Ourika
Ourika
Je fus rapportée du Sénégal, à l'âge de deux ans, par M. le chevalier
de B., qui en était gouverneur. Il eut pitié de moi, un jour qu'il voyait embarquer des esclaves sur un bâtiment négrier qui allait bientôt
quitter le port. Ma mère était morte, et on m'emportait dans le vaisseau, malgré mes cris. M. de B. m'acheta, et, à son arrivée en
France, il me donna à madame la maréchale de B., sa tante, la personne la plus aimable de son temps et celle qui sut réunir aux
qualités les plus élevées la bonté la plus touchante.
Me sauver de l'esclavage, me choisir pour bienfaitrice madame de B., c'était me donner deux fois la vie. Je fus ingrate envers la
Providence en n'étant point heureuse, et cependant le bonheur résulte-t-il toujours de ces dons de l'intelligence? Je croirais plutôt le
contraire: il faut payer le bienfait de savoir par le désir d'ignorer, et la fable ne nous dit pas si Galatée trouva le bonheur après avoir reçu
la vie.
Je ne sus que longtemps après l'histoire des premiers jours de mon enfance. Mes plus anciens souvenirs ne me retracent que le
salon de madame de B.: j'y passais ma vie, aimée d'elle, caressée, gâtée par tous ses amis, accablée de présents, vantée, exaltée
comme l'enfant le plus spirituel et le plus aimable.
Le ton de cette société était l'enjouement, mais un enjouement dont le bon goût savait exclure tout ce qui ressemblait à
l'exagération: on louait tout ce qui prêtait à la louange, on excusait tout ce qui prêtait au blâme, et souvent, par une adresse encore plus
aimable, on transformait en qualités les défauts mêmes. Le succès donne du courage; on valait près de madame de B. tout ce qu'on
pouvait valoir, et peut-être un peu plus, car elle prêtait quelque chose d'elle à ses amis sans s'en douter elle-même: en la voyant, en
l'écoutant, on croyait lui ressembler.
Vêtue à l'orientale, assise aux pieds de madame de B., j'écoutais, sans la comprendre encore, la conversation des hommes les plus
distingués de ce temps-là. Je n'avais rien de la turbulence des enfants; j'étais pensive avant de penser, j'étais heureuse à côté de
madame de B. Aimer, pour moi, c'était être là, c'était l'entendre, lui obéir, la regarder surtout: je ne désirais rien de plus. Je ne pouvais
m'étonner de vivre au milieu du luxe, de n'être entourée que des personnes les plus spirituelles et les plus aimables: je ne
connaissais pas autre chose; mais, sans le savoir, je prenais un grand dédain pour tout ce qui n'était pas ce monde où je passais ma
vie. Le bon goût est à l'esprit ce qu'une oreille juste est aux sons. Encore tout enfant, le manque de goût me blessait; je le sentais
avant de pouvoir le définir, et l'habitude me l'avait rendu comme nécessaire. Cette disposition eût été dangereuse si j'avais eu un
avenir; mais je n'avais pas d'avenir, et je ne m'en doutais pas.
J'arrivai jusqu'à l'âge de douze ans sans avoir eu l'idée qu'on pouvait être heureuse autrement que je ne l'étais. Je n'étais pas fâchée d'être une négresse: on me disait que j'étais charmante;
d'ailleurs, rien ne m'avertissait que ce fût un désavantage; je ne voyais presque pas d'autres enfants; un seul était mon ami, et ma
couleur noire ne l'empêchait pas de m'aimer.
Ma bienfaitrice avait deux petits-fils, enfants d'une fille qui était morte jeune. Charles, le cadet, était à peu près de mon âge. Elevé
avec moi, il était mon protecteur, mon conseil et mon soutien dans toutes mes petites fautes. A sept ans, il alla au collège; je pleurai en
le quittant: ce fut ma première peine. Je pensais souvent à lui, mais je ne le voyais presque plus; il étudiait, et moi, de mon côté,
j'apprenais, pour plaire à madame de B., tout ce qui devait former une éducation parfaite. Elle voulut que j'eusse tous les talents:
j'avais de la voix, les maîtres les plus habiles l'exercèrent; j'avais le goût de la peinture, et un peintre célèbre, ami de madame de B., se
chargea de diriger mes efforts. J'appris l'anglais, l'italien, et madame de B. elle-même s'occupait de mes lectures; elle guidait mon esprit,
formait mon jugement. En causant avec elle, en découvrant tous les trésors de son âme, je sentais la mienne s'élever, et c'était
l'admiration qui m'ouvrait les voies de l'intelligence. Hélas! je ne prévoyais pas que ces douces études seraient suivies de jours si
amers! Je ne pensais qu'à plaire à madame de B.; un sourire d'approbation sur ses lèvres était tout mon avenir.
Cependant des lectures multipliées, celle des poëtes surtout,
commençaient à occuper ma jeune imagination; mais, sans but, sans projet, je promenais au hasard mes pensées errantes, et, avec
la confiance de mon jeune âge, je me disais que madame de B. saurait bien me rendre heureuse… Sa tendresse pour moi, la vie
que je menais, tout prolongeait mon erreur et autorisait mon aveuglement. Je vais vous donner un exemple des soins et des
préférences dont j'étais l'objet.
Vous aurez peut-être de la peine à croire, en me voyant aujourd'hui, que j'aie été citée pour l'élégance et la beauté de ma
taille. madame de B. vantait souvent ce qu'elle appelait ma grâce, et elle avait voulu que je susse parfaitement danser. Pour faire briller
ce talent, ma bienfaitrice donna un bal dont ses petits-fils furent le prétexte, mais dont le véritable motif était de me montrer fort à mon
avantage dans un quadrille des quatre parties du monde où je devais représenter l'Afrique. On consulta les voyageurs, on feuilleta
les livres de costumes, on lut des ouvrages savants sur la musique africaine, enfin on choisit une comba, danse nationale de mon pays.
Mon danseur mit un crêpe sur son visage. Hélas! je n'eus pas besoin d'en mettre sur le mien; mais je ne fis pas alors cette
réflexion. Tout entière au plaisir du bal, je dansais la comba, et j'eus tout le succès qu'on pouvait attendre de la nouveauté du spectacle
et du choix des spectateurs, dont la plupart, amis de madame de B., s'enthousiasmaient pour moi et croyaient lui faire plaisir en se
laissant aller à toute la vivacité de ce sentiment. La danse, d'ailleurs, était piquante: elle se composait d'un mélange d'attitudes et de pas
mesurés; on y peignait l'amour, la douleur, le triomphe et le désespoir. Je ne connaissais encore aucun de ces mouvements
violents de l'âme; mais je ne sais quel instinct me les faisait deviner. Enfin je réussis. On m'applaudit, on m'entoura, on m'accabla
d'éloges. Ce plaisir fut sans mélange: rien ne troublait alors ma sécurité. Ce fut peu de jours après ce bal qu'une conversation, que
j'entendis par hasard, ouvrit mes yeux et finit ma jeunesse.
Il y avait dans le salon de madame de B. un grand paravent de laque. Ce paravent cachait une porte, mais il s'étendait aussi près d'une des fenêtres, et entre le paravent et la fenêtre se trouvait une
table où je dessinais quelquefois. Un jour, je finissais avec application une miniature. Absorbée par mon travail, j'étais restée
longtemps immobile, et sans doute madame de B. me croyait sortie, lorsqu'on annonça une de ses amies, la marquise de ***. C'était une
personne d'une raison froide, d'un esprit tranchant, positive jusqu'à la sécheresse; elle portait ce caractère dans l'amitié: les sacrifices
ne lui coûtaient rien pour le bien et pour l'avantage de ses amis; mais elle leur faisait payer cher ce grand attachement. Inquisitive et
difficile, son exigence égalait son dévouement, et elle était la moins aimable des amies de madame de B. Je la craignais, quoiqu'elle fût
bonne pour moi; mais elle l'était à sa manière: examiner, et même assez sévèrement, était pour elle un signe d'intérêt. Hélas! j'étais si
accoutumée à la bienveillance que la justice me semblait toujours redoutable. "Pendant que nous sommes seules, dit Mme de *** à
madame de B., je veux vous parler d'Ourika. Elle devient charmante, son esprit est tout à fait formé, elle causera comme vous, elle est
pleine de talents, elle est piquante, naturelle; mais que deviendra-t-elle? et enfin qu'en ferez-vous? — Hélas! dit madame de B., cette
pensée m'occupe souvent, et, je vous l'avoue, toujours avec tristesse. Je l'aime comme si elle était ma fille; je ferais tout pour la
rendre heureuse, et cependant, lorsque je réfléchis à sa position, je la trouve sans remède. Pauvre Ourika! je la vois seule, pour toujours
seule dans la vie!"
Il me serait impossible de vous peindre l'effet que produisit en moi ce peu de paroles. L'éclair n'est pas plus prompt: je vis tout; je me
vis négresse, dépendante, méprisée, sans fortune, sans appui, sans un être de mon espèce à qui unir mon sort, jusqu'ici un jouet, un
amusement pour ma bienfaitrice, bientôt rejetée d'un monde où je n'étais pas faite pour être admise. Une affreuse palpitation me saisit, mes yeux s'obscurcirent, le battement de mon coeur m'ôta un instant
la faculté d'écouter encore; enfin je me remis assez pour entendre la suite de cette conversation.
"Je crains, disait Mme de ***., que vous ne la rendiez
malheureuse. Que voulez-vous qui la satisfasse, maintenant qu'elle a passé sa vie dans l'intimité de votre société? — Mais elle y
restera, dit madame de B. — Oui, reprit Mme de ***, tant qu'elle est une enfant; mais elle a quinze ans: à qui la marierez-vous, avec
l'esprit qu'elle a et l'éducation que vous lui avez donnée? Qui voudra jamais épouser une négresse? Et si, à force d'argent, vous trouvez
quelqu'un qui consente à avoir des enfants nègres, ce sera un homme d'une condition inférieure, et avec qui elle se trouvera
malheureuse. Elle ne peut vouloir que de ceux qui ne voudront pas d'elle. — Tout cela est vrai, dit madame de B.; mais heureusement
elle ne s'en doute point encore, et elle a pour moi un attachement qui, j'espère, la préservera longtemps de juger sa position. Pour la
rendre heureuse, il eût fallu en faire une personne commune: je crois sincèrement que cela était impossible. Eh bien! peut-être sera-t-elle
assez distinguée pour se placer au-dessus de son sort, n'ayant pu rester au dessous. — Vous vous faites des chimères, dit Mme de ***;
la philosophie nous place au-dessus des maux de la fortune, mais elle ne peut rien contre les maux qui viennent d'avoir brisé l'ordre de
la nature. Ourika n'a pas rempli sa destinée; elle s'est placée dans la société sans sa permission; la société se vengera. — Assurément,
dit madame de B., elle est bien innocente de ce crime; mais vous êtes sévère pour cette pauvre enfant. — Je lui veux plus de bien que
vous, reprit Mme de ***; je désire son bonheur, et vous la perdez." Madame de B. répondit avec impatience, et j'allais être la cause
d'une querelle entre les deux amies, quand on annonça une visite. Je me glissai derrière le paravent, je m'échappai; je courus dans ma chambre, où un déluge de larmes soulagea un instant mon pauvre
coeur.
C'était un grand changement dans ma vie que la perte de ce prestige qui m'avait environnée jusqu'alors! Il y a des illusions qui
sont comme la lumière du jour: quand on les perd, tout disparaît avec elles. Dans la confusion des nouvelles idées qui m'assaillaient,
je ne retrouvais plus rien de ce qui m'avait occupée jusqu'alors: c'était un abîme avec toutes ses terreurs. Ce mépris dont je me
voyais poursuivie, cette société où j'étais déplacée, cet homme qui, à prix d'argent, consentirait peut-être que ses enfants fussent
nègres, toutes ces pensées s'élevaient successivement comme des fantômes et s'attachaient sur moi comme des furies, l'isolement
surtout, cette conviction que j'étais seule, pour toujours seule dans la vie, madame de B. l'avait dit; et à chaque instant je me répétais:
"Seule! pour toujours seule!" La veille encore, que m'importait d'être seule? Je n'en savais rien, je ne le sentais pas; j'avais besoin de ce
que j'aimais, je ne songeais pas que ce que j'aimais n'avait pas besoin de moi. Mais à présent mes yeux étaient ouverts, et le
malheur avait déjà fait entrer la défiance dans mon âme.
Quand je revins chez madame de B., tout le monde fut frappé de mon changement. On me questionna: je dis que j'étais malade; on le
crut. Madame de B. envoya chercher Barthez, qui m'examina avec soin, me tâta le pouls et dit brusquement que je n'avais rien.
Madame de B. se rassura et essaya de me distraire et de m'amuser. Je n'ose dire combien j'étais ingrate pour ces soins de ma
bienfaitrice: mon âme s'était comme resserrée en elle-même. Les bienfaits qui sont doux à recevoir sont ceux dont le coeur s'acquitte:
le mien était rempli d'un sentiment trop amer pour se répandre au dehors. Des combinaisons infinies des mêmes pensées occupaient tout mon temps; elles se reproduisaient sous mille formes
différentes; mon imagination leur prêtait les couleurs les plus sombres; souvent mes nuits entières se passaient à pleurer.
J'épuisais ma pitié sur moi-même: ma figure me faisait horreur, je n'osais plus me regarder dans une glace; lorsque mes yeux se
portaient sur mes mains noires, je croyais voir celles d'un singe; je m'exagérais ma laideur, et cette couleur me paraissait comme le
signe de ma réprobation: c'est elle qui me séparait de tous les êtres de mon espèce, qui me condamnait à être seule, toujours seule,
jamais aimée! Un homme, à prix d'argent, consentirait peut-être que ses enfants fussent nègres!… Tout mon sang se soulevait
d'indignation à cette pensée. J'eus un moment l'idée de demander à madame de B. de me renvoyer dans mon pays; mais là encore
j'aurais été isolée… Qui m'aurait entendue? qui m'aurait comprise? Hélas! je n'appartenais plus à personne! j'étais étrangère à la race
humaine tout entière!
Ce n'est que bien longtemps après que je compris la possibilité de me résigner à un tel sort. Madame de B. n'était point dévote: je
devais à un prêtre respectable, qui m'avait instruite pour ma première communion, ce que j'avais de sentiments religieux; ils
étaient sincères comme tout mon caractère, mais je ne savais pas que, pour être profitable, la piété a besoin d'être mêlée à toutes les
actions de la vie. La mienne avait occupé quelques instants de mes journées, mais elle était demeurée étrangère à tout le reste. Mon
confesseur était un saint vieillard, peu soupçonneux; je le voyais deux ou trois fois par an, et, comme je n'imaginais pas que des
chagrins fussent des fautes, je ne lui parlais pas de mes peines; elles altéraient sensiblement ma santé, mais, chose étrange, elles
perfectionnaient mon esprit. Un sage d'Orient a dit: "Celui qui n'a pas souffert, que sait-il?" Je vis que je ne savais rien avant mon malheur; mes impressions étaient toutes des sentiments: je ne jugeais pas,
j'aimais; les discours, les actions, les personnes, plaisaient ou déplaisaient à mon coeur. A présent, mon esprit s'était séparé de
ces mouvements involontaires: le chagrin est comme l'éloignement, il fait juger l'ensemble des objets. Depuis que je me sentais
étrangère à tout, j'étais devenue plus difficile, et j'examinais, en le critiquant, presque tout ce qui m'avait plu jusqu'alors.
Cette disposition ne pouvait échapper à madame de B. Je n'ai
jamais su si elle en devina la cause: elle craignait peut-être d'exalter ma peine en me permettant de la confier; mais elle me montrait
encore plus de bonté que de coutume; elle me parlait avec un entier abandon, et, pour me distraire de mes chagrins, elle m'occupait de
ceux qu'elle avait elle-même. Elle jugeait bien mon coeur: je ne pouvais, en effet, me rattacher à la vie que par l'idée d'être
nécessaire ou du moins utile à ma bienfaitrice. La pensée qui me poursuivait le plus, c'est que j'étais isolée sur la terre, et que je
pouvais mourir sans laisser de regrets dans le coeur de personne. J'étais injuste pour madame de B.; elle m'aimait, elle me l'avait
assez prouvé; mais elle avait des intérêts qui passaient bien avant moi. Je n'enviais pas sa tendresse à ses petits-fils, surtout à
Charles; mais j'aurais voulu pouvoir dire comme eux: "Ma mère!"
Les liens de famille surtout me faisaient faire des retours bien douloureux sur moi-même, moi qui jamais ne devais être la soeur, la
femme, la mère de personne! Je me figurais dans ces liens plus de douceur qu'ils n'en ont peut-être, et je négligeais ceux qui m'étaient
permis parce que je ne pouvais atteindre à ceux-là. Je n'avais point d'amie, personne n'avait ma confiance. Ce que j'avais pour madame
de B. était plutôt un culte qu'une affection; mais je crois que je sentais pour Charles tout ce qu'on éprouve pour un frère.
Il était toujours au collège, qu'il allait bientôt quitter pour
commencer ses voyages; il partait avec son frère aîné et son gouverneur, et ils devaient visiter l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie.
Leur absence devait durer deux ans. Charles était charmé de partir, et moi je ne fus affligée qu'au dernier moment: car j'étais toujours
bien aise de ce qui lui faisait plaisir. Je ne lui avais rien dit de toutes les idées qui m'occupaient; je ne le voyais jamais seul, et il m'aurait
fallu bien du temps pour lui expliquer ma peine. Je suis sûre qu'alors il m'aurait comprise; mais il avait, avec son air doux et grave, une
disposition à la moquerie qui me rendait timide. Il est vrai qu'il ne l'exerçait guère que sur les ridicules de l'affectation: tout ce qui était
sincère le désarmait. Enfin je ne lui dis rien. Son départ, d'ailleurs, était une distraction, et je crois que cela me faisait du bien de
m'affliger d'autre chose que de ma douleur habituelle.
Ce fut peu de temps après le départ de Charles que la Révolution prit un caractère plus sérieux. Je n'entendais parler tout le jour, dans
le salon de madame de B., que des grands intérêts moraux et politiques que cette révolution remua jusque dans leur source; ils se
rattachaient à ce qui avait occupé les esprits supérieurs de tous les temps. Rien n'était plus capable d'étendre et de former mes idées
que le spectacle de cette arène où des hommes distingués remettaient chaque jour en question tout ce qu'on avait pu croire
jugé jusqu'alors. Ils approfondissaient tous les sujets, remontaient à l'origine de toutes les institutions, mais trop souvent pour tout
ébranler et pour tout détruire.
Croiriez-vous que, jeune comme j'étais, étrangère à tous les intérêts de la société, nourrissant à part ma plaie secrète, la
Révolution apporta un changement dans mes idées, fit naître dans mon coeur quelques espérances et suspendit un moment mes maux? tant on cherche vite ce qui peut consoler! J'entrevis donc que
dans ce grand désordre je pourrais trouver une place, que toutes les fortunes renversées, tous les rangs confondus, tous les préjugés
évanouis, amèneraient peut-être un état de choses où je serais moins étrangère, et que, si j'avais quelque supériorité d'âme,
quelque qualité cachée, on l'apprécierait lorsque ma couleur ne m'isolerait plus au milieu du monde, comme elle avait fait
jusqu'alors. Mais il arriva que ces qualités mêmes que je pouvais me trouver s'opposèrent vite à mon illusion: je ne pus désirer longtemps
beaucoup de mal pour un peu de bien personnel. D'un autre côté, j'apercevais les ridicules de ces personnages qui voulaient maîtriser
les événements; je jugeais les petitesses de leurs caractères, je devinais leurs vues secrètes. Bientôt leur fausse philanthropie cessa
de m'abuser, et je renonçai à l'espérance en voyant qu'il resterait encore assez de mépris pour moi au milieu de tant d'adversités.
Cependant je m'intéressais toujours à ces discussions animées; mais elles ne tardèrent pas à perdre ce qui faisait leur plus grand
charme. Déjà le temps n'était plus où l'on ne songeait qu'à plaire, et où la première condition, pour y réussir, était l'oubli des succès de
son amour-propre: lorsque la Révolution cessa d'être une belle théorie et qu'elle toucha aux intérêts intimes de chacun, les
conversations dégénérèrent en disputes, et l'aigreur, l'amertume et les personnalités prirent la place de la raison. Quelquefois, malgré
ma tristesse, je m'amusais de toutes ces violentes opinions, qui n'étaient au fond presque jamais que des prétentions, des
affectations ou des peurs; mais la gaieté qui vient de l'observation des ridicules ne fait pas de bien: il y a trop de malignité dans cette
gaieté pour qu'elle puisse réjouir le coeur qui ne se plaît que dans les joies innocentes. On peut avoir cette gaieté moqueuse sans
cesser d'être malheureux; peut-être même le malheur rend-il plus susceptible de l'éprouver, car l'amertume dont l'âme se nourrit fait
l'aliment habituel de ce triste plaisir.
L'espoir sitôt détruit que m'avait inspiré la Révolution n'avait point changé la situation de mon âme. Toujours mécontente de mon sort,
mes chagrins n'étaient adoucis que par la confiance et les bontés de madame de B. Quelquefois, au milieu de ces conversations
politiques dont elle ne pouvait réussir à calmer l'aigreur, elle me regardait tristement. Ce regard était un baume pour mon coeur; il
semblait me dire: "Ourika, vous seule m'entendrez!"
On commençait à parler de la liberté des nègres. Il était impossible que cette question ne me touchât pas vivement: c'était
une illusion que j'aimais encore à me faire qu'ailleurs, du moins, j'avais des semblables. Comme ils étaient malheureux, je les croyais
bons, et je m'intéressais à leur sort. Hélas! je fus promptement détrompée! Les massacres de Saint-Domingue me causèrent une
douleur nouvelle et déchirante. Jusqu'ici je m'étais affligée d'appartenir à une race proscrite; maintenant j'avais honte
d'appartenir à une race de barbares et d'assassins.
Cependant la Révolution faisait des progrès rapides; on s'effrayait en voyant les hommes les plus violents s'emparer de toutes les
places. Bientôt il parut que ces hommes étaient décidés à ne rien respecter: les affreuses journées du 20 juin et du 10 août durent
préparer à tout. Ce qui restait de la société de madame de B. se dispersa à cette époque: les uns fuyaient les persécutions dans les
pays étrangers; les autres se cachaient ou se retiraient en province. Madame de B. ne fit ni l'un ni l'autre; elle était fixée chez elle par
l'occupation constante de son coeur: elle resta avec un souvenir et près d'un tombeau.
Nous vivions depuis quelques mois dans la solitude, lorsque, à la
fin de l'année 1792, parut le décret de confiscation des biens des émigrés. Au milieu de ce désastre général, madame de B. n'aurait
pas compté la perte de sa fortune si elle n'eût appartenu à ses petits-fils; mais, par des arrangements de famille, elle n'en avait que
la jouissance. Elle se décida donc à faire revenir Charles, le plus jeune des deux frères, et à envoyer l'aîné, âgé de près de vingt ans,
à l'armée de Condé. Ils étaient alors en Italie, et achevaient ce grand voyage, entrepris, deux ans auparavant, dans des circonstances
bien différentes. Charles arriva à Paris au commencement de février 1793, peu de temps après la mort du roi.
Ce grand crime avait causé à madame de B. la plus violente
douleur; elle s'y livrait tout entière, et son âme était assez forte pour proportionner l'horreur du forfait à l'immensité du forfait même. Les
grandes douleurs, dans la vieillesse, ont quelque chose de frappant: elles ont pour elles l'autorité de la raison. Madame de B. souffrait
avec toute l'énergie de son caractère; sa santé en était altérée, mais je n'imaginais pas qu'on pût essayer de la consoler, ou même de la
distraire. Je pleurais, je m'unissais à ses sentiments, j'essayais d'élever mon âme pour la rapprocher de la sienne, pour souffrir du
moins autant qu'elle et avec elle.
Je ne pensai presque pas à mes peines tant que dura la Terreur: j'aurais eu honte de me trouver malheureuse en présence de ces
grandes infortunes: d'ailleurs, je ne me sentais plus isolée depuis que tout le monde était malheureux. L'opinion est comme une patrie:
c'est un bien dont on jouit ensemble; on est frère pour la soutenir et pour la défendre. Je me disais quelquefois que moi, pauvre
négresse, je tenais pourtant à toutes les âmes élevées par le besoin de la justice que j'éprouvais en commun avec elles: le jour du triomphe de la vertu et de la vérité serait un jour de triomphe pour
moi comme pour elles; mais, hélas! ce jour était bien loin.
Aussitôt que Charles fut arrivé, madame de B. partit pour la campagne. Tous ses amis étaient cachés ou en fuite; sa société se
trouvait presque réduite à un vieil abbé que, depuis dix ans, j'entendais tous les jours se moquer de la religion, et qui à présent
s'irritait qu'on eût vendu les biens du clergé, parce qu'il y perdait vingt mille livres de rente. Cet abbé vint avec nous à Saint-Germain.
Sa société était douce, ou plutôt elle était tranquille, car son calme n'avait rien de doux: il venait de la tournure de son esprit plutôt que
de la paix de son coeur.
Madame de B. avait été toute sa vie dans la position de rendre beaucoup de services. Liée avec M. de Choiseul, elle avait pu,
pendant ce long ministère, être utile à bien des gens. Deux des hommes les plus influents pendant la Terreur avaient des obligations
à madame de B.; ils s'en souvinrent et se montrèrent reconnaissants. Veillant sans cesse sur elle, ils ne permirent pas
qu'elle fût atteinte; ils risquèrent plusieurs fois leurs vies pour dérober la sienne aux fureurs révolutionnaires: car on doit remarquer
qu'à cette époque funeste les chefs mêmes des partis les plus violents ne pouvaient faire un peu de bien sans danger; il semblait
que sur cette terre désolée on ne pût régner que par le mal, tant lui seul donnait et ôtait la puissance. Madame de B. n'alla point en
prison; elle fut gardée chez elle, sous prétexte de sa mauvaise santé. Charles, l'abbé et moi, nous restâmes auprès d'elle, et nous
lui donnions tous nos soins.
Rien ne peut peindre l'état d'anxiété et de terreur des journées que nous passâmes alors, lisant chaque soir, dans les journaux, la condamnation et la mort des amis de madame de B., et tremblant à
tout instant que ses protecteurs n'eussent plus le pouvoir de la garantir du même sort. Nous sûmes qu'en effet elle était au moment
de périr, lorsque la mort de Robespierre mit un terme à tant d'horreurs. On respira; les gardes quittèrent la maison de madame
de B., et nous restâmes tous quatre dans la même solitude, comme on se retrouve, j'imagine, après une grande calamité à laquelle on a
échappé ensemble. On aurait cru que tous les liens s'étaient resserrés par le malheur: j'avais senti que là, du moins, je n'étais pas
étrangère.
Si j'ai connu quelques instants doux dans ma vie depuis la perte des illusions de mon enfance, c'est l'époque qui suivit ces temps
désastreux. Madame de B. possédait au suprême degré ce qui fait le charme de la vie intérieure. Indulgente et facile, on pouvait tout dire
devant elle; elle savait deviner ce que voulait dire ce qu'on avait dit. Jamais une interprétation sévère ou infidèle ne venait glacer la
confiance; les pensées passaient pour ce qu'elles valaient: on n'était responsable de rien. Cette qualité eût fait le bonheur des amis de
madame de B., quand bien même elle n'eût possédé que celle-là. Mais combien d'autres grâces n'avait-elle pas encore! Jamais on ne
sentait de vide ni d'ennui dans sa conversation; tout lui servait d'aliment; l'intérêt qu'on prend aux petites choses, qui est de la
futilité dans les personnes communes, est la source de mille plaisirs avec une personne distinguée: car c'est le propre des esprits
supérieurs de faire quelque chose de rien. L'idée la plus ordinaire devenait féconde si elle passait par la bouche de madame de B.;
son esprit et sa raison savaient la revêtir de mille nouvelles couleurs.
Charles avait des rapports de caractère avec madame de B., et son esprit aussi ressemblait au sien, c'est-à-dire qu'il était ce que celui de madame de B. avait dû être, juste, ferme, étendu, mais sans
modifications: la jeunesse ne les connaît pas: Pour elle, tout est bien ou tout est mal, tandis que l'écueil de la vieillesse est souvent de
trouver que rien n'est tout à fait bien et rien tout à fait mal. Charles avait les deux belles passions de son âge: la justice et la vérité. J'ai
dit qu'il haïssait jusqu'à l'ombre de l'affectation; il avait le défaut d'en voir quelquefois où il n'y en avait pas. Habituellement contenu, sa
confiance était flatteuse; on voyait qu'il la donnait, qu'elle était le fruit de l'estime, et non le penchant de son caractère: tout ce qu'il
accordait avait du prix, car presque rien en lui n'était involontaire, et tout cependant était naturel. Il comptait tellement sur moi qu'il n'avait
pas une pensée qu'il ne me dît aussitôt. Le soir, assis autour d'une table, les conversations étaient infinies. Notre vieil abbé y tenait sa
place; il s'était fait un enchaînement si complet d'idées fausses, et il les soutenait avec tant de bonne foi, qu'il était une source
inépuisable d'amusement pour madame de B., dont l'esprit juste et lumineux faisait admirablement ressortir les absurdités du pauvre
abbé, qui ne se fâchait jamais; elle jetait tout au travers de son ordre d'idées de grands traits de bon sens que nous comparions aux
grands coups d'épée de Roland ou de Charlemagne.
Madame de B. aimait à marcher: elle se promenait tous les matins dans la forêt de Saint-Germain, donnant le bras à l'abbé; Charles et
moi nous la suivions de loin. C'est alors qu'il me parlait de tout ce qui l'occupait, de ses projets, de ses espérances, de ses idées sur tout,
sur les choses, sur les hommes, sur les événements; il ne me cachait rien, et il ne se doutait pas qu'il me confiât quelque chose.
Depuis si longtemps il comptait sur moi que mon amitié était pour lui comme sa vie; il en jouissait sans la sentir; il ne me demandait ni
intérêt ni attention; il savait bien qu'en me parlant de lui il me parlait de moi, et que j'étais plus lui que lui-même. Charme d'une telle
confiance, vous pouvez tout remplacer, remplacer le bonheur même!
Je ne pensais jamais à parler à Charles de ce qui m'avait tant fait souffrir; je l'écoutais, et ces conversations avaient sur moi je ne sais
quel effet magique qui amenait l'oubli de mes peines. S'il m'eût questionnée, il m'en eût fait souvenir: alors je lui aurais tout dit; mais
il n'imaginait pas que j'avais aussi un secret. On était accoutumé à me voir souffrante, et madame de B. faisait tant pour mon bonheur
qu'elle devait me croire heureuse. J'aurais dû l'être, je me le disais souvent; je m'accusais d'ingratitude ou de folie. Je ne sais si j'aurais
osé avouer jusqu'à quel point ce mal sans remède de ma couleur me rendait malheureuse. Il y a quelque chose d'humiliant à ne pas
savoir se soumettre à la nécessité: aussi ces douleurs, quand elles maîtrisent l'âme, ont tous les caractères du désespoir. Ce qui
m'intimidait aussi avec Charles, c'est cette tournure un peu sévère de ses idées. Un soir, la conversation s'était établie sur la pitié, et on
se demandait si les chagrins inspirent plus d'intérêt par leurs résultats ou par leurs causes. Charles s'était prononcé pour la
cause: il pensait donc qu'il fallait que toutes les douleurs fussent raisonnables. Mais qui peut dire ce que c'est que la raison? Est-elle
la même pour tout le monde? tous les coeurs ont-ils tous les mêmes besoins, et le malheur n'est-il pas la privation des besoins du coeur?
Il était rare cependant que nos conversations du soir me
ramenassent ainsi à moi-même: je tâchais d'y penser le moins que je pouvais; j'avais ôté de ma chambre tous les miroirs, je portais
toujours des gants; mes vêtements cachaient mon cou et mes bras, et j'avais adopté, pour sortir, un grand chapeau avec un voile, que
souvent même je gardais dans la maison. Hélas! je me trompais ainsi moi-même: comme les enfants, je fermais les yeux, et je
croyais qu'on ne me voyait pas.
Vers la fin de l'année 1795, la Terreur était finie, et l'on commençait à se retrouver. Les débris de la société de madame de
B. se réunirent autour d'elle, et je vis avec peine le cercle de ses amis s'augmenter. Ma position était si fausse dans le monde que
plus la société rentrait dans son ordre naturel, plus je m'en sentais dehors. Toutes les fois que je voyais arriver chez madame de B. des
personnes qui n'y étaient pas encore venues, j'éprouvais un nouveau tourment. L'expression de surprise mêlée de dédain que
j'observais sur leur physionomie commençait à me troubler; j'étais sûre d'être bientôt l'objet d'un aparté dans l'embrasure de la fenêtre
ou d'un conversation à voix basse, car il fallait bien se faire expliquer comment une négresse était admise dans la société intime de
madame de B. Je souffrais le martyre pendant ces éclaircissements; j'aurais voulu être transportée dans ma patrie barbare, au milieu des
sauvages qui l'habitent, moins à craindre pour moi que cette société cruelle qui me rendait responsable du mal qu'elle seule avait fait.
J'étais poursuivie plusieurs jours de suite par le souvenir de cette physionomie dédaigneuse: je la voyais en rêve, je la voyais à
chaque instant; elle se plaçait devant moi comme ma propre image. Hélas! elle était celle des chimères dont je me laissais obséder!
Vous ne m'aviez pas encore appris, ô mon Dieu! à conjurer ces fantômes; je ne savais pas qu'il n'y a de repos qu'en vous.
A présent, c'était dans le coeur de Charles que je cherchais un
abri; j'étais fière de son amitié, je l'étais encore plus de ses vertus; je l'admirais comme ce que je connaissais de plus parfait sur la terre.
J'avais cru autrefois aimer Charles comme un frère; mais, depuis que j'étais toujours souffrante, il me semblait que j'étais vieillie et que ma tendresse pour lui ressemblait plutôt à celle d'une mère. Une
mère, en effet, pouvait seule éprouver ce désir passionné de son bonheur, de ses succès; j'aurais volontiers donné ma vie pour lui
épargner un moment de peine. Je voyais bien avant lui l'impression qu'il produisait sur les autres; il était assez heureux pour ne s'en pas
soucier. C'est tout simple: il n'avait rien à en redouter; rien ne lui avait donné cette inquiétude habituelle que j'éprouvais sur les
pensées des autres; tout était harmonie dans son sort, tout était désaccord dans le mien.
Un matin, un ancien ami de madame de B. vint chez elle; il était
chargé d'une proposition de mariage pour Charles. Mademoiselle de Thémines était devenue, d'une manière bien cruelle, une riche
héritière; elle avait perdu le même jour, sur l'échafaud, sa famille entière; il ne lui restait plus qu'une grande tante, autrefois religieuse,
et qui, devenue tutrice de mademoiselle de Thémines, regardait comme un devoir de la marier, et voulait se presser, parce qu'ayant
plus de quatre-vingts ans, elle craignait de mourir et de laisser ainsi sa nièce seule et sans appui dans le monde. Mademoiselle de
Thémines réunissait tous les avantages de la naissance, de la fortune et de l'éducation; elle avait seize ans: elle était belle comme
le jour: on ne pouvait hésiter. Madame de B. en parla à Charles, qui d'abord fut un peu effrayé de se marier si jeune. Bientôt il désira voir
mademoiselle de Thémines. L'entrevue eut lieu, et alors il n'hésita plus. Anaïs de Thémines possédait en effet tout ce qui pouvait plaire
à Charles: jolie sans s'en douter, et d'une modestie si tranquille qu'on voyait qu'elle ne devait qu'à la nature cette charmante vertu.
Madame de Thémines permit à Charles d'aller chez elle, et bientôt il devint passionnément amoureux. Il me racontait les progrès de ses
sentiments: j'étais impatiente de voir cette belle Anaïs, destinée à faire le bonheur de Charles. Elle vint enfin à Saint-Germain. Charles lui avait parlé de moi: je n'eus point à supporter d'elle ce coup d'oeil
dédaigneux et scrutateur qui me faisait toujours tant de mal; elle avait l'air d'un ange de bonté. Je lui promis qu'elle serait heureuse
avec Charles; je la rassurai sur sa jeunesse, je lui dis qu'à vingt et un ans il avait la raison solide d'un âge bien plus avancé. Je
répondis à toutes ses questions; elle m'en fit beaucoup, parce qu'elle savait que je connaissais Charles depuis son enfance, et il m'était si
doux d'en dire du bien que je ne me lassais pas d'en parler.
Les arrangements d'affaires retardèrent de quelques semaines la conclusion du mariage. Charles continuait à aller chez madame de
Thémines, et souvent il restait à Paris deux ou trois jours de suite. Ces absences m'affligeaient, et j'étais mécontente de moi-même en
voyant que je préférais mon bonheur à celui de Charles. Ce n'est pas ainsi que j'étais accoutumée à aimer. Les jours où il revenait
étaient des jours de fête; il me racontait ce qui l'avait occupé, et, s'il avait fait quelques progrès dans le coeur d'Anaïs, je m'en réjouissais
avec lui. Un jour pourtant il me parla de la manière dont il voulait vivre avec elle. "Je veux obtenir toute sa confiance, me dit-il, et lui
donner toute la mienne; je ne lui cacherai rien, elle saura toutes mes pensées, elle connaîtra tous les mouvements secrets de mon coeur;
je veux qu'il y ait entre elle et moi une confiance comme la nôtre, Ourika." Comme la nôtre! Ce mot me fit mal; il me rappela que
Charles ne savait pas le seul secret de ma vie, et il m'ôta le désir de le lui confier. Peu à peu les absences de Charles devinrent plus
longues; il n'était presque plus à Saint-Germain que des instants; il venait à cheval pour mettre moins de temps en chemin; il retournait
l'après-dînée à Paris: de sorte que tous les soirs se passaient sans lui. Madame de B. plaisantait souvent de ces longues absences…
J'aurais bien voulu faire comme elle!
Un jour, nous nous promenions dans la forêt. Charles avait été
absent presque toute la semaine; je l'aperçus tout à coup à l'extrémité de l'allée où nous marchions: il venait à cheval, et très-
vite. Quand il fut près de l'endroit où nous étions, il sauta à terre et se mit à se promener avec nous. Après quelques minutes de
conversation générale, il resta en arrière avec moi, et nous recommençâmes à causer comme autrefois. J'en fis la remarque.
"Comme autrefois! s'écria-t-il; ah! quelle différence! Avais-je donc quelque chose à dire dans ce temps-là? Il me semble que je n'ai
commencé à vivre que depuis deux mois. Ourika, je ne vous dirai jamais ce que j'éprouve pour elle! Quelquefois je crois sentir que
mon âme tout entière va passer dans la sienne. Quand elle me regarde, je ne respire plus; quand elle rougit, je voudrais me
prosterner à ses pieds pour l'adorer. Quand je pense que je vais être le protecteur de cet ange, qu'elle me confie sa vie, sa destinée, ah!
que je suis glorieux de la mienne! Que je la rendrai heureuse! Je serai pour elle le père, la mère qu'elle a perdus; mais je serai aussi
son mari, son amant! Elle me donnera son premier amour, tout son coeur s'épanchera dans le mien; nous vivrons de la même vie, et je
ne veux pas que dans le cours de nos longues années elle puisse dire qu'elle ait passé une heure sans être heureuse. Quelles délices,
Ourika, de penser qu'elle sera la mère de mes enfants, qu'ils puiseront la vie dans le sein d'Anaïs! Ah! ils seront doux et beaux
comme elle! Qu'ai-je fait, ô Dieu! pour mériter tant de bonheur?"
Hélas! j'adressais en ce moment au Ciel une question toute contraire! Depuis quelques instants j'écoutais ces paroles
passionnées avec un sentiment indéfinissable. Grand Dieu! vous êtes témoin que j'étais heureuse du bonheur de Charles; mais
pourquoi avez-vous donné la vie à la pauvre Ourika? pourquoi n'est-elle pas morte sur ce bâtiment négrier d'où elle fut arrachée, ou sur le sein de sa mère? Un peu de sable d'Afrique eût recouvert son
corps, et ce fardeau eût été bien léger! Qu'importait au monde qu'Ourika vécût? Pourquoi était-elle condamnée à la vie? C'était
donc pour vivre seule, toujours seule, jamais aimée! O mon Dieu! ne le permettez pas! Retirez de la terre la pauvre Ourika! Personne n'a
besoin d'elle: n'est-elle pas seule dans la vie? Cette affreuse pensée me saisit avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Je me
sentis fléchir, je tombai sur les genoux, mes yeux se fermèrent, et je crus que j'allais mourir.
En achevant ces paroles, l'oppression de la pauvre religieuse parut s'augmenter; sa voix s'altéra, et quelques larmes coulèrent le
long de ses joues flétries. Je voulus l'engager à suspendre son récit; elle s'y refusa.
"Ce n'est rien, me dit-elle; maintenant le chagrin ne dure pas dans mon coeur: la racine en est coupée. Dieu a eu pitié de moi; il m'a
retirée lui-même de cet abîme où je n'étais tombée que faute de le connaître et de l'aimer. N'oubliez donc pas que je suis heureuse;
mais, hélas! ajouta-t-elle, je ne l'étais point alors."
Jusqu'à l'époque dont je viens de vous parler, j'avais supporté mes peines; elles avaient altéré ma santé, mais j'avais conservé ma
raison et une sorte d'empire sur moi-même. Mon chagrin, comme le ver qui dévore le fruit, avait commencé par le coeur; je portais dans
mon sein le germe de la destruction, lorsque tout était encore plein de vie au dehors de moi. La conversation me plaisait, la discussion
m'animait; j'avais même conservé une sorte de gaieté d'esprit; mais j'avais perdu les joies du coeur. Enfin, jusqu'à l'époque dont je viens de vous parler, j'étais plus forte que mes peines; je sentais qu'à
présent mes peines seraient plus fortes que moi.
Charles me rapporta dans ses bras jusqu'à la maison. Là tous les secours me furent donnés, et je repris connaissance. En ouvrant les
yeux, je vis madame de B. à côté de mon lit; Charles me tenait une main. Ils m'avaient soignée eux-mêmes, et je vis sur leurs visages
un mélange d'anxiété et de douleur qui pénétra jusqu'au fond de mon âme: je sentis la vie revenir en moi; mes pleurs coulèrent.
Madame de B. les essuyait doucement; elle ne me disait rien, elle ne me faisait point de questions: Charles m'en accabla. Je ne sais ce
que je lui répondis; je donnai pour cause à mon accident le chaud, la longueur de la promenade. Il me crut, et l'amertume entra dans mon
âme en voyant qu'il me croyait: mes larmes se séchèrent; je me dis qu'il était donc bien facile de tromper ceux dont l'intérêt était ailleurs.
Je retirai ma main, qu'il tenait encore, et je cherchai à paraître tranquille. Charles partit, comme de coutume, à cinq heures. J'en fus
blessée; j'aurais voulu qu'il fût inquiet de moi: je souffrais tant! Il serait parti de même, je l'y aurais forcé; mais je me serais dit qu'il me
devait le bonheur de sa soirée, et cette pensée m'eût consolée. Je me gardai bien de montrer à Charles ce mouvement de mon coeur:
les sentiments délicats ont une sorte de pudeur; s'ils ne sont devinés, ils sont incomplets: on dirait qu'on ne peut les éprouver qu'à
deux.
A peine Charles fut-il parti que la fièvre me prit avec une grande violence; elle augmenta les deux jours suivants. Madame de B. me
soignait avec sa bonté accoutumée; elle était désespérée de mon état et de l'impossibilité de me faire transporter à Paris, où le
mariage de Charles l'obligeait à se rendre le lendemain. Les médecins dirent à madame de B. qu'ils répondaient de ma vie si elle me laissait à Saint-Germain; elle s'y résolut, et elle me montra en
partant une affection si tendre qu'elle calma un moment mon coeur. Mais, après son départ, l'isolement complet, réel, où je me trouvais
pour la première fois de ma vie, me jeta dans un profond désespoir. Je voyais se réaliser cette situation que mon imagination s'était
peinte tant de fois; je mourais loin de ce que j'aimais, et mes tristes gémissements ne parvenaient pas même à leurs oreilles. Hélas! ils
eussent troublé leur joie. Je les voyais s'abandonnant à toute l'ivresse du bonheur, loin d'Ourika mourante. Ourika n'avait qu'eux
dans la vie; mais eux n'avaient pas besoin d'Ourika: personne n'avait besoin d'elle! Cet affreux sentiment de l'inutilité de l'existence est
celui qui déchire le plus profondément le coeur; il me donna un tel dégoût de la vie que je souhaitai sincèrement mourir de la maladie
dont j'étais attaquée. Je ne parlais pas, je ne donnais presque aucun signe de connaissance, et cette seule pensée était bien distincte en
moi: Je voudrais mourir. Dans d'autres moments, j'étais plus agitée; je me rappelais tous les mots de cette dernière conversation que
j'avais eue avec Charles dans la forêt; je le voyais nageant dans cette mer de délices qu'il m'avait dépeinte, tandis que je mourais
abandonnée, seule dans la mort comme dans la vie. Cette idée me donnait une irritation plus pénible encore que la douleur. Je me
créais des chimères pour satisfaire à ce nouveau sentiment; je me représentais Charles arrivant à Saint-Germain. On lui disait: "Elle est
morte." Eh bien! le croiriez-vous? je jouissais de sa douleur; elle me vengeait, et de quoi, grand Dieu? de ce qu'il avait été l'ange
protecteur de ma vie! Cet affreux sentiment me fit bientôt horreur; j'entrevis que, si la douleur n'était pas une faute, s'y livrer comme je
le faisais pouvait être criminel. Mes idées prirent alors un autre cours: j'essayai de me vaincre, de trouver en moi-même une force
pour combattre les sentiments qui m'agitaient; mais je ne la cherchais point, cette force, où elle était. Je me fit honte de mon
ingratitude. "Je mourrai, me disais-je, je veux mourir; mais je ne veux pas laisser les passions haineuses approcher de mon coeur. Ourika
est un enfant déshérité, mais l'innocence lui reste: je ne la laisserai pas se flétrir en moi par l'ingratitude. Je passerai sur la terre comme
une ombre, mais dans le tombeau j'aurai la paix. O mon Dieu! ils sont déjà bien heureux: eh bien! donnez-leur encore la part d'Ourika,
et laissez-la mourir comme la feuille tombe en automne. N'ai-je donc pas assez souffert?"
Je ne sortis de la maladie qui avait mis ma vie en danger, que
pour tomber dans un état de langueur où le chagrin avait beaucoup de part. Madame de B. s'établit à Saint-Germain après le mariage de
Charles; il y venait souvent accompagné d'Anaïs, jamais sans elle. Je souffrais toujours davantage quand ils étaient là. Je ne sais si
l'image du bonheur me rendait plus sensible ma propre infortune, ou si la présence de Charles réveillait le souvenir de notre ancienne
amitié; je cherchais quelquefois à le retrouver, et je ne le reconnaissais plus. Il me disait pourtant à peu près tout ce qu'il me
disait autrefois; mais son amitié présente ressemblait à son amitié passée comme la fleur artificielle ressemble à la fleur véritable: c'est
la même chose, hors la vie et le parfum.
Charles attribuait au dépérissement de ma santé le changement de mon caractère; je crois que madame de B. jugeait mieux le triste
état de mon âme, qu'elle devinait mes tourments secrets et qu'elle en était vivement affligée; mais le temps n'était plus où je consolais
les autres: je n'avais plus pitié que de moi-même.
Anaïs devint grosse, et nous retournâmes à Paris. Ma tristesse augmentait chaque jour. Ce bonheur intérieur si paisible, ces liens de famille si doux, cet amour dans l'innocence toujours aussi tendre,
aussi passionné, quel spectacle pour une malheureuse destinée à passer sa triste vie dans l'isolement, à mourir sans avoir été aimée,
sans avoir connu d'autres liens que ceux de la dépendance et de la pitié! Les jours, les mois se passaient ainsi; je ne prenais part à
aucune conversation, j'avais abandonné tous mes talents; si je supportais quelques lectures, c'étaient celles où je croyais retrouver
la peinture imparfaite des chagrins qui me dévoraient. Je m'en faisais un nouveau poison, je m'enivrais de mes larmes, et, seule
dans ma chambre pendant des heures entières, je m'abandonnais à ma douleur.
La naissance d'un fils mit le comble au bonheur de Charles; il
accourut pour me le dire, et dans les transports de sa joie je reconnus quelques accents de son ancienne confiance. Qu'ils me
firent mal! Hélas! c'était la voix de l'ami que je n'avais plus! et tous les souvenirs du passé venaient à cette voix déchirer de nouveau
ma plaie.
L'enfant de Charles était beau comme Anaïs. Le tableau de cette jeune mère avec son fils touchait tout le monde; moi seule, par un
sort bizarre, j'étais condamnée à le voir avec amertume. Mon coeur dévorait cette image d'un bonheur que je ne devais jamais
connaître, et l'envie, comme le vautour, se nourrissait dans mon sein. Qu'avais-je fait à ceux qui crurent me sauver en m'amenant sur
cette terre d'exil? pourquoi ne me laissait-on pas suivre mon sort? Eh bien! je serais la négresse esclave de quelque riche colon; brûlée
par le soleil, je cultiverais la terre d'un autre; mais j'aurais mon humble cabane pour me retirer le soir; j'aurais un compagnon de ma
vie et des enfants de ma couleur qui m'appelleraient: "Ma mère!" Ils appuieraient sans dégoût leur petite bouche sur mon front; ils reposeraient leur tête sur mon cou et s'endormiraient dans mes
bras! Qu'ai-je fait pour être condamnée à n'éprouver jamais les affections pour lesquelles seules mon coeur est créé! O mon Dieu!
ôtez-moi de ce monde… Je sens que je ne puis plus supporter la vie.
A genoux dans ma chambre, j'adressais au Créateur cette prière
impie, quand j'entendis ouvrir ma porte: c'était l'amie de madame de B., la marquise de ***, qui était revenue depuis peu d'Angleterre, où
elle avait passé plusieurs années. Je la vis avec effroi arriver près de moi: sa vue me rappelait toujours que, la première, elle m'avait
révélé mon sort; qu'elle m'avait ouvert cette mine de douleurs où j'avais tant puisé. Depuis qu'elle était à Paris, je ne la voyais qu'avec
un sentiment pénible.
"Je viens vous voir et causer avec vous, ma chère Ourika, me dit-elle; vous savez combien je vous aime depuis votre enfance, et je ne
puis voir sans une véritable peine la mélancolie dans laquelle vous vous plongez. Est-il possible, avec l'esprit que vous avez, que vous
ne sachiez pas tirer un meilleur parti de votre situation? — L'esprit, Madame, lui répondis-je, ne sert guère qu'à augmenter les maux
véritables; il les fait voir sous tant de formes diverses! — Mais reprit-elle, lorsque les maux sont sans remède, n'est-ce pas une folie de
refuser de s'y soumettre et de lutter ainsi contre la nécessité, car enfin nous ne sommes pas les plus forts? — Cela est vrai, dis-je;
mais il semble que dans ce cas la nécessité est un mal de plus. — Vous conviendrez pourtant, Ourika, que la raison conseille alors de
se résigner et de se distraire. — Oui, Madame; mais, pour se distraire, il faut entrevoir ailleurs l'espérance. — Vous pourriez du
moins vous faire des goûts et des occupations pour remplir votre temps. — Ah! Madame, les goûts qu'on se fait sont un effort et ne sont pas un plaisir. — Mais, dit-elle encore, vous êtes remplie de
talents. — Pour que les talents soient une ressource, Madame, lui répondis-je, il faut se proposer un but; mes talents seraient comme
la fleur du poëte anglais, qui perdait son parfum dans le désert. — Vous oubliez vos amis, qui en jouiraient. — Je n'ai point d'amis,
Madame; j'ai des protecteurs, et cela est bien différent! — Ourika, dit-elle, vous vous rendez bien malheureuse, et bien inutilement! —
Tout est inutile dans ma vie, Madame, même ma douleur. — Comment pouvez-vous prononcer un mot si amer, vous, Ourika, qui
vous êtes montrée si dévouée lorsque vous restiez seule à madame de B. pendant la Terreur? — Hélas! Madame, je suis comme ces
génies malfaisants qui n'ont de pouvoir que dans les temps de calamités, et que le bonheur fait fuir. — Confiez-moi votre secret, ma
chère Ourika; ouvrez-moi votre coeur. Personne ne prend à vous plus d'intérêt que moi, et peut-être que je vous ferai du bien. — Je
n'ai point de secret, Madame, lui répondis-je; ma position et ma couleur sont tout mon mal, vous le savez. — Allons donc, reprit-elle,
pouvez-vous nier que vous renfermez au fond de votre âme une grande peine? Il ne faut que vous voir un instant pour en être sûr."
Je persistai à lui dire ce que je lui avais déjà dit; elle s'impatienta, éleva la voix. Je vis que l'orage allait éclater. "Est-ce là votre bonne
foi, dit-elle, cette sincérité pour laquelle on vous vante? Ourika, prenez-y garde, la réserve quelquefois conduit à la fausseté. — Eh!
que pourrais-je vous confier, Madame, lui dis-je, à vous surtout qui depuis si longtemps avez prévu quel serait le malheur de ma
situation? A vous, moins qu'à personne, je n'ai rien de nouveau à dire là-dessus. — C'est ce que vous ne me persuaderez jamais,
répliqua-t-elle; mais, puisque vous me refusez votre confiance et que vous assurez que vous n'avez point de secret, eh bien! Ourika, je
me chargerai de vous apprendre que vous en avez un. Oui, Ourika, tous vos regrets, toutes vos douleurs, ne viennent que d'une passion
malheureuse, d'une passion insensée, et, si vous n'étiez pas folle d'amour pour Charles, vous prendriez fort bien votre parti d'être
négresse. Adieu, Ourika; je m'en vais, et, je vous le déclare, avec bien moins d'intérêt pour vous que je n'en avais apporté en venant
ici." Elle sortit en achevant ces paroles. Je demeurai anéantie. Que venait-elle de me révéler! quelle lumière affreuse avait-elle jetée sur
l'abîme de mes douleurs! Grand Dieu! c'était comme la lumière qui pénétra une fois au fond des enfers et qui fit regretter les ténèbres à
ses malheureux habitants. Quoi! j'avais une passion criminelle! C'est elle qui jusqu'ici dévorait mon coeur! Ce désir de tenir ma place dans
la chaîne des êtres, ce besoin des affections de la nature, cette douleur de l'isolement, c'étaient les regrets d'un amour coupable! Et,
lorsque je croyais envier l'image du bonheur, c'est le bonheur lui-même qui était l'objet de mes voeux impies! Mais qu'ai-je donc fait
pour qu'on puisse me croire atteinte de cette passion sans espoir? Est-il donc impossible d'aimer plus que sa vie avec innocence?
Cette mère qui se jeta dans la gueule du lion pour sauver son fils, quel sentiment l'animait? Ces frères, ces soeurs qui voulurent mourir
ensemble sur l'échafaud, et qui priaient Dieu avant d'y monter, était-ce donc un amour coupable qui les unissait? L'humanité seule ne
produit-elle pas tous les jours des dévouements sublimes? Pourquoi donc ne pourrais-je aimer ainsi Charles, le compagnon de mon
enfance, le protecteur de ma jeunesse?… Et cependant je ne sais quelle voix crie au fond de moi-même qu'on a raison et que je suis
criminelle. Grand Dieu! je vais donc recevoir aussi le remords dans mon coeur désolé! Il faut qu'Ourika connaisse tous les genres
d'amertumes, qu'elle épuise toutes les douleurs! Quoi! mes larmes désormais seront coupables! il me sera défendu de penser à lui!
Quoi! je n'oserai plus souffrir!
Ces affreuses pensées me jetèrent dans un accablement qui
ressemblait à la mort. La même nuit, la fièvre me prit, et en moins de trois jours on désespéra de ma vie. Le médecin déclara que, si l'on
voulait me faire recevoir mes sacrements, il n'y avait pas un instant à perdre. On envoya chercher mon confesseur; il était mort depuis peu
de jours. Alors madame de B. fit avertir un prêtre de la paroisse. Il vint et m'administra l'extrême-onction, car j'étais hors d'état de
recevoir le viatique: je n'avais aucune connaissance, et on attendait ma mort à chaque instant. C'est sans doute alors que Dieu eut pitié
de moi; il commença par me conserver la vie: contre toute attente, mes forces se soutinrent. Je luttai ainsi environ quinze jours; ensuite
la connaissance me revint. Madame de B. ne me quittait pas, et Charles paraissait avoir retrouvé pour moi son ancienne affection. Le
prêtre continuait à venir me voir chaque jour, car il voulait profiter du premier moment pour me confesser. Je le désirais moi-même; je ne
sais quel mouvement me portait vers Dieu et me donnait le besoin de me jeter dans ses bras et d'y chercher le repos. Le prêtre reçut
l'aveu de mes fautes; il ne fut point effrayé de l'état de mon âme: comme un vieux matelot, il connaissait toutes ces tempêtes. Il
commença par me rassurer sur cette passion dont j'étais accusée. "Votre coeur est pur, me dit-il: c'est à vous seule que vous avez fait
du mal; mais vous n'en êtes pas moins coupable. Dieu vous demandera compte de votre propre bonheur, qu'il vous avait
confié… Qu'en avez-vous fait? Ce bonheur était entre vos mains, car il réside dans l'accomplissement de nos devoirs: les avez-vous
seulement connus? Dieu est le but de l'homme: quel a été le vôtre? Mais ne perdez pas courage; priez Dieu, Ourika: il est là, il vous tend
les bras; il n'y a pour lui ni nègres ni blancs: tous les coeurs sont égaux devant ses yeux, et le vôtre mérite de devenir digne de lui."
C'est ainsi que cet homme respectable encourageait la pauvre Ourika. Ces paroles simples portaient dans mon âme je ne sais
quelle paix que je n'avais jamais connue; je les méditais sans cesse, et comme d'une mine féconde j'en tirais toujours quelque nouvelle
réflexion. Je vis qu'en effet je n'avais point connu mes devoirs: Dieu en a prescrit aux personnes isolées comme à celles qui tiennent au
monde; s'il les a privées des liens du sang, il leur a donné l'humanité tout entière pour la famille. "La soeur de la charité, me disais-je,
n'est point seule dans la vie, quoiqu'elle ait renoncé à tout: elle s'est créé une famille de choix; elle est la mère de tous les orphelins, la
fille de tous les pauvres vieillards, la soeur de tous les malheureux. Des hommes du monde n'ont-ils pas souvent cherché un isolement
volontaire? Ils voulaient être seuls avec Dieu; ils renonçaient à tous les plaisirs pour adorer, dans la solitude, la source pure de tout bien
et de tout bonheur; ils travaillaient, dans le secret de leur pensée, à rendre leur âme digne de se présenter devant le Seigneur. C'est
pour vous, ô mon Dieu! qu'il est doux d'embellir ainsi son coeur, de le parer, comme pour un jour de fête, de toutes les vertus qui vous
plaisent. Hélas! qu'avais-je fait? Jouet insensé des mouvements involontaires de mon âme, j'avais couru après les jouissances de la
vie, et j'en avais négligé le bonheur. Mais il n'est pas encore trop tard: Dieu, en me jetant sur cette terre étrangère, voulut peut-être
me prédestiner à lui; il m'arracha à la barbarie, à l'ignorance; par un miracle de sa bonté, il me déroba aux vices de l'esclavage et me fit
connaître sa loi. Cette loi me montre tous mes devoirs, elle m'enseigne ma route. Je la suivrai, ô mon Dieu! je ne me servirai
plus de vos bienfaits pour vous offenser, je ne vous accuserai plus de mes fautes."
Ce nouveau jour sous lequel j'envisageai ma position fit rentrer le
calme dans mon coeur. Je m'étonnais de la paix qui succédait à tant d'orages: on avait ouvert une issue à ce torrent qui dévastait ses rivages, et maintenant il portait ses flots apaisés dans une mer
tranquille.
Je me décidai à me faire religieuse. J'en parlai à madame de B. Elle s'en affligea, mais elle me dit: "Je vous ai fait tant de mal en
voulant vous faire du bien que je ne me sens pas le droit de m'opposer à votre résolution." Charles fut plus vif dans sa
résistance; il me pria, il me conjura de rester. Je lui dis: "Laissez-moi aller, Charles, dans le seul lieu où il me soit permit de penser sans
cesse à vous…"
Ici la jeune religieuse finit brusquement son récit. Je continuai à lui
donner des soins: malheureusement ils furent inutiles: elle mourut à la fin d'octobre; elle tomba avec les dernières feuilles de l'automne.
Imprimé par D. JOUAUST
POUR LA COLLECTION
DES PETITS CHEFS-D'OEUVRE
M DCCC LXXVIII
Erreurs typographiques corrigées:
=de ses idées sur tout= remplacé =par de ses idées surtout=
=c'était la voix de L'ami= remplacé par =c'était la voix de l'ami=
=le tableau de cette jeune mère= remplacé par =Le tableau de
cette jeune mère=
Vous avez terminé Ourika
duchesse de Claire de Durfort Duras
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Au bonheur des dames
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