Pêcheur de lunes: qui se souvient des hommes--

Jean Raspail · Chapitre 1 sur 2 · partie 4/4

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Pêcheur de lunes: qui se souvient des hommes--

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

s'est aussi fait homme et les Urus ne sont pas des hommes. Me croira-t-on? Dans la chapelle d'Iru-Itu, ma messe antédiluvienne, je l'ai célébrée avec ferveur. S'il est un acte de foi, une percée vers le mystère divin, une élévation de mon ‚me dont Dieu me tiendra compte au jugement dernier, c'est peut-

être, justement, l'exaltation insensée de cette nuit-là.

je dînai de bon appétit. Sur un petit réchaud portatif, je chauffai une boîte de haricots rouges aux saucisses, du café, croquai une barre de chocolat arrosée d'un quart de pisco, et réchauffe de corps et d'‚me, me glissai dans mon épais duvet de montagne. Mais le sommeil ne venait pas. Je relus entièrement ma bible. Imaginons qu'en des temps vertigineusement éloignés, le dernier survivant des chrétiens, ultime dépositaire du message, relise un évangile jauni, miraculeusement conservé, dans les ruines d'une Jérusalem morte. Ainsi, comprendra-t-on mieux cette mélancolie triomphante o˘ la lecture du livre me plongea. je restai bien une heure, ou même deux, à dévisager le dernier des Urus, le livre ouvert sur la photo de Manuel Inta. Un très vieil homme, le regard insondablement triste sous les paupières voilées de pus. Son front, beaucoup plus vaste que celui des autres Indiens, ses joues et son menton étaient creusés de sillons qui traçaient une géographie de la misère, dix mille années de souf-france, de faim, de froid, de persécutions, mais sa bouche généreuse souriait timidement. Il était coiffé

de l'espèce de bonnet phrygien des Andes d'o˘

s'échappaient des mèches de cheveux blancs. je ne 119

prétends pas qu'il me parlait. Le dialogue s'établis-sait autrement. C'était moi qui récitais le premier verset du livre :

" Nous autres, le peuple du Lac, nous ne sommes pas des hommes... Notre sang est noir... La foudre ne peut pas nous frapper... Nous ne parlons pas la langue des hommes et ils ne comprennent pas ce que nous disons... Notre tête est différente de celle des autres Indiens... Nous sommes un peuple à part, très vieux, le plus vieux. Nous ne sommes pas des hommes... "

A trois heures du matin, je ne dormais toujours pas. J'avais déjà renouvelé deux fois les bougies des chandeliers, refusant l'obscurité qui m'aurait peut-

être fait oublier le caractère unique du lieu o˘je me trouvais. De l'autre côté de l'épaisseur des murs, je le savais par le livre, étaient enterrés les Urus d'Iru-Itu, dans le petit enclos entourant la chapelle.

J'éprouvai physiquement leur présence et c'est ainsi queje trouvai le sommeil, deux heures avant lejour qui me réveilla brutalement.

Le vent était tombé.

De l'intérieur de mon refuge, en m'éveillant, je mesurai l'extraordinaire épaisseur du silence des Andes. Ecartant la couverture qui masquait la porte, je sortis. Aussitôt, je les vis. Combien étaient-ils?

Plusieurs centaines. Peut-être un millier. Cette foule et ce silence... Des centaines d'hommes et de femmes immobiles et muets. Ils entouraient le village, mais 120

aucun n'y avait pénétré. J'étais assiégé. En éclaireurs, ou en plénipotentiaires, devant la chapelle, mes deux déserteurs de la veille. Derrière eux, les chefs de clan, les ilakates, vêtus de rouge et de noir, leur canne de commandement à la main, dans l'attitude solennelle de nos anciens suisses d'église.

Plus en arrière, en arc de cercle, les notables, chacun précédant sa gent familiale, et tous ces bataillons serrés formaient une muraille de visages herméti-ques. Tous étaient habillés de vives couleurs. Les baudriers des ilakates brillaient comme des étoiles brodées et leurs imposants couvre-chefs leur confê-raient une sorte de majesté. Parcourant des yeux cette foule en habits de cérémonie, je ne rencontrai pas un regard. Un vieillard en poncho noir et or cracha sans équivoque au premier pas que je tentai.

Sans doute le chef, ou le sorcier. je m'avançai vers mes porteurs.

- que voulez-vous? demandai-je.

J'avais parlé en espagnol. Au son de ma voix, la foule, d'un coup, s'anima. La muraille fut soudain douée de mouvement. Une pierre fut lancée par quelqu'un qui ne cherchait pas à m'atteindre. Simplement un avertissement...

- que tu partes! répondit le plus loquace de mes porteurs. Il faut que tu partes tout de suite. Nous autres (il désignait son compagnon), nous te condui-rons.

je retournai dans la chapelle chercher l'exem-plaire de ma bible ainsi que le Livre des Urus, sur l'autel, pris ma gourde de pisco, presque vide, après 121

quoi, au moment de sortir, saisi d'une inspiration, je sonnai quelques vigoureux coups de cloche. Cette fois, il n'y eut ni crachat ni pierre. La foule s'était à

nouveau figée.

- je partirai tout à l'heure, dis-je. Il me reste beaucoup d'actes sacrés à accomplir et d'esprits à

honorer.

Les cannes des ilakates s'agitèrent. Leurs grands chapeaux se groupèrent en conciliabule. L'Uru blond leur posait un problème épineux. Convoqué à

l'état-major, mon porteur plénipotentiaire revint me communiquer leur réponse.

- Ils disent qu'ils ont apporté des offrandes aux Hake-Waka du village, mais que tu dois partir avant.

J'avais réveillé les morts. Ils avaient peur. Afin que tout rentr‚t dans l'ordre, il fallait d'abord que je parte, laissant la place à leurs sorciers, leurs offrandes et leurs prières. La peur fit voler quelques pierres. L'une d'elles me frappa au pied, sans dommage. Il me restait une question à poser. Toute la nuit, je n'avais cessé d'y penser.

- O˘ avez-vous enterré Manuel Inta?

Non! Non! firent mes porteurs avec leurs mains, tout aussi apeurés qu'à la Locochata.

- je ne m'en irai pas sans savoir. O˘ est Manuel Inta ?

Cannes et chapeaux reformèrent le cercle, puis le cercle se rompit pour laisser passer le grand vieillard et son poncho noir brodé d'or. Devant la chapelle, il se signa. Touchant du bout de sa canne le petit mur bas de terre séchée qui entourait l'église, il me dit 122

- Il est là. je te montrerai.

Ainsi que l'indiquait ma bible, cet enclos était le cimetière des Urus, au centre duquel j'avais dormi.

Pas une croix, pas une pierre pour marquer les sépultures, de vagues renflements à fleur de sol, dans l'abandon le plus total, au contraire des cimetières aymaras o˘ l'on festoie périodiquement sur les tombes. Une double mort...

Comme nous avancions lentement, côte à côte, à

un moment, par hasard, ma main frôla celle du vieillard. Il fit un bond en arrière et cria : " Ne me touche pas! " Nous avions presque achevé le tour de l'enclos lorsqu'il s'arrêta au bord d'un petit coin de terre qui semblait avoir été remué récemment. Après quoi il se signa plusieurs fois, comme si sa vie en dépendait.

- Manuel Inta? demandai-je.

Le vieux hocha gravement la tête. je retournai dans la chapelle chercher la petite pelle pliante qui ne me quitte pas quand je campe. Elle me sert à

creuser des rigoles autour de ma toile de tente, à

enterrer mon feu les soirs de grand vent, mais jamais à forcer des tombes. Lorsque la foule me vit déplier cette pelle et comprit ce que j'allais faire, pour la première fois, elle produisit des sons, un murmure qui cassa le silence et s'amplifia dangereusement. Le poncho noir et or s'envola hors du cimetière comme un oiseau de nuit débusqué. Des volées de pierres vinrent frapper l'enclos, à la façon d'un tir de barrage. Ce fut ma bible qui me tira d'affaire. Si l'on croit que je feignis de prier pour me sortir de ce 123

mauvais pas, on n'aura rien compris à cette vérité

d'un instant. Ce fut une prière sincère. A haute voix je lus, en français, puis en aymara

" Hake-Waka

Manuel Inta

Donne-moi la force et le souffle pour terminer mon ouvrage.

je me souviendrai de toi

et ne t'oublierai pas.

Soutiens-moi et aide-moi.

je ne t'oublie pas et te fais cette offrande.

Aide-moi et je te remercierai.

J'ai tout dit... "

Versant goutte à goutte sur la tombe ce qui me restait de pisco, je repris ma lecture en puquina et terminal en latin : " Requiescat in pace... " Cela ne figurait pas au rituel, mais deux langues sacrées valent mieux qu'une. Mieux aussi que pas du tout, ainsi que l'on procède à présent, chez nous, face au défunt abandonné aux platitudes vernaculaires...

Ayant dit, je me mis à creuser. Le poncho noir, rassuré, revint se poser non loin de moi. M'atten-dant à trouver un cadavre à même la terre, je procédais à petits coups de pelle prudents, mais ce fut sur le bois d'un cercueil qu'elle glissa. Dans ce pays misérable, pelé, sans arbres, o˘ même les barques du lac et les toits des églises sont faits de roseaux tressés, un cercueil! que de précautions, que de frais, pour enterrer un paria... C'est la peur qui avait dicté cela. Ce cercueil était une prison pour 124

mieux retrancher des vivants le dernier des demi-dieux.

Ce que j'avais décidé dans la nuit, je l'accomplis alors simplement. je déposai le Livre des Urus, celui que j'avais trouvé sur l'autel, ainsi que la seule photographie du mort, sur l'étroite surface dégagée du cercueil. Ils pourriraient ensemble, le dernier des Urus et le livre qui disait tout, sanctifiés par le contact surnaturel entre l'homme et l'objet. Ma bible, celle que je conservais, perdit du même coup son caractère sacré pour redevenir ce qu'elle était, un excellent document d'ethnologie qui dort à

présent dans mon bureau en compagnie de centaines d'autres livres et que l'on peut également consulter à

-la bibliothèque du musée de l'Homme et dans quelques universités. quand j'eus rebouché le trou, après un dernier signe de croix, je me retrouvai debout devant cette tombe, mais à des millions d'années...

Le poncho noir et or manifestait des signes croissants d'impatience. Il avait envie queje fiche le camp au plus vite. Son tour de salamalecs était venu.

Il me restait quelque chose à lui demander Avant de l'enterrer, o˘ l'aviez-vous trouvé ?

Décidé à précipiter mon départ, ce fut au galop qu'il m'entraîna devant l'une des masures du village. Elle correspondait parfaitement à la description de Vellard, niché de terre séchée ou caveau plutôt que demeure humaine. Pas de fenêtre, pas de cheminée, pas d'ouverture pour la fumée. Un four-neau de terre, à droite de l'entrée, avec ce qui restait 125

de la provision de combustible, brins de roseau tombant en poussière. Une banquette, également de terre, occupait le fond de l'unique pièce. L'image de la solitude. Un dénuement qui serrait le coeur. De Manuel Inta, je vis la couverture en lambeaux, un harpon de pêche, un filet cent fois rompu et inapte à

tout usage, deux ou trois récipients rouillés, et, enfin, un vêtement de fête, aux couleurs passées, posé en travers d'une corde et que je n'osai toucher, par respect. Il n'y avait rien d'autre et j'ai la conviction que les Aymaras n'avaient rien emporté. On ne se maintient pas en vie avec ce que je voyais. Manuel Inta était probablement mort de faim.

Mon bagage fut vite prêt. J'avais à peine enfoui ma gourde vide dans la poche d'un de mes sacs et bouclé l'autre sur mon sac de couchage roulé, que, déjà, mes porteurs les avaient chargés sur leur nuque et trottaient allégrement vers le col de la Locochata.

Le poncho noir esquissa un vague geste d'adieu. S'il cracha, ce dont je suis certain, il attendit que j'eusse le dos tourné. J'entendis bruire la foule derrière moi.

Le corps étranger expulsé, la voilà qui se mettait à

rire. Ainsi rit-on quand on a eu peur et que le danger est passé. Trois ou quatre cents mètres plus loin, avisant un rocher accessible sur le bord du sentier, j'y grimpai. De cet observatoire, mes jumelles aux yeux, je pus savourer la conclusion.

J'ai dit la frontière invisible, devant la chapelle, entre le monde des hommes et celui des Urus. Ils s'v pressaient en masse, toute cette foule, les premiers 126

rangs immobilisés comme par une clôture infranchissable. Puis je vis les ilakates, les chefs de clan. Ils se frayaient un chemin à travers l'épaisseur de leur peuple, suivis des notables chargés d'objets, de sacs, de paquets. je ne sais combien de bouteilles ils avaient apportées sous leurs ponchos, mais il y eut une grande aspersion de p'sco. La chapelle et le cimetière en furent tout éclaboussés. De leurs prières ne me parvenaient que des bribes, car le vent s'était relevé. Le poncho noir s'agitait beaucoup. Seul à

avoir franchi la ligne imaginaire, il déposait autour de la tombe tout ce que les notables lui passaient. je distinguai de la coca en quantité, des pommes de terre, des poissons séchés enfilés comme les grains d'un chapelet, des pelotes de laine écrue, un nombre incalculable de flacons et de bouteilles, chicha ou pisco, des oeufs, des grappes de poulets liés par les pattes... Le grand jeu! Devant ce village mort que le vent éparpillera bientôt en poussière jusqu'à la jungle amazonienne - et clest peut-être déjà fait en cet instant o˘ je l'écris -, on conviendra que tant d'offrandes solennelles témoignaient d'autre chose que d'une superstition. Il faut des millénaires pour engendrer de telles survivances d'une foi dont on ne sait plus rien.

Une vague est morte sur nos rives matérielles.

Sans bruit, sans force, car elle venait de très loin. je l'ai prise dans le creux de ma main. Puis elle m'a échappé et il n'en restait rien.

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Les dieux vivants désertent Les Changos du Chili : fin de piste En Terre de Feu e La dernière des Onas qui se souvient des Alakalufs? - Les chevaliers de la pluie L'arche sous le déluge - L'ilefantôme J'ai entendu récemment le dalai-lama, de passage à Paris, déclarer tranquillement, à la télévision, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, qu'il n'était pas un dieu vivant. Cela l'amusait. Il riait. que c'était donc drôle! Mais comment cette idée saugrenue avait-elle bien pu germer dans la tête de ses sujets, et voilà mille ans que cela durait! A se tordre. La presse vanta son coup de fourchette et son go˚t pour le camembert dont il avait repris plusieurs fois. Le scoop du jour... Le lendemain, on avait déjà

oublié le dalai-lama. Il avait rejoint le commun des 129

mortels et la ronde vaine des prix Nobel de la paix.

Signe des temps, voilà que les dieux vivants désertent. J'y vois une affligeante régression. Nous en avons perdu un autre la même année, le nouvel empereur du japon, au moins tant que Sa Majesté

s'abstiendra d'aller saluer au temple d'Ise son @ieule Amaterasu, déesse du Soleil et mère de la dynastie, ainsi que la tradition l'impose à chaque avènement depuis 127 générations.

A l'étage au-dessous, celui des demi-dieux, cela ne va pas mieux. Les Urus, par exemple. L'ethnologie explique scientifiquement leur passé, et les demi-dieux ne sont plus que des hommes. Au moins ont-ils eu le bon go˚t de mourir et de ne point se renier eux-mêmes.

Les Urus appartenaient aux plus anciens groupes d'émigrants passés d'Asie en Amérique à une époque très lointaine, 10000 à 20000 ans avant notre ère. Peuples minuscules, ils marchèrent durant des siècles à travers cette immensité. Du nord au sud de l'Amérique, on a retrouvé leur trace. Ils marchaient et ils fuyaient, poussés par d'autres vagues d'émigrants, des tribus plus nombreuses, puissantes, mieux organisées, plus évoluées. Ils étaient l'écume extrême d'une tempête qui s'était levée il y a longtemps en Asie, jetant sur l'Amérique déserte, là

o˘ les deux continents se rejoignaient, un déferlement de peuplades. Parfois la migration se figeait pour cinq ou dix générations. Mais quand s'annon-

çait à nouveau l'étranger, son odeur, sa force, sa supériorité, sa cruauté, son mépris pour ces petits 130

peuples desolés, faibles, arriérés, alors ils reprenaient la route et leur mémoire reprenait la route avec eux, qui leur disait par la voix des anciens que leur fuite ne cesserait jamais parce qu'ils n'étaient pas des hommes, parce qu'ils étaient différents des autres hommes. Pourchassés, massacrés, bannis du genre humain, c'est ainsi qu'ils trouvaient un sens à leur tragique destinée. L'histoire a authentifié deux massacres dont le Livre des Urus conserve le souvenir : le plus récent, en 1632, méthodiquement conduit, façon SS, par le neveu du vice-roi, Rodrigo de Castro; le second, au x' siècle, avec des raffinements de férocité, par l'Inca Sinchi Roca, sur le rio Desaguadero, là o˘ les gens de Tiahuanaco les avaient déjà refoulés à la suite d'autres massacres, il y a si longtemps qu'on ne sait plus quand. Un tel acharnement impressionne. Les Urus y voyaient la preu ve de leur demi-divinité...

Ne survécurent de cette chasse aux fossiles que ceux d'entre eux qui avaient trouvé refuge sur des terres à ce point désolées que personne ne les leur disputait, peut-être une centaine d'individus, cent cinquante, répartis en trois ou quatre groupes fort éloignés les uns des autres. Prodigieux! Alors que des milliers de kilomètres les séparaient, ils n'avaient rien oublié des liens du sang et savaient situer géographiquement leurs cousins perdus de vue depuis des centaines d'années! Presque anéantie, à

bout de souffle, dispersée, éclatée, ainsi la famille néolithique conserva-t-elle au fond des ‚mes, jus-131

qu'au bout de sa longue route, la conscience de son existence.

L'un de ces noyaux résiduels, les Changos, n'est plus représenté de nos jours que par quelques pêcheurs métissés des plages désertiques d'Atacama, au Chili. J'ai vainement cherché les Changos en 1951 et 1952, lors d'une expédition automobile de la Terre de Feu à l'Alaska, sur la route inverse des migrations. Cette quête me laissa un souvenir qui ressemble au désespoir. La piste en était si bien effacée que, cette fois, je ne pus même pas appeler. Et cependant, en 1942, raconte la bible des Urus, une dizaine de demi-dieux du Desaguadero, chassés par la misère, s'en étaient allés chercher refuge chez

" leurs parents " du grand océan. Leurs parents!

C'étaient les Changos! La bible disait encore que d'autres hommes vivaient à l'extrémité glacée de l'Amérique et que leur cr‚ne présentait la même forme particulière que celui des Urus (notre tête est différente de celle des autres Indiens). Ce qui a été

scientifiquement démontré par ces géomètres du corps humain que sont les ethnologues de terrain...

L'extrémité glacée de l'Amérique, c'est la Terre de Feu et les canaux chiliens de Patagonie, un des rares endroits du globe o˘ les cartes marines les plus récentes se perdent encore en pointillés au fond de certains fjords désolés. Et là, une poignée de dolicho-céphales à cr‚ne bas : les derniers Fuégiens. Des demi-dieux, eux aussi, héritiers des mêmes temps o˘

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la Lune, fille du ciel, commandait à tout l'univers avant la venue des hommes

Coeur de beauté

Lune au visage ample

Lune au visage br˚lé

Visage coléreux!

Partons chez la fille du Ciel.

Extrait du rituel Ona,

ou Selknam

Tout ce qu'il en restait, une chanson. Rien de plus émouvant que leur dernier recensement, en 1971, publié par la revue du musée de l'Homme. Alakalufs 47. Onas ou Selknams : 5. Yaghans ou Yama-nas ?

Le point d'interrogation, pour les Yaghans, c'est le mot disparu au fronton des monuments aux morts.

Celui qui apparaît sur les bilans funèbres : tant de morts, tant de disparus. L'espérance de revoir un disparu . ne survit que dans le coeur des siens, contre toute raison et puis tout s'efface. Yaghans : zéro. Le dernier des Yaghans m‚les, somme et fin de tout un peuple, vivait de charité à la mission de Navarino, sur le canal Beagle. Un 'our il disparut, dans le vent et la pluie. Une barque manquait chez les marins-pêcheurs de l'île. L'homme était vieux. On ne l'a jamais revu. Lune au visage br˚lé/Coeur de beauté/

Partons chez la fille du Ciel...

Lola est morte aveugle, dans une petite cabane en bois, sur la rive du lac Fagnano, au sud de la Terre de Feu. Ayant conduit sa vie avec courage jusqu'à

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son terme solitaire, elle était la dernière représentante de race pure des Onas. Elle avait eu quelques amis, sur la fin de sa vie, ethnologues pour la plupart. Comme son lointain cousin du rio Desaguadero, Manuel Inta, elle avait pu se raconter avant de mourir à plus de cent ans. je ne l'ai pas connue, sinon trop tard, en pèlerinage au lac Fagnano o˘

mes compagnons et moi nous nous battions, à

travers la forêt pétrifiée, pour tenter de rallier Ushuaia en auto. Lola... J'ai seulement prié sur sa tombe et personne ne peut plus me dire, aujourd'hui, si cette tombe existe encore. Mais j'écoute souvent le son de sa voix. Cela s'appelle SELK'NAM CHANTS

OF TIERRA DEL FUEGO, ARGENTINA

(47 Shaman Chants and Laments)

Coffret de deux disques 30 cm, 33 t.

notice et analyse cantométrique Ethnie Folkways FE 4176, New York quelqu'un d'autre était arrivé à temps, Ann Chapmann, ethnologue, du coeur, de la tendresse, rigueur scientifique et analyse cantométrique comprises, voilà! Mieux que rien. Et puis c'est bouleversant, une voix de mille ans. Les Laments dits par Jérémie! L'Evangile raconté par la bouche de saint jean! Cela me bouleverse... et cela m'horripile.

Il y a quelque chose d'artificiel là-dedans. Le néolithique en coffret-cadeau! Le coffret, le prix marqué, le numéro de référence comme un matri-cule, la pochette couleur, l'électricité pour faire 134

tourner le disque et le pétrole pour le fabriquer, le fauteuil trop confortable de mon salon, à Neuilly, si loin des tempêtes australes, et tout ce bazar de foire de hi-fi japonaise, c'est trop d'emballage discordant pour écouter l'éternité, cela casse le rêve. Le disque est devenu introuvable. Tant mieux. Va bientôt venir le temps d'en recueillir le dernier exemplaire, d'élever une stèle, au lac Fagnano, et de l'y sceller, près de la cabane o˘ mourut Lola, ou sur sa tombe, si on la retrouve, puis de l'arroser de pisco, d'eau bénite, et d'allumer quatre bougies piquées sur deux chandeliers de fer-blanc, comme à Iru-Itu. Liturgiquement, surnaturellement, religieusement, bon-dieusement, comme on voudra, ainsi survivront les Onas. Mais pas à 33 tours-minute, 33 tours et puis s'en vont...

S'en sont allés aussi les Alakalufs que je vis disparaître avec leur barque, du pont de mon cargo, au détour du cap Tama, dans le canal austral désert qui longe l'île de la Désolation. Sous la pluie glaciale. Dans le vent. Il pleut trois cents jours par an dans les canaux patagons. Le vent y souffle en tempête la moitié de l'année. je ne connais rien de plus effrayant que ces montagnes opaques, gorgées d'eau ruisselante, qui forment à travers le déluge permanent une interminable succession de refuges inabordables. Un immense empire liquide o˘ la terre et l'eau se fondent en un seul élément. Un univers de désespérance. En lisière de cet empire, sur la côte est de l'île Wellington, à mi-chemin du 135

canal Messier, se trouve le poste de Puerto Eden : un môle, une station de radio, un sergent et deux hommes, quelques baraquements délabrés et vingt Alakalufs, les derniers des derniers. Les nomades de la mer ont renoncé à l'empire. Leurs canots pourris-sent sur la grève. Ils ne font rien. Ils regardent la pluie. Ils rem‚chent leurs souvenirs. Le gouvernement chilien les nourrit et les soigne, mais on ne peut plus rien faire pour eux. Le point de non-retour est dépassé. Ils meurent l'un après l'autre, dévorés par la syphilis, la tuberculose, la tristesse, l'inutilité, et surtout la conscience qu'ils ont de leur mort définitive. Les femmes sont devenues stériles. Les Alakalufs de Puerto Eden n'engendrent plus que des tombes. Les croix faites de deux planches clouées ne portent ni nom, ni date. A quoi bon ? Tout est accompli.

Enfin, il y a les Alakalufs fantômes. Ceux que j'ai vus s'éloigner, un matin de février, au-delà de la frontière invisible des dix mille années qui nous séparaient. En ce temps-là (le début des années cinquante), deux ou trois familles, une poignée d'hommes, de femmes, d'enfants refusaient encore de se fixer. Tout aussi malades et plus misérables encore que ceux de Puerto Eden, ils avaient au moins conservé le choix de leur mort. C'était une forme de liberté, la dernière dont ils pouvaient disposer à leur guise. De temps en temps, à bout de courage, ils se portaient au point de passage des rares navires qui se risquaient dans les canaux.

Silencieusement, ils entassaient sur leur barque tout 136

ce qu'on leur jetait, vivres, hardes, tabac, boîtes de lait, toiles de tente, puis on ne les revoyait plus durant de longues périodes qui pouvaient aller jusqu'à plusieurs années. Ensuite, ils ne réapparu-rent qu'en de si rares occasions qui s'espaçaient de plus en plus, qu'à présent l'on peut supposer qu'ils ont définitivement disparu.

Cette disparition fascine un petit nombre d'explo-rateurs, de voyageurs et d'écrivains. J'ai connu naguère un Canadien qui avait passé dix ans de sa vie à les chercher sans succès, pour les apercevoir un matin, tout comme moi, à la sortie du canal Smith, qui fuyaient sous la tempête, dans leur barque.

L'amiral Barthes se souvient d'avoir repéré leurs tentes en peau de phoque au fond du canal Moly-neux, sur l'îlot Vaudreuil. Le Français José Empe-raire, ethnologue, est mort en explorant une grotte qui leur avait servi de refuge. je considère son unique livre, Les Nomades de la mer, comme la bible des Alakalufs, un chef-d'oeuvre que 'e conseille vainement aux éditions Gallimard de rééditer. La mort prend toujours son tribut : on m'a signalé, il y a trois ans, la disparition d'un jeune Français qui avait formé le projet de suivre la trace des Alakalufs en kayak. Il s'était enfoncé, seul ', dans le dédale des fjords, et on ne l'a jamais revu. L'écrivain Saint-Loup, exilé en Argentine, a lui aussi hanté, c'est le mot - ce qu'il appelle les îles de la pluie. En cinq années, il n'a pas rencontré un seul Indien, mais de nombreux emplacements de camp, certains récents, éloignés parfois de plusieurs centaines de milles les 137

uns des autres. Sa conclusion exprime la tristesse de ses chasses mystiques : " Les Indiens ont emporté

l'‚me de la Cordillère australe et ce désert surnaturel représente pour nous le poids du péché... " Et cependant, il y a quelques mois seulement, un jeune Valaisan de mes amis qui nomadisait en bateau à

voile dans les parages nord de Magellan, en a croisé

deux, sur une grève, qui campaient près de leur minuscule canot. Ceux-là venaient de Puerto Eden dont ils fuyaient la torpeur mortelle, un peu comme des prisonniers évadés.

Ce fait exceptionnel ne m'a été signalé qu'une fois.

Car on m'écrit souvent, des confins de ces chemins parallèles, d'Ushuaia, de Punta Arenas, de Puerto Natales, de Puerto Montt, escales obligées de quelques petits navires à voile, menés par des équipages de rêveurs mythiques, qui s'enfoncent dans le labyrinthe patagon à la recherche des Alakalufs. Le plus souvent des Français, des Suisses, un ou deux Allemands, mais point d'Américains, faut-il en déduire un jugement ? Un autre Français, jean Delaborde, ne vit, lui aussi, que pour cette chasse au fantôme. Officier de marine en retraite, il y consacre toutes ses ressources, qui sont modestes, s'embar-

quant pour Magellan dès qu'il déniche l'un des rares navires, le plus souvent au départ de Hambourg, à

emprunter encore cette voie. En quinze ans, sa route a croisé trois fois celle des barques alakalufes nomades. C'est le champion de cette quête du Graal, le plus chanceux, si l'on peut dire, de nos chevaliers 138

de la pluie. Chance ô combien mélancolique! Je le sais, puisqu'elle me fut donnée.

Plus qu'une rencontre, pour moi. Une vision, une apparition, une sorte de tragique miracle qui me rapprocha de Dieu plus qu'en toute autre circonstance de ma vie. J'ai déjà évoqué cette scène dans deux de mes romans. Kandall, le héros de Septentrion, la raconte à des enfants dans un train qui les emporte à travers la nuit des temps. C'est également à un enfant qu'un autre de mes personnages, le vieux monsieur du jeu du Roi 1, l'écrit pour l'initier au royaume et au mythe de la Patagonie. J'y fais aussi allusion dans l'avertissement aux lecteurs de qui se souvient des Hommes ... @ un livre que je portais en moi depuis trente-cinq ans et qui est un chant de vie et de mort à la mémoire des Alakalufs. C'est dire le long cheminement qui s'est fait depuis ce jour de février 1951 o˘ m'étaient apparus ces fils de Dieu dans leur misère et leur solitude.

Ils étaient six dans cette barque. Trois hommes, deux femmes et un enfant d'une huitaine d'années.

Ils ne venaient pas de Puerto Eden mais de " par là ", et ils montraient, derrière eux, le sombre décor d'o˘ ils avaient surgi, le labyrinthe de l'Ultima Esperanza, un dédale de canaux obscurs qui s'ouvre au cap Tama. Et o˘ allaient-ils? " Par là. " Par là, se dressait l'île de Santa Ifies, un massif montagneux inexploré, recouvert de glaciers, battu par le Pacifi-1. Editions Robert Laffont, Paris, 1976.

2. Editions Robert Laffont, Paris, 1986.

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que qui s'y abat en vagues énormes, au sud du détroit de Magellan. Il était parfaitement inconcevable qu'une vie humaine p˚t s'y accrocher, et cependant, c'était bien cette masse blanc et noir, là-bas, qu'ils désignaient. Saint-Loup y avait d'ailleurs découvert, au péril de sa vie, plusieurs années auparavant, les traces inconstestables d'un bivouac.

L'enfant ne souriait pas. Tous avaient le regard mort, ils nous regardaient sans nous voir. Ils étaient d'une saleté repoussante, couverts de cro˚tes. L'un d'eux, blessé, avait le pied enveloppé dans des chiffons sanglants. Ils ne prononcèrent pas un mot de plus, tandis que le commandant faisait descendre le long du bord, au bout d'une corde, une palanquée de vivres et de vêtements qu'il avait rassemblés à la h‚te. Tout cela ne dura pas plus de cinq minutes, car le navire, ayant stoppé, dérivait dangereusement vers des rochers.

je criai dans le vent pour savoir au moins leurs noms. Sans réponse. Une f emme leva la tête vers moi. Elle avait les cheveux plaqués sur le visage par la pluie qui tombait à torrents. J'aperçus une épaule décharnée à travers un trou de la couverture trempée qui lui servait de vêtement et me souvins que les Alakalufs, jadis, vivaient nus par les froids les plus rigoureux. Accroupie au fond de la barque non pontée, l'autre femme écopait avec une boîte de conserve. Déjà, les hommes et l'enfant avaient empoigné les avirons. La barque déborda rapidement, s'éloignant du navire qui avait repris sa route.

je fis un geste de la main, en adieu. La femme qui 140

me regardait baissa aussitôt la tête. J'ai dit la conviction que ilavais que dix mille années nous séparaient. Il s'en ajouta une autre : ces malheureux le savaient aussi, écrasés par cet éloignement sidéral.

Sur l'autre rive d'un fossé de cent siècles, les derniers Alakalufs nomades s'enfuyaient encore plus loin, volontairement, dans le passé.

Transi, mouillé jusqu'à l'os, l'‚me désolée, je regagnai ma cabine. Par le hublot, je ne vis plus rien que la pluie.

Allongé sur ma couchette, je repris la lecture de mon livre de chevet. C'était aussi, je l'ai appris plus tard, celui de Giono : les Instructions nautiques. Bien que ne quittant plus Manosque, Giono était un familier de la haute montagne et de la haute mer.

" Pour la montagne, écrivait-il, j'ai quelques poèmes tibétains; pour la mer, j'ai les Instructions nautiques. "

Nul besoin de battre le rappel de mes souvenirs. Il ni

e suffit de relire l'étonnante litanie géographique qui scanda la route de mon cargo vers Punta Arenas, o˘ je débarquai : le havre du Dernier-Espoir, le cap Anxieux, l'île de la Désolation, Port-Famine, les Furies orientales et les Furies occidentales, le récif des Rôdeurs, le cap des Veuves, semé d'épaves fracassées. Il n'y a pas de cap Alakaluf, de Port-Yaghan ou d'île des Fuégiens. Rien qui rappel‚t les pitoyables seigneurs de ces lieux dans la toponymie des Blancs. Trois hommes, deux femmes, un enfant, l'arche sous le déluge, sauvant la mort, et non la vie.

Ils furent partout. Ils sont nulle part.

Nos chandeliers de fer-blanc s'éteignent. La nuit est aveuglante...

C'est plus au sud, encore, que j'ai découvert le mot de la fin, au moins celui de ce chapitre. Voulant visiter d'autres îles au-delà du canal Beagle à la recherche des derniers Yaghans, j'avais embarqué sur une grande chaloupe à moteur appartenant à des prospecteurs yougoslaves émigrés en Terre de Feu.

Naturellement, je savais que je ne trouverais pas un Yaghan, mais peut-être au moins une trace de campement, un lieu o˘ fermer les yeux, méditer, se laisser emporter par le silence qui ressuscite les peuples morts. Au lieu de cela, nous sommes tombés sur une ancienne base stratégique abandonnée depuis la fin de la guerre.

Tous les oiseaux qui avaient fui l'envahisseur, autrefois, les grands pétrels, les pingouins manchots, tous les lions de mer à crinière avaient repris possession de leur empire. Mes Yougoslaves et moi, nous nous sommes frayé un chemin à travers cette foule animale jusqu'aux baraquements abandonnés, et là, comment l'expliquer? cette base morte s'est mise à vivre. Les chemins parallèles se sont peuplés.

L'impression était si forte que j'en ai fait beaucoup plus tard une courte scène du jeu du Roi. Il se passait quelque chose d'étonnant...

Cent portes battaient au vent, s'ouvraient, se fermaient. Poussée par le vent, une neige poudreuse glissait à toute vitesse sur le plancher. On la voyait se déplacer, grimper le long des couchettes, courir 142

sur le bar de la salle à manger et recouvrir d'un tapis blanc tous les bureaux de l'état-major en épousant la forme des objets, téléphones, lampes et paniers à

courrier. D'autres bruits se faufilaient à travers le vent, chocs sourds, plaintes, craquements. Une étagère s'écroula devant moi, laissant filer une pile de dossiers que la neige emporta. Tout était moisi, décomposé, rongé. Par une fenêtre, je vis un petit avion tout blanc se déplacer lentement sur la piste enneigée. Il avait rompu ses amarres rouillées et le vent le poussait. Il heurta un baril vide, puis un autre, avec un bruit de cloche, perdit son aile sous le choc, l'empennage de sa queue, son hélice, tout cela gangrené jusqu'au coeur de l'acier, puis s'agenouilla au bord de l'eau, ses roues ayant cédé. Dehors, il y avait ausi des machines étranges caparaçonnées de glace, sauterelles géantes en fil de verre qui avaient d˚ être des engins de levage. Elles tremblaient sur place, s'ébrouaient, sursautaient, et des milliers de cristaux de glace jonchaient le sol sous leurs pieds.

Amarrée à un vestige de quai, la chaloupe fati-guait dangereusement. Les pneus de camion qui servaient de défenses amortissaient à peine les chocs.

Il fallait rembarquer sans attendre. Cherchant quelque chose à emporter en souvenir de mon passage, i1 ouvris le tiroir d'un bureau et tombai sur un registre à peu près en bon état. J'allai tout de suite à

la dernière page utilisée, espérant une sorte d'adieu, de ces petits pieds de nez au destin qu'on laisse parfois derrière soi. Au lieu de quoi, un homme y 143

avait consigné soigneusement qu'un autre homme était venu chercher un carton de bières et un grand bocal de pikles. Ensuite ils s'en étaient allés.

Ah! ce n'étaient pas des demi-dieux...

Un an de ma vie au japon On n'imagine

pas le fossé - Neige sur un amour nippon a

Keiko se cache dans une île e Chez les pêcheurs du lac Biwa a je retrouve Keiko et la

perds - Cloche du soir à Miidera - Fin de

la piste J'ai passé une année entière au japon. je m'y étais

fixé deux rendez-vous, l'un avec les Ninous, ces

derniers Aryens du japon, dans le Hokkaidô; l'autre

avec Tchekhov, dans l'île de Sakhaline, o˘ lui aussi

s'était intéressé de près aux Ninous. je raconterai

cela.

Parti pour trois mois, j'étais resté un an. Un an à

vivre hors de moi-même, car à de rares exceptions,

un Occidental ne s'adaptejamais au japon. Pour ma

part, à mon retour, ayant pris go˚t au tatami, je ne

pus dormir que couché sur le tapis et il me fallut

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plusieurs semaines pour accepter l'idée de remonter dans mon lit. Si l'on me posait une question précise, aussitôt ma cervelle se coinçait. Par un mystérieux mécanisme acquis au contact des japonais, elle n'émettait plus que des réponses évasives. Ceux qui ont vécu là-bas comprendront. je me souviens d'un étrange et fascinant dominicain italien, une sorte d'agent de renseignement du Vatican qui parlait une trentaine de langues dont le grec, l'hébreu et le sanscrit, et s'entretenait jour et nuit avec des théolo-giens bouddhistes au fond de monastères introuvables o˘ il me donnait rendez-vous lorsqu'à bout de courage je venais chercher du secours. Sans le Père Benchevini -je crois que c'était son vrai nom -, j'aurais craqué maintes fois. Tout en grignotant des sembés de riz grillé, il me lançait avec entrain, car mon désarroi l'amusait : " Ah! cher Raspail, je vois que vous commencez à comprendre que vous ne comprenez rien du tout... " En effet, j'avais beau appeler, ma voix ne rencontrait pas d'écho.

C'était en 1956.

On n'imagine pas le fossé qui séparait le japon de ce temps-là de celui que nous connaissons aujourd'hui. C'était un pays pauvre qui pavait durement sa défaite. La possession d'une automobile passait pour un fabuleux signe de richesse, et la mienne, une Toyota noire toute neuve aux vitesses mal synchro-nisées ressemblait à une vieille Daimler. Elle m'en-combrait plutôt. Il n'y avait quasiment pas de routes. Elles étaient encore en construction, et de quelle façon! La corvée, comme au Moyen Age.

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Toute la population des villages au travail, hommes et femmes, en costume de paysan, pantalon bouffant de toile bleue serré aux chevilles, chapeau de paille conique en tête, armés de pelles, chargés de seaux accrochés à un balancier sur l'épaule, tassant le ciment frais à la main à l'aide d'une sorte de pilon plat, j'ai vu cela. Il fallait deux jours pour franchir les cinq cents kilomètres séparant Tokyo de Kyoto.

Les trains se traînaient à cinquante à l'heure sur un réseau à voie étroite, les couchettes alignées en long, faute de place en largeur dans les wagons. Mais quel charme, aussi, quel dépaysement... Sur le toit du b‚timent principal de l'aéroport d'Haneda, un petit temple shinto de couleur vermillon, dédié aux esprits du lieu, garantissait la sécurité des atterrissages.

Même Ginza, le quartier phare de Tokyo, offrait des visions d'estampe. Le conteur d'histoires, le marchand de soba, le réparateur de shoji, le vannier, l'écrivain public et sa batterie de pinceaux, le devin ambulant qui lit l'avenir dans des b‚tonnets de roseau, et d'autres centaines de pousseurs de char-rettes allumaient leurs lampions de papier et semaient des airs de fl˚te à travers les ruelles du quartier. Il y avait des petits autels en plein air à

chaque coin de rue, souvent consacrés à Hinari, le renard messager des dieux. Keiko San m'avait appris à y enflammer un b‚tonnet d'encens, à offrir quelques grains de riz, à taper trois fois dans mes mains et à m'incliner profondément, au moins lorsqu'elle acceptait de paraître en ma compagnie, en public, ce qui était rare.

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C'était un temps, en effet, d'intense xénophobie ambiante. Les Etats-Unis avaient conservé de très nombreuses bases militaires aujapon et les Américains y étaient détestés. J'ai rarement vu, ailleurs, un sentiment de rejet de cette force. La population, le plus souvent, fourrait dans le même sac, avec mépris, tous les autres étrangers. Et sans se gêner!

que de bars, de restaurants, de boîtes de nuit, de maisons de thé, d'auberges afl7ichant " japanese Only ". Dans les hôtels à l'occidentale, il vous était clairement précisé par le portier, et sur quel ton 1 que vous pouviez accueillir dans votre chambre, avec la discrétion qui convient, des Blanches, des Noires, des Coréennes (sous-entendu : si vous n'étiez pas dégo˚té), mais pas de Japonaises.

JAMAIS de japonaises. quant aux femmes qui acceptaient de coucher avec les lotigs-nez, ou simple-nient de boire un verre, elles se voyaient immédiatement classées pom-pom, surnom et marque d'infamie appliqués auxjaponaises de basse classe entretenues par les G.I. Il fallait voir comment, à Ginza, la foule s'ouvrait avec répulsion, formant une sorte de double cordon sanitaire autour de ces couples Blanc-jaune. Dans les endroits décents, on refusait de les servir. Keiko San et moi, nous évitions de nous promener ensemble aux heures d'affluence de certains quartiers, bien que je n'eusse rien d'un Américain, que je prisse soin de me différencier d'eux (c'était facile), que nous parlions français tous les deux et que la France, en ce temps-là, e˚t plutôt la cote au Japon.

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J'avais fait la connaissance de Keiko San lors d'une réception à l'ambassade de France. Elle y travaillait à mi-temps, au service de presse, et consacrait ses matinées à parfaire sa connaissance du français à l'Institut français de Tokyo o˘ elle était répétitrice. Avec ce maigre double salaire, elle faisait vivre sa mère et son jeune frère. Son père, colonel de l'armée impériale, s'était enfoncé son sabre de parade dans le ventre le jour de la capitulation. Les vaincus, au japon, n'ont pas eu droit à des pensions.

A plus forte raison, leurs veuves. je n'ai jamais su ou elle habitait, sinon que cela se situait " quelque part au nord ", la seule réponse que j'obtins. Ce qui m'avait tout de suite conquis, c'était son visage aristocratique, son nez fin légèrement busqué, sa peau mate, presque blanche, et sa voix, surtout sa voix, d'une douceur musicale lorsqu'elle s'exprimait en français, avec la sonorité de ces petites clochettes d'agrément que l'on entend dans les jardins japonais. Grande pour une japonaise, élancée, flexible avec infiniment d'harmonie, elle gardait le plus souvent les yeux baissés, à demi fermés sous de longs cils noirs. Ce jour-là, elle était vêtue d'un kimono prune, tabi blancs et zori de bois laqué, maquillage discret, doigts effilés, sans rouge aux ongles, rien d'une geisha ou d'une poupée, pas du tout le genre Butterfly, simplement une ravissante jeune fille japonaise de bonne famille qui s'était habillée avec soin pour sortir. Lorsqu'elle leva les yeux sur moi, je fondis. Le Japon est ainsi, décevant, brutal, puis soudainement, comme une vision, l'image de la 149

perfection, un coin de jardin, une lanterne de pierre, un shoji entrouvert, une attitude, une jeune femme, gr‚ce inimitable...

Ce ne fut qu'une ébauche d'aventure, quelque chose d'extraordinairement charmant. L'amour y tint plus de place que le sexe, ainsi que l'on dit à

présent. Keiko nous imposait de longs espacements de temps, et puis je voyageais beaucoup à travers le japon. Elle refusa toujours de m'accompagner, sauf à Nikko o˘ elle m'apprit comment adorer Mihashi, qui est le pont de bois le plus célèbre du japon, sacré, naturellement, l'archétype des japonaiseries, dans un paysage de vieux pins presque déracinés o˘

pendaient des centaines de papillotes qui étaient les prières des promeneurs aux kami de la forêt. Elle avait bu à toutes les fontaines sacrées, tiré le cordon de toutes les clochettes à prières, salué le cheval harnaché qui attendait le bon plaisir du dieu son maître dans une écurie de bois précieux, br˚lé des b‚tonnets d'encens et jeté des pièces de monnaie dans toutes les caisses à offrande. Il y avait peu de monde, c'était en semaine. quand une allée s'ouvrait devant nous, déserte, alors elle me donnait la main, et elle me donna l'un des bonheurs de ma vie lorsqu'elle ne me la retira pas, cette main, en croisant un groupe de touristes de sa race. Parvenue au pont, qui était une merveille de gr‚ce et de proportions, je le reconnais, elle prit une attitude presque orante, demeurant longtemps immobile.

C'est ainsi que l'‚me japonaise s'apaise en la présence de chefs-d'oeuvre. je dis seulement 150

" admirable ", et c'était à elle que je pensais. Puis je lui dis que je l'aimais et elle me fit oui, de la tête, ce qui se traduit par non, au japon. Elle ne voulait pas que je l'aime ou elle ne voulait pas m'aimer, elle ne s'en est jamais expliquée.

Nous avons pris deux chambres dans une auberge voisine. C'était un endroit délicieux. La brise incli-nait sans bruit les feuillages des bambous du jardin. Derrière les shoji éclairés passaient et repassaient des ombres féminines. On entendait rire. Les servantes japonaises, en ce temps-là, s'affairaient toujours en riant. Des lueurs, comme des reflets de miroir, trouaient la nuit autour de la maison. C'étaient des papiers argentés, suspendus au rebord du toit, qui se balançaient au vent et cueillaient les rayons de la lune. Des clochettes tintaient au moindre souffle. En fond de paysage, deux pins tortueux formaient un noir découpage. quand tout fut silencieux, dans l'auberge, Keiko est venue me rejoindre. J'étais tellement ému que ce ne fut pas triomphant. Seulement très doux, presque sage. Keiko murmurait des mots japonais que je ne comprenais pas.

quand je voulus la revoir, au retour d'un voyage à

Nagasaki à la recherche des vieux catholiques ¸'en parlerai), il me fut répondu, à l'ambassade, qu'elle avait d˚ se rendre d'urgence, en province, au chevet d'une tante malade. Devant partir pour un long séjour au Hokkaidô, et c'était la fin de mon voyage, j'étais désespéré. A force de persuasion, je finis par obtenir d'une autre japonaise du service de presse, bonne fille, un bout de papier qu'elle me remit 151

furtivement, en s'assurant qu'on ne l'observait pas, o˘ elle avait écrit trois mots : Oshima. Lac Biwa.

C'était une île.

Le lac Biwa se trouve près de Kyoto. C'est le plus grand lac du japon. De retour à l'hôtel, je consultai une carte. Oshima était une toute petite île, au large d'un bled qui s'appelait Otsu. je sautai dans le train de nuit le soir même. Ce fut la fin de cette douce histoire, mais je veux la raconter car c'est l'un des jolis souvenirs de ma vie.

La barque pointue filait dans le petit matin.

avais débarqué du train à l'aube et avalé un bol de soba sur le quai de la gare. Il faisait froid. Le soleil n'avait pas encore émergé du cercle des collines. La surface du lac était calme, sans une ride, le bruit du moteur amorti par la brume. De temps en temps, un bruissement d'ailes, un cri d'oiseau, une oie sauvage s'enfuyait. J'étais assis à l'avant sur un amas de filets, le col de mon blouson remonté. Je trempai ma main dans l'eau. Elle était glaciale. Debout à

l'arrière, le genou calé contre la barre du gouvernail, le pêcheur grimaça un sourire et dit quelques mots en japonais. Il me sembla qu'il parlait du froid. A tout hasard, j'approuvai. je frissonnais, fatigué par une nuit blanche, car 'e n'avais pas trouvé de couchette, et par la recherche sur la rive du lac, au lever du jour, d'une barque et d'un pêcheur disposé

à m'emmener à Oshima. L'homme me lança un vieux manteau de cuir doublé de peau de mouton.

Un tori de bois vermoulu émergea de la brume, 152

planté dans l'eau comme un perchoir géant.

" Oshima... une heure ", dit le pêcheur. Il comptait un avec son petit doigt. C'était un vieil homme maigre et vo˚té, le cou décharné, la peau brune du visage plissée de rides profondes. Bonnet pointu à

oreillettes, épaisse tunique matelassée, pantalons bouffants serrés aux chevilles, les pieds nus, il me rappelait un personnage de nô.

- Kanehira, dis-je.

- Moi? fit le pêcheur en se montrant du doigt.

Il paraissait flatté, ou peut-être était-ce l'idée que je m'en faisais pour que la scène f˚t bien jouée.

" Kanehira ", répéta-t-il. Dans un nô célèbre, le chevalier Kanehira, tué à la bataille d'Awazu, sur les bords du lac Biwa, appardit au pèlerin sous la forme d'un vieux batelier... Vers huit heures du matin, la brume, en se dissipant, découvrit au fond du lac la masse vert sombre du mont Héi o˘

cantonnèrent, pendant des siècles, des milliers de bonzes-soldats. Une petite brise froide souffla, levant un clapot qui prenait la barque de flanc avec un bruit mouillé. Le pêcheur empoigna la barre. Il ne ressemblait plus au fantôme de Kanehira.

Oshima, annonça-t-'l en tendant le bras.

A travers les derniers voiles de brume, l'île était é, quelques

là : un temple de village, au toit courb pin . s torturés à souhait, des maisonnettes de bois serrées le long de la rive, avec leur shoji de papier blond que le soleil, à présent, éclairait, une estampe d'Hokusai! je branlai du chef en faisant " h‚ h‚ ", une façon que j'avais prise aux japonais d'exprimer 153

mon émotion. Longeant la jetée, la barque entra dans le petit port, croisant d'autres pêcheurs qui sortaient, tous vêtus de l'épaisse tunique et du bonnet à oreillettes. je me mis debout dans la barque, cherchant des yeux Keiko San parmi les femmes qui s'affairaient au milieu de nasses et de filets, sur le quai. Elle n'y était pas. Pourquoi m'aurait-elle attendu ? Elle ignorait ma visite et sans doute ne la souhaitait pas. je payai le vieil homme en lui indiquant sur ma montre que je voulais repartir à cinq heures. " HaÔ, HaÔ! " dit-il. Il me regardait avec une expression que je pris pour une marque de sympathie. J'en profitai. Pointant mon doigt sur sa poitrine en répétant : " Oshima?

Oshima? " je tentai de lui demander s'il habitait l'île.

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