Onzième roman, livre dix-huit
Préface
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Durant tout le mois d’août 2010, j’ai séjourné dans la ville d’Oslo, à l’invitation de la Maison de la littérature, un organisme culturel norvégien. « Vous donnerez une séance de lecture publique lors d’une soirée, puis vous pourrez rester en ville aussi longtemps que vous le souhaiterez. Il y a tout ce qu’il faut à la Maison de la littérature pour votre séjour », m’avait-on déclaré. Prenant cette invitation au pied de la lettre, j’ai demandé, à tout hasard : – Dans ce cas, puis-je rester un mois ? – Oui, bien sûr, ne vous gênez pas. Voilà comment mon épouse et moi nous sommes retrouvés à abuser longuement de l’hospitalité de nos hôtes. Imaginez un appartement grosso modo aussi excessivement vaste qu’une salle de classe, attenant à la bibliothèque, et pourvu d’une kitchenette où nous avons pu cuisiner nous-mêmes. Il était situé à deux pas d’une salle de billard fort plaisante comportant un restaurant avec terrasse, où nous avons souvent pris nos repas. À côté de la Maison de la littérature se trouvait un café un peu chic, et en face, il y avait le parc du Palais royal, immense et ravissant, où je faisais mon jogging. La princesse héritière m’a fait l’honneur de sortir du palais et de traverser la rue incognito pour assister à ma lecture. La famille royale norvégienne est très accessible, et comme personne dans le public ne s’est particulièrement ému de voir Son Altesse, je ne me suis même pas rendu compte de sa présence. Je n’ai su que plus tard, à ma grande surprise, qu’elle avait compté parmi les auditeurs.
La Maison de la littérature accueille des écrivains et écrivaines du monde entier, le temps d’une conférence ou d’une lecture, mais tous y restent quelques jours au grand maximum, ce qui explique que mon séjour prolongé ait alimenté les conversations après mon départ. Récemment, à New York, j’ai en effet eu l’occasion de rencontrer l’écrivaine Donna Tartt, fraîchement revenue de la Maison de la littérature où elle avait été invitée à son tour. Elle m’a fait savoir, un sourire aux lèvres : « On m’a dit que vous aviez séjourné là-bas un mois, alors j’ai aussitôt demandé à ce qu’on me montre votre chambre. » Je ne vous raconte pas le malaise…
Oslo est une ville magnifique, de taille idéale pour se balader et desservie par un réseau de tramways rapide et efficace ; j’y suis resté un mois sans m’ennuyer un seul instant. Bien que capitale et plus grande ville de Norvège, Oslo n’est pas si populeuse que ça. Les rues sont propres et sûres, et même en août, les températures demeurent agréables – c’est à peine si les nuits sont fraîches. Cependant, au bout de trente et un jours, j’avais naturellement fini tous les livres que j’avais apportés : j’en ai donc cherché de nouveaux, en anglais, à l’occasion d’un court voyage en Suède, dans une librairie de l’aéroport d’Oslo. C’est là que je suis tombé par hasard sur ce Onzième roman, livre dix-huit, de Dag Solstad, une œuvre au titre réellement intrigant (le titre original, Ellevte roman, bok atten, s’explique parce qu’il s’agit littéralement du onzième roman et du dix-huitième livre de l’auteur. Difficile de faire plus objectif). À ce moment-là, je n’avais encore jamais entendu parler de Solstad, mais cette traduction anglaise d’un écrivain norvégien a éveillé mon intérêt et je l’ai achetée, curieux de découvrir à quoi elle ressemblait. Bien sûr, j’avais été séduit par le titre. Assis dans l’avion, j’ai commencé à feuilleter les premières pages, et me suis trouvé incapable d’arrêter – au moindre moment de libre durant mon séjour, je me replongeais dans cette lecture avec enthousiasme. Cela faisait bien longtemps que je ne m’étais plus vu à ce point happé par un roman.
Honnêtement, une fois le livre refermé, ma première impression fut que j’étais tombé sur un ouvrage bien étrange. Son contenu s’était révélé aussi singulier que son titre. C’en était même déconcertant, et pourtant fascinant. Je l’avais lu, tenu en haleine jusqu’à la toute dernière page, désireux de connaître l’évolution de l’intrigue. On ne rencontre pas souvent de telles histoires.
L’étrangeté, dans ce roman, provient d’abord du style. Novateur ou ancien ? Impossible de trancher. Style et intrigue sont assez traditionnels en apparence, mais dégagent pourtant quelque chose d’avant-gardiste. Chaque fois que l’on me demandait de décrire ce roman, je répondais, faute de mieux et hésitant, que l’on pouvait le voir comme une œuvre postmoderne habillée à la mode conservatrice… Je n’ai toujours pas trouvé de tournure plus appropriée. Mon aperçu des autres œuvres de Solstad m’incite à penser que ce style romanesque est propre à cet écrivain. Du point de vue technique, nous sommes face à un réalisme consommé, mais un réalisme qui, d’une certaine façon, dévie peu à peu du réel, de manière insaisissable… Il semblerait en tout cas que cet auteur soit du genre à cultiver à fond son style personnel, sans considération pour les courants de l’époque, les tendances ou les canons littéraires. Sa voix ne rappelle celle d’aucun autre écrivain contemporain de ma connaissance. Elle est d’une grande originalité. Et cette originalité inébranlable est sans doute aussi la raison pour laquelle ce livre m’a entraîné avec lui de façon irrésistible.
Dag Solstad est un écrivain norvégien emblématique, qui en près d’un demi-siècle a publié de nombreux romans, recueils de nouvelles, pièces de théâtre et essais, et dans la même période a remporté à trois reprises – fait unique – le prix de la Critique littéraire norvégienne. Ses ouvrages ont été traduits à ce jour en trente langues. Né en 1941 à Sandefjord en Norvège, il commence sa carrière en 1965. Jeune auteur ambitieux dans les années 1960, il réalise des œuvres à forte coloration politique qui suscitent le débat, mais son style finira par prendre un tour plus « existentiel » ; et dans les années 1990, grâce à sa plume unique, empreinte de cynisme froid, et à un sens de l’humour quelque peu insolite, il conquiert un large lectorat, non seulement en Norvège mais également à travers le monde. Toutefois, pour autant que je sache, aucune de ses œuvres n’avait encore été publiée au Japon. C’est donc un honneur pour moi d’être devenu, bien que par hasard, le premier traducteur à présenter cet écrivain à l’archipel. Onzième roman, livre dix-huit parut en Norvège en 1992 et fut traduit en anglais en 2001. Le passage des œuvres de Solstad dans la sphère anglophone est lui aussi relativement récent.
L’envie de traduire cette œuvre m’a saisi dès sa lecture achevée, mais ne parlant hélas pas le norvégien, il fallait me résoudre à effectuer une traduction-relais depuis l’anglais ; or les scrupules me firent hésiter. Ma ligne de conduite en tant que traducteur, mais aussi en tant qu’auteur, est en effet d’éviter autant que possible les traductions-relais. Cependant, après de longues tergiversations, la volonté de traduire cette œuvre moi-même, depuis l’anglais et non le norvégien – seulement, bien sûr, si l’auteur y consentait –, l’emporta. À cela deux raisons : la première était que l’on pouvait attendre longtemps avant que quelqu’un propose une traduction japonaise depuis le norvégien ; et la seconde, que ce texte de Solstad est d’une logique à toute épreuve, qui écarte le moindre sentimentalisme, et comporte extrêmement peu de descriptions de paysages : en ce sens, la « perte » inhérente à toute traduction-relais me semblait devoir être minimale.
Le style de Solstad, très particulier, est traversé du début à la fin par une logique implacable. Presque toujours, Solstad publie tantôt un texte très court, tantôt un texte long. Ses textes courts sont simples et secs, comme du Raymond Carver, tandis que les longs sont bourrés de raisonnements logiques qui font l’effet de nœuds très serrés, noués les uns sur les autres, comme une boîte dans une boîte dans une boîte. Démêler ces nœuds un par un pour en faire un texte japonais s’est révélé très ardu. Traduit tel quel, le texte n’aurait rien rendu d’intelligible (la langue japonaise n’étant pas construite de manière aussi logique) ; il m’a donc fallu débrouiller le tout pour le disséquer soigneusement, le réduire en morceaux plus aisément compréhensibles, puis le recomposer. Par ailleurs, dans le manuscrit de Solstad, l’écriture se déroule sans interruption, presque sans retour à la ligne, ce qui, imprimé tel quel, donne des pages entièrement noires. Une telle densité de signes ne produit pas le même effet en langue européenne et en langue japonaise ; c’est pourquoi, par égard pour le confort de lecture, j’ai été forcé d’introduire quelques retours à la ligne, absents du texte original. J’en appelle à votre indulgence.
Ensuite, sachez qu’il y a très peu d’analyses psychologiques chez cet auteur. Je n’irai bien sûr pas jusqu’à dire qu’il n’y en a aucune, mais les descriptions sont totalement gratuites, et en tant que telles, elles s’interrompent brutalement, sans compter que les développements qui nous permettraient de comprendre leur utilité sont maigres à l’excès. La psychologie est certes présente, mais anecdotique, on ne sait pas précisément d’où elle vient ni où elle nous mène. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne sert pas du tout à clarifier les choses. Elle laisse plutôt au lecteur une sorte de « sentiment d’abandon » surréaliste. C’est une sensation bien curieuse, me suis-je dit après la lecture, qui m’a poussé à relire pour la première fois depuis longtemps Le Canard sauvage d’Ibsen, une pièce qui joue d’ailleurs un rôle important dans ce roman, pour découvrir avec surprise que ces deux œuvres présentent fondamentalement de sérieuses similitudes quant à l’atmosphère. L’ambiance qui se dégage du roman de Solstad rappelle beaucoup celle de la pièce d’Ibsen. Les personnages du Canard sauvage ont chacun leur toile de fond, poursuivent chacun un but différent dans la vie, mais à nos yeux de lecteurs d’aujourd’hui (ainsi que, j’imagine, à ceux des lecteurs de l’époque), ils apparaissent tous légèrement étranges. Si leur psychologie et leurs intentions, sommairement explicitées, nous sont compréhensibles, il nous est en revanche quasiment impossible de nous sentir proches d’eux. En effet, bien que la psychologie et les intentions obéissent à une logique propre à chacun, cette logique ne fusionne jamais complètement avec celle des autres. Elles ne font que se croiser sans se rencontrer, ou se heurtent avant de perdre leur cap dans la collision. Ces personnages nous semblent ainsi plus ou moins excentriques. C’est bien à cause de ce comportement, d’ailleurs, qu’une terrible tragédie s’abattra finalement sur eux. Les façons dont ces gens se croisent et se heurtent dans la pièce d’Ibsen et le roman de Solstad se répondent avec brio. On pourrait presque avancer que dans ces deux œuvres, les personnages semblent éviter intentionnellement de se comprendre les uns les autres.
J’ignore si un tel « style » est caractéristique de la littérature norvégienne ou s’il s’agit de quelque chose que partagent seulement Ibsen et Solstad. Toutefois, dans ces deux œuvres, l’âpreté du climat, l’étroitesse qui enserre le cœur des personnages et, à cause (ou en dépit) de cela, la morale qu’il leur est nécessaire de poursuivre, finissent par pénétrer le lecteur jusqu’aux os. Le sens de l’humour particulier et inné (véritablement distillé au compte-gouttes) ainsi que l’art du récit discret mais néanmoins ingénieux des deux auteurs réussissent fort habilement à atténuer l’intensité qui traverse leurs pages. On atteint là un équilibre à mes yeux tout à fait admirable.
Je ne brosserai pas ici l’intrigue ni ne rentrerai dans les détails de cette
histoire. Les lecteurs qui jettent un œil à la postface 1 avant de lire le roman sont plus nombreux qu’on ne le croit, et même si dévoiler une intrigue si imprévisible et insensée ne serait pas totalement la gâcher, cela reviendrait à rogner une bonne partie du plaisir de la lecture. Quoi qu’il en soit, j’espère que vous saurez apprécier les rebondissements atypiques de ce récit en tous points mystérieux, de ce livre que l’on referme bouche bée.
La présente traduction se fonde sur celle de Sverre Lyngstad en anglais (parue aux éditions Harvill Secker). À ma connaissance, les autres ouvrages de Solstad traduits en anglais sont les romans Shyness and Dignity (Genanse og verdighet, 1994) et Professor Andersen’s Night (Professor Andersens natt, 1996), deux bijoux ardus acclamés par la critique.
La suite du présent ouvrage a paru en 2009 en Norvège sous le titre Syttende roman (Dix-septième roman), mais comme elle n’est pas encore traduite en anglais, je n’ai malheureusement pas pu la lire. Je suis impatient de découvrir un jour la façon dont l’histoire a évolué.
Pour la transcription des noms propres, notamment, j’ai bénéficié de l’expertise de Mme Ika Kaminka, la traductrice de mes livres en norvégien, et de celle de l’équipe de l’ambassade de Norvège à Tokyo. Cette traduction a été relue par Mme Tomone Yokuta des éditions Chûôkôron Shinsha, et par Mme Naoko Doi, relectrice. Recevez toutes et tous mes plus profonds remerciements.
HARUKI MURAKAMI,
mars 2015
1. Dans la présente édition, ce texte a été déplacé en début d’ouvrage.
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