Papa longues jambes

Jean Webster · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/5

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Papa longues jambes

Jean Webster

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

Papa- Longues-Jambes

Illustrations de Jean Webster

 

Pour toi

Jean Webster est née le 24 juillet 1876 à Fredonia, État de New York, dans un milieu favorable à la littérature puisque son père était éditeur et que son oncle maternel n'était autre que Mark Twain l Les deux premiers ouvrages qu'elle publie : Pathy and Priscilla et ]ust Patty sont une peinture vivante de la vie des lycées et des universités. Suivront quatre romans. Mais c'est en 1912, avec Papa-Longues-Jambes, qu'elle connaît un succès aussi bien dû au livre, qu'au film et à la pièce de théâtre qui en furent tirés. La suite, Dear Enemy, fut publié en 1915, année de son mariage. Elle devait mourir le 11 juin 1916, peu après la naissance de sa fille.

« Mercredi, jour maudit »

 

 

Le premier mercredi du mois était un jour parfaitement

abominable qu'on attendait dans l'horreur, qu'on supportait avec courage et qu'on se hâtait d'oublier. Ce jour-là, les parquets devaient être impeccables, les chaises sans un grain de poussière, les lits sans un pli. Quatre-vingt-dix-sept petits orphelins, se tortillant comme des vers, devaient tour à tour être nettoyés, peignés et boutonnés dans leurs blouses de vichy fraîchement empesées ; quatre-vingt-dix-sept petits auxquels il fallait rappeler les bonnes manières ; en particulier que l'on devait dire « Oui, monsieur», «Non, monsieur », chaque fois qu'un membre bienfaiteur leur adressait la parole.

C'était une journée pénible, qui reposait entièrement sur les épaules de la pauvre Jerusha Abbott, l'aînée de l'orphelinat. Mais ce mercredi-là, comme tous ceux qui l'avaient précédé, arriva pourtant à son terme. Jerusha sortit en hâte de l'office où elle venait de terminer les sandwiches pour les hôtes de l'institution et monta à l'étage pour accomplir sa tâche quotidienne. La chambre F en particulier requérait tous ses soins. Là, onze petits bambins, de quatre à sept ans, occupaient une rangée de onze petits lits. Jerusha rassembla ses troupes, lissa les habits chiffonnés, moucha les nez, puis mit en rangs les chers petits et les fit avancer vers le réfectoire où ils allaient recevoir un goûter substantiel composé de pain, de lait et de pudding aux pruneaux.

Enfin elle se laissa tomber sur la banquette près de la fenêtre et appuya ses tempes brûlantes contre le carreau glacé. Debout depuis 5 heures du matin, elle n'avait cessé d'exécuter les ordres de chacun, réprimandée et houspillée tout au long de la journée par une directrice acariâtre. Quand elle ne jouait pas son rôle devant un public composé de membres du comité de bienfaisance et de dames en visite d'inspection, Mrs. Lippett oubliait volontiers l'air digne et solennel qu'elle affectait en pareille occasion. Au-delà des grilles de fer qui marquaient les limites de l'institution, le

 regard de Jerusha se porta vers la vaste plaine gelée et, plus loin, vers le sommet des collines ondulées, émaillées çà et là de grandes propriétés, en direction des flèches du village qui se dressaient, là-bas, au milieu des arbres dénudés.

La journée s'achevait — avec assez de succès, lui semblait-il. Les membres du comité d'inspection avaient fait leur tournée et lu leurs rapports, et après avoir bu leur tasse de thé, ils se dépêchaient maintenant de rentrer dans leurs foyers. Là, ils allaient retrouver leur coin favori près de la cheminée et ils oublieraient leurs pénibles responsabilités jusqu'au mois prochain. Jerusha se pencha en avant, regardant avec curiosité - et un brin de nostalgie - la longue file des voitures et des automobiles qui franchissait les portes de l'orphelinat. Elle suivit en imagination un équipage après l'autre, jusqu'aux belles demeures qu'on apercevait au flanc de la colline. Elle s'imaginait, portant un manteau de fourrure et un chapeau à plumes en velours, s'installer confortablement dans son siège et dire au cocher d'une voix nonchalante : « À la maison. » Mais passé le seuil de la porte, la vision s'évanouissait.

Jerusha avait de l'imagination — une imagination qui lui jouerait des tours si elle n'y prenait garde, lui avait dit Mrs. Lippett. Pourtant, aussi vive qu'elle fût, elle ne lui permettait pas d'aller au-delà du porche d'entrée des maisons dans lesquelles elle rêvait de pénétrer. Pauvre petite Jerusha, ardente et romanesque ! Malgré ses dix-sept ans, elle n'avait encore jamais franchi le seuil d'une maison ordinaire, et elle avait du mal à s'imaginer la vie de ces gens qui se contentaient tout simplement de vivre, sans avoir à s'occuper d'orphelins.

« Je-ru-sha Ab-bott

On te demande

Au bureau

Et je pense

Que tu ferais mieux

De te dépêcher ! »

Tommy Dillon, qui faisait partie de la chorale, arrivait en chantonnant à l'étage. Son chant parvenait à Jerusha depuis le corridor et devint de plus en plus distinct à mesure qu'il se rapprochait de la chambre F. Jerusha s'arracha à la fenêtre et reprit contact avec la sombre réalité.

— Qui me demande ? dit-elle d'une voix anxieuse, interrompant la chanson de Tommy.

« Mrs. Lippett au bureau

Et je crois bien qu'elle est

Zozo

Ah-a-men ! »

Mais son ton n'était pas tout à fait railleur. Même le petit orphelin le plus endurci n'aurait pu s'empêcher d'éprouver quelque sympathie pour la grande sœur prise en faute qu'une directrice mécontente faisait appeler au bureau. Or Tommy aimait bien Jerusha, même si celle-ci le bousculait parfois en le tirant par le bras ou lui arrachait presque le nez en le mouchant.

Jerusha sortit sans rien dire, le front barré par deux plis profonds. Qu'est-ce qui n'allait pas ? se demandait-elle. Est-ce que les sandwiches n'avaient pas été coupés assez fin ? ou bien avait-elle oublié des coquilles dans les gâteaux aux noix ? une des visiteuses avait-elle remarqué le trou dans la chaussette de Susie Hawthorne ou — comble de l'horreur ! — l'un de ses petits chérubins de la chambre F avait-il osé répondre « grossièrement » à l'un des membres bienfaiteurs ?

En bas, les lampes du hall n'étaient pas encore allumées et, comme elle descendait les marches, un dernier visiteur se tenait sur le seuil de la porte d'entrée, prêt à partir. Jerusha ne retint de lui qu'une impression fugitive, celle d'une silhouette démesurément longue. Le bras levé, l'homme faisait signe à une automobile stationnée au détour de l'allée. Tandis que la voiture démarrait et se rapprochait, l'éclair de ses phares projeta pour quelques secondes sur le mur du vestibule son ombre gigantesque. Grotesque, elle avait des bras et des jambes démesurés qui couraient sur le plancher et montaient à l'assaut du mur du corridor. Elle évoquait, à n'en pas douter, un de ces énormes faucheux, vacillant dans la lumière.

Malgré son anxiété, Jerusha ne put retenir un brusque éclat de rire. Elle était par nature une jeune fille joyeuse, prompte à saisir la moindre occasion de s'amuser et si l'on pouvait retirer quelque divertissement de la présence contraignante d'un « bienfaiteur », voilà qui n'en était que plus drôle ! Elle s'avança vers le bureau, l'esprit réchauffé par ce petit incident et présenta un visage souriant à Mrs. Lippett. À sa grande surprise, la directrice était également souriante - sinon souriante, du moins affable -, elle arborait un air presque aussi aimable que celui qu'elle accordait d'ordinaire à ses visiteurs de marque.

— Assieds-toi, Jerusha, j'ai quelque chose à te dire.

Jerusha se laissa tomber sur la chaise la plus proche et attendit en retenant son souffle. Une automobile passa en balayant la fenêtre de ses phares. Mrs. Lippett lui jeta un coup d'œil

— As-tu remarqué le monsieur qui vient de partir ?

— Je ne l'ai vu que de dos.

— C'est un de nos plus riches bienfaiteurs et il a donné de grosses sommes d'argent pour l'entretien de l'institution. Je n'ai pas le droit de te dire son nom car il désire expressément rester anonyme.

Jerusha écarquilla légèrement les yeux : on ne l'avait pas habituée à être convoquée au bureau pour discuter avec la directrice des bizarreries des membres du comité de bienfaisance.

— Ce monsieur s'est intéressé à plusieurs de nos garçons. Te rappelles-tu Charles Benthon et Henry Fraize ? On les a envoyés tous deux à l'université grâce à Mr... hum !... grâce à ce membre bienfaiteur et tous deux ont travaillé avec assiduité pour rendre justice par leurs succès à la généreuse donation qui leur était faite. Ce monsieur ne souhaite pas d'autre paiement en retour. Jusqu'ici sa philanthropie ne s'est exprimée qu'envers les garçons ; je n'ai en effet jamais été capable de l'intéresser - si peu que ce fût- à l'une ou l'autre des filles de notre institution, aussi douée soit-elle. Il ne se soucie guère des filles, me semble-t-il.

— Non, madame, murmura Jerusha pensant qu'on attendait d'elle une réponse à ce moment de l'exposé.

— Aujourd'hui, à la réunion, il a été question de ton avenir.

Mrs. Lippett fit une pause, puis reprit d'un ton lent et placide qui eut soudain pour effet de mettre les nerfs de son auditrice à fleur de peau.

— D'ordinaire, tu le sais, nous ne gardons pas les enfants après seize ans, mais, dans ton cas, nous avons fait une exception. Tu as terminé l'école à quatorze ans et comme tu t'es montrée brillante dans tes études - moins brillante dans ta conduite, je dois l'avouer -nous avons décidé de t'envoyer au lycée du village. Or tes classes sont maintenant finies et, bien entendu, l'institution n'est plus responsable de ton entretien. En somme, nous t'avons gardée deux ans de plus que nous le devions.

Mrs. Lippett passait sous silence le fait que Jerusha avait durement travaillé ces deux années-là pour gagner sa pension ; que, ce faisant, on avait fait passer les avantages de l'institution avant son éducation ; enfin, que des jours comme celui-ci, Jerusha restait à l'orphelinat pour s'occuper du ménage.

— Comme je le disais, le problème de ton avenir a été soulevé et ton dossier examiné — examiné à fond.

Mrs. Lippett porta un regard accusateur sur la prisonnière qui se trouvait assise au banc des accusés et la prisonnière se sentit coupable parce que c'est ce qu'on attendait d'elle - et non parce qu'elle pouvait se rappeler, en aucune manière, les pages noires de son dossier auxquelles ce regard faisait allusion.

— Bien entendu, vu ta situation, on aurait pu croire que de telles dispositions allaient te permettre de commencer à gagner ta vie, mais tu semblés avoir réussi à l'école dans certaines matières. Il paraît même que ton travail de rédaction en anglais a été brillant. Miss Pritchard, qui fait partie du comité d'inspection, siège également au conseil d'administration de l'école. Elle a parlé avec ton professeur de rhétorique et a fait un discours en ta faveur. Elle a également lu à haute voix un essai que tu as intitulé : « Mercredi, jour maudit. »

Cette fois, l'expression coupable de Jerusha n'était pas feinte.

— Il me semble que tu as montré bien peu de reconnaissance en tournant en ridicule l'institution qui a tant fait pour toi et si tu n'avais pas réussi à être drôle, je ne crois pas qu'on aurait pu te pardonner aussi facilement. Mais heureusement pour toi, Mr... - c'est-à-dire, ce monsieur qui vient juste de partir - est doté d'un sens immodéré de l'humour et, sur la foi de ce devoir impertinent, il a offert de t'envoyer à l'université.

— À l'université ?

Les yeux de Jerusha s'agrandirent.

Mrs. Lippett hocha la tête.

— Il est resté pour en discuter les termes avec moi. Ils sont inhabituels, je dois le dire, et l'homme est déconcertant. Il te croit douée d'originalité et il projette de faire de toi un écrivain.

— Un écrivain ?

L'esprit comme paralysé, Jerusha ne pouvait que répéter les paroles de Mrs. Lippett.

— Tel est son souhait, en effet. Ce qu'il en sortira, l'avenir le dira. Il te donne une pension très généreuse, trop généreuse même pour une fille qui n'a jamais eu aucune expérience de l'argent. Mais il a tout réglé dans le détail et je ne me suis pas sentie autorisée à faire la moindre remarque à ce sujet. Tu resteras donc encore ici tout l'été et Miss Pritchard s'est proposée très aimablement pour t'aider à préparer ton trousseau. Ta pension et tes études seront payées directement à l'université et tu recevras en outre, pendant tes quatre années d'études, une allocation mensuelle de trente-cinq dollars. Ce legs te permettra de vivre sur le même pied que les autres étudiantes. L'argent te sera adressé une fois par mois, par l'intermédiaire de son secrétaire privé et, de ton côté, tu lui en accuseras réception par une lettre que tu lui écriras une fois par mois. Non qu'il attende des remerciements pour l'argent qu'il te fait parvenir, il n'y tient pas ; mais tu devras lui écrire pour l'informer du progrès de tes études et des détails de ta vie quotidienne. Le genre de lettre que tu pourrais écrire à tes parents s'ils étaient encore vivants.

Ces lettres seront adressées à Mr. John Smith et envoyées aux bons soins de son secrétaire. Le nom de ce monsieur n'est pas John Smith, mais il préfère rester anonyme. Pour toi, il ne sera jamais que John Smith. Son but, en exigeant ces lettres c'est que rien, selon lui, ne facilite autant l'expression littéraire que la forme épistolaire. Puisque tu n'as pas de famille avec qui correspondre, il souhaite que tu le fasses de cette manière ; ce sera également pour lui une façon de constater tes progrès. Il ne répondra jamais à tes lettres, ni ne fera la moindre remarque à leur sujet. Lui-même déteste écrire et il ne désire pas que tu deviennes une charge pour lui. Si jamais il arrivait qu'une réponse soit indispensable - comme dans l'éventualité d'un renvoi de l'université, ce qui ne saurait arriver, j'en suis persuadée - tu pourras en informer Mr. Briggs, son secrétaire. Ces lettres mensuelles sont absolument obligatoires ; c'est tout ce que Mr. Smith exige de toi, aussi devras-tu te montrer dans leur envoi aussi exacte que s'il s'agissait d'acquitter une facture. J'espère qu'elles seront toujours écrites sur un ton respectueux et qu'elles feront honneur à l'éducation que tu as reçue. Tu devras toujours te rappeler que tu t'adresses à un membre bienfaiteur du Foyer John Grier.

Les yeux de Jerusha cherchaient la porte. Les pensées se bousculaient dans sa tête et elle ne désirait qu'une chose : échapper au plus vite aux platitudes de Mrs. Lippett pour se retrouver seule et réfléchir à son aise. Elle se leva et esquissa un mouvement de retraite, mais un geste de Mrs. Lippett la retint ; c'était pour elle une occasion de déployer son talent oratoire qu'il ne lui fallait pas dédaigner.

— Je crois que tu sauras te montrer reconnaissante de la grande faveur qui t'est faite ! Peu de filles dans ta situation ont eu la chance de s'élever dans le monde. Tu ne dois jamais oublier...

— Je... oui, madame, merci beaucoup. Je pense, si c'est bien tout, que je dois m'en aller. Il faut que je couse une pièce au pantalon de Freddie Perkins.

La porte se referma derrière elle, laissant Mrs. Lippett bouche bée, comme suspendue au beau milieu de sa péroraison.

Lettres

de Miss Jerusha Abbott

à Mr. Papa-Longues-Jambes

215 Pavillon Fergussen

24 septembre

Cher Gentil-Bienfaiteur-Qui-Envoyé-les-Orphelines-à-l’Université

Me voilà arrivée ! J'ai bien passé hier quatre heures en chemin de fer. C'est une drôle de sensation, n'est-ce pas ? Je n'étais encore jamais montée dans un train.

L'université est un endroit immense, tout à fait incroyable, et je m'y perds dès que je quitte ma chambre. Je promets de vous en envoyer une description dès que je m'y sentirai plus à l'aise ; je vous parlerai aussi de mes cours. Nous sommes samedi soir et ils ne commencent que lundi matin, mais je voulais vous écrire une lettre, juste pour faire connaissance.

Cela semble étrange d'écrire des lettres à quelqu'un que l'on ne connaît pas. Le fait même d'écrire une lettre est déjà étrange en ce qui me concerne. Je n'en ai guère écrit plus de trois ou quatre dans ma vie, aussi je vous prierai de ne pas considérer celle-ci comme un modèle du genre.

Hier matin, avant mon départ, Mrs. Lippett et moi avons eu une « grande » conversation. Elle m'a dit comment il fallait que je me comporte pour le reste de ma vie, et plus spécialement comment je devais me comporter vis-à-vis du monsieur qui est si gentil à mon égard. Je dois avant tout me montrer Très Respectueuse.

Mais comment quelqu'un peut-il être très respectueux envers une personne qui se fait appeler John Smith ? Pourquoi ne pas avoir choisi un nom qui ait un peu plus de personnalité ? Je pourrais tout aussi bien commencer mes lettres de cette façon : Chère Poste Restante ou Cher Porte-manteau.

J'ai beaucoup pensé à vous cet été ; le fait que quelqu'un s'intéresse à moi, après toutes ces années, me donne l'impression d'avoir trouvé une sorte de famille. Il me semble à présent que j'appartiens à quelqu'un et cela me donne un grand sentiment de sécurité. Pourtant je dois avouer que lorsque je pense à vous, mon imagination n'a pas beaucoup de repères sur lesquels s'appuyer. Ils sont au nombre de trois:

I. Vous êtes grand.

II. Vous êtes riche.

III. Vous détestez les filles.

Supposons que je vous appelle : Cher Monsieur-Qui-Détestez-Les-Filles. Mais cela serait une insulte à mon égard. Ou bien : Cher Monsieur-L'Homme Riche. Mais cela serait une insulte à « votre » égard, comme si l'argent était la chose qui compte le plus pour vous. En outre, la richesse est une qualité bien superficielle. Il n'est pas certain que vous resterez riche toute votre vie ; il y a des tas d'hommes d'affaires très brillants qui ont fait faillite à la Bourse. Du moins êtes-vous assuré de rester « grand » toute votre vie ! Aussi ai-je décidé de vous appeler: Cher Papa-Longues-Jambes. J'espère que vous n'y verrez pas d'inconvénient. C'est juste un petit nom d'amitié et nous n'en dirons rien à Mrs. Lippett.

La cloche de 10 heures va sonner dans deux minutes. Notre journée est découpée en tranches par la cloche. Nous mangeons, nous dormons, nous étudions au rythme de la cloche. Cela fait une atmosphère très animée ; je me sens tout le temps comme un pompier sur le qui-vive. Justement, la voilà ! Extinction des feux. Bonne nuit.

Remarquez avec quelle précision j'obéis au règlement - une habitude contractée au Foyer John Grier

 

Votre très respectueuse,

Jerusha Abbott

À Mr. Papa-Longues-Jambes Smith

Ier octobre

 

Cher Papa-Longues-Jambes,

J'adore l'université et je vous adore pour m'y avoir envoyée. Je suis très, très heureuse, et je me sens si pleine d'entrain dans la journée que, la nuit, je peux à peine dormir. Vous ne pouvez pas savoir à quel point cet endroit me change du Foyer John Grier. Je n'aurais jamais imaginé qu'il pût exister au monde un lieu comme celui-ci. Je plains toute personne qui, n'étant pas une fille, ne peut venir étudier ici et je suis certaine que votre propre université ne pouvait être aussi bien que celle-ci.

Ma chambre est perchée au sommet d'une tour qui servait autrefois de salle de quarantaine, au temps où la nouvelle infirmerie n'existait pas

[1]

encore. Trois autres jeunes filles habitent à ce même étage : une ancienne à lunettes qui n'arrête pas de dire: « S'il vous plaît, pouvez-vous faire moins de bruit ? » et deux nouvelles, Sallie McBride et Julia Rutilée Pendleton. Sallie est rousse, avec un nez retroussé et l'air sympathique ; Julia vient d'une des plus grandes familles de New York et n'a pas encore remarqué ma présence. Elles partagent la même chambre tandis que l'ancienne et moi avons des chambres séparées.

Celles-ci sont assez rares et, d'habitude, on ne les donne pas aux nouvelles ; pourtant, j'en ai obtenu une sans même en faire la demande. Je suppose que le secrétaire de l'université a pensé qu'il ne serait pas convenable de placer côte à côte une jeune fille de bonne famille et une pauvre orpheline. Ma situation a des avantages, comme vous voyez !

Ma chambre est située à l'angle nord-ouest du bâtiment et possède deux fenêtres avec une belle vue. Quand on a passé dix-huit ans de sa vie dans un dortoir de vingt lits, on trouve la solitude plutôt reposante. C'est la première chance qui m'est donnée de faire plus ample connaissance avec Jerusha Abbott et je crois bien que je vais l'aimer.

Et vous, l'aimez-vous ?

 

Mardi

On est en train d'organiser l'équipe de basket des nouvelles et il y a une petite chance pour que j'en fasse partie. Je ne suis pas très grande, c'est vrai, mais terriblement rapide, nerveuse et résistante. Pendant que les autres sautent en l'air, je me faufile entre leurs jambes et j'attrape le ballon. C'est follement amusant de s'entraîner en plein air, sur un terrain de sport, un après-midi d'automne, quand les arbres sont complètement rouge et jaune, et que l'air est rempli de l'odeur acre des feuilles brûlées, au milieu des cris et des rires de ses camarades. Ce sont les filles les plus heureuses que j'ai jamais vues et je suis bien la plus heureuse de toutes !

Je voulais vous écrire une longue lettre pour vous parler de toutes les matières qu'on nous enseigne (Mrs. Lippett dit que vous aimeriez le savoir) mais 7 heures viennent de sonner et je suis attendue dans dix minutes sur le terrain de sport, en tenue de gymnastique. Ne souhaitez-vous pas que je fasse partie de la nouvelle équipe ?

Fidèlement vôtre,

Jerusha Abbott

P.S. (9 heures)

Sallie McBride vient juste de passer sa tête par la porte entrouverte pour déclarer :

— J'ai un drôle de cafard, ce soir. Et toi, comment te sens-tu ?

J'ai souri un peu en lui disant que ça n'allait pas trop mal. Le cafard! Voilà une maladie que je ne risque pas d'attraper ici. Avoir la nostalgie de chez soi, cela se comprend, mais a-t-on jamais vu quelqu'un avoir la nostalgie de l'orphelinat !

10 octobre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Avez-vous vous jamais entendu parler de Michel-Ange?

C'était un grand artiste qui vécut en Italie à la Renaissance. Au cours de littérature anglaise, tout le monde le connaissait et toute la classe a éclaté de rire parce que j'ai cru que c'était un archange. Et pourtant ! ne trouvez-vous pas que son nom sonne clair comme celui d'un archange ? L'ennui, à l'université, c'est que l'on s'attend à ce que vous connaissiez un tas de choses que vous n'avez jamais apprises. Ce qui est parfois très embarrassant. À présent, quand les filles parlent de sujets qui me sont inconnus, je me contente de rester silencieuse et je les cherche ensuite dans l'encyclopédie.

Le premier jour, j'ai commis une gaffe énorme. Quelqu'un mentionnait Maurice Maeterlinck et j'ai demandé si c'était un étudiant de première année. La plaisanterie a fait le tour de l'université. Mais cela m'est égal. Dans les cours, je me trouve aussi douée que les autres - et même parfois, plus douée que certaines !

Avez-vous envie de savoir comment j'ai arrangé ma chambre ? C'est une symphonie de jaune et brun. Comme les murs étaient couleur chamois, j'ai acheté des rideaux de grosse toile jaune, et aussi des coussins, un bureau en acajou (d'occasion pour trois dollars), une chaise en rotin et un tapis marron foncé avec une tache d'encre au milieu. J'ai posé la chaise dessus, pour cacher la tache.

Les fenêtres sont si hautes que, lorsqu'on est assis, on ne peut pas voir au-dehors. J'ai donc dévissé le miroir de la commode, j'en ai rembourré le haut et j'ai appuyé le meuble contre la fenêtre. Cela fait maintenant un siège confortable, juste à la bonne hauteur. Vous n'avez plus qu'à ouvrir les tiroirs et à les grimper comme des escaliers. Vraiment très pratique !

Sallie McBride m'a aidée à choisir ces objets à la vente aux enchères des étudiantes de dernière année. Elle a passé toute sa vie dans une vraie maison et elle s'y connaît en mobilier. Vous ne pouvez pas imaginer combien c'était amusant pour quelqu'un qui n'a jamais eu un sou en poche, de faire ces achats, de payer avec un vrai billet de cinq dollars et de ramasser la monnaie. Croyez bien, cher Papa, que j'apprécie une telle libéralité !

Sallie est la personne la plus divertissante qui soit au monde et Julia Rutilée Pendleton, la plus ennuyeuse. C'est étrange de voir à quel point le secrétaire de l'université a pu se tromper en réunissant deux caractères aussi dissemblables. Sallie pense que tout est drôle dans la vie - y compris le fait d'échouer à un examen - tandis que Julia fait la fine bouche sur tout. Elle ne fait jamais le moindre effort pour se montrer aimable et s'imagine que le seul fait d'être une Pendleton lui donne droit d'entrée au paradis sans autres formalités.

Et maintenant, je suppose que vous êtes impatient de savoir ce que j'étudie ?

I. Latin : Seconde guerre punique. Hannibal et son armée ont dressé leur camp sur les bords du lac Trasimène, la nuit dernière, en vue de prendre les Romains dans une embuscade au petit jour. La bataille a éclaté à 4 heures du matin. Les Romains ont battu en retraite.

II. Français : 24 pages des Trois Mousquetaires et la troisième conjugaison des verbes irréguliers.

III. Géométrie : On a terminé les cylindres ; on commence les cônes.

IV. Anglais : On étudie l'introduction. Mon style gagne chaque jour en clarté et en concision.

V. Sciences naturelles : On arrive au système digestif. La prochaine fois, étude de la bile et du pancréas.

Respectueusement vôtre sur le chemin du savoir,

Jerusha Abbott

P.-S. J'espère que vous ne touchez jamais à l'alcool, Papa?

Il cause des ravages dans le foie.

Mercredi

Cher Papa-Longues-Jambes,

J'ai changé de nom.

Je suis toujours « Jerusha » sur la liste d'appel, mais partout ailleurs je suis « Judy ». N’est-ce pas un peu triste d'avoir été obligée de se choisir soi-même un petit nom d'amitié ? Pas tout à fait cependant car c'est ainsi que m'appelait déjà Freddie Perkins quand il a commencé à parler.

J'aurais voulu que Mrs. Lippett se montre plus originale dans le choix des noms qu'elle donne aux orphelins. Elle prend généralement le nom de famille dans l'annuaire du téléphone - vous trouverez Abbott dans les premières pages - et le nom de baptême un peu n'importe où. Elle a relevé celui de « Jerusha » sur une pierre tombale. J'ai toujours détesté Jerusha; mais j'aime bien « Judy ». C'est un prénom si « fleur bleue » ! Il évoque tout à fait le genre de fille que je ne suis pas : une tendre petite chose aux yeux doux, couvée et adulée par toute la maisonnée, qui va droit son chemin dans la vie, sans aucun souci. Ne serait-ce pas drôle d'être ainsi ? Quelque défaut que je puisse avoir, on ne peut m'accuser d'être une enfant gâtée, mais cela m'amuse beaucoup de faire semblant. S'il vous plaît, à l'avenir, appelez-moi Judy.

Puis-je vous faire une confidence ? Je possède trois paires de gants en chevreau. J'avais déjà trouvé une paire de moufles au pied de l'arbre de Noël, mais pas encore de vrais gants avec les cinq doigts. Je les sors et les essaie toutes les deux minutes. J'ai peine à résister à les porter pendant les cours.

(La cloche du dîner. À bientôt.)

Vendredi

Que dites-vous de ça, Papa ? Le professeur d'anglais a prétendu que ma dernière copie montrait une dose inhabituelle d'originalité. Ce sont ses propres mots, je vous assure. Pourtant, cela ne semble guère possible, vu l'éducation que j'ai reçue pendant les dix-huit premières années de ma vie. Car, vous le savez sans doute pour l'avoir grandement encouragé, l'idéal du Foyer John Grier a toujours été de transformer ses quatre-vingt-dix-sept orphelins en quatre-vingt-dix-sept jumeaux.

 

ORPHELINE

De dos De face

 

Le seul talent artistique que je me connaisse s'est développé à un âge précoce, lorsque je traçais à la craie des portraits de Mrs. Lippett sur la porte de la remise à bois.

J'espère ne pas heurter vos sentiments en critiquant le foyer de ma jeunesse. Mais si je deviens trop impertinente, vous avez toujours le droit de me couper les vivres. C’est là une remarque peu polie, mais vous ne pouvez en attendre davantage d'une enfant trouvée ; après tout, un orphelinat n'est pas une école pour jeunes filles du grand monde.

Vous savez, Papa, ce ne sont pas les cours qui m'effraient à l'université; ce sont les moments de détente. La plupart du temps, quand les filles bavardent, je ne sais pas de quoi elles parlent ; leurs plaisanteries se rapportent à un passé que je n'ai pas partagé et dont je me sens exclue. Je suis une étrangère dans un monde dont je ne connais pas la langue. C'est un sentiment pitoyable que j'ai eu toute ma vie. À l'école secondaire, les filles formaient de petits groupes et se contentaient de m'observer de loin. J'étais bizarre, différente et chacune s'en rendait compte. Je pouvais littéralement sentir les mots « Foyer John Grier » inscrits sur mon visage. Alors quelques-unes, plus charitables, s'obligeaient à venir vers moi et me parlaient par politesse. Je les détestais toutes et celles qui s'étaient montrées charitables, encore plus que les autres.

Ici, personne ne sait que j'ai été élevée à l'orphelinat. J'ai raconté à Sallie McBride que mon père et ma mère étaient morts et qu'un vieux monsieur respectable m'envoyait à l'université - ce qui est l'exacte vérité pour le moment. Ne pensez pas que je sois lâche, mais je voudrais tant être comme les autres ! L'ombre de cet Horrible Foyer qui plane sur mon enfance est la seule différence qui nous sépare vraiment. Si je réussis à lui tourner le dos et à l'écarter de ma mémoire, je pense que je pourrais être aussi séduisante qu'une autre. Car, cela mis à part, il n'existe pas, j'en suis convaincue, de réelle, de profonde différence entre nous, n'est-il pas vrai ?

En tout cas, Sallie McBride m'aime bien !

Votre toujours dévouée,

Judy Abbott

(Née Jerusha)

Samedi matin

Je viens juste de relire cette lettre et je ne la trouve pas très gaie. Il faut vous dire que j'ai un exposé à préparer pour lundi matin, une révision de géométrie et un rhume particulièrement tenace !

 

Dimanche

J'ai oublié de poster ce courrier… aussi je me permets d'y ajouter un post-scriptum indigné. Nous avons eu un prêche, ce matin, à l'office religieux et savez-vous ce que l'évêque a osé dire ?

- L'avis le plus salutaire que nous trouvons dans la Bible est celui-ci :

« Ayez toujours un pauvre à vos côtés. » Ils ont été mis là afin de vous garder charitables.

Les pauvres, vous le voyez, ne sont selon lui qu'une sorte d'animal domestique utile. Si l'éducation n'avait pas fait de moi une demoiselle accomplie, je me serais levée après l'office pour aller lui dire le fond de ma pensée.

25 octobre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Je fais maintenant partie de l'équipe de basket et vous devriez voir le coup que j'ai reçu à l'épaule gauche : une marque du plus beau bleu virant à l'acajou, zébrée d'orange. Julia Pendleton a tenté sa chance pour rentrer dans l'équipe, mais elle a échoué. Hourra !

Voyez comme je suis mesquine !

L'université me plaît de plus en plus. J'aime les filles, les professeurs, les cours, le parc et la nourriture. On nous sert des glaces deux fois par semaine et jamais de bouillie de maïs.

 

Vous n'attendiez de moi qu'un courrier par mois, n’est-ce pas ? Et je n'ai pas cessé de vous bombarder de lettres tous les trois jours !

Mais je suis si excitée par toutes ces aventures nouvelles qu'il faut absolument que je les raconte â quelqu'un et vous êtes la seule personne que je connaisse. S'il vous plaît, pardonnez mon exubérance ; elle se calmera sous peu. Si mes lettres vous ennuient, vous pouvez toujours les jeter dans la corbeille à papier. Je vous promets de ne plus vous en écrire d'autres avant la mi-novembre.

Loquacement vôtre,

Judy Abbott

15 novembre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Voici ce que j'ai appris aujourd'hui :

La superficie de la surface convexe du tronc d'une pyramide régulière est égale à la moitié du produit de la somme de son périmètre de base par la hauteur de son apothème.

Cela semble peu vraisemblable et pourtant, cela est, je peux le prouver !

Je ne vous ai encore jamais parlé de ma garde-robe, Papa ? J'ai six robes neuves, toutes magnifiques et achetées spécialement pour moi - et non pas héritées d'une camarade plus âgée. Peut-être ne savez-vous pas quelle étape importante cela peut marquer dans la carrière d'une orpheline ? C’est vous qui me les avez offertes et je vous en suis très, très, très reconnaissante. L'instruction est un bien précieux mais qui ne vaut pas l'expérience étourdissante de posséder six robes neuves. Miss Pritchard, une des dames du comité d'inspection, les a choisies elle-même - et non Mrs. Lippett, grâce au ciel. J'ai une robe du soir en organdi rose sur fond de soie qui me va à ravir, une robe du dimanche, bleue, une robe de dîner en voile rouge avec une bordure orientale qui me fait ressembler à une bohémienne, une autre en percale à fleurs roses, un tailleur gris pour sortir et une robe plus simple pour les cours. Voilà qui ne serait pas une garde-robe bien extraordinaire pour Julia Rutilée Pendleton, mais pour Jerusha Abbott, c'est tout simplement magique !

Je suppose que vous vous dites maintenant : n'est-ce pas du gâchis de vouloir éduquer une petite fille si frivole et si superficielle ? Mais Papa, si vous aviez dû porter du vichy à carreaux pendant toute votre vie, vous apprécieriez un tel changement. J'ai même connu une période encore plus pénible à l'école secondaire.

L'époque de la malle des pauvres.

Vous ne pouvez pas savoir à quelle torture j'étais soumise lorsque je devais paraître en classe, vêtue d'une des robes de cette malheureuse malle. J'étais tout à fait sûre de me trouver assise à côté de la fille qui en avait été propriétaire, et alors elle se mettait à chuchoter et à le faire remarquer aux autres élèves en me montrant du doigt. Ah ! l'amertume de porter la défroque de votre ennemie est un sentiment qui vous ronge le cœur et je ne crois pas pouvoir jamais en effacer la blessure, même en portant des bas de soie pour le restant de mes jours.

DERNIER BULLETIN DE GUERRE !

Reportage sur les lieux de l'action

À la quatrième heure, le jeudi 13 novembre, Hannibal a mis en déroute l'avant-garde romaine et a fait franchir les montagnes aux troupes carthaginoises pour les faire camper dans les plaines de Casilinum. Une cohorte légère de Numides a attaqué l'infanterie de Quintus Fabius Maximus. Deux batailles et une brève échauffourée. Les Romains se retirent avec de lourdes pertes.

J'ai bien l'honneur d'être

Votre envoyé spécial sur le front

J. Abbott

P.S. Je sais que je ne dois pas attendre de réponse à mes lettres ni vous importuner par mes questions, mais, pour une fois, Papa, répondez-moi : êtes-vous terriblement vieux ou moyennement vieux? Etes-vous tout à fait chauve, ou légèrement chauve ? C'est vraiment très difficile de penser à vous dans l'abstrait comme à un théorème de géométrie.

Soit un homme grand, riche, qui déteste les filles en général, mais se montre très généreux envers une jeune fille assez impertinente. À quoi ressemble-t-il ?

RSVP.

19 décembre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Vous avez laissé ma question sans réponse. Pourtant c'était de la plus haute importance.

ÊTES-VOUS CHAUVE?

J'ai réussi à vous dessiner assez précisément mais quand j'arrive au sommet du crâne, alors j'hésite, je ne sais plus. Je ne peux pas décider si je dois vous faire les cheveux blancs, bruns ou grisonnants, si je dois en dessiner seulement quelques-uns ou pas du tout. Voici votre portrait, mais le problème reste entier : dois-je ou non y ajouter quelques cheveux blancs, bruns ou grisonnants, si je dois en dessiner seulement quelques-uns ou pas du tout. Voici votre portrait, mais le problème reste entier : dois-je ou non y ajouter quelques cheveux ?

 

Voulez-vous savoir de quelle couleur sont vos yeux ? Ils sont gris et vos sourcils dépassent comme des auvents (des sourcils en broussaille, comme on dit dans les romans). Votre bouche est une simple ligne droite avec une tendance à retomber dans les coins. Vous voyez, j'ai deviné ! Vous êtes un vieux bonhomme grincheux avec du caractère.

(La cloche de la chapelle.)

9 h 45 du soir

J'ai adopté une nouvelle règle de conduite: ne jamais, jamais étudier la nuit, quel que soit le nombre d'interrogations écrites prévues pour le lendemain. À la place, je lis, je lis, je lis des livres, tout simplement. Cela est nécessaire, vous savez, pour combler le vide laissé derrière moi par dix-huit années d'une absence quasi totale d'instruction. Vous seriez étonné, Papa, de constater l'abîme d'ignorance dans lequel je me trouve. Je commence tout juste moi-même à en mesurer la profondeur. Il y a des tas de livres que les filles qui ont une famille, des amis et une bibliothèque connaissent, et dont je n'ai jamais entendu parler. Ainsi, je n'avais encore jamais lu Ma mère l'Oye, David Copperfield, Ivanhoé, Cendrillon, Barbe-Bleue, Robinson Crusoé, Jane Eyre, Alice au pays des merveilles, ni une ligne de Rudyard Kipling. J'ignorais qu'Henri VIII s'était marié plusieurs fois et que Shelley était un poète. J'ignorais que les hommes descendent du singe et que le jardin d'Eden n'est qu'un mythe merveilleux. J'ignorais que les initiales RLS désignent Robert Louis Stevenson ou encore que George Eliot était une femme. Je n'avais jamais vu de reproduction de La Joconde et (vous aurez peine à le croire) je n'avais jamais entendu parler de Sherlock Holmes.

À présent, je sais tout cela et beaucoup d'autres choses, mais vous pouvez voir le retard que j'ai encore à rattraper. De plus, lire est vraiment amusant! J'attends maintenant le soir avec impatience. Je place un panneau sur ma porte « ne pas déranger», j'enfile mon joli peignoir rouge et mes pantoufles fourrées, je me cale confortablement contre les coussins empilés dans mon dos et, à la lumière de la lampe de cuivre placée à mon chevet, je lis, je lis, je lis. Un livre ne me suffit pas. J'en lis quatre à la fois. Ainsi, en ce moment, il y a près de moi les poèmes de Tennyson, La Foire aux vanités, les Simples Contes des collines de Kipling, et-ne souriez pas - Les Quatre Filles du docteur March. Je me suis rendu compte que j'étais la seule à l'université à ne pas avoir grandi avec ce livre. Mais je n'en ai dit mot à personne (on dirait sans doute que je suis « bizarre »). Je suis tout simplement allée l'acheter en prenant 1 dollar 12 sur ma pension du mois dernier; la prochaine fois que quelqu'un fera allusion aux citrons macérés dans du vinaigre, je saurai de quoi il s'agit !

(La cloche de 10 heures. Encore une interruption !)

 

Samedi

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous informer que nous avons procédé à de nouvelles explorations dans le champ de la géométrie. Vendredi dernier, nous avons abandonné nos premiers travaux sur les parallélépipèdes pour poursuivre avec les prismes tronqués. Le chemin est long et escarpé.

Dimanche

Les vacances de Noël commencent la semaine prochaine, et on a sorti les malles. Les corridors sont si encombrés que l'on peut à peine passer et, dans l'excitation générale, on ne pense plus aux études. Je projette de merveilleuses vacances en compagnie d'une nouvelle qui vient du Texas. Toutes deux restons à l'université et avons l'intention de faire de longues promenades. Si le temps le permet, nous apprendrons à patiner. Et puis, nous avons toute la bibliothèque à notre disposition, et à peine trois semaines pour l'épuiser !

Au revoir, Papa, j'espère que vous êtes aussi heureux que moi.

Votre toujours dévouée,

Judy

P.-S. N'oubliez pas de répondre à ma question. Si vous ne voulez pas prendre la peine d'écrire, dites à votre secrétaire d'envoyer un simple télégramme, ainsi libellé :

Mr. Smith est légèrement chauve

ou bien

Mr. Smith n'est pas chauve du tout

ou encore

Mr. Smith a les cheveux blancs

Et vous pourrez retenir les frais d'envoi sur ma pension mensuelle. Au revoir jusqu'à l'année prochaine et joyeux Noël !

Vers la fin des vacances de Noël

Date non précisée

Cher Papa-Longues-Jambes,

Est-ce qu'il neige, là où vous êtes ? Du haut de ma tour, le monde entier m'apparaît enveloppé d'un manteau blanc. Les flocons de neige sont aussi gros que des pop-corn. C'est la fin de l'après-midi et le soleil (d'un jaune pâle et froid) va bientôt disparaître derrière les collines (d'un violet encore plus pâle). Je vous écris perchée devant ma fenêtre, aux dernières lueurs du crépuscule.

Quelle merveilleuse surprise que vos cinq pièces d'or ! Je n'ai pas l'habitude de recevoir des cadeaux de Noël et j'ai déjà tant reçu de vous -tout ce que je possède, en fait - que je ne sais pas si je mérite ce supplément. Mais ces scrupules ne m'ont pas empêchée de les apprécier pleinement. Voulez-vous savoir l'usage que j'en ai fait ? J'ai acheté :

I. Une montre en argent dans un boîtier en cuir, à porter au poignet et qui me permettra d'être à l'heure à mes cours.

II. Les poèmes de Matthew Arnold.

III. Une bouillotte.

IV. Une couverture de voyage. (Il fait froid dans ma tour.)

V. Cinq cents feuilles de papier à écrire jaune. (J'ai l'intention de devenir écrivain dans un proche avenir.)

VI. Un dictionnaire de synonymes. (Pour enrichir le vocabulaire de l'écrivain.)

VII. (Je ne tiens pas précisément à mentionner ce dernier achat, mais tant pis.) Une paire de bas de soie.

Et maintenant, Papa, vous ne direz plus que je vous cache quelque chose !

C'est une raison assez mesquine qui m'a poussée à acheter ces bas de soie, je dois l'avouer. Julia Pendleton vient chaque soir dans ma chambre pour faire de la géométrie. Elle s'assied sur mon lit, jambes croisées, et montre ses bas de soie. Dès qu'elle rentrera de vacances, j'irai à mon tour lui rendre visite et je m'assiérai sur son divan avec mes bas de soie Vous voyez, Papa, quelle petite fille impossible je suis, mais du moins, je suis sincère et- vous le saviez sans doute déjà par le rapport du Foyer - je ne suis pas parfaite !

Pour nous résumer (c'est ainsi que notre assistant d'anglais commence chacune de ses phrases), je vous suis très reconnaissante pour mes sept présents. Je me suis imaginée qu'ils étaient arrivés, tous ensemble, dans une boîte envoyée de Californie par ma famille. La montre vient de mon père, la couverture de voyage de ma mère, la bouillotte de ma grand-mère - elle a toujours peur que j'attrape froid dans ce climat - et le bloc de papier jaune de mon petit frère Harry. Ma sœur Isabelle m'a offert les bas de soie et Tante Suzanne, les poèmes de Matthew Arnold ; Oncle Harry (c'est son nom qu'on a donné au petit frère) m'a envoyé le dictionnaire. Il pensait plutôt à des chocolats, mais j'ai insisté pour les synonymes.

J'espère que vous ne voyez pas d'inconvénient à jouer le rôle de toute une famille ?

Et maintenant, puis-je vous raconter mes vacances ou bien êtes-vous seulement intéressé à mon éducation en tant que telle ? J'espère que vous appréciez l'emploi subtil de « en tant que telle ». C'est la plus récente acquisition de mon vocabulaire.

La fille qui vient du Texas s'appelle Leonora Fenton. (Un nom presque aussi drôle que Jerusha,?) Je l'aime bien, mais pas autant que Sallie McBride. En fait, je n'aimerai jamais personne autant que Sallie — vous excepté. C'est vous que je devrais toujours aimer le plus, puisque vous représentez à vous seul toute ma famille. Leonora et moi, ainsi que deux sophomores, nous avons profité de chaque jour de beau temps pour explorer la région et ses environs. En jupes courtes, et vestes tricotées, coiffées de casquettes et armées de crosses de hockey pour nous frayer un chemin, nous avons fait des kilomètres. Une fois, nous avons même marché jusqu'à la ville, située à quatre miles d'ici, et nous avons fait halte dans un restaurant où les filles de l'université vont quelquefois dîner. Homard grillé (trente-cinq cents) et crêpes de sarrasin au sirop d'érable pour dessert (quinze cents). Nourrissant et pas cher.

Quelle partie de fou rire ! Surtout pour moi pour qui tout cela est si nouveau. Je me sens comme un forçat évadé chaque fois que je quitte les limites du parc. Sans réfléchir, je me suis mise à exprimer mes sentiments à haute voix, mais je me suis arrêtée à temps. C'est vraiment difficile pour moi de ne pas me laisser aller aux confidences. Je suis d'une nature très sociable et si je ne pouvais pas tout vous raconter, je crois bien que j'éclaterais.

Vendredi soir, la directrice du Pavillon Fergussen a organisé un concours de bonbons à la mélasse pour réunir toutes les étudiantes qui sont restées à l'université pendant les vacances. Nous étions vingt-deux à nous toutes, nouvelles, sophomores, juniors et seniors, toutes rassemblées dans une atmosphère de joyeuse amitié. La cuisine est immense, remplie de pots en cuivre et de bouilloires bien alignées sur un rebord de pierre, ou la moindre casserole a à peu près la taille d'une lessiveuse. Quatre cents filles vivent généralement au Pavillon Fergussen. Le chef cuisinier, en tablier et toque blancs, a sorti vingt-deux autres tabliers et toques — toutes pareilles je n'arrive pas à comprendre où il les a dénichées — et nous a toutes transformées en marmitons.

Nous nous sommes bien amusées - quoique j'aie goûté meilleurs bonbons à la mélasse. Quand tout fut fini et que nous-mêmes - y compris la cuisine et jusqu'aux boutons de porte - fûmes poisseuses de la tête aux pieds, nous avons organisé une procession et, en toque et tablier blancs, chacune armée d'une énorme fourchette, louche ou poêle à frire, nous avons défilé dans les couloirs déserts jusqu'au parloir des membres du bureau de l'université. Là, se trouvaient réunis une demi-douzaine de professeurs et d'assistants qui conversaient paisiblement. Nous leur avons offert la sérénade avec des chansons d'étudiants et quelques rafraîchissements. Ils ont accepté poliment mais sans grand enthousiasme. Nous les avons enfin laissés, la bouche pleine de gros morceaux de mélasse, tout gluants et incapables d'articuler une parole.

Vous le voyez, Papa, mon éducation progresse !

Ne pensez-vous pas que je devrais être une artiste plutôt qu'un écrivain ?

Les vacances finissent dans deux jours et je suis heureuse de revoir bientôt mes camarades. Je me sentais un brin esseulée dans ma tour. Quand neuf personnes occupent un bâtiment construit pour en abriter quatre cents, elles errent comme des âmes en peine.

Onze pages - pauvre Papa, comme vous devez être fatigué ! Je voulais juste vous écrire un petit mot de remerciement mais, une fois lancé, mon stylo semble ne plus vouloir s'arrêter.

À bientôt, et merci encore d'avoir pensé à moi. Je serais parfaitement heureuse si ce n'est ce petit nuage menaçant à l'horizon : les examens sont en février.

Avec toute mon affection,

Judy

P.S. Il n'est pas convenable de vous envoyer mon affection ? Si tel est le cas, je vous en prie, pardonnez-moi. Mais il me faut bien l'envoyer à quelqu'un et je n'ai le choix qu'entre vous et Mrs. Lippett. Aussi, vous devrez vous y faire, mon cher Papa, car je ne peux pas l'aimer, elle !

 

À la veille du jour J

Cher Papa-Longues-Jambes,

Si vous pouviez sentir l'atmosphère studieuse qui règne ici ! Les vacances ne sont plus qu'un lointain souvenir. J'ai ingurgité dans les quatre derniers jours cinquante-sept verbes irréguliers et j'espère seulement pouvoir les conserver jusqu'à l'examen.

Certaines étudiantes se débarrassent de leurs manuels à la fin de leurs études mais je suis bien décidée à garder les miens. Je pourrai ainsi avoir à ma disposition toute mon éducation sur une étagère et m'y référer directement, si besoin est. C'est tellement plus pratique et plus précis que d'essayer de tout emmagasiner dans sa tête.

Julia Pendleton est passée ce soir pour une simple visite mondaine et elle est restée une heure entière. Elle a démarré sur le thème de la famille et il m'était impossible de l'arrêter. Elle voulait tout savoir à mon sujet et m'a demandé le nom de jeune fille de ma mère. A-t-on jamais posé question plus impertinente à quelqu'un qui sort de l'orphelinat ? Je n'ai pas eu le courage de répondre que je l'ignorais et je me suis jetée sur le premier nom qui m'a traversé l'esprit, c'est-à-dire Montgomery. Alors elle a voulu savoir si j'appartenais à la branche des Montgomery du Massachusetts ou à celle des Montgomery de Virginie.

Sa mère était une Rutherford. Sa famille remonte au déluge et était apparentée, d'une façon ou d'une autre, à Henri VIII. Du côté de son père, ses ancêtres remontent plus loin qu'Adam et Eve. Sur une des branches supérieures de leur arbre généalogique, on peut remarquer une race tout à fait privilégiée de singes à poils soyeux, dotés d'une queue particulièrement longue.

Je voulais vous écrire ce soir une jolie lettre, gaie et pleine d'entrain. Malheureusement, j'ai sommeil et de plus j'ai le trac. Être nouvelle n'est pas un sort très enviable.

Sur la brèche, votre fidèle,

Judy Abbott

Dimanche

Très Cher Papa-Longues-Jambes,

J'ai une terrible, terrible, terriblement mauvaise nouvelle à vous annoncer, aussi ne vais-je pas commencer par là ; essayons d'abord de vous mettre de bonne humeur.

Jerusha Abbott a entamé sa carrière d'écrivain. Un poème intitulé Du haut de ma tour a été publié dans Le Mensuel de février et en première page, s'il vous plaît. Quel honneur pour une débutante ! L'assistante d'anglais m'a arrêtée hier au soir, à la sortie de la chapelle, pour me dire que c'était une œuvre charmante, mis à part le sixième vers qui a trop de syllabes. Je vous en enverrai une copie au cas où vous souhaiteriez le lire.

Voyons si je peux encore trouver quelque chose de drôle à vous raconter. Ah oui ! J'apprends à patiner et j'arrive à glisser à peu près correctement toute seule, sans l'aide de personne. J'ai aussi appris à descendre le long d'une corde depuis le toit du gymnase. Enfin, je saute un mètre dix à la barre et j'espère atteindre le mètre vingt très prochainement.

L'évêque d'Alabama nous a fait ce matin un sermon particulièrement inspiré sur le thème : « Ne juge pas si tu ne veux pas être jugé. » Il s'agissait de la nécessité où nous sommes de pardonner aux autres leurs erreurs et de ne pas les décourager par des jugements trop sévères. J'aurais bien voulu que vous puissiez l'entendre.

Voici l'après-midi d'hiver le plus ensoleillé et le plus éblouissant de blancheur que nous ayons eu jusqu'alors ; des glaçons pendent aux branches des sapins et le monde entier croule sous le poids de la neige - mais quant à moi, je croule sous le poids de la tristesse.

Continuer : partie 2 sur 5