Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur

Cobden et la Ligue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

OU

L’AGITATION ANGLAISE

 

La Ligue fut fondée à Manchester en 1838. Ce ne fut qu’en 1843 qu’elle commença ses opérations dans la métropole, et nous n’avons pas cru devoir remonter plus haut dans le compte rendu de ses travaux. C’eût été, sans doute, réclamer du lecteur plus d’attention qu’il n’est disposé à nous en accorder.—Cependant, avant de suivre la Ligue à Londres, nous avons jugé utile de traduire le discours prononcé à Manchester, par M. Cobden, en octobre 1842, parce qu’il résume les progrès accomplis jusque-là et les plans ultérieurs de cette puissante association.

 

M. COBDEN.—Monsieur le président, ladies et gentlemen: C’est

pour l’avenir de notre cause une circonstance d’un augure

favorable que de voir tant de personnes distinguées, et

particulièrement un si grand nombre de dames réunies dans cette

enceinte. Je me réjouis surtout d’y apercevoir de nombreux

représentants de la classe ouvrière. (Applaudissements.) J’ai

entendu avec satisfaction les rapports qui nous ont été lus et

qui ne laissent aucun doute sur les progrès que nous avons faits,

non-seulement dans cette cité, mais dans toutes les parties du

royaume. Parmi ces rapports, il en est un qui exige que je m’y

arrête un instant. M. Murray a fait allusion au mécontentement

qu’a excité parmi les fermiers la baisse des produits agricoles.

De graves erreurs ont prévalu à ce sujet. Les fermiers se

plaignent amèrement de ce qu’ils n’obtiennent plus, pour leurs

bestiaux, le prix accoutumé, et ils s’en prennent à ce que les

changements introduits récemment dans les tarifs par sir Robert

Peel auraient amené du dehors une invasion de quadrupèdes.—Je

maintiens que c’est là une illusion. Tous les bestiaux que les

étrangers nous ont envoyés ne suffiraient pas à alimenter la

consommation de Manchester pendant une semaine. La baisse des

prix provient d’une tout autre circonstance, qu’il est utile de

signaler parce qu’elle a un rapport direct avec notre cause. La

véritable raison de cette baisse, ce n’est pas l’importance des

arrivages du dehors, mais la ruine complète à l’intérieur de la

clientèle des fermiers. (Écoutez! écoutez!) J’ai fait des

recherches à ce sujet, et je me suis assuré qu’à Dundee, Leeds,

Kendal, Carlisle, Birmingham, Manchester, la consommation de la

viande, comparée à ce qu’elle était il y a cinq ans, a diminué

d’un tiers; et comment serait-il possible qu’une telle dépression

dans le pouvoir de consommer n’amenât une dépression relative

dans les prix? Pour nous, manufacturiers, qui sommes accoutumés à

nous enquérir du sort de nos acheteurs, à désirer leur

prospérité, à en calculer les effets sur notre propre bien-être,

nous n’aurions point conclu comme les fermiers. Quand notre

clientèle décline, quand nous la voyons privée des moyens de se

pourvoir, nous savons que nous ne pouvons qu’en souffrir comme

vendeurs. Les fermiers n’ont point encore appris cette leçon. Ils

s’imaginent que la campagne peut prospérer quand la ville

décline. (Écoutez! écoutez!) À la foire de Chester, le fromage

est tombé de 20 sh. le quintal, et les fermiers de dire: «Il y a

du Peel là-dessous.» Mais l’absurdité de cette interprétation

résulte évidemment de ce que rien n’a été changé au tarif sur ce

comestible. Le prix du fromage, du lait, du beurre a baissé, et

pourquoi? parce que les grandes villes manufacturières sont

ruinées et que Stockport, par exemple, paie en salaires 7,000 l.

s. (175,000 fr.) de moins, par semaine, qu’il ne faisait il y a

quelques années. Et en présence de tels faits qui leur crèvent

les yeux, comment les fermiers peuvent-ils aller quereller sir

Robert Peel, et chercher dans son tarif la cause de leur

adversité? Au dernier meeting de Waltham, le duc de Rutland a

essayé de nier cette dépréciation. Il a eu tort; elle est réelle,

et nous ne devons pas méconnaître les souffrances des fermiers,

mais leur en montrer les vraies causes.—Il peut paraître étrange

que ce soit moi qui vienne ici exonérer sir Robert des reproches

que lui adressent ses propres amis. Nous ne sommes pas plus

opposés à sir Robert Peel qu’à tout autre ministre. Nous ne

sommes pas des hommes de parti, et s’il se rencontre des partis

politiques, qu’ils s’intitulent whigs ou torys, qui s’efforcent

d’attribuer à sir Robert des maux résultant de la mauvaise

politique commerciale adoptée par toutes les administrations

successives qui ont dirigé les affaires de ce pays, il est de

notre devoir de rendre justice à sir Robert Peel lui-même, et de

remettre les fermiers sur la bonne voie. (Applaudissements.)

L’orateur décrit ici la détresse des villes manufacturières et continue ainsi:

 

On s’en prend encore, de nos souffrances, au tarif récemment

adopté par les États-Unis, et les journaux du monopole ne se font

faute de railler, à ce sujet, la législation américaine. Mais

s’ils étaient sincères lorsqu’ils professent que nous devons nous

suffire à nous-mêmes, et pourvoir directement à tous nos besoins

par le travail national, assurément ils devraient reconnaître que

cette politique, qui est bonne pour nous, est bonne pour les

autres, et en saluer avec joie l’avénement parmi toutes les

nations du globe. Mais les voilà qui invectivent les Américains

parce qu’ils agissent d’après nos propres principes.

(Applaudissements.) Eh bien! qu’ils plaident notre cause au point

de vue américain s’ils le trouvent bon. Nous les laisserons dans

le bourbier de leur inconséquence. (Applaudissements.) Mais

quelle a été l’occasion de ce tarif? Nous ne devons pas perdre de

vue que ce sont nos fautes qui nous ont fermé les marchés

d’Amérique. Remontons jusqu’à 1833. À cette époque, une grande

excitation existait aux États-Unis au sujet des droits élevés

imposés aux produits de nos manufactures; le mécontentement

était extrême, et dans un des États, la Caroline du Sud, il fut

jusqu’à se manifester par la rébellion. Il s’ensuivit qu’en 1833,

la législature adopta une loi selon laquelle les droits d’entrée

devaient être abaissés d’année en année, de manière à ce qu’au

bout de dix ans il n’y en eût aucun qui dépassât le maximum fixé

à 20 pour cent. Ce terme est expiré cet été. Eh bien! qu’a fait

notre gouvernement? qu’a fait notre pays pour répondre à cette

politique libérale et bienveillante? Hélas! un fait si important

n’a pas plus excité l’attention de nos gouvernements successifs,

et je suis fâché de le dire, du peuple lui-même, que s’il se fût

passé dans une autre planète. Nous n’avons eu aucun égard aux

tentatives qu’ont faites les Américains pour raviver nos échanges

réciproques. Maintenant ils se mettent à considérer les effets de

leur politique, et qu’aperçoivent-ils? c’est qu’au bout des dix

ans, leur commerce avec ce pays est moindre qu’il n’était avant

la réduction. Leur coton, leur riz, leur tabac a baissé de prix,

et ce sont les seules choses que nous consentons à recevoir

d’eux. Nous avons repoussé leurs céréales. Les Américains ont

donc pensé qu’ils n’avaient aucun motif de persévérer dans leur

politique, et il a été facile à un petit nombre de leurs

monopoleurs manufacturiers d’obtenir de nouvelles mesures dont

l’effet sera d’exclure du continent américain les produits de nos

fabriques. Cela ne fût point arrivé, si nous avions tendu, à nos

frères d’au delà de l’Atlantique, la main de réciprocité, sous

forme d’une loi libérale qui, admettant leurs céréales, aurait

intéressé les États agricoles de l’Union à voter pour nous, au

lieu de voter contre nous. Nous eussions ouvert à leurs céréales

un débouché décuple de celui que leur offrent leurs

manufacturiers monopoleurs. Les Américains sont gens avisés et

clairvoyants; et quiconque les connaît sait bien que jamais ils

n’eussent supporté le tarif actuel, si nous avions répondu à

leurs avances, et reçu leurs produits agricoles en échange de nos

produits manufacturés. (Applaudissements.) Je ne veux point dire

que les Américains ont agi sagement en adoptant ce tarif; il n’a

pour résultat, à leur égard, que de détruire leur propre revenu.

Mais enfin les voilà, d’un côté, se tordant les mains à l’aspect

de leurs greniers pliant sous le poids des récoltes précédentes,

tandis que le vent agite dans leurs vastes plaines des récoltes

nouvelles; et voici, d’un autre côté, les Anglais contemplant,

les bras croisés, leurs magasins encombrés et leurs usines

silencieuses. Là, on manque de vêtements, ici on meurt de faim,

et des lois aussi absurdes que barbares s’interposent entre les

deux pays pour les empêcher d’échanger et de devenir l’un pour

l’autre, un débouché réciproque. (Écoutez! écoutez!) Oh! cela ne

peut pas continuer. Un tel système ne peut durer.

(Applaudissements.) Il répugne trop à l’instinct naturel, au sens

commun, à la science, à l’humanité, au christianisme.

(Applaudissements.) Un tel système ne peut durer. (Nouveaux

applaudissements.) Croyez que, lorsque deux nations telles que

l’Amérique et l’Angleterre sont intéressées à des échanges

mutuels, il n’est au pouvoir d’aucun gouvernement de les isoler à

toujours. (Applaudissements.) Et je crois sincèrement que dans

dix ans tout ce mécanisme de restriction, ici comme au delà des

mers, ne vivra plus que dans l’histoire. Je ne demande que dix

ans pour qu’il devienne aussi impossible aux gouvernements

d’intervenir dans le travail des hommes, de le restreindre, de le

limiter, de le pousser vers telle ou telle direction, qu’il le

serait pour eux de s’immiscer dans les affaires privées,

d’ordonner les heures des repas, et d’imposer à chaque ménage un

plan d’économie domestique. (Écoutez! écoutez!) Il y a

précisément le même degré d’absurdité dans ce système, que dans

celui qui prévalait, il y a deux siècles, alors que la loi

réglait la grandeur, la forme, la qualité du linge de table,

prescrivait la substitution d’une agrafe à un bouton, et

indiquait le lieu où devait se tisser la serge, et celui où

devait se fabriquer le drap (Rires et applaudissements.) C’est là

le principe sur lequel on agit encore. Alors on intervenait dans

l’industrie des comtés: aujourd’hui on intervient dans

l’industrie des nations. Dans l’un et l’autre cas, on viole ce

que je soutiens être le droit naturel de chacun:—échanger là où

il lui convient. (Applaudissements.)—Messieurs, ce système, cet

abominable système ne peut pas durer. (Acclamations.) C’est

pourquoi je me réjouis que nous ayons entrepris de venger les

lois et les droits de la nature, en employant tous nos efforts

pour le renverser. (Applaudissements.) Mais, pour arriver au

triomphe de notre principe, il faut d’abord que nous détruisions,

en nous-mêmes et dans le pays, les préjugés qui lui font

obstacle, car, quoique la doctrine que nous combattons nous

apparaisse, à nous, comme évidemment funeste et odieuse, nous ne

devons pas oublier qu’elle prévaut, dans ce monde, à peu près

depuis qu’il est sorti des mains du Créateur. Notre rôle est

véritablement celui de réformateurs; car nous sommes aux prises

avec le monopole, système qui, sous une forme ou sous une autre,

remonte, je crois, à la période adamique, ou du moins aux temps

diluviens. (Rires.) Ce ne sera pas la moindre gloire de

l’Angleterre, qui a donné au monde des institutions libres, la

presse, le jury, les formes du gouvernement représentatif, si

elle est encore la première à lui donner l’exemple de la liberté

commerciale. (Bruyantes acclamations.) Car, ne perdez pas de vue

que ce grand mouvement se distingue, parmi tous ceux qui ont

agité le pays, en ce qu’il n’a pas exclusivement en vue, comme

les autres, des intérêts locaux, ou l’amélioration intérieure de

notre patrie. Vous ne pouvez triompher dans cette lutte, sans que

les résultats de ce triomphe se fassent ressentir jusqu’aux

extrémités du monde; et la réalisation de vos doctrines

n’affectera pas seulement les classes manufacturières et

commerciales de ce pays, mais les intérêts matériels et moraux de

l’humanité sur toute la surface du globe. (Applaudissements.) Les

conséquences morales du principe de la liberté commerciale, pour

lequel nous combattons, m’ont toujours paru, parmi toutes celles

qu’implique ce grand mouvement, comme les plus imposantes, les

plus dignes d’exciter notre émulation et notre zèle. Fonder la

liberté commerciale, c’est fonder en même temps la paix

universelle, c’est relier entre eux, par le ciment des échanges

réciproques, tous les peuples de la terre. (Écoutez! écoutez!)

C’est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations,

qu’elle l’est entre deux comtés de la Grande-Bretagne. On ne

verra plus alors toutes ces vexations diplomatiques, et deux

hommes, à force de protocoliser, par un combat de dextérité entre

un ministre de Londres et un ministre de Paris, finir par

envelopper deux grandes nations dans les horreurs d’une lutte

sanglante. On ne verra plus ces monstrueuses absurdités, alors

que dans ces deux grandes nations, unies comme elles le seront

par leurs mutuels intérêts, chaque comptoir, chaque magasin,

chaque usine, deviendra le centre d’un système de diplomatie qui

tendra à la paix, en dépit de tout l’art des hommes d’État pour

faire éclater la guerre. (Tonnerre d’applaudissements.) Je dis

que ce sont là de nobles et glorieux objets qui, s’ils réclament

toute l’énergie du sexe à qui reviennent le poids et la fatigue

de la lutte, méritent aussi le sourire et les encouragements des

dames que je suis heureux de voir autour de moi.

(Applaudissements prolongés.) C’est une oeuvre qui devait nous

assurer, et qui nous a valu, en effet, l’active coopération de

tout ce qu’il y a dans le pays de ministres chrétiens.

(Acclamations.) Tel est l’objet que nous avons en vue, et

gardons-nous de le considérer jamais, ainsi qu’on le fait trop

souvent, comme une question purement pécuniaire, et affectant

exclusivement les intérêts d’une classe de manufacturiers et de

marchands.

 

Dans le cours des opérations qui ont eu lieu au commencement de

la séance, j’ai appris, avec une vive satisfaction, que, sous les

auspices de notre infatigable, de notre indomptable président

(acclamations), la Ligue se prépare à une campagne d’hiver plus

audacieuse, et j’espère plus décisive qu’aucune de celles qu’ait

jamais entreprises cette grande et influente association. En

entrant dans les bureaux, j’ai été frappé à l’aspect de quatre

énormes colis emballés et cordés comme les lourdes marchandises

de nos magasins. J’ai pris des informations, et l’on m’a dit que

c’étaient des brochures,—environ cinq quintaux de

brochures—adressées à quatre de nos professeurs, pour être

immédiatement et gratuitement distribués. (On applaudit.) J’ai

été curieux de vérifier dans nos livres où en sont les affaires,

en fait d’impressions.—L’impression sur coton, vous le savez, va

mal, et menace d’aller plus mal encore; mais l’impression sur

papier est conduite avec vigueur, sous ce toit, depuis quelque

temps. Depuis trois semaines la Ligue a reçu des mains des

imprimeurs trois cent quatre-vingt mille brochures. C’est bien

quelque chose pour l’oeuvre de trois semaines, mais ce n’est rien

relativement aux besoins du pays. Le peuple a soif d’information;

de toutes parts on demande des brochures, des discours, des

publications; on veut s’éclairer sur ce grand débat. Dans ces

circonstances, je crois qu’il nous suffit de faire connaître au

public les moyens d’exécution dont nous pouvons disposer,—que la

moisson est prête, qu’il ne manque que des bras pour

l’engranger,—et le public mettra en nos mains toutes les

ressources nécessaires pour conduire notre campagne d’hiver, avec

dix fois plus d’énergie que nous n’en avons mis jusqu’ici. Nous

dépensons 100 l. s. par semaine, à ce que je comprends, pour

agiter la question. Il faut en dépenser 1,000 par semaine d’ici

à février prochain. Je crains que Manchester ne se soit un peu

trop attribué le monopole de cette lutte. Quel que soit l’honneur

qui lui en revienne, il ne faut pas que Manchester monopolise

toutes les invectives de la Presse privilégiée. Ouvrons donc

cordialement nos rangs à ceux de nos nombreux concitoyens des

autres comtés, qui désirent, j’en suis sûr, devenir nos

collaborateurs dans cette grande oeuvre. Leeds, Birmingham,

Glasgow, Sheffield ne demandent pas mieux que de suivre

Manchester dans la lice. Cela est dans le caractère anglais. Ils

ne souffriront pas que nous soyons les seuls à les délivrer des

étreintes du monopole; ce serait s’engager d’avance à se

reconnaître redevables envers nous de tout ce qui peut leur

échoir de liberté et de prospérité, et il n’est pas dans le

caractère des Anglais de rechercher le fardeau de telles

obligations. Que font nos compatriotes dans les luttes moins

glorieuses de terre et de mer? Avez-vous entendu dire, avez-vous

lu dans l’histoire de votre pays, qu’ils laissent à un vaisseau

ou à un régiment tout l’honneur de la victoire? Non, ils se

présentent devant l’ennemi, et demandent qu’on les place à

l’avant-garde.—Il en sera ainsi de Leeds, de Glasgow, de

Birmingham; offrons-leur une place honorable dans nos

rangs.—Messieurs, la première considération, c’est le nerf de la

guerre. Il faut de l’argent pour conduire convenablement une

telle entreprise. Je sais que notre honorable ami, qui occupe le

fauteuil, a dans les mains un plan qui ne va à rien moins, vous

allez être surpris, qu’à demander au pays un subside de 50,000 l.

s. (Écoutez! écoutez!) C’est juste un million de shillings; et,

si deux millions de signatures ont réclamé l’abrogation de la

loi-céréale, quelle difficulté peut présenter le recouvrement

d’un million de shillings?…—Ladies et gentlemen, ce à quoi

nous devons aspirer, c’est de disséminer à profusion tous ces

trésors d’informations enfouis dans les enquêtes parlementaires

et dans les oeuvres des économistes. Nous n’avons besoin ni de

force, ni de violence, ni d’exhibition de puissance matérielle

(applaudissements); tout ce que nous voulons, pour assurer le

succès de notre cause, c’est de mettre en oeuvre ces armes bien

plus efficaces, qui s’attaquent à l’esprit. Puisque j’en suis sur

ce sujet, je ne puis me dispenser de vous recommander la récente

publication des oeuvres du colonel Thompson (applaudissements);

c’est un arsenal qui contient plus d’armes qu’il n’en faut pour

atteindre notre but, si elles étaient distribuées dans tout le

pays. Il n’est si chétif berger qui, pour abattre le Goliath du

monopole, n’y trouve un caillou qui aille à son bras. Je ne

saurais élever trop haut ceux de ces ouvrages qui se rapportent à

notre question. Le colonel Thompson a été pour nous un trésor

caché. Nous n’avons ni apprécié ni connu sa valeur. Ses écrits,

publiés d’abord dans la Revue de Westminster, ont passé

inaperçus pour un grand nombre d’entre nous. Il vient de les

réunir en corps d’ouvrage, en six volumes complets, au prix de

sacrifices pécuniaires très-considérables, dont je sais qu’il n’a

guère de souci, pourvu qu’ils fassent progresser la bonne cause.

Je n’hésite pas à reconnaître que tout ce que nous disons, tout

ce que nous écrivons aujourd’hui, a été mieux dit et mieux écrit,

il y a dix ans, par le colonel Thompson. Il n’est que

lieutenant-colonel dans l’armée, à ce que je crois, mais c’est un

vrai Bonaparte dans la grande cause de la liberté. Cette cause,

nous la ferons triompher en propageant les connaissances qui sont

exposées dans ses ouvrages, en les publiant par la voie des

journaux et des revues, en les placardant aux murs de tous les

ateliers, afin que le peuple soit forcé de lire et de comprendre.

Qu’on ne dise pas que de tels moyens manquent d’efficacité. Je

sais qu’ils sont tout-puissants. (Applaudissements.) Je ne suis

certainement pas entré à la chambre des communes sous l’influence

de préventions favorables à cette assemblée, mais je puis dire

qu’elle n’est pas une représentation infidèle de l’opinion

publique. Cette assertion vous étonne; mais songez donc que, sur

cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne concourent

en rien à la formation de l’opinion publique; elles ne veulent

pas penser par elles-mêmes. (Applaudissements.) À ce point de

vue, je dis que la chambre des communes représente assez

fidèlement l’esprit du pays. Ne répond-elle pas d’ailleurs aux

moindres changements de l’opinion, avec autant de sensibilité et

de promptitude qu’en met le vaisseau à obéir au gouvernail?

Voulez-vous donc emporter, dans la chambre des communes, quelque

question que ce soit? Instruisez le peuple, élevez son

intelligence au-dessus des sophismes qui sont en usage au

Parlement sur cette question; que les orateurs n’osent plus avoir

recours à de tels sophismes, dans la crainte d’une juste

impopularité au dehors, et la réforme se fera d’elle-même.

(Applaudissements.) C’est ce qui a été fait déjà à l’occasion de

grandes mesures, et c’est ce que nous ferons encore.

(Applaudissements.) Ne craignez pas que, pour obéir à la voix du

peuple, le Parlement attende jusqu’à ce que la force matérielle

aille frapper à sa porte. Les membres de la Chambre ont coutume

d’interroger de jour en jour l’opinion de leurs constituants, et

d’y conformer leur conduite. Ils peuvent bien traiter, avec un

mépris affecté, les efforts de cette association, ou de toute

autre, mais soyez sûrs qu’en face de leurs commettants ils seront

rampants comme des épagneuls. (Rires et bruyants

applaudissements.)

 

Tout nous encourage donc à faire, pendant cette session, un

effort herculéen.—Je m’entretenais aujourd’hui avec un gentleman

de cette ville qui arrive de Paris. Il a traversé la Manche avec

un honorable membre, créature du duc de Buckingham. «Dans mon

opinion, disait l’honorable député, le droit actuel sur les

céréales sera converti en un droit fixe, dans une très-prochaine

session, et j’espère que ce droit sera assez modéré pour être

permanent.»—Mais quant à nous, veillons à ce qu’il n’y ait pas

de droit du tout. (Applaudissements.) Si nous avons pu amener une

créature du duc de Buckingham à désirer une taxe assez modérée

pour que ces messieurs soient sûrs de la conserver, quelques

efforts de plus suffiront pour convaincre les fermiers qu’ils

n’ont à attendre ni stabilité, ni loyale stipulation de rentes,

ni apaisement de l’agitation actuelle, jusqu’à ce que tous droits

protecteurs soient entièrement abrogés. C’est pourquoi je vous

dis: Attachez-vous à ce principe: _abrogation totale et

immédiate_. (Applaudissements.) N’abandonnez jamais ce cri de

ralliement: abrogation totale et immédiate! Il y en a qui

pensent qu’il vaudrait mieux transiger; c’est une grande erreur.

Rappelez-vous ce que nous disait sir Robert Peel, à M. Villiers

et à moi: «Je conviens, disait-il, que, comme avocats du

rappel[12] total et immédiat, vous avez sur moi un grand avantage

dans la discussion.» Nous séparer de ce principe absolu, ce

serait donc renoncer à toute la puissance qu’il nous donne,—etc.

[Note 12: Le mot anglais repeal a été mal traduit en français par le mot rappel. Repeal signifie; abrogation, révocation, cessation. L’usage ayant maintenant donné le même sens au mot rappel, j’ai cru pouvoir le maintenir.]

 

MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

16 mars 1843.

Une brillante démonstration a eu lieu hier soir au théâtre de Drury-Lane. À peine le bruit s’est-il répandu que la Ligue devait tenir dans cette vaste enceinte sa première séance hebdomadaire, que les cartes d’entrées ont été enlevées. La foule encombrait les avenues et les couloirs de l’édifice longtemps après que la salle, les galeries et le parterre étaient occupés par la réunion la plus distinguée et la mieux choisie dont il nous ait jamais été donné d’être les témoins.—Les dames assistaient en grand nombre à la séance et paraissaient en suivre les travaux avec le plus vif intérêt.

Nous avons remarqué sur l’estrade MM. Cobden, m. P.[13], Williams, m. P., Ewart, m. P., Thomely, m. P., Bowring, m. P., Gibson, m. P., Leader, m. P., Ricardo, m. P., Scholefield, m. P., Wallace, m. P., Chrestie, m. P., Bright, m. P., etc.

[Note 13: m. P., abréviation qui signifie membre du parlement.]

M. George Wilson occupe le fauteuil.

Le président annonce qu’il est prévenu que quelques perturbateurs se sont introduits dans l’assemblée avec le projet d’occasionner du désordre, soit en éteignant le gaz ou en criant au feu; si de pareilles manifestations ont lieu, que chacun se tienne sur ses gardes et reste calme à sa place.

M. Ewart parle le premier.

M. Cobden lui succède (bruyants applaudissements). Il s’exprime ainsi:

 

Monsieur le président, ladies et gentlemen: J’ai assisté à un

grand nombre de meetings contre les lois-céréales[14]. J’en ai

vu d’aussi imposants par le nombre, le bon ordre et

l’enthousiasme; mais je crois qu’il y a dans cette enceinte la

plus grande somme de puissance intellectuelle et d’influence

morale qui se soit jamais trouvée réunie dans un édifice

quelconque, pour le progrès de la grande cause que nous avons

embrassée. Plus cette influence est étendue, plus est grande

notre responsabilité à l’égard de l’usage que nous en saurons

faire. Je me sens particulièrement responsable des quelques

minutes pendant lesquelles j’occuperai votre attention, et je

désire les faire servir au progrès de la cause commune. Je n’ai

jamais aimé, dans aucune circonstance, à faire intervenir des

personnalités dans la défense d’un grand principe. On m’assure

cependant qu’à Londres on est assez enclin à ranger les opinions

politiques sous la bannière des noms propres. Peut-être, au

milieu du perpétuel mouvement d’idées qui s’agitent dans cette

vaste métropole, cet usage a-t-il prévalu, afin de fixer

l’attention, par un intérêt plus incisif, sur les questions

particulières. Mais, ce dont je suis sûr, c’est que ce qui a fait

notre succès à Manchester, le fera partout où la nature humaine a

acquis ces nobles qualités, qui la distinguent au sein de la

capitale industrielle du Royaume-Uni, je veux dire, la ferme

conviction que, si l’on se renferme dans la défense des

principes, on acquerra, à la longue, d’autant plus d’influence,

qu’on se sera, avec plus de soin, interdit le dangereux terrain

des personnalités. (Écoutez! écoutez!) Je suis pourtant forcé de

revenir, contre ma volonté, sur ce qui vient de se passer à la

chambre haute. Nous avons été assaillis—violemment, amèrement,

malicieusement assaillis,—par un personnage (lord Brougham) qui

fait profession de partager nos doctrines, d’aimer, d’estimer les

membres les plus éminents de la Ligue. Je vois, dans les journaux

de ce matin, un long discours dont les deux tiers sont une

continuelle invective contre la Ligue, dont l’autre tiers est

consacré à défendre ses principes. (Écoutez!) Je pense que le

plus juste châtiment que l’on pourrait infliger à l’homme éminent

qui s’est rendu coupable de la conduite à laquelle je fais

allusion, ce serait de l’abandonner à ses propres réflexions;

car, ce qu’on peut découvrir de plus clair dans la longue

diatribe du noble lord, c’est que, quelque mécontent qu’il soit

de la Ligue, il est encore plus mécontent de lui-même. Il est

vrai que le noble et docte lord n’a pas été très-explicite quant

aux personnes contre lesquelles il a entendu diriger ses attaques

réitérées. Eh bien, je lui épargnerai l’embarras de désignations

plus spéciales, en prenant pour moi le poids de ses invectives et

de ses sarcasmes. (Applaudissements.) Bien plus, il a attaqué la

conduite des membres de notre députation; il a blâmé les actes

des ministres de la religion qui coopèrent à notre oeuvre. Eh

bien, je me porte fort pour cette conduite et pour ces actes. Il

ne s’est pas prononcé une parole,—et je désire qu’on comprenne

bien toute la portée de cette déclaration,—il n’a pas été

prononcé une seule parole par un ministre de la religion dans nos

assemblées et nos conférences, dont je ne sois prêt à accepter

toute la responsabilité, pourvu qu’on ne lui prête qu’une

interprétation honnête et loyale….. J’ai été blâmé de n’avoir

pas récusé le langage du Rév. M. Bailey de Sheffield. J’ai été

accusé d’être son complice, parce que je ne m’étais pas levé pour

répudier l’imputation dirigée contre lui d’avoir excité le peuple

de ce pays à commettre un meurtre.—Eh, mon Dieu! cela ne m’est

pas plus venu dans la pensée que d’aller trouver le lord-maire,

pour cautionner M. Bailey contre une accusation de cannibalisme.

M. Bailey, objet de ces imputations, à travers lesquelles perce

le désir d’atteindre et de détruire la Ligue, est environné de

respect et de confiance par une nombreuse congrégation de

chrétiens qui le soutiennent par des cotisations volontaires.

(Bruyants applaudissements.) C’est un homme de zèle ardent, de

sentiments élevés, un coeur chaud et ami du bien public. Il y a

longtemps qu’il s’est dévoué à une oeuvre qui n’a pas d’exemple

dans ce pays, la fondation d’un collége pour les classes

laborieuses. C’est un homme d’un talent remarquable,

supérieur.—Mais à travers ces belles qualités, il peut manquer

de ce tact, de cette discrétion qui nous est si nécessaire, à

nous qui savons à quelle sorte d’ennemis et de faux amis nous

avons affaire. Il n’eut pas plutôt prononcé le discours, qui a

été si insidieusement commenté, que je l’avertis de ce qui

l’attendait. Mais ne souffrons pas que ses paroles soient

défigurées. M. Bailey venait d’avancer que la dépression morale

du peuple de Sheffield était la conséquence de sa détérioration

physique. Pour établir son argumentation, pour montrer la

profonde désaffection des basses classes, il a dit qu’un homme

s’était vanté d’appartenir à une société de cent personnes, qui

devaient tirer au sort pour savoir qui serait chargé d’assassiner

le premier ministre. M. Bailey a exprimé son indignation à cet

égard, en termes énergiques, et cela était à peine nécessaire. Et

voilà ce dont on s’empare pour insinuer, par une basse calomnie,

que M. Bailey est engagé dans une société d’assassins? Il est

temps de rejeter, à la face des calomniateurs de haut et de bas

étage, ces fausses imputations; et j’ai honte de ne l’avoir pas

fait plus tôt. (Approbation.)—La Ligue, le pays, l’univers

entier, doivent une reconnaissance profonde aux ministres

dissidents pour leur coopération à notre grande cause. (Bruyantes

acclamations.) Il y a deux ans, sur l’invitation de leurs frères,

sept cents ministres de ce corps respectable se réunirent à

Manchester pour protester contre les lois-céréales, contre ce

Code de la famine; et il est à ma connaissance, que quelques-uns

d’entre eux se sont éloignés de plus de deux cents milles de

leurs résidences pour concourir à cette protestation. Quand des

hommes ont montré un tel dévouement, je rougirais de moi-même si,

par la considération d’obligations passées, j’hésitais à me lever

pour les défendre. (Acclamations.) Mais nous avons perdu assez de

temps au sujet du noble lord. Je pourrais gémir sur sa destinée,

quand je compare ce qu’il est à ce qu’il a été. (Écoutez!

écoutez!) Je n’ai pas oublié ce temps où, encore enfant, je me

plaisais à fréquenter les cours de judicature, pour contempler,

pour entendre celui que je regardais comme un fils prédestiné de

la vieille Angleterre. Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas

abreuvé de son éloquence! avec quel orgueil patriotique n’ai-je

pas suivi, mesuré tous ses pas vers les hautes régions où il est

parvenu! Et qu’est-il maintenant? hélas! un nouvel exemple, un

triste, mais éclatant exemple du naufrage qui attend toute

intelligence que ne préserve pas la rectitude morale.

(Applaudissements.) Oui, nous pourrions le comparer à ces ruines

majestueuses, qui, désormais, loin d’offrir un sûr abri au

voyageur, menacent de destruction quiconque ose se reposer sous

leur ombre. J’en finis avec ce sujet, sur lequel je n’aurais pas

détourné votre attention, si je n’y avais été provoqué, et

j’arrive à l’objet principal de cette réunion.

 

[Note 14: J’ai cru pouvoir, pour abréger, transporter dans notre

langue quelques-uns de ces mots composés de deux substantifs, si

fréquents en anglais, et sacrifier la logique grammaticale à la

commodité.]

 

Qu’est-ce que les lois-céréales? Vous pûtes le comprendre à

Londres, le jour où elles furent votées. Il n’y eut pas alors

(1815) un ouvrier qui ne pressentît les maux horribles qui en

sont sortis. Il en est beaucoup parmi vous à qui je n’ai pas

besoin de rappeler cette funèbre histoire; la chambre des

communes, sous la garde de soldats armés, la foule se pressant

aux avenues du Parlement, les députés ne pouvant pénétrer dans

l’enceinte législative qu’au péril de leur vie…..

 

Mais sous quel prétexte maintient-on ces lois? On nous dit: Pour

que le sol soit cultivé, et que le peuple trouve ainsi de

l’emploi. Mais, si c’est là le but, il y a un autre moyen de

l’atteindre.—Abrogez les lois-céréales, et s’il vous plaît

ensuite de faire vivre le peuple par le moyen des taxes, ayez

recours à l’impôt, et non à la disette des choses mêmes qui

alimentent la vie. (Applaudissements.)—À supposer que la mission

du législateur soit d’assurer du travail au peuple, et, à défaut

de travail, du pain, je dis: Pourquoi commencer par imposer ce

pain lui-même? Imposez plutôt les revenus, et même, si vous le

voulez, les machines à vapeur (rires), mais ne gênez pas les

échanges, n’enchaînez pas l’industrie, ne nous plongez pas dans

la détresse où nous succombons, sous prétexte d’occuper dans le

Dorsetshire quelques manouvriers à 7 sh. par semaine. (Rires et

applaudissements.) Le fermier de ce pays est à son seigneur ce

qu’est le fellah d’Égypte à Méhémet-Ali. Traversant les champs de

l’Égypte, armé d’un fusil et accompagné d’un interprète, je lui

demandais comment il réglait ses comptes avec le pacha.

«Avez-vous pris des arrangements?» lui demandai-je.—Oh! me

répondit-il, nos arrangements ont à peu près la portée de votre

fusil (rires); et quant aux comptes, il n’y a pas d’autre manière

de les régler, sinon que le pacha prend tout, et nous laisse de

quoi ne pas mourir de faim. (Rires et bruyantes acclamations.)

L’orateur continue pendant longtemps.—M. Bright lui succède.—À 10 heures le président ferme la séance.

 

MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.

30 mars 1843.

Le troisième meeting de la Ligue contre les lois-céréales s’est tenu hier au théâtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait été envahie de bonne heure par une société des plus distinguées.

Nous avons remarqué sur l’estrade les personnages dont les noms suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson, Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc.

La séance est ouverte à 7 heures, sous la présidence de M. George Wilson.

Le président justifie le comité de s’être vu forcé de refuser un grand nombre de billets. La salle eût-elle été deux fois plus vaste, elle n’aurait pas pu contenir tous ceux qui désiraient assister à la séance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n’ont pu être admis aujourd’hui aient leur tour la semaine prochaine.—L’intention de votre président était de vous présenter ce soir un rapport sur les progrès de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je veuille retarder le plaisir que vous vous promettez à les entendre. La tribune sera occupée d’abord par M. James Wilson de Londres (applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg (applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en l’absence de M. Milner Gibson (représentant de Manchester), que de douloureuses circonstances empêchent d’assister à la réunion, j’aurai le plaisir de vous présenter l’honorable M. Richard Cobden. (Applaudissements bruyants et prolongés.)

 

M. JAMES WILSON se lève.—Après l’annonce que vous venez

d’entendre, je me sens obligé d’être aussi concis que possible

dans les remarques que j’ai à vous présenter, et je me

renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute

opinion de ceux qui m’écoutent, pour croire qu’un autre but que

celui que la Ligue a en vue, les a déterminés à se réunir dans

cette enceinte. Je ne m’écarterai donc pas des principes et des

faits qu’implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La

question est celle-ci: Les lois qui affectent l’importation des

céréales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou

non, être maintenues? Je ne fais aucun doute que l’opinion

publique, quelle que soit celle de la législature, ne les regarde

comme incompatibles avec l’état de choses actuel. Qu’un

changement dans cette législation soit devenu indispensable,

c’est ce qui est admis par toute la communauté, sinon par le

Parlement. Il est vrai que l’opinion se divise sur la nature de

ce changement. Le commerce des céréales sera-t-il entièrement

affranchi, ou soumis à un droit fixe? Dans ces derniers temps,

le système du droit fixe a rencontré beaucoup de

défenseurs[15]. La protection a été par eux abandonnée, et le

principe auquel ils adhèrent est celui du droit fixe, non point

en tant que droit protecteur, mais en tant que droit fiscal.

Mais la Ligue élève contre ce droit, renfermé dans ces limites,

une objection péremptoire, savoir qu’il viole les principes

d’après lesquels doit se prélever le revenu public. Le premier

de ces principes, c’est que l’impôt doit donner la plus grande

somme possible de revenus à l’État, avec la moindre charge

possible sur la communauté. Mais, sous l’un et l’autre rapport,

le but est manqué par le droit fixe, car il ne peut produire un

revenu sans agir comme protection, en élevant le prix des

céréales de tout le montant du droit lui-même. Aux époques où il

serait efficace, il produirait du revenu, mais il élèverait le

prix des grains. Aux époques où il ne serait pas efficace, il

n’influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus

le but du chancelier de l’Échiquier. On a dit que le droit serait

supporté par l’étranger et non par les habitants de ce pays;

alors, je demande pourquoi fixer le droit à 8 sh.? Pourquoi pas

10, 15, 20 sh.? C’est une grande inconséquence que de répondre:

Au delà de 8 sh., le droit restreindrait l’importation; à 20 sh.,

il équivaudrait à une prohibition. Car, n’en résulte-t-il pas

ceci: que 8 sh. laisse plus de place à l’importation que 10 sh.?

et dès lors ne suis-je pas fondé à dire que l’importation serait

plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui

de 2 sh., et la plus grande possible avec la liberté absolue?

(Approbation.) Il n’y a pas en économie politique de proposition

mieux établie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion

de l’offre à la demande.—Si la liberté amène de plus grands

approvisionnements que le droit fixe, il est clair que celui-ci

restreint l’offre, élève le prix et agit dans le sens de la

protection. C’est pourquoi je comprendrais qu’on défendît le

droit fixe en tant que protecteur, mais je ne puis comprendre

qu’on le soutienne au point de vue du revenu public, et comme

indifférent à toute action protectrice.—Un droit fixe serait

certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut

dire du droit graduel (_sliding scale_). Mais la question, pour

le public, est précisément de savoir si c’est là un mode juste et

économique de prélever l’impôt. (Approbation.) Les partisans

eux-mêmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait

arrivé à 70 sh. le quarter, il faudrait renoncer à la taxe et

affranchir l’importation. C’est avouer qu’il implique tous les

inconvénients de l’échelle mobile, qu’il nous rejette dans les

embarras des prix-moyens, et dans tous les désavantages du

système actuel[16].—Je crois être l’interprète fidèle des

membres de la Ligue, en disant que le blé n’est pas une matière

qui se puisse convenablement imposer; mais s’il doit être imposé,

la taxe doit retomber aussi bien sur le blé indigène, que sur le

blé étranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe

de 9 deniers sur le blé, à la mouture. Une taxe semblable

donnerait autant de revenu à l’Échiquier que le droit de 8 sh.

sur le blé étranger, et elle n’élèverait le prix du blé pour le

consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.—Mais le blé,—ce

premier aliment de la vie,—est la dernière chose qu’un

gouvernement doive imposer. (Approbation.)—C’est un des premiers

principes du commerce, que les matières premières ne doivent pas

être taxées. C’est sur ce principe que notre législature a

réduit les droits sur toutes les matières premières. L’honorable

représentant de Dumfries (M. Ewart) a établi, dans une des

précédentes séances, que le blé est matière première, et cela est

vrai. Mais il y a plus, c’est la principale matière première de

toute industrie.—Prenez, au hasard, un des articles qui

s’exportent le plus de ce pays, l’acier poli, par exemple, et

considérez l’extrême disproportion qu’il y a entre la valeur de

la matière première et le prix de l’ouvrage achevé.—Depuis le

moment où le minerai a été arraché de la terre, jusqu’à celui où

il s’est transformé en brillant acier, la quantité de travail

humain qui s’est combinée avec le produit est vraiment immense.

Or, ce travail représente des aliments. Les aliments sont donc de

la matière première. (Approbation.) La classe agricole est

aveugle à cet égard, comme aussi sur l’intérêt dont sont pour

elle le commerce et l’industrie de ce pays. C’est pourtant ce que

lui montrent clairement les faits qui se sont passés l’année

dernière. En 1842, nos exportations sont tombées de 4,500,000 l.

s. C’est là la vraie cause de la détresse qui règne dans nos

districts agricoles; car, pour combien les produits de

l’agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la

laine, le coton, dont ces objets auraient été faits, ne peuvent

être estimés à plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions

de livres auraient été dépensées en travail humain; et le

travail, je le répète, représente des aliments ou des produits

agricoles; en sorte que, sur un déficit de 4,500,000 l. dans nos

exportations, la part de perte supportée par l’agriculture est de

trois millions. (Assentiment.)

 

[Note 15: Le cabinet whig avait proposé un droit de 8 sh. par

quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le blé

est à 73 sh., il s’élève à 20 sh., quand le blé est à 50 sh. ou

au-dessous.]

 

[Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il

faut connaître à chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil

administratif considérable.]

 

On a beaucoup parlé de la dépendance où les importations nous

placeraient à l’égard des nations étrangères. Mais l’Angleterre

devrait être la dernière des nations à recourir à un tel

argument; car, même aujourd’hui, il est bien peu de choses que

nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extérieur est

certainement la base de notre prospérité et de notre grandeur. Je

suis heureux de voir que le président du conseil, lord

Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain,

reconnaisse que la protection ne peut plus être soutenue par des

motifs tirés d’une fausse vue sur ce qui constitue l’indépendance

nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que

l’agriculture s’est améliorée depuis vingt-cinq ans, sous

l’empire des lois-céréales, a conclu en général que la protection

était nécessaire au perfectionnement de l’industrie nationale.

Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n’est aucune branche

d’industrie qui soit demeurée aussi stationnaire que

l’agriculture. Et qui a jamais entendu parler d’améliorations

agricoles, si ce n’est depuis l’époque récente où la protection

est menacée? On peut voir maintenant que la libre concurrence a

effectué ce que la protection n’avait pu faire, et que la Ligue a

été plus utile à l’agriculture que la prohibition. Je crois

sincèrement que lorsque l’agitation actuelle sera arrivée au jour

de son triomphe, les intérêts territoriaux s’apercevront qu’il

n’est rien à quoi ils soient plus redevables qu’aux efforts de la

Ligue. (Approbation.) L’argument fondé sur la nécessité de

protéger l’industrie nationale me paraît reposer sur une

illusion. Je ne puis faire aucune distinction entre du blé

d’Amérique ou du comté de Kent, pour s’échanger contre des objets

manufacturés en Angleterre. Il est un autre argument dont s’est

servi lord Wharncliffe et que je dois relever. C’est celui tiré

de la sur-production. Nos adversaires attribuent toutes nos

souffrances à la sur-production. Je pense que c’est là une

maladie dont nous sommes en bon train de guérir

radicalement.—Reportons-nous en 1838, alors que survint la

première mauvaise récolte, et que, par suite, la loi-céréale fut

de fait ressuscitée, puisqu’une longue succession de bonnes

années l’avait pour ainsi dire enterrée. Le pays a mis en oeuvre:

 

En 1838, 4,800,000 l. de soie brute. En 1842, 4,300,000 l.

En 1838, 1,600,000 quintaux de lin. En 1842, 1,100,000 q.

En 1838, 56 millions de l. de laines étr. En 1842, 44 millions.

 

C’est là, je pense, une grave atteinte à cette surabondance de

production qui est l’objet de tant de plaintes; et si elle était

la vraie cause de nos maux, certes, ils commenceraient à

disparaître. Malheureusement, il se trouve qu’à mesure que la

production diminue, la misère et l’inanition s’étendent sur le

pays.

 

Il est ensuite devenu de mode de parler de réciprocité, et un

sentiment hostile a été excité contre les peuples étrangers comme

s’ils étaient des rivaux dangereux et non d’utiles amis. De là

est née cette politique de notre gouvernement, qui consiste à ne

conférer des avantages au pays, qu’à la condition de décider les

autres nations à en faire autant. Mais l’Angleterre ne devrait

pas oublier la grande influence que ses lois et son exemple

exercent sur le reste du monde. Il n’est pas possible à ce pays

d’accroître ses importations sans accroître dans le même rapport

ses exportions sous une forme ou sous une autre. Que ce soit en

produits manufacturés, en denrées coloniales ou étrangères, ou en

numéraire, il ne se peut pas que ces échanges n’augmentent

l’emploi de la main-d’oeuvre, et même, lorsque nous payons les

marchandises étrangères en argent, cet argent représente le

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