Physiologie Du Mariage

Honoré Balzac · Chapitre 36 sur 44

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Physiologie Du Mariage

§ V. — De la Femme de Chambre.

 

La plus jolie femme de chambre que j’aie vue est celle de madame V...y, qui joue encore aujourd’hui, à Paris, un très-beau rôle parmi les femmes les plus à la mode et qui passe pour faire très-bon ménage avec son mari. Mademoiselle Célestine est une personne dont les perfections sont si nombreuses qu’il faudrait pour la peindre traduire les trente vers inscrits, dit-on, dans le sérail du Grand-seigneur, et qui contiennent chacun l’exacte description d’une des trente beautés de la femme.

— Il y a bien de la vanité à garder auprès de vous une créature si accomplie !... disait une dame à la maîtresse de la maison.

— Ah ! ma chère, vous en viendrez peut être un jour à m’envier Célestine !

— Elle a donc des qualités bien rares ? Elle habille peut-être bien ?

— Oh ! très-mal.

— Elle coud bien ?

— Elle ne touche jamais à une aiguille.

— Elle est fidèle ?

— Une de ces fidélités qui coûtent plus cher que l’improbité la plus astucieuse.

— Vous m’étonnez, ma chère.

— C’est donc votre sœur de lait ?

— Pas tout à fait. Enfin elle n’est bonne à rien ; mais c’est de toute ma maison la personne qui m’est la plus utile. Si elle reste dix ans chez moi je lui ai promis vingt mille francs. Oh ! ce sera de l’argent bien gagné et je ne le regretterai pas !... dit la jeune femme en agitant la tête par un mouvement très-significatif.

La jeune interlocutrice de madame V...y finit par comprendre.

Quand une femme n’a pas d’amie assez intime pour l’aider à se défaire de l’amour marital, la soubrette est une dernière ressource qui manque rarement de produire l’effet qu’elle en attend.

Oh ! après dix ans de mariage trouver sous son toit et y voir à toute heure une jeune fille de seize à dix-huit ans, fraîche, mise avec coquetterie, dont les trésors de beauté semblent vous défier, dont l’air candide a d’irrésistibles attraits, dont les yeux baissés vous craignent, dont le regard timide vous tente, et pour qui le lit conjugal n’a point de secrets, tout à la fois vierge et savante ! Comment un homme peut-il demeurer froid, comme saint Antoine, devant une sorcellerie si puissante, et avoir le courage de rester fidèle aux bons principes représentés par une femme dédaigneuse dont le visage est sévère, les manières assez revêches, et qui se refuse la plupart du temps à son amour ? Quel est le mari assez stoïque pour résister à tant de feux, à tant de glaces ?... Là où vous apercevez une nouvelle moisson de plaisirs, la jeune innocente aperçoit des rentes, et votre femme sa liberté. C’est un petit pacte de famille qui se signe à l’amiable.

Alors votre femme en agit avec le mariage comme les jeunes élégants avec la patrie. S’ils tombent au sort, ils achètent un homme pour porter le mousquet, mourir à leur lieu et place, et leur éviter tous les désagréments du service militaire.

Dans ces sortes de transactions de la vie conjugale, il n’existe pas de femme qui ne sache faire contracter des torts à son mari. J’ai remarqué que, par un dernier degré de finesse, la plupart des femmes ne mettent pas toujours leur soubrette dans le secret du rôle qu’elles lui donnent à jouer. Elles se fient à la nature, et se conservent une précieuse autorité sur l’amant et la maîtresse. Ces secrètes perfidies féminines expliquent une grande partie des bizarreries conjugales qui se rencontrent dans le monde ; mais j’ai entendu des femmes discuter d’une manière très-profonde les dangers que présente ce terrible moyen d’attaque, et il faut bien connaître et son mari et la créature à laquelle on le livre pour se permettre d’en user. Plus d’une femme a été victime de ses propres calculs.

Aussi plus un mari se sera montré fougueux et passionné, moins une femme osera-t-elle employer cet expédient. Cependant un mari, pris dans ce piége, n’aura jamais rien à objecter à sa sévère moitié quand, s’apercevant d’une faute commise par sa soubrette, elle la renverra dans son pays avec un enfant et une dot.