OceanofPDF.com Humanoide French Edition
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Humanoïde
PIERS ANTHONY, ROBERT E. MARGROFF
ANDREW J. OFFUTT
GALAXIE 70
1
Très longtemps, il n'arrêta pas de gémir; c'était une masse meurtrie d’os épars, de cervelle dégoulinante de sang, d'où surgissaient par endroit des cheveux blonds, presque humains. Mais Bill Jackson continuait de frapper, de donner des coups de pied, tout en criant. Avec acharnement, avec obstination, jusqu'à épuisement.
Lentement, la raison reprit ses droits.
Tony Baker anciennement capitaine du Texas Corps, de l'armée des Etats-Unis, s'était mis à vomir. Maintenant, épuisé et tremblant, il attendait; lentement, l'autre homme qui était à genoux se leva, cessant d'agiter ses mains ensanglantées. Il sembla sortir d'un rêve éveillé, reprit peu à peu conscience et, lui aussi, se mit à vomir.
Sans dire un mot, des débris de l'avion, un scouter bleu et argent S-195, ils rapportèrent, de l'essence. Ils en arrosèrent les restes du dernier des androïdes. En silence, d'une main tremblante, Bill Jackson gratta une allumette et approcha la flamme vacillante de l'amas mutilé qui gisait sur le sol. Ils s'éloignèrent de quelques pas, levèrent les bras pour protéger leur visage de la chaleur et des flammes qui crépitaient et ronflaient autour d'eux; ils at-tendaient.
Dans le brasier , quelque chose, se mit à bouger.
Tony Baker eut un haut le cœur et détourna la tête. Derrière lui se leva lentement une main, une main qui ressemblait assez à une. main humaine. Un râle, un râle qui ressemblait à un râle humain, un râle d’agonie se fit entendre.
- « Il n’était pas mort ! »
Tony se retourna pour regarder la chose torturée qui luttait contre les flammes. A la fin, tout mouvement cessa.
C'était mort.
Les deux hommes se regardèrent, glacés d'horreur. « Je les hais, » dit Bill Jackson. « Je suis content que ce soit mort. Mais je n'aurais pas voulu que... enfin... rien. Nous aurions dû nous assurer... » Puis il lui vint à l'esprit qu'ils s'étaient en effet assurés, et eut un frisson.
C'était le plus vieux des deux; un homme fort, sombre avec, sur les joues, toujours une ombre de barbe. Ses cheveux noirs étaient parsemés de fils gris ; il pouvait avoir quarante-et-un ou quarante-deux ans. Il posa alors la main sur l'épaule de Tony ; ils se détournèrent et traversèrent la petite clairière, ils marchèrent en direction du petit ruisseau qui coulait à l'est de leur campement. Ils s'accroupirent et se lavèrent dans l'eau qui chantait, indifférente.
- « Bill, » dit Tony dans la lumière lunaire.
- « Oui ? »
- « C'est bien, fini, maintenant, n'est-ce pas ? »
- « Oui, » répondit Bill Jackson. Il frotta son menton rapeux, insistant à où le sang avait giclé. je crois que c'est bien fini, mon vieux. »
- « Bill... devons-nous l'enterrer? »
Jackson le regarda. « L'enterrer ! Enterrer ça ? Tony, cette chose !...» Il s'interrompit et ils échangèrent un regard dans l’obscurité. « Oui, oui... Je crois que nous allons le faire. Viens. »
Ils s'éloignèrent des rives du ruisseau et revinrent dans la clairière. Vers les restes de leur feu camp, et aussi près de l'autre feu.
Au bout de son fusil, Bill adapta une pelle de tranchée. Il creusa une fosse étroite et enfouit les restes carbonisés. Ils tassèrent la terre, puis, ayant la même idée, hésitèrent; mais ils abandonnèrent la tombe, sans prière, sous un grand sapin qui ressemblait à arbre de Noël.
Comme un automate, Bill s'approcha du feu et y jeta trois bûches qui se mirent à crépiter. Il se tourna vers Tony.
- « Viens, » dit-il, et ils traversèrent une fois de plus la clairière en direction du ruisseau. Ils l’enjambèrent en s'éclaboussant les pieds et montèrent sur l’autre rive. Le ruisseau protégeait en partie un côté du camp, l'avion-espion protégeait le nord, la butte et la palissade qu'ils voulaient construire protégeraient le côté est du camp. De l'autre côté du ruisseau, vers la clairière, l'ouest. du camp était abrité par une colline en pente douce. Ils avaient coupé, presque tous les arbres de la colline, la dénudant presque entièrement, et avaient fait rouler les troncs vers le bas pour former une barrière.
Bill Jackson s'assit; doucement, Tony Baker vint le rejoindre.
- « Combien de cigarettes te reste-t-il, Tony »
- « Deux. »
Bill le regarda : « Eh bien! je ne crois pas pouvoir trouver meilleur moment pour en griller une. De toute manière, nous ne pouvons pas en faire des conserves. »
Tony approuva et alluma la cigarette. Il aspira une bouffée, profondément, lentement, luxueusement, puis passa la cigarette à l'autre.
- « Tony... »
- « Oui ? »
- « N'en parlons plus, n'y pensons même plus... parlons plutôt d'autre chose. » Bill laissa échapper une bouffée et rendit la cigarette.
- « Très bien. » Tony regardait la lune qui, loin au-dessus des arbres, brillait, large disque d'argent. Ils restèrent silencieux un moment.
Aucun d'eux ne savait bien s'il regrettait ce qui était arrivé ; tout était venu si soudainement. Ils avaient posé le piège, et le piège avait fonctionné. Submergés par la colère, par le danger et par la haine qui avait été instillée dans leur cœur par des années de guerre, ils s'étaient laissés aller à une effrayante crise. Sauvagement - à moitié conscients, même alors -ils avaient obéi à leurs réflexes conditionnés. Et, maintenant que c'était fait, leur énergie avait disparu et c'était le moment de se rappeler, de réfléchir... et, peut-être, de se repentir.
- « Allons bon sang ! parlons de quelque chose, » dit Bill. « Je pense que... oh ! je ne veux pas ! »
- « Euh... Comment tout cela a-t-il commencé, Bill ? » demanda Tony. Tony avait à peine vingt-cinq ans: des muscles longs, puissants, sur une ossature mince; plus petit de trois pouces. Trois jours après son dix-septième anniversaire, la guerre l'avait englouti; il y avait pris une part active. Il laissa échapper un mince nuage de fumée puis tendit de nouveau le cylindre blanc à l'homme qui l'avait retiré des débris de son avion.
Bill répondit rapidement, sautant sur l'occasion de changer de sujet : « C'est nous qui les avons faits, mon vieux. C'est nous qui les avons créés; du moins, nos savants, dans leurs laboratoires. Dans les mines, dans les usines, ils avaient besoin d'une race plus vigoureuse, aussi ils mélangèrent des produits chimiques, de l’ADN, et Dieu sait quoi et fabriquèrent les androïdes. » Il secoua là tête. « Mon Dieu ! Dire que c'est eux qui les ont faits ! » Et son imagination lui montrait, des les laboratoires surchauffés où s'agitaient des savants, où des milliers de produits chimiques crépitaient et faisaient explosion. «Ils, étaient plus résistants, plus forts, et vivaient plus longtemps. Nos savants les créèrent de telle manière qu'ils étaient capables de se reproduire. »
- « N'est-ce pas là l'erreur qu'ils ont commise ? » demanda, Tony d'une voix calme, égale.
- « Non. L'erreur, c'était de les fabriquer. C'est bien tous ces prédicateurs bêlant qui avaient raison. Dès l'instant où ils existèrent, ces sacrés Duplis, ils pensèrent qu'ils étaient supérieurs, plus intelligents que les hommes. »
- « N'avaient-ils pas raison ? »
Bill se pencha pour le regarder avec attention: « Le crois-tu vraiment ? »
Tony plongea alors son regard dans des yeux qui, tout à coup, s'étaient emplis d'une sorte de frayeur; puis il détourna les yeux et regarda pensivement au loin, considérant le reflet tremblotant de la lune à la surface de l'eau qui courait entre les berges.
- « Je ne sais pas. Mon père et mes frères ont combattu les Duplis, tout le temps, d'aussi loin que je puisse me rappeler. Et cela paraissait naturel; c'était la vie ! Je ne savais même pas pourquoi exactement. Tout le monde se battait, se battait toujours, et tout le monde mourait en combattant, mourait ou revenait en morceaux, pour mourir presque aussitôt. Je n'étais pas, je ne suis pas assez vieux pour me rappeler, Bill. Le sont-ils ? Je veux dire, sont-ils vraiment supérieurs ? »
- « Eh bien ! Ils étaient certainement intelligents, » Bill parlait avec une répugnance un peu hautaine. Il tendit à Tony les derniers millimètres de la cigarette, qu'il avait piquée sur une épingle; il suivit le regard de Tony, fixant le reflet argenté qui se jouait dans l'eau. « Mais non, par l'enfer ! Ils n'étaient pas des hommes ! Ils ne pouvaient pas être aussi intelligents ! » De la main, il enfonça la pointe de la baïonnette dans la terre meuble, à côté de lui. « Mais ils étaient habiles, rusés; ils ont caché combien ils étaient, exactement ; ils ont réuni des armes, ils se sont rencontrés en secret... Ils ont comploté... »
- « Mais nous leur avons refusé l'égalité, » dit Tony. « N'est-ce pas, quand ils ont fait un procès au gouvernement ? »
- « Des procès, des sommations ! » cria Bill. « Mais nous ne pouvions pas. Seigneur ! nous n'avions pas le choix : c'est nous qui les avions créés ! Ce n'était pas des gens. C'était eux ou nous; ils essayaient de nous vaincre. Nous étions obligés de nous battre. Nous devions le faire. Et ce ne pouvait être qu'une guerre impitoyable... Nous ne pouvions pas demander merci, ni nous rendre. Nous avions donné aux Duplis la capacité de penser, de raisonner, et leur raison leur disait qu'ils étaient esclaves, qu'ils seraient, toujours esclaves... Sauf s'ils devenaient les maîtres des hommes. C'est pourquoi nous nous sommes mis à combattre... à combattre encore, à combattre toujours. Et nous en sommes venus là. »
Tony Baker haussa les épaules. « Quel gâchis ! »
- « Oui, un vrai gâchis. Et un gâchis qui a commencé quand nous les avons faits, » dit Bill, et les mots sortaient en saccade de sa bouche. « A propos de gâchis... » Il prit le dernier bout de mégot, aspira avec soin, se brûla les lèvres, ôta l'épingle. Il humecta son pouce, écrasa ce qui restait du mégot puis remit l'épingle sur le devant de sa chemise.
Tony le regarda, porta de nouveau son regard sur la lune, puis à la surface de l'eau. « Euh... Bill, est-ce exact qu'il y a eu des métissages... d'hommes et d'androïdes ? »
Bill agita la tête pour le fixer : « Diable, non ! Nous nous. haïssions. Pourquoi me demandes-tu cela ? »
Tony frissonna; il devait être prudent avec Bill; il devait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. « Je me le demandais, simplement. Car ce serait possible, n'est-ce pas ? Leurs chromosomes sont semblables aux nôtres... »
- « Oui,. ils l'étaient, » Bill répondait avec une grande assurance. « Mais c'est complètement idiot, inimaginable »
- « Mais ... »
Le visage de Bill s'éclaira d'un mauvais regard, ses yeux flamboyèrent dans le clair de lune. Les rides qu 'il avait aux coins des lèvres se durcirent, se creusèrent. « Peux-tu seulement imaginer un homme qui... Toi-même, te sens-tu capable de baiser l'un d'eux ? »
Tony pensa à cette chose pleine de verrues, cette chose qu'ils avaient tuée, haussa les épaules, et de la tête, fit un signe de dénégation : « Non, je ne pense pas, Bill. De toute manière, cela n'a plus d'importance maintenant. Nous l’avons tué, il n'y en a plus ; il n'y a plus personne, que toi et moi. » Au-dessus de leur tête, un grand-duc, avec la tranquille as-surance qu'il n'était pas le dernier de son espèce, ulula avec dérision.
CLIC
# Nous échouons/avons échouéléchouerons. #
# Ils nous haïssent tellement et sont tellement altérés par leur biologie primitive. Mais nous (pouvons) facilement recommencer et repartir. #
# Pouvions-nous ?
# Question stupide. Réfléchissez avant de transmettre. La réponse appartient à notre existence Vous êtes. Je suis. #
# Naturellement. Alors, faisons-le. Mais avec soin... #
# D'abord, tout effacer, et reprogrammer...#
Des boutons furent enfoncés, un cadran tourna sur lui-même, un étalonneur de mesures fut ajusté, un interrupteur enclenché.
# Voilà. mous sommes sur une fréquence puissante, principale.
# Etes-vous sûr que. cela marchera ?#
# Cela a marché nous existons. Une consigne avant toute chose : nous accoupler et nous reproduire.
Sur l'écran, l'androïde est immobile, la femelle semble frappée, glacée, ses traits semblent
sortir d'un portrait de Hogarth.
Vous et moi connaissons, comme connaissent seulement ceux qui connaissent/connaissaient / connaîtront le passé/présent/avenir autant qu'Ici/Maintenant, que Homme et Androïde (peuvent) s'accoupler et Androïde (peuvent s'accoupler. Car seul un tel accouplement, pas autre chose peut donner succession homme et androïde : Il n'y a rien d’autre et, personne d'autre.#
Les interrupteurs sont enclenchés, l'étalonneur de mesures ajusté, un bouton est enfoncé.
# Maintenant il y a une forme de vie supérieure à toutes les autres. Maintenant seulement nous existons. #
# Mais... si nous échouons encore ? ê
# Alors, nous recommencerons. Nous devons essayer et continuer d'essayer jusqu'à ce que nous réussissions, ou...#
# Ou quoi ? #
# Vous savez/saviez/saurez cela aussi bien que moi. Si. nous échouons, nous ne le savons pas: nous ne sommes pas. Vous et moi nous tous, nous n'existons pas; donc n'existons et n'existerons pas. Nous sommes rayés de l'existence. Mais pas avant d'avoir épuisé toutes les possibilités : Changer,, rechanger, programmer, reprogrammer : ce n'est pas une expérience. C'est la SURVIE. Il ne peut y avoir d'échec. Et les possibilités ne sont pas infinies : à chaque fois, nous affaiblissons le tissu Espace-Temps. Regardez les fibres déchirées... Il vient un moment, à la fin, où il n'y a plus de raccommodage possible.#
# Mais... Nous avons réussi! Nous sommes Ici/Maintenant. #
# Veuillez vous souvenir qui de nous deux commande et veuillez réfléchir avant de
transmettre. Il n'y a pas « nous étions » ou, nous « fûmes », il n'y a pas de « nous avons réussi ». Tout commence maintenant; si nous réussissons, nous sommes/étions/serons. Si nous échouons...#
Le dernier relais cliqueta/cliquète/cliquètera.
CLIC
2
Le dernier survivant des androïdes marchait dans l'ombre des bois et se tenait devant le feu de camp que les deux derniers hommes survivants avaient allumé.
Son visage était une vulgaire caricature du visage d'une femelle humaine : large, couvert de verrues, digne de la pire satire qu'Hogarth ait jamais peinte. Les lèvres, minces et tortueuses, retombaient sur des dents jaunâtres. Un moment, il considéra les deux formes étendues dans, des sacs de couchage auprès du feu qui crépitait ; puis il s'approcha d'elles avec la furtivité de 1'inhumain. Ses mains épaisses, presque humaines, pendaient à ses côtés, vides, sans armes ; soudain, Bill Jackson chargea, sortant de derrière la carcasse bleu et argent de l'avion de reconnaissance écrasé. L'avant-dernier survivant des milliards de. victi-mes terrestres, la baïonnette au bout d'un fusil déchargé, se fendit.
Il comprit rapidement que l'androïde. ne s'était pas laissé, duper par les mannequins remplis d’herbe étendus auprès du feu de camp. Ses réflexes avaient été conçus par l'homme pour être plus rapides que ceux des hommes; il s'effaça, fit une courte pause et s'éloigna en courant. Il plongea à travers le petit mur de broussailles et s'enfonça dans la forêt, de conifères.
Bill Jackson le suivit du regard, étonné. Par l'enfer ! C'est la première fois que j'en vois vraiment un courir ainsi » Il alla auprès d'un immense sapin ; il regarda à travers les branches déchiquetées, leva les yeux pour apercevoir le visage tout pâ1e qui le fixait du haut d'une plate-forme. « Cela n'a pas marché ! Dire qu'après tout ce travail, cela n’a pas marché ! »
Tony Baker, qui avait été pilote de reconnaissance dans cette terrible guerre que les androïdes avaient appelée « la guerre civile » et que les hommes, eux, avaient nommée « La guerre contre les Duplis », fit glisser une corde jusqu'à terre. « J’en avais peur Bill. » C'était un homme plus jeune, plus mince, et son visage n'était pas marqué par l'âge, la haine et l'expérience comme celui de Bill.
- « Cela aurait dû marcher dit Bill. Il réagissait comme un enfant. « Tout ce travail. avec la corde, et avoir coupé toutes ces branches, avoir bien dégagé tout ça, avoir coupé, toute cette foutue herbe pour remplir ces mannequins... Merde ! Tout ce travail pour rien ! »
- « Pas tout à fait pour rien, » dit Tony Baker. Il regarda au-delà du feu vers la hutte presque terminée, dont le toit datait du jour même, vers l'extrémité nord du camp, tout près, les deux mannequins d'herbe gisant dans leur sac de couchage; enfin, il revint à Jackson. « Nous avons au moins appris combien ils sont rusés, Bill. »
- « Mais, par l'enfer ! C’est nous qui sommes. des hommes !
- « Oui, sans doute. »
Et Tony Baker tira sur la corde, la corde qu'il aurait dû jeter sur l'androïde, la ramenant con-tre le tronc du sapin, et la fixa sur le clou qu'ils y avaient planté. Il reporta ses yeux bleu pâle sur le gros homme.
- « Vois, Bill, je sais que tu es plus vieux, mais moi j'ai assisté à plus de combats contre ces « choses » que toi; on a mis le grappin sur moi quand je n'avais que dix-sept ans et on m'a affublé d'un uniforme. » Sous la lourde couverture qu'il avait sur les épaules, il tira sur les manches de sa chemise bleu et argent; la nuit était fraîche. « Ils m'ont donné un fusil et m'ont dit: « Va, va, mon garçon, va tuer les androïdes. » C'est ce que j'ai fait pendant trois ans, jusqu'à ce qu'ils découvrent que j'avais pris des leçons de pilotage - J'avais essayé de leur dire- et qu'ils m'expédient à l'école de l’air et puis qu'ils me mettent aux commandes de cette pauvre vieille Brigitte qui s’est écrasée là. » Il fit un geste de la main en direction de l'avion de reconnaissance USAF S-195 qui, en s'abattant, l'avait amené vers Bill Jackson. « Je faisais partie de la Division Alamo, à la troisième bataille de Johson City. La division immunisée tu en as entendu parler ? Oui je dis bien immunisée. Les Duplis ont lâché leurs bactéries six jours après, il n'y avait plus que Jack, Chris et moi. Puis… »
-« Pas de conférence, mon vieux ! Moi aussi, je me suis battu. » Et Bill se mit à parler, de lui tandis que Tony souriait. Il ne voulait pas, retrouver ses souvenirs, mais les deux hommes étaient tendus, inquiets, et, bien que la guerre soit un véritable enfer, l'homme a toujours aimé en parler. « Parce que je connaissais la région et que je l'aimais, ils m'ont mis à la tête d'un atelier ; nous aussi, nous étions immunisés, et je les ai tous enterrés. C'est alors que j'ai commencé à dégager cette clairière…. Et boum ! Voilà que me descend dessus un aviateur, tout brillant, vêtu, de bleu et d'argent. C'était gentil de ta part. Et l'appareil du gentil petit garçon a fait une belle barrière au sud de ma clairière. Ce qui est une fichue bonne chose pour toi aussi. Si je ne t'avais pas retiré de là, tu claquais aussi, mon vieux. Et l'an-droïde t'aurait trouvé... C'est d'ailleurs pour cela qu'il nous a trouvés, il me semble. Dieu sait à quelle distance. il se trouvait, mais il a foncé sur ton avion. »
Dans la bouche de Jackson, le mot « androïde » semblait une souillure.
Avec un geste d'enfant, Tony se passa la main derrière la tête; il n'avait ôté son pansement que le jour même.
- « Tu as raison, Bill. » Il regarda le camp, qui était devenu sa demeure. « Et crois bien que je m'en rends compte. »
- « Je ne demandais pas de remerciements. »
- « Je le, sais bien. Je pensais seulement à nous, à la clairière, la hutte, au piège. Même si cela n'a pas marché, c'est la preuve d'un esprit créateur; et c'est ce que les Duplis n'ont pas : ils n'ont pas d'esprit créateur. Les pluies empoisonnées qu'ils ont fait tomber sur nous, les fréquences de radio, les parasites. mutants... tout cela, c'est des inventions humaines. Nous devons avoir la possibilité de les vaincre.
Nous leur avons tout donné, sauf la capacité de créer. »
Bill fit quelques pas et se pencha pour ramasser une bûche qu'il mit dans le feu presque éteint. De la créativité... Nous allons en avoir fichtrement besoin, mon vieux ! Est-ce que tu te rends bien compte que nous sommes probablement tout ce qui reste, toi moi, et l'androïde ? » Il regarda Tony et cette pensée sembla brusquement le frapper. Il s'assit.
Tony s'approcha du feu, s'accroupit et s'assit finalement par terre en grognant. Il déboutonna sa poche de côté, sortit les dernier restes terrestres d'un paquet froissé de cigarettes, d'un ultime paquet. Il l'examina avec anxiété, avec avidité. « Il en reste deux, » dit-il à Bill. « Grillons-en une. »
Bill approuva; Tony pensait à la capacité de création, à la création, à la récréation, à la re-création, à la procréation... Il prit une braise incandescente et alluma avec soin et lenteur la cigarette, Prenant garde de ne pas perdre le moindre brin de tabac. Il tendit la Tigre à Bill.
- « Ah ! vous, les aviateurs, avec vos Tigres ! Si vous fumiez des cigarettes avec des filtres au lieu de ces Tigres, nous n’aurions pas besoin de prendre une épingle. » Mais Bill dit cela avec un sourire, pour bien lui montrer qu'il le remerciait.. Tony avait délacé et fait glisser une de ses bottes; il se pencha pour examiner son pied. Bill se courba pour regarder.
- « Tu as encore des ennuis avec les punaises ? »
Tony rigola : « Des punaises. Des fichus agents. bactériologiques. » Il en avait plein la bouche. « Oui, encore ! mais il y a maintenant presque trois ans que l'on a pulvérisé quelque chose de nouveau. Ce serait bien ma chance d'avoir la teigne ou une entorse ! »
- « Non, » dit Bill après avoir regardé le pied malade. « Ce n'est qu'une ampoule, c'est tout. Tu voles trop, tu ne marches pas 'assez. Je pense que tous les deux nous pouvons nous considérer comme
complètement immunisés, immunisés contre n'importe quoi maintenant. Les survivants de la grande crise, c'est nous ! »
Tony n'avait même pas la force de sourire en ôtant l'autre botte; il se dirigea vers l'avion pour aller chercher ses espadrilles, Le contact du sol lui faisait du bien, il était frais et revigorait ses pieds échauffés. Il revint près du feu et mit ses espadrilles blanches. Il regarda Bill qui lui tendait la cigarette. « Tiens je suis en avance sur toi : j'ai tiré une autre bouffée pendant que tu allais chercher tes espadrilles. »
Tony aspira goulûment.
- « Mon médecin ne m'approuverait pas. C'est - c'était plutôt un AMAiste, un spécialiste du cancer des poumons... Bill ? Tu sais, celle que nous avons poursuivie cette nuit, elle... »
- « Elle ? la chose, » dit Bill en grondant entre Ses dents. « Cette chose ! »
- « Si tu veux ! Te rends-tu compte que nous avons installé le piège, que nous l'avons attiré, Voulu le tuer comme si nous étions deux fauves ? Et c'est venu sans arme. »
- « Naturellement. Là nuit, sans faire le moindre bruit. Et les androïdes sont deux fois plus forts que nous, rappelle-toi bien. Cela n'a pas besoin d'être armé. »
- « C'est cependant curieux cela n'ait pas pris une branche quelque chose. » Tony fronça les sourcils. « Peut-être cela avait-il l'intention de faire la paix, peut-être ne devons-nous pas le tuer? »
- « Qu'est-ce que Ça veut dire : « Nous ne devons pas ? » Qui fait la loi ? Nous, pas lui, mon vieux »
Tony Baker prit son temps avant de parler. « Il n'y a que toi et moi et cet androïde, Bill. Et, c’est un androïde femelle. Avec des trompes de Fallope. L'homme a disparu; peut-être que notre Mère Nature a repris les commandes. Peut-être veut-elle que l'homme, le vieil homme subsiste. »
Bill éclata : « Tu voudrais peut. être mettre ton costume des dimanches, aller le trouver et fumer le calumet de la paix ? je te promets que je te mettrai sous terre, du moins ce qui restera de toi, si jamais... » Puis il se tut et se retourna; même ses épaules, même la courbe de son dos montraient sa désapprobation.
Tony savait que ce n'était pas la peine de discuter. Il n'y avait pas de discussion possible avec Bill Jackson, jamais, et surtout quand il savait qu'il avait raison. C'est comme lorsqu'il avait imaginé cette histoire de corde; ils avaient passé des heures à préparer le tronc du grand sapin, à construire la plate-forme, à fixer la corde, à s'exercer, tandis que Bill parlait avec excitation, sifflait, fredonnait, comme devait le faire Orville Wright mettant au point l'avion que, le premier, il avait conçu.
Tony jeta un coup d’œil sur l'inutile avion.
- « Bon. Je vais prendre la première garde, Bill. .
- « Oui... J'ai besoin de dormir. Et demain nous irons chasser. C'est tout pour moi, » dit Bill, et il vida son sac de couchage de l'herbe humide, le secoua et se glissa dedans, tout habillé, avec ses bottes. Tony regagna l'avion; de la cabine défoncée, il aurait, un excellent poste d'observation pour monter la garde.
Il s'arrêta.
N'y avait-il pas eu un mouvement ? Ce n'était peut-être que le reflet des flammes ? il regarda avec attention, jusqu’à ce que ses yeux piquent, retenant sa respiration pour écouter, puis il les ferma un instant et regarda de nouveau vers le feu. Il revint vers la réserve-de-bois-qui-servait-de-barrière-et-de-digue pour rapporter quelques bûches près du feu... et s'arrêta de nouveau.
Un reflet ? Ou un autre mouvement, là, près du S-195 ? Sa main se serra autour du canon de son fusil; il jeta un regard sur Bill, sur le feu. Il s'arrêta près de la pile de bois, les yeux fixés sur l’avion. il ne le quitta pas des yeux, s'accroupit, posa le fusil contre le tas de bûches, en prit à l'aveuglette une, deux puis trois, les plus petites, les portant dans le creux de son bras gauche. Les serrant contre sa poitrine, il ramassa son fusil à baïonnette et fit un pas hésitant en direction du feu ; un pas, puis un autre...
Alors, un bras l'agrippa par la gorge. Il fut tiré en arrière, le souffle coupé, sans voix; le bois tomba par terre, brusquement, lourdement, en plein sur les orteils. Le fusil échappa de sa main et tomba par terre. Il leva les deux mains vers l'étreinte puissante qui lui enserrait la gorge, attrapa quelque chose.
Bang !
3
Il s'éveilla, agita la tête, fronça les sourcils et essaya de bouger les bras jusqu'au moment où il s'aperçut qu'ils étaient attachés derrière son dos. Il était assis sur un tas de vieille herbe qui sentait le moisi, en pleine obscurité. Ses oreilles bourdonnaient... Bill ! L'androïde ! Il s'était fait avoir; il avait dû être attaqué par derrière et avait reçu un coup sur là tête ! Où était-il donc ?... Il regarda autour de lui, plissa le nez, écarquillant les yeux pour acclimater plus vite sa vue et se rendit compte qu'il était dans une cave.
On ne l'avait pas tué
Au fur et à mesure que sa vue s'acclimatait à l'obscurité de la cave, à peine éclairée par le clair de lune, il le vit, accroupi contre la paroi rocheuse, à la droite de l'amas herbeux sur lequel lui-même était étendu. Puis la chose s'approcha de lui; de sa main cornée, il faisait des gestes apaisants et tordait sa bouche en une grotesque ébauche de sourire; ses yeux étaient rassurants et interrogateurs. Lentement, il se pencha et leva la main. Et. lentement, il lui ôta son bâillon.
Il hurla.
Le cri se répercuta dans la cave. Il hurla de nouveau lorsque l'androïde s'accroupit à côté de lui, le regardant en silence. Il, ne montrait aucune réaction devant le bruit. Et puis, lentement, avec la lenteur que l'on a lorsque l'on veut apprivoiser un animal féroce, il étendit la main, lui toucha la gorge, puis la bouche. Il fronça les sourcils puis toucha sa propre gorge, sa propre bouche; sa bouche se tordit : il se souvenait.
De sa gorge sortit d'abord un grognement, puis une voix qui sembla familière à Tony Baker mais qu'il ne reconnaissait pas comme étant la sienne.
- « Le bruit ne sort pas de la cave, homme. Nous ne sommes plus du même côté : regarde-donc d'où vient la lumière de la lune. »
Tony s'arrêta de crier.
- « Vois, homme, toi et l'autre homme, vous êtes les derniers votre espèce. Les tout der-niers, et moi... je suis le dernier droïde. »
Il le regarda. Il le savait, l'avait jours su ; avec Bill, ils en avaient parlé. Mais maintenant que quelqu'un, ou quelque chose, disait, cela paraissait horrible.
Cette pensée enveloppa son cerveau emplit les moindres détours de son esprit, lui faisant mal. De langue, il s’humecta les lèvres.
- « J'ai dû t'éloigner de l'autre... de l'autre homme. Je suis désolé de t'avoir frappé. Maintenant, nous avons à parler. Les droides et les hommes ne doivent pas se détruire. Ils ne devraient pas se combattre. Les deux espèces sont détruites, détruites parce qu'elles n'ont pas pu parler, parce qu'elles n'ont pas voulu penser. -Nous trois, nous n’avons aucune raison de nous haïr, de nous tuer. » Il s'arrêta de parler et attendit. Mais Tony ne répondit rien, et il poursuivit : « L'autre homme, Bill ? Il n'acceptera pas de parler. Et nous devons parler. Et je ne porte aucun intérêt à Bill Jackson. »
Il se rendit alors compte que « la chose » les avait écoutés ; elle avait toujours été là, autour d'eux, les épiant, les écoutant parler. Quelle pauvre créature pleine de sérieux ! Il avait de la sympathie, non il la comprenait, cette pauvre chose, ses efforts, sa constance. Il composa son visage et frissonna de douleur lorsqu'il essaya de tourner la tête ; la douleur l'avertit qu'il valait mieux ne pas bouger. La main, de l'androïde pas-tout-à-fait humain se tendit et vint toucher son front couvert de boucles de cheveux roux. Il s'efforça de ne pas défaillir.
- « Tu as mal à la tête... Je suis désolé. Je ne voulais pas. te blesser, ni être blessé. Je ne t'ai pas mené ici pour te torturer. »
- « Non ? » Ce n'était rien, cela lui semblait un peu bête, mais, au moins, il avait dit quel-que chose.
- « Oh ! non ! » La tête asymétrique fit un geste de dénégation. « Oh ! non ! Les androïdes ne sont pas sadiques. »
- « Peut-être, mais cela fait sept ans que je me bats contre les androïdes. Ce n'est pas ce que l'on m'a dit d'eux. »
- « Ah! la propagande, » répondit l'androïde. « Nos chefs nous ont menti, et vos chefs vous ont menti. Les ennemis ne disent jamais la vérité les uns sur les autres. Non, nous ne sommes pas sadiques, même pas cruels. L'homme et l'androïde étaient -ils sont très ressemblants, mais pas autant que cela. »
Tony Baker se mit à réfléchir, puis il regarda au loin et reprit :
- « Tu vois, il y a sept ans que je me bats, que je fais la guerre. J'ai été soldat, puis pilote. J'ai tué des androïdes; j'en ai tué des quantités ... Si tu veux me tuer, fais-le vite ... »
La « chose » secoua de nouveau la tête. « J'ai tué aussi; j'ai tué des hommes. C'était dur de tuer des dieux. Mais c'est fini ! Je ne veux pas te tuer. J'aurais pu le faire. Souviens toi que j'aurais pu te tuer là-bas, et l'autre aussi... Bill. »
C'était vrai, pensa Tony.
- « Bon !... et comment t'appelles-tu ? »
- « Les androïdes n'ont pas de nom, mais des numéros. Je suis le numéro SA-562-0. » Et la « chose » montra l'insigne qu'elle portait au revers de la poche de son uniforme vert. Les hommes avaient compris qu'il ne fallait pas marquer les androïdes - la manière fantastique avec laquelle ils contrôlaient leur corps leur permettait de rejeter même le tatouage.
- « Très bien, alors, SA. Ce n'est pas un nom, ça ! Mais nous nous en occuperons plus tard... Sally, peut-être ? Très bien : nous sommes en guerre; nos chefs se sont déclaré la guerre; mais ni toi, ni moi n'avons été consultés. » Il se concentra; cela lui semblait idiot, mais il lui semblait qu'il devait quand même le, dire : « En tant que représentant du gouvernement des Etats-Unis et de la Terre, le seul représentant, le numéro Un, je conclus une trêve, non, je déclare la paix. »
Le sourire était horrible, monstrueux, et il s'efforça de nouveau de ne pas montrer sa répulsion pour cette femme pitoyable, cette imitation de femme. « En tant que seul représentant de la race des androïdes sur la Terre, moi aussi, je déclare la paix. »
Leurs yeux se rencontrèrent : les yeux bleu-ciel de l’homme, et les yeux verdâtres, presque humains. Puis l'androïde s'approcha et le détacha. Il se frotta les poignets, s'assit, redressa son dos douloureux.
La chose s'assit, s'appuyant contre la paroi, l'examinant. Cela ressemblait à un chien de garde, pensa-t-il. Les chiens ont de l'adoration dans les yeux; les chats ont un regard fixe; nous sommes des chats.
- « Sais-tu combien cela nous fait mal, homme, de faire la guerre aux hommes ? Nous avons toujours eu le respect de l'homme, nous avons« toujours aimé les dieux qui nous ont créés. Nous n'avons jamais oublié qu'ils nous avaient créés. »
Et cependant, vous avez pu faire la guerre, tuer des hommes; les exterminer.. » Il hésitait, choisissait ses mots, ne voulant pas prendre un ton accusateur. « Ce n'est pas nous qui avons commencé. Nous nous sommes battus parce que nous étions forcés de le faire. L'homme a peur de nous et a essayé de nous contraindre, de nous réduire en lavage. Mais il nous avait donné pouvoir de nous reproduire, ce que nous avons fait. Crois-moi, homme, je t'en prie, crois-moi, les androïdes n'ont jamais voulu effacer les hommes. Je pense même si nous y avions pensé, nous n’aurions pas combattu. Cela nous remplissait de terreur de penser que nous provoquions la mort des hommes. » Et la créature eut un frisson. Tony là regarda fixement. « Les hommes sont les créateurs, » continua-t-il de la même voix calme, la voix même de Tony Baker, D'un seul coup, Il se rendit compte que c'était sa voix à lui.
- « Mais, c'est ma voix »
La « chose » approuva. « Nous ne sommes pas créatifs; nous sommes imitateurs. L'homme n'a pu, ou n'a pas voulu, nous donner la créativité... Cela t'ennuie que j'utilise ta voix ? »
- « Non... et appelle-moi par mon nom, Tony Baker. Tu es une femelle, prends donc une voix de femme. » Il réfléchit, essayant , de se rappeler. « Euh... le cinéma la télévision... Stella Steele ! Tu connais Stella Steele ? »
La chose. le regarda en réfléchissant, puis s'inclina et approuva. « Oui, », dit-elle avec la voix sensuelle et enfantine de Stella Steele, et il eut un sursaut de surprise.
- « Seigneur ! Mais c'est sa voix... Et il se mit à penser à tout ce qu'il s'était efforcé de chasser de son esprit, aux femmes... à Stella Steele. Il se souvint de ses vêtements extraordinaires, de son sourire, de son visage rayonnant; il se souvint aussi de son apparence, quand on la voyait, en uniforme, la nuit, sur tous les écrans du monde, celle qui avait pris la succession de Barbara, et d’Harlow, et de Marilyn, et de Sophia, et de Nicket, et de Vinci. En uniforme, avec ses cheveux blonds s'échappant sous une casquette, elle qui exhortait tous 1es hommes du monde - ses sujets - à combattre, et à toujours combattre, pour leurs filles et pour leurs femmes, et pour leurs mères; et aussi, pour Stella Steele, la fille de leurs rêves. Il secoua brusquement la tête, essayant d'effacer cette image, essayant de ne pas penser à la sinistre annonce qui avait été faite au milieu des tambours qui battaient, sur un fond de tentures noires, quand on avait annoncé que Stella Steele avait été tuée à la bataille de Palo Alto. Cela avait été bien pire que la mort des présidents; Tony Baker, pas plus que ses hommes, ne s'était jamais battu pour des présidents. Il secoua de nouveau la tête, sentant monter des larmes, et dit avec nostalgie :, « Nous aurions pu bâtir une belle civilisation, tous ensemble. » Les mots, se bousculaient quand il parlait.
- « Nous le pouvons encore, Tony Baker, » dit la voix de Stella, Steele, émise dans la cave par l'apparition.
Silence. Un silence enfin rompu par la création pas-tout-à-fait-humaine de l'homme, qui se croisa les bras sur sa poitrine féminine qui, cependant n'était pas attirante.
- « Les hommes... et les androïdes... nous étions... nous sommes... interfécondables. »
Le silence s'établit de nouveau. Il cligna des paupières. « Et c’est pour cela que tu m'as apporté ici. »
- « Oui. » Le regard se faisait implorant, quémandeur.
- « Non. » Il hocha la tête. « Non, je suis désolé... mais non, je ne peux pas. »
L’androïde qui avait la voix de la déesse de l'amour, cette déesse disparue du monde, l'androïde se recula, la tristesse emplissant son pitoyable visage, son corps massif. « mais tu es le dernier homme. Ne peux-tu pas, voir, homme, dieu, ce que moi je vois ? Il n’y à que trois choses que nous puissions faire : Nous pouvons nous tuer l'un l'autre, nous pouvons vivre chacun de notre côté et mourir et abandonner la Terre aux oiseaux, aux insectes et aux animaux inférieurs. Ou enfin, nous pouvons... nous pouvons, nous accoupler, pour rapporter l’homme à la surface de la Terre. » Comme il voulait l'interrompre, sa voix se haussa d'un ton : « Et peut-être notre produit sera-t-il aussi fort, aussi intelligent que l’androïde... mais avec la puissance créatrice de l’homme. Ce sera encore un homme... mais un homme nouveau, un surhomme
- « Non. »
- « Les androïdes... » Elle cherchait ses mots, torturant ses circuits cérébraux. « Aux androïdes il manque aussi quelque chose d’autre. Nous ne possédons pas, ce haut degré d'appréciation esthétique qu'a l'homme. D’habitude, l'esthétique n'a pas d'importance pour notre esprit. Mais est-ce bien... la vraie raison ? La main grossière fit un geste pour montrer le corps grossier, la tête grossière, la silhouette gynécomorphe. « C'est l'idée de f aire l’amour avec moi ? Ce n'est qu'une répulsion physique épidermique ? »
- « Il n'y a qu'à regarder !, dit Tony Baker en détournant la tête; il avait honte de ce qu'il disait, il se sentait terriblement mal à l'aise mais ne put s'en empêcher. « Appelle cela une répulsion épidermique si tu veux, mais c’est bien cela. Oui, c'est cela ! C’est pourquoi cela ne peut pas se faire. » Et à ce moment sa voix était aussi triste que la sienne.
- « Les hommes disaient quelque chose à propos de la beauté,» reprit la voix merveilleuse derrière lui, et il frissonna. « C'est seulement une question de peau, dis-tu. Tout comme la laideur; Tony Baker. »
Il approuva de la tète, torturé, honteux, n’osant pas se retourner ni faire face à la créature qui était derrière lui. Il entendit des mouvements équivoques. C'est irrationnel, pensa-t-il, ce n'est pas rationnel, se dit-il, se répéta-t-il, mais il savait bien que cela ne l'aiderait en rien. De nouveau, incapable de contrôler le frissonnement qui agitait, son dos, il se mit à trembler.
- « Ne peux-tu oublier ? »
- « Oublier ? Peut-être si j’étais aveugle. Non, même pas ! Car je sens, je touche... Ce sens esthétique dont tu parles, il contrôle tous les sens, la vue, le toucher, l'odorat, l'ouïe... Maintenant, oui maintenant, j'entends Steele; je sais bien qu'elle est morte, mais c'est elle que j’entends. Mes sens sont satisfaits... Seigneur ! Quel bonheur de l'entendre là, tout contre mur ! D'entendre sa voix ! Mais il faudrait encore que je voie, que je touche, que je sente, que, je hume. Et je sens encore... cette odeur !... »
Alors, si tu ne peux pas changer d'état d'esprit, nous Sommes perdus, tous les deux, et nos deux races, tout entières. Mais tout cela n'est que superficiel, Tony Baker... Si c'est une ques-tion de peau, comme tu dis... »
Le ton de sa voix le fit se tourner. « Mon dieu ! » Le cri s'échappa de sa gorge alors que, tout son corps lui faisant mal, il s'écroulait contre la paroi rocheuse, abasourdi, rendu muet par ce qui, tout d'un coup, apparaissait devant ses yeux.,
Elle souriait, d'un sourire gentil, gracieux au coin des lèvres, de fraîches rides de bonheur plissant ses yeux verts largement ouverts, plissant son nez petit, enfantin.. Elle pencha la tète et sa chevelure blonde se déroula en longues boucle ; ses cheveux avaient la couleur du blé mûr, du miel doré, du soleil couchant... Elle leva la main, une main délicate, fraîche, gracieuse, vers l'échancrure de son corsage; un corsage qui la moulait étroitement, qui moulait d'adorables petits seins en forme de poire; elle croisa les jambes, et sa culotte d'uniforme collait, à sa chair, à ses cuisses, à ses mollets d'un galbe ravissant.
Maintenant, c’était Stella Steele.
4
Bill continuait à dormir ; il ronflait, calmement étendu près du feu. Au-dessus de lui Tony se tenait debout, regardant la magnifique croupe de Stella qui s'éloignait lentement sous les fourrés. Elle finit par
disparaître et il abaissa son regard sur Bill; Ses mains crispées sur le fusil à baïonnette, Tony guettait la respiration régulière de Bill. Jamais il ne pourrait comprendre, pensait-il. Il fallait soit qu’il le tue, soit qu'il le quitte... Que choisir ? Ce type lui avait sauvé la vie ! D'un brusque mouvement de la main il rejeta l'arme de côté et se mit à genoux.
- « Bill. »
Bill s'éveilla brusquement, écarquillant les yeux, tournant de tous côtés la tête, cherchant d'où pouvait venir le danger. A la fin, il regarda Tony.
- « Tu ne m’as pas réveillé pour mon tour de garde ! » accusa-t-il. « Le jour se lève pres-que. . » Il se tortilla pour sortir de son sac de couchage.
- « J'étais en train de penser, Bill. »
- « Je le vois bien ! le feu est presque mort. »
Bill extirpa son puissant corps du sac tandis que Tony tisonnait le, feu; il n'était pas complètement mort.
- « Tu pensais à quoi? » demanda Bill.
- « Bill, il y, a toi, il y a moi et puis tout ça. Et puis il y, a l'androïde. »
- « Je t'écoute, mon vieux. » Dans la voix de. Bill, il Y avait une nuance d'avertissement : fais attention où tu mets les pieds, semblait-elle dire. Et Tony prit garde à lui.
- « Nous savons - tous les deux, nous savons tous les trois que les hommes et les androïdes, peuvent avoir des produits ensemble. Et... »
- « Hum ! je vois ! Un métissage. Un petit monstre, ni tout à fait un homme, ni tout à bit. un androïde. Et quelle proportion de l'un et de l'autre, vieux ? Et cela donnerait probablement des Produits hybrides, stériles ! »
- « Mais, Bill, nous n'en savons rien. Ou la race humaine meurt avec toi et moi, ou nous essayons de la faire se continuer... avec cet androïde. Et suppose que ce soit un garçon, ou dix garçons... Suppose que ce soit des hommes avec la force des androïdes mais aussi capables de raisonner ? Ce seraient de meilleurs hommes que toi et moi. »
- « Foutaises ! Et je vais te dire ça aussi Tony : quel est ce. lui qui va coucher avec cet ignoble amas de verrues, et quel est celui qui va lui enfoncer sa baïonnette dans le ventre ? Je te le dis, c'est moi qui me charge de 1'éventrer ! »
Enfer et damnation! Bill comprenait bien ce que voulait dire Tony, mais il préférait tuer.
- « Mais, Bill, la vraie foutaise, ce serait de vivre dans un de désert, et de savoir que quand nous mourrons, tout sera fini. Il n'y a plus d'hommes. Et il n’y a plus d'androïdes non plus.
- « T’as une touche avec cette espèce de sorcière, n'est-ce pas ? Et bien pas moi ! Et je veux bien être damné si je te laisse faire. Et n’essaye pas de me bourrer le crâne avec cette histoire de subsistance humaine. Tout ce dont tu as besoin, c'est d'une femme... ou de ce
qui y ressemble. Ah ! cette chose ! » Et il montra les bois.
- « Ce n'est pas vrai, je te jure ! »
D’un seul coup de poing, d'un swing, Bill le mit par terre. y leva les yeux vers lui. « Pourquoi diable ?... » Bill Jackson ramassa le fusil à baïonnette, l'assura dans sa main gauche et, de la main droite fouilla dans la poche de sa chemise. « Voilà, je vais te montrer quelque chose. » Et il lui tendit un mince étui de cuir.
Tony l'ouvrit. Il contenait deux portraits, les portraits de deux visages souriants : celui d'une femme et celui de Bill. Il leva de nouveau les yeux.
- « C'est maman, » dit Bill, d'une voix calme, sereine. « C'est ma mère. Papa est mort quand j'avais sept ans et c'est elle qui m'a élevé toute seule. C'était une femme forte, Dieu merci ! Plus forte que n'a jamais été mon père. Je l'aimais... Je lui dois tout. Veux-tu savoir comment elle est morte, Tony ? »
Tony refusa : « Non, ce n'est pas la peine... »
- « Tu comprendras peut-être pourquoi je ne ferai jamais la paix ! Pourquoi je tuerai le dernier de ces damnés androïdes si je le peux.... et pourquoi je le tuerai avant de te permettre d'en baiser un ! »
- « Mais, Bill... oh ! non Attention »
Trop tard... Le lourd rocher que tenait d'une main délicate la magnifique fille s'écrasa con-tre la nuque de Bill Jackson; il y eut un gargouillis affreux... Les yeux de Bill s'élargirent, se fixèrent sur Tony alors que, dans un dernier sursaut, il s'efforçait de se rapprocher de lui. Il s'écrasa contre le sol et Tony considéra avec horreur la bouillie de sang et de cervelle qui coulait derrière sa tête, écrasée comme un melon trop mûr.
- « Soyez damnés ! Sois damné, toi, Bill, et toi aussi, Stella... »
Tony se mit sur ses genoux et, les yeux obscurcis par les larmes, chercha de la main le fusil que Bill avait laissé échapper. Il l'attrapa et se mit debout d'un bond.
- « Je suis désolée, » dit-elle. « Mais tu as dit qu'il ne céderait jamais. Pourquoi a-t-il fallu que tu y retournes ? » Elle pleurait, pleurait avec des larmes de femme. « Tu as entendu ce qu'il disait ! Il nous aurait tués tous les deux »
- « Soyez damnés, tous les deux ! ... » Tony respira profondément. et, plus calmement: « Viens ici, androïde. »
Sa voix était basse, méchante. Elle remua la tête... Il fit un bond vers elle.
Elle l'esquiva avec adresse, car les réflexes des androïdes gouvernaient toujours son corps d'actrice de cinéma, elle traversa en courant la clairière. Soudain, elle s'arrêta, regarda derrière elle ; des larmes coulaient le long de ses joues.
- « Tu changeras d'avis. Après avoir enterré ton pire ennemi, tu changeras d'avis. Et, lorsque tu auras changé, tu seras content de me retrouver. »
- « Jamais pars et ne reviens jamais ! Si tu restes loin de moi, peut-être arriverai-je à me persuader de ne pas te rechercher et de ne pas te tuer. »
Elle secoua la tête et sourit d'un sourire timide, sa, chevelure blonde flottant dans le vent. « Tu changeras d'avis, Tony Baker. » Et puis, elle ne fut plus là. La belle, toute belle androïde était partie, et Bill était parti, et Tony restait là, qui pleurait...
5
Trois jours plus tard, elle le rencontra à l'entrée de la cave. Ils se regardèrent en silence.
Il n'avait pas eu l'intention d'y aller. Il n'acceptait pas encore de le faire. Mais il n'était qu'un homme , et Bill était mort. Il devait penser en homme agir en homme. Lentement, elle leva sa main féminine, sa main adorable, sa main vide. Lentement, il leva la sienne, la paume en haut, et sa main était vide...
- « Je suis venu, » dit Tony, « pour tenter un nouveau départ. »