Pêcheur de lunes: qui se souvient des hommes--
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
JEAN RASPAIL
PECHEUR DE LUNES
qui se souvient des Hommes parut en 1986.
On n'oubliera pas le dernier canot des Alakalufs disparaissant à jamais dans le labyrinthe du détroit de Magellan, emportant la mémoire d'un peuple qui venait de la nuit des temps...
Pêcheur de lunes est de la même veine. D'autres Hommes, d'autres peuples s'en vont et s'effa-cent du ciel de la mémoire comme une étoile qui s'éteint à des années-lumière... Ils ne vivent plus que dans la tête de Jean Raspail, et lui seul, avec ce livre, a le pouvoir d'entretenir la trace de leur passage sur cette terre.
Dans Pêcheur de lunes, il y a trente ans de voyages peut-être initiatiques. Une sorte d'er-rance inspirée, un jeu de pistes à travers le mon&... et en France. Un livre très personnel, de ferveur et de foi, et alerte en même temps: les mémoires romanesques" de Jean Raspail.
ISBN 2-221-06672-3
A MES LECTEURS
Ce livre est le prolongement naturel de qui se souvient des Hommes... Il s'agit du même univers intemporel o˘ l'on retrouve comme un reflet de lune le souvenir de peuples oubliés. Dans La Hache des steppes, paru il y a dix-sept ans chez le même éditeur, livre aujourd'hui introuvable et connu seulement d'initiés, j'avais déjà exploré quelques-unes de ces pistes que j'ai reprises ici, mêlées à toutes les autres, mais en les soumettant à un éclairage intérieur différent.
D'une certaine façon, Pêcheur de lunes est le livre d'une vie. En quarante ans de voyages à travers le monde, j'ai suivi de nombreuses pistes qui conduisaient aux derniers survivants encore doués de mémoire. J'ai éprouvé une émotion intense en les découvrant, comme si j'avais chevauché la lumière tombant d'une étoile sur le point de s'éteindre ou comme si 'avais retrouvé le Graal. Parfois, les cendres étaient encore chaudes, la présence des disparus encore perceptible, comme un écho, mais il n'y avait plus personne et c'est précisément à ces 7
moinents-là que j'éprouvais le plus de ferveur et de foi. La fin de la piste n'était accessible que dans l'au-delà.
i lavais pensé un moment appeler ce livre : "jeu de pistes ". Car il y a du jeu là-dedans. Il faut décrypter des messages, courir à des rendez-vous improbables, trouver un sens au hasard. Il faut même être inspiré, faute de quoi l'on ne découvre rien. La mort du dernier chef a:inou, par exemple, ou la disparition du dernier pape des Cévennes, ont pour moi une valeur mystique.
J. R.
1 er novembre 1989
jusqu'o˘ peut mener un mauvais roman En canoÎ sur le lac Huron - Le rapide de
l'Oiseau noir Coureurs de bois e iVa première piste Sagonnik, village algonquin J'appelle pour la première fois e Les loups Sagonnik, village algonquin.
A considérer les cheminements intérieurs de la vie, c'est là queje suis né, à l'‚ge de vingt-trois ans et neuf mois, par un matin glacial de printemps de l'année 1949.
C'était mon premier voyage. je ne laissais derrière moi, à Paris, que le manuscrit d'un roman de quatre cents pages refusé par toutes les maisons d'édition et qui portait un titre ridicule, et une jeune fille que je croyais aimer. Sa photo ne me quittait pas, glissée à
l'intérieur d'un cadre de poche de cuir vert qui tenait 9
lendorrnais le soir) dans mon poing fermé quand je ni é, mon canoÎ remonté sur la sous la tente, exténu il grève et les braises du feu couvertes. avais aussi La Philosophie éternelle, d'Aldous Huxley, emporté
gage et viatique que m'avait . donnés la jeune fille.
i 5en lisais une page chaque soir, assis en . tailleur près du feu, en fumant gravement ma pipe, attitude éminemment romantique que je dédiais à l'absente.
je ne fume plus la pipe depuis belle lurette et je n'ai conservé aucun souvenir de cette lecture. C'est même le seul livre d'Huxley dont il ne me reste rien.
A mon retour en France, un an plus tard, j'avais tant idéalisé la jeune fille que, naturellement, je m'en séparai. Elle n'était plus un être de chair. quant au manuscrit du roman, abandonné chez des amis, oublié, jusqu'à son titre, mais retrouvé par hasard quarante-quatre ans plus tard, je viens de le lire. Ah, ce n'était pas le missing ring que J'espérais' Un vide autobiographique consternant. A présent je comprends pourquoi jiavais tout plaqué et tourné le dos à moi-rnême. je n'étais pas encore né et je crois que la jeune fille le savait...
Nous étions quatre garçons du même ‚ge, et deux canoÎs - on doit dire -canots. J'avais organisé ce voyage sur les chemins d'eau qui relient québec au Mississippi par le Saint-Laurent, l'Ottawa, la Mattawa, le lac Huron, le lac Michigan, le Wisconsin.
La vieille route des découvreurs français, des coureurs de bois, des marchands et engagés de la Compagnie de la baie d'Hudson, Voyageurs, comme ils se nommaient eux-mêmes, qui d'avril à septem-10
e pagayaient quinze heures par j br les niaringouins, les artyrisés par
cinq heures, rn exposés aux attaques mouches noires, les br˚lots, quins, porta-urtrières des Iroquois et des Algon me es à dos d'homme pour et marchandes geant canots grands rapides, y laissant des lambeaux remonter les à la descente, de chair et des chapelets de noyés
canots brisés sur les rochers. Ils chantaient
" Ah 1 c'est un mariage que d'épouser le voyage
jamais plus je n'irai
' s damnés... "
Dans ces pay
Nous étions les derniers d'entre eux. J'avais décidé, pour ma part, dans un solennel renoncement de dépit, de ne plus écrire une ligne. C'est mon compagnon de canot, Philippe Andrieu, mort depuis, qui tenait le journal de bord : " Les pionniers de la Canadian Pacifie Railway ont mis fin à
l'épopée des coureurs de bois. Depuis un siecle, la rivière est abandonnée. Nous pagayons des journées entières sans rencontrer un être humain. Les villages eux-mêrnes sont désertés. Puis demain, les rivières, les fleuves seront domptés. Des barrages à écluses en nivelleront le cours. Demain, la route des Grands Portages sera rasée par la main de l'homme et notre voyage même sera impossible... "
il voulait dire : impossible de cette façon.
C'est fait. Il y a deux ans, j'ai remonté le cours supérieur de l'Ottawa transformé en une succession de lacs de retenue sur un cruiser vrombissant de trois cents chevaux. La forêt avait été repoussée loin des rives, faisant place à des villas blanches entourées de gazon, de terrains de golf, de tennis. Rayés du paysage, les grands rapides sauvages, Rocher Capitaine, les joachims, la Vieille, le Calumet. Ils ne figuraient même plus sur la carte. Mon voyage de rêveur éveillé gisait par quinze mètres de fond, sous mes pieds, anciens sentiers de portage de la Compagnie de la baie d'Hudson encore équipés, à l'époque de mon passage, à hauteur d'homme, de doubles tréteaux de rondins vermoulus gr‚ce auxquels à la suite de milliers d'engagés, je m'allégeais, à bout de force, du poids de mon canot (quarante kilos), sans devoir le poser à terre,, puis le recharger sur mes épaules, exercice exténuant. Englouti, le rapide de l'oiseau noir d'o˘ 'e m'étais tiré de justesse, vidé
hors de mon canot, à moitié noyé, en sang, la peau r‚pée par les rochers...
Penché à la proue du cruiser, je scrutais l'eau.
Chaque vie a ses chemins parallèles.
Pierre Radisson, né à Paris, mort en forêt, au milieu des loups, fut un des plus fameux coureurs de bois du xvii ' siècle, au Canada. Grand explorateur de chemins d'eau, chaque printemps, dès la fonte des neiges, il s'enfonçait toujours plus loin vers l'ouest, habillé de pied en cap en mandarin chinois, tunique et bonnet de soie, persuadé qu'à un pro-
chain détour de rivière il allait découvrir la Chine.
En fait de Chinois, il ne rencontra jamais que des Peaux-Rouges, tribus de chasseurs et de trappeurs 12
avec lesquelles il signait des traités de commerce, en passant, presque distraitement, pour satisfaire ses commanditaires. Mais lui n'avait en tête que la Chine. Il n'en démordit i amais, et les loups de la forêt canadienne dévorèrent un mandarin chinois.
Son fief au bord du Saint-Laurent, base de ses expéditions, il l'avait même baptisé La Chine, se moquant peut-être de lui-même. C'est aujourd'hui une paroisse du québec.
Fondateur de la Compagnie de la baie d'Hudson, Radisson suivit, en réalité, un chemin parallèle au chemin apparent de sa vie. J'ai souvent pensé à lui.
Plus près de nous, Jacques Deval, mort en 1972.
On connaît ses comédies de boulevard : Tovaritch, Charmante Soirée, et Ce Soir à Samarcande. Hors du thé‚tre, il n'a publié qu'un seul livre, un roman, qui est le plus émouvant et le plus véridique témoignage jamais écrit sur les engagés, forçats et martyrs des chemins d'eau. Son titre : Les Voyageurs. Introuvable, aujourd'hui. Jacques Deval n'avait jamais mis les pieds au Canada, ni le séant sur un canot. Il n'était pas non plus historien et redoutait les voyages et tout ce qui pouvait l'éloigner de Paris. je lui avais demandé, tombant sur ce livre, pourquoi il l'avait écrit. Il m'avait répondu : " Pour vivre. " Il ne s'agissait pas d'argent, naturellement. Sans doute un chemin découvert tardivement...
De l'Ottawa à la Mattawa, de la Mattawa à la French River qui est une rivière enchantée, divine, d'une pureté incomparable et d'une cruauté primitive à faire pleurer de désespoir et de bonheur les 13
engagés les plus endurcis, nous avions enfin atteint le lac Huron. Les Grands Lacs américains sont des mers. La Manche y tiendrait plusieurs fois. Au large passent des cargos de dix mille tonnes. L'eau grise déferle, les jours de tempête, en lames courtes et meurtrières. Nous longions prudemment le rivage, abrités par des îles désertes qui formaient des chenaux plus s˚rs. D'après mes relèvements à terre, nous venions de franchir une frontière invisible matérialisée par un pointillé sur la carte : Algonquin Indian Reserve. Ce territoire englobait quelques îles peuplées de mouettes et de ratons laveurs, une dizaine de kilomètres de rivage sans le moindre signe de vie perceptible à travers mes jumelles, et l'embou-chure d'une modeste rivière, Eagle River, qui s'enfon-
çait dans la forêt jusqu'à un unique village signalé
par un pictogramme solitaire, un petit wigwam -
vocable précisément algonquin - accompagné d'un nom : Sagonnik.
je me souviens de mon émotion, comme si j'entrais dans une église et que j'y retrouvais la foi.
ilavais imposé silence à mes compagnons. De grands cormorans noirs tournoyaient au-dessus de mon canot. Ils me suivaient depuis Manitowanig, un autre village algonquin, depuis le fort La Cloche, voisin, à la pointe de l'île du même nom, tous deux mentionnés sur la carte, mais dont nous n'avions retrouvé, la veille, aucune trace, avec, cependant, une ambiance, des voix muettes, une présence queje ressentais fortement, à la fois très proche et désespérément lointaine. Tout en ne saisissant que le vide, je 14
changeais de monde et de siècle, j'avais conscience d'enjamber le temps. Les guetteurs d'univers du mont Palomar, avec leurs écouteurs gigantesques braqués sur des étoiles mortes peut-être depuis longtemps, doivent éprouver un sentiment semblable...
La rivière serpentait à travers de hautes herbes qui oscillaient sous le vent. Le silence régnait alentour. Puis à l'orée de la forêt, au fond d'une crique sablonneuse, nous avons découvert Sagonnik.
quelques huttes de rondins grossièrement assemblés composaient tout le village. Des toiles à sac servaient de porte. J'en soulevai une d'o˘ s'éleva un épais nuage de poussière. Il n'y avait personne. Personne dans les autres huttes. L'un de mes compagnons émit l'hypothèse que peut-être les Indiens nous avaient aperçus et qu'ils se cachaient pour nous épier. A sa guise, s'il voulait jouer avec eux de cette façon... Nous attendîmes donc. Rien ne vint. Les Algonquins s'en étaient allés depuis des lunes. La cendre du foyer, au centre d'une hutte, me parut si froide et si morte que j'en retirai vivement ma main avec un sentiment de frayeur. Une vieille faux rouillée, des pierres à feu, des planches pourries marquées BORR)ENS, vestiges de caissettes récupé-
rées, et un peu plus loin, sous les premiers hêtres, une douzaine de croix de bois branlantes, anonymes, ils n'avaient rien laissé d'autre.
Un sentier s'enfonçait dans la forêt. je priai mes compagnons de m'attendre. La trace en était si peu visible, que, par moments, j'hésitais sur la direction 15
à prendre. je restai là peut-être une heure, seul, à
fouiller du regard le sous-bois et à appeler en silence.
je savais que je venais de découvrir une porte dérobée qui ouvrait sur certains chemins de la vie.
Puis je fis demi-tour et rejoignis les autres qui ne me posèrent pas de questions.
Sur un panneau planté en terre, au milieu de ce qui avait pu être une place, une affiche de toile était clouée. De couleur gris‚tre, effilochée, elle avait cependant résisté au temps et les lettres imprimées en noir s'y lisaient encore parfaitement NOTICE
TO TRESPASSERS
ON INDIAN RESERVE
Suivait un assez long texte en anglais o˘ il était enjoint à toute personne étrangère à la nation des Algonquins de ne pas pénétrer plus avant sur le territoire de la réserve indienne de Sagonnik, de n'y point chasser, de n'y point pêcher, de ne point y couper de bois, de ne point en emporter, de ne pas fouler ni br˚ler l'herbe sauvage, toutes défenses exprimées avec une minutie de détails, sous peine d'être passible de poursuites, will be prosecuted..
Marqué du sceau du Canada, à la date du 13 juillet 1923, soit deux ans avant ma naissance, c'était signé
Harold W. McGill, Director of Indian Affairs, Ottawa.
J'ai décloué l'affiche au couteau, je l'ai pliée, je l'ai fourrée dans ma poche. Il n'existait personne au monde, à part moi, à qui elle pouvait encore dire 16
quelque chose. Sous verre, accrochée à un mur de mon bureau, elle ne m'ajamais quitté.
Nous avons campé à Sagonnik, ce soir-là. Toute la nuit, les loups ont hurlé.
je n'ai entendu hurler les loups qu'en deux occasions. Voici la seconde.
Du temps que vivait un ami, Mario, prince Ruspoli, que j'ai eu tant de peine à perdre, nous parlions souvent ensemble de loups. Ou plutôt, il parlait. Moi, j'écoutais.
Mario savait beaucoup de choses sur les loups, mais aussi sur les couteaux, les guimbardes sici-liennes, les tombeaux étrusques, les cap-horniers, les bifaces, le monde souterrain de Lascaux dont il fut le dernier chantre avant la fermeture définitive de la grotte. Il savait tout des baleines, qu'il avait chassées, dans sajeunesse, au harpon à main, à l'aviron, c les baleiniers des Açores. Il savait également ave
tout des carabes qu"I traquait 'usqu'en Anatolie à
bord d'un diplodocus automobile à bout de souffle, antique coupé Daimler bleu comme un nuage de un
thé‚tre et qui avait appartenu à Salvador Dali. Il tenait sa science des loups d'un noble espagnol très mystérieux. Tout était toujours mystérieux, chez Mario.
A la campagne, nous habitions deux villages voisins. Flacon de vieux scotch à portée de main, nous échafaudions ensemble des romans, de ceux qu'on n'écrit jamais, des constructions extravagantes o˘ nos fantasmes galopaient en meute. Mario 17
et moi, nous méprisions la torpeur mortelle de nos villages quand tous les récepteurs de télévision s'éteignent d'un coup, passé dix heures, et que l'artifice sombre dans le néant. Les nuits n'avaient plus de sens. Nous les trouvions sans ‚me et nous y l‚chions des loups affamés tandis que le niveau du flacon baissait. Les loups cassaient l'échine à tous les chiens, égorgeaient les chats et signaient leur passage d'empreintes marquées au sang dans les rues du village. Avant de dispar2Citre, assis en rond sur la place de l'église, ils poussaient des hurlements lugubres, le cou tendu vers le clocher, réveillant au coeur des habitants glacés de peur au fond de leur lit les antiques terreurs salutaires. Au dernier verre apparaissait le curé brandissant le saint sacrement, et selon notre humeur du moment les loups détalaient la queue basse, ou bien, le plus souvent, dévoraient le curé... Mario disait : " Oui... Oui...
Oui oui oui oui oui ", avec accélération sur les cinq derniers oui qui ne formaient plus qu'un seul mot.
C'était la manière qu'il avait de manifester son contentement. Puis il repartait sur les loups de son mystérieux Espagnol avec lesquels, à l'en croire, il avait échangé, à quatre pattes, des démonstrations d'amitié...
Tous les vrais amis de Mario savent qu'ils en ont été marqués. J'en connais qui n'utilisent, à table, que d'admirables laguioles de Calmels, jouent de la guimbarde comme un Sicilien, font lire le capitaine Lacroix et Melville à tous les gens qu'ils rencontrent, collectionnent les harpons fuégiens et sont devenus 18
cap-horniers de coeur parce que Mario les y avait initiés et que c'était une façon de le garder parmi nous. quant à moi, pour cette même raison, j'avais pris la piste des loups. C'était complètement irrai-sonné. je me suis retrouvé dans les Cantabriques chez Manuel de Passos, l'éleveur, dont Mario avait fini par me l‚cher l'adresse accompagnée d'un plan dessiné, avec ch‚teaux, forêts et clochers, qui ressemblait à un itinéraire de croisade. L'Espagnol m'a présenté à ses loups et m'a dit : " Faites exactement comme moi. " A quatre pattes, j'ai gratté l'oreille de leur chef, un vieux loup, et le vieux loup m'a gratté
l'oreille. C'est la cérémonie de la puce imaginaire.
qui sait la pratiquer devient le frère des loups.
Pendant trois jours, guidé par Manuel, j'ai fait le loup. Le quatrième jour, j'ai fait le loup tout seul face à la meute, comme un pilote enfin l‚ché qui décolle sans instructeur. je n'avais plus un poil de sec et le vieux me reniflait avec agacement. Manuel est venu me tirer d'affaire et nous avons quitté tous les deux, en convoi, l'orée du bois o˘ ses loups vivaient.
Après le dîner à l'heure espagnole, nous sommes retournés en lisière de la forêt. Au loin, les loups hurlaient.
- Savez-vous o˘ ils sont? me dit Manuel. Plantés sur leur derrière le long de la clôture de l'autoroute. Ils ., sont nés ici, chez moi, dans cette forêt. Mon arrière-grand-père les chassait. Il y a trois cents ans ils terrorisaient la contrée. Ecoutez-les à présent. Funèbre! L'autoroute coupe la forêt 19 comme une frontière de béton. Ces marcheurs et ces conquérants fantastiques qui pouvaient abattre cinquante lieues en une nuit sont prisonniers. Ils deviennent mélancoliques et nerveux. Leurs femelles ne font plus de petits.
Et puis, cette phrase étrange, de sa part je ne crois plus aux loups.
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Wigwams à Manhattan A la recherche des tribus de Long Island Les Poosepatucks n'ont pas pesé lourd e La princesse Nowadonah me donne audience - Cimetière peau-rouge chez Rockefeller a Mais qui sont les Indiens Shinnecocks ?
Se tromper d'époque, c'est un état d'‚me, une disposition d'esprit. Ainsi, New York, o˘ je suis allé
souvent, pour moi, c'est d'abord un village algonquin, quelque chose comme Sagonnik, mais avec l'affiche de toile en moins, parce qu'il n'y a plus de bois à y couper ni de poisson comestible à pêcher dans les eaux de l'Hudson et de l'East River.
On sait que les premiers Blancs, en 1626, avaient acheté Manhattan aux Indiens, contre un lot d'étof-fes rouges, de boutons de cuivre et de perles de verre d'une valeur de 25 dollars. Après quoi ils coiistruisi-2 1
rent un mur fortifié à l'abri duquel ils s'installèrent dans le sud de l'île. Les perles plurent aux Peaux-Rouges, lesquels se mirent aussitôt à enfiler des colliers et des tresses, des ceintures et des pendentifs, dans leurs villages de wigwams, tout au long de la piste indienne qui descendait du nord jusqu'au mur.
Cet exercice les occupa pendant une bonne quarantaine d'années, après quoi ils s'aperçurent qu'on leur avait volé leur pays. Pendant qu'ils enfilaient des perles, les nouveaux venus s'étaient renforcés, et lorsque Massassoit, chef des Wampanoags de Manhattan, plus connu sous le nom de King Philipp, et Canonchet, sachem des Narragansets, se soulevèrent contre les Anglais, en 1675, à la tête des tribus algonquines, le rapport des forces avait déjà largement balancé : vingt mille Indiens rebelles contre cinquante mille colons pourvus d'armes à feu. Un carnage. On exposa dans les ports de la Nouvelle-Angleterre les têtes des guerriers rescapés des combats, décapités après leur capture, tandis que par vaisseaux entiers on déportait leurs familles aux Indes occidentales o˘ tous étaient vendus comme esclaves.
C'est toujours à cela que je pense, à New York. J'y efface les dix millions dejuifs, de Polonais, de Noirs, de Portoricains, d'Italiens, de Russes, d'Allemands, de Suédois, de Hongrois, de Grecs, de Syriens, de Libanais, etc., qui y vivent, qui ne sont même pas les descendants des colons d'autrefois, et aussi quelques Anglais. Moi, je ne vois que Broadway, à ma façon.
On se demande pourquoi cette avenue célèbre est la 22
seule à traverser en biais le damier rectan ulaire qu'est New York. Parce qu'elle suit le tracé de la vieille piste indienne. Parce qu'elle est la vieille piste indienne qui descendait jusqu'au mur. Wall Street, la rue du Mur (wall : mur). Evidemment, c'est désert. On n'y croise plus un Algonquin.
Mais j'ai mon Swanton, bible triste, nomenclature historique des tribus, mortes ou vives, ouvrage qui rejette au néant tous les guides publiés sur les Etats-Unis 1. Deux tribus vivaient à New York avant l'arrivée des Blancs, les Wampanoags et les Narragansets, et quatorze à Long Island. Long Island, c'est cette grande île plate qui touche à Manhattan d'un côté, pour s'enfoncer de l'autre dans l'océan, vers l'est. De nombreux ponts et tunnels la soudent à
New York. Cela commence par l'univers de Brooklyn et de Kennedy Airport, tourne ensuite à la plage normande encombrée, laquelle s'aère peu à
peu en villégiatures de millionnaires, pour finir au phare de Montauk, à l'autre bout, sur une lande battue par les vents. Y chassaient et pêchaient quatorze tribus d'Algonquins. Neuf d'entre elles furent anéanties par la guerre de 1675. Pour le dernier vibrato des sonorités perdues, voici leurs noms, cités par Swanton, que le lecteur doit prononcer avec moi, lentement, parce qu'ils ne représentent plus rien ni personne sur cette terre : tribu des Carnasees, tribu des Merricks, tribu des Rockaways, 1. John R. Swanton, The Indian Tribes of North America, Smithsonian Instl'tution Press, Washington, 1952.
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tribu des Masapeqas, tribu des Secatogs, tribu des Unkerchaugs, tribu des Manhassets, tribu des Cor-chaugs, tribu des Nissequogs.
Restent cinq :
Poosepatucks. Matinecocks. Setaukets. Montauks.
Shinnecocks.
Sur la carte des réserves du B.I.A. (Bureau of Indian Affairs), elles figuraient encore, signalées par un triangle, ce qui signifiait que, dans la mesure o˘ elles existaient, elles n'en étaient pas moins mortes administrativement. je m'étais renseigné, à Washington.
Le problème indien est considéré comme définitivement réglé dans tous les Etats de l'Union à l'est du Mississippi : officiellement, plus d'Indiens! Mes cinq tribus de Long Island, e n'avais qu'à me les trouver moi-même...
je me suis d'abord perdu dans des faubourgs sans fin, à la sortie de Brooklyn, tandis que tonnait au-dessus de moi le carrousel aérien de Kennedy Airport et que les échangeurs de dix autoroutes ramifiées précisaient malencontreusement le siècle dans lequel je me déplaçais. O˘ trouver des Indiens, là-dedans?je demandais à l'épicier, au pasteur, au pompiste, au flic qui se tournait vers son sergent
"Joe! Ce type-là cherche des Indiens Setaukets! Tu connais ça, toi ? "
je n'ai pas trouvé les Setaukets, dans le comté de Suffolk, ni les Matinecocks, dans le comté de Nas-sau. Personne n'en avait entendu parler. Un historien local, tapi au fond d'un petit musée tragique-24
ment insignifiant, m'assura que toute vie tribale avait disparu de Long Island depuis 1730. je m'obstinai. Les bureaux des mairies : muets. J'ai arpenté de long en large l'emplacement supposé de la réserve Poosepatuck, à la sortie d'une ville du nom de Brookhaven : une autoroute, un échangeur, trois supermarchés, un cinéma drive-in, un stade de base-ball. Tout cela très neuf. Est-ce qu'on les avait attaqués à l'aube, à coups de bulldozer, les trom-pettes sonnant la charge, dans la meilleure tradition de la cavalerie américaine dévalant des collines sur les villages chevennes endormis et sabrant femmes et enfants? Mon Swanton indquat 32 Indiens Poosepatucks au recensement de 1928. Je vérifiai sur la carte du B.I.A. : les Poosepatucks y figuraient bien par un triangle, à l'exact emplacement o˘ je me trouvais. Ils n'avaient pas d˚ peser bien lourd. Inutile de s'obstiner.
je poursuivis ma route i usqu'à la pointe est de l'île, traversant au passage une ville du nom de Masapequa, ce qui veut dire, en langage algonquin, le grands pays de l'eau. Tout ce qu'il restait des Masapeqas, tribu éteinte, morte aussi charnellement qu'administrativement. Beaucoup de noms géographiques, aux Etats-Unis, ne sont que des monuments funéraires. Les Américains appellent cela leur héritage culturel transmis par les Indiens.
La pointe Montauk, d'aspect breton, était l'un de ces monuments. je n'y trouvai aucun des trente ot.
quarante Montauks qui étaient supposés y vivre, r-)ais un très haut phare qui portait leur nom peint 25
sur ses flancs en lettres rouges et un parking de mille voitures pour les visiteurs du dimanche. C'était un beau jour de printemps. Les sentiers conduisant à 1
mer grouillaient de monde : en file indienne, des centaines de New-Yorkais.
je fis demi-tour. Sur la carte du B.I.A., un cinquième et dernier triangle signalait des Indiens Shinnecocks près de la ville de Southampton.
Southampton, la ville balnéaire la plus chic, la plus snob, la plus exclusive, la plus léchée, la plusjolie aussi de Long Island. Briques patinées, poutres apparentes, maisons d'avant la révolution, ce qui, aux Etats-Unis, signifie vraiment beaucoup d'argent. Antiquaires de luxe, joailliers de Paris et d'Amsterdam, jeunes femmes sophistiquées au volant de Rolls argentées. Poussant la porte de la Chamber of Commerce (syndicat d'initiative) installée dans une chaumière du xviii' siècle restaurée de façon ravissante, j'avais le sentiment qu'on allait me rire au nez. Deux élégantes ultra-mondaines fumaient derrière des téléphonies blancs.
- Shinnecocks ? Naturellement. Nous avons aussi les Hearst, les Ford, les Rockefeller, les Kennedy, les Dupont de Nemours, les Vanderbilt, mais ça ne compte pas...
Elles se fichaient de moi. L'une d'elles griffonna un papier qu'elle me tendit en haussant les épaules.
- Essayez le révérend Thies, à l'église presbyté-rienne. Miss Hunter habite à côté.
Miss Hunter?
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Miss Louise Hunter, institutrice en retraite.
La " princesse " Nowadonah...
J'ai placé des guillemets intentionnellement, pour marquer le ton qui n'était rien moins qu'ironique et peu charitable. Me revint une phrase de Giono
" On avait, paraît-il, sauvé toutes les princesses sans m'attendre... "
je dénichai le révérend Thies dans l'unique quartier pauvre de Southampton. Il me sembla qu'en parlant de la princesse, au moins adoucissait-ii les guillemets.
- Elle est très ‚gée et malade, me dit-il, mais puisque vous venez de France, je peux lui téléphoner. Il lui faut le temps de se préparer. Elle est très sourcilleuse, sur ce point...
Lorsque j'arrivai devant la petite maison de Miss Hunter, je ne m'attendais pas à une audience. Une vieille maison de bois, usée plutôt, branlante, la peinture écaillée. Pauvre. Tout ce qui est pauvre, aux Etats-Unis, a toujours l'air plus pauvre qu'ail-leurs. Sur l'herbe qui n'était pas gazon, une table de jardin rouillée et trois chaises dépareillées. La chaîne d'une sonnette pendait au mur. je sonnai, puis j'entendis un glissement lent, par efforts successifs, accompagné d'un souffle rauque, comme si un vieux chien se traînait. La porte s'ouvrit, etje compris que la princesse ne vivrait plus longtemps. Le r‚le, c'était elle. Il y avait une petite marche sur le seuil de sa porte, qu'elle ne pouvait descendre seule, car elle était obèse et s'appuyait lourdement sur sa 27
canne. Elle restait immobile et muette. J'attendis quelques instants, puis vins l'aider sans qu'elle me l'ait demandé. Cela prenait déjà l'allure d'un cérémonial, mais tout naturellement. je lui offris mon bras pour les quatre pas qui nous séparaient de la table.
Alors elle me souhaita la bienvenue avec des mots chaleureux, d'une voix douce de jeune fille entrecou-pée de longues et pénibles reprises de souffle, car elle avait infiniment de peine à se déplacer.
Elle portait une robe de daim blanc fané, frangée et brodée de perles de couleur, les fameuses perles du marché de dupes. La robe laissait nus ses grosses jambes malades et ses gros bras. Ce n'était pas grotesque mais tout à fait ma estueux. On voyait également sa peau par de nombreux accrocs. La robe, me dit-elle ensuite, avait traversé cinq générations. La princesse s'habillait au musée des majestés mortes. Cependant bien vivante, malgré son épuisement, extraordinairement présente, avec ses longs cheveux blancs séparés en deux nattes, à l'indienne.
Elle tenait sous son bras une couverture pliée et me demanda de la déplier sur la table. La couverture avait le même ‚ge que la robe et provenait du même musée privé. Ainsi déployait-on les couvertures d'apparat dans les wigwams des chefs. Cela plantait son décor. Elle avait de son indianité une conception esthétique que j'ai souvent retrouvée en visitant les grandes tribus de l'Ouest. Elle me fit signe de lui avancer un siège, puis, assise, s'enveloppa d'une autre couverture comme d'un manteau de cérémonie, s'assura que son bandeau frontal ne s'était pas 28 incliné dans la marche, vérifia la disposition des nattes sur sa poitrine, enfin croisa ses longues et belles mains brunes allongées sur la table. J'ai le sentiment qu'elle ne cherchait pas du tout à m'im-pressionner, ni à se donner de l'importance. Tous ces gestes d'apparence liturgique étaient empreints de naturel et accompagnés d'une très grande gentillesse. Miss Louise Hunter avait ouvert une porte dérobée au-delà de laquelle elle apparaissait en princesse Nowadonah, dernière descendante du nom. que sa filiation f˚t hypothétique, ainsi que me l'avait laissé entendre le révérend Thies, n'avait aucune importance. Elle 1"Ilustrait magnifiquement.
Lorsque les Blancs, me d't-elle, débarquèrent à Long Island, mon aÔeul Nowadonah et ses quatre frères commandaient aux petites tribus de l'île. Ils vivaient dans des villages fortifiés, entourés de palissades. A cette époque, nous devions nous défen-dre presque chaquei our contre les intrusions sur nos terres des puissantes tribus du continent. Les Blancs étaient bien armés, nombreux, et s'engagèrent à
nous protéger. Nowadonah n'avait pas le choix. Il signa un bail de cession de tout notre territoire aux Blancs pour une durée de 999 ans. En échange, il siégea de plein droit au Conseil de Ville de Southampton. Je devrais y siéger moi-même, mais qui s'en souvient?
Puis vint la suite du cérémonial : les attributs du pouvoir.
Foullant dans une sorte de carnier en daim, la princesse déposa quelques objets sur la table, qui se 29
mit à ressembler à un autel. D'abord une dizaine de pages dépareillées, d'un épais papier jauni aux franges mangées par le temps, et qui expliquaient bien des choses : les restes d'une bible ancienne traduite en langage algonquin. je lus
PSALM XXIII
David's confidence in God's grace Ukker oohhomaonk David
1 - Ehovah nuffohkommooukoowaem, wanne teag woh nukquenaahikoo 2. Nuffeepfomwahik afhkofkuhkontu nutuffoowu-nuk ahtorapagodtut
3. Wonk omohkinau nukketahogkounoh nuttuufoo-wonuk mayut wummonwauffeongane newutche oof-fefuonk...
Et patati et patata! je regardai la date MDCLXIII. 1663. Imprimé à Cambridge, New England. Le Sliinnecock Cockenoe, qui aida le pasteurjohn Elliot, de Southampton, Long Island, à
mener à bien cette traduction, ne sut jamais qu'il avait travaillé à la construction du cheval de Troie.
La princesse me montra aussi la photographie de son arrière-grand-père, né vers 1830, cravaté à la Louis-Philippe, avec une plume dans les cheveux et le nez aussi busqué que celui de son arrière-petite-fille était épaté. Le maillon qui la rattachait au passé. La plume, décolorée, effrangée, sortit aussi du sac.
- Il avait raconté à mon père l'histoire de 30
Nowadonah. Comment, en 1649, quand Phoebé, la femme de Thomas Hasley, un colon, fut découverte assassinée, on accusa aussitôt les Indiens. Et comment Nowadonah s'en alla en expédition de guerre chez nos voisins les Pequots, qui étaient de mauvais sujets, d'o˘ il ramena les trois assassins jusque devant le Conseil de Ville pour être jugés et pendus...
Il y eut d'autres histoires, fragmentaires, surna-geant de mémoires successives, toutes à la gloire de Nowadonah, l'ami des Blancs, l'ami trompé.
- Voulez-vous voir sa tombe? me demanda la princesse.
Nous partîmes dans ma voiture. Miss Hunter ne devait pas apparaître souvent hors de chez elle, car de maisons avoisinantes tout aussi pauvres que la sienne, sortirent des gens qui avaient un air de famille et qui s'avancèrent vers l'auto pour saluer la princesse. Ma voiture s'était transformée en salon d'audience ambulant, une minute pour l'un, trente secondes pour l'autre. La princesse réglait ellemême son protocole. je ne la vis sourire et se départir de son impassibilité qu'une seule fois, lorsqu'une jolie 'eune fille d'environ dix-huit ans s'approcha de la voiture, du même type ethnique que les autres, mais nattée, le front bandé de perles.
- C'est à elle que je transmettrai le grand livre, me dit la princesse quand j'eus remis en route.
Sans me le montrer, elle m'avait aussi parlé de ce livre. Elle ne le montrait à personne. Lorsqu'on 31
venait la consulter sur des questions de généalogie, elle laissait le visiteur à la porte et s'enfermait chez elle avec son grand livre pour une espèce de messe du sang, célébrée en secret derrière l'iconostase. On pouvait se demander si le grand livre existait réellement. Le révérend Thies en doutait. Les deux pestes de la Chamber of Commerce également. La princesse soutenait les naufragés de sa tribu à bout de rêve au-delà d'une mort depuis longtemps accomplie...
Guidé dans Southampton par la princesse, j'eus la surprise de me retrouver dans une avenue que j'avais déjà visitée, une avenue de plusieurs millions de dollars o˘ Rockefeller, Hearst et Cie avaient aligné leurs ch‚teaux. Un parc prive , clos de hautes grilles, couvrait de fleurs et d'arbres une série de petites collines, avec, au fond, dominant la mer, une sorte d'écrasant manoir Tudor : the Shinnecocks hills.
La princesse me demanda de stopper et de lui ouvrir la portière. Elle fit à nouveau quelques pas à mon bras, jusqu'à un portail monumental devant lequel un gardien armé, bouche bée, contemplait le fantôme obèse en robe de peau blanche trouée. Deux terrifiants molosses enchaînés s'aplatirent de trouille derrière la guérite.
- On m'avait raconté quelque chose comme ça, me confia à mi-voix le gardien, qui était manifestement nouveau. Mais il faut le voir pour le croire.
Les chiens gémissaient. La princesse cessa de souffler. Fortement appuyée sur moi, elle leva sa canne vers la grande villa.
32
- je viens ici plusieurs fois par an, me dit-elle.
Tout cela, c'était notre premier cimetière chrétien.
Lorsque nous avons d˚ céder ces collines, la plupart des pierres tombales avaient disparu, recouvertes par le sable. Celles qui restaient ont été transférées au carré Shinnecock du nouveau cimetière de Southampton. Mais pas Nowadonah. On ne l'a jamais retrouvé. Même lorsqu'on a construit ces maisons, la terre n'a rien rendu. Il est ici, i e le sais.
Est-ce que vous sentez sa présence?
je n'éprouvais rien de tel. Puis un vieux souvenir fit surface : le cimetière des Algonquins, à Sagonnik, le sentier dans la forêt, la trace qui se perdait peu à
peu...
- Savez-vous à qui appartient cette maison ?
reprit la princesse. Aux Rockefeller.
C'était dimanche. je la conduisis à l'office presbytérien de sa petite église de quartier. Tous ceux qui l'avaient saluée une heure plus tôt s'y trouvaient, plus quelques autres qui leur ressemblaient. Un étrange groupe féminin entourait le révérend Thies, diaconesses vêtues d'extravagantes chasubles rouges. On chanta. J'étais assis à côté de la princesse. Elle me désignait d'autorité les psaumes à
chanter. On n'avait plus besoin depuis longtemps du Shinnecock traducteur Cockenoe : la bible était en anglais, offerte par les Gédéons. Le révérend Thies monta à son pupitre et commença son sermon : We, Shinnecocks Indians... Nous autres, Indiens 33
Shinnecocks... What sort ofpeople we are? quelle sorte de gens sommes-nous?...
On pouvait se le demander, en effet. Ils étaient tous noirs. Tous nègres. De braves matrones décrêpées. chapeautées, gantées, bardées de sacs de plastique blanc, traînaient un gros derrière hottentot drapé de toile imprimée de fleurs. Les gamins roulaient des yeux en boules de loto. Les petites filles avaient des noeuds dans les cheveux, des socquettes blanches sur leurs mollets noirs. Le révérend Thies était magnifique, sa crinière crépue toute blanche.
Tout juste pouvait-on distinguer, chez la princesse Nowadonah, une nuance de peau plus dorée, un dessin des traits moins arrondi dus à une lointaine ascendance indienne, d'o˘ le respect qu'on lui témoignait. D'o˘, peut-être, cette majesté, ce personnage qu'elle s'était composé.
Il y a une explication. Je la tiens du révérend Thies. Dans les temps anciens, déjà, pour survivre, la petite tribu des Shinnecocks avait d˚ se mélanger aux travailleurs noirs de Long Island. Puis, en 1876, dix des leurs, presque toute la jeunesse m‚le, disparurent dans la tentative de sauvetage d'un grand voilierjeté à la côte par la tempête. Après quoi la tribu se fonça définitivement. Mais en même temps, paradoxalement, leur volonté d'être indiens, et non noirs, descendants d'hommes libres, non d'esclaves, s'en trouva renforcée j usqu'à l'obsession.
- Cela les torture, mais cela les soutient, me dit le révérend Thies. Au moins, de cette façon, ils existent.
34
Puis. me voyant songeur
- qu'en pensez-vous?
je pensais qu'ils avaient plus de chance que les autres, plus de chance que les milliards de petits hommes innombrables anonymes de la Genèse...
3
La hache perdue des Guanaquis, au Pérou Les clefs de Grenade - je retrouve le dernier des Mohicans e Fin de piste chez les Jackson Whites, en Caroline du Nord y a une trentaine d'années, dans le bas Pérou oriental, navals été l'hôte d'une petite tribu séden-taire de la savane. Rien à voir avec certains Indiens 1 1 'enf d'Amazonie qu' refusent le contact et s oncent to 'ours plus profondément dans la forêt, tandis Ui
qu'indianistes et explorateurs s'obstinent à les y traquer et s'acharnent à établir le contact, dans le même temps qu'ils crient sur les toits qu'on doit laisser les Indiens en paix. Attitude qui m'a toujours étonné.
Mes Guanaquis vivaient dans un village de branchages et de chaume, mais sans refuser d'aucune 37
façon l'existence d'un univers différent. Ils s'accom-modaient aimablement d'une cohabitation sans osmose qui faisait leur force et leur originalité. Ils savaient ce quéraient un camion, une ligne de téléphone, un fusil, une paire de bottes. Le petit fortin voisin sur la frontière, o˘ végétait entre deux siestes une garnison péruvienne, leur avait appris tout cela, mais ils s'en fichaient tranquillement. Ils imaginaient le reste, deux ou trois fois par an, quand passaient le curé, le médecin, la camionnette du bazar ambulant, ou quelques rares visiteurs débarqués de l'avion postal. Cela ne les empêchait pas de vivre sans rien changer à leurs habitudes. De mémoire de sorcier, la tribu avait to . ours habité ce Ui
village, et même les combats sporadiques entre garnisons désoeuvrées, ivres, ou mutinées, dont ils faisaient le plus souvent les frais, n'avaient pu les en éloigner.
je me souviens que dans leur merveilleux outillage figuraient de nombreuses haches de pierre, admirablement polies et tranchantes. Ils s'en servaient pour toutes sortes d'emplois, avec une dextérité stupé-fiante qui révélait une longue technique transmise de père en fils, en même temps que les haches et la façon de les fabriquer. Autant que la tradition orale, c'était la possession successive et l'utilisation constante de ces haches qui les maintenaient fidèles à eux-mêmes et parfaitement heureux, meme s'il leur arrivait de se servir de temps en temps de techniques nouvelles qui leur semblaient un progrès, comme le fil à coudre, par exemple, la teinture 38 d'iode, les clous galvanisés, et, quelquefois, la cara-bine. Du moment qu'ils conservaient leurs haches de pierre... je suppose qu'ils en étaient conscients, mais cela ne les a pas sauvés pour autant.
Vingt ans plus tard, m'a raconté Karl von Umbolt, ethnologue allemand de mes amis, le village était presque désert. Trois familles y croupis-saient dans une misère de bidonville, et cependant, alentour, rien n'avait changé. Même petite garnison végétative, même piste si peu fréquentée, la savane au même degré d'équilibre climatique et une rotation toujours aussi mesurée du curé : un déclin qui s'expliquait mal. J'avais demandé à Umbolt : " Et les haches de pierre? " Il me répondit qu'il n'en avait vu aucune mais que les hommes semblaient bien maladroits avec leurs hachettes de fer rouillé, si on en jugeait par l'état pitoyable de leurs dernières cabanes. Ensemble, nous avons supposé qu'un triste jour, par on ne sait quelle aberration, cédant à une offre de troc, ils s'étaient laissé tenter au passage du bazar ambulant. Dès lors, ils avaient perdu le fil d'Ariane qui leur avait fait traverser les siècles. Ce fut l'hypothèse retenue, parce qu'au moins elle avait un sens, mais il en existait d'autres encore plus désolantes. Le peuple guanaqui a cessé de vivre. Il n'y a plus que des individus.
qu'on m'entende bien : ils ne sont pas morts.
Sans doute même plus nombreux qu'avant, trans-plantés dans une ville ou une autre, confondus, brassés, mêlés à la grande foule anonyme, ignorante du passé et de l'avenir, petits hommes innombrables 39
qui ont rejoint la ronde. Avec, peut-être, parmi eux, un prolétaire basané qui tripote, pensif, dans son bidonville, une hache de pierre polie, souvenir de son village, et qui sait encore qui il est : celui-là
demeure un seigneur...
Le fil d'Ariane... Un jour, chez des amis maro-cains, à Fez, j'ai vu, à une place d'honneur, disposée sur un coussin, une clef massive et ouvragée, d une facture manifestement très ancienne. A ma question> l'ami répondit
La clef de notre maison, à Grenade. C'est tout ce que nous avons pu emporter.
Prise de Grenade, 1260, dernier acte de la Recon- Il quista. Il existe, m'a-t-on assuré, d autres possesseurs de ces clefs, au Maghreb.
Il existe aussi des clefs invisibles et des haches de pierre impalpables.
Le hasard, la chance, l'obstination, et d'inlassa-bles recoupements m'avaient mis sur la piste, il y a une quinzaine d'années, du dernier des Mohicans.
Ouvrons mon Swanton à la lettre M.
En 1643, lorsque leur sachem Unca se fit naÔvement l'ami des Blancs, les Mohicans se comptaient 2 500. En 1705 : 750. En 1744 : 206. En 1804 : 84
En 1825 : 69, et Fenimore Cooper, cette année-là, n'en voyait déjà plus qu'un. Il n'avait pas tellement tort. En 1910, Swanton recensait 22 Mohicans. En 1974, l'année o˘je les cherchais, on ne savait plus.
Ils ne faisaient même plus de figuration dans les 40
statistiques du B.I.A. Peut-être une centaine, dispersés sur cette même terre o˘ Unca accueillit les premiers Blancs.
Elle avait bien changé, cette terre, depuis Unca.
Les villes industrielles se touchent le long de la vallée du Connecticut : Springfield, Enfield, Hartford, New Britain, Meriden, Waterbury... De l'autoroute 91 qui longe la rivière, le spectacle était saisissant.
Les fumées de toutes ces usines formaient un épais brouillard sale. Les voitures et les camions circu-laient par six de front. On faisait donner les sirènes d'alarme dès que l'asphyxie menaçait. Une concentration de tout, de trop de tout, même des intelli-gences : l'université de Yale... Disparues, les collines méditaient les Mohicans, les forêts o˘ ils sacrees ou 1
chassaient, les temples de verdure o˘ ils invoquaient le Grand Esprit. Changez la nature, vous changez aussi l'Indien. Détruisez-la, vous le détruisez. Son panthéon n'est pas adaptable. Au premier coup de pelleteuse s'envole le sacré. Voilà tout le drame : pas adaptable. Les derniers des Mohicans n'en étaient plus là depuis longtemps, travailleurs casqués dans ces usines. Si l'on veut retrouver quelque chose de leur passé, il faut aller au musée de Middeltown Connecticut. Encore est-il tragiquement démuni qui se soucia't, en 1750, quand la tribu mourut, de b‚tir des musées ?
je tenais un nom, Peter O'Rourke, chef de la tribu des Mohicans, et une adresse dans le Connecticut.
Cela n'avait pas été une mince affaire que de les obtenir, au terme d'une sorte de jeu de l'oie qui 41
m'avait conduit jusqu'à un bureau poussiéreux, au fond d'une université de second ordre, o˘ le responsable de la section d'ethnologie, surpris quej'aie pu parvenirjusqu'à lui, me l‚cha le renseignement avec tant de réticences que je finis par lui demander si je devais avaler le papier qu'il me tendait après avoir appris le nom et l'adresse par coeur. Mais que risquaient les Mohicans? " La lumière... " me fut-il répondu. je brouille donc les pistes, moi aussi. On ne me fera pas dire o˘ j'ai débusqué le descendant d'Unca, Peter O'Rourke, conducteur d'engins de travaux publics et sachem des Mohicans.
Lui parler sur le chantier o˘ il travaillait fut une expérience hors du commun. Casqué de plastique rouge, les cheveux courts, ne cherchant pas à se donner l'air d'un Indien : " Cela ne concerne que nous. Personne n'a besoin de le savoir. Nous n'avons pas à revendiquer, à paraître. Nous sommes!... " je lui demandai en quoi consistaient son autorité, sa tribu. " Nous nous réunissons chez moi, me dit-il.
On prend mon avis sur tout, sur les mariages, le boulot, on se donne des coups de main et tout cela passe par moi... " Une sorte de Rotary Club? De syndicat? D'amicale de ceci ou cela? Les Etats-Unis foisonnent de clubs sociaux en tous genres, les Américains adorent cela. Le Mohican fit la grimace :
- Rien à voir! Pas de statuts, pas de règlements, pas de président élu. Seulement la tradition, représentée chez nous par le chef. quand mon père est mort, j'ai pris naturellement sa place. Il ne viendrait 42
à aucun d'entre nous de mettre ça sur le papier ni d'établir des lois écrites... Réflexe typiquement indien. Est-ce qu'il savait comment la tribu, dispersée deux cents ans plus tôt, avait décidé de se survivre en la personne de son chef? Il ne savait rien. Son arrière-grand-père, son grand-père, son père, cela s'était toujours transmis de cette façon.
je lui demandai si lui et les siens n'avaient pas envie de retrouver une existence légale. De se faire reconnicitre comme tribu par l'Etat du Connecticut.
Certaines ethnies atomisées de l'Est avaient ainsi refait surface avec l'aide de bons avocats. Cela pouvait être source de subventions, d'indemnités souvent confortables pour prix des terres spoliées autrefois, parfois même de rétrocession d'une petite portion de territoire.
- Terre? Tribu légale? Pour quoi faire? me répondit le sachem casqué. Les Mohicans ne sont pas des mendiants. Ils gagnent leur vie. Les souf-frances passées n lont pas de prix et ils méprisent ceux qui les monnayent. quant à notre terre, la voilà! (Il désignait tout le pays autour de lui, son chantier, l'usine voisine, la ville là-bas o˘ il habitait.) Nous ne l'avonsjamais quittée. Pourquoi nous réfugier sur un petit bout de territoire? A trente familles que nous sommes, alors, vraiment, nous aurions l'impression d'avoir perdu notre pays. Tandis que dispersés, circulant constamment pour nous rendre visite, nous pouvons imaginer que tout le Connecticut est encore mohican...
43
Rester indien par la seule force de l'imagination...
C'est exactement de cette façon que je parviens à
rester français.
Descendant vers le sud des Etats-Unis, cette 1
même année, j'avais longé la rivière Delaware, du nom des Indiens Delawares, rayés également du Swanton. De l'autre côté de la rivière, s'étendaient le New jersey et les monts Ramapo, mi-collines, mi-montagnes. Malheureusement, le temps me manquait d'éclaircir le mystère des Jackson Whites des monts Ramapo. Aucune de mes lettres à la presse locale, aux universités, n'avait reçu de réponse positive. Personne ne savait rien des Iackson Whites.
Etonnante histoire, pourtant. En 1946, le merveilleux guide Odé sur les Etats-Unis la signalait encore.
Voici :
L'affaire remonte aux temps de la guerre d'Indé-pendance (1 776-1783), et commence par des putains de garnison, c'est-à-dire qu'elle commence bien. Les putains, en ce temps-là, étaient femmes de caractère.
Cela faisait des pionnières tout autant et même mieux que les puritaines du Ma
Yflower. Les régiments royaux anglais, appelés de métropole, canton-naient à New York, subissant l'antipathie, puis l'aversion de la population acquise au beau Washington. jusqu'aux servantes d'auberge qui se refusaient à causer! Le moral s5en ressentait, quand un solide renfort, recruté par les généraux inquiets, fit son entrée dans la ville : 3 500 femmes! Blanches et noires. On ne sait plus d'o˘ elles venaient. Un 44
ratissage général des bordels de la CaraÔbe, sans doute. Fiesta! Mais de courte durée. Vent de l'histoire et rembarquement des régiments anglais.
Seuls les Français en retraite s'encombrent de leurs putains et c'est noblesse vraie. La Grande iver russe en
Armée en fuite à travers l'h' remorquait des chariots entiers. Du Tonkin, les légionnaires fourbus ramenèrent les leurs jusqu'à Saigon. Mais un Anglais, ça se replie seul, entre m‚les, on connaît.
La dernière voile royaliste disparue au large de Long Island, on fit un sort à ces filles-là. Scènes peu rago˚tantes, o˘ les femelles vertueuses et patriotes de New York ne firent pas de cadeaux aux " putains de George, 111 ". Lorsque leurs femmes eurent assez oué des griffes, les hommes rassemblèrent le cheptel putassier, et pied au cul, crosse dans le dos, les jetèrent hors de la ville.
Ce fut une longue marche. Repoussé de toute part, sans même l'aumône du pain et de l'eau, lynché, au mieux accablé de grossièret s menaçantes, le troupeau des filles de joie errait de village en village, alonnant sa route de moribondes épuisées que personne ne secourait. On ne connaît plus le nom de la Jeanne d'Arc des putes qui fit de ses compagnes une armée en bataille. Gourdin, couteaux, faux, griffes, dents, la grande compagnie en jupons se refit une santé aux dépens des fermes traversées, puis finit par se frayer un passage hors des régions habitées jusqu'aux montagnes du New jersey.
Blanches ou noires, les plus robustes avaient survécu, probablement un millier.