Olympe de Clèves I

Alexandre Dumas · Chapitre 19 sur 32

Pages du PDF

Olympe de Clèves I

Chapitre XXII

 

 

La bague de M. de Mailly

 

Bannière n’avait rien à acheter chez le juif Jacob ; mais il avait beaucoup à y vendre.

Il vendit tous les joyaux qu’Olympe lui avait donnés, et même tous ceux qu’il avait donnés à Olympe.

Il en vendit pour cinq cents louis, qu’il mit dans sa poche.

Il avait trouvé un jeu, un jeu sûr, une martingale entrecoupée, infaillible ; mais, pour la nourrir avantageusement, il eût fallu pouvoir disposer de huit cents louis, et Bannière n’en avait que cinq cents.

Avec huit cents louis il eût pourtant été assuré de gagner deux millions.

Bannière, réduit à douze mille livres, soupirait en songeant qu’il ne gagnerait pour sa chère Olympe qu’une misérable somme de onze cent mille livres.

C’était peu de chose, mais enfin, si peu que ce fût, avec de l’économie, ces onze cent mille livres feraient bien aller le ménage, sans abbé, sans coiffeuse et sans associés au théâtre, durant un lustre ou deux.

Avant l’invention du calcul décimal, c’était ainsi que l’on comptait.

Bannière se disait qu’après tout onze cent mille livres sont un joli denier, qu’en or cela tiendrait à peine dans dix chapeaux d’abbé, qui sont les plus grands de tous les chapeaux.

Quand il aurait gagné cet or, ce qui était la moindre chose, attendu que son calcul ne pouvait pas manquer, il le mettrait sur le dos d’un commissionnaire robuste, de deux au besoin, ferait porter les sacs dans la chambre d’Olympe, les éventrerait pendant son absence, en joncherait le tapis, et lui ferait tremper ses jolis pieds nus jusqu’à la cheville dans ce bain froid aux ondes fauves.

Il y avait, ce soir-là, nombreuse société à l’académie ; Bannière s’assit distraitement à la première place qu’il trouva ; son sac de louis était sous sa main.

Il prit une carte et se mit à piquer son jeu.

Tous ses calculs faits, il commença de jouer.

Les calculs étaient bons, à ce qu’il paraît, Bannière gagna.

Au moment où il tirait une vingtaine de louis de son côté, un joyeux cri de femme attira son attention. Il regarda, et reconnut la Catalane qui pontait en face de lui et contre lui.

Cette femme riait en gagnant, elle riait en perdant, elle riait toujours.

C’était absolument comme l’abbé ; seulement elle riait plus haut que lui.

Bannière gagnait toujours, la Catalane pontait toujours. Bannière gagnait déjà une cinquantaine de mille livres, la Catalane avait perdu jusqu’à son dernier louis.

Elle emprunta dix louis à son voisin, juste comme fait la soustraction, et continua de perdre ses dix louis avec la même gaieté.

Puis dix autres louis qu’elle perdit encore tandis que Bannière gagnait toujours.

Dépitée, elle changea de place et vint poser ses deux mains potelées sur les épaules de Bannière, qui ne fit même pas attention à elle.

Elle l’agaça, elle le lutina, elle l’embrassa.

Mais Bannière était froid comme les pièces jaunes que le banquier poussait tristement vers lui avec son râteau.

Il vint un coup sur lequel comptait Bannière pour gagner trois cents louis.

Il comptait que c’était la noire qui devait sortir, et il jouait sur la noire.

Ce fut la rouge qui sortit.

La Catalane éclata de rire.

Bannière la regarda de côté.

– Vous me dérangez, ma chère, dit-il avec humeur ; prenez garde, je vous prie.

Le coup suivant il perdit encore.

C’étaient six cents louis en deux fois.

Il doubla, et perdit sur un coup qu’il regardait comme immanquable.

Secouant alors ses épaules pour en chasser les mains de la Catalane :

– Au diable ! dit-il ; vous m’apportez votre mauvaise veine !

La belle fille offensée recula d’un pas.

Bannière perdit encore deux fois. C’était inouï de guignon.

Il lui restait cent louis : il les risqua d’un seul coup, et les perdit comme les autres.

– Prêtez-moi un louis, dit-il fort pâle à la comédienne.

– Un louis ? dit celle-ci ; mais s’il me restait un louis, je le jouerais. Il y a une demi-heure que je n’ai plus un sou.

Bannière se leva, le front livide, le visage ruisselant, la tête perdue, et sortit de la salle pour respirer.

Sa tête était brûlante. Il rentra chez Olympe, qui l’attendait à sa fenêtre.

À la façon dont Bannière avait repoussé la Catalane, on l’eût cru amoureux passionné d’Olympe.

À la façon dont il reçut les questions d’Olympe, on l’eût cru amoureux de toute autre femme.

Ce que voyant, Olympe lui demanda avec sa douceur accoutumée :

– Auriez-vous soif, mon ami ?

– Soif ! et pourquoi cela ? demanda Bannière criant comme un furieux. Suis-je donc un ivrogne ?

– Les joueurs ne sont pas ordinairement des ivrognes, répondit Olympe ; mais ils jouent, et en jouant ils s’altèrent, surtout lorsqu’ils perdent. Vous avez perdu, n’est-ce pas ?

Bannière se laissa tomber sur une chaise, et prenant sa tête à deux mains :

– Oh ! vous le savez bien ! dit-il.

Olympe fit un signe à mademoiselle Claire, qui sortit.

Quant à la coiffeuse, qui était dans le cabinet de toilette, elle se tint coite, de sorte que sa maîtresse oublia qu’elle était là.

Après les paroles qui avaient été échangées entre les deux amants, il y eut un silence.

Ce silence pesait à Bannière, et cependant il n’osait le rompre.

Il prit un terme moyen ; il se leva et marcha par la chambre.

– Combien avez-vous perdu ? demanda Olympe avec calme.

– Soixante mille livres ! dit Bannière exaspéré, et qui ajoutait à l’enjeu la somme gagnée, faisant une seule perte du tout.

– Oh ! oh ! fit Olympe ; où diable avez-vous pris soixante mille livres ? et si vous les aviez, pourquoi les jouer, je vous le demande ? C’est si beau soixante mille livres ! J’en sens tout le mérite, moi qui, aux jours de ma plus grande fortune, n’en ai eu que la moitié.

– Bon ! criait Bannière sautant sur le prétexte, dites-moi des duretés, reprochez-moi de vous avoir ruinée !

– Je ne le fais pas, mon ami ; mais quand je le ferais, peut-être n’aurais-je pas si grand tort, surtout si ce reproche pouvait vous corriger.

– Eh ! madame, répliqua Bannière en pleurant de rage, quand vous serez trop malheureuse, monsieur l’abbé d’Hoirac vous consolera ; quand vous vous trouverez trop pauvre, monsieur l’abbé d’Hoirac vous enrichira !

Olympe fit entendre cette petite toux sèche qui, chez les gens nerveux, est ordinairement le symptôme d’une violente irritation contenue par la volonté seule.

– Pourquoi monsieur l’abbé d’Hoirac ? demanda-t-elle.

– Parce qu’il est encore venu ce soir.

– À quoi voyez-vous cela ?

– Je ne le vois pas, je le sens aux parfums qui empestent l’air.

Et Bannière ouvrit une fenêtre et une porte.

– Il est curieux, dit Olympe en riant, que vous vous en preniez à ce pauvre abbé d’Hoirac d’avoir perdu soixante mille livres. Et, à propos, vous ne m’expliquez pas où vous pouvez avoir pris tant d’argent ?

– Madame ! s’écria Bannière, si jamais l’abbé d’Hoirac remet les pieds ici...

– Des menaces, je crois ! fit Olympe avec une majesté qui terrifia Bannière.

Et elle se leva.

– Mon ami, dit-elle, vous ne savez pas ce vous dites ; la perte vous a totalement brouillé le cerveau.

– Madame !

– Vous reste-t-il quelque chose à jouer ?

– Oh ! murmura-t-il, elle croit que c’est le jeu ! elle ne comprend pas que je suis jaloux !

Olympe n’avait pas entendu.

– Je comprends, dit-elle ; il vous faut quelque chose à jouer ou à briser. Faut-il que je vous laisse briser mon cœur ? Non, Bannière, j’aime mieux perdre ma dernière perle que ma dernière illusion. Je vous offrirais bien mon argenterie, mais je l’ai vendue aujourd’hui même pour payer un semestre de notre loyer.

– Eh bien ! alors ? demanda Bannière.

– Alors, il me reste la bague de monsieur de Mailly. C’est le dernier souvenir d’un homme qui m’a beaucoup aimée, adorée parfois, jamais offensée. Cette bague, j’ai refusé de vous la donner ; mais aujourd’hui je vous l’offre. Prenez-la donc, et, en échange, accordez-moi la tranquillité.

C’était à propos de cette bague, on se le rappelle, qu’avait eu lieu la première querelle de jalousie qui eût divisé les deux amants.

– Non ! s’écria Bannière ! arrêtant la jeune femme qui se levait pour mettre à exécution l’offre qu’elle venait de faire ; non !

– Si fait ! si ! répliqua la jeune femme.

– Non ! chère Olympe ; non ! dit Bannière en s’attachant à elle ; non ! je vous en conjure ! ne cherchez pas cette bague !

– Pourquoi pas ? insista Olympe ; elle vaut cent louis ; vous les jouerez, vous les perdrez, et vous aurez la satisfaction d’avoir perdu soixante-deux mille quatre cents livres, comme un cordon bleu.

Et en disant ces mots, elle se débarrassait de Bannière et allait à son coffret, malgré les pressantes sollicitations de celui-ci, malgré ses efforts pour la retenir, et ses mots entrecoupés qu’elle ne voulait pas entendre.

Olympe avait de la volonté et de la vigueur ; elle repoussa une seconde fois le jeune homme et ouvrit son coffre.

Bannière laissa échapper un cri étouffé.

Olympe, sans plus s’inquiéter de ce cri qu’elle ne s’était inquiétée du reste, appuya sur le ressort qui fermait le double fond, et la cachette s’ouvrit.

Elle était vide.

Sa surprise, sa pâleur, l’éclair étrange qui jaillit de ses yeux et se modifia pour arriver jusqu’à Bannière en passant de la fureur au mépris, ce sont là de ces nuances que le peintre, que le poète ne peuvent rendre. Ces sortes de spectacles se voient quelquefois, mais ne s’analysent jamais.

Olympe laissa retomber le couvercle du coffre, et sur le couvercle du coffre sa main.

Puis peu à peu son regard se désarma ; quelque chose venait de mourir en elle.

Bannière se précipita à ses genoux, qu’il saisit et qu’il embrassa en pleurant.

– Pardon, Olympe, dit-il, pardon ! j’ai pris la bague, comme j’ai pris vos autres bijoux, comme j’ai pris les miens ; d’ailleurs, je n’aimais pas cette bague, elle me rendait la vie insupportable, car la jalousie est plus insupportable que la misère.

Olympe ne répliqua rien ; elle continuait, comme Didon, à tenir ses yeux fixés vers la terre en se détournant.

– Oh ! pitié ! dit le malheureux. Croyez-vous que j’aie pris cette bague pour la vendre et me divertir avec le produit ? Non. Je l’ai vendue pour jouer. Pourquoi jouais-je ? Pour gagner ; gagner pour enrichir Olympe, ma divinité, ma vie ! J’ai voulu gagner une couronne pour vous faire reine, Olympe. J’ai cru que je gagnerais, parce que rien ne me semble capable de résister à mon amour et à la volonté de cet amour, pas même la fatalité. Oh ! plaignez-moi ! le sort est une statue au piédestal de fer, contre lequel viennent se heurter et rebondir les folles espérances de ses adorateurs. Olympe ! si vous saviez ! J’avais déjà gagné soixante mille livres ! J’en aurais gagné cinq cent mille ! J’aurais gagné un million en quatre heures ! Oh ! ma chère vie, si vous m’aviez vu tout à l’heure, il y a une heure à peine ! je tenais là, devant moi, un monceau d’or, et la veine commençait, et j’allais faire de ce monceau une montagne : c’était si beau quand cela grandissait toujours ! Tout à coup un souffle a passé entre moi et le monde féerique dans lequel j’entrevoyais ma fortune. Le portail aux colonnes d’or a disparu, la grotte aux trésors s’est voilée ; j’ai perdu la trace du génie qui me guidait ; je n’ai plus su lire dans ma destinée ; tout s’est noirci, éteint, comme lorsque la toile tombe après une chaude et ardente représentation. Alors, je suis tombé dans les froides et frissonnantes angoisses de l’homme vulgaire, de l’homme qui a peur et qui doute ; tout mon or s’est écoulé flocon à flocon, comme un nuage qui se déchire au ciel, comme une neige qui se fond au tiède soleil d’avril. Et à chaque pièce qui me quittait, je sentais me quitter une espérance, une joie, un bonheur. Quand tout fut perdu, je compris pour la première fois ma misère ; car ce que je venais de perdre en réalité, ce n’était ni l’or, ni l’espérance, ni la joie, ni le bonheur ; ce que je venais de perdre, c’était vous, Olympe ! vous ! oui, vous ! car je vois bien que je vous ai perdue !

À la vue de cette douleur qui dans son exaltation même puisait une si profonde éloquence, à la vue de ce désespoir qui se tordait à ses pieds, Olympe releva la tête et laissa son cœur s’emplir d’un généreux oubli.

C’est qu’elle venait de se convaincre que l’homme qui avait fait cette mauvaise action n’était coupable que d’amour.

Toujours noble, toujours incapable de petits calculs, Olympe prit donc les deux mains de Bannière, les appuya sur son cœur et l’embrassa tendrement.

À cette démonstration de tendre retour, la coiffeuse poussa la porte du cabinet avec violence, et sortit sans dissimuler sa mauvaise humeur, à laquelle toutefois ne prirent garde ni l’un ni l’autre des deux jeunes gens, qui venaient de retrouver une douce page dans le livre déjà sombre de leur amour.

XXIII

 

La page s’efface

 

Mais tout s’use, même le bien que produit le mal. Avant quinze jours, Olympe s’aperçut que son amant l’aimait plus que jamais ; mais elle s’aperçut aussi que Bannière était plus joueur qu’il ne l’avait jamais été.

Pour nous servir d’une tournure de phrase toute moderne, mais que nous emploierons parce qu’elle exprime à merveille notre pensée, Bannière était devenu impossible.

Plus de théâtre, plus de conversation. Bannière rêvait ou soupirait quand il ne jouait point, ou quand, pour obtenir le pardon d’une nouvelle faute, il ne priait pas à mains jointes qu’on l’aimât.

Et tandis qu’il se perdait ainsi lui-même, l’abbé, avec la conscience de la supériorité de sa position, lançait chaque jour un pavé dans le jardin des belles chimères de son rival.

Olympe trouva un soir son argenterie à la place accoutumée.

Elle ne put retenir un cri de joie ; depuis trois jours elle ne savait comment se retourner dans sa philosophie pour s’habituer à cette privation.

Elle appela Claire pour savoir qui avait rapporté cette argenterie pendant son sommeil ou pendant son absence.

Claire ne savait pas ce qu’on lui voulait dire.

Elle appela la coiffeuse.

La coiffeuse soutint que le coffre à l’argenterie n’avait jamais quitté l’étagère du buffet.

– Mais cette argenterie, je l’ai vendue, répétait Olympe, vendue au juif Jacob.

– Cela est impossible, madame, répondit la coiffeuse ; puisqu’elle se retrouve à la place où madame avait l’habitude de la mettre, madame ne l’a pas vendue.

– Jacob ! fit tout bas Bannière, celui à qui j’ai vendu les joyaux et la bague, l’acheteur ou le marchand ordinaire de monsieur l’abbé d’Hoirac.

Un frisson et un soupçon coururent ensemble sur le cœur de Bannière ; mais il arrêta son imagination prête à battre la campagne, ne voulant pas se laisser aller à toute l’amertume de ses suppositions.

– Olympe avait quelque argent caché, pensa-t-il, avec lequel elle aura racheté cette argenterie. Qui dit même qu’elle l’a vendue ? Ne peut-elle pas m’avoir fait la peur de ce sacrifice ? C’est le caractère des femmes de se faire plaindre.

Et ce sophisme suffit, non pas à endormir, mais à engourdir les soupçons de Bannière.

Ce soir-là, comme d’habitude, l’abbé vint faire sa partie de trictrac et sa partie au pupitre de musique.

L’abbé fut très bien reçu par monsieur et madame de Bannière.

C’était un homme merveilleux pour avoir toujours une idée fraîche que cet abbé d’Hoirac. Incapable de s’arrêter à quelque chose, sans avoir un grand esprit naturel, il rencontrait, en cherchant toujours, cet esprit qu’il n’avait pas.

Il avait d’ailleurs des moyens charmants pour tout : une promenade lui étant donnée comme thème, il y trouvait des haltes pour y faire porter des rafraîchissements ; il y trouvait des jeux, des danseuses, des montreurs d’ours, des escarpolettes, des diseurs de bonne aventure. Il savait comment un poisson s’accommode dans tous les pays de la terre, il avait dix-huit moyens de faire cuire les œufs ; il flairait d’une lieue le bon vin et le bon gîte ; il ne donnait pas une fleur comme un autre l’eût donnée ; il l’assaisonnait toujours de quelque présent qui rendait la fleur précieuse ; il eût, s’il eût vécu du temps d’Auguste, inventé les étuis à bouquets, que les dames romaines donnaient pour gaines aux fleurs que Lucullus avait rapportées d’Asie, et dont le suc laiteux et corrosif jaunissait les mains patriciennes.

Jamais l’abbé n’entrait dans une réunion, quelle qu’elle fût, sans y apporter une nouveauté ou sans développer un plan de plaisir.

Ce soir-là il gagna un louis à Olympe et lui dit :

– Cela ne fait plus que cent quatre-vingt-dix-neuf louis, madame Bannière.

– Que voulez-vous dire ? demanda Olympe.

– Oui, fit Bannière, qu’entendez-vous, monsieur l’abbé, par ces cent quatre vingt-dix-neuf louis restants ?

– Je veux dire, continua l’abbé en marchant, selon son habitude, sur les pieds de Bannière, que lundi j’aurai, si vous gardez le louis que vous venez de perdre, cent quatre-vingt-dix-neuf autres louis à vous apporter.

– Plaît-il ? fit Olympe rougissant.

– Plaît-il ? fit Bannière pâlissant.

– Ah ! c’est vrai, vous ne savez pas ! dit l’abbé.

– Quoi ? demandèrent ensemble les deux jeunes gens.

– Vous ne savez pas, poursuivit tranquillement l’abbé, que je vous ai monté une représentation à bénéfice pour dimanche.

– Comment cela ? fit Olympe tout étonnée.

– Ah ! voici. Baron vient à Châlon cette semaine. Je lui ai fait écrire par mon intendant pour le prier de pousser jusqu’à Lyon et de jouer à votre bénéfice.

– Eh bien ? demanda Olympe.

– Eh bien ! il a répondu qu’il jouerait bien volontiers avec vous et pour vous, madame.

– Mais tout cela ne me dit pas comment lundi vous me devrez juste deux cents louis.

– Attendez donc.

La figure de Bannière se rassérénait ; celle d’Olympe seule restait soucieuse.

– Aussitôt que j’ai eu la réponse de Baron, continua l’abbé, j’ai fait une spéculation.

– Une spéculation ! vous ! dit Olympe. Oh ! que vous m’avez encore bien l’air d’un homme à spéculations !

– C’est cependant comme j’ai l’honneur de vous le dire, madame.

Olympe secoua la tête ; mais l’abbé, qui était myope, ne vit pas le mouvement.

Il continua donc :

– Voyez si j’avais bien prévu ! J’avais commencé par louer toute la salle, et cela à très bas prix, car on ignorait ce que j’en voulais faire. Au premier mot que j’ai dit de par le monde, à propos de cette représentation extraordinaire, il m’a été demandé trois fois autant de loges et de places que la salle en contient. J’ai triplé les prix ; rien que cela ! C’est quatre cents louis que rapportera la représentation. Comme j’ai eu la première idée de ce bénéfice, je le partage avec vous. C’est arabe, c’est turc, c’est more, c’est juif, c’est génois, je sais bien tout cela ; mais, écoutez donc, celui qui trouve l’idée mérite bien quelque chose aussi. Or, j’estime ce quelque chose à moitié, et comme l’idée vaut quatre cents louis, il y aura deux cents louis pour moi et deux cents louis pour vous.

Olympe admira et réfléchit.

Bannière n’entendit que ce qu’on lui disait.

Il battit des mains et embrassa l’abbé.

– Je gage, lui dit celui-ci en lui écrasant les pieds de nouveau, je gage... pardon, cher monsieur Bannière... que madame Bannière va éclipser Baron, et que Baron la fera engager à la Comédie-Française, de sorte que nous irons tous gagner des millions dans la capitale.

– Oh ! flatteur ! dit Olympe.

– Voyons, est-ce que je n’ai pas raison, monsieur Bannière ?

– Cent fois raison, monsieur l’abbé, dit Bannière avec enthousiasme ; car il voyait, dans les deux cents louis que devait rapporter la représentation, un trimestre de bonheur avec Olympe.

– Tant qu’elle ne désirera rien, se disait Bannière, ou tant qu’elle pourra avoir ce qu’elle aura désiré, je suis certain qu’elle m’aimera, et même plus qu’un autre.

Hélas ! le pauvre Bannière n’était pas au bout de ses peines.

À partir de ce moment, l’abbé s’occupa de la représentation comme un chef de troupe.

Il composa le spectacle, distribua les rôles, fit travailler les tailleurs et les brodeurs, surveilla les décorations, régla la mise en scène, et ne manqua pas une répétition.

Jamais roi n’eut un garde du corps pareil à celui qu’Olympe traîna après elle jusqu’à ce bienheureux dimanche.

Grâce à ce garde du corps, qui semblait être en même temps un génie armé de sa baguette, elle n’eut pas même à former un souhait, ou si elle en formait un, le souhait était exaucé à l’instant.

Il en résulta que Bannière, voyant l’abbé si assidu, redevint jaloux.

Il se permit diverses critiques sur la mise en scène et le goût de l’abbé.

Mais l’abbé avait l’esprit on ne peut mieux tourné ; il accueillit donc sans humeur aucune les observations malignes de Bannière.

Il fit semblant de ne pas entendre du tout celles qui avaient l’intention visible d’être désagréables.

– Que vous êtes heureux d’avoir de bons yeux, cher monsieur Bannière ! disait l’abbé. De mes mauvais yeux vient la moitié des sottises que je fais.

Le jour de la représentation arriva enfin.

Ce jour-là, l’abbé se fit chef de claqueurs.

C’était décidément un homme bon à tout que l’abbé ; comme Bannière, il avait manqué sa vocation, et cependant son habit noir, son petit manteau et son rabat allaient si bien à ses mains blanches et potelées, à son nez retroussé, à ses joues fraîches comme celles d’un brugnon, que c’eût été dommage de le voir sous un autre costume que le sien.

Il se fit donc chef de claqueurs, et dirigea l’enthousiasme de façon à ce que Baron fût content, mais à ce qu’Olympe fût ravie.

Les fleurs, les couronnes, les amis à trépignements l’occupèrent beaucoup plus que la recette.

Mais Bannière s’occupa de ce dernier point, qui, accessoire pour l’abbé, ne l’était pas pour lui. D’abord, sur cette recette, il préleva vingt louis qu’il enfonça dans sa poche pour courir martingaler un peu à l’académie, et cela toujours en vue de réaliser une centaine de mille livres de bénéfice clair tandis que l’on applaudissait Olympe là-bas.

Mais on ne peut gagner à la fois de tous les côtés. Les vingt louis ne durèrent pas une heure. Au vingtième, il se leva et chercha des yeux son mauvais génie, la Catalane.

Par bonheur, elle n’était point là, sans quoi il lui eût infailliblement tordu le cou, afin de s’en débarrasser une bonne fois.

Tandis que Bannière courait au jeu avec ses vingt louis pris sur la recette, l’abbé faisait rang à la tête des applaudisseurs et assurait le triomphe d’Olympe sur Baron.

Ce n’était pas chose facile à faire, quoiqu’à cette époque le fameux tragédien, prêt à disparaître, non seulement de la scène théâtrale, mais encore de la scène du monde, fût âgé de soixante-dix-sept ans.

Ce qui ne l’empêchait pas de jouer Achille dans Iphigénie.

La représentation terminée, Baron, qui était homme d’esprit, mit sur la tête d’Olympe la couronne qu’on lui avait jetée ; seulement il refusa de souper chez sa camarade, alléguant la faiblesse de son estomac.

Olympe fit chercher partout Bannière.

Elle était inquiète de ne pas le voir, inquiète surtout de la disparition des cinq cents livres, qui indiquait que, malgré ses serments, véritables serments de joueur, Bannière était retourné à l’académie.

Cette perte de vingt louis n’était rien pour Olympe, mais cette perte successive de la délicatesse de son amant était beaucoup pour elle.

De temps en temps, au milieu de son triomphe, elle soupirait comme si elle eût présagé un malheur.

Nous avons dit que Bannière s’était retourné pour voir s’il n’apercevait pas la Catalane.

Il ne la vit pas, mais il vit un ami de jeu. L’ami était en fonds, et il prêta vingt autres louis à Bannière.

Bannière se remit à jouer comme de plus belle.

XIV

 

 

La sérénade

 

Cette fois les vingt louis de Bannière, ou plutôt de son ami, mieux ménagés que les premiers, durèrent quatre heures.

Au bout de quatre heures, après avoir failli gagner vingt fois les cent mille livres auxquelles il était obligé de réduire son ambition, Bannière avait perdu les vingt louis.

Il sortit furieux.

Cette fureur, nous n’essaierons pas de la peindre : elle se doublait de toutes les souffrances de l’amour-propre.

Déjà raillé, déjà humilié, déjà pardonné pour un crime semblable, il revenait avec la honte d’un filou, après avoir juré de n’être plus voleur.

Le désespoir s’empara de lui. En passant sur un pont, il eut presque l’envie de se noyer.

Mais pour se noyer, Bannière était encore trop amoureux. Chez Bannière, l’amour dominait tous les sentiments. Qu’est-ce que l’honneur pour un fou ?

Bannière ne se noya donc point, et revint à pas lents chez Olympe.

– Pauvre femme ! se disait-il, je suis le seul qui aurai manqué à son triomphe ; je suis le seul qui ne l’aurai point applaudie, qui ne l’aurai point félicitée. Elle m’attend comme la dernière fois, elle va me gronder ; mais je me courberai sous la gronderie ; je me coucherai à ses pieds, et elle me pardonnera encore. Elle verra bien que je suis maudit. Et puis désormais, plus de tentatives pour sortir de notre misère ! Non, elles réussissent trop mal. Olympe me montre le chemin ; elle travaille ; je l’imiterai. Cette fortune que nous poursuivons et qui nous fuit, viendra peut-être quand nous ne la chercherons plus.

Et Bannière passa une main glacée sur son front brûlant.

– Mille livres ! s’écria-t-il ; deux de nos mois dévorés en quatre heures ! Oh ! Cette fois, du moins, Olympe ne m’accusera pas de l’avoir ruinée ; car sur les cent louis auxquels la recette était assurée, je n’en ai pris que vingt. Il est vrai que j’en dois vingt autres. Bah ! ces vingt autres, je les rendrai sur mon premier bénéfice. On ne peut pas toujours perdre.

On le voit, en moins de dix minutes, Bannière jurait de ne plus jouer, et se promettait de rendre l’argent qu’il avait emprunté sur ses bénéfices de jeu.

C’est en roulant ces idées dans son esprit que Bannière continuait de regagner son domicile.

La nuit était sombre ; une heure sonnait aux Carmes, dont les clochers bornaient la vue du balcon d’Olympe.

Quand les dernières vibrations du bronze eurent cessé dans l’air, Bannière continua de prêter l’oreille.

Il lui semblait qu’un autre son qui n’était pas celui des cloches succédait à celui-là.

Bannière ne resta point longtemps dans le doute.

C’était un bruit d’instruments auquel se mêlait une voix passablement harmonieuse.

Bannière entendit la symphonie tout entière en pénétrant dans sa rue.

Ayant entendu la symphonie, il chercha les symphonistes.

Ils étaient rangés sous les fenêtres de la chambre à coucher d’Olympe.

Bannière, en ce moment, n’aimait pas grand-chose au monde, et la musique moins que tout le reste. Rien, en effet, ne pouvait agacer plus désagréablement ses nerfs que l’expression douloureuse et câline des flûtes et des violons qui accompagnaient la guitare du principal exécutant.

Cette guitare accompagnait elle-même la voix que Bannière avait remarquée en entrant dans sa rue, voix qu’il croyait bien avoir déjà entendue quelque part. En effet, en approchant davantage, il reconnut dans le guitariste, chanteur et chef d’orchestre à la fois, l’abbé d’Hoirac vêtu en cavalier, prenant des airs languissants, affectant des poses langoureuses et tordant son cou vers le balcon.

L’air était long, difficile, et, il faut le dire, l’abbé le chantait fort bien.

Derrière sa jalousie à moitié levée, Olympe, très reconnaissable puisqu’elle ne cherchait aucunement à se cacher, apparaissait vêtue de blanc, et, bien que Bannière ne pût distinguer l’expression de son visage, il ne doutait point qu’elle ne dût sourire.

La puissance de l’imagination, et surtout d’une imagination jalouse, est si forte que Bannière voyait ce sourire à travers la jalousie.

La rage entrait dans son cœur aussi vite que l’harmonie dans ses oreilles.

Justement le morceau difficile finissait par ces paroles :

 

Belle Philis, dis-moi : Je t’aime !

Et je n’ai plus rien à chanter.

 

L’abbé d’Hoirac, après avoir, selon qu’il est d’usage dans tout final, répété les deux derniers vers une douzaine de fois, s’arrêta et conclut par un point d’orgue qui acheva d’exaspérer Bannière.

Il s’élança sur d’Hoirac, et, d’une voix de tonnerre :

– Ah ! vous n’avez plus rien à chanter ! dit-il ; eh bien ! dansez maintenant !

Et là-dessus il le saisit à la gorge.

L’abbé n’y voyait pas, et avait en outre le désavantage de la surprise, ce qui ne l’empêcha pas, car il était brave, de se défendre avec sa guitare contre cet ennemi de la musique qui sortait ainsi de dessous les pavés.

Les symphonistes voulurent venir en aide à leur chef ; mais Bannière avait cent bras comme Briarée ; il brisa deux ou trois violons, tordit cinq ou six flûtes, ce qui mit immédiatement en fuite tous les musiciens, car en général un musicien craint plus pour son instrument que pour sa peau.

Aux cris d’Olympe, l’abbé avait fini par reconnaître Bannière. Il le chargea bravement à coups de guitare, car l’abbé était assez riche pour ne pas craindre pour son instrument, mais Bannière lui arracha la guitare des mains et la lui brisa en dix morceaux sur la tête.

– Vous êtes fort heureux, dit l’abbé en recevant le coup, que je n’aie pas d’épée.

– Ah ! qu’à cela ne tienne, répondit Bannière, vous pouvez en avoir une dans dix minutes.

– Triple animal ! répliqua l’abbé ; triple butor ! vous savez bien que je ne me battrai pas avec vous.

– Et pourquoi cela ? hurla Bannière ; dites, voyons, dites ?

– D’abord parce que je vous tuerais, tout myope que je suis, attendu que vous n’avez jamais manié une épée.

– Qui vous l’a dit ?

– Parbleu ! cela se voit à vos façons de croquant ; et puis, vous savez bien que je suis abbé, et que par conséquent je n’ai point le droit de porter l’habit sous lequel vous m’insultez ; de sorte que si je vous tuais, ou si je me faisais faire justice autrement, je serais doublement condamné par l’autorité civile et par l’autorité ecclésiastique. Voilà en quoi, monsieur le drôle, vous avez agi comme un malhonnête et comme un lâche. Mais, soyez tranquille, je vous rattraperai.

Bannière comprit ses torts, et craignant la menace, toute vaine qu’elle était, lâcha l’abbé, qui s’enfuit.

Le peu de fenêtres que les maisons avaient sur la rue s’étaient ouvertes au bruit qu’avait fait Bannière. On allumait des flambeaux, on criait, on commentait.

Cela sentait le guet et les prisons.

En effet, on vit bientôt apparaître sortant des sombres ténèbres amassées à l’angle de l’église des Carmes, les buffleteries des archers et Bannière n’eut que le temps de se glisser chez lui par la porte qu’Olympe effrayée lui tenait ouverte.

Le guet, suivant sa mémorable coutume, arrivait dix minutes trop tard ; il ne trouva donc sur le champ de bataille que des morceaux de violons, des débris de flûte et le manche de la guitare. Les respectables militaires s’empêtrèrent dans les cordes de boyau, maugréèrent, et l’affaire en demeura là.

Mais une fois sauvé, Bannière n’en fut que plus enragé.

Lui qui cherchait, dix minutes auparavant, le moyen de fléchir Olympe, il venait de trouver celui de l’accuser.

Il prit donc, une fois rentré, la pose la plus majestueuse qu’il put prendre, se croisa les bras et commença par interroger.

Olympe, qui s’était d’abord assez tendrement enquise de lui, cherchant à savoir s’il avait été blessé, Olympe, arrêtée court dans l’intérêt qu’elle témoignait à cet énergumène, lui tourna le dos dès qu’il voulut faire le méchant.

Bannière s’irrita de ce silence méprisant bien plus qu’il n’eût fait d’une ardente réponse. Il courut après Olympe qui rentrait dans sa chambre et l’arrêta brutalement par le bras.

La belle jeune femme pâlit à la fois de douleur et de honte, et jeta un cri de lionne blessée qui fit accourir ses femmes.

Bannière eût donné sa vie pour broyer ces trois frêles créatures debout devant lui et qui semblaient prêtes à braver sa rage.

Après ce cri d’Olympe, il s’était fait de toutes parts un grand silence.

Au milieu de ce silence, Olympe releva la manche de son peignoir, et l’on vit au-dessus du coude la marque rouge et déjà violacée des doigts de Bannière.

La coiffeuse se précipita en pleurant sur le beau bras meurtri, qu’elle couvrit de baisers en rugissant des imprécations contre Bannière.

Bannière disparut dans sa chambre, accablé de honte, de remords et de terreur.

Jusqu’au lendemain dix heures, le silence le plus absolu régna dans la maison.

À dix heures Olympe sonna Claire, qui accourut accompagnée de la coiffeuse.

Celle-ci avait bien quitté la maison après la scène que nous venons de décrire, mais elle y était rentrée dès le matin.

Claire reçut l’ordre de faire préparer le déjeuner.

La coiffeuse resta seule avec sa maîtresse, qui lui demanda indifféremment ce qu’il était devenu.

– Oh ! répliqua la coiffeuse, il est parti depuis le matin.

Olympe trouva que la réponse de la coiffeuse était accompagnée d’un singulier accent, qu’elle avait étrangement appuyé sur le il, et elle pensa que peut-être ce il, devenu pronom démonstratif, ne démontrait point assez.

– De qui parlez-vous ? demanda sèchement Olympe et qui désignez-vous par ce il ?

La coiffeuse comprit qu’elle faisait fausse route et que l’abbé d’Hoirac n’en était pas encore au il.

– Je voulais dire que monsieur est sorti, répliqua humblement la coiffeuse. Mais, reprit la femme en s’animant, mademoiselle est bien bonne, avec sa beauté, son talent, ses succès, de se rendre ainsi malheureuse.

– Qui vous dit que je suis malheureuse, ma mie ? demanda dédaigneusement Olympe.

– Eh ! madame ne le voit-on pas ?

– À quoi ?

– À ce que vous avez pleuré toute la nuit.

– Vous vous trompez.

– Vos beaux yeux sont à moitié éteints ; des yeux qui font l’adoration de toute la ville !

Olympe haussa les épaules.

– Vous en doutez, madame ? continua la tentatrice.

Olympe ne répondit pas même par un geste.

– Mais sachez donc, reprit la coiffeuse, qu’il y a des gens qui se feraient tuer pour obtenir un regard de ces yeux-là dont vous semblez vous défier.

– Oh ! murmura Olympe chatouillée, si distinguée qu’elle fût, par la flatterie ou plutôt par la louange ; oh ! comme je crois peu à tant de pouvoir...

La louange est comme le parfum : de quelque part qu’elle vienne, la femme la sent et l’apprécie.

– Si vous vouliez essayer, vous ne douteriez pas longtemps.

– Essayer de quoi ?

– Voyons donc, madame, réfléchissez un peu. Est-il digne de vous, d’une artiste de votre mérite, d’une femme de votre beauté, est-il digne d’aller en chaise au théâtre, d’habiter ce quartier perdu, de n’avoir plus de diamants et d’attendre au lendemain d’une représentation à bénéfice pour acheter trois robes ?

– Cela ne vous regarde point, ma chère.

– C’est cela, reprit la coiffeuse en larmoyant, faites-moi un crime de vous aimer, et de ne pas aimer ceux qui s’opposent à votre bonheur !

– Ceux-là, je vous défends d’en dire du mal, entendez-vous ?

– Défendez-leur donc alors de noircir votre beau corps, défendez-leur de vous voler votre argent pour aller, non pas le jouer, ce ne serait rien, mais le dépenser, qui sait avec qui !

– Qui vous instruit si bien ? dit-elle.

– Des gens bien renseignés, soyez tranquille, madame.

– Ceux qui donneraient leur vie, n’est-ce pas, pour obtenir un de mes regards ?

– Et qui prêteront, en outre, ce qui est plus solide et par conséquent plus rare à trouver, dix mille livres par mois à madame pour l’aider à tenir son rang.

– Dix mille livres par mois, reprit Olympe dissimulant son dégoût ; ainsi, vous venez me faire des offres ?

– Officielles, oui, madame, dit la coiffeuse enhardie par ce qu’elle croyait être un commencement de capitulation ; oui, cent vingt mille livres par an, rien que cela, payables par trimestre. Le premier trimestre est là tout prêt, je l’ai vu.

Olympe se leva, tira ses beaux cheveux des mains de la coiffeuse et lui dit :

– Mademoiselle, on vous a chargée là d’une commission trop délicate et trop importante pour qu’on ne vous ait pas promis une belle récompense. Allez donc la quérir, je vous prie, et cela sans perdre une minute. Allez !

– Comment ? fit la coiffeuse avec surprise.

– Vous me comprenez bien, je présume ?

– Mais non.

– Je vous dis de quitter ma maison, mademoiselle, et de n’y plus mettre les pieds.

– Mais, madame, dit l’officieuse à voix basse, monsieur n’est point caché là, monsieur est sorti.

– Ah ! oui, vous ne pouvez pas comprendre que l’on refuse sérieusement cent vingt mille livres payables par trimestre, dit mélancoliquement Olympe. Pour qui me prenez-vous, s’il vous plaît ?

– Mais, madame, à ce que m’a dit Claire, vous receviez cependant de monsieur de Mailly...

– Ce que je lui demandais, mademoiselle, et je demandais beaucoup à monsieur de Mailly, parce que je l’aimais beaucoup. Et je refuse beaucoup pour garder monsieur de Bannière, parce que j’aime beaucoup monsieur de Bannière. Tenez-vous cela pour dit, mademoiselle, et sortez de chez moi.

La coiffeuse, toute pâle de colère, essaya de se défendre.

– Inutile, je vous comprends, interrompit Olympe. Ce que vous craignez surtout en ce moment, c’est de perdre la prime qui vous a été promise. Je vous dois donc quelque chose comme dédommagement. Prenez ces dix louis et... adieu.

La coiffeuse allongea d’abord la main pour recevoir, mais tout à coup, la colère prenant le dessus :

– Que de vertu, dit-elle, dans une femme qui se sauvait il y a un an avec un homme qu’elle connaissait à peine depuis une heure !

– Oui, je comprends, dit Olympe, je conçois très bien votre dépit, ma chère. On vous a offert vingt fois ce que je vous donne. Mais prenez toujours, et, à mon refus, allez offrir vos services à la Catalane. Ils vous rapporteront plus d’argent avec moins de difficultés.

Les yeux de la coiffeuse s’enflammèrent tout à coup.

– Ah ! dit-elle, tu me chasses et tu me donnes des idées comme celle-là ! C’est bon, j’en profiterai.

Et jetant les dix louis sur le tapis du boudoir, elle s’enfuit précipitamment chez la Catalane, qui demeurait dans les environs du théâtre.

Olympe se trouva heureuse, la coiffeuse partie, de ne pas éprouver le moindre regret d’avoir fait une belle action.