèces en s’adressant au premier fournisseur de la marine.
—Dans une heure, lettre, billets et le beau garçon qui est dans ma peau seront en route, dit le marin en enfouissant l’enveloppe au plus profond de la poche de côté de sa veste d’uniforme.
Le notaire s’était levé et, tout en accompagnant Filandru vers la porte, il reprit:
—Il doit bien s’impatienter de rester ainsi en rade, votre commandant, lui qui, il y a une quinzaine de jours, quand il vint me faire ses adieux après avoir reçu l’ordre de rallier son bord au plus vite, croyait prendre immédiatement la mer.
—Il paraît que l’expédition n’est pas encore au complet… On attend un brick qui doit arriver de Brest. Il y a gros à parier que nous ne serons pas partis dans huit jours.
—Allons, bonne chance, mon brave! souhaita le notaire au marin qui franchissait le seuil du cabinet.
Après avoir refermé la porte, M. de la Morpisel revint vivement à Bokel en s’écriant:
—Et mon habit, homme sans parole! Vous m’aviez pourtant promis de me le…
Le notaire s’arrêta en apercevant alors Timoléon qui le saluait.
—J’ai pris la liberté, pour vous le présenter, de vous amener mon gendre, se hâta de dire Bokel.
—Ah! vous avez marié votre fille?
—Oui, depuis hier, elle est madame Polac.
Le notaire fit un saut en arrière.
—Polac! répéta-t-il d’une voix éclatante de surprise, vous vous nommez Polac, jeune homme?
—Oui, monsieur.
—Timoléon Polac… Hein? est-ce là votre prénom? Répondez, continua le tabellion avec la même vivacité.
—Oui, Timoléon Polac.
M. de la Morpisel se frappa le front, puis les cuisses, enfin le derrière. Il fit le télégraphe avec ses bras, eut l’air de s’envoler en agitant les coudes, claqua des mains, toussa, éternua, ricana, frétilla sur ses jambes comme un dindon qui danse sur une plaque de tôle brûlante, se refrappa sur le derrière, sur le front et les cuisses, tout cela avec cette joie qui, selon nous, doit être celle de l’homme qui découvre un merle blanc, et finit enfin par s’écrier:
—Mais, jeune homme, vous ne lisez donc jamais les journaux? Voilà dix jours que je vous réclame par la voix de toute la presse.
Bokel était resté calme pendant cette scène, qui avait ahuri Timoléon.
—Mon gendre a occupé ces dix jours à faire la cour à ma fille.
Le notaire était un homme positif, qui répliqua d’un ton péremptoire:
—Il n’y a pas fille qui tienne, fût-elle plus belle que Vénus, quand il s’agit d’encaisser des millions.
—Quoi! j’ai des millions à recevoir! bégaya Timoléon tout palpitant, ce qui, vu sa maigreur, lui donnait l’air d’un fil de fer qui vibre.
—Oui, cinq bons millions vous attendent.
Polac fut superbe. Il remit son chapeau sur sa tête et demanda:
—Où ça m’attendent-ils? J’y vais.
—Oh! oh! bien loin d’ici, annonça M. de la Morpisel en souriant à cette bonne volonté.
Timoléon ouvrait la bouche pour exprimer le dédain que lui inspirait la distance, quand trois coups furent frappés à la porte du cabinet, qui, tournant sur ses gonds, laissa passer une tête qui disait:
—En voyant sortir le marin, j’ai pensé que la place était libre et, comme c’est mon tour de passer, je me présente… M. de la Morpisel, s’il vous plaît!
Et l’arrivant fit un pas en avant, ce qui le mit en vue de Timoléon qui s’écria:
—Eh! c’est Dumouchet!
A ce nom, M. de la Morpisel se remit à gesticuler, à battre des ailes, à se claquer le postérieur jusqu’au moment où sa surprise un peu apaisée lui permit de s’écrier:
—L’autre! c’est l’autre!... Enfin je les tiens tous les deux!
Comme tous les gens tombés dans l’extrême misère, Dumouchet était devenu humble et timide. Pour rien au monde il ne se serait permis de rire de ce notaire royal métamorphosé en derviche tourneur. Ce fut donc quand M. de la Morpisel eut pleinement terminé ses exercices qu’il se risqua enfin à dire en présentant au tabellion un papier qui ruisselait de graisse:
—Le rôtisseur qui me fournit mes repas m’ayant, ce matin, monté des pommes de terre frites dans ce fragment de journal, le hasard a fait que j’y ai jeté les yeux. C’est alors que j’ai lu l’avis que vous donniez à MM. Timoléon Polac et Baptiste Dumouchet de passer à votre étude pour y entendre une communication importante.
Cela dit, Dumouchet salua M. de la Morpisel et ajouta:
—Je suis Baptiste Dumouchet… et je viens écouter la communication importante.
—Vous seriez entré une minute plus tôt que vous m’auriez entendu la faisant à votre cousin… Il s’agit de cinq millions qui vous attendent, répondit le notaire.
—Quoi, cinq millions! répéta Dumouchet, se sentant près de se trouver mal de bonheur.
Timoléon s’empressa de le soutenir.
—Oui, cousin, dit le nouveau marié, nous voici devenus riches… Chacun nos cinq millions!
Mais à ces mots M. de la Morpisel se mit à secouer la tête en disant vivement:
—Ah! non, ah! non, pas de malentendu, je vous prie. Je n’ai pas annoncé que cinq millions attendaient chacun de vous: ne persistez pas dans cette erreur. Je vais mieux préciser. Il y a cinq millions… cinq seulement, vous m’entendez, qui planent sur vos têtes, mais Ils ne tomberont que sur un seul de vous… c’est-à-dire sur celui de vous deux qui remplira une condition prescrite.
VII
Mettez-vous à la place des deux cousins, et que, sans un petit trémolo préparatoire, on vous annonce brusquement qu’une pluie de millions va tomber sur votre tête. Votre premier mouvement sera de pointer le nez en l’air et d’ouvrir la bouche pour recevoir l’ondée bienfaisante. Puis, la réflexion arrivant, vous penserez alors à vous demander par quelle cause il se fait que ce nuage doré crève précisément sur votre individu.
Il en aurait, indubitablement, été ainsi des jeunes gens, si, au lieu d’attendre l’éveil de leur curiosité, M. de la Morpisel ne l’avait désagréablement hâtée en parlant de «cette condition prescrite» qui n’assignait qu’un élu au bonheur de palper les millions.
—Ah! il y a une condition prescrite? répétèrent ensemble les deux cousins à cette nouvelle inquiétante qui, comme une douche d’eau froide, calma le bouillant transport de leur satisfaction.
—Une condition formelle… qui ne fait qu’un seul heureux, déclara le notaire.
Nous aurions bel à mentir en assurant que la voix des jeunes-gens était d’un calme parfait quand, avec le même ensemble, ils demandèrent:
—Quelle est cette condition?
—Ne feriez-vous pas mieux de vous informer d’abord par qui cette condition a été exigée? dit le tabellion en riant.
Notons, en passant, que Bokel, pendant cette scène qui aurait dû vivement exciter son intérêt de beau-père, demeurait bien tranquille dans son coin. Son air, sa prestance, son sourire étaient celui de l’homme qui sait d’avance à qui est réservé le gros lot.
A la remarque du notaire, les deux cousins étaient restés si bien interdits que M. de la Morpisel put continuer.
—Voyons, dit-il, ne vous doutez-vous pas un peu de qui vous vient cet héritage? car c’est un héritage… Cherchez bien… Ne vous connaissez-vous pas un parent dont, depuis longtemps, vous n’avez plus reçu de nouvelles?
—Oui, oui, notre oncle Gaspard Polac, le marin, s’écria Dumouchet.
—Le courageux corsaire. Nous avons toujours cru qu’il avait été tué dans un combat ou qu’il était mort sur les pontons anglais, ajouta Polac.
—Mort? il ne l’était pas encore il y a quelques mois, reprit le notaire, ainsi que le prouve une lettre qu’il m’écrivit alors… car, sachez-le, j’étais un des bons amis de votre oncle. Quand je le vis pour la dernière fois, il y avait à peine une année que j’avais acheté cette étude… De là vient que là-bas, sachant ses jours comptés, il s’est souvenu de moi pour me transmettre ses intentions dernières en me priant de vous retrouver.
Tout en parlant, M. de la Morpisel s’était rapproché de son bureau dont il se mit à bouleverser les paperasses avec une vivacité qui, peu à peu, dégénérant en impatience, lui fit murmurer:
—Que diable est devenue cette lettre!... impossible de remettre la main dessus!
Assis qu’il était auprès du bureau, Bokel avait entendu ces mots. Il se pencha vers le notaire et, d’un ton bien humble, il souffla à l’oreille:
—Si monsieur de la Morpisel daigne me faire l’honneur de venir m’écouter dans l’angle de la fenêtre, je lui apprendrai où se trouve sa lettre.
Pour toute réponse, le tabellion se dirigea vers l’endroit désigné.
Bien qu’il fût persuadé qu’il n’y avait aucun danger à être franc, le tailleur n’en prit pas moins ses précautions. Sa confession, dite à voix basse, commença par poser cette condition:
—Avant tout, je prie monsieur de la Morpisel de promettre le secret à un père qui n’est coupable, au fond, que d’avoir voulu le bonheur de sa fille.
Le clignement d’yeux par lequel répondit le notaire était à la fois une invitation à parler et la promesse du secret réclamé.
—Elle est dans la poche de l’habit que je vous rapporte, déclara carrément le tailleur.
—Et vous l’avez lue?
Bokel fut beau d’aplomb.
—Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répondit-il simplement.
—Alors vous connaissez la condition?
—Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répéta encore le gros homme.
A cette réponse, M. de la Morpisel tourna involontairement un regard vers Polac.
En ce moment, Timoléon, mettant à profit la conférence secrète de son beau-père avec le tabellion, apprenait son mariage à Dumouchet, qui faisait la moue de n’avoir pas été invité. Certes, le pauvre Dumouchet ne pouvait pas passer pour un gros homme, mais il faisait si bien ressortir la maigreur de son cousin qu’elle frappa le notaire.
—Mazette! fit M. de la Morpisel en souriant à Bokel, mes compliments, mon cher!
—N’est-ce pas que nous avons des chances?... reprit le tailleur en pesant sur les mots.
—Oh! mieux que des chances… Vous pouvez dire que vous avez la certitude du succès.
Puis, comme il fallait expliquer aux jeunes gens cette sorte de messe basse, tenue derrière un rideau, qui avait interrompu une explication palpitante d’intérêt pour les cousins M. de la Morpisel reprit en élevant progressivement la voix:
—Mais non, mais non, vous pouvez rester, mon cher Bokel. Ce qui intéresse votre gendre ne doit pas être un mystère pour vous.
Et s’adressant à Timoléon:
—N’est-ce pas, monsieur Polac, que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je retienne votre beau-père, qui veut se retirer avant que je vous en dise plus long, par peur d’être indiscret?
—Restez donc, beau-père, je vous en supplie, se hâta de dire Polac.
Pensant que ce serait trahir le secret promis à Bokel que de se mettre, sous les yeux des jeunes gens, à tirer la lettre de l’habit rapporté par le tailleur, le notaire se reprit à remuer les papiers de son bureau à la recherche de la missive disparue, recherche qu’il interrompit pour dire:
—Après tout, cette lettre n’est pas un acte officiel. C’était une correspondance toute privée, d’un ami à un ami… Je finirai pourtant par la retrouver un jour ou l’autre… J’ai eu grand tort même de la chercher ainsi, car je puis m’en passer, attendu que je la sais par cœur… Votre oncle m’y racontait toutes ses aventures et par quelle suite de circonstances il avait été amené à ne choisir qu’un seul de ses deux neveux pour héritier… Vous plaît-il que je vous en fasse part?
—Nous écoutons, dit Polac.
—Messieurs, reprit le tabellion, s’il vous souvient de Gaspard Polac, votre oncle, vous devez savoir que c’était un gaillard actif, audacieux, brave au possible… Pourtant, si fort qu’on aime les plaies et bosses, il arrive un moment, surtout quand on y a gagné un magot, où on se lasse de canonner et hacher son semblable. Votre oncle finit, par se dire qu’à ce jeu, qui lui avait été toujours heureux, il attraperait un jour sur les doigts… il renonça donc à écumer les mers pour jouir du produit de ses rapines… non, je me trompe, du produit de ses glorieux exploits, en plantant ses choux. Mais comme il était d’un caractère qui s’accommodait mal des entraves mesquines et irritantes de notre civilisation, il alla s’installer sur la côte de Guinée, en Afrique, à cent lieues de tout voisinage et tout au bord de la mer; fraîcheur et solitude… car ce n’était pas un homme d’estaminet. Huit jours après, le nouveau rentier, qui trouvait le temps un peu long, eut l’idée… à titre d’amusement… d’établir un petit comptoir pour la traite des noirs. Cette distraction, qui agrémentait la monotonie de son existence de bourgeois, était, de plus, fort salutaire pour son tempérament, qui exigeait beaucoup d’exercice, car il avait des tendances à l’embonpoint. Cela lui remplaçait le jardinage, qui, vous le savez, est l’occupation favorite des commerçants retirés. Bien nourrir ses nègres pour les mieux vendre offrait, avec l’élevage des lapins, une analogie qui flattait ses goûts champêtres. Son imagination vive lui faisant prendre ses noirs pour des mérinos, il se croyait berger. Parfois l’épidémie lui décimait sa marchandise, mais il s’en consolait en faisant ce raisonnement fort juste qu’à cultiver des pêches il aurait eu aussi à se plaindre des loirs, qui seraient venus lui gâter ses plus beaux fruits. Telle était, me disait-il dans sa lettre toute bucolique, la distraction qu’il avait adoptée… faute d’un billard. Aussi fut-il fort étonné, au bout de quelques années de ce passe-temps hygiénique, de voir qu’il avait doublé sa fortune. Notre campagnard possédait cinq millions.
—Cinq millions! répétèrent machinalement les deux neveux, qui tendaient au récit du notaire des oreilles longues d’une aune.
Le plus médiocre narrateur, quand il se sent un auditoire attentif,—et celui de M. de la Morpisel l’était au possible,—devient orateur verbeux. Le notaire, modulant sa voix, étudiant ses phrases et arrondissant ses gestes, poursuivit donc, presque sans un temps pour reprendre haleine:
—Nul bonheur n’est durable ici-bas! M. Gaspard Polac, votre oncle, en fit la triste épreuve. Lui qui, persuadé qu’on profite toujours à voyager, avait tant pris à cœur de faire voir du pays à ses nègres, éprouva le contrecoup de nos événements politiques. En même temps que la paix de 1814 nous amenait la Restauration, elle portait atteinte aux jouissances de votre oncle, car des bâcleurs de traités, ignorant combien, sur la côte de Guinée, la vie est vraiment vide d’amusements, abolirent la traite des nègres. Deux envois de marchandise de premier choix faits par votre oncle, que des croiseurs malintentionnés empêchèrent d’arriver à bon port, le dégoûtèrent de son ermitage. Trois cents lieues de côte à remonter le séparaient du Sénégal, la colonie la plus proche, il les suivit la canne à la main…
—Rude marcheur! murmura Timoléon.
—Oui, la canne à la main, car il se faisait porter par ses nègres, dont le zèle avait besoin d’être stimulé autrement que par des paroles polies ou la promesse d’une sous-préfecture… du moins à cette époque, car, depuis, une philanthropie imprudente a gâté ces natures primitives… Messieurs les négrophiles ont-ils bien compris le véritable intérêt des classes noires? l’avenir les jugera.
Sur ces paroles sévères, M. de la Morpisel resta un doigt en l’air, semblant écouter l’écho de sa voix qui allait s’éteindre dans les cartons du cabinet. Pour expliquer cette charge du notaire contre les négrophiles, apprenons au lecteur que le père de la troisième femme dont le tabellion était veuf avait été un négrier qui avait profité de l’abolition de la traite pour ne pas payer la dot promise.
—Bref, notre oncle arriva enfin à Saint-Louis du Sénégal? dit Timoléon impatient de connaître la fin de l’histoire.
—Hélas! oui, malheureusement pour lui! poursuivit le notaire. La paix, qui venait de se conclure, lui permettait de résider dans cette colonie, encore au pouvoir des Anglais, mais qui, de par les traités, allait redevenir française. Il s’installa donc en homme résolu à n’avoir plus d’autre occupation que de manger son revenu, c’est-à-dire à vivre dans l’oisiveté la plus plantureuse. Ce fut ce qui causa sa perte. Ce repos absolu, succédant à une existence qui avait été toujours prodigieusement active, ne pouvait convenir à un homme qui avait besoin d’un exercice incessant pour combattre ses tendances à l’embonpoint. De plus, la fatalité voulut que lui, qui, jusqu’à ce jour, avait été d’une sobriété de chameau, se laissât aller à fourrer son nez dans les casseroles.
A ce point de son histoire, M. de la Morpisel crut devoir mettre sa voix sur le ton dramatique.
—Oui, messieurs, le nez dans les casseroles… et son mauvais génie fit qu’il trouva une vive satisfaction à ce nouveau moyen de tuer le temps. Dès ce moment, à raison de cinq repas par jour, il vogua à pleines voiles sur l’océan de la gourmandise. En une seule année, il engraissa de 90 livres. Six mois plus tard, il ne pouvait plus marcher que soutenu sous les bras par deux nègres. A la fin de la deuxième année, le plus petit mouvement ne lui était plus possible qu’avec l’aide d’un cabestan viré par ses moricauds. La graisse l’envahissait toujours, le plongeant dans une torpeur à peu près continuelle… Et, cela, par la faute des traités de 1814!!! On eût laissé cet homme actif à ses occupations champêtres qu’il vivrait encore!
Cette dernière phrase, on le comprend, sonnait mal aux oreilles des neveux. Avides tous deux de voir arriver la conclusion que leur faisait tant attendre le tabellion, ils guettaient l’occasion d’interrompre. Une reprise de respiration de M. de la Morpisel leur permit enfin de placer chacun sa phrase.
—Bref, notre oncle est mort, dit Dumouchet d’un ton qui réclamait moins de prolixité de la part du notaire.
—Et son héritage est ouvert, ajouta Timoléon, cherchant aussi à pousser le conteur vers son dénouement.
—Oui, messieurs, il est mort étouffé par cette graisse qu’il maudissait, car elle l’avait pour ainsi dire privé, aussitôt qu’il en avait voulu user, de toutes les jouissances que lui offrait sa grande fortune… Aussi arriva-t-il que, saisi de la crainte que ses millions ne profitassent pas mieux à son héritier, il introduisit dans son testament cette condition qui exclut l’un de vous de la succession.
—Ah! et quelle est cette condition? prononça Dumouchet impatient.
—Sur tout ce qui précède, reprit le notaire, j’ai consulté mes souvenirs, car ces détails étaient contenus dans cette lettre égarée que M. Gaspard Polac m’avait adressée quelque temps avant sa mort et dans laquelle il me faisait part de ses intentions dernières, en me donnant la charge de vous retrouver… Mais, pour ce qui regarde la condition, je vais vous donner lecture d’une seconde lettre qui, elle, est presque une pièce officielle, car elle émane du solicitor anglais qui, là-bas, veille sur la succession.
Pendant cette longue scène, Bokel était resté immobile et muet dans son coin. Mais, maintenant, il fallait voir comme il se trémoussait d’aise pendant que M. de la Morpisel feuilletait dans un carton pour en tirer la lettre du solicitor. Il clignait gentiment de l’œil à son gendre pour le rassurer.
—Ecoutez; messieurs, dit le notaire en revenant avec la lettre.
«Monsieur de la Morpisel,»Ainsi qu’il le prévoyait lui-même dans la lettre qu’il vous a écrite le 9 du présent mois, M. Gaspard Polac est mort aujourd’hui 23 novembre.
»Si comme je n’en doute pas, vous avez retrouvé les neveux du défunt, veuillez leur faire part de cette clause que je copie textuellement dans le testament de leur oncle:
»_La graisse m’a empêché de jouir de ma fortune. Voulant qu’elle profite à mon héritier ou, pour mieux dire, que mon héritier en profite et n’en soit pas empêché par l’embonpoint d’hippopotame qui me tue, voici ce que j’ai décidé_:
»_Cinq millions à empocher valant bien la peine de faire le voyage de Sénégal, mes deux neveux se présenteront à Saint-Louis, devant mon ami, le solicitor John Huguesdon, qui les fera monter chacun dans le plateau d’une balance. Celui de mes neveux dont le plateau enlèvera celui de son cousin, c’est-à-dire le plus lourd, sera exclu de ma succession._»
»Daignez agréer, monsieur de la Morpisel, l’assurance de toute ma… etc.»
Tout en remettent la lettre dans ses plis, le notaire ajouta après avoir salué:
—Maintenant, messieurs, à vous de décider ce que vous avez à faire.
—Parbleu! je pars, s’écria Timoléon en se redressant tout fier de sa taille d’allumette.
—Oui, nous partons! prononça Dumouchet avec autant de force que son cousin.
—Ah bah! fit Polac avec surprise.
—Quoi! vous? dit M. de la Morpisel non moins étonné.
—Allons donc! lâcha Bokel.
Mais, à son tour, Dumouchet se mit à les regarder, en demandant d’une voix naïve:
—Qu’avez-vous? On croirait que je viens de dire une énorme bêtise!
—Dame! fit Timoléon.
—Cela nous en a tout l’air, ajouta Bokel.
—C’est à supposer que vous n’avez pas bien compris la clause du testament, avança le notaire d’un ton poli.
—Pardonnez-moi; j’ai parfaitement compris. Le plus maigre aura l’héritage.
—Eh bien! alors…, dit en ricanant Polac.
—En conséquence…, modula Bokel ironiquement.
—D’où il résulte…, accentua le tabellion.
Dumouchet avait vraiment l’air de tomber des nues.
—Voyons, reprit-il, expliquez-moi donc ce que signifient vos demi-phrases et vos figures moqueuses.
—Mais, malheureux, ne viens-tu pas de dire que tu partais! reprit Polac.
—Sans doute.
—Regarde-moi donc, insensé! As-tu la prétention de lutter?... Je pèse soixante et onze livres.
—Bah! bah! pour cinquante-huit livres de différence, ce n’est pas la peine de m’effrayer, répliqua Dumouchet d’un ton décidé.
—J’ai peur que vous ne fassiez là un voyage inutile… et il est bien long, ce voyage, dit M. de la Morpisel en guise de conseil.
—Un grand mois de mer!... appuya Bokel.
—Oh! la mer ne me fait pas peur… Je m’y porte comme un vrai charme… Ah! le voyage dure un grand mois!... Alors nous aurons tout le temps, Timoléon d’engraisser, et moi de maigrir, riposta Dumouchet.
A cette espérance manifestée, Bokel secoua la tête d’une façon gouailleuse:
—N’y comptez pas, fit-il.
—Pourquoi?
—Parce que vous venez de dire qu’en mer vous vous portez comme un charme… tandis que mon gendre… il peut vous l’affirmer lui-même… aussitôt le navire en route, se sent à tel point malade que, le voyage durât-il un mois… comme celui du Sénégal, il lui est impossible de rien manger. N’est-ce pas, Timoléon?
—Le fait est que je vais passer un bien vilain mois, répondit Polac.
Mais, paraît-il, Dumouchet était dans son jour de compréhension difficile, car il répliqua:
—Qu’est-ce que cela prouve?
—Comment voulez-vous qu’à ne pas manger mon gendre engraisse au point de vous donner la victoire?
Nul mulet n’est plus têtu que celui qui ne veut pas boire. Dumouchet devait être parfaitement décidé à ne pas boire puisqu’il se mit à hausser les épaules au raisonnement du tailleur en s’écriant:
—Ta, ta, ta, on a vu des choses plus extraordinaires que cela… Je vous répète que je partirai et… je vais bien vous étonner… je suis certain que c’est moi qui empocherai les millions.
Timoléon, à ces mots, lâcha un rire moqueur.
M. de la Morpisel eut un regard de pitié pour le téméraire.
Bokel fit le geste d’un homme qui désespère de faire entendre raison à un fou.
Mais Dumouchet n’en continua pas moins de secouer la tête d’un air convaincu en continuant:
—Oui, oui, pensez et dites tout ce que vous voudrez, je n’en persiste pas moins à soutenir que j’aurai l’héritage, malgré mes 58 livres de trop…. car j’ai confiance, moi, voyez-vous, grande confiance.
—Confiance en quoi? demanda le notaire.
—Je vous le dirais, que vous ririez encore.
Puis, se ravisant:
—Je vais vous le dire… j’ai confiance dans les cartes.
Comme l’avait prédit Dumouchet, un triple éclat de rire ponctua sa phrase.
—Comment aviez-vous pu déjà consulter les cartes sur un héritage dont vous ne vous doutiez même pas quand vous êtes entré dans mon cabinet? reprit le notaire.
—Voilà justement ce qui augmente ma confiance, car c’est quand rien au monde ne pouvait faire supposer l’héritage qu’une tireuse de cartes a prédit que le plus bel avenir m’était réservé.
—Une farceuse qui a voulu se moquer de toi, dit Timoléon en goguenardant.
—Erreur, cousin.
—Pourquoi?
—Parce que ce n’est pas à moi que cette prédiction a été faite.
—A qui donc? à ta femme?
—Non, à mon rôtisseur… Oui, oui, riez, riez… mais la chose n’en est pas moins vraie… Apprenez qu’il y a une douzaine de jours, ma famille et moi, nous mourions de faim, quand tout à coup, je vis entrer, suivi de son aide, le rôtisseur qui habite ma maison. L’un et l’autre étaient chargés de plats qu’ils posèrent sur tous les meubles… même sur la table de nuit, où fut placé un jambon. Et comme je m’étonnais de ces victuailles en me disant trop pauvre pour les payer, le rôtisseur me répondit: «Mangez sans crainte, vous me payerez plus tard; j’attendrai, car une tireuse de cartes m’a annoncé qu’un superbe avenir vous est réservé.»
Et Dumouchet, cela dit, ajouta encore sur le ton de la plus ferme conviction:
—Donc j’ai confiance dans les cartes… et je partirai quand même.
Nous laissons à deviner quelle pinte de bon sang se faisait Bokel, dans son coin, pendant cette histoire de rôtisseur.
Il fut mis fin à la scène par cette proposition de M. de la Morpisel:
—Puisque vous êtes tous deux décidés à partir, il faut profiter d’une expédition que le gouvernement envoie au Sénégal… Le commandant est de mes clients et de mes amis… Pendant huit jours encore, il demeurera en rade de l’île d’Aix… Voulez-vous que je vous donne une lettre de recommandation pour qu’il vous reçoive à son bord?
—Accepté! répondirent les deux cousins et Bokel.
En deux minutes, M. de la Morpisel eut écrit la lettre offerte et il la tendit au tailleur en disant:
—Aussitôt arrivés là-bas, vous vous ferez directement conduire au vaisseau du commandant… il est inutile que l’on sache que vous êtes des passagers de faveur.
—Et comment s’appelle ce vaisseau? demanda Bokel.
—La Méduse, répondit le notaire.
VIII
Notre intention n’étant pas de raconter tout au long l’expédition de la Méduse, nous nous contenterons d’en relever seulement les détails qui sont utiles à notre histoire. Dépossédée en 1808 par les Anglais de ses établissements sur la côte occidentale d’Afrique, la France les avait reconquis par les traités de 1814 et 1815 qui lui rendaient le littoral depuis le cap Blanc jusqu’à l’embouchure de la Gambie.
Deux années après sa restauration, le gouvernement des Bourbons n’avait pas encore pensé à replanter le drapeau français dans cette colonie, ou, plutôt, il avait fallu deux ans au fiévreux Dubouchage, ministre de la marine, pour organiser cette expédition de quatre voiles qui avait charge d’aller ravitailler le Sénégal en hommes, matériel, vivres et munitions. Les Anglais, voyant que nous ne prenions pas possession, avaient continué, malgré les traités, d’exploiter tranquillement le pays, attendant pour déménager que la France leur donnât congé.
A cette époque où la vapeur n’avait pas encore reçu son application à la marine, la navigation à voiles était une véritable science, très-compliquée, qui exigeait un long et sérieux apprentissage et une pratique incessante. Le salut de l’équipage et du navire dépendait donc uniquement du savoir nautique, de l’expérience et du sang-froid de l’homme à qui avait été confié le commandement suprême.
Ce fut sur ces données, qui lui indiquaient le choix à faire, que le ministre Dubouchage, ayant à nommer le chef de l’expédition du Sénégal, duquel allait résulter le sort de quatre bâtiments, désigna… devinez qui? Vous ne trouveriez jamais; autant donc vous l’apprendre… désigna un receveur des droits réunis. Il est vrai que, jadis, il avait débuté dans la marine. Mais, depuis vingt-cinq ans qu’il n’avait remis le pied sur un navire, son emploi de receveur devait lui avoir complétement fait oublier le peu qu’il avait appris, supposé qu’il eût appris quelque chose.
Il faut aussi ajouter que cette incapacité hors ligne se tenait au premier rang des fanatiques qui s’égosillaient à chanter:
Monarque, ami de l’olivier, Toi, que le ciel… etc.Ce fut pareillement dans ce chœur de sectaires qu’on choisit les ineptes escamoteurs de commandement auxquels furent confiés l’_Alouette_, l’_Eléphant_, le Golo, le Lynx, la Licorne et autres navires de l’Etat, qui, à la même époque que la Méduse, périrent par l’ignorance de leurs capitaines ou ne furent sauvés du naufrage que par les lieutenants, qui, à l’heure du péril, forcèrent les chefs incapables à abandonner le commandement. Pour récompense, ces sauveurs furent, à leur retour au port, traduits en jugement. La Restauration, on le voit, était le bon temps pour les gens de mérite.
Revenons à notre sujet.
Ce fut le 17 juin 1816, à sept heures du matin, que l’expédition du Sénégal partit de la rade de l’île d’Aix. Les navires qui en faisaient partie étaient la frégate la Méduse, la corvette l’_Echo_, le brick l’_Argus_, et la flûte la Loire. Ces bâtiments étaient chargés de provisions de toutes sortes destinées, nous l’avons dit, à ravitailler la colonie. Outre l’infanterie de marine, composée de deux cent cinquante-cinq hommes, qui devait là-bas tenir garnison, ils emportèrent cent-dix émigrants qui allaient tenter la fortune en ce pays lointain. C’était donc, en plus des quatre équipages, un personnel de trois cent soixante-cinq individus, dont deux cent quarante avaient été embarqués sur la Méduse.
C’est parmi ces derniers que nous retrouverons Bokel, sa fille, son gendre et le cousin Dumouchet, dont la confiance dans les cartes était demeurée inébranlable.
Semblable à l’entraîneur qui suit partout le cheval qu’il a dressé, pour qu’il ne perde rien de ces avantages qui doivent lui assurer le prix, le tailleur n’avait pas hésité un instant à accompagner Polac. Le gros homme, quand il avait une idée, la suivait jusqu’au bout du monde.
—Timoléon a beau m’affirmer qu’il est toujours malade en mer, s’était-il dit, il se peut que, cette fois, la mer lui fasse grâce. Laissé à lui-même, mon gendre dévorerait. Je dois donc être là pour veiller au grain.
Et, dans ses bagages, il avait emporté une ample provision de son fameux moka.
Mais où le courage de Bokel, si brave pour lui-même, avait faibli, c’était à propos de Paméla, qui, malgré tout, n’avait pas voulu se séparer de son mari.
—On m’a promis un voyage de noces, répétait-elle.
—Mais nous allons au diable, ma chérie, disait le papa.
—Ta, ta, ta, je ne veux pas qu’on suppose que mon mari m’a plantée là le lendemain des noces. La loi m’ordonne de suivre mon époux partout où il lui plaît de résider; le maire me l’a dit. Timoléon va au diable, dis-tu?... J’irai au diable.
—Mais ton piano, ma bichette… songes-y donc! quelle privation pour toi, car nous ne pouvons pas l’emporter!... Ne m’as-tu pas dit cent fois que l’existence serait vide pour toi sans piano? disait le père en s’adressant à l’âme de la musicienne.
Dans ce vide que devait laisser l’absence du piano, il s’était glissé, depuis la veille, un époux, ce qui fit que Paméla demeura insensible à cette perspective de rester des mois sans faire grincer les dents des malheureux auxquels il était donné d’entendre le vacarme de son beau talent.
Elle avait donc résisté à toutes les sollicitations du papa, même quand il s’était écrié avec un certain lyrisme:
—Penses-tu à mes affres de toutes les secondes quand je te verrai à la merci des flots capricieux?
Quand le tailleur avait appelé Timoléon à la rescousse, ce dernier avait répondu:
—Alors, beau-père épargnez-vous ces affres en ne venant pas avec nous.
Cette proposition avait immédiatement mis fin aux instances de Bokel.
Et puis, il faut l’avouer, bien qu’il sût ce qui en était de la fameuse prédiction de la tireuse de cartes au rôtisseur, Bokel, ressentait une terreur secrète à la pensée de Dumouchet. Il avait beau avoir les atouts pour lui et se savoir une marge de 58 livres en moins, la confiance stupide du concurrent à l’héritage le démontait.
—A-t-on vu cette canaille qui persiste quand même à nous tenir tête? murmurait-il; mais je serai-là pour éventer les piéges qu’il tendrait à mon gendre.