Pâques d'Islande
Chapitre IV
Ici, les vieilles qui contaient cette histoire, au temps de mon enfance, avaient coutume de dire en guise de péroraison:
—Telle fut l’«assomption» de Liettik. Dieu ait son âme dans ses joies.
*
…Il y a quelque deux ans, voyageant dans la Bretagne intérieure, j’arrivai à la fraîcheur du soir dans la pauvre bourgade de Saint-Riwal, après avoir vagabondé tout le jour sur les crêtes et dans les ravins de l’Arrée. J’y trouvai, ma foi, un gîte presque confortable, précisément chez un nommé Lannuzel, homme vénérable et aubergiste avenant. Curieux de savoir si le souvenir de la petite Aliette vivait encore dans le pays, je ne pouvais tomber mieux. Lannuzel l’avait connue: ils avaient été ensemble au catéchisme. Elle eût eu maintenant son âge.
—Une sainte et une martyre, me déclara-t-il dès les premiers mots.
Il se rappelait même ses traits, ses yeux tristes, couleur de tourbe brûlée, ses lèvres minces qu’elle ne desserrait presque jamais, sa figure hâve, parsemée de taches de rousseur.
—En réalité, m’informai-je, comment mourut-elle?
L’hôte secoua la tête. Selon lui, il y avait du louche là dedans, et la «justice» aurait dû être avertie.
Ce qui est certain, c’est que Bleiz-Ar-Yeun et sa femme ne quittèrent Kergombou qu’au crépuscule du matin, qu’en rentrant chez eux ils trouvèrent la porte large ouverte, et qu’ils trébuchèrent dans l’allée contre le corps de Liettik.
—Voyez-vous cette sotte! Elle se sera endormie là! s’écria l’homme, qui était un peu bu.
Et déjà il s’apprêtait à lui administrer une correction. Mais, en la soulevant, il s’aperçut que ses prunelles étaient convulsées, que sa tête roulait de bord et d’autre, que ses bras et ses jambes pendaient inertes.
Alors, une sueur froide le glaça. Sa femme se mit à jeter les hauts cris. Un roulier de Morlaix s’avançait sur la route en ce moment. Bleiz-Ar-Yeun le héla, tenant toujours son fardeau.
—Qu’est-ce qu’elle a, cette enfant? interrogea le roulier.
—Je ne sais pas… nous ne savons pas… Elle ne bouge ni ne geint… Toi qui es de la ville, tu sauras peut-être.
—Oui-dà, répondit le roulier, tu n’as plus rien à faire, je crois bien, qu’à l’étendre sur un lit et à dresser sa «chapelle blanche»… M’est avis qu’elle a le cœur cassé.
—Morte?… Vraiment?… balbutia Bleiz-Ar-Yeun, hagard et stupide.
Il chancelait si fort qu’il faillit laisser échapper le petit cadavre.
—Donne, fit le passant…, tu tomberais avec elle: je vais la transporter.
Mais il n’eut pas plus tôt pénétré dans la cuisine, précédant le père et la mère, blêmes comme deux condamnés, qu’il recula soudain, saisi d’épouvante.
—Sapristi!… Qu’est-ce que c’est que ça?
Bleiz-Ar-Yeun se pencha pour voir, mais aussi vite il se couvrit instinctivement les yeux.
«Ça», c’était le tadiou-coz à demi carbonisé.
Le feu, maintenant éteint, avait dû prendre d’abord dans la paille de ses sabots, grimper le long de ses bas de laine—œuvre patiente de défunte Radégonda—et, de là, gagner ses vêtements, sa barbe qui n’avait plus été faite depuis la mort de sa fille, ses sourcils pareils à des touffes d’herbes desséchées, les mèches rares et inégales de sa chevelure de Celte. On pouvait, sur son squelette, entre les haillons calcinés, suivre les traces noirâtres de l’incendie. Il avait, du reste, l’attitude qui lui était habituelle, son air de statue d’Égypte, assise, le buste raide, les mains aux genoux. L’expression du visage ne décelait aucune souffrance. Seule, la bouche s’entr’ouvrait dans une grimace qu’il était permis, aussi bien, de prendre pour un sourire…
Le roulier se chargea de prévenir, à deux kilomètres de Corn-Cam, une «voisine» qui aiderait à ensevelir le tadiou-coz et la fillette, et qui réciterait les «grâces», en attendant que veilleurs et veilleuses fussent rassemblés pour la nuit funèbre.
Une heure plus tard, au petit jour, cette femme arrivait à Corn-Cam.
—Ainsi le pauvre cher «vieux» a fini de râler? dit-elle en se signant, dès le seuil.
Quand elle vit Liettik couchée auprès de son bisaïeul, elle s’exclama. Puis, se penchant à l’oreille de la mère:
—Voilà… C’est pourtant vrai, ce qu’on raconte: que, quand ils ont dépassé le terme des vies ordinaires, les vieillards n’aiment pas à s’en aller seuls.
La mère, cerveau affaibli, répéta à qui voulait l’entendre cette parole de la «prieuse». Et la plupart y ajoutèrent foi. Il devint évident pour un chacun que le tadiou-coz ayant à comparaître devant Dieu avait tenu à se faire accompagner par Liettik.
Les deux enterrements eurent lieu en même temps; la même charrette emporta le grand et le petit cercueil. Et ils entrèrent dans l’éternité par le même trou. Jean-Louis Lavéant, le sonneur de cloches, qui remplissait aussi les fonctions de fossoyeur, fut quitte pour creuser une fosse plus large.
Bleiz-Ar-Yeun et son fils aîné quêtèrent dans toute la paroisse pour l’achat d’une tombe. Elle est au pied du calvaire; c’est une lourde dalle de schiste où un artiste local a sculpté d’un ciseau naïf et pieux deux arbres probablement symboliques: un chêne noueux, un minuscule saule. Plus bas se lit en lettres grossières cette inscription très courte, aussi simple que fut la vie des êtres dont elle relate les noms:
MIKEL EUZENN, ALIETTA NANÈS, 1844.