Ourika

duchesse de Claire de Durfort Duras · Chapitre 1 sur 2

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Ourika

Mme de Duras

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[Transcriber's note: Madame de Duras (Claire-Louisa-Rose-Bonne

Lechal de Kersaint; duchesse de Duras) (1778-1828), Ourika (1823), édition de 1878]

 

MME DE DURAS

 

OURIKA

 

AVEC UNE NOTICE

 

PAR

 

DE LESCURE PARIS

 

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 358

 

M DCCC LXXVIII

 

(…)

 

INTRODUCTION

 

J'étais arrivé depuis peu de mois de Montpellier, et je suivais à Paris

la profession de la médecine, lorsque je fus appelé un matin au faubourg Saint-Jacques pour voir dans un couvent une jeune

religieuse malade. L'empereur Napoléon avait permis depuis peu le rétablissement de quelques-uns de ces couvents. Celui où je me

rendais était destiné à l'éducation de la jeunesse et appartenait à l'ordre des ursulines. La Révolution avait ruiné une partie de l'édifice;

le cloître était à découvert d'un côté par la démolition de l'antique église, dont on ne voyait plus que quelques arceaux. Une religieuse

m'introduisit dans ce cloître, que nous traversâmes en marchant sur de longues pierres plates qui formaient le pavé de ces galeries. Je

m'aperçus que c'étaient des tombes, car elles portaient toutes des inscriptions pour la plupart effacées par le temps. Quelques-unes de

ces pierres avaient été brisées pendant la Révolution. La soeur me le fit remarquer en me disant qu'on n'avait pas encore eu le temps

de les réparer. Je n'avais jamais vu l'intérieur d'un couvent: ce spectacle était tout nouveau pour moi. Du cloître nous passâmes

dans le jardin, où la religieuse me dit qu'on avait porté la soeur malade. En effet, je l'aperçus à l'extrémité d'une longue allée de

charmille; elle était assise, et son grand voile noir l'enveloppait presque tout entière. "Voici le médecin," dit la soeur; et elle s'éloigna au même moment. Je m'approchai timidement, car mon coeur s'était

serré en voyant ces tombes, et je me figurais que j'allais contempler une nouvelle victime des cloîtres: les préjugés de ma jeunesse

venaient de se réveiller, et mon intérêt s'exaltait pour celle que j'allais visiter en proportion du genre de malheur que je lui

supposais. Elle se tourna vers moi, et je fus étrangement surpris en apercevant une négresse! Mon étonnement s'accrut encore par la

politesse de son accueil et le choix des expressions dont elle se servait. "Vous venez voir une personne bien malade! me dit-elle. A

présent, je désire guérir, mais je ne l'ai pas toujours souhaité, et c'est peut-être ce qui m'a fait tant de mal." Je la questionnai sur sa

maladie. "J'éprouve, me dit-elle, une oppression continuelle; je n'ai plus de sommeil, et la fièvre ne me quitte pas." Son aspect ne

confirmait que trop cette triste description de son état: sa maigreur était excessive; ses yeux brillants et fort grands, ses dents d'une

blancheur éblouissante, éclairaient seuls sa physionomie. L'âme vivait encore, mais le corps était détruit, et elle portait toutes les

marques d'un long et violent chagrin. Touché au delà de l'expression, je résolus de tout tenter pour la sauver. Je commençai

à lui parler de la nécessité de calmer son imagination, de se distraire, d'éloigner des sentiments pénibles. "Je suis heureuse, me

dit-elle; jamais je n'ai éprouvé tant de calme et de bonheur." L'accent de sa voix était sincère: cette douce voix ne pouvait tromper; mais

mon étonnement s'accroissait à chaque instant. "Vous n'avez pas toujours pensé ainsi, lui dis-je, et vous portez la trace de bien

longues souffrances. — Il est vrai, dit-elle, j'ai trouvé bien tard le repos de mon coeur; mais à présent je suis heureuse. — Eh bien! s'il

en est ainsi, repris-je, c'est le passé qu'il faut guérir: espérons que nous en viendrons à bout; mais ce passé, je ne puis le guérir sans le

connaître. — Hélas! répondit-elle, ce sont des folies!" En prononçant ces mots, une larme vint mouiller le bord de sa paupière. "Et vous

dites que vous êtes heureuse? m'écriai-je. — Oui, je le suis, reprit-elle avec fermeté, et je ne changerais pas mon bonheur contre le

sort qui m'a fait autrefois tant d'envie. Je n'ai point de secret: mon malheur, c'est l'histoire de toute ma vie. J'ai tant souffert jusqu'au

jour où je suis entrée dans cette maison que peu à peu ma santé s'est ruinée. Je me sentais dépérir avec joie, car je ne voyais dans

l'avenir aucune espérance. Cette pensée était bien coupable! Vous le voyez, j'en suis punie; et, lorsque enfin je souhaite de vivre, peut-

être que je ne le pourrai plus!" Je la rassurai, je lui donnai des espérances de guérison prochaine; mais, en prononçant ces paroles

consolantes, en lui promettant la vie, je ne sais quel triste pressentiment m'avertissait qu'il était trop tard et que la mort avait

marqué sa victime.

 

Je revis plusieurs fois cette jeune religieuse; l'intérêt que je lui montrais parut la toucher. Un jour, elle revint d'elle-même au sujet où

je désirais la conduire. "Les chagrins que j'ai éprouvés, dit-elle, doivent paraître si étranges que j'ai toujours senti une grande

répugnance à les confier: il n'y a point de juge des peines des autres, et les confidents sont presque toujours des accusateurs. —

Ne craignez pas cela de moi, lui dis-je; je vois assez le ravage que le chagrin a fait en vous pour croire le vôtre sincère. — Vous le

trouverez sincère, dit-elle, mais il vous paraîtra déraisonnable. — Et, en admettant ce que vous dites, repris-je, cela exclut-il la

sympathie? — Presque toujours répondit-elle; cependant, si pour me guérir vous avez besoin de connaître les peines qui ont détruit ma

santé, je vous les confierai quand nous nous connaîtrons un peu davantage."

Je rendis mes visites au couvent de plus en plus fréquentes. Le

traitement que j'indiquai parut produire quelque effet. Enfin, un jour de l'été dernier, la retrouvant seule dans le même berceau, sur le

même banc où je l'avais vue la première fois, nous reprîmes la même conversation, et elle me conta ce qui suit.