Papa longues jambes

Jean Webster · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/5

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Papa longues jambes

Jean Webster

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Allons, Judy, du courage ! Il faut lui dire la nouvelle.

Etes-vous vraiment de bonne humeur ? J'ai échoué en mathématiques et en thème latin. Je prends des cours particuliers dans ces deux matières et je devrai passer un nouvel examen le mois prochain. Je suis surtout désolée de vous décevoir ; mais autrement, cela m'est égal, parce que j'ai appris un tas de choses qui ne sont pas au programme. J'ai lu dix-sept romans et des tonnes de poésie - des romans qu'il faut avoir lus comme La Foire aux vanités, Richard Feverel et Alice au pays des merveilles. Également Les Essais d'Emerson, La Vie de Scott par Lockhart, le premier volume de L'Empire romain de Gibbon et la moitié de La Vie de Benvenuto Cellini. Savez-vous qu'il était extraordinaire ? Il sortait tranquillement de chez lui le matin et tuait un homme avant son petit déjeuner.

Vous voyez, Papa, que j'en sais beaucoup plus qu'un simple échec en latin ne pourrait le laisser supposer. Me pardonnerez-vous cette fois-ci, si je vous promets de ne pas recommencer ?

Votre repentante,

Judy

Cher Papa-Longues-Jambes,

Si je vous écris au milieu du mois, en supplément de mes lettres habituelles, c'est que je me sens un peu seule ce soir. Dehors la tempête fait rage et la neige continue de battre ma tour. Toutes les lumières de l'université sont éteintes mais je bois du café noir et je n'arrive pas à dormir.

Nous avons dîné dans ma chambre ce soir, Sallie, Julia, Leonora Fenton et moi, un magnifique dîner avec des sardines, des toasts, de la salade, du caramel et du café. Julia m'a remerciée mais Sallie est restée pour m'aider à laver la vaisselle.

J'aurais pu profiter de cette soirée pour faire un peu de latin, mais il ne fait aucun doute que mon enthousiasme en la matière est plutôt languissant. Nous venons de terminer Tite-Live et le De Senectute et nous commençons le De Amicitia (prononcez Damn Icitia).

Accepteriez-vous pour quelque temps d'être ma grand-mère ? Sallie en a une, Julia et Leonora en ont chacune deux et elles ont passé la soirée à les comparer. Rien au monde ne me semble aussi désirable que d'avoir une grand-mère. C'est une relation tellement respectable. Aussi, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'ai vu hier, dans un magasin de la ville, le plus joli bonnet en dentelle de Cluny que vous pouvez imaginer, ornée d'un ruban couleur lavande et j'ai décidé de vous en faire présent pour votre quatre-vingt-troisième anniversaire.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!

La cloche de la chapelle vient de sonner minuit. Je crois que je commence à avoir sommeil.

Bonne nuit, Bonne-Maman,

Je vous aime tendrement.

Judy

 

Les Ides de mars

Cher P.-L.-J.,

Je bûche mon thème latin. Je l'ai bûché. Je le bûcherai. Je serai sur le point de l'avoir bûché. La nouvelle épreuve est fixée à mardi prochain, à la septième heure. Ou bien je suis reçue ou bien je suis FICHUE. Aussi, la prochaine fois que vous aurez de mes nouvelles, vous apprendrez que je suis toujours en vie, heureuse et libérée de toute obligation ou bien que je gis en morceaux, brisée à tout jamais.

Vous aurez droit alors à une lettre digne de ce nom. Cette nuit, j'ai un rendez-vous urgent avec l'Ablatif Absolu.

Toujours vôtre, même par le temps qui court,

J.A

26 mars

Mr. P.-L.-J. Smith,

Monsieur: vous ne répondez jamais aux questions que je vous pose ; vous ne montrez jamais le moindre intérêt pour ce que je vous raconte. Vous êtes sans doute le plus horrible de tous les horribles bienfaiteurs que je connaisse et si vous prenez la peine de me faire donner une éducation, ce n'est pas parce que vous éprouvez le moindre sentiment à mon égard, c'est pour satisfaire votre sens du devoir.

Je ne sais rien de vous. Je ne sais même pas votre nom C'est très décourageant de s'adresser à un mur. Je n'ai pas le moindre doute quant à l'usage que vous faites de mes lettres : vous les jetez au panier sans même les lire. À partir de maintenant, je ne vous parlerai que de ce qui concerne mes études.

Mes examens de latin et de géométrie ont eu lieu la semaine dernière. Je les ai réussis tous les deux et me trouve à présent libérée de toute obligation.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes meilleurs sentiments.

Jerusha Abbott

2 avril

Cher Papa-Longue-Jambe

Je suis une BRUTE.

S'il vous plaît, excusez cette horrible lettre que je vous ai envoyée la semaine dernière. La nuit où je l'ai écrite, j'étais seule et désemparée, et j'avais mal à la gorge. Je ne le savais pas encore, mais j'avais les amygdales enflées, la grippe et un tas d'autres choses qui n'allaient pas. À présent, je suis à l'infirmerie. J'y suis depuis six jours et c'est la première fois qu'on me donne la permission de m'asseoir et de tenir un papier et un stylo. L'infirmière en chef est un vrai gendarme. Mais je n'ai pas cessé de penser à tout ce qui s'est passé et je n'irai pas mieux tant que vous ne m'aurez pas pardonnée.

Voilà un dessin pour vous montrer à quoi je ressemble avec un bandage en oreilles de lapin serré autour de ma tête. Cela n'éveille-t-il pas votre sympathie ? J'ai les glandes sublinguales enflées.

 

Dire que j'ai passé toute l'année à étudier la physiologie sans entendre parler des glandes sublinguales. Quelle chose futile que l'éducation !

Il faut que j'arrête ma lettre ; je me sens encore faible quand je reste assise trop longtemps. S'il vous plaît, pardonnez-moi pour m'être montrée si ingrate et impertinente. J'ai été mal élevée.

Avec toute mon affection,

Judy Abbott

L'Infirmerie

4 avril

Très Cher Papa-Longues-Jambes,

Hier au soir, à la tombée de la nuit, comme j'étais assise dans mon lit en train de regarder la pluie tomber, ressentant un profond dégoût pour ce qu'est la vie dans une grande institution, l'infirmière est entrée, portant une longue boîte blanche à mon adresse, et renfermant le plus joli bouquet de roses roses que j'ai jamais vu. Et chose plus merveilleuse encore, elle contenait une carte avec un message très courtois, tracé d'une drôle de petite écriture penchée et montante (une écriture qui dénote toutefois une forte personnalité). Merci, Papa, merci mille fois. Vos fleurs sont le premier présent, le seul vrai cadeau que j'ai jamais reçu de toute ma vie. Et si vous voulez savoir quelle enfant je fais : je me suis étendue sur mon lit et j'ai pleuré de joie, tellement j'étais heureuse.

À présent que je sais que vous lisez mes lettres, j'essaierai de les rendre beaucoup plus intéressantes, de façon que vous puissiez les conserver dans un coffret, entourées d'une faveur rouge - mais, s'il vous plaît, prenez cette horrible lettre et brûlez-la ! Je déteste penser que vous puissiez un jour la relire.

Merci pour avoir rendu la vie à une pauvre étudiante malade, d'humeur triste et maussade. Vous vivez certainement entouré d'une famille et d'amis qui vous aiment et vous ne savez pas ce qu'est la solitude. Mais tel est mon lot.

À bientôt. À présent que je sais que vous existez vraiment, je vous promets de ne plus jamais me comporter de cette horrible manière ; je vous promets aussi de ne plus jamais vous ennuyer avec mes questions indiscrètes.

Détestez-vous toujours autant les filles ?

Pour toujours, votre dévouée,

Judy

Lundi, à la huitième heure

Cher Papa-Longues-Jambes,

Était-ce vous le bienfaiteur qui s'est assis sur le crapaud ? J'espère que non et d'ailleurs je ne le pense pas car - d'après ce qu'on m'a rapporté - il y a eu un gros couac ! Le monsieur devait donc être plus corpulent que vous.

Vous rappelez-vous les petites tranchées grillagées qui couraient le long des fenêtres de la buanderie au Foyer John Grier ? Chaque printemps, quand la saison des crapauds - cette gent sauteuse - revenait, nous avions pris l'habitude de faire un élevage de ces animaux. Nous les gardions à l'abri dans ces ouvertures grillagées. Il leur arrivait parfois d'envahir la buanderie, y créant, les jours de lessive, le plus amusant des remue-ménage. Nous fûmes sévèrement punis pour cette blâmable activité mais rien n'y fit : les crapauds continuèrent à proliférer.

Enfin, un certain jour - je ne sais comment et je ne veux pas vous ennuyer en rentrant dans les détails - il arriva qu'un de ces crapauds, le plus gras, le plus robuste, le plus juteux d'entre tous, se retrouva sur l'un des grands fauteuils de cuir du salon des membres bienfaiteurs et que cet après-midi-là, justement, il y avait une réunion... Mais je crois inutile de poursuivre. Vous y étiez et vous savez le reste.

Quand je repense à cet épisode sans parti pris, je dirais maintenant que la punition fut méritée, voire si je me souviens bien, bien choisie.

Je ne sais pas ce qui m'a poussée à évoquer ces souvenirs. Peut-être l'arrivée du printemps. La saison des crapauds ranime toujours en moi le vieil instinct de possession et une seule chose me retient de commencer un élevage, c'est qu'ici aucun règlement ne l'interdit.

 

Jeudi, après la chapelle

Savez-vous quel est mon livre préféré ? Je veux dire pour l'instant, car j'en change tous les trois jours. Ce sont Les Hauts de Hurlvent. Quand elle l'écrivit, Emily Brontë était encore jeune et n'avait jamais quitté le presbytère de Haworth. N'ayant jamais connu d'homme dans sa vie, comment a-t-elle pu imaginer un personnage comme Heathcliffe ?

Pour moi, j'en serais incapable, et pourtant je suis jeune et j'ai toujours vécu au Foyer John Grier - j'ai donc eu toutes les chances, n’est-ce pas ? Or, je ressens parfois une peur panique à l'idée de ne pas être un génie. Oh, Papa ! Seriez-vous vraiment très déçu si je ne réussissais pas à être un grand écrivain ? Au printemps, quand tout est si beau et si vert dans la nature en fleurs, j'ai une forte envie de tourner le dos aux études et de sortir profiter du grand air. Des milliers d'aventures vous attendent dans les prés ! Et il est beaucoup plus amusant de vivre les livres que de les écrire.

Aïe...!

En entendant ce cri de terreur, Sallie, Julia et l'ancienne (« encore du bruit, quel ennui ! ») se sont précipitées dans ma chambre. Voici le responsable, un mille-pattes comme celui-ci (mais encore plus terrifiant) :

 

J'avais à peine fini ma phrase et je réfléchissais à la suivante, quand -boum ! - il a atterri du plafond à côté de moi. J'ai renversé deux tasses à thé en essayant de m'enfuir. Sallie lui a donné un grand coup avec le dos de ma brosse à cheveux - que je ne pourrai plus jamais utiliser désormais — et elle a écrasé l'avant de l'animal ; mais l'arrière -—les cinq cents pattes restantes — s'est faufilé sous la commode et il s'est échappé.

La vétusté des bâtiments et les murs couverts de lierre sont à l'origine de la présence de ces mille-pattes. Ce sont d'horribles bêtes et cette tour en est remplie. Je préférerais cent fois trouver un tigre sous mon lit.

Vendredi soir, 9 h 30

Quelle série de catastrophes aujourd'hui ! Pour commencer, je n'ai pas entendu la cloche du réveil. Puis, comme je m'habillais à la hâte, mon lacet de chaussure s'est cassé et mon bouton de col a glissé dans mon cou. J'étais en retard au petit déjeuner et aussi pour le premier cours. J'avais oublié mon buvard et mon stylo s'est mis à couler. Au cours de trigonométrie, le professeur et moi avons eu un léger désaccord sur un point de logarithmes. En y réfléchissant, j'ai dû reconnaître qu'elle avait raison. On a eu du ragoût de mouton et de la tourte aux herbes pour le déjeuner - deux choses que je déteste parce qu'elles me rappellent l'orphelinat. Il n'y avait que des factures au courrier (il faut dire que je ne reçois jamais autre chose, ma famille n'est pas du genre bavard). Au cours d'anglais, cet après-midi, nous avons eu une interrogation écrite surprise. En voici le sujet :

Je n'ai rien demandé d'autre

Et rien ne m'a été refusé.

Pour cela, j'ai offert ma vie

Le puissant marchand a souri

Brésil ? Il tourna un bouton

Sans un regard dans ma direction :

Mais, madame, n'y a-t-il rien d'autre

Que nous puissions vous montrer aujourd'hui ?

C'est un poème. Je ne sais qui en est l'auteur, ni ce qu'il signifie. Il était simplement écrit au tableau quand nous sommes entrées et on nous a demandé d'en faire un commentaire. En lisant la première strophe, j'ai cru avoir une idée - le puissant marchand était une divinité qui exauçait les vœux de ceux qui s'étaient bien conduits. Mais quand j'arrivai à la seconde strophe et que je le vis manipuler un bouton, mon interprétation m'a semblé sacrilège et je me suis dépêchée de changer d'idée. Le reste de la classe s'est trouvé devant la même alternative et nous sommes restées trois quarts d'heure devant une feuille blanche, la tête complètement vide. Recevoir une éducation est parfois terriblement épuisant !

Mais la journée n'était pas finie. Le pire était encore à venir.

Il pleuvait et, ne pouvant jouer au golf, nous sommes allées au gymnase. Là, ma voisine m'a heurté le coude avec sa massue. En rentrant chez moi, je trouvai une boîte contenant ma nouvelle robe d'été bleue. La jupe est si étroite que je n'ai pas pu m'asseoir. Vendredi est le jour de la femme de ménage et mon bureau était un vrai fouillis. On nous a servi de la pierre tombale au dessert (sorte de flanc gélatineux à la vanille). À la chapelle, nous avons dû rester vingt minutes de plus pour écouter un sermon sur « la féminité » des femmes. Enfin, au moment où je m'installais avec un soupir de soulagement bien mérité pour lire Le Portrait d'une Dame, une fille du nom d'Ackerly, une sorte de pâte molle, terriblement et irrémédiablement stupide, qui s'assoit près de moi en latin parce que son nom commence par un À (ah! comme j'aurais voulu que Mrs. Lippett m'appelle Zabriski!), est venue me demander si la leçon de lundi commençait au paragraphe 69 ou 70. Elle est restée UNE HEURE ENTIÈRE et elle vient seulement de partir.

Avez-vous jamais vu une telle série d'événements fâcheux ? Ce ne sont pas les grandes épreuves qui demandent du caractère dans la vie. N'importe qui peut connaître un moment de crise et surmonter une tragédie écrasante avec courage ; mais faire face aux petits ennuis quotidiens avec le sourire, voilà, j'en suis convaincue, qui requiert une véritable force d'âme.

C’est cette sorte de caractère que je voudrais développer en moi et c'est selon cette devise que je veux vivre : la vie entière n'est qu'un jeu où je dois jouer mon rôle aussi loyalement et avec autant d'adresse que possible. Peu importe si je gagne ou je perds : je hausserai les épaules en riant, mais dans tous les cas, je serai beau joueur. Vous ne m'entendrez plus me plaindre, mon cher Papa, parce que Julia porte des bas de soie ou parce que des mille-pattes me tombent sur la tête.

Toujours vôtre,

Judy

Répondez vite.

27 mai

À l'adresse de

Monsieur Papa-Longues-Jambes,

Cher Monsieur: Je viens d'accuser réception d'une lettre de Mrs. Lippett. Elle espère que rien ne laisse à désirer dans mon comportement ni dans mes études. Comme je ne sais probablement pas où aller cet été, elle me propose de revenir à l'orphelinat et d'y travailler pour gagner ma pension jusqu'à la rentrée universitaire.

JE DÉTESTE LE FOYER JOHN GRIER.

Je préfère mourir plutôt que d'y retourner.

Votre très fidèle,

Jerusha Abbott

[2]

Cher Papa-Jambes-Longues,

Vous êtes un type sympa !

Je suis très heureuse au sujet de la ferme, parsque je n'ai jamais été dans une ferme dans ma vie et je détesterais retourner chez John Grier et laver la vaisselle tout l'été. Il y aurait un risque que quelque chose affreuse arrive, parsque j'ai perdu ma humilité d'autre fois et j'ai peur de me mettre en colère quelque jour et de casser toutes les tasses et toutes les soucoupes dans la maison.

Pardon brièveté et le papier. Je ne peux pas envoyer de mes nouvelles parsque je suis dans le cours de français et j'ai peur que Monsieur le Professeur ne m'interroge tout de suite.

Il l'a fait!

Au revoir,

Je vous aime beaucoup.

Judy

 

30 mai

Cher Papa-Longues-Jambes,

Etes-vous déjà venu ici ? (Que cette question ne vous trouble pas, c'est une simple façon de parler.) Le parc est un endroit merveilleux au printemps. Tous les arbustes sont en fleurs et les arbres du plus beau vert. Les vieux pins eux-mêmes semblent rajeunis. La prairie s'émaille de pissenlits jaunes et de centaines de filles en robes bleues, blanches ou roses. Chacun est d'humeur libre et joyeuse car les vacances approchent et dans cette radieuse perspective, on oublie les examens.

N’est-ce pas là une heureuse disposition d'esprit ? Et puis, cher Papa, je suis bien la plus heureuse de toutes, ici ! D'abord, parce que je ne suis plus à l'orphelinat ; et aussi parce que je ne suis ni bonne d'enfants, ni secrétaire, ni comptable (ce qui aurait sans doute été mon cas si je ne vous avais pas rencontré).

Je suis désolée à présent pour toutes mes bêtises passées.

Désolée d'avoir été impertinente envers Mrs. Lippett.

Désolée d'avoir calotté Freddie Perkins.

Désolée d'avoir mis du sel dans le sucrier.

Désolée d'avoir fait des grimaces dans le dos des membres du comité de bienfaisance.

Et parce que je suis si heureuse, je serai maintenant douce, sage et gentille avec tout le monde. Cet été, je vais commencer à écrire, écrire, écrire, pour devenir un grand écrivain. N’est-ce pas là une tâche exaltante ? Oh, je suis en train de me forger un magnifique caractère ! Il faiblit encore un peu quand il fait froid ou qu'il gèle, mais il reprend des forces dès que le soleil brille.

C'est d'ailleurs ce qui se passe pour tout le monde. Je ne partage pas la théorie selon laquelle la force morale ne s'acquiert qu'au travers des épreuves, de la tristesse et des déceptions. Les gens les plus heureux sont toujours pleins de bonté et de gentillesse. Je ne crois pas aux misanthropes. (Quel mot superbe) ! je viens juste de l'apprendre.) Vous n'êtes pas un misanthrope, n'est-ce pas, Papa ?

Mais je vous parlais de l'université. Comme j'aimerais que vous veniez y faire une petite visite ! Je vous servirais de guide et je vous dirais :

« Voici la bibliothèque, cher Papa, et voici l'installation à gaz. Et là, sur votre gauche, ce bâtiment gothique, c'est le gymnase. Et derrière lui, cette bâtisse d'architecture romane, de style Tudor, c'est la nouvelle infirmerie. »

Oh, j'ai des dispositions pour montrer les lieux aux visiteurs. À l'orphelinat, cela m'arrivait souvent et aujourd'hui, c'est ce que j'ai fait toute la journée. Mais oui, je vous assure.

Et pour un Monsieur, en plus !

Ce fut une grande expérience. Je n'avais jamais adressé la parole à un homme auparavant (excepté à quelques membres bienfaiteurs, mais cela ne compte pas). Pardon, Papa. Je n'ai pas l'intention de vous blesser, quand je parle aussi légèrement des bienfaiteurs. En fait, je n'arrive pas à vous considérer comme l'un d'entre eux et, pour moi, c'est un pur hasard si vous faites partie du comité. Le bienfaiteur en tant que tel est gros, solennel et bienveillant. Il vous tapote gentiment la tête et porte une montre de gousset au bout d'une chaîne en or.

On dirait un hanneton, mais c'est le portrait de n'importe quel bienfaiteur, vous excepté.

Donc - pour reprendre mon histoire :

Je me suis promenée, j'ai conversé et j'ai pris le thé en compagnie d'un homme. Et d'un homme de grande classe, s'il vous plaît: Mr. Jervie Pendleton de la famille de Julia; bref, son oncle, si vous préférez; («bref» n'est pas le mot qui convient, car il est aussi grand que vous).

 

Il était en ville pour ses affaires et a eu l'idée de venir voir sa nièce à l'université. C'est le frère cadet de son père, mais elle ne le connaît pas très bien. Il paraît qu'il lui a jeté un coup d'œil dans son berceau, qu'il a décidé qu'elle ne lui plaisait pas et que, depuis, il ne lui a plus accordé la moindre attention. Quoi qu'il en soit, il était là assis dans le salon réservé aux visiteurs, parfaitement convenable avec son chapeau, sa canne et ses gants posés à côté de lui. Or, Julia et Sallie avaient sept heures de leçons qu'elles ne pouvaient pas manquer. Julia est entrée en trombe dans ma chambre pour me demander la faveur de faire visiter l'université à son oncle et de lui tenir compagnie jusqu'à ce que ses cours soient terminés. J'ai accepté pour lui faire plaisir mais sans grand enthousiasme, parce que je ne me soucie guère des Pendleton.

Mais celui-ci s'est révélé doux comme un agneau. C'est un être humain avant d'être un Pendleton. Nous avons passé un après-midi délicieux et, depuis, je meurs d'envie d'avoir un oncle. Accepteriez-vous, pour quelque temps, d'être mon oncle ? Je les crois encore supérieurs aux grand-mères.

Mr. Pendleton me fait un peu penser à vous, Papa. Il ressemble à l'homme que vous avez dû être, il y a une vingtaine d'années. Vous voyez comme je vous connais bien, même si nous ne nous sommes jamais rencontrés !

Il est grand et plutôt mince ; il a le teint basané et le visage sillonné de petites rides. Un étrange sourire semble toujours jouer au coin de ses lèvres, sans pourtant se décider à les franchir. Il a le don de vous mettre à l'aise et vous donne le sentiment de l'avoir toujours connu. Il est d'une société très agréable.

Nous avons visité l'université de long en large, depuis la cour jusqu'au terrain de sport. Puis il s'est déclaré fatigué et désireux de prendre le thé. Il a proposé que nous nous rendions à l'auberge de l'université - elle se trouve juste au bout de l'allée de pins, à la sortie du parc. J'ai dit que nous devrions aller retrouver Julia et Sallie, mais il a répondu qu'il ne voulait pas que ses nièces boivent trop de thé ; que cela les rendait nerveuses. Nous sommes donc partis jusqu'à l'auberge où l'on nous a servi du thé accompagné de petits pains, de marmelade, de glaces et de gâteaux, le tout à une petite table installée sur la terrasse. Heureusement, l'auberge était presque déserte car c'est la fin du mois et les étudiantes n'ont plus beaucoup d'argent.

Quel merveilleux après-midi ! Mais il a dû se dépêcher pour ne pas rater son train et c'est à peine s'il a pu voir Julia. Elle était furieuse que je l'aie accaparé ; il paraît que c'est un oncle particulièrement riche et précieux. Cela me soulage d'apprendre qu'il est riche, car le thé et les pâtisseries ont coûté chacun soixante cents.

Ce matin (nous sommes aujourd'hui lundi), trois boîtes de chocolat sont arrivées en exprès pour Julia, Sallie et moi-même. Que dites-vous de cela : recevoir des friandises de la part d'un monsieur !

Je commence à oublier l'orpheline et à me sentir de plus en plus jeune fille.

J'aimerais que vous veniez ici, un jour. Nous pourrions prendre le thé et je verrais si vous me plaisez. Ne serait-ce pas terrible si ce n'était pas le cas ? Mais non, c'est impossible. Je sais bien que vous me plairiez.

[3]

Bien ! Je vous présente mes hommages.

«Jamais je ne t'oublierai '. »

Judy

P. S. En me regardant dans la glace ce matin, j'ai découvert une nouvelle fossette qui - j'en suis sûre - n'était pas là auparavant. D'où vient-elle, le savez-vous ?

9 juin

Cher Papa-Longues-Jambes,

Jour de gloire ! Je viens de terminer ma dernière épreuve - physiologie. Et maintenant :

Trois mois à la ferme !

Je ne sais pas du tout ce qu'est une ferme. Je n'y suis encore

jamais allée et je n'en ai même jamais vu (sinon à travers les vitres d'une voiture) ; mais je sais que je vais m'y plaire et que je vais aimer me sentir libre.

Même maintenant, je ne suis pas encore tout à fait habituée à ma liberté. L'image du Foyer John Grier me poursuit. Chaque fois que j'y pense, cela me donne de petits frissons dans le dos et j'ai l'impression de devoir courir de plus en plus vite en regardant par-dessus mon épaule, pour éviter que Mrs. Lippett ne me rattrape et ne me mette la main dessus.

Il n'y aura personne pour me surveiller cet été, n’est-ce pas ?

Votre autorité de principe ne me gêne guère : vous êtes trop loin pour me causer aucun souci ; Mrs. Lippett est morte pour toujours en ce qui me concerne ; quant aux Semple, je ne crois pas qu'ils aient pour consigne de veiller à ma bonne conduite. Non, j'en suis sûre. Me voilà donc devenue une grande personne à part entière. Hourra !

Je vous laisse à présent pour faire ma valise et empaqueter mes affaires : trois caisses contenant ma bouilloire, de la vaisselle, des coussins et des livres.

Pour toujours, votre dévouée,

Judy

P.-S. Ci-joint mon examen de physiologie. Auriez-vous réussi?

 

 Ferme de Lock Willow

Samedi soir

Très Cher Papa-Longues-Jambes,

Je viens tout juste d'arriver et n'ai pas encore eu le temps de déballer mes affaires, mais je ne peux pas attendre plus longtemps pour vous dire à quel point j'aime la ferme. C'est un endroit absolument divin, divin, divin ! Voici le dessin de la maison :

 

Comme vous le voyez, c'est une grande bâtisse carrée, de style ancien. Sa construction remonte à une centaine d'années environ. Elle a une véranda sur le côté que je n'ai pas pu dessiner et, devant, une entrée avec un porche très accueillant. Pardonnez mon dessin qui n'est pas très fidèle. Les petits plumeaux que vous voyez là sont en réalité des érables et les arbustes épineux qui bordent la route, des sapins et des épicéas bruissant sous la caresse du vent. La maison est bâtie au sommet d'une colline d'où l'on a une vue magnifique qui s'étend sur des kilomètres de vertes prairies jusqu'à une nouvelle ligne de collines.

 

C'est le genre de paysage que l'on trouve ici, dans le Connecticut, un paysage tout en vagues ondoyantes, et la ferme de Lock Willow est située sur la crête d'une de ces vagues. Les étables, qui se trouvaient de l'autre côté de la route, barraient légèrement l'horizon: elles ont été fort heureusement détruites par la foudre.

Les habitants se composent de Mr. et Mrs. Semple, d'une fille de ferme et de deux hommes engagés pour les moissons. Ces derniers prennent leurs repas à la cuisine ; les Semple et Judy dans la salle à manger. Pour dîner, nous avons eu des œufs au jambon, et aussi des biscuits, du miel, du gâteau en gelée, de la tourte, des fruits marines dans du vinaigre, du fromage et du thé - sans oublier un bon bout de conversation. Je n'ai jamais été aussi drôle de ma vie ; tout ce que je dis prête à rire. Comme c'est mon premier séjour à la campagne, mes questions sont sans doute d'une grande naïveté.

La chambre marquée d'une croix sur le dessin n'est pas celle où le crime a été commis mais celle que j'occupe. C'est une pièce carrée, vaste et claire, avec des meubles anciens pleins de charme, des volets que l'on cale à l'aide de tuteurs et des stores verts garnis d'un galon doré, qui vous retombent sur les mains dès que vous les touchez. Il y a aussi une grande table en acajou carrée où j'ai l'intention de m'accouder une bonne partie de l'été pour écrire mon roman.

Oh, Papa, je suis si excitée ! Il me tarde que le jour se lève pour commencer mon exploration. Il est à présent 8 heures et demie ; je vais souffler ma chandelle et essayer de dormir. Le réveil est prévu à 5 heures. Vous êtes-vous jamais autant amusé ? Je n'arrive pas à croire que tout cela m'arrive à moi, Judy. Le bon Dieu et vous me donnez plus que je ne mérite. Je dois devenir une très, très, très gentille personne pour pouvoir vous remercier. Mais je vais l'être. Vous verrez.

Bonne nuit,

Judy

P.-S. Ah ! Si vous pouviez entendre le chant des grenouilles et le cri des petits cochons. Et si vous pouviez voir la nouvelle lune ! Je l'ai vue par-dessus mon épaule droite. Cela porte bonheur...

 

Lock Willow,

12 juillet

Cher Papa-Longues-Jambes,

Comment votre secrétaire a-t-il eu connaissance de Lock Willow ? (Ce n'est pas simple curiosité de ma part si je pose cette question ; je désire vraiment le savoir.) Ecoutez plutôt : Mr. Jervie Pendleton était naguère propriétaire de cette ferme et il en a fait don à Mrs. Semple qui fut sa nourrice quand il était enfant. N’est-ce pas une drôle de coïncidence ? Elle l'appelle toujours Monsieur Jervie et elle aime à parler de l'adorable petit garçon qu'il était alors. Elle a même conservé dans une boîte une de ses boucles de bébé - une mèche de cheveux rouges, je veux dire roux !

Depuis qu'elle a découvert que je le connais, j'ai beaucoup monté dans son estime. Connaître un des membres de la famille Pendleton est en effet la meilleure introduction pour qui se présente à Lock Willow, surtout s'il s'agit de Monsieur Jervie qui est « la crème de la famille ». J'ai plaisir à vous dire que Julia appartient à une branche inférieure.

La ferme m'amuse de plus en plus. Hier, je suis montée sur la charrette à foin. Nous avons trois cochons adultes et neuf petits porcelets et vous devriez les voir manger. De vrais cochons ! Nous avons des flopées de petits poussins, de canards, de dindes et de pintades. Il faut être fou pour vivre en ville alors qu'on pourrait vivre dans une ferme.

Ma tâche quotidienne consiste à ramasser les œufs. Hier, je suis tombée d'une poutre du grenier en cher' chant à atteindre le nid que la poule noire avait dissimulé. Et quand je suis rentrée à la ferme avec mon genou écorché, Mrs. Semple m'a fait un pansement à l'hamamélis. Tout en me soignant, elle ne cessait de marmonner : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Il me semble que c était hier que Monsieur Jervie est tombé de la même poutre et s'est écorché le même genou!»

Le paysage est d'une beauté sublime : devant nous, une vallée, une rivière et une chaîne de collines boisées et plus loin, là-bas, une grande montagne bleue qui vous fond tout simplement dans la bouche.

Nous faisons du beurre deux fois par semaine ; et nous gardons la crème dans la maisonnette en pierre située au bord du ruisseau. Quelques fermiers voisins possèdent une écrémeuse mais nous ne nous encombrons pas de ces nouveautés. Cela demande un peu plus d'effort de baratter le lait dans des casseroles, mais c'est suffisamment rentable pour nous.

Nous avons six veaux et j'ai donné un nom à chacun.

1. Sylvia, parce que c'est une fille et qu'elle est née dans les bois.

2. Lesbia, d'après la Lesbia de Catulle.

3. Sallie.

4. Julia, une bête tachetée, quelconque.

5. Judy, d'après moi-même.

6. Papa-Longues-Jambes. J'espère que cela ne vous choque pas, Papa ? C'est un Jersey de pure race qui semble avoir bon caractère. Voilà à quoi il ressemble - vous pouvez voir comme il porte bien son nom.

Je n'ai pas encore eu le temps de commencer mon œuvre immortelle ; j'ai été trop occupée par les travaux de la ferme.

Toujours vôtre,

Judy

P. S. J'ai appris à faire des beignets.

P. S. (2). Si vous désirez faire l'élevage des poulets, laissez-moi vous recommander les Buff Orpingtons. Ils n'ont pas le duvet hérissé.

P. S. (3). Comme j'aimerais vous envoyer une motte toute fraîche du beurre que nous avons baratté hier. Me voilà devenue une parfaite laitière !

P. S. (4). Voici un dessin de Miss Jerusha Abbott, le futur grand écrivain, en train de faire rentrer les vaches à l’étable.

 

Dimanche

Cher Papa-Longues-Jambes,

N’est-ce pas curieux ? Je commençais à vous écrire une lettre hier après-midi et j'avais à peine tracé l'en-tête, « Cher Papa-Longues-Jambes », quand je me rappelai soudain que j'avais promis de cueillir des mûres pour le dîner ; je suis sortie en laissant ma lettre sur la table, je reviens ce matin et savez-vous ce que je trouve ? un vrai faucheux au beau milieu de la page !

Je l'ai attrapé très délicatement par une patte et je l'ai jeté par la fenêtre. Pour rien au monde, je ne voudrais blesser un de ces faucheux ; ils me font trop penser à vous.

Ce matin, on a attelé la carriole pour aller à l'église du village. C'est une adorable petite église peinte en blanc avec une flèche et une façade ornée de trois colonnes doriques (ou peut-être ioniques - je confonds toujours les deux).

Un joli sermon soporifique où chacun s'assoupissait derrière son éventail à feuilles de palme et où le seul bruit à rompre le silence - la voix du pasteur exceptée - était le chant des cigales dans les arbres proches. Je ne me suis réveillée qu'au moment où l'on se levait pour entonner un cantique et j'ai beaucoup regretté de ne pas avoir écouté le sermon: j'aurais souhaité en savoir plus sur la psychologie d'un homme qui a choisi un tel cantique. Le voici :

Viens, laisse-là tes jouets et tes amusements terrestres

Viens avec moi partager les joies célestes,

Sinon, mon ami, disons-nous un éternel adieu

Car je t'abandonne au gouffre de l'enfer.

Parler religion avec les Semple n'est pas sans danger. Leur dieu (le même depuis des siècles et qui leur a été légué par leurs ancêtres puritains) est un dieu étroit, irrationnel, injuste, mesquin, vindicatif et fanatique. Le ciel en soit loué, je n'ai reçu aucun dieu en héritage ! Je suis libre d'inventer le mien comme je l'entends. C'est un dieu bon et compatissant, plein d'imagination, clément, compréhensif- et qui a le sens de l'humour.

J'apprécie énormément les Semple et je crois leur manière de vivre bien supérieure à la théorie de leurs discours. Ils sont meilleurs que le dieu qui les a faits. Je les ai profondément choqués en leur disant cela. Ils pensent que je blasphème et moi, je pense que ce sont eux qui blasphèment ! Nous avons banni la religion de nos sujets de conversation.

C'est dimanche après-midi.

Amasai (l'un des ouvriers de la ferme), en cravate pourpre et gants de daim d'un jaune criard, le teint cramoisi et rasé de frais, vient de partir en carriole avec Carrie (la fille de ferme) parée d'un grand chapeau orné de roses rouges et vêtue d'une robe de mousseline bleue, ses cheveux frisottés autant qu'ils peuvent l'être. Amasai a passé la matinée à astiquer le boghei ; et Carrie est restée à la maison à l'heure de l'office, soi-disant pour préparer le déjeuner mais, en fait, pour repasser la robe de mousseline.

Dans deux minutes j'aurai terminé cette lettre et je vais m'installer avec un livre trouvé au grenier, intitulé Sur la piste. Sur la page de garde s'étale une inscription tracée d'une drôle d'écriture par une main enfantine :

Jervie Pendleton

Si ce livre venait à s'égarer

Donne-lui une gifle et renvoie-le

À son propriétaire.

Le petit Jervie a passé un été ici, à l'âge de onze ans, à la suite d'une maladie ; et il a laissé Sur la piste comme trace de son passage. Il a dû le lire plusieurs fois, à en juger par les nombreuses marques de doigts que ses petites mains sales ont faites ici et là. Il y a aussi dans un coin du grenier une roue à eau, un moulin à vent et une série d'arcs et de flèches. À force d'entendre Mrs. Semple parler de lui, il s'est mis à vivre réellement dans mon imagination. Ce n'est pas l'homme adulte avec sa canne et son haut-de-forme que je vois, mais un adorable petit garçon, sale et ébouriffé, qui fait un raffut effroyable en montant les marches, qui laisse les portes ouvertes à tous vents et qui vient toujours demander des gâteaux (qu'il obtient - ou je ne connais pas Mrs. Semple !). Ce devait être un petit être loyal et courageux avec une âme d'aventurier. Je suis désolée de penser que c'est un Pendleton ; il valait sans doute mieux que cela.

Demain, on commence à faire les foins ; on a loué une machine et trois ouvriers en plus.

J'ai une nouvelle affligeante à vous apprendre : Bouton-d'or (la vache tachetée qui n'a qu'une seule corne, la mère de Lesbia) s'est conduite de façon déshonorante. Elle a pénétré dans le verger vendredi soir et s'est mis à manger les pommes tombées. Elle en a mangé tant et tant qu'elles lui sont montées à la tête. Pendant deux jours, elle est restée complètement ivre ! Je vous dis la simple vérité. Avez-vous jamais entendu une chose pareille ? C’est un vrai scandale !

Je reste, Monsieur, votre orpheline affectueuse,

Judy Abbott

P. S. Indiens au premier chapitre et bandits de grands chemins dans le deuxième. Je retiens mon souffle. Que peut bien contenir le troisième ? « Hawk le Rouge a fait un saut de vingt pieds au-dessus du sol puis a mordu la poussière. » C'est la légende du frontispice. Judy et Jervie s'amusent bien !

15 septembre

Cher Papa,

On m'a fait monter sur la balance qui sert à peser les sacs de farine à la grande boutique des Corners. J'ai pris quatre kilos et demi! Je vous recommande Lock Willow pour vous refaire une santé.

Toujours vôtre,

Judy

25 septembre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Félicitez-moi : me voilà étudiante de seconde année, une sophomore ! Je suis rentrée vendredi dernier, désolée de quitter Lock Willow mais heureuse de revoir l'université. C'est une agréable sensation de retrouver un lieu familier. Je commence à me sentir chez moi ici, et parfaitement à l'aise. En fait, je commence à me sentir chez moi partout dans le monde. Je sens maintenant que j'y ai ma place et non que j'y suis simplement tolérée. Mais vous ne devez pas comprendre un mot de ce que j'essaie de vous dire. Comment une personne aussi importante qu'un bienfaiteur pourrait-elle comprendre les sentiments d'une insignifiante petite orpheline ?

Et maintenant, Papa, écoutez bien. Savez-vous avec qui je partage mon nouveau logement ? Avec Sallie McBride et Julia Rutilée Pendleton. Je vous dis la vérité. Nous avons un salle d'étude commun et trois petites

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chambres. Voilà

 

Sallie et moi avions décidé au printemps dernier que nous voulions habiter ensemble et Julia a insisté pour rester avec Sallie

— je ne sais pas pourquoi car elles ne se ressemblent pas du tout — mais les Pendleton sont par nature conservateurs et rebelles (ô, le joli mot !) au changement. Quoi qu'il en soit, nous voici ensemble. Imaginez Jerusha Abbott, ancienne pensionnaire de l'orphelinat John Grier, faisant chambre commune avec une Pendleton. Nous sommes vraiment dans un pays démocratique.

Sallie s'est présentée pour la présidence de la classe et, à moins d'un échec imprévu, elle sera certainement élue. Il règne ici une belle atmosphère d'intrigue et vous devriez voir nos talents de politiciennes ! Oh, Papa ! Je vous prédis que quand les droits des femmes seront reconnus, vous les hommes n'aurez qu'à bien vous tenir pour conserver les vôtres. L'élection aura lieu samedi prochain et nous aurons une retraite aux flambeaux le soir, quels que soient les résultats.

Je commence l'étude de la chimie. C'est la matière la plus insolite que je connaisse ; je n'avais rien vu de tel auparavant. On travaille sur les molécules et les atomes, mais je serai en mesure de vous en dire plus le mois prochain.

J'ai aussi choisi d'apprendre la rhétorique et la logique.

Et aussi l'histoire de l'univers.

Et les pièces de William Shakespeare.

Et le français.

Si cela continue quelques années encore, je vais devenir passablement intelligente.

J'aurais préféré choisir l'économie plutôt que le français, mais je n'ai pas osé car j'ai craint qu'en abandonnant l'étude de cette matière, le professeur ne me laisse pas passer en seconde année. Il faut vous dire que j'ai réussi de justesse mon examen de juin ; la formation que j'ai reçue au collège était très insuffisante.

Au cours de français, il y a une seule fille qui ne cesse de bavarder aussi couramment qu'elle le ferait en anglais. Elle a séjourné à l'étranger avec ses parents quand elle était petite, et elle a passé trois ans dans une institution religieuse. Vous imaginez comme elle peut être brillante, comparée au reste de la classe ! Les verbes irréguliers ne sont pour elle qu'un simple jeu. Je voudrais bien que mes parents m'aient abandonnée sur le seuil d'une institution religieuse française quand j'étais bébé, au lieu de choisir l'hospice des enfants trouvés. Et puis non, cela non plus, je ne le voudrais pas ! Parce que, alors, je n'aurais jamais eu l'occasion de faire votre connaissance. Et je préfère cent fois vous connaître, vous, plutôt que le français.

À bientôt, Papa. Je dois maintenant rendre visite à Harriet Martin et, après nous être consultées sur une question de chimie, j'essaierai de placer quelques mots sur la prochaine élection, en faveur de notre future présidente.

Diplomatiquement vôtre,

J. Abbott

17 octobre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Supposons que la piscine du gymnase soit remplie de gelée de citron et que quelqu'un essaie d'y nager : cette personne flotterait-elle à la surface ou bien serait-elle entraînée vers le fond ? Il y avait de la gelée de citron au dessert quand le problème a été soulevé. Nous avons débattu la question avec animation pendant près d'une demi-heure, mais nous ne l'avons toujours pas résolue. Sallie croit qu'elle pourrait nager, mais, quant à moi, je reste persuadée que le meilleur nageur du monde coulerait. Ne serait-ce pas drôle de se noyer dans de la gelée de citron ?

Deux autres problèmes ont retenu l'attention de notre table au dîner.

1er. Quelle serait la forme des chambres dans une maison octogonale ? Quelques-unes des filles persistent à croire qu'elles seraient carrées, mais je suis d'avis qu'elles auraient plutôt la forme d'une part de tarte. Qu'en pensez-vous ?

2e. Supposez une grande sphère creuse tout en glaces au centre de laquelle vous serez assis. Où s'arrêterait-elle de refléter votre face et où commencerait-elle à refléter votre dos ? Plus on réfléchit à ce problème, plus on s'y perd. Vous pouvez juger, d'après cela, à quelles profondes réflexions philosophiques nous occupons nos loisirs !

Vous ai-je parlé de la dernière élection ? C’était il y a seulement trois semaines, mais pour nous c'est déjà de l'histoire ancienne. Sallie a été élue et nous avons fait une retraite aux flambeaux avec des bannières proclamant: « McBride pour toujours », avec un orchestre et quatorze instrumentistes (trois harmonicas et onze peignes).

Nous sommes maintenant des personnages très importants au n° 258, et une bonne part de célébrité rejaillit sur Julia et moi. C'est assez fatigant de vivre sous le même toit qu'un président.

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Bonne nuit , cher' Papa.

Acceptez mes compliments, très respectueux.

Je suis

Votre Judy

12 novembre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Nous avons battu l'équipe de basket des nouvelles, hier. Bien sûr, nous étions ravies mais si seulement nous pouvions battre l'équipe des juniors ! Je serais prête à garder le lit pendant toute une semaine, couverte de bleus et de compresses d'hamamélis de la tête aux pieds.

Sallie m'a invitée à passer les vacances de Noël chez elle. Elle habite à Worcester, dans le Massachusetts. N’est-ce pas chic de sa part ? Je me réjouis d'y aller. Je n'ai jamais été dans une vraie famille de toute ma vie, excepté à Lock Willow - mais les Semple sont des adultes, ils sont âgés et cela ne compte pas -, alors que les McBride ont une maison pleine d'enfants (au moins deux ou trois) avec une mère, un père, une grand-mère et un chat angora. C'est une famille au grand complet ! Faire sa valise et partir est bien plus amusant que rester en arrière. Je me sens terriblement excitée à cette perspective.

À la septième heure - je dois courir à la répétition. Je vais figurer dans la représentation théâtrale de fin d'année, pour le

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Thanksgiving day , un prince dans une tour en tunique de

Velours avec des boucles blondes. N’est-ce pas une jolie farce ?

Votre

J.A.

Voulez-vous savoir à quoi je ressemble ? Voici une photo de nous trois prise par Leonora Fenton. La plus mince qui rit aux éclats, c'est Sallie et la plus grande avec le nez en l'air, c'est Julia; enfin, la petite avec ses cheveux dans la figure, c'est Judy - elle est plus belle que ça en vérité, mais elle avait le soleil dans les yeux.

« Stone Gate »,

Worcester, Mass.,

31 décembre

Cher Papa-Longues-Jambes,

Je voulais vous écrire plus tôt pour vous remercier de votre chèque de Noël, mais la vie chez les McBride est si absorbante que je n'ai pas réussi jusqu'à présent à m'asseoir plus de deux minutes à mon bureau.

Je me suis acheté une robe neuve - une robe dont je n'avais nul besoin mais dont j'avais envie. Cette année, mon unique cadeau de Noël vient de Papa-Longues-Jambes; ma famille m'envoie simplement son affection.

Ces vacances avec Sallie sont les plus délicieuses qui soient. Elle habite une vaste demeure ancienne en brique entourée de bordures blanches et située un peu en retrait de la rue - tout à fait le genre de maison qui m'intriguait quand j'étais au Foyer John Grier et dont je me demandais avec curiosité, à quoi pouvait bien ressembler l'intérieur. Jamais je n'aurais imaginé qu'un jour je pourrais y pénétrer : et pourtant m'y voilà ! Tout est si confortable, paisible, familier. Je vais de chambre en chambre en humant l'air avec délices et en admirant tout ce qui m'entoure.

C'est la maison idéale où tout enfant rêve de grandir. Il y a des tas de recoins pour jouer à cache-cache, des cheminées conçues tout exprès pour griller du pop-corn, un grenier où s'ébattre les jours de pluie, des rampes d'escalier bien glissantes qui se terminent par un bouton suffisamment plat pour s'arrêter à temps, et une immense cuisine pleine de soleil avec une cuisinière avenante, à face ronde et réjouie, qui vit avec la famille depuis treize ans et qui a toujours de côté un morceau de pâte à la disposition des enfants qui veulent jouer au pâtissier. La seule vue d'une maison de ce genre suffit à vous donner envie de redevenir enfant. Et quant à la famille ! Je n'aurais jamais cru que cela pût être si merveilleux. Sallie a un père, une mère, une grand-mère, la plus douce petite sœur qui soit - un angelot de trois ans, toute bouclée -, un frère d'âge moyen qui oublie toujours d'essuyer ses pieds en rentrant, et un grand frère charmant, appelé Jimmie, qui est en troisième année à Princeton.

Les repas sont très gais - chacun parle, plaisante et rit à la fois et nous n'avons pas besoin de rendre grâce à l'avance pour ce que nous mangeons. C’est un soulagement pour moi de ne pas avoir à remercier entre chaque bouchée. (J'exagère très certainement, mais vous feriez de même si l'on vous avait obligé - comme je l'ai été - à réciter autant de bénédicités.)

Tant d'événements ont eu lieu que je ne sais par où commencer mon récit. Mr. McBride est propriétaire d'une usine, et la veille de Noël il a organisé une petite fête avec un sapin de Noël pour les enfants de ses employés. Cela s'est passé dans le grand hall des expéditions, décoré de plantes vertes et de houx. Jimmie McBride était habillé en père Noël et Sallie et moi l'avons aidé à distribuer les cadeaux.

Je vous assure, Papa, que cela m'a fait une drôle d'impression ! Pendant quelques instants, je me suis sentie aussi généreuse qu'un bienfaiteur du Foyer John Grier. J'ai embrassé un adorable petit garçon tout poisseux, mais je ne me suis pas risquée à caresser aucune de ces têtes charmantes du revers de la main !

Et deux jours après Noël, on a donné un bal à la maison EN MON HONNEUR.

C'était mon premier vrai bal (au collège, cela ne compte pas, car nous dansions entre filles). Je portais ma nouvelle robe du soir blanche (votre cadeau de Noël - encore mille mercis), de longs gants blancs et des escarpins en satin blanc.

La seule ombre au tableau sur ce bonheur parfait, total, absolu, c'est que Mrs. Lippett n'ait pas pu me voir mener le cotillon au bras de Jimmie McBride. Faites-le-lui savoir, s'il vous plaît, lors de votre prochaine visite au Foyer John Grier.

Votre toujours dévouée,

Judy Abbott

P.-S. Seriez-vous terriblement déçu, Papa, si, pour finir, je ne devenais pas un grand écrivain mais restais une simple jeune fille?

 

Samedi, 6 h 30

Cher Papa,

Nous avions l'intention d'aller en ville aujourd'hui, mais, Seigneur ! quelle pluie ! J'aime que l'hiver soit l'hiver avec de la neige au lieu de pluie.

L'oncle bien-aimé de Julia est passé à nouveau cet après-midi — il est arrivé avec une boîte d'au moins cinq livres de chocolat. Vous voyez qu'il y a des avantages à fréquenter Julia.

Notre innocent babillage a paru l'amuser suffisamment pour qu'il décide de rater son train et de prendre le thé en notre compagnie. Mais que de difficultés pour obtenir la permission ! Ce n'est déjà pas facile d'inviter un père ou un grand-père, mais un oncle, c'est encore plus délicat ; quant aux frères et aux cousins, il n'y faut même pas songer. Julia a dû prêter serment par-devant notaire qu'il était bien son oncle et produire en outre le certificat du clerc du district (vous voyez que je connais bien la loi !). Et même alors, je crois que si le doyen avait par hasard remarqué l'allure jeune et séduisante d'oncle Jervie, nous aurions dû renoncer à notre thé.

Nous avons fini par le prendre, accompagné de pain bis et de fromage suisse. L'oncle nous a d'abord aidées à préparer les sandwiches, puis il en a mangé quatre d'affilée. Je lui ai raconté mon séjour de l'été dernier à Lock Willow et nous avons eu une longue conversation à propos des Semple, des chevaux, des vaches et des poules. Tous les chevaux qu'il connaissait sont morts depuis, à l'exception de Grover qui était un jeune poulain à l'époque de sa dernière visite - maintenant, le pauvre Grove est si vieux qu'il peut à peine se traîner jusqu'au pâturage.

Il m'a demandé si l'on gardait toujours les beignets dans le pot en terre jaune recouvert d'une assiette bleue, qui se trouve sur la dernière étagère du garde-manger - eh oui, il y en a toujours ! Il voulait savoir s'il y a encore un nid de marmottes caché sous l'amas de pierres dans un coin du pré - eh oui, il est encore là ! Amasai en a même attrapé une, cet été, une marmotte grasse et dodue au pelage gris, la vingt-cinquième arrière-petite-fille de celle que Mr. Jervie a dû attraper quand il était petit garçon.

Continuer : partie 3 sur 5