OceanofPDF.com Humanoide French Edition

jean_1 · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/3

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Elle approuva. « Moi aussi, j'ai attendu pour un nouveau départ. » Elle lui envoya un sourire de star qui lui fit avaler sa salive.

- « Comment vais-je t'appeler ? »

Elle fut agitée d'un frisson. Et sa poitrine magnifiquement moulée se tendit frémissante.

- « Il te faut un nom... SA Synthétique. Androïde... Ça sonne mal... Peut-être Sally ?... Non, Cynthe, synthétique Cynthe. »

Elle sourit. « Pourquoi pas? » et elle se mit à rire, à rire d'un adorable rire de jeune fille qui jaillissait de sa poitrine comme un ruisseau qui tombe en cascade d'une montagne. Tony Baker leva la main pour toucher son visage.

Elle fit un saut en arrière. Il fronça les sourcils, hésita, puis fit un pas en avant, le regard interrogateur.

- « Je suis... J'ai changé, te souviens-tu ? Je ne suis plus SA562-0, et je ne suis plus non plus Stella Steele. Je suis... Je suis une fille... C'est comme si je venais de naître. Je suis désolée. Attends... Je t'en prie, attends un instant, le temps de compter jusqu'à dix, puis tu viendras. »

Elle pénétra dans la cave. Il observa sa marche, la considérant et pensant à elle, à lui-même et à Bill, et il pensait à ce que devait faire un homme. Etre un homme !

Il compta, jusqu'à vingt, pour faire bonne mesure ' et entra dans la cave et contourna le coin, là où elle avait cessé d'être une « chose ». Il trébucha ; de la main, il se rattrapa contre la froide paroi rocheuse et regarda vers le bas. C'est sur ses habits qu'il avait trébuché. Il resta un moment immobile, attendant que sa vue soit acclimatée à l'obscurité.

Elle était là, à genoux sur le tas d'herbe. Ce n'était pas la même herbe qu'il y avait trois jours, elle n'était plus grasse, puante, mais fraîche; c'est là qu'il était resté, ligoté. Ses cheveux blonds coulaient librement sur ses épaules nues. Elle leva les bras, accueillante... Il alla vers elle, tomba sur les genoux et glissa les bras autour de son buste chaud, doux, frémissant.

Il se courba en arrière, fit glisser la baïonnette de sa botte et la planta sauvagement entre les deux omoplates, de la « chose ».

Elle émit un informe gargouillement; elle s'écrasa contre lui, tendant le dos, essayant d'échapper à l'acier meurtrier qui lui ôtait la vie. Ses bras l'entourèrent, l'agrippèrent ; ses mains agrippèrent sa gorge, la serrèrent, elle se mit à trembler et tomba sur le dos. Il sentit, son bras se briser en même temps

que des doigts inhumains s'approchaient trop près de lui.

Il cria. Une seule fois.

CLIC

# Ils - ils aiment le sang, le massacre ! Le plus jeune a pensé à tuer l'autre; le plus vieux l'aurait tué ; le plus jeune voulait sa mort et la voulait, elle, mais il l'a tuée. Folie, folie ! #

# Est-ce que vous comprenez ce que vous transmettez? Ce sont des sauvages, des barbares, des enfants. Ils sont inhibés par leurs procédés de reproduction et d'élimination et par des règles compliquées d'honneur et de justice. Pensez-vous que nous aurions pu nous épanouir dans le monde comme nous sommes Ici/Maintenant ? Naturellement pas, idiot. Ils sont primitifs. Maintenant, cessez de transmettre pendant que je change les données, que j'essaye de nouveau... Nous, avons fait des fautes, je suis assez grand pour le reconnaître Notre faute a été de ne pas prendre en considération leurs sentiments primitifs au sujet des apparences physiques. Une faute stupide. # Boutons, relais, leviers, cadrans. Maintenant, l'androïde gardera la forme qu'elle avait auparavant ; et elle prendra les mêmes caractéristiques de pensée. Et puis : une répugnance instinctive à tuer un homme. #

# Ce serait plus simple si nous pouvions changer leur mode de pensée. #

#Sacrilège! Vous savez que je ne ferai pas de rapport contre vous, mais vous devez apprendre à contrôler vos transmissions. - Oui, j'admets que ce serait plus efficace, que cela rendrait le travail plus facile. Avez-vous remarqué comment pense le gros homme; dès qu'il a une pensée, il est certain qu'il a raison. Il est inchangeable. Dès qu'il a une pensée, il a la ténacité d'un animal inférieur ; complètement aveuglé par les préjugés et un mauvais mode de pensée. Mais on ne peut pas corrompre les hommes, et il n'y a pas de mémoires pour eux; quand l’Espace-Temps se modifie, ils ne se rappellent pas. Parce que ce qui est arrivé avant la modification n'est pas arrivé. Il y a quelques éraflures sur la mémoire. Ce qui fait qu’il y a inévitablement quelques changements : vous avez remarqué que le camp était légèrement différent. Ce que nous faisons est dangereux. S'il y a une déchirure dans le tissu... #

# Il est intact. Nous essayons de nouveau? #

# Nous essayons/essayions/essaierons de nouveau. Mais la dépense d'énergie pour la retrogradation est effarante, et les modifications ... Voilà, encore un tout petit peu... cette fois, plus les retours sont longs, plus ils sont dangereux. Le tissu Espace-Temps peut se déchirer tellement que nous ne pourrons plus le réparer.,#

# Et si ça arrive...#

# Nous - en avons déjà parlé. Et ne vous en faites pas s'ils veulent nous appeler par des noms, cela ne veut rien dire. Ils ne savent pas. Là ! #

CLIC

6

- « Cela t'explique pourquoi je ne ferai jamais la paix? Pourquoi je tuerai le dernier de ces sacrés androïdes si je le peux ? Et je te tuerai, toi, plutôt que de te permettre de te souiller avec ça. »

- « Bill, je... pas d'objection si je me lève ? »

Il haussa les épaules, et Tony se mit debout.

- « Bill, je te comprends, mais nous sommes différents. Nous ne pensons pas de la même ma-nière.»

 

Il traversa la clairière, se retourna et leva la main

- « Je pense que je vais te quitter maintenant, Bill. »

- « Quoi? Es-tu fou ? »

Tony Baker haussa les épaules. « C'est justement ce que je vais savoir. Toi, tu restes où tu es, à te ronger les sangs, Bill. Moi, je vais essayer de faire-la paix avec cet androïde, si je le peux. » Il décida de ne rien dire de plus sur elle, sur ce qu'elle était devenue.

Bill éleva son fusil. « Je ne vais pas te laisser partir mon vieux ! »

- « Tu vas me tuer ? »

Bill hésita.

- « Il faudra que tu le fasses, Bill. Et qu'est-ce que tu y gagneras ? Tout simplement que tu seras seul... et qu'est-ce, que tu auras fait ?

- « Je t'aurai sauvé. »

- « Bill, je ne crois pas que tu veuilles me sauver de la moindre chose. Non ! mais tu as une idée fixe, comme ces gens du siècle dernier, dans le sud. »

- « Ce n'est pas vrai 1 Mais tu es un homme, ami ! Je ne peux vraiment, pas te laisser faire... »

- « Me laisser faire quoi ? C'est pourtant. la seule chose intelligente. »

Bill Jackson cligna des yeux et tourna légèrement la, tête, regardant l'autre homme par en dessous « Tu l'as vue, n'est-ce pas ? Pendant que je dormais. C'est pour cela que tu ne m'as pas réveillé pour mon tour de garde, parce que tu n'étais pas là. »

Tony approuva sans parler.

- « Je ne te le permettrai pas, Tony ! »

- « Tu ne peux pas m'en empêcher, Bill. Adieu, Bill. »

Alors, le gros homme se fendit dans le meilleur style de l'attaque à la baïonnette, Tony plon-gea de côté, et fit un croc-en-jambe à Bill. Tony se remit sur ses pieds et écrasa le fusil du pied. Pendant un instant, ils restèrent silencieux, l'homme à terre regardant fixement l'autre.

- « Tu n'es pas un mauvais garçon, Bill, » dit Tony. « Mais... »

- « Je vais te tuer, » répondit Bill Jackson d'une voix très calme, sans hausser le ton le moins du monde. Il n'était pas idiot, il savait très bien que le jeune homme était plus agile, plus rapide, et il savait très bien que cela contre-balançait sa force.

Tony Baker secoua la tête -

- « Il faudra que tu m'attrapes. »

Et, comme Bill commençait à bouger, la magnifique blonde qui, auparavant, avait été une androïde, s'approcha rapidement et lui entoura la jambe d'une liane. Ils l'abandonnèrent, la baïonnette fichée en terre près de lui, sachant très bien qu'il pourrait se libérer tout seul.

- « Oui, elle a bonne apparence, Tony! Oui, elle est magnifique ! » cria Bill, et sa voix se perdit dans un sanglot. « Mais n'est quand même pas une femme; c’est une « chose », un androïde. Elle t'attire dans un piège ! Elle est pire qu'une femme ! » Puis, comme ils s'éloignaient, le laissant seul, sa voix s’éteignit presque et très calmement, il dit : « Je vous aurai, je vous aurai tous les deux. »

Et c'est ce qu’il fit, trois jours plus tard, dans une trappe qu'il avait creusée à proximité de la cave.

CLIC

# N’y a-t-il aucun moyen de changer la haine que ce malade a pour les androïdes ? #

# Non. Et ce n'est pas, et de loin le vrai. problème. L'homme plus jeune l'a vu, ou du moins commence à le voir. Ne pouvez-vous pas penser un instant à la sexualité, torturée de ces hommes ? Bill Jackson hait/haîssait/hiara les androïdes oui ; mais aussi il ne peut pas supporter de voir Tony le quitter. Mais maintenant il n'y a plus moyen de le changer. Il est impensable que nous interférions délibérément avec les hommes. Une telle action serait irrévocable et impardonnablement hérétique. #

# Mais le tissu devient dangereusement mince. N'y a-t-il aucun moyen ? #

# Il y en a un, je crois. Un moyen qui ne va pas endommager trop dangereusement le tissu ni dépenser trop d'énergie. Nous sommes/étions/serons sur un terrain dangereux maintenant. Les choses peuvent changer. Il, est possible qu'il y ait quelque... imbrication. Pas la mémoire, mais la connaissance acquise. Nous devons nous rappeler la fragilité du -fonctionnement mental de ces primitifs. . Mais..cadrans, et relais, et boutons...et un levier, et enfin un bouton.

CLIC

7

Tony ramassa de nouveau le fusil, se leva lentement et fit un pas prudent vers le feu de

camp.

Un bruit, bien précis, derrière lui, le fit s'arrêter. Les muscles de ses mâchoires se détendirent, sa bouche s'ouvrit, il laissa retomber le bras.

Près de l'avion, le regardant, bien visible dans le clair de lune, il y avait un visage. Un ravissant visage de fille, encadré par une masse de cheveux clairs. Elle souriait, souriait et lui faisait en silence signe d'approcher. Il jeta un coup d’œil sur Bill : il dormait. Tenant prêt son fusil avec sa méchante pointe d'acier, il s'approcha d'elle. Ce devait être un androïde. Mais c'était une fille, une fille magnifique ! Lui, elle, pouvait-elle...

Par une question ingénue, elle le tira du doute : « Tu m'aimes, maintenant, homme ? »

Arrivé à six pas d'elle, il lui parla : « Maintenant ? Tu es androïde ? »

Elle agita la tête et ses boucles blondes virevoltèrent.

- « Ne te bats pas. Tu es le dernier homme, et je suis la dernière... femelle. Si nous mourons, il n’y aura rien. Pas d'hommes... pas d'androïdes. C'est ça que tu veux ? »

Et l'énormité de la chose le frappa. Pas pour la première fois, non, mais avec toutes ses implications, si, pour la première fois. Autant qu'il pouvait le savoir, il (ou elle?) avait raison.. Il n'y avait personne d'autre. Il y avait Bill Jackson, et il y avait Tony Baker, et il y avait un androïde... qui était aussi une fille belle et tout à fait désirable. Il n'avait jamais vu un « A » qui ressemblât à ça; c'était difficile de se rappeler ce qu'elle était. Où était donc cette énorme, affreuse différence, pour laquelle des milliards d'êtres étaient morts ?

Sa voix n'était qu'un souffle

- « Quel... Comment t'appelles-tu ? »

- « Cynthe » dit-elle cette fois, se rappelant ce que lui ne se rappelait pas. Le nom le frappa, envoyant des ondes dans les cellules de sa banque de mémoire; pourquoi lui semblait-il familier ?

Elle fit un pas prudent vers lui. « Tu peux enfoncer la pointe de la baïonnette - elle fit un autre pas - juste ici, » dit-elle, et elle leva un doigt pour désigner un de ses seins merveilleux, « Je mourrai sans résister. » Un autre pas. « Ou bien tu peux venir avec moi, le laisser seul. » Et elle fit un autre pas., Maintenant elle n'était plus qu'à un pas de lui, les mains sur les hanches, attendant sans crainte le mouvement, de l'acier argenté qui prolongeait. le fusil. Il le releva, regarda le rayonnement meurtrier, et considéra le mouvement rythmé de sa poitrine.

Il laissa tomber le fusil par terre. Puis, comme elle se retournait et s'éloignait, sans regarder derrière elle, il la suivit sous les arbres.

Lorsque le soleil se leva, Tony Baker regardait attentivement la fille endormie à côté de lui ; ses cheveux d'or faisaient une tache brillante sur l'herbe. Il se mordilla la lèvre.

Il la regardait, révolté par ce qu'elle était, par ce qu'elle était en réalité ; et cependant pas tel-lement révolté, surtout tiraillé par le mâle besoin qu'il avait d'une femme. Satisfait, le besoin reviendrait, aujourd'hui, cette nuit demain, créant un attachement; et il grandirait, de pire en pire. Les androïdes, elle le lui avait dit, avaient la possibilité de remodeler leur chair plastique. Ils ne possédaient pas des traits faciaux particuliers, ni même des corps bien. à eux, Ils avaient été créés à partir de plasma humain, aussi étaient-ils une sorte de matériel humain mutant, à peine plus proche de l'homme que ne l'avait été l'homme de Cro-Magnon. Ils étaient plus vigoureux, et plus adaptables que leur créateur, et ils étaient capables d'imiter son intelligente inventivité.

Son courageux essai d'étude scientifique impartiale et le salmigondis de phrases scientifiques n'avaient pas marché! Ce qu'il regardait en dessous de lui, c'était une beauté endormie, une fille au corps magnifique, faite pour l'amour. Son seul défaut, c'était peut-être d'être trop parfaite. Même au repos, dormant doucement sur le dos, l'extraordinaire musculature des androïdes faisait darder la pointe de ses tétons; et ils resteraient ainsi, il le savait, dardés, fermes, comme ceux d'une toute jeune fille, pendant des années et des années. Etrange son inhumanité se manifestait par une hyper-perfection. Cela ne manquait pas d'ironie.

Qu'allaient-ils faire ? Allaient-ils simplement partir, abandonner le camp, en oubliant, ou en prétendant oublier? Allaient-ils, pourraient-ils vivre une vie idyllique et élever des petits enfants, des bébés ? Il ne savait pas. Et si elle était enceinte, ce qui était possible, quelle forme aurait donc leur enfant ? Prendrait-il le meilleur, à la fois de l'homme et de l'androïde ? Le meilleur, ou le pire ? L'instinct meurtrier de l'homme plutôt que son esprit de création, pourquoi pas ? Serait-il un homme, ou un androïde, ou un mélange, des deux, un humanoïde ? Il ne savait pas. Est-ce que ce ne serait pas la fin de la capacité de création ?

Mais, autrement, c'était la fin de tout. Il se mit sur les genoux, l'étudiant soigneusement, et il lui vint une autre idée.

L’homme pouvait-il avoir confiance dans l'androïde ?

Et il eut l'idée inverse, à laquelle on ne pouvait pas non plus répondre : l'androïde pouvait-il faire confiance à l'homme?

Il y avait un risque terrible pour tous les deux. Elle doit en être consciente, tout comme je le suis, pensa-t-il. Chacun de nous a eu la possibilité de tuer l'autre. Cela changeait-il quelque chose ? Il resta immobile, en réfléchissant.

Elle se réveilla. Ses yeux s'ouvrirent, se refermèrent, elle tourna la tête, et le regarda avec ses grands yeux. Elle sourit et leva une douce main féminine. Il se baissa, lui prit la main et l'aida à se lever. Il la tira contre lui, la serra contre lui, la regarda, scrutant son visage, regardant presque à travers elle. Puis il s'éloigna, la tenant à bout de bras. Avec quelque chose qui ressemblait à de la prescience (l'intuition de la femme, transmise à la presque-femme ?) elle le comprit et recula. Elle affronta son regard, sans bouger, ni parler, pour ne pas interrompre le cours de ses pensées.

La tache sombre apparut sur son sein gauche dénudé à l'instant même où il entendit le violent claquement du coup de feu. Elle se tordit en arrière, glissa, et le sang se mit à sourdre, à couler du trou, de la blessure soudaine.

- « C’est... en plein cœur » dit-elle, d'une voix basse, épuisée « Mystérieuse habileté humaine, ou chance mystérieuse. C'est la chance de l'homme… Je ne peux pas vivre. Je suis désolée, si désolée. Je voulais t'aimer… Nous aurions pu…» Ses lèvres cessèrent de bouger, et ses yeux cessèrent de voir.

Il se retourna pour regarder Bill Jackson qui courait vers lui en provenance de la forêt, le fusil à la main, prêt à tirer un autre coup. Il gravit la colline que Tony et Cynthe avaient gravie, la main dans la main, la nuit précédente.

- « Bien visé, mon vieux ! Quelle chance pour toi que je t'aie trouvé, et que j'aie gardé ces cartouches dans ma poche. J'aurais pu ne pas arriver à temps. Seigneur ! elle n'était pas à plus de dix pieds ! » Il se mit à côté de Tony et prit une profonde inspiration, « Tu vois, la prochaine fois que tu auras envie de faire une ballade la nuit tu feras mieux de t'abstenir ! »

Il eut le sourire béat de celui a fait une action d'éclat, regarda le cadavre de la fille, étendu sur le dos, un genou replié

- « Ouf ! Te reste-t-il une cigarette ? J’en fumerais bien une. »

- « Non, Bill, il n'y en a plus ; nous avons fumé la dernière. »

- « C'est comme ça, elle, avait changé d'apparence, tu vois. Elle a essayé de t'avoir, mais elle avait gardé toute la force des androïdes. » Il secoua la tête.

- « Tu t'en serais vite aperçu, mon garçon ! Embrasser ça ! Mais c'aurait été comme, de faire l'amour avec un boa constrictor » Il secoua de nouveau la tête. « Eh oui ! ils peuvent se changer en femme. J'aimerais bien tomber sur une vraie femme comme ça…Cette saloperie d'androïde, cette escroquerie ! » Et, soudainement, il fit un pas, se baissa et enfonça sauvagement la baïonnette dans le ventre doux, soyeux, y creusant un affreux sillon sanglant.

Tony regardait le dos puissant, large de l'autre homme. Le penses-tu vraiment, Bill ?

Désires-tu vraiment que nous trouvions une fille, une vraie fille ? Te montrerais-tu aussi vicieux, aussi sadique, si elle avait encore son ancienne forme, si elle était toujours couverte de verrues, si elle était toujours hideuse ? Il frissonna et se rendit compte qu’il avait les yeux pleins. de larmes; il les essuya de la main.

CLIC

# Encore. Ils l'ont encore fait! C'était presque, presque réussi cette fois. D’une manière ou d'une autre, il semble garder une connaissance partielle d'un saut à l'autre. D'après ce que nous en savons, il peut, l'avoir fécondée.#

# Oui, encore. A. deux doigts de la réussite; nous y sommes/étions/serons presque. Cette fois. Boutons. Cadran. Leviers. Un autre bouton.

# Cette fois, elle se rappellera tout, même sa mort.. ses morts. Et son approche sera entièrement nouvelle, avec un visage plus original : le visage exact de Stella Steele est dangereux…#

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8

- « Je vais garder le nom, » pensa Cynthe. « Cynthe... Synthétique Cynthe. C'est lui qui me l'a donné. Il n'avait pas l'intention de me tuer. Il ne l'aurait pas fait, lui. C'est l'autre homme... C'est toujours l'autre homme. »

Cette fois, l'androïde n'avait pas été surpris de la nouveauté de la situation : il était évident que chaque fois que quelqu'un était tué, les choses... changeaient. Elles changeaient juste assez pour que tout aille bien de nouveau, juste assez pour qu'il y ait encore une chance. Elle se demandait combien il y avait de chances différentes, combien de fois elle devrait connaître l’atroce souffrance de la mort. Mais elle devait tenter une nouvelle fois sa chance. Elle devait réussir, d’une manière ou d'une autre. Elle ne connaissait qu'un seul but, qu'un seul objectif, qu'une seule mission : l'Humanité. Elle était assise, comme une petite fille, les bras autour de ses genoux, pensant avec toute la force de l’intelligence que l'homme lui avait donnée.

Devait-elle trouver le moyen de tuer l'autre homme, de le tuer secrètement, afin que l'autre... Tony Baker.. ne sût pas, que cela ressemblât à un accident ? Ou devait-elle encore essayer de l’éviter ? Mais elle avait essayé de l'éviter deux fois, et deux fois elle avait échoué. Il se battait, sans vouloir l'écouter; quelle pauvre cervelle il avait ! Tendue, torturée, douloureuse, elle-même s'en rendait compte ! Et cela faisait mal. N'y avait-il donc aucune possibilité de faire la paix avec lui ? Ce qu'il aurait fallu, elle le savait bien, c'était un autre mâle, un mâle de son espèce à lui ; ou alors, une femelle d'une espèce spéciale. Mais l'autre... Tony; elle faisait rouler son nom sur sa langue, elle en savourait le goût, comme un connaisseur qui savoure un vieil armagnac. Lui aussi, il n'était pas tout à fait décidé, il se torturait l'esprit, essayant de parvenir à la bonne conclusion, s'efforçant de chasser de son esprit tout ce qu'il avait appris à la fois avant et pendant la terrible guerre qui avait opposé les deux races, Il ne voulait pas réellement tuer. Il n'avait pas tellement de préjugés, il pensait plus par lui-même... Et puis, il avait besoin de son corps, de son corps à elle. Ses lèvres ver-meilles sourirent à cette idée, en se rappelant son étreinte, et elle se demandait si elle ne devenait pas réellement une femme, une vraie femme avec toutes les émotions d'une femme. Involontairement, elle eut la chair de poule, ses seins pointus, doux, se dardèrent.

Elle se mit à trembler de tous ses membres.

Elle sourit en voyant les mille et mille picots qui surgissaient à la surface de sa peau. Tout ce que vous êtes capable de faire, vous pouvez toujours le faire mieux, pensa-t-elle, et le faire volontairement.

Elle ne savait pas elle-même l'impression que cela lui ferait de coucher avec un homme, de faire l'amour avec un homme. Mais si elle pouvait être enceinte d'un homme, que le résultat soit un homme ou un humanoïde, qu'importait ? Mais, si cela était possible, et elle ne le savait pas encore avec certitude, après cette longue méfiance conditionnée, après cette haine provoquée par la guerre, elle pourrait toujours prendre l'enfant avec elle et l'élever seule. Mais comment...

Une attaque directe, de plein front, en plein jour. Un nouveau jour, un nouveau corps, oui, c'est cela ! Cynthe se détendit, se laissa aller sur le dos, avec délice. Oui... Demain.

Les deux derniers hommes de la Terre étaient assis sur la berge du filet d'eau qui n'était pas assez large pour être appelé un ruisseau. De l'autre côté de l'eau, s'étendait une clairière de la forêt d'Oregon; au milieu de la clairière, étaient éparpillés les débris d'un petit avion, un amas tordu qui brillait au soleil, une masse métallique bleu et argent. Les deux derniers hommes de la Terre parlaient de l'avenir, de l'avenir immédiat. Il n'y avait pas d'avenir à long terme. Ils avaient bâti une sorte d'appentis et ils avaient maintenant décidé de construire une hutte là, à l'extrémité est du camp qui était devenu leur domaine. Ils fumaient, se passant l'un à l'autre, avec soin, la. cigarette; le paquet de Tony, qui était devenu propriété commune, n'en contenait plus que neuf.

- « Je vais encore te dire une chose, » dit le plus gros des deux. « Juste dans le cas ou nous ne serions pas les derniers - s'il y avait encore quelques Duplis - nous allons ramasser assez d'herbe pour remplir nos sacs de couchage. De cette manière, l'un de nous pourra dormir pendant que l’autre... Tony ! » Bill Jackson écarquilla les yeux, et montra du doigt l'autre extrémité de la clairière. « Regarde ! »

Tony Baker regarda. Il se leva, détendit sa mince silhouette, souple comme un fil d'acier, à côté de la force massive de Bill Jackson. A l'orée du bois, à côté des débris du S-195, il y avait une fille; une souple fille, toute blonde, avec des hanches bien galbées, aux seins rebondis, revêtue d'un corsage et d'une culotte courte qui semblaient avoir été taillés dans ce qui avait dû être une espèce d’uniforme.

- « Elle... Elle ressemble un peu à Stella Steele, » dit Tony.

- « La putain d'Hollywood ! » Bill posa la main sur le bras de Tony. « Attendons... Elle n'est peut-être pas ce qu'elle paraît être, mon vieux. » A la muette interrogation de Tony, le plus vieux répondit - « Un androïde, Tony. Ils peuvent prendre plusieurs aspects. Rappelle-toi les pièges qu'ils nous ont tendus pendant la guerre. Nous devons faire attention; il faut trouver un moyen de nous assurer qu'elle n'est pas l'un d'eux. »

Tony approuva, avec la répulsion instinctive, avec le réflexe conditionné qu'ils avaient tous au seul mot d'androïde. Mais sa répulsion était combattue par ce qu'il voyait en réalité; et ce qu'il voyait, c'était une femme délicieuse qui marchait en faisant onduler ses hanches, une silhouette de femme qui sautillait délicieusement. Une femme... Depuis combien de temps n'avait-il pas vu une vraie femme ? Curieux... il lui semblait vaguement qu'elle lui rappelait quelque chose... Il avait comme un souvenir confus...

Il guettait son approche, ne prêtant qu'à moitié attention à ce que disait Bill, « il faut que nous la capturions, que nous nous en assurions, que nous l'essayions, en quelque sorte. »

- « Oui, oui. » Tony ne pouvait détacher ses yeux de la fille qui s'approchait. « Il ne semble pas difficile de la capturer, Bill. Elle vient droit sur nous. Mais, Seigneur ! Elle sourit. Regarde la ! Elle ne semble pas avoir peur de nous ! »

- « Non. Et cela ne me paraît pas naturel, tu ne trouves pas ? Je veux dire, si c'est vraiment une fille, une vraie fille, elle devrait avoir peur de deux hommes, ou alors, au contraire, elle devrait courir vers nous. Mais non, elle paraît insouciante, comme si c'était un « A » qui essaye de nous avoir. »

Tony sourit. « En tout cas, il y a une chose qui est certaine, elle ne devrait pas être incons -ciente. Fichtre, regarde-la ! »

Ils la regardèrent, et Tony se demandait ce que voulait réellement Bill, que la fille soit un « A » ... Et, s'il le voulait, pourquoi ? ... Il n'y avait. pas. longtemps qu'il connaissait Bill. Le gros homme avait été là, comme par miracle, à point pour le retirer des débris de l'avion, pour le soigner, pour le surveiller pendant qu'il, était en plein délire, avec cette vilaine balafre dans la tête. Le gros homme n'était pas dépourvu d'une certaine tendresse, Tony le savait bien. Mais il était aussi comme possédé par une haine pathologique envers les androïdes.

Ils la regardèrent.

Elle s'arrêta à quelques pieds du ruisseau, de l'autre côté, semblant tout à coup ne plus savoir s'il lui fallait avancer ou repartir. Elle porta son regard sur Tony, puis sur Bill, alternativement, avec, sur les lèvres, un sourire de petite fille qui, éclairait un visage de petite fille, un visage qui surmontait un corps qui, lui, n'était certainement pas celui d'une petite fille. Son sourire était éclatant, lumineux, franc.

De la main, elle fit un timide geste de bienvenue. Lentement, avec hésitation aussi, Tony leva la main, lui répondant en silence. - « Attention, mon vieux, attention » dit Bill calmement.

- « Mais Bill ! Elle n'a même pas d'arme, » dit Tony d'une voix presque plaintive, comme s'il se parlait à lui-même.

- « C'est encore à prouver, » répondit Bill Jackson. « On ne peut être sûr de rien avec les androïdes »

- « Si c'est un « A ». »

Bill ne répondit pas directement., « Tu lui parles, » dit-il.

Tu te contentes de lui parler, et je me charge du reste. »

- « Mais... »

- « Parle-lui, Tony, Crénom ! »

Tony hésita puis éleva, la voix. « Euh. Nous... euh.., nous pensions que nous étions les derniers

habitants de la Terre. Etes... Etes-vous nombreux ? » Mais, justement, c'était là la chose à ne pas dire, pensa-t-il.

- « Non, non. Personne... Je pensais être 1a dernière. Dieu merci ! Je ne suis plus seule » Et, de nouveau, son sourire l'atteignit. Avec gaucherie, comme un jeune homme timide, il se présenta, et présenta Bill.

- « Je viens de l'Oregon aussi, » dit-elle. Sa voix était hésitante, manquait de fermeté. « Avez-vous... Avez-vous quelque chose de chaud à boire ? »

- « Allons-y ensemble, » dit Bill et il donna une petite poussée à Tony pour lui faire descendre la rive. Pendant que Tony se laissait glisser, dans le ruisseau, derrière lui, Bill restait debout, immobile. Mais il gardait le fusil à la main. Tony savait que Bill pouvait

bouger très rapidement pour un homme de sa corpulence, qu'il était incroyablement agile pour un homme aussi massif. Il grimpa sur l'autre rive et, parvenu au sommet, s'arrêta tandis qu'elle se reculait de quelques pas. Il entendit les bottes de Bill qui éclaboussaient la terre alors que le gros homme traversait l’eau et grimpait pour se mettre à côté de lui.

- « Euh, » dit Bill, « nous avons un peu d'ersatz de café avec, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, peut-être, à l'occasion, quelques vers. » Il lui fit son plus affreux sourire et alla vers elle, levant la main gauche vers son épaule pour la guider, l'attirer près de lui. Il fallut trois longs pas à Tony pour gagner l'autre côté, et il regrettait de ne pas avoir pensé à mettre sa main sur son épaule. Mais non, il n'y avait pas pensé. Du coin de l’œil, il remarqua ce qu'aucun homme ne pouvait manquer de remarquer. C'était une fille au buste généreux qui portait une chemise d'uniforme plutôt masculine avec une trace blanche là où l'on avait ôté un insigne de régiment; une des poches de poitrine avait perdu son bouton; sur une jambe, sa culotte était effrangée, là où l'ourlet s'était défait. Il frissonna.; elle était encore plus excitante vue de près. Elle était jeune, elle avait peut-être le même âge que lui, environ vingt ans ou un peu moins, et sa peau était très claire, blonde, très douce ; elle avait un drôle de petit nez, un petit nez si petit qu'il ne semblait pas terminé, un nez malin, au-dessus d'une bouche à la moue à la fois enfantine, et sensuelle.

Bill ôta la baïonnette du fusil et la replaça soigneusement dans sa botte. Il passa le fusil à Tony puis, sans jamais tourner le dos à la fille, il ralluma le feu et suspendit la marmite au trépied qu'ils avaient confectionné la veille.

- « Nous nous demandons naturellement comment vous êtes venue ici, et aussi qui vous êtes, » dit-il d'une voix qui semblait aussi dénuée d'intérêt que s'il avait parlé du temps.

Tony savait bien que son indifférence était feinte et que, pour Bill, son apparence délicate, avec ses longs cheveux couleur de soleil, n'avait pas d'importance : il se pouvait que ce soit, un « A » et si elle en était une ? Il fut troublé par cette pensée.

- «. Vraiment ? » Quand elle parlait, sa voix semblait aussi indifférente que celle de Bill. Tony ne put s'empêcher de sourire. Il reprit son sang-froid pendant que Bill se penchait sur le feu, tout en l'examinant soigneusement.

- « Oui, nous aimerions être certains que vous n'êtes pas un androïde. »

9

Elle lui, retourna son regard, les yeux largement ouverts, très féminine, la bouche es-quissant un sourire comme si cette idée était tellement idiote qu'elle s'en amusait.

- « Vous pensez réellement que je puis être un androïde ? »

Tout à coup, Bill ne fut plus sûr de rien et Tony ne put s'empêcher de sourire. Il ne dit rien, tandis que Bill approuvait

- « Vous pourriez en être un. »

Elle haussa. les sourcils, fit une moue et hocha la tête : « Ce n’est pas très flatteur, vous savez, Monsieur Bill Jackson ! » Ses lèvres étaient crispées, comme si elle allait éclater de rire. « J'ai toujours cru que je ressemblais plutôt à une fille. » Tel le spectateur d'un match de tennis, Tony, attendit la réplique de Bill, puis de nouveau la fille: « Puis-je m'asseoir ? » Et, en parlant, elle désignait les deux gros rondins soigneusement écorcés qu'ils avaient mis devant le feu, le jour même.

- « Oui, » dit Bill. « Mais dites nous d'abord votre nom... »

Il s'éloigna un peu, manifestement embarrassé comme elle casait sa croupe rebondie sur l'un des rondins. Elle sourit, et le regarda en levant la main, ce qui fit délicieusement gonfler son corsage « Cynthe. »

- « Cynthia ? Cynthia comment ? »

- « Cynthe » reprit-elle, et elle épela son nom. « C’est tout ce que je me rappelle. Et j'ai bien peur de ne pas être capable de vous dire comment je suis venue ici. »

Tony revint à la vie : « L'amnésie, Bill... La guerre... Certainement, un. androïde aurait une meilleure histoire. »

Elle ne ressemble pas à quelqu'un qui souffrirait d'amnésie, » dit Bill, « et que tu penses ainsi ne prouve rien : un androïde est assez intelligent pour avoir prévu que tu penserais ça, et. il aurait inventé une histoire incroyable à laquelle nous pouvions croire, justement parce qu'elle était incroyable. Exactement ce que tu fais. »

Quand un homme veut croire quelque chose, il ne manque pas de raisons logiques Pour soutenir sa thèse, pensa Tony. Mais, encore une fois, c'est Bill qui avait raison. Tony était incapable de décider si le gros homme était plus intelligent que lui, ou si c'était lui qui était stupide ou qui était amoureux ou quelque chose comme çà, ou si, tout simplement, Bill voulait que ce soit un androïde.

- « C'est un joli nom, » dit Tony, et il reçut la récompense qu'il avait cherchée : un éclatant sourire.

- « Hum ! » dit Bill, « cela ressemble à un nom d'actrice. » Il regardait droit dans ses grands yeux verts, et elle lui souriait avec ingénuité. « Etes-vous actrice ?» il s'était penché de nou-veau et avait retiré la baïonnette de sa botte. Il restait là, en éprouvant le piquant sur son pouce.

- « Bill » Tony essayait de ne pas rougir, mais il savait bien qu'il piquait un fard, et sentait -ses joues qui brûlaient.

Mais la fille restait imperturbable. « Je pense qu'il faut prendre ça pour un compliment, » dit-elle en fronçant les sourcils, « mais, réellement, je ne sais pas. C'est possible... mais je ne sais pas. » Son visage s'éclaira. « Je sais ! Et si j'essayais de danser ou de chanter, ou de faire du strip-tease, juste pour savoir ? » Sa figure éclatait de joie. Tony la regarda, imaginant le strip-tease, essayant de ne pas trop regarder les quatre boutons de, son corsage.

- « Non, » dit Bill. « Inutile, cela ne prouverait rien. » Et Tony l'injuria en lui-même : espèce d'idiot ! Laisse la donc chanter, ou danser ou même... « Tony, » reprit Bill, sans cesser de fixer la fille, « les androïdes n’attachent aucune importance au fait qu'ils sont nus ou non. Et, d'après ce qu'elle dit, elle non plus. »

- « Mais, elle plaisantait, » répondit Tony, et il se demandait si elle plaisantait vraiment. « Regarde : si elle était l'un d'eux, serait-elle venue comme elle a fait ? Un « A » n'en, aurait pas eu besoin, il se serait contenté d'attendre la nuit pour nous tuer. »

- « C’est peut-être ce qu'elle a l'intention de faire, » dit Bill. « Quelle est la première chose que vous pouvez vous rappeler Cynthe ? »

Elle réfléchit un instant, se mordillant la lèvre., « De la fumée. J'ai senti de la fumée, je suis allée vers elle et... et me voici. » Elle désigna le feu de camp et attendit la prochaine question.

- « C’est tout ? Diable ! Ne vous rappelez-vous pas ce qui est arrivé hier ? Ou ce matin ? »

Elle agita de nouveau ses beaux cheveux blonds.

Pour la première fois, Tony eut une idée originale : « Mais, Bill, comment as-tu su que je n'en étais pas un ? Tu ne m'as pas fait subir un interrogatoire en règle, à moi. »

Bill lui jeta un regard un peu méprisant, supérieur.

- « Je sais, mais je t'ai fait subir une épreuve, Tu étais sans connaissance, te rappelles-tu ? Et tu as encore cette balafre dans la tête, et cette éraflure sur la poitrine. »

Tony approuva. « C'est ça ? C'est ce que tu veux dire, que tu m'as éprouvé ? »

- « Exactement, mon vieux ! Je vais te dire une chose, » et Bill le regarda droit dans les yeux : « La balafre, elle vient de l'accident, quand tu as écrasé ton avion, mais l'éraflure, sur ta poitrine, c'est ça qui l'a faite. » Et il montra la lame d'acier trempé, la fit miroiter au soleil.

- « Tu m'as coupé ! Pendant que j'étais dans les vapes ? mais pourquoi ? »

- « Tony, les androïdes sont capables de contrôler leurs processus biologiques, de la même manière qu'ils peuvent prendre l'apparence qu'ils veulent. Si, tu avais été un androïde, tu aurais été guéri immédiatement, sans la moindre trace, sans la moindre cicatrice. Maintenant encore, tu portes la preuve de ce que tu es; ce matin, j'ai encore vu la croûte sur ta blessure. » Puis Bill Se retourna une nouvelle fois et fixa la fille du même regard tranquille. Et Tony pensa qu'il aurait mieux fait de ne pas poser cette question. Le silence dura longtemps.

C'est Cynthe qui le brisa

- « Tony, C'est en train de bouillir. Est-ce que je peux en avoir une tasse maintenant ? » Elle sourit, mais son sourire disparut quand elle se tourna vers Bill. « Bill, cela ne vous ennuie pas de passer cette baïonnette au feu ? Je ne voudrais pas être infectée. »

- « Cynthe ! » Tony fit un mouvement brusque et renversa l'ersatz de café qui fit crépiter le feu. « Mon, Bill, non »

Bill n'avait pas fait le moindre mouvement. « Non, Tony, jamais un androïde ne proposerait cela. Seul un humain peut proposer d'être blessé, juste pour prouver qu'il est bien humain. Sans doute, mais un androïde serait probablement assez subtil pour penser que nous accepterions justement sa bonne volonté comme une preuve suffisante...» Son air soucieux disparut et il se mit à sourire; il se leva. « Très bien, petite demoiselle ! Je fais chauffer la baïonnette. » Il se retourna, ramassa le fusil au canon duquel il fixa la baïonnette. Puis, tenant fermement la crosse, il plongea vingt centimètres de lame dans le feu.

Tony le regardait fixement. Il ne comprenait pas comment fonctionnait l'esprit de Bill. Le gros homme n'était pas du tout stupide; il aurait fait un bon général, ou un bon joueur d'échecs. Tony avait pour ainsi dire vu tourner les rouages du cerveau de Bill alors que celui-ci pensait, puis devinait, et imaginait la riposte, puis la contre-riposte. Il tourna de nouveau la tête car, la fille se mettait à parler, à côté de lui.

- « Puis-je en prendre, Tony ? J'ai besoin d'un remontant. » De ses doigts effilés elle lui toucha, la main tout en prenant une tasse de simili café. Sa main était fraîche, douce. Il se demanda si elle était toujours fraîche, ou bien si elle était dix fois plus effrayée que lui, si elle ne dissimulait pas sa frayeur. Elle sourit rapidement au-dessus de la tasse tandis qu'elle la levait; elle pencha la tête et souffla sur la vapeur. Elle regarda la vapeur s'élever, puis disparaître. Alors, elle se mit en marche et vint vers Bill, à côté du feu, le regardant tourner et retourner la baïonnette.

Bill Jackson releva les . yeux vers elle : « Tu vois, Cynthe... Je n'ai rien contre toi. C'est seulement pour que nous soyons bien certains. Et toi-même, tu ne le sais peut-être pas. Il n’est pas impossible que tu sois hypnotisée... Afin que, de bonne foi, tu crois vraiment que tu n'es pas un androïde. Tu pourrais être hypnotisée jusqu'au moment où l'on te... réveillerait ; alors tu te souviendrais et tu nous tuerais, au commandement, si tu comprends ce que je veux dire. Tu vois ? »

Elle approuva en silence, tout en levant la tasse et en buvant lentement, gardant les yeux fixés sur la lame rougeoyante. Le fer avait maintenant pris la teinte exacte de. ses lèvres, pensait Tony, et il le regardait qui rougissait et rougissait encore, devenant de plus en plus brillant.

Il cherchait quoi dire, il cherchait quelque chose pour empêcher l'expérience. Mais il était incapable de penser. C'est elle qui avait raison, qui devait avoir raison. Il regardait, et la baïonnette était maintenant rouge cerise. Personne ne parlait, tous les trois regardaient fixement la pointe d'acier qui prenait successivement toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, passant du rouge à l'orange, puis au jaune. Bill regardait, et tournait la baïonnette dans le feu, comme s'il y avait embroché un lapin.

La lame devint blanche; Bill la retira du feu; il avait le regard fixe d'un homme en état de veille. Enfin, il leva les yeux vers la fille.

- « Tous les microbes qu'il pouvait y avoir là-dessus sont maintenant allés rejoindre leurs très honorables ancêtres, » dit-il. Et Tony pensait que cet affreux salaud trouvait le moyen de plaisanter ! Il eut un sentiment d'embarras, presque de honte. Cette expérience, ce n'était pas Bill qui en avait eu l'idée.

Etait-ce Bill, ou lui ?

La fille fit un geste d'approbation et contourna le feu pour s'asseoir de nouveau sur le rondin. Quand elle marchait, tout son corps tressautait pour le plus grand plaisir des yeux. Tony aurait voulu être juste derrière elle. Mécontent de lui, il chassa cette idée. Il se demandait s'il désirait regarder ou non. Il regarda.

Fasciné de terreur, il regarda Bill qui se levait et se dirigeait vers Cynthe. Il s'accroupissait de nouveau devant elle, tenant la baïonnette dans sa direction. La pointe brillante était tout près d'elle, à moins de vingt centimètres. Et la fille la regardait, fixement. Tony attendit, retenant sa respiration.

Puis elle rejeta la tête en arrière et répandit le reste du mauvais café, dans un tremblement. Elle posa la tasse par terre et, comme si elle ne voyait pas la baïonnette, se mit à regarder Bill : « Avez-vous pensé que si un androïde est capable de commander, de commander cons-ciemment son corps, il... je... pourrais décider de ne pas guérir immédiatement ? Certainement, la commande peut jouer dans les deux sens. »

- « Mais, Bill, c'est vrai, ce qu'elle dit, » s'écria Tony. « Cela ne prouvera rien. »

Bill remua la tête : « Et maintenant, je ne sais plus que penser, encore une fois, petite demoiselle. Vous m'aviez convaincu. Mais, maintenant, à cause de vous, je ne sais plus. Ce que vous dites est peut-être vrai, mais peut-être pas, si un « A » ne savait pas, qu'il est un « A »; si, comme je le disais, vous étiez sous hypnose. »

Elle regarda la lame, haussa les sourcils, plissa le nez. « Un bon point pour vous, » dit-elle avec calme. « Mais je me demande, s'il reste plus d'un androïde, ils n'ont pas besoin de s'en faire. Avec vous, ce serait la lutte du pot de fer contre le pot de terre ; même s'il n'en restait qu'un. »

Elle mit un doigt dans sa bouche, l’humecta et, délicatement, elle toucha légèrement la pointe de la baïonnette.

Il y eut un léger dégagement de vapeur, un grésillement. Elle retira vivement sa main, puis, de nouveau, regarda Bill.

- « Il y a encore autre chose. Les androïdes et les humains ne se sont jamais accouplés, semble-t-il, parce que les androïdes ont ce pouvoir sur eux-mêmes que vous leur attribuez. Aucune mère androïde ne voudrait porter au monde une moitié d'homme, pour le faire souffrir. »

- « Vous parlez en androïde, madame ! » dit Bill d'une voix basse, sinistre.

- « Hum! Les mâles, les androïdes mâles ont toujours été attirés par les femelles humaines... mais le même mécanisme a empêché les androïdes d'en prendre avantage. Il n'y a jamais eu d'enlèvement, ils n'ont jamais séduit volontairement. Et pourtant, nous savons tous que certaines femmes ont essayé. Mais, autant que nous le sachions, il n'y a jamais eu le moindre métissage entre les deux races. » Elle scruta le visage de Bill, puis se retourna vers Tony. « Dites-moi, Tony Baker et Bill Jackson lequel d'entre vous voudrait avoir une telle descendance ? »

- « Mais, par le ciel... commença Bill.

Les yeux de Tony s'élargirent.

Il se précipita

- « Mon, non »

Mais c'était trop tard; délibérément, Cynthe avait avancé la main, gauche et enfoncé avec violence la pointe de la baïonnette dans son pouce. Il y eut un grésillement et une soudaine odeur de chair brûlée, tandis qu'elle faisait entendre un gémissement d'enfant.

- « Mon dieu ! » Tony sortit de sa torpeur; son estomac se soulevait. Involontairement, Bill écarta le fusil; la baïonnette roula par terre. Les yeux fermés, le visage crispé par la douleur, les dents mordant sa lèvre inférieure, Cynthe porta sa main gauche contre sa poitrine et la prit dans la droite.

- « Ça... ça fait mal, » dit-elle d'une voix faible, surprise.

- « Pourquoi le cachez-vous ? » demanda Bill. Il restait immobile, ses yeux brillaient, luisaient comme des yeux de chat.

- « Mais. elle ne le cache pas, idiot répondit Tony. « Elle le soigne

Cynthe regarda tristement Bill, ses grands yeux verts écarquillés, ingénus. Lentement, elle laissa tomber sa main droite, écarta la gauche, et tendit vers Bill un pouce noirci, entaillé. Présentant toujours son pouce, elle se leva et lui demanda : « Veux-tu y mettre le doigt, Thomas ! » Il ne répondit pas. Tony semblait paralysé, enraciné dans le sol ; il commença à déboutonner sa chemise. Il l'enleva et alla vers elle, entoura la main blessée et attacha les manches au poignet. Elle ne le regardait pas.

- « Vous vouliez une preuve ? » demanda-t-elle de la même voix timide, mais où perçait un peu de dédain. Mon dieu ! pensait Tony, qu'elle est brave ! « Il faudra plusieurs jours pour que cela commence à se cicatriser, » continua Cynthe. « Pendant ce temps, je voudrais... » sa voix se fit plus faible, ses lèvres pâlirent. « Je veux vivre à l'écart, loin de vous. »

- « Comme vous voudrez, » lui répondit Tony. « Vous pourrez rester dans l'avion, Il y a deux bons lits que nous avons faits, Bill et moi, avec les sièges. Mais alors... »

- « Je serai très bien, » dit-elle. « Pendant ce temps, vous m'enfermerez dedans. »

Bill abaissa la baïonnette, et il la regarda comme elle passait entre eux pour aller vers l'avion. En l'atteignant, elle se retourna: « Si je sais que je suis un androïde, j'ai le pouvoir de commander à ceci. Peut-être même que je commande à mon corps, maintenant. Si je suis un androïde et que je sois sous hypnose, si bien que je ne le sais pas... » elle sourit. « Mais je suis peut-être sous l'effet d'une suggestion post-hypnotique qui empêche mes blessures de guérir rapidement ? »

Elle secoua) la tête, continuant de sourire. « Faites bien attention de m'enfermer. » Et elle monta dans les débris de la cabine de l'avion.

10

Bill et Tony se regardèrent l'un l'autre.

Tony regarda l’autre homme qui chargeait du bois dans ses bras et l'apportait dans le feu de camp, au clair de lune.

- «Tu veux que je t'aide, Bill ? »

- « Non. »

Tony était embarrassé; il regarda la pointe de ses pieds. Il ramassa la baïonnette avec la-quelle il se mit à épointer un morceau de bois.

Continuer : partie 3 sur 3