Pastels: dix portraits de femmes

Paul Bourget · Chapitre 9 sur 12

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Pastels: dix portraits de femmes

Chapitre II

LUCIE

Vous ici, mon général…» lui dis-je, «non, je ne vous savais pas idyllique à ce point-là?…»

 

Le fait est que le contraste pouvait paraître singulier jusqu’au paradoxe, entre le terrible homme que j’abordais par ce cri de surprise et l’endroit où nous nous rencontrions… Le général Garnier, qui a ses cinquante-quatre ans bien comptés aujourd’hui, malgré la taille de sous-lieutenant qu’il conserve à force d’exercice, est une espèce d’athlète à face de lion comme ce Kléber auquel il ressemble, et il me fait toujours songer à la superbe phrase que Michelet a trouvée justement pour peindre Kléber: «…Il avait,» dit-il, «une figure si militaire qu’on devenait brave en le regardant.» Un coup de sabre reçu en plein visage achève de donner à Garnier une physionomie plus que martiale, redoutable, à cause du contraste entre le bourrelet rouge de la cicatrice et un teint brouillé de bile. Il y a vingt années d’Afrique dans ce teint-là où brillent deux yeux bleus couleur d’acier, toujours en mouvement comme ceux des oiseaux de proie. Un reflet d’acier semble luire aussi sur les cheveux aujourd’hui tout blancs et coupés ras, dont cette tête est comme casquée. La longue moustache encore blonde adoucit un peu ce masque de condottière du XVe siècle, planté sur un torse de géant et des épaules à porter un boeuf. Le général est célèbre dans l’armée pour sa force herculéenne qui lui permet de renouveler les exploits du maréchal de Saxe et de casser en deux un écu d’argent de cinq francs, autant que pour sa bravoure à la Ney ou que pour ses excentricités personnelles. L’ancien colonel de zouaves qui, pendant la guerre, s’est échappé deux fois des forteresses allemandes, affecte, rival en cela de son plus brillant collègue dans la cavalerie, de ne jamais porter de pardessus. Il est coutumier de ne faire qu’un repas par jour dosé d’après le système d’entraînement des rameurs anglais, afin de ne pas engraisser. Il ne fume pas, pour garder plus intact son estomac, «la place d’armes du corps.» Homme d’épée capable de tenir tête à Camille Prévost, le maître des Mirlitons, ce grand artiste en escrime, il manie le bâton avec la même supériorité, et les jours où il vient pour prendre la raquette au cercle du jardin des Tuileries, c’est fête parmi les paumiers, comme c’est fête chez Gastine quand il s’amuse à y faire quelques cartons. Je l’appelle en riant felis militaris, plaisanterie qu’il ne me paraît pas avoir encore bien comprise, mais qu’il me pardonne parce qu’il a la bonté de m’aimer, m’ayant connu tout petit garçon par des relations de famille; et c’est bien un animal militaire, outillé de par la nature et de par sa volonté pour aller à la guerre, comme le lion,—_felis leo_,—ou le tigre,—_felis tiger_,—sont outillés pour chasser au désert ou dans les jungles… Et je le retrouvais, ce dur personnage, accoté contre un montant d’une des portes du grand salon de l’hôtel Werekieff, en train de regarder, vers quatre heures du soir, une leçon de danse donnée par un maître en redingote à sept à huit fillettes ou jeunes filles de dix à seize ans et à tout autant de garçonnets ou de jeunes gens du même âge. Mme Werekieff, qui adore ses deux filles Nadine et Louise,—Nadia et Loulia,—dont l’une a treize ans et l’autre quinze, leur a permis de prendre ainsi le grand salon pour théâtre de leurs polkas et de leurs valses, le dimanche et pendant les heures où elle reçoit. Elle se tient, elle, dans un autre salon plus petit, tout à côté, et beaucoup de ses visiteurs, attirés par la musique et par le désir de se caresser les yeux à ces frais visages d’enfants, passent par la salle de danse avant de quitter l’hôtel.

J’avais fait ainsi; mais que le général Garnier eût eu la même idée et qu’il se complût au spectacle de ces couples en train de tourner parmi les accords du piano, les battements de mains du maître marquant la mesure et les éclats de rire naïvement jetés, voilà qui dérangeait mes idées sur cette espèce de Montluc moderne qui vit en vieux garçon, entre le ministère où il se trouve attaché depuis un an, son pied-à-terre de la rue Galilée où il a deux chambres meublées pas trop loin du Bois, la salle d’armes et quelques visites, très peu. Je le savais lié avec le comte Werekieff comme avec un des gauchers les plus difficiles de Paris.

Cela ne justifiait pas l’intérêt qu’il semblait prendre à ce bal improvisé, et je me hasardai, tout en lui serrant la main, à répéter ma question: «Vous ici?» au risque de m’attirer un de ces coups de boutoir comme celui qu’il a donné en ma présence à un indiscret qui le questionnait sur son poste dans la prochaine guerre: —«Je serai employé contre les Prussiens, voilà! ça vous suffit-il?…»

 

Il fut moins raide avec moi, sans doute parce que ce n’était pas «affaire de service,» et, d’un ton moitié bourru, moitié cordial, il me répondit:

 

—«Je fais de la psychologie, moi aussi…» Il eut un de ces rires intérieurs qui lui ont valu sa réputation de mauvais coucheur, puis reprenant: «C’est la seconde fille de la comtesse, cette blonde en robe rouge qui danse avec ce grand garçon mince?…»

 

—«Oui,» fis-je, «Nadia…»

 

—«Ça marche sur ses treize ans?…» interrogea-t-il; et sans attendre ma réponse: «et c’est déjà roué comme potence… Vous voyez, là-bas, dans un coin, ce petit rougeaud qui boude? Observez les grâces qu’elle fait à son danseur quand ils passent près de lui… Hein! Ce sourire?

Cet air de ne pas savoir que le rougeaud est jaloux?… Oui, jaloux…

Encore un tour… Tenez, encore un sourire… Savez-vous qu’il lui a fait une scène, là, tout à l’heure, à côté de moi qui n’avais pas l’air d’écouter. Il lui demandait de danser cette valse avec elle; et devinez ce qu’elle a répondu: «Non, j’ai pris Edgard pour mon flirt

aujourd’hui…» Si vous aviez entendu ça… Le rougeaud va pleurer.

Regardez-moi sa mine… Et la petite gueuse s’amuse-t-elle?

s’amuse-t-elle?…»

 

Le manège de cette enfantine coquetterie était, en effet, si comique et si évident, que je me mis à suivre la valse de la petite Nadine avec une curiosité pareille à celle du général. Ses petits pieds chaussés de fins souliers vernis tournaient gracieusement, la natte de ses longs cheveux blonds remuait joliment sur sa taille, qu’une ceinture, mise à son dernier cran, rendait d’une minceur invraisemblable, même pour elle.

C’était une petite fille encore, mais si grande déjà dans sa robe rouge, avec une expression si futée de son visage rosé par le mouvement et le plaisir, qu’on pressentait déjà en elle la mondaine qu’elle serait dans quelques années. Sa soeur Loulia et leurs amies paraissaient lourdes auprès d’elle, qui finit par rester la dernière. Le piano allait toujours et le maître frappait des mains, tournait tout seul sur lui-même, jusqu’à ce que Nadine allât se jeter, comme vaincue de fatigue, sur une chaise tout auprès de la place qu’occupait le petit garçon aux cheveux roux, à qui elle se mit à parler, tout en s’éventant, avec des sourires qui montraient qu’après l’avoir blessé par la jalousie, elle voulait le ramener et se prouver son pouvoir.

 

—«Est-ce complet?…» dit le général. «Là-dessus je décampe… Je dîne encore en ville à sept heures et demie, et je dois m’habiller… Je dîne? Façon de parler.—Venez-vous?…»

 

Façon de parler, en effet, car c’est encore une de ses manies de partir de chez lui ayant pris son repas, d’après ses principes, et de siéger à table sans toucher à un plat. Mais on l’admet ainsi, et moi, qui l’admets et l’admire de toutes manières, je le suis hors de la salle de danse. Nous arrivons dans l’antichambre. Il prend sa canne des mains d’un valet de chambre et me regarde avec mépris endosser une fourrure.

Nous voici dans la rue, et il cambre son torse sous sa redingote serrée comme une tunique sans avoir l’air de se douter que par cette fin d’un jour froid de février, il gèle ferme. Il frappe le trottoir de son pied qu’il a mince et joli malgré sa haute taille. Il a planté son chapeau sur le coin de sa tête avec des allures de képi. Il porte beau. Mais il en a le droit. Il est si brave, et puis j’aime cette crânerie de tenue qui est bien française! Il se tait pendant un bout de chemin. Moi qui le connais, je vois, à son froncement de paupières et à sa manière de mordiller sa moustache gauche, qu’il a envie de me raconter une histoire. J’attends quelque vieille anecdote de la guerre ou de la Commune, ses sujets favoris. Je me trompais sur la nature de l’anecdote.

Je ne me trompais pas sur son désir de me servir un de ces récits qu’il aime à me faire. Je l’écoute si bien; et, tout héros qu’il est, il a son petit coin de vanité. Ce n’est pas à un écrivain de railler cette vanité-là.

 

—«Satanée fillette!…» dit-il brusquement, «si son père s’entendait à élever ses enfants comme à ramasser un contre… Si c’était moi seulement, ce père… Vli! vlan!—Elle n’en mènerait pas large.» Il fit mine de cravacher un cheval, avec sa canne. Ce n’est pas un académicien que Garnier, et il ne ménage ni ses gestes ni ses mots. Pourtant il faut lui rendre la justice que l’énergie de son style ne va pas jusqu’à l’argot, et qu’il réserve le juron pour la caserne ou le champ de bataille. Sa terrible figure avait exprimé, tandis qu’il corrigeait imaginairement la pauvre Nadia Werekieff, une si étrange colère que pour une fois je trouvai mon héros comique, et je le lui dis: —«Vous êtes par trop général, mon général, et pour un innocent enfantillage de coquetterie…»

 

—«Il n’y a pas d’enfantillage…,» interrompit-il brusquement… «Ah!

monsieur l’analyste, vous aussi, des phrases toutes faites!…

Regardez-moi bien. Je suis un vieux dur-à-cuire, un soudard, une baderne… Je les connais, vos mots pour nous autres. Mais dur-à-cuire, soudard ou baderne, j’en sais plus long sur l’éducation que tous vos pédagogues. Je vous le répète. Il n’y a pas d’enfantillage. Ces impressions et ces défauts de la douzième, de la treizième, de la quatorzième année, on dit que ce n’est rien; et tout l’homme en dépend.

C’est comme dans les gares le petit mouvement par lequel on aiguille un train… Ce n’est rien non plus, ce mouvement; c’est tout le voyage…»

 

—«Il y a du vrai,» répondis-je, amusé par sa comparaison; et le voyant excité, j’ajoutai pour le piquer un peu:—«Mais vous exagérez…»

 

—«J’exagère!» reprit-il en haussant ses larges épaules, «et si je vous disais qu’en regardant tout à l’heure ce petit rougeaud se morfondre de jalousie, et cette Nadia coqueter avec son nigaud de valseur, je voyais là devant moi, reproduite à quarante ans de distance, la scène qui m’a fait devenir ce que je suis?… Voilà qui donne une solide tape à vos théories sur les enfantillages!… Enfantillages!» et il rit de nouveau en dessous:—«Oui,» insista-t-il, «s’il y a dans l’armée un certain Garnier qui a fait son devoir en Italie, au Mexique et ailleurs, au lieu d’un Garnier ingénieur, notaire, avocat, médecin, que sais-je? la cause en est à une histoire aussi naïve que celle que nous venons de surprendre.» Il regarda le cadran au kiosque d’une station de fiacres.—«J’ai trois quarts d’heure à marcher,» dit-il, «pour avoir mon compte d’exercice de la journée… Voulez-vous les marcher avec moi…

Ça vous refera les muscles et je vous dirai cette histoire…»

 

—«Accepté, mon général,» répliquai-je; et, mon pas réglé sur le sien, nous dévalons vers l’Arc de Triomphe. Le crépuscule d’hiver envahit le ciel. Les lanternes des voitures et la flamme des becs de gaz luttent contre le brouillard qui se lève, et j’écoute ce géant aux muscles d’acier me raconter avec une voix qui s’adoucit, s’adoucit toujours, un de ces chagrins d’enfance qui sont comme ces blessures que l’on se fait au front ou aux joues en tombant, tout petit, sur un escalier. C’est vrai cependant que l’on en porte la cicatrice jusqu’à la fin.

 

—«Savez-vous,» commença-t-il, «que j’ai grandi, moi qui vous parle, comme un de ces mauvais galopins que nous quittons, pour qui l’on dépense deux ou trois fois la paie d’un colonel, et qui ont là, pour les servir, des cinq ou six grands flandrins de valets?… Et puis, ça entre dans la vie avec des goûts de luxe à être malheureux partout. Ça mène des existences de remplaçants qui vous détruisent un homme en quelques années plus que dix campagnes!… Ah! quand j’étais colonel et qu’il m’en passait par les mains, de ces fils à papa… Vli! vlan!» Nouveau geste de la canne, comme pour la petite Nadia. C’est fort heureux pour les jeunes gens auxquels il pensait, que le règlement défende les corrections physiques! Et il continue:—«Qu’il vous suffise de savoir que jusqu’à l’année 1848, mon père avait deux cent mille francs de rente. Il était dans les affaires. Lesquelles? Ne me le demandez pas.

J’ai appris l’arabe en un an, lorsque j’étais jeune officier. Je mourrai avant d’avoir compris un mot aux spéculations qui ruinèrent ce pauvre père dans cette fatale année de la révolution. Ce que je sais bien, par exemple, c’est qu’il paya tout ce qu’il devait, mais à quel prix?… Il en mourut de douleur. Cette catastrophe mit six mois à s’accomplir. En janvier, nous avions plus de quatre millions; en septembre, ma mère était veuve, avec dix mille francs d’une rente viagère, produit d’une ancienne assurance; et en octobre, au lieu de continuer mon éducation, avec un précepteur, dans notre somptueux hôtel de la rue de la Ville-l’Évêque, j’entrais comme interne au lycée de Tours. Des amis de notre famille m’y avaient obtenu une bourse, en souvenir de mon grand-père maternel, celui qui est mort général à Waterloo. Avez-vous vu son portrait à Versailles, avec le hussard qui fume la pipe dans un coin? Je lui ressemble, en moins robuste, j’en suis sûr. Il pouvait porter quatre fusils à bras tendu en introduisant les doigts dans les canons,» il étendit la main et fit le geste de ce tour de force.—«Moi, je n’ai jamais pu en porter que trois.»—Ici, un soupir; puis de reprendre:

 

—«J’avais quatorze ans, lorsque je partis ainsi pour Tours avec ma mère qui allait m’installer dans ma première caserne. Et savez-vous ce qui me faisait le coeur bien gros, quand je passai le seuil du collège? Le souvenir de mon père? Non. L’idée de la mort n’offre rien d’assez précis à cet âge pour qu’on en souffre vraiment. Le regret de ma liberté perdue, de quitter ma mère et ma soeur, mon aînée d’un an, qui me gâtaient à qui mieux mieux?… Vous n’y êtes pas. Le lycée me représentait des camarades, et j’avais déjà des poings si vigoureux que je n’avais peur de personne. Ma mère et ma soeur m’avaient promis de m’écrire, et puis, je savais qu’en entrant comme boursier dans le collège, leur bien-être était augmenté d’autant. Mais voilà, j’étais amoureux. Vous entendez bien, malgré mes quatorze ans à peine sonnés, amoureux comme une bête, d’une petite amie de ma soeur, qui avait juste mon âge et qui s’appelait Lucie. C’était exactement le même type que cette Nadia: des cheveux blonds comme les blés,—il y a une romance là-dessus,—des yeux comme des bleuets,—autre romance,—et la souplesse la plus gracieuse de tous les mouvements. Un charme de jeune fille, avec des gamineries d’enfant… Souriez, ayez l’air de ne pas y croire. Oui, je l’aimais, si c’est aimer que de penser toujours à la même personne, d’exécuter avec délices ses trente-six volontés, d’être malheureux quand elle fronce le sourcil, heureux quand elle vous sourit, d’aller quand elle vous dit: «Va,» de rester quand elle vous dit: «Reste,» enfin un de ces sentiments que nous jugeons frais comme une rose ou bête comme un chou, suivant qu’il s’agit de nous ou de notre prochain.»

 

—«Je n’ai pas de peine à vous croire, mon général,» répondis-je; «le plus délicat de nos poètes a fait des vers sur un sentiment pareil: Vous aviez l’âge où flotte encore

La double natte sur le dos…..»

 

—«Connais pas,» fit-il, en me coupant ma citation; «toujours est-il que ce furent, quand je dus partir pour le collège, les adieux les plus déchirants, entre Lucie et moi,—du moins de ma part.—Pensez donc que nous nous voyions deux fois, trois fois la semaine; que depuis des années nous jouions au petit mari et à la petite femme; que nous avions encore passé une partie de l’été chez ses parents, à la campagne, tandis que son père s’occupait du règlement des affaires de mon père, à moi.

Nous nous fîmes, dans la chambre de ma soeur, de grandes promesses de ne pas nous oublier: elle me donna une médaille pour me porter bonheur, que j’attachai à ma chaîne de montre en lui jurant de la porter toujours, et me voilà embarqué pour mon lycée de province! Il fallut me lever à cinq heures et demie et au son du tambour, moi qui dormais à la maison jusqu’à sept heures en été, huit en hiver. J’appris à me laver à l’eau froide, dans un dortoir sans feu et devant un robinet de cuivre qui nous pleurait cette eau, moi qui avais autrefois un valet de chambre pour m’ouvrir mes rideaux, faire flamber le bois dans la cheminée, et me préparer un bain tiède. Je dus remplacer la fine cuisine d’un chef de financier par l’ordinaire du réfectoire, servi en deux temps et trois mouvements, sur des tables de marbre, sans serviette et dans une vaisselle épaisse comme ma main. Mais j’avais dans les veines quelques gouttes du sang du grand-père, de ce bon sang qui a supporté l’Espagne et la Russie, et en trois jours j’étais acclimaté, si bien que ma mère, quand elle vint me voir aux vacances de la Toussaint, me trouva grandi et forci. Je me vois encore, assis auprès d’elle dans la chambre d’hôtel où elle était descendue.—«Mon pauvre enfant…» et elle m’embrassait.

«Tu n’es pas trop malheureux?—Non, maman.—Tout le monde a été bon pour toi?—Oui, maman…»—Et elle me décrit alors la rue de Neuilly où elle s’est installée. Elle me raconte l’appartement par le menu, et leurs habitudes, et qu’elles n’ont plus qu’une bonne, et qu’il lui faut penser à mettre de l’argent de côté pour ma soeur, si elle-même venait à manquer… Toutes ces choses me touchaient, celles du moins que je pouvais comprendre; mais je dois avouer à ma honte que j’étais beaucoup plus préoccupé de lui poser une certaine question.—Vous devinez laquelle? J’avais écrit à Lucie: elle m’avait répondu, une fois; puis j’avais récrit, et pas de réponse. Et c’est justement de Lucie que je voulais demander des nouvelles à ma mère. Le croiriez-vous: avec ce coffre-là,»—et il fit: «hum, hum!» fortement,—«avec cette figure,»—et il tourna vers moi son espèce de mufle léonin, «j’ai toujours été timide pour ce qui me tenait au coeur, et ce fut le second jour seulement que j’osai dire à ma pauvre mère:—«Et Lucie?…» avec le pourpre de la honte sur mon visage. Ma mère, grâce au ciel, n’y prit pas garde. Elle avait d’autres soucis en tête:—«Lucie?» fit-elle, «nous ne l’avons guère vue ces derniers temps. Je pense qu’elle va bien. Nous avons été si occupées de notre installation…» Et ce fut tout. Ma mère partit. Je demeurai seul de nouveau dans le vieux lycée. J’écrivis une autre fois encore, puis une autre fois. Toujours pas de réponse. Je me cassais la tête à m’expliquer ce silence, à l’abri de mes dictionnaires, durant l’étude du soir, et plus prosaïquement je cassais d’innombrables lames de canif à graver dans le bois de mon pupitre un L. H. digne d’elle, car je continuais de l’aimer, aussi naïvement que j’ai vu depuis des conscrits aimer leur promise. Paysans et enfants, ça se ressemble, et ça ressemble aux boeufs, ça rumine, rumine, rumine, sans trop le savoir.

Ce qui ajoutait encore à ma secrète exaltation, c’était la lecture assidue, le dimanche soir, et la semaine finie, des mauvais romans de Gustave Aymard. Je me voyais partant avec Lucie pour les pampas, la nourrissant de ma chasse, un tas de sornettes qui ne sont pas beaucoup plus absurdes que celles dont vous gratifiez les amoureux de vos livres, et les miennes avaient pour excuse d’être doublées d’un sentiment sincère. J’étais de bonne foi dans ma folie enfantine. Combien d’hommes peuvent en dire autant?

 

«Il était convenu que je viendrais à Paris pour le 1er janvier, et le 28 décembre 1848,—1848, 1888, c’est une étape, et c’est hier pour moi,—je me trouvais en fiacre vers cinq heures du soir, par un temps comme celui-ci, assis sur la banquette en face de ma mère et de ma soeur, et si content de me retrouver entre ces deux tendresses!

J’embrassais l’une. J’embrassais l’autre. Je riais. J’avais des larmes aux yeux. Je leur disais que je les aimais et que j’avais été premier en thème, que le pion était méchant et que nous serions bien heureux de dîner ensemble tous les trois. Enfin de ces incohérents discours où s’épanche la joie nerveuse des enfants. La mienne, hélas! tomba bien vite, rien qu’à passer le seuil du logement où vivait ma mère. Quand j’étais parti pour Tours, elle habitait encore notre hôtel, provisoirement. Ce fut là, dans ces étroites pièces, que j’eus pour la première fois, par le contraste, l’impression vraie que nous étions ruinés. Les quelques meubles que ma mère avait sauvés du naufrage contrastaient cruellement par leur élégance avec la pauvreté du logis.

Son portrait en pied et celui de mon père, qui décoraient autrefois le panneau de notre grand salon, touchaient presque le tapis maintenant avec la bordure de leur cadre, tant le plafond était abaissé. Plus de valets de pied pour nous recevoir, mais une bonne à tout faire, qui s’agenouilla devant la cheminée pour y allumer un feu économique de coke dans une grille. D’un coup d’oeil je saisis ces détails et je compris!… Mon coeur se serra bien fort, et davantage lorsque, ayant questionné ma soeur au sujet de Lucie, elle me répondit avec une amertume que je ne lui connaissais pas:—«Je la vois à peine maintenant, nous ne sommes plus d’assez beau monde pour elle. C’est une sans-coeur.»

 

«Une sans-coeur?….. Pas d’assez beau monde?… Voulez-vous la preuve que, malgré mes quatorze ans, j’étais un vrai amoureux, avec tous les niais espoirs qui luttent contre l’évidence? Ce que venait de me dire ma soeur s’accordait trop bien avec le silence de Lucie. J’aurais dû deviner, pressentir au moins que c’en était fini de ce petit roman d’enfance, mon premier et, ma foi, mon dernier. Depuis je n’ai plus eu le temps ni le goût de faire l’Hercule aux pieds d’Omphale, comme vous dites, vous autres… Hé bien! non! Je ne pus pas admettre cette fin-là, et le lendemain de mon arrivée je m’acheminais vers la maison de Lucie, un hôtel, rue Chaptal, aussi beau qu’avait été le nôtre. J’arrive. Je sonne. La porte tourne dans le vestibule. Je vois des amas de pardessus.

J’entends de la musique. Sans réfléchir je passe dans le salon que m’ouvre le domestique, et je me trouve au milieu d’un petit bal costumé où polkaient, valsaient, quadrillaient, gais comme ceux de tout à l’heure, une cinquantaine d’enfants de mon âge. Les étoffes brillaient, les rires éclataient, les petits pieds tournaient, le piano chantait, et moi, ahuri comme un oiseau de nuit subitement jeté dans une volière d’oiseaux de jour, j’entendais la mère de Lucie me dire avec la réelle bonté qu’elle eut toujours, allez donc croire à vos sottises sur l’hérédité, après cela:—«Que tu arrives bien! Mais tu vas danser avec les autres et rester à goûter… Lucie!…»—Et elle appela sa fille qui, déguisée en bergère, avait pour danseur, je m’en souviens comme de ma première bataille, un petit torero, avec un taureau en baudruche sous son bras resté libre. Lucie s’approche, elle me voit. J’ai eu quelques sensations dures dans ma vie, j’en porte la trace,»—il met l’index sur la cicatrice qui balafre son visage,—«mais le salut de celle que j’avais l’habitude d’appeler en moi-même ma petite femme, mais le regard de ses yeux bleus, mais sa manière de me donner le bout des doigts et de se sauver tout de suite pour continuer sa danse, ce fut quelque chose de si imprévu, de si contraire à tous mes rêves, de si dédaigneux aussi, que je demeurai cloué sur place, tandis que la maîtresse de maison, croyant m’avoir confié à des mains amies, s’occupait à d’autres soins pour ses invités. Il y avait bien parmi ces visages des figures d’anciens camarades, dont quelques-uns me reconnurent et me dirent bonjour, avec cette indifférence des enfants entraînés par le plaisir.

Que m’importait d’ailleurs? Assommé par l’accueil de Lucie, et affolé de timidité, je voulais pourtant essayer de lui parler. Comme elle dansait toujours du même côté, j’arrivai à me glisser jusque-là, non sans heurter nombre de chaises et sans marcher sur nombre de pieds. Enfin, me voici dans un angle de fenêtre, perdu entre deux hommes qui se tenaient debout, comme vous et moi, tout à l’heure, et à une longueur de bras de Lucie qui bavardait en s’éventant. Je l’écoute. Elle cause de ceci, de cela, avec le torero. Ah! que j’aurais aimé le tenir dans la cour de mon lycée, et au bout de mes poings! Et en une minute, voici exactement ce que j’entends:—«Quel est donc ce vilain petit collégien avec qui votre mère parlait tout à l’heure?»—Je vois un peu de feu sur les joues de Lucie. Elle rougit de moi et elle dit d’un air gauche:—«Je crois que c’est un petit Garnier.—Quelle touche!» fait le torero, et Lucie de rire et de répéter:—«Oui, quelle touche!»—En ce moment les messieurs se déplacent, je me regarde dans une glace qui est juste en face de moi, de l’autre côté de la chambre, et je me vois avec ma tête tondue, mes grandes oreilles écartées de cette tête, mon menton coupé par le col de satin noir que nous portions militairement, mon corps boudiné dans ma tunique, et cet air potache, où il y a un peu de tout, de l’enfant de troupe et du poulain trop haut sur pattes, du déluré et de l’hébété. Je me trouve si laid que ma rage contre mon ancienne amie se noie dans un sentiment de honte. Si je reste là, je sens que je vais pleurer et crier. Et je m’échappe en bousculant de nouveau chaises et gens, la figure rouge comme le liséré de ma tunique, et quand je suis dans la rue, je me mets à sangloter comme une bête. Je n’aurais su dire au juste si ce que je sentais était de l’indignation, de la jalousie, de la vanité blessée, ou tout simplement de l’amour trahi. Toujours est-il que, mes sanglots une fois rentrés, et tout en reprenant le chemin de l’humble logis où du moins j’avais de vrais coeurs à moi, je fus arrêté sur le bord d’un trottoir par un flot de peuple qui regardait passer un escadron de lanciers en train de revenir d’une corvée officielle. J’eus la bonne chance d’être poussé contre un banc sur lequel je me hissai et d’où je pus voir défiler ces superbes soldats.

Vous vous les rappelez? Je voyais leur shapska avec son plumet rouge, leur lance avec son guidon, les têtes et les croupes de leurs montures:—«Comme ils sont beaux!»—dit avec extase à côté de moi une petite fille du peuple. Est-ce étrange, cela? C’est à cette même place, et en entendant ce cri d’admiration de cette gamine des rues, presque aussitôt après avoir entendu la phrase de dédain à mon égard, prononcée par la petite fille riche; oui, c’est à cette place que j’eus pour la première fois l’idée de porter, moi aussi, un uniforme comme celui-là, et d’entendre dire: «Comme il est beau!» sur mon passage. Ai-je besoin de vous avouer que j’y mêlais la plus extravagante espérance de reconquérir le coeur de Lucie?—Cette espérance disparue bien vite, mais le grain qui était tombé dans mon coeur, par cette après-midi de décembre, a levé, et vous savez la moisson… Comprenez-vous pourquoi je regardais caqueter la petite Nadia avec tant d’intérêt tout à l’heure, et pourquoi je vous disais:—Il n’y a pas d’enfantillages?»

 

Nous étions devant sa porte. Je le quittai, la tête remplie de la seule histoire sentimentale que je doive jamais l’entendre conter. Tout en remontant les Champs-Élysées et dans le soir tout à fait venu, je me souvenais de ce que Mérimée disait de lui-même, que le premier germe de la défiance et du scepticisme avait été jeté dans son coeur par une moquerie de sa mère, surprise derrière une porte; et, pensant à cette espèce de poussière de sensations qui voltige autour des âmes d’enfant, à ces mille grains invisibles qui peuvent lever, pour le bien ou le mal,—comme avait dit le général,—je pensais que c’est une chose bien grave que d’avoir des fils et des filles, et que beaucoup la prennent, cette chose bien grave, bien légèrement.

 

Venise, mai 1888.