Nouvelles Asiatiques

Arthur, comte de Gobineau · Chapitre 5 sur 8 · partie 2/2

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Nouvelles Asiatiques

Chapitre III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

C’est une chose admirable que la vérité! Elle se glisse partout, au travers du mensonge, sans que les hommes puissent savoir comment. Le prochain départ du Prince-Gouverneur pour la capitale, annoncé par le jeune ferrash, qui n’avait sur ce point que les indices fournis par la fougue de son imagination, se trouva être parfaitement exact, et Gambèr-Aly fut tout étonné quand ses camarades lui annoncèrent qu’on s’en allait sous huit jours, attendu que le prince était rappelé et même remplacé, preuve nouvelle de la sagesse bien connue du gouvernement.

On ne s’amuse pas, dans ces pays-là, à compter minutieusement avec les mandataires du pouvoir. On les nomme, on les envoie; ils recueillent le produit des impôts; ils en gardent la plus grande partie pour eux, sous le prétexte que les récoltes ont été mauvaises, que le commerce ne va pas, que les travaux publics absorbent les ressources. On ne leur cherche pas de mauvaises chicanes et on reçoit pour bon ce qu’ils disent. Puis, au bout de quatre ou cinq ans, on les destitue; on les fait venir; on leur demanda ce qu’ils préfèrent, ou rendre des comptes ou payer une somme d’argent indiquée. Ils choisissent toujours le second terme de la proposition, parce qu’il leur serait difficile de présenter des pièces en règle. On leur enlève ainsi la moitié ou les deux tiers de ce qu’ils ont amassé, et avec ce qui leur reste, ils font des cadeaux au Roi, aux ministres, aux dames du harem, aux gens influents, et, à bon prix, on leur confère un autre gouvernement qu’ils vont administrer, sans changer de système, pour arriver à la même conclusion. C’est une méthode dont il n’est pas besoin de faire ressortir les mérites; l’avantage en saute aux yeux. Les peuples sont charmés de voir leurs gouverneurs rendre gorge: les gouverneurs passent leur vie à s’enrichir, et, finalement, ils meurent pauvres, sans jamais s’être doutés que telle devait être leur fin inévitable. Quant au pouvoir suprême, il s’épargne les soucis de la surveillance et une taquinerie de mauvais goût envers ses agents.

Son Altesse le Prince ayant exploité la province dont Shyraz est la capitale pendant une durée de temps suffisante, on le priait de venir raconter ses affaires aux colonnes de l’Empire, c’est-à-dire aux chefs de l’État; tout marchait ainsi, suivant la règle; mais, comme de coutume, et parce que rien n’est parfait en ce monde, c’était un dur moment à passer pour le disgracié. Une savait pas au juste dans quelle mesure on allait le rançonner.

Le matin, de bonne heure, et même avant le jour, son intendant avait pris la fuite, emportant quelques menus souvenirs de valeur. Le Ferrash-Bachi était sombre. Il se défiait de sa situation qui, difficilement, pouvait continuer à être aussi lucrative que par le passé. Les pishkhedmèts se communiquaient tout bas bien des réflexions; les gens de l’écurie, les ferrashs, les soldats, les kavédjys, n’ayant rien à perdre, étaient au comble du bonheur de changer de place. De moment en moment, un objet ou l’autre disparaissait et se serait retrouvé à un mois de là dans une boutique quelconque du Bazar. Quant au peuple de Shyraz, lorsqu’il apprit la nouvelle, il s’abandonna à une joie pareille à un délire. Partout on éleva au ciel la justice, la générosité et la bonté du Roi; on le compara à Noushirwan, un ancien monarque auquel on prête des vertus que, de son temps, sans doute, on prêtait à quelqu’autre, et ce fut une explosion de chansons, toutes plus malveillantes et plus audacieusement calomniatrices les unes que les autres, sur toute l’étendue des bazars de la ville. Rien n’égale l’ingratitude du peuple.

Le Ferrash-Bachi prit à part Gambèr-Aly:

—Mon enfant, lui dit-il, tu vois que je suis fort occupé; il me faut mettre les tentes en bon état pour le voyage, avoir soin que les mulets soient ferrés et que, enfin, rien ne manque. Je n’ai donc pas le temps de m’occuper de mes propres intérêts. Tiens, voilà un billet de huit tomans qui m’a été souscrit par un des écrivains de l’arsenal, Mirza-Gaffar, lequel demeure sur la place Verte, à gauche, à côté de la mare. Va trouver mon débiteur; dis-lui que je ne peux pas attendre davantage, parce que je ne sais quand je reviendrai, et que je pars la semaine prochaine. Termine cette petite affaire à ma satisfaction, et tu n’auras pas lieu d’en être fâché.

Là-dessus, il cligna de l’œil d’une manière hautement significative. Gambèr-Aly, enchanté, lui promit de réussir et s’en alla rapidement où son supérieur l’envoyait. Il n’eut aucune peine à découvrir la maison de Mirza-Gaffar, et, s’étant approché, il frappa rudement à la porte. Il avait mis son bonnet de travers et s’était armé de son air le plus délibéré.

Au bout d’une minute, on vint lui ouvrir; il se trouva en présence d’un petit vieillard qui portait, sur un nez crochu, une immense paire de lunettes.

—Le salut soit sur vous! dit brusquement Gambèr-Aly.

—Et sur vous le salut, mon aimable enfant! repartit le vieillard d’une voix mielleuse.

—Est-ce au très élevé Mirza-Gaffar que je parle?

—A votre esclave.

—Je viens de la part du Ferrash-Bachi, et j’ai là un billet de huit tomans que Votre Excellence va me payer sur l’heure.

—Assurément. Mais ne me laisserez-vous pas me charmer à l’aspect de votre beauté? Les anges du ciel ne sont rien en comparaison de vous. Honorez ma maison en y acceptant une tasse de thé. Il fait chaud, et vous avez pris trop de peine en daignant transporter Votre Noblesse jusqu’ici.

—Que votre bonté ne diminue pas! répondit Gambèr-Aly, devenant plus rogue en voyant la grande politesse du petit vieillard.

Cependant il consentit à entrer et s’assit dans la salle.

En un tour de main, Mirza-Gaffar apporta un réchaud, y mit du feu, posa une bouilloire de cuivre au-dessus des charbons, disposa du sucre, atteignit la boite à thé, alluma le kaliân, l’offrit à son hôte et, après s’être informé des nouvelles de son illustre santé et avoir rendu grâces au ciel de ce que tout allait bien de ce côté, il entama la conversation ainsi:

—Vous êtes un jeune homme si parfaitement accompli et orné des dons du ciel, que je n’hésite pas à vous dire toute la vérité, et puisse la malédiction et la damnation tomber sur moi, si je m’écarte d’une ligne de la sincérité la plus parfaite, soit à droite, soit à gauche. Je vais vous payer à l’instant, seulement je ne sais pas comment faire, parce que je n’ai pas le sou.

—Que votre bonté ne diminue pas! répondit froidement Gambèr-Aly, en lui passant le kaliân; mais je ne suis pas autorisé par mon vénérable chef à entendre de pareils discours, et il me faut de l’argent. Si vous ne me le donnez pas, vous savez ce qui arrivera: je brûlerai votre grand-père et le grand-père de votre grand-père, lui-même!

Cette menace parut agir fortement sur le vieil écrivain qui, probablement, ne se souciait pas d’un tel dégât parmi ses ascendants. Il s’écria alors d’une voix lamentable:

—Il n’y a plus d’Islam! il n’y a plus de religion! Où trouverai-je un protecteur, puisque cette figure de houri, cette pleine lune de toutes les qualités, me regarde sans bienveillance? Si je vous offrais humblement deux sahabgrans, parleriez-vous en ma faveur?

—Votre bonté est excessive! repartit Gambèr-Aly. Où a-t-on vu un ferrash du Prince se déshonorer en acceptant pareille somme?

—Je déposerais à vos pieds tous les trésors de la terre et de la mer, si je les possédais, et ne voudrais en rien garder pour moi; mais je ne les possède pas! Sur votre tête, sur vos yeux, par pitié pour un misérable vieillard, acceptez les cinq sahabgrans que je vous offre de bon cœur, et veuillez bien dire à Son Excellence le très élevé Ferrash-Bachi que vous avez vu vous-même ma profonde misère.

—Je soumets une humble requête, interrompit le ferrash. Je ne demande pas mieux que de vous aider et d’obtenir le bénéfice de vos prières; mais il faut aussi que Votre Excellence soit raisonnable. J’accepterai, pour vous faire plaisir, le cadeau d’un toman dont vous m’honorez; c’était inutile, mais j’aurais une confusion inexprimable si je vous désobligeais. Ainsi, un toman et n’en parlons plus. Vous me remettrez deux tomans pour mon chef, et je me charge d’arranger l’affaire. Seulement, comme notre homme est assez vif et impétueux, il est à propos que d’ici à huit jours Votre Excellence ne paraisse pas dans sa noble maison. Il pourrait arriver des désagréments.

On discuta une heure, on prit plusieurs tasses de thé, on s’embrassa fort, puis, comme Gambèr-Aly resta inébranlable, l’écrivain de l’arsenal s’exécuta, lui remit un toman pour lui et deux tomans pour son chef, et on se sépara avec les assurances réciproques de la plus parfaite affection.

—Que le salut soit sur vous! dit Gambèr-Aly au chef des ferrashs.

—C’est bon! Qu’as-tu obtenu?

–Excellence, j’ai trouvé ce misérable sur la route, il s’enfuyait; je l’ai pris au collet, je lui ai reproché son crime, et, malgré des passants qui voulaient s’interposer entre nous, j’ai retourné ses poches et je vous apporte le toman que j’ai trouvé dedans, il n’y avait rien de plus!

—Tu mens!

—Sur votre tête! sur ma tête! sur mes yeux! sur ceux de ma mère, de mon père et de mon grand-père! Par le livre de Dieu, par le Prophète et tous ses prédécesseurs (que le salut soit sur eux et la bénédiction) je ne vous dis que la vérité pure!

Le Ferrash-Bachi partit comme une flèche et, bouillant d’indignation, il courut à la maison de l’écrivain, frappa, on ne répondit rien. Il demanda des nouvelles à un cordier qui demeurait à peu de distance. Le cordier lui assura que Mirza-Gaffar était parti depuis deux jours et soutint son dire par un flot de serments. Ce qui était incontestable, c’est que le Ferrash-Bachi était attrapé. Il revint au Palais fort triste. Évidemment, Gambèr-Aly n’avait aucun tort.

—Mon fils, lui dit son supérieur, tu as fait ton possible, mais le destin était contre nous!

Après cette affaire, la faveur de Gambèr-Aly s’accrut encore et il fut considéré comme la perle de la maison du Prince. On le chargeait de toutes les commissions; il y trouvait ses intérêts, et bien que, en général, il ne réussît pas complètement au gré de ceux qui l’employaient, sa candeur était si grande et sa figure si sincère, qu’on ne pouvait s’en prendre à lui du malheur des circonstances. Sur ces entrefaites, les préparatifs de départ étant achevés, le prince donna l’ordre de se mettre en chemin.

En tête du convoi marchaient des cavaliers armés de longues lances, des soldats, des hommes d’écurie conduisant des chevaux de main, puis des bagages, les écuyers du Prince, les principaux officiers de sa maison, enfin le Prince lui-même, sur un magnifique cheval, et toutes les autorités de la ville et leurs suites, qui devaient l’accompagner jusqu’à une lieue et demie de Shyraz, puis encore des bagages et d’autres soldats, et d’autres ferrashs et des muletiers en foule. Sur une route parallèle, suivait le harem, les dames, enfermées dans des takht-è-révans ou litières, portées devant et derrière par un mulet, admirable invention, soit dit par parenthèse, pour procurer une idée exacte du mal de mer le mieux conditionné; les servantes étaient dans des kédjavêhs, sortes de paniers placés à droite et à gauche d’une monture quelconque. On entendait de très loin la conversation, les cris, les gémissements de ces illustres personnes, et les injures dont elles accablaient les pauvres muletiers. Cette sortie triomphale ne laissa pas que d’avoir des côtés peu brillants. Le beau sexe de la ville était accouru en foule, les derviches l’accompagnaient; il y avait aussi bien des anciennes connaissances de Gambèr-Aly, dont les habits déchirés, le gâma, les longues moustaches, les airs de mauvais garçon ne promettaient pas grand’chose d’édifiant. Aussitôt que le convoi parut, ce fut un concert de cris, et on hurlait avec d’autant plus de perfection, que Bibi-Djânèm se tenait sur les premiers rangs avec une troupe de ses amies, façonnées de longtemps à toutes les agressions, et terribles aux plus braves. Les qualifications les plus relevées étaient trouvées facilement par ces vétéranes: chien, fils de chien, arrière-petit-fils de chien, bandit, voleur, assassin, pillard, et bien d’autres épithètes que la langue française ne supporterait pas, et surtout ces dernières, sortaient brûlantes de la bouche de ces guerrières. Au milieu de telles éjaculations, une réserve de gamins, en sûreté derrière leurs mères, chantaient à pleine voix des fragments comme celui-ci:

Le prince de Shyraz, Le prince de Shyraz, C’est un imbécile, C’est un imbécile; Mais sa mère est une coquine Et sa sœur autant!

Pendant quelques minutes, Son Altesse, vivement intéressée, sans doute, par la conversation des seigneurs qui l’entouraient, ne parut pas voir ce qui se passait, ni entendre ce qui se disait, ou plutôt se criait à ses oreilles. A la longue, cependant, il perdit patience et fit un signe au Ferrash-Bachi. Celui-ci donna l’ordre à ses hommes de dissiper le rassemblement à coups de gaules. Chacun s’y porta de tout cœur, et Gambèr-Aly, frappant comme les autres, entendit une voix, bien connue, qui lui vociférait dans les oreilles:

—Ménage ta mère, mon bijou! Et fais-nous venir à Téhéran le plus vite possible, ton père et moi, pour partager tes grandeurs!

—S’il plaît à Dieu, il en sera bientôt ainsi! s’écria Gambèr-Aly avec enthousiasme. Là-dessus il tomba à bras raccourcis sur une autre vieille émeutière, et, empoignant un derviche par la barbe, il le secoua vigoureusement. Cet acte de vaillance fit reculer la multitude. Les ferrashs considérèrent plus que jamais leur camarade comme un lion, et voyant le désordre se calmer, ils rejoignirent leur arrière-garde en riant comme des fous.

Le voyage se fit sans encombre. Après deux mois de marche, on arriva à Téhéran, la Demeure de la Souveraineté, suivant l’expression officielle, et les négociations commencèrent entre le Prince et les colonnes de l’État. De part et d’autre, beaucoup de ruses furent déployées, on menaça, on fit des promesses sans nombre, on chercha des moyens termes. Tantôt la question avançait, tantôt elle reculait. Le grand-vizir était porté à la sévérité; la mère du roi inclinait à l’indulgence, ayant reçu une belle turquoise, bien montée et entourée de brillants d’un prix convenable. La sœur du Roi montrait de la malveillance; mais le chef des valets de chambre était un ami dévoué; il était contredit, il est vrai, par le trésorier particulier du palais, soit! mais, quant au porteur de pipe ordinaire, on ne pouvait douter de son désir de voir tout finir pour le mieux. Gambèr-Aly se souciait peu de ces grands intérêts. Ses affaires commençaient à tourner assez mal et, souvent, des inquiétudes lui venaient sur son sort. Il y avait de sa faute.

Se voyant un peu gâté, il avait résolu, à part lui, de ne rien donner ni au Ferrash-Bachi, ni au pishkedmèt Assad-Oullah. Bien que, à la connaissance universelle, il eut eu déjà des occasions fréquentes de réaliser des profits, il avait toujours prétendu, contre l’évidence, que son dénuement était extrême, ce qui ne l’empêchait pas d’être au jeu une partie du jour et de montrer de l’or avec assez d’ostentation. Ses deux protecteurs avaient, à la fin, ouvert les yeux. C’étaient des gens graves; ils ne dirent mot. Cependant Gambèr-Aly s’aperçut vite qu’il n’était plus traité avec la même distinction, ni surtout avec la même affabilité. Les commissions lucratives ne lui étaient plus conférées; elles allaient à d’autres; les travaux durs ou astreignants, enfoncer les piquets, raccommoder les tentes, secouer les tapis, l’occupaient une bonne partie du jour. S’il se permettait, comme autrefois, d’aller rôder du côté des cuisines, le chef de service, grand ami d’Assad-Oullah-Bey, le renvoyait à son quartier avec des paroles maussades, enfin, tout était changé, et le pauvre enfant sentait que les adversaires qu’il s’était créés, par la subtilité de son esprit et ses tours d’adresse, n’attendaient qu’une occasion pour faire tomber sur lui tout le poids de leur ressentiment. C’était ce que les journaux de Paris appellent une situation tendue.

Un matin que les ferrashs s’amusaient devant la porte. Gambèr-Aly, toujours de belle humeur, malgré ses soucis, toujours leste et dispos, luttait contre deux ou trois de ses camarades, et, tour a tour les poursuivant, poursuivi par eux, il se trouva acculé contre l’échoppe d’un boucher. Un des joueurs, appelé Kérym, garçon faible et poitrinaire, prit, pour plaisanter, un des couteaux placés sur l’étal et en menaça Gambèr-Aly en riant; celui-ci, sans malice, lui arracha l’instrument des mains, mais en se débattant avec lui, par une fatalité presque inexplicable, il l’atteignit dans le côté. Kérym tomba baigné dans son sang. Quelques minutes plus tard, il expirait.

L’innocent meurtrier, au désespoir, perdait complètement la tête; les autres ferrashs, témoins de l’action et sûrs de ce qu’elle avait d’involontaire, s’empressèrent de le mettre à l’abri des dangers du premier moment. Ils le poussèrent dans l’écurie, et, tout courant, Gambèr-Aly s’en alla tomber contre la jambe droite du cheval favori de Son Altesse, bien décidé à ne plus sortir de cet asile inviolable pendant le reste de ses jours.

Au bout de deux heures, cependant, il était un peu calmé. Le sous-aide de cuisine lui avait confié, sous le sceau du plus grand secret, que le frère du mort avec deux cousins était venu au Palais. Ils avaient parlé au Ferrash-Bachi, et celui-ci, devant tout le monde, leur avait demandé comment ils entendaient faire valoir leurs droits. Ils avaient répondu qu’on leur donnerait le meurtrier pour qu’ils en fissent à leur guise ou bien cinquante tomans. «Cinquante tomans! avait répondu le Ferrash-Bachi d’un ton méprisant, cinquante tomans pour le plus mauvais de mes hommes, qui serait mort de lui-même avant un mois! Que votre bonté ne diminue pas! Vous vous moquez du monde! Si vous voulez dix tomans, je les donnerai moi-même, pour qu’on ne fasse pas de peine à mon pauvre Gambèr-Aly.»

Voilà ce que vint raconter le marmiton Kassem, et Gambèr-Aly se réjouit de tout son cœur de la tournure favorable que prenait son affaire. Il admirait l’aveuglement de son chef à son égard. Mais il se savait si aimable que, au fond, il concevait tout. Il causa longtemps avec son ami; puis, vers minuit, il se coucha dans la litière, à côté du cheval sacré, et s’endormit profondément. Tout d’un coup, une main vigoureuse le secoua par l’épaule: il ouvrit les yeux; devant lui se tenait le mirakhor, le chef de la mangeoire, personnage redouté qui a le domaine des chevaux et des écuries dans toute grande maison et auquel obéissent même les djelôdars ou écuyers.

—Garçon, dit-il à Gambèr-Aly, tu vas décamper d’ici et haut le pied, à moins que tu n’aies cinquante tomans à donner à ton maître, le Ferrash-Bachi, autant à Assad-Oullah, le pishkedmèt, et tout autant à ton esclave. Si tu ne veux pas ou si tu ne peux pas, en route!

—Mais on me tuera! s’écria le pauvre diable.

—Que m’importe! Paye ou sors!

En parlant ainsi, le mirakhor, qui était une sorte de géant, un Kurde Mâfy, véritable fils du diable, comme ses compatriotes s’en vantent, enleva Gambèr-Aly par le cou avec autant de facilité qu’il eût fait d’un poulet, le traîna, malgré ses cris et ses efforts, jusqu’à la porte de l’écurie, et, là, le regardant en face, avec des yeux de tigre, il lui cria:

—Paye ou pars!

—Je n’ai plus rien! hurla Gambèr-Aly, et, par un hasard qui ne s’est pas renouvelé souvent, il disait vrai. Ses derniers sous avaient été perdus le matin au jeu.

—Eh bien! en ce cas, repartit son terrible dompteur, va te faire saigner comme un mouton par les parents de Kérym!

Il secoua vigoureusement sa victime et la jeta dans la cour; puis, rentrant dans l’écurie, il ferma la porte. Gambèr-Aly, au comble de l’épouvante, se crut, d’abord, au milieu de ses ennemis; la lune éclairait, brillante; le ciel était d’une limpidité magnifique, les terrasses de la ville recevaient ses rayons, les arbres se balançaient avec mollesse, les étoiles étaient suspendues, pareilles à des lampes, dans une atmosphère dont l’infini se poursuivait au-dessus d’elles. Mais Gambèr-Aly ne se sentait aucune disposition à s’exalter devant les beautés de la nature. Il s’aperçut seulement que le silence était profond; les palefreniers dormaient çà et là dans leurs couvertures; l’excès de la terreur donna au fils de Bibi-Djânèm une inspiration subite et une espèce de courage. Sans plus consulter, il courut à l’entrée de la cour et la franchit, il parcourut les rues rapidement, tourna à gauche et se trouva contre les murailles de la ville. Il ne lui fut pas difficile d’y découvrir un trou; il se laissa dévaler dans le fossé, et, remontant la contrescarpe, il partit grand train à travers le désert. Les chacals piaulaient, mais il ne s’en souciait pas. Une ou deux hyènes lui montrèrent leurs yeux phosphorescents et s’enfuirent devant lui. Les gens d’imagination forte n’ont jamais qu’une seule sensation à la fois. Gambèr-Aly avait trop peur des parents de Kérym pour redouter autre chose. Il courut ainsi sans s’arrêter, sans prendre haleine, pendant trois heures, et le jour pointait, quand il entra dans le bourg de Shah-Abdoulazym. Il ne s’amusa pas à en regarder les maisons; mais, précipitant encore sa fuite, il arriva devant la mosquée au moment où le jour naissait; il ouvrit brusquement la porte, se précipita sur le tombeau du Saint, et, comme il se sentit sauvé, il s’évanouit tranquillement.

Abdoulazym était, en son temps, un très pieux personnage, agnat ou cognât de Leurs Altesses Hassan et Houssein, fils de Son Altesse le cousin du Prophète, que le salut soit sur lui et la bénédiction! Les mérites d’Abdoulazym sont immenses; mais, en ce moment, Gambèr-Aly n’en appréciait qu’un seul, c’est que la mosquée, au dôme doré, bâtie sur le tombeau du Saint, est, de tous les asiles, le plus inviolable. De sorte que, une fois arrivé là, Gambèr-Aly se voyait aussi en sûreté qu’il l’avait été quelque dix-huit ans en deçà sous le sein précieux de Bibi-Djânèm. Quand il se fut assez rafraichi dans l’état de syncope, il revint à lui et s’assit au pied du tombeau. Il n’était pas seul; un homme à figure sale et terreuse se tenait à son côté.

—Calmez-vous, mon garçon, lui dit ce bonhomme. Quels que soient vos persécuteurs, vous êtes ici en parfaite sécurité, et autant que moi-même.

—Que votre bonté ne diminue pas! repartit Gambèr-Aly. Oserais-je vous demander votre noble nom?

—Je m’appelle Moussa-Riza, répliqua l’étranger d’un air assuré: je suis Européen et même Français, et on me nomme, parmi mes compatriotes, M. Brichard. Mais j’ai embrassé l’islamisme, par la grâce de Dieu, pour arranger quelques petites affaires que j’avais en souffrance, et le ministre de ma nation a l’indignité de vouloir me faire sortir de Perse. Je reste donc ici, afin de ne pas tomber dans ses mains, et je fais des miracles pour prouver la grandeur de notre auguste religion.

—Que la bénédiction soit sur vous! dit Gambèr-Aly dévotement; mais il prit peur de cet Européen défroqué et se résolut à le surveiller exactement. La visite du préposé à la mosquée, qui eut lieu dans la matinée, lui fut plus agréable; on lui donna à manger, on lui promit pour tous les jours un bon ordinaire fondé sur les dotations du lieu, et on lui garantit que personne ne s’aviserait de le tourmenter dans le sanctuaire vénérable où il avait eu le bonheur de se retirer. On voulut même lui persuader de ne pas se confiner à l’intérieur de la mosquée; il pouvait, sans crainte, vaguer à son aise dans les cours, fût-ce à la barbe du chef de police; mais il n’entendit pas de cette oreille. En vain les réfugiés, assez nombreux habitants de cette partie plus vaste du territoire consacré et faisant leur ménage dans tous les coins, lui offrirent l’attrait d’une conversation aimable et enjouée, et mille occasions de dresser quelque petit commerce; il avait trop peur, il ne voulut jamais s’éloigner du saint tombeau. Il leur était aisé, à ces autres, de se confier à une protection modérée! Qu’avaient-ils fait, après tout? Volé quelque marchand? Escroqué leur maître? Fâché un employé subalterne? Il était clair que, pour de pareilles peccadilles, on n’irait pas enfreindre les prérogatives de la mosquée et s’attirer l’indignation du clergé et de la populace; mais lui! c’était bien une autre affaire! Il avait eu le malheur de tomber sur cet imbécile de Kérym, qui s’était laissé mourir bêtement. Il avait du sang sur lui, de plus, l’inimitié de ce scélérat de Ferrash-Bachi le poursuivait. Ce n’était pas trop que du tombeau, que des cendres du saint imam pour le garantir; encore l’Imam aurait-il dû ressusciter et venir lui-même. Il s’obstina donc à tenir compagnie à Moussa-Riza. Ces deux braves vivaient dans des alertes perpétuelles. Toute figure nouvelle apparaissant dans la mosquée leur représentait un espion; Gambèr-Aly croyait reconnaître dans chacun un émissaire de la maison du prince, et son associé un des hommes de son ministre. Deux existences déplorables! Les malheureux maigrissaient à vue d’œil, quand, un matin, il se fit un grand mouvement, et ils se crurent perdus: les gardiens leur apprirent que le Roi avait annoncé son intention de faire ses dévotions, le jour même, à Shah-Abdoulazym. En conséquence, on nettoyait un peu, on époussetait légèrement et on étendait des tapis. La population du bourg était en l’air. Moussa-Riza communiqua à son camarade une idée fort juste: c’était de prendre garde d’être enlevés par leurs persécuteurs à la faveur du tumulte qui, certainement, accompagnerait l’entrée, le séjour et la sortie de Sa Très Haute Présence le Roi des Rois. Le fils de Bibi-Djânèm trouva cette observation raisonnable, et, à dater du moment où elle s’empara de son esprit, il se colla tout vif contre la pierre du tombeau et n’en sépara ses épaules que pour y rapporter sa poitrine. Sur ces entrefaites, le tapage devint épouvantable au dehors. Le bruit des petits canons montés à dos de chameau retentit de toutes parts. On entendit naître au loin, puis croître, puis éclater les hautbois et les tambourins, composant la musique de cette artillerie, appelée zambourèk; une foule de ferrashs royaux et de coureurs en tuniques rouges et en grands et hauts chapeaux ornés de pailleteries, se précipita dans la mosquée. A leur suite entrèrent, d’un pas moins pressé, les ghoulâms ou cavaliers nobles, décorés de chaînes d’argent, le fusil sur l’épaule, et les domestiques supérieurs, et les aides de camp, et les seigneurs de l’Intimité, les mogerrèbs-oul-hezrèt, ceux qui approchent la Présence, et les mogerrèbs-oul-khaghân, ceux qui approchent du Souverain, et, enfin le Souverain lui-même, Nasr-Eddin Shah, le Kadjâr, fils de Sultan, petit-fils de Sultan apparut, et s’approcha du reliquaire. On étendit un tapis de prière sous ses pieds augustes, et le maître de l’État commença à exécuter un certain nombre de rikâats, d’inclinations et de génuflexions, accompagnées d’oraisons jaculatoires, telles que sa piété, la situation de ses affaires personnelles et la disposition du moment les lui suggéraient.

Mais, au milieu du tapage, qui ne se ralentissait pas, si absorbé que fut le prince par ses exercices de dévotion, il n’était pas possible qu’il n’aperçût les deux faces blêmes remparées sous la protection du Saint, à l’intervention duquel lui-même avait recours. Le premier, Moussa-Riza, il le connaissait et ne se mêlait pas de son affaire; le second lui était tout à fait nouveau; sa jolie figure, sa pâleur, sa détresse évidente, sa jeunesse l’intéressèrent, et, quand il eut terminé, à son gré, ses prières, il demanda au gardien de la mosquée quel était cet homme et pour quelle cause il se tenait ainsi contre le tombeau de l’Imam.

Le gardien de la mosquée, de sa nature très pitoyable, exposa au Roi l’aventure de Gambèr-Aly de la façon la plus propre à exciter sa commisération. Il y réussit sans peine, et la Haute Présence dit au pauvre diable:

—Allons, au nom de Dieu! lève-toi et pars! Il ne te sera rien fait!

C’en était assez, sans doute, et Gambèr-Aly aurait dû comprendre que, sous l’ombre de la protection souveraine, si miraculeusement étendue sur lui, il ne devait conserver désormais aucune appréhension. Mais il ne vit pas la lumière où elle était. Son esprit fut tellement troublé qu’il supposa les choses les plus absurdes. Il s’imagina que le Roi ne lui parlait ainsi que pour le faire sortir de l’asile, et que l’ordre était donné aux ghoulâms de l’égorger à la porte de la mosquée. Pourquoi, comment se persuada-t-il que son maître, lui-même, condescendrait à se faire le complice des parents de Kérym? C’était une de ces folies qui naissent dans un cerveau malade. Au lieu de se jeter aux pieds de son sauveur, de le remercier, de le combler de bénédictions, ce qui lui aurait, par-dessus le marché, valu quelque généreuse aumône, il se mit à pousser des cris affreux, à invoquer le Prophète et tous les saints, et à déclarer qu’on pouvait le massacrer où l’on voulait, sur la place même, mais qu’il ne sortirait pas.

Le Roi eut la bonté de raisonner avec lui. Il chercha à le rassurer, lui répéta à plusieurs reprises qu’il n’avait, en vérité, rien à craindre de personne, et que, désormais, sa vie était sauve, il ne parvint pas à le persuader; et alors, naturellement, la Haute Présence s’impatienta, laissa tomber sur Gambèr-Aly un regard terrible et lui dit rudement:

—Meurs donc, fils de chien, puisque tu le veux!

Et, là-dessus, la Haute Présence s’en alla, et sa suite quitta l’église. Aussitôt, sans perdre de temps, Gambèr-Aly, certain que son dernier moment approchait et usant de ses ressources suprêmes, défit la pièce d’étoffe qui lui servait de ceinture, la déchira en plusieurs bandes, en fit une corde, attacha un bout de cette corde autour de son corps, et l’autre autour du tombeau, afin de pouvoir prolonger la résistance, lorsque les exécuteurs allaient venir. Il eut peur aussi, car de quoi n’avait-il pas peur? que, pour l’enlever avec plus de facilité et sans scandale, l’on ne mêlât quelque narcotique à la nourriture que les gardiens de la mosquée lui donnaient. Il se résolut à ne plus manger du tout. Ce jour-là, il refusa donc les aliments. Les supplications les plus affectueuses de la part des prêtres, les encouragements des dévots, visiteurs ordinaires de la mosquée, et qui se faisaient tour à tour raconter son histoire, rien ne put l’ébranler. Il s’obstina.

La nuit, il ne dormit pas; il avait l’oreille au guet. Chaque bruit, le tressaillement du feuillage des arbres que le vent touchait, la moindre chose le mettait hors de lui.

Pendant la journée du lendemain, il resta étendu sur le pavé, ne relevant la tête de temps en temps que pour voir si on n’avait pas détaché sa corde; puis il laissait retomber son front sur ses mains et rentrait dans un demi-sommeil plein d’hallucinations menaçantes.

Cependant, dans toutes les maisons de Téhéran, sur les places, dans les bazars, aux bains on ne parlait d’autre chose que de son aventure. Les récits de sa conversation avec le Roi, colportés, augmentés, modifiés, changés, embellis de toutes manières, servaient de texte à des commentaires interminables. Les uns voulaient qu’il eût assassiné Kérym avec connaissance de cause; les autres soutenaient au contraire, que c’était Kérym qui avait voulu le tuer et qu’il n’avait fait que se défendre. Un troisième plus avisé était certain que Kérym n’avait jamais existé et que le pauvre Gambèr-Aly était la victime d’une calomnie inventée par le Ferrash-Bachi de son prince et Assad-Oullah le piskhedmèt; les femmes, sur le bruit de la beauté remarquable du réfugié à Shah-Abdoulazym lui étaient toutes favorables et toutes aussi voulaient le voir, de sorte que, le troisième jour dès l’aurore, des bandes de dames montées sur des ânes, d’autres montées sur des mules, quelques-unes à cheval avec des servantes et des domestiques, bref la population féminine en masse se mit en route pour la mosquée sainte, et si grande était la multitude que depuis la porte de la ville jusqu’au bourg, il n’y avait pas d’interruption dans la ligne indéfiniment longue des pèlerines. Ce monde eut bientôt fait de remplir la mosquée, on se foulait, on se pressait, on se montait les unes sur les autres pour avoir au moins le bonheur de contempler Gambèr-Aly; on s’écriait:

—Qu’il est beau! Bénie soit sa mère! Mon fils, mange! Mon fils, bois! Mon oncle chéri, ne te laisse pas mourir! Oh! mon frère adoré! Veux-tu déchirer mon cœur? Gambèr-Aly de mon âme! Voilà des confitures! Voilà du sucre! Voilà du lait! Voilà des gâteaux! Parle-moi! Ne regarde que moi! Écoute-moi! Personne ne te touchera! Sur ma tête, sur mes yeux, sur la vie de mes enfants! Qui oserait te regarder de travers, nous le mettrions en pièces!

Mais, à ces paroles rassurantes, Gambèr-Aly ne répondait pas un mot. Il était épuisé par les émotions et par la faim, et, en toute réalité, s’en allait doucement vers le passage du pont de Sirat, où les morts ont leur chemin.

Et pendant que les femmes, vieilles et jeunes, mariées et filles se transportaient ainsi à Shah-Abdoulazym et que, tour à tour, ces flots de voiles bleus et de roubends ou tours de tête blancs, entraient et sortaient du lieu saint en poussant des soupirs, jetant des cris et se tordant les bras de chagrin pour la perte imminente du plus beau jeune homme qui eût jamais existé, on vit tout à coup, à la porte de la ville, les soldats de garde quitter leurs kalyans, se mettre sur les pieds et saluer profondément. Un cavalier, deux, trois cavaliers franchirent lestement le pont jeté sur le fossé; derrière eux passa non moins rapidement un groupe de domestiques bien montés, et, derrière encore, apparut, soulevant des flots de poussière, une voiture européenne fort élégante, attelée de six grands turcomans ornés de pompons rouges et bleus menée, comme on dit, à la daumont, et dans la voiture étaient assises quatre dames entièrement recouvertes de leurs voiles bleus et de leurs roubends. Cette galante apparition se frayait sans façon un chemin au travers des cavalcades d’ânes et de mulets, de sorte que, bientôt, elle arriva à Shah-Abdoulazym; les kaleskadjys ou postillons arrêtèrent devant la grande porte de la mosquée; les cavaliers aidèrent les quatre dames à descendre et celles-ci entrèrent immédiatement dans le lieu saint; leurs domestiques ne se gênèrent là non plus aucunement pour leur ouvrir passage, de sorte que, malgré les vociférations et les injures des femmes jetées de côté brusquement, les nouvelles arrivées se trouvèrent, comme elles le voulaient, juste en face de Gambèr-Aly.

L’une d’elles s’accroupit à terre à côté du jeune garçon et lui dit d’une voix douce:

—Tu n’as plus rien à craindre, mon âme! Les parents de Kérym ont transigé pour trente tomans; voilà tes lettres de rémission; personne n’a plus de droit sur ta vie. Viens et suis-moi! j’ai donné les trente tomans.

Mais Gambèr-Aly n’était plus en état de rien comprendre. Il regarda d’un œil morne le papier que la dame lui présentait et ne fit pas un mouvement. Alors, s’annonçant par cela même comme une personne de décision, la bienfaitrice du réfugié élevant la voix, dit à ses gens:

—Appelez tout de suite le gardien de la mosquée!

Ce dignitaire n’était pas loin; il accourut, et comme un des cavaliers lui avait dit quelques mots à l’oreille, il exécuta un salut non moins humble que les portiers de la ville l’avaient fait, et déclara que sa vie répondait de son obéissance.

—Voici la libération de cet homme, dit la dame; comme il est hors d’état de rien comprendre en ce moment, je vais l’emporter dans ma voiture. Ce n’est pas, j’espère, violer le saint asile, puisque n’étant plus ni coupable ni poursuivi, il ne peut être réfugié. Qu’en pensez-vous?

—Tout ce qu’il plaît à Votre Excellence d’ordonner est nécessairement bien, répondit le vieux prêtre.

—Ainsi vous consentez à ce que je demande?

—Sur mes yeux!

La dame fit un signe, et ses cavaliers se mirent en devoir de détacher la corde et d’enlever dans leurs bras Gambèr-Aly qui, tout aussitôt, poussa des cris lamentables. A cette voix douloureuse, les femmes, qui remplissaient la mosquée, s’émurent; plusieurs d’entre elles avaient conçu des préventions contre les manières un peu promptes des ghoulâms accompagnant l’inconnue, et il s’éleva un murmure général, au milieu duquel on distinguait dos apostrophes comme celles-ci:

—Quelle infamie! Il n’y a plus d’Islam! à l’aide, musulmans! On viole l’asile! Qu’est-ce que c’est que cette vieille goule affamée qui veut manger les jeunes gens! Fille de chien! Fille d’un père qui brûle en enfer! Nous allons rôtir ton aïeul! Laisse ce garçon! Si tu te permets d’y toucher ou seulement d’y regarder, nous te déchirons avec les ongles et les dents!

La colère grandissait et les domestiques de la dame en étaient déjà à se ranger autour d’elle et de ses suivantes pour l’isoler des agressions. Il faut rendre justice à cette dame, son courage était à la hauteur de la circonstance. Elle répondait injure pour injure et ne se montrait pas moins imaginative en ce genre que les assaillantes. On l’appelait vieille, elle appelait ses ennemies caduques; on suspectait la pureté de ses intentions: elle répliquait par les accusations les plus énormes. Dans ce colloque passionné entre personnes du sexe faible et timide, on se prodigua des trésors d’injures, et il n’y a pas d’exagération à affirmer que les plus respectables et les plus érudites parmi les détaillantes de poissons, qui font un des principaux ornements de Paris et de Londres, eussent eu quelque chose à apprendre dans ce beau jour. Rien n’est châtié, mesuré et fleuri comme le langage d’un Oriental; mais une Orientale ne se pique que d’exprimer le plus énergiquement possible ce qu’il lui plaît de dire.

Pour mettre fin à cette scène, le gardien de la mosquée prit la lettre de rémission, monta dans le membèr, ce qui veut dire la chaire, fit un petit préambule, lut le document, célébra en termes pompeux la charité, la vertu, la bonté et toutes les vertus cardinales et principales, immaculées et autres dont sont ornés les êtres voilés et purs que la langue ne doit pas nommer, ni même l’imagination contempler en rêve, et termina par une adjuration éloquente de laisser libre cours à l’exercice des susdites vertus de la susdite charité, attendu que, si l’on ne prenait pas soin, et cela tout de suite, du pauvre Gambèr-Aly, sa vie n’allait pas se prolonger au delà de quelques heures.

A une si lugubre conclusion, les sanglots éclatèrent de toutes parts. Plusieurs femmes commencèrent à se donner d’horribles coups de poing dans la poitrine en criant: «Hassan! Hussein! Ya Hassan! Ya Hussein!» (invocations aux saints martyrs). D’autres tombèrent en convulsions; les plus rapprochées de la dame inconnue, précisément celles qui lui avaient déclaré leur intention précise de la déchirer avec les ongles et les dents, se mirent à embrasser le bas de son voile et la déclarèrent un ange descendu du ciel et, certainement, aussi remarquable par sa jeunesse et sa beauté que par la perfection de son cœur, et elles l’aidèrent à contenir Gambèr-Aly qui se débattait, mais qui fut pourtant transporté dans la voiture dont on ferma les stores. Ceci fait, les cavaliers remontèrent à cheval, les kaleskadjys fouettèrent leurs attelages, tournèrent bride, reprirent la route de Téhéran, et disparurent.

Le fils de Bibi-Djânèm s’était absolument évanoui dans la persuasion que c’en était fait, qu’il était pris et qu’il allait être mis à mort. Affaibli outre mesure par l’état de son esprit et par le jeûne, la fièvre et le délire s’emparèrent de lui, et il tomba fort malade. Dans les instants où la connaissance lui revenait il se croyait dans une prison. Pourtant l’aspect de la chambre où on l’avait transporté n’avait rien pour le confirmer dans ce triste sentiment. C’était une charmante chambre. Les murs en étaient peints en blanc, et les enfoncements réguliers, carrés, où l’on place des coffrets et des vases de fleurs étaient encadrés dans des peintures rose et or, relevées de vert clair. Le lit était garni d’immenses couvertures piquées en soie rouge; des oreillers et des coussins, grands et petits, recouverts de fine toile et brodés étaient multipliés sous sa tête et sous ses bras. Il était gardé par une négresse, vieille à la vérité et laide, mais très bienveillante, qui obéissait à chacune de ses demandes, qui le dorlotait, qui l’appelait l’oncle de son âme et ne ressemblait nullement à un bourreau. Deux ou trois fois par jour, il recevait la visite d’un hakim-bachi ou médecin en chef, lequel était juif, bien connu de lui pour le praticien à la mode dans le beau monde et il ne pouvait s’empêcher de convenir en lui-même que le seul fait d’être traité par Hakim-Massy constituait déjà un véritable honneur dont on pouvait être fier. Hakim-Massy lui avait dit, avec sa bonté ordinaire, que tout allait au mieux, qu’il serait sur pied avant peu de jours et que sa guérison marcherait d’autant plus vite que la persuasion lui viendrait de n’avoir plus rien à craindre des parents de Kérym, ni du Roi, ni de personne. Ces assurances venant d’un personnage aussi distingué que Hakim-Massy ne laissaient pas que de faire impression sur le jeune homme, et comme la négresse les confirmait toute la journée, le trouble de son imagination se remettait peu à peu. Lorsque le malade fut en état de prendre goût aux distractions, il fut visité par un moulla fort aimable qui le félicita de son heureux destin; par un marchand très connu au bazar qui lui offrit une jolie bague de turquoises; par un cousin au septième degré du chef de la tribu des Sylsoupours qui l’invita à venir chasser chez lui au faucon, aussitôt qu’il se trouverait tout à fait remis. Dès qu’il commença à se lever, il apprit de sa négresse qu’il avait quatre domestiques à son service et pouvait demander sans crainte ce qui lui serait agréable.

—Mais, tante de mon âme, s’écria enfin Gambèr-Aly, où suis-je donc? Qui êtes-vous? Est-ce que par hasard on m’aurait coupé le cou sans que je m’en aperçusse? Suis-je déjà dans le paradis?

—Il ne tient absolument qu’à toi, mon fils, repartit la négresse, de faire en sorte qu’il en soit ainsi et cela sans te chagriner d’aucune façon. En tous cas, et pour le moment, tu es certainement un personnage de condition, puisque te voilà nazyr, te voilà intendant en chef de la fortune et du domaine de Son Altesse Perwarèh-Khanoum (Mme le Papillon) qui a, depuis huit jours, reçu des bontés du Roi le titre officiel de Lezzêt-Eddooulèh (les Délices du Pouvoir).

A ces mots, Gambèr-Aly se submergea dans les flots d’une telle extase, qu’il resta absolument sans pouls, sans souffle et sans parole.

La première fois qu’il parut dans la cour du palais, il trouva les domestiques rangés devant lui, d’après leurs grades hiérarchiques, bien entendu. Tous le saluèrent avec le plus profond respect et il les passa en revue, comme le comportaient les devoirs de sa charge. Il était vêtu d’une immense djubbèh ou manteau à manches, en drap blanc passementé de soie bariolée; il avait dessous une robe en cachemire et tirait de temps en temps de sa poitrine, sans y mettre aucune affectation, un petit sac de satin brodé de perles, d’où il sortait une jolie montre, et il y regardait l’heure. Il avait des pantalons de soie rouge. Bref, il était habillé à sa parfaite satisfaction.

Quand il voulut aller se promener au bazar, on lui amena un charmant cheval harnaché à la façon des seigneurs de la Cour. Un des djélodars le soutint sous les bras afin qu’il se mit en selle et quatre ferrashs marchèrent devant lui, tandis que son kaliândjy portait sa pipe à son côté. Il fut reconnu dans les galeries, et un concert de bénédictions éclata sur son passage. Les femmes surtout l’accablèrent de compliments. A la vérité elles lui firent plusieurs questions assez indiscrètes qui le forcèrent à rougir et lui adressèrent des recommandations et des conseils dont il pensait n’avoir pas besoin. Mais, en somme, il fut enchanté de sa popularité. Il avait raison de l’être, ce qui prouve bien, soit dit en passant, pour faire plaisir aux gens qui veulent un sens moral à chaque histoire, que le vrai mérite finit toujours par obtenir sa récompense.

Tout doit porter à penser que Gambèr-Aly développa des qualités supérieures dans son métier d’intendant, car on le vit graduellement passer d’un état de richesse relative à une opulence évidente. Un an ne s’était pas écoulé qu’il ne montait plus que des chevaux de prix; il avait aux doigts des rubis, des saphirs, des diamants de la plus belle eau. Arrivait-il chez les principaux joailliers quelque perle d’une valeur peu ordinaire, on se hâtait de l’en avertir et il était rare qu’il ne devint l’heureux acquéreur du trésor, Les affaires de l’ancien gouverneur de Shyraz ayant mal tourné, le Ferrash-Bachi et Assad-Oullah-Bey se trouvèrent sans emploi. Ce ne fut pas pour longtemps; Gambèr-Aly, devenu Gambèr-Aly-Khan, les prit à son service et il se déclara très satisfait de leur zèle.

Aussitôt qu’il s’était vu dans une position heureuse, il n’avait pas tardé à faire venir ses parents. Malheureusement son père mourut au moment de se mettre en route. Le désespoir de Bibi-Djânèm éclata et renversa toutes les bornes; elle se déchira le visage avec un tel emportement et poussa sur la tombe du défunt des cris si aigus, que, de l’aveu de ses amis, on n’avait jamais connu dans le monde une femme aussi fidèle et aussi attachée à ses devoirs. Cependant elle rejoignit son fils, et fut charmée de le revoir beau et bien en point. Mais elle ne demeura pas dans le palais parce que, sans qu’on pût s’en expliquer la cause, une personne si accomplie ne plut pas à la princesse. Elle eut donc une maison pour elle seule et la choisit aux environs de la grande mosquée où, bientôt, elle conquit la réputation la mieux méritée de dévote hors ligne et très au courant de ce qui se passait dans le quartier. Elle n’a jamais souffert, il faut le dire à sa gloire, qu’un tort du prochain restât ignoré; et, sous le rapport de la publicité la plus étendue donnée à tous les faits et gestes de ses voisins et voisines, elle resta une trompette incomparable.

Au bout de deux ans, la princesse, non moins pieuse que Bibi-Djânèm, se sentit le désir de faire le saint pèlerinage de la Mecque, et, en ayant pris la résolution, elle déclara que l’intègre Gambèr-Aly-Khan serait son mari de voyage. Le mari de voyage est, sans contredit, une des institutions persanes les plus judicieuses. Une femme de qualité, qui va faire une longue route et passer de ville en ville, peut bien sacrifier sa tranquillité et prendre de la peine pour le salut de son âme. Toutefois, elle tient aux convenances et ne saurait supporter l’idée d’entrer directement en relations avec des muletiers, des marchands, des douaniers, ou les autorités des lieux où elle passe. C’est pour ce motif que, lorsqu’elle ne possède pas un mari, elle en prend un pour cette circonstance. Il est bien entendu que l’heureux mortel ne représente rien de plus qu’un majordome plus autorisé. Qui voudrait y voir davantage? Gambèr-Aly-Khan était un homme important; bref, il partit avec les Délices du Pouvoir et celle-ci, arrivée à Bagdad, fut si satisfaite de sa probité et de sa façon de tenir les comptes, qu’elle l’épousa pour tout de bon, et il est charitable de penser qu’elle n’eut jamais sujet de s’en repentir. C’est ce qu’affirmait, du reste, Bibi-Djânèm.

L’histoire finit ici: elle a souvent été racontée avec des variantes par l’admirable et profond astrologue dont il a été question au commencement. Il la citait comme une preuve sans réplique de la solidité de son art. N’avait-il pas prédit, au jour de la naissance de Gambèr-Aly, que ce nourrisson serait premier ministre? Il ne l’est pas encore, sans doute; mais pourquoi ne le deviendrait-il pas?