Pleine et douce

Camille Froidevaux-Metterie · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/5

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Pleine et douce

Départ texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

SOMMAIRE

ÈVE

STÉPHANIE

CORINNE

LUCIE

LOLA

NICOLE

LAURENCE

CHARLINE

KENZA

COLETTE

MANON

JAMILA

DIMANCHE

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ÈVE

 

 

IL DOIT ÊTRE TÔT, « pourquoi si tôt ? », me demande-t-elle parfois de sa voix endormie. Alors j’attends un peu, je reste là, tranquille, à regarder la nuée d’oiseaux immobiles qui flottent au-dessus de moi. J’aime particulièrement le rouge. D’ordinaire, quand le groupe reprend son vol circulaire et que ce beau rouge passe à l’aplomb de mon visage, j’agite frénétiquement les bras pour essayer de l’attraper. J’adore son œil noir et brillant, le renflement vermillon de son ventre et cet air un peu espiègle qu’il a en me regardant. C’est Greg qui m’a offert ce mobile, parce que se réveiller chaque jour en suivant les oiseaux des yeux, m’a-t-il promis, c’est l’assurance d’une vie légère et aventureuse. Grand-mère a fait la moue et l’a trouvé inadapté, s’inquiétant de ces plumes véritables que je pourrais suçoter, qui pourraient m’empoisonner. Maman a haussé les épaules.

J’aime le bruit de la clé mécanique qu’elle remonte après m’avoir précautionneusement déposée dans mon lit. Je fais en sorte qu’elle s’y reprenne, qu’elle y revienne, deux fois, trois fois, même si je sais que cela ne l’amuse pas toujours. Elle aimerait bien que je m’endorme vite, que je la libère de ce rituel usant, tourner, s’éloigner sur la pointe des pieds, tirer doucement la porte qui grince, rentrer à nouveau si je décide de pleurnicher, tourner, s’éloigner sur la pointe des pieds… J’en profite un peu, il est si doux ce petit manège.

Au réveil, c’est autre chose. Je me lasse vite de contempler les volatiles arrêtés et, pour tout dire, je ne serais pas plus heureuse s’ils se remettaient à voler. C’est le matin, j’ai faim. Je tente de me retenir d’appeler, je me concentre sur mon bel oiseau cramoisi, mais mon estomac se tord et me fait mal. Presque malgré moi, je commence à geindre, un son discret mais constant, une tendre plainte. Il ne faut pas longtemps avant que je l’entende se lever, je continue de chouiner quelques secondes, pour la forme, car elle arrive. La voilà qui pousse la porte d’un grand geste et s’approche, les yeux gonflés, les cheveux en pétard, le peignoir à peine noué. Je cesse sur-le-champ de gémir et lui présente gracieusement mes deux dents. « Je me lèverais toute ma vie aux aurores, m’a-t-elle dit un jour, si tu m’accueillais toujours avec ce si beau sourire », alors je m’applique.

Elle se penche et m’attrape avec une infinie délicatesse. Doucement, elle me serre contre elle et je plonge dans la chaude odeur de sa nuit. Nous ne faisons qu’une à nouveau, mon visage dans son cou, ses lèvres sur ma peau. Je l’entends murmurer son amour, je ferme les yeux un instant, bref, puis romps notre béatitude en gigotant. J’ai faim et les effluves de sa chair ne me comblent pas. Elle me cale alors sur sa hanche et nous allons ensemble dans la cuisine. Elle a préparé la veille le dosage de lait en poudre et d’eau minérale qu’il va lui suffire de mélanger puis de réchauffer. Je m’agite, je halète bruyamment, remuant bras et jambes tel un pantin devenu fou. Ça la fait rire, elle dit « ça vient, ça vient… », s’allonge à demi sur le canapé, tire le plaid sur ses jambes découvertes, et puis ça vient, le liquide tiède dans ma bouche, dans ma gorge, qui déborde, elle a mal réglé la tétine et me l’arrache sans prévenir pour diminuer le débit. Je suis sur le point de hurler, le pis en plastique me rebouche le clapet. Je tête avec ardeur, cela produit une mélodie rythmée, monocorde et ronde qui la plonge dans la torpeur. Je la sens relâcher son étreinte, je vois sa tête s’incliner jusqu’à venir reposer sur le coussin jaune. Je m’étale entre ses bras, complètement relâchée, seules ma bouche et ma langue s’activent. Quand je suis rassasiée, je sombre à mon tour. Le biberon est tombé et l’a sortie de sa somnolence. Elle couvre nos deux corps imbriqués, façonnant un gros et chaud cocon. Nous retournons alors aux origines, plus rien n’existe que nos souffles mêlés dans le sommeil.

Mais aujourd’hui nous n’avons pas le temps d’arrêter le temps. Nous sommes pressées, me dit-elle, nous avons rendez-vous. D’un bras, elle me plaque sur son épaule dans l’attente du rot qu’elle semble aimer tant, de l’autre elle farfouille dans les tiroirs et attrape ma tenue du jour. Me voilà déshabillée, ma lourde couche enlevée et jetée. C’est le moment béni de la toilette. À l’aide d’un carré de coton imbibé de lotion, elle nettoie patiemment mes courbes et mes recoins. Je la regarde effectuer sa tâche avec sérieux, passant du pli de la cuisse avec le pubis au pli entre les lèvres, du côté gauche, du côté droit, les fesses ensuite, qu’elle expose au monde en tirant vers ma tête mes jambes tenues ensemble par les pieds. Je vois bien qu’elle est fascinée. Quand elle souffle doucement pour que ça sèche, elle contemple ma vulve rose comme si elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Je devine qu’elle aimerait embrasser mon monticule de Vénus, il est si dodu, si tentant, elle se contente de quelques bisous parsemés autour de mon nombril. Après m’avoir enduite d’une crème blanche et pâteuse, elle m’enserre dans une couche propre, referme les pressions de mon body et m’habille. Chacun de ses gestes est accompagné d’une petite injonction ou d’une explication : ne bouge pas, donne-moi ta main, voilà, je te retourne, je ferme les boutons, voilà, regarde-moi, c’est parfait. J’ai alors droit à de nouveaux baisers assortis d’autant de compliments, je suis si belle !

C’est tout de même quelque chose d’être ainsi admirée et cajolée tout au long de mes journées. J’aime quand elle déverse sur moi son avalanche de caresses et de mots doux, mais je me passerais volontiers des mimiques attendries du moindre quidam qui, parce que je le fixe, solidement amarrée au buste maternel, s’imagine que je lui suis offerte. On me regarde, on me parle, on me touche même. Et on s’étonne que je ne fasse pas « risette », on s’inquiète de mon air bougon, je serais fatiguée, mal réveillée, affamée. Non, simplement contrariée de devoir subir, jour après jour, ces onomatopées ridicules et ces gestes maladroits. J’imagine que cela lui fait plaisir qu’on lui dise et répète que je suis mignonne, craquante, adorable, car elle reste absolument souriante, supportant avec patience d’être interrompue dans sa lancée, qu’elle doive s’arrêter net sur le chemin de la crèche ou qu’il lui faille suspendre ses mouvements quand elle choisit les légumes de ma future purée. Oui, on dirait bien que cela lui plaît de subir ainsi les assauts de parfaits inconnus (parfaites, plutôt, car ce ne sont jamais des hommes) et de laisser leurs gros doigts se poser sur mes joues rebondies. Le pompon, c’est quand on prétend que je lui ressemble, je la sens presque trembler de joie, je sais que c’est de soulagement.

Ce matin, rare occasion, nous avons pu nous laisser porter par le bus en silence. J’ai eu tout le loisir de regarder les feuilles des arbres secouées par le vent, hypnotisée par cette lumière dorée qui apparaissait et disparaissait au gré des rafales. Je crois bien qu’elle somnolait encore dans mon dos, elle ne bougeait pas, ses mains refermées sur mes pieds nus. Nous étions toutes les deux comme en suspens, débarrassées du poids de nos sentiments si forts, balancées dans l’évidence de notre présence à l’autre. J’aurais voulu que le voyage dure longtemps, j’aurais voulu traverser la ville, la campagne puis les montagnes, jusqu’au bord de la mer où j’ai ma source. Mais, et c’est une réalité que je commence hélas à comprendre, toutes les bonnes choses ont une fin. Le bus s’est arrêté, elle s’est levée, le temps a soudain retrouvé sa cadence, nous avons replongé dans le flux convulsif des rapports humains. Et tout a recommencé, les grimaces, les chatouilles, ce langage inepte par lequel les adultes imaginent se faire mieux comprendre des nourrissons, litanie exaspérante de questions systématiquement dédoublées : « Elle est pas trop mignonne, cette choupinette ? Elle est pas trop mignonne ? », « Mais comment c’est possible de si jolis pieds ? Comment c’est possible de si jolis pieds si doux ? » et l’abominable « Tu vas en faire des ravages, toi ma belle, hein ? Tu vas en faire des ravages… ».

Seuls les enfants me laissent en paix, ils se fichent royalement de ma petite perfection, ils en sortent à peine et sont impatients de l’oublier pour se frotter à la mocheté de la vie qui leur plaît tant. Ce goût pour les choses bruyantes et laides m’échappe encore, mais je pense que je saisirai un jour. J’aime les regarder courir et sautiller, parler fort et gesticuler sans se soucier des adultes qui les entourent, tout au monde qu’ils créent rien que pour eux. Ils m’intéressent beaucoup, eux et les très vieux, dont je ne sais jamais s’ils me voient vraiment. L’autre jour, une dame sans âge ni futur a voulu de son front toucher le mien. Elle était assise sur notre banc, celui qui nous permet de tout observer sans risquer un ballon dans la tête ou une trottinette sur les pieds. Toute molle, les jambes jointes face au parc, le dos curieusement incliné sur le côté, elle s’est tournée vers moi par un joli mouvement de rotation du buste et de la tête. Ses grands yeux ont attrapé les miens, ils étaient bizarres, l’un presque tout blanc, les deux larmoyants. Nous sommes restées reliées l’une à l’autre de longues secondes, puis, imperceptiblement, son visage sans sourire s’est rapproché du mien. C’était très fort, je voyais tout au fond d’elle l’origine des temps, je voulais la rejoindre pour que nous flottions ensemble dans le néant qui précède la naissance et qui est le même que celui qui suit la mort. C’est là que maman a réagi, je tirais sur le porte-bébé et dérangeais son excursion dans le monde virtuel. Elle m’a recouverte d’un bras et tirée un peu trop brusquement en arrière. La dame est restée courbée, les yeux fixant désormais le vide. Quand je vois ces peaux sans plus aucun moelleux, ces plis et ces creux aux trajets hasardeux, ces protubérances incongrues et parfois poilues, je me dis toujours qu’il fut un temps où le sang et l’eau irriguaient ce corps, un temps de chair pleine et douce, un temps ardent. Tout le monde l’a oublié, pas moi.

Nous voilà arrivées, posées dans cette grande pièce en bazar où les enfants se succèdent sans jamais vieillir. Les morceaux géants d’un puzzle de plastique mou sont éparpillés au sol, ils ne formeront plus jamais d’image cohérente. Des peluches désarticulées débordent de seaux en tissu. Des affiches nous informent : « La rougeole revient, elle est très contagieuse, les nourrissons peuvent en mourir. Nés avant 1980 ? Pensez à votre rappel de vaccin. » Une petite fille me tourne le dos, elle est penchée sur ce que je devine être un garage dans lequel elle introduit de force une poupée unijambiste. Ne me demandez pas pourquoi. De mon côté, je reste tranquille, rien de tout cela ne m’intéresse vraiment, je ne suis que patience.

La première fois que nous sommes venues, il s’est produit un événement qu’elle a trouvé très drôle. Nous attendions notre tour pour l’inscription, sagement plantées derrière un berceau où reposait un magnifique comparse, cheveux blond-blanc dressés au-dessus d’un beau regard azurin. Accoudée au comptoir de l’accueil, sa mère répondait aux questions de la secrétaire. Date de naissance ? 3 janvier 2021. Prénom ? Adam… Là, maman s’est exclamée et n’a pu retenir un petit rire. Un peu vexée, les sourcils froncés, l’autre s’est tournée vers elle, « je peux vous demander ce qui vous amuse ? ». Ce qui l’amusait, c’est que je m’appelle Ève. Attendrissement généralisé, plaisanteries de marieuses. Adam et moi sommes restés impassibles, à peine un regard échangé, nous n’allions pas refaire la genèse et le monde pour leur seul plaisir.

C’est mon huitième ou neuvième rendez-vous, je ne compte plus, mais je connais bien la musique et je l’adore. La porte s’entrouvre, nous entendons notre nom prononcé d’une voix grave. C’est le signal, elle bondit sur ses pieds, me réajuste dans le porte-bébé, attrape son sac et se dirige vers la voix. « Bonjour docteur », « Bonjour madame, bonjour Ève », je réponds par un sourire. C’est si rare qu’on m’appelle par mon prénom. Le plus souvent, on me nomme oiseau bleu, chérie d’amour, choupette, et on prend soin d’y accoler un possessif. J’apprécie donc de redevenir moi-même un instant, même si c’est généralement dans la bouche de représentants du corps médical ou de l’administration. Dans le cas du docteur, je sens que ce n’est pas seulement formel, je sais qu’il s’adresse à moi comme à une personne et ça fait un bien fou. Quand il me regarde droit dans les yeux en me demandant si je vais bien, je ne suis plus cette petite masse que l’on manipule, transporte, tripote, je suis Ève.

Évidemment, elle répond à ma place, dit que je suis en pleine forme d’un ton à la fois fier et gêné, comme si elle avait du mal à y croire. Car elle a du mal à y croire. Tout en me déshabillant, elle parle de mes biberons avalés avec joie, de ma digestion parfois un peu bruyante, de mes selles toujours régulières. Il l’écoute patiemment, mais je vois bien qu’il est un peu agacé, pas tant par ses paroles un peu mièvres, dont il doit avoir l’habitude, que par ses gestes doux et lents, si lents… Quand enfin il peut me retirer de son giron, c’est une autre affaire. Je suis tenue fermement, mesurée, pesée, redressée, auscultée, le tout assez rapidement, mais avec beaucoup de précision. J’aime ce moment, j’aime l’assurance de ses grandes mains, j’aime être propulsée dans les airs de la table à langer à la balance – j’en frétille –, j’aime éprouver mon corps tonique répondant à cette puissance. Là encore, c’est si rare. Il n’y a guère que Greg pour oser lui aussi me traiter autrement que comme une poupée de porcelaine. Maman pousse alors des cris et finit par se précipiter pour me retirer de ses bras qui ont fait de moi un avion. Chez le docteur, elle se tient au plus près possible, tout son corps tendu vers le mien. Quand un « attention » murmuré lui échappe, elle se fait reprendre, « elle n’est pas en cristal, votre fille, chère madame, je ne vais pas la briser… ». Confuse, elle recule un peu et bafouille que, oui, bien sûr.

Parviendra-t-elle un jour à se débarrasser de cette inquiétude qui accompagne son amour depuis toujours ? Je n’en suis pas sûre, mais comment lui en vouloir ? L’histoire de notre vie est tout imprégnée de peur. Elle a eu peur, une peur panique, viscérale, de ne jamais m’avoir. Elle a eu peur d’un drame caché dans la rencontre entre celui et celle qui, sans le savoir jamais, allaient fusionner pour me donner forme. Elle a eu peur ensuite que je ne m’installe pas en elle, que je ne me développe pas normalement, que je ne sois pas parfaitement constituée, que je me décroche. Quelle angoisse, mais quelle angoisse ! Je ne vais pas l’accabler en lui reprochant ses gestes superflus et ses précautions excessives. Je la laisse se rassurer comme elle peut, je la laisse découvrir jour après jour qu’elle doit me faire confiance. C’est à moi de lui montrer de quel bois je suis faite, parce que ce bois, je le connais, je sais qu’il est solide.

C’est d’ailleurs très exactement ce que le médecin constate : je me tiens assise, je tape et je jette, je joue avec mes pieds, je sautille debout si on veut bien me soutenir un peu, je vocalise, je suis éveillée et tonique. Un magnifique bébé, en pleine forme, la fierté d’une mère. En guise de récompense, elle apprend qu’elle va pouvoir ajouter des protéines à mes repas, de la viande blanche, du poisson maigre, elle pourra même introduire un peu de crème fraîche ou de beurre dans mes purées et me donner des fruits crus au goûter. Elle s’inquiète, ne suis-je pas déjà trop dodue ? Mes cuisses font d’étranges plis en leur milieu, mes joues sont celles d’un hamster et mon ventre ressemble à un ballon. En souriant, mon héros lui annonce que, comme tous mes congénères, je ressemblerai à un petit bouddha jusqu’à ce que la station debout et l’apprentissage de la marche viennent faire fondre tout ça. Je la sens à moitié convaincue. Il insiste, il ouvre mon carnet de santé à la page de la courbe de croissance et, chiffres à l’appui, la convainc que mon poids est tout à fait dans la norme, pile à la moyenne. Elle acquiesce enfin et je respire, à moi poulets et bananes ! Nous repartons euphoriques.

Il nous reste du temps avant le déjeuner, du temps qu’elle a décidé de consacrer à la quête de la tenue que je porterai pour ma fête. Elle y tient, elle me veut toute de blanc vêtue, radieuse et pure, et ce quand bien même il n’y aura ni paroles d’évangile ni eau bénite. Dans le grand magasin où elle pense trouver son bonheur, une étrange ferveur la saisit. Elle court d’un coin à l’autre, tire des portants de petits cintres froufroutants qu’elle me présente puis replace aussitôt, sans attendre ma réaction. Les vendeuses rivalisent de sourires et de compliments lassants. Les lumières m’agressent, les couleurs me blessent, j’envie ce bébé endormi dans son berceau qui échappe à cette débauche écœurante. Je me crispe, commence à gigoter et à geindre. Je ne veux pas de ces dentelles ni de ces volants, je ne veux pas que mes pieds disparaissent sous des vagues fragiles, je ne veux pas me dissoudre dans ces volutes trop brillantes. L’a-t-elle compris ? On dirait bien, car voilà qu’elle arrête la cavalcade pour me demander, enfin, ce que je pense de cette petite chose toute simple. C’est « l’équivalent pour bébé de la fameuse robe trois trous », lui a-t-on précisé mielleusement. Peu m’importe, ce que je vois, c’est que mes bras et mes jambes resteront nus et que rien n’enserrera la taille que je n’ai pas encore. Il y a un gilet assorti, du même tissu blanc cassé un peu raide, sans boutons, mais fermé par un ruban, très chic, dit-elle. Je lui concède ce plaisir, soulagée de pouvoir alors quitter l’antre de la mode. Elle n’a pas le courage de chercher pour elle dans la foulée, elle fera ça avec Corinne, quand Greg viendra à la maison s’occuper de moi, quel soulagement.

Et quelle joie ! Il est arrivé vers quinze heures, alors que j’émergeais de ma sieste. Elle lui a proposé un café, j’aurais préféré qu’elle nous laisse sans s’attarder, mais c’est ainsi. Je les écoute échanger leurs commentaires aimants sur ma petite personne. Il s’extasie devant la robe trois trous, un choix parfait, il n’aurait pas trouvé mieux. Ils discutent ensuite du buffet qu’elle a eu la curieuse idée de vouloir lui aussi intégralement blanc, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Bon, en même temps, c’est un peu son métier, je comprends qu’elle veuille épater les convives, elle a une réputation à tenir. La discussion est intense et ponctuée d’exclamations à chaque nouvelle trouvaille. Ce sera donc velouté de chou-fleur aux saint-jacques, anneaux de calamars sauce coco, boulettes de quinoa farcies à la burrata, aspic de poisson au cédrat, mini-panna cotta au thym-citron, roulés de radis noir-chèvre frais, pics champignons de Paris-chantilly salée et navets glacés-poulet au miel, verrines de risotto à la truffe blanche d’Alba, fromages à pâte claire et, pour le dessert, bavaroise chocolat blanc, tarte au citron meringuée revisitée, cheesecake aux lychees, smoothies à la poire pimentée et café blanc. Le tout fait maison, cela va de soi. Pour la déco, c’est plus simple, trop simple même, je redoute le triste monochrome immaculé jusqu’à ce que Greg suggère d’introduire une couleur contre-point. Pas du rose, ça non, pas de rose. Ce sera du mauve, comme les murs de ma chambre, un mélange de rose et de bleu choisi quand elle ne savait pas si je serai grille ou farçon.

La voilà partie, mon corps-à-corps avec Greg peut enfin commencer. Il m’allonge sur la table à langer, replie mes jambes d’une main et plonge ses yeux verts dans les miens en me soutenant la nuque. Nous entrons en contact, je suis sa petite grenouille. Il me retourne sur le ventre, je me laisse faire et m’étale, glissant instantanément à l’état de poussière dans l’air chaud du soleil, je vais là où Greg m’emmène. Il a enduit ses mains d’un mélange d’huiles d’amande douce et de camomille romaine et les a posées sur mon dos. Par de larges pressions à plat, il glisse de l’épaule gauche vers la fesse droite et inversement, plusieurs fois, lentement. Je reçois. Puis il descend le long de chacune de mes jambes, ses doigts enserrent mes cuisses, mes mollets, mes chevilles, tels des bracelets mouvants. Il saisit un de mes pieds, ses pouces remontent du talon vers les orteils qu’il écarte un à un, l’autre pied. À nouveau sur le dos, je peux l’observer dessiner de grands huit sur mon torse, masser mon ventre et répondre à son sourire quand de petits pets sonores ponctuent ses gestes. Puis ce sont les épaules et les bras qu’il étire, les mains qu’il déplie et les doigts qu’il pince délicatement. Il termine par sa paume sur mon crâne massant doucement ma fontanelle, son visage tout près du mien et les bisous qui déferlent. Elle nous découvrira tous les deux endormis sur le canapé du salon. Je suis dans le creux de son ventre, Greg est enroulé autour de moi, il m’englobe, je flotte dans le chaud liquide de son amour.

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STÉPHANIE

 

TOUT EST LUISANT, intact, reflets doux du métal froid, le grand calme avant la cohue. Les couteaux sont alignés au mur, bataillon dormant. Les planches étalent leur blancheur provisoire. Les louches et les passoires pendent. Les casseroles s’empilent. J’ai beau chercher, je ne trouve pas la moindre trace du service de la veille, pas la première pelure d’oignon, pas même une goutte séchée tombée de la cuillère dans l’interstice entre les feux et le plan de travail. Je m’immerge et m’étends dans ce pimpant silence. Pendant quelques secondes qui ne sont qu’à moi, j’emplis la cuisine. Je me confonds avec elle.

J’en suis la seconde, pas cheffe, seconde, comme à la maison. Seconde fille, encore une fille, misère de fille. J’aurais dû m’appeler Stéphane, ce sera Stéphanie, après Laurence (qui aurait dû s’appeler Laurent) et avant Lucie (qui aurait dû s’appeler Lucas). La ronde de la malédiction féminine était scellée. J’ai pourtant essayé de faire oublier que je n’étais qu’une fille, porté les cheveux courts, pratiqué le sport à outrance, ramené de mauvaises notes, personne n’était dupe. « Garçon manqué », disait maman, même pas fichue d’être une fille comme il faut. J’ai persévéré, j’ai choisi un métier d’homme et la vie qui va avec. Son visage glacial et âpre quand je lui ai annoncé que l’école, c’était fini pour moi. Je n’irais pas au lycée, je ne m’échinerais pas comme Laurence, qui en avait perdu toute joie de vivre, à tenter d’obtenir d’elle un demi-sourire pour une dissertation réussie, à attendre un compliment pour une mention obtenue, toujours en vain. Cap sur la cuisine, CAP cuisine, j’allais bosser dur, je n’imaginais même pas à quel point, mais je bosserais pour moi, pas pour elle.

Je l’ai payé cher, du prix de ses mots qui griffaient ma peau, son dédain gluant s’accrochant à mes basques. Ainsi lestée, j’ai passé mes années de formation à glisser comme un fantôme dans les couloirs de la maison, partant à l’aube sans même faire résonner le bruit de l’eau qui bout, revenant dans la nuit pour quelques heures de sommeil auxquelles elle ne pouvait rien. Dès que la chose a été possible, j’ai fui le nid familial et j’ai pris mon envol, laissant derrière moi mes parents, sans l’ombre d’un regret, et mes deux sœurs, avec de la peine. J’ai bien failli m’écraser, mais non, finalement non. Je plane désormais.

Aujourd’hui le chef ne viendra pas et me voilà à la tête de la brigade. Ce n’est pas du goût de tout le monde, mais c’est ainsi. Cinquante kilos toute mouillée contre des quintaux de muscles irrigués à la testostérone. J’ai l’expérience pour moi et ma grande gueule en renfort, cela n’y fait rien, j’ai le trac. Comme à chaque fois que l’on me hisse de la seconde à la première place. Je ne suis pas habituée à n’avoir personne au-dessus de moi. Les yeux de Laurence me manquent, sa main dans mes cheveux, toujours là à s’assurer que j’allais bien, à nettoyer de la douceur de ses caresses les plaies laissées par la furie. « Ne t’inquiète pas ma Stéphi, tout ce qu’elle dit, c’est du vent, laisse les mots glisser sur toi et partir au loin. » Facile à dire, les mots restent, même quand on les oublie, ils s’agglutinent quelque part dans un recoin cérébral à attendre l’occasion de résonner à nouveau. La litanie haineuse, « tu n’arriveras à rien », « arrête de prendre tes rêves pour la réalité », « tu te crois au-dessus de nous ?! ». À défaut de pouvoir me boucher les oreilles, je ferme alors les yeux, j’inspire profondément, puis je dissous les paroles acides de mon souffle lent et sucré.

Ce matin, je sais que ce sera dur, pas d’échos toxiques, mais quelques heures de sommeil en moins. Je les ai passées à masser les gencives d’Ève qui a eu l’idée malvenue de percer une dent précisément cette nuit. Une petite dent toute pointue que je sentais sous la pulpe de sa gencive. Que faire face à un tel supplice ? La chair perforée de l’intérieur, son propre corps s’infligeant la douleur. Ève ne pouvait qu’endurer, me fixant de ses yeux inquiets et perlés de larmes, les sourcils contractés, les joues écarlates. J’espère que sa journée sera plus douce et que Jamila trouvera le remède que les mères se transmettent à travers les âges pour soulager leurs louveteaux. Je n’ai d’autre choix que de le souhaiter, car je vais très bientôt oublier l’existence même de ma fille.

C’est Jules qui enclenche le processus qui mènera à l’amnésie. Le premier arrivé, comme souvent. Il me salue d’un sourire dont il ne sait même pas à quel point il est fascinant, la joue barrée d’une magnifique et éphémère cicatrice, les cheveux blonds alourdis du gel sans lequel à l’évidence il n’y a pas de vie possible. La quintessence du jeune homme traînant sa nonchalance adolescente à la remorque de sa volonté nouvelle de conquérir le monde. Cela donne une incroyable capacité de travail, une application ardente à la tâche, que viennent interrompre de brusques suspensions, quand le geste ralentit soudain et que Jules s’envole dans la stratosphère, là où flottent probablement quelques corps de jeunes femmes comblées. Je l’apostrophe alors : « Où t’es parti Tigrou ?! Reviens parmi nous. » Il sursaute en grognant. Il n’aime pas beaucoup ce surnom dont je l’affuble depuis qu’une piqûre de guêpe l’a transformé pour quelques heures en félin, l’espace entre les yeux gonflé jusqu’à faire de son nez un museau. C’est aussi, je dois le reconnaître, que je suis une mère-tigre pour lui, sévère, exigeante, la patte lourde. Il encaisse parce qu’il a deviné que, de tous ses acolytes, il était celui qui m’importait le plus, le petit apprenti doué dont j’avais décidé de faire un disciple.

Le programme du jour est inhabituel, repas de fiançailles, la salle entière a été réservée. Le chef prétend me flatter en me laissant aux commandes, mais je ne goûte qu’à moitié la prétendue faveur. D’abord parce que le menu sera unique et que je ne suis pas cantinière. Ensuite parce que cela m’oblige à cautionner ce à quoi tout mon être résiste depuis toujours. L’enfermement dans les cases qui garantissent une vie conforme, les rituels faussement joyeux qui entérinent la fin de la liberté. Il va donc falloir que je prenne sur moi et que j’accepte de faire aussi bien, aussi bon que d’habitude, quand je voudrais les voir tous grimacer et s’étouffer.

J’appréhende leurs mines réjouies, le jeune couple irradiant de la certitude naïve et fausse de son bonheur futur, les parents se rengorgeant d’être ainsi parvenus à faire entrer dans le moule conjugal ces rejetons qu’ils s’imaginent leurs clones. Les mères pitoyables à force d’efforts pour paraître ce qu’elles ne sont plus depuis longtemps, guettant dans le regard de l’autre, sur le corps de l’autre, la confirmation de leur supérieure apparence, sans voir qu’elles ne sont que deux versions de la même décrépitude sous contrôle dont seules les couleurs varient. Les pères rivalisant de tournures humoristiques et de compliments lourdauds, les verres en l’air, le ventre en avant, se fichant comme de leur première pipe de la félicité des tourtereaux. Leurs regards s’accrochant aux jambes de la cousine qui a tellement grandi, au cul de la copine qui porte une robe si moulante qu’elle a dû le faire exprès.

Tout ce que j’abomine, la comédie du rêve familial, le simulacre des sentiments indéfectibles. Car, et ils font semblant de l’ignorer, dans sept ou huit ans, ce sera l’enfer de la séparation suivant de peu la naissance du deuxième enfant. Elle restera hébétée, le périnée encore distendu, flanquée de mômes qu’elle élèvera une semaine sur deux, condamnée à la fréquentation des applis sans lesquelles elle n’aurait plus de vie sexuelle. Ou alors, vingt ans plus tard, la penderie vidée de ses chemises, lui qui part avec une plus jeune, persuadé de conjurer le destin qui fait grossir la bedaine et tomber les cheveux. Un nouveau rejeton concédé pour faire plaisir à la seconde, qu’il regrettera secrètement lors de ses nuits hachées par les maladies infantiles, affligé de devoir partager son lit avec un nourrisson, dépité de la voir asservie au petit roi, épuisé par les requêtes démultipliées de sa famille recomposée, mortifié par la dépression de la première qui s’effondre sous le poids du chagrin. Je les connais ces ravages, j’ai vu Laurence pulvérisée, disséminée, se répandre entre les lames de son parquet. J’ai entendu la litanie de sa douleur, folles invocations qu’aucune caresse ne faisait taire. Alors la vie de couple, l’union consacrée, non merci, je les laisse danser sans moi la mortifère farandole.

Je n’en ai jamais eu envie, je n’ai formé aucun rêve, pas même un espoir. Et vous savez quoi ? Cela me va. Kenza pense que ce sont les hommes le problème, que la vie des hétéros est par définition un calvaire. Elle a sans doute raison. Je ne voudrais pour rien au monde endurer les charges immémoriales de la domesticité féminine, mais je ne suis pas pour autant lesbienne et je ne crois pas que cela puisse se décider. C’est le principe même du couple qui me débecte en fait. Qui a dit qu’il fallait être deux pour être heureux ? Moi, je mène ma vie à ma façon, sans subir aucune contrainte autre que celles du métier que j’ai choisi. J’aime me lever la nuit pour tester dans un boucan d’enfer la recette exhumée de mes songes. J’adore embarquer sur un coup de tête à bord d’un train ou d’un avion pour aller goûter la cuisine turque ou marseillaise. Je jubile de mes petits matins à courir le long du fleuve jusqu’à sortir des faubourgs et me retrouver à pister les poules d’eau. Je raffole de ces soirées à exulter entre des bras que je quitterai au petit jour, sereine et comblée. Je voudrais contempler ces aubes désertes jusqu’à ma mort ! L’immense bonheur d’une solitude qui est le contraire d’un abandon et qui n’inspire ni pitié ni mépris. Quant à la réprobation de la gorgone, elle ne m’atteint plus depuis longtemps. Seules ses insinuations relatives à la sécheresse de mes entrailles ont continué de me blesser.

Je voulais un enfant, elle l’avait deviné, n’ayant de cesse de faire rouler ses lourdes billes de mercure dans ma tête. Ce qu’elle ne savait pas, c’est pourquoi ce désir me déchirait le ventre. Je refusais moi-même de le saisir. Des années à regarder le plafond en tournant autour des mots, jusqu’à la révélation. Je sortais de chez Laurence, qui venait d’accoucher de Charline, j’avais passé l’après-midi avec elles, la mère et la fille la mère et la fille la mère et la fille. Les regards confiants, les gestes évidents, les mots inouïs. J’ai pleuré et j’ai compris, j’ai su que c’était possible, j’ai vu les contours très nets d’un lien que je ne connaissais pas, celui que noue l’amour tout autour de l’enfant, qui va lui donner la force et la joie de vivre. Depuis ce jour, aucune perspective, aucun accomplissement n’a jamais recouvert ce besoin qui m’habitait de vivre à mon tour la tranquille folie de l’enfantement.

« Je te rappelle que, jusqu’à nouvel ordre, il faut un homme pour faire un bébé. » Non maman, pas un homme, la semence d’un homme. Lorsque j’ai réalisé que je n’avais besoin que de cela, quelques gouttes blanchâtres où fourmillent les gamètes, j’ai cessé d’attendre mille ans et j’ai enclenché la dynamique créatrice. Je suis allée faire un pur enfant du désir et de la technique. Ève, mon oiseau bleu, ma vie. Vous trouvez que c’est égoïste ? Je ne crois pas. Ou alors pas davantage que d’avoir un bébé pour souscrire à un idéal familial ou pour tenter de sauver un couple qui dépérit.

Rien n’indiquait, à l’entrée de l’immeuble, l’incroyable machinerie biologique dont il était le premier rouage. Pas de portes vitrées ni de blouses blanches, un simple appartement, cossu et impersonnel, dans lequel je suis entrée sans y être accueillie. La porte s’est ouverte d’elle-même après que j’ai sonné, j’ai suivi les flèches et me suis retrouvée dans un salon bourgeois aux allures de salle d’attente. J’ai salué d’un petit signe de tête les deux femmes qui s’y trouvaient déjà et me suis assise dans un coin. Essayant d’accrocher mon attention aux pages luisantes d’un magazine féminin, j’ai été prise d’une vague nausée à contempler la kyrielle de sacs, chaussures et bijoux aux formes improbables. J’ai relevé la tête et observé discrètement mes sœurs d’infortune, silhouettes apprêtées qui tentaient de tromper leur angoisse en faisant défiler sur leur smartphone les images éphémères du bonheur factice de leurs amies virtuelles. Personne n’était dupe. Surtout pas elles, qui avançaient dans le monde en tenant la main d’un enfant imaginaire, cet enfant qui voilait leurs regards et figeait leurs sourires.

Une forme imposante est apparue dans l’embrasure de la porte et a prononcé mon nom. J’ai hésité à bouger, incrédule, j’étais la dernière arrivée. Mon nom répété, je me suis levée pour emboîter le pas au grand manitou faiseur de miracles. Assise face à lui, je l’ai regardé tourner les pages de mon dossier, les yeux fixés sur ses mains énormes dont je peinais à imaginer qu’elles puissent plonger avec délicatesse entre les jambes des femmes. Il était si gros, si rond, que je me suis demandé si c’était par mimétisme empathique : « Vous voyez, même moi je peux tomber enceint, alors vous… ce sera l’affaire de rien… » Focalisée sur cette masse blanche, je tentais d’ignorer les photos de nourrissons qui tapissaient le mur sur ma gauche, des nourrissons si exactement semblables qu’on aurait dit des clones. J’en voulais bien un exemplaire, moi aussi, de ce petit être formaté.

« Vous n’avez qu’une option », m’a-t-il dit. Je le savais, je ne savais que cela. Il m’a fallu malgré tout entendre à nouveau, prononcées à haute et forte voix, les raisons qui m’ont poussée dans cet angle si étroit. Je n’étais pas en couple, je n’avais pas de compagnon, il n’y avait pas de père potentiel, je ne pouvais prétendre à être accompagnée dans mon projet parental. J’avais bien pensé un moment demander à Greg de jouer la comédie du bonheur et engager avec lui une démarche d’adoption, la supercherie aurait été trop flagrante, les efforts sans doute vains. Pas d’homme dans ma vie donc, pas de procréation médicalement assistée possible, pas en France. J’allais devoir chercher ailleurs les graines providentielles et payer leurs négociants au prix fort (comment font celles qui n’en ont pas les moyens ?). Une démarche courante, m’a-t-il assuré, des équipes aguerries, des espoirs certains.

J’ai eu de la chance, je suis tombée sur un gourmet, il y avait bien une explication à son abondante présence. Je l’ai découverte sur une photo où il pavoisait, le bras passé autour de l’épaule d’une toque triplement étoilée. Je me suis engagée sur ce terrain bien connu et nous nous sommes retrouvés à discuter gastronomie, à nous recommander mutuellement telle table en vue, à déplorer telle tendance culinaire, jusqu’à ce que je lui propose de venir goûter mes spécialités. Il mangerait aux frais de la princesse et, en retour, m’aiderait à réaliser mon rêve maternel. Nous avions trouvé les termes symétriques de l’échange idéal, lui remplir la panse pour qu’il me comble l’utérus. Il allait donc me prescrire les ordonnances de stimulation ovarienne préalables au protocole de fécondation in vitro qui me permettrait ensuite d’aller trouver, au loin, de quoi féconder mes ovules fleurissants.

Conseillée par Corinne, qui avait décidé qu’elle m’accompagnerait dans cette aventure comme elle m’avait accompagnée dans toutes les fêtes et tous les voyages, j’ai décidé que ce serait Barcelone, une ville joyeuse où nous avions passé quelques chauds étés de la jeunesse. Pas question d’aller se geler les miches à Oslo ou à Helsinki, pas envie non plus de m’infliger la cuisine anglaise, encore moins la morgue hollandaise. L’Espagne donc, et tant pis si El Bulli avait fermé.

En salle d’embarquement, pour la première tentative, nous avons souri de constater que nous passions pour un couple de femmes. Nous n’étions pas les seules et les regards que nous échangions avec les autres binômes étaient chaleureux. Cela plaisait à Corinne de faire comme si. Je sais qu’elle aurait bien aimé que nos corps se connaissent d’aussi près que nos âmes. Elle avait tenté sa chance, par un soir d’ivresse qui n’avait mené aucun homme dans nos lits, sans succès, notre amitié était trop précieuse. Dans l’avion, elle posait sa main sur ma cuisse, me volait un baiser dans le cou, ravie de ce simulacre qui l’excitait. Je l’ai laissée faire. La première fois, pas la seconde. Parce qu’il y en a eu une seconde. Paris-Barcelone, Barcelone-Paris, Paris-Barcelone, Barcelone-Paris, ensemble nous avons fait deux allers-retours, autant d’essais, autant d’échecs.

Il s’est avéré que j’avais la plus grande peine à produire le nécessaire vital. Mes ovaires avaient péniblement bourgeonné, puis expulsé par maigres salves les follicules matures. Les médecins avaient dû donner le meilleur d’eux-mêmes pour obtenir des embryons qui, une fois transférés par paires, s’étaient empressés de dépérir. Verdict : faible réserve ovarienne, ovocytes défaillants, un seul recours, le double don. Passé le choc de l’annonce, je me suis rendu compte que cela m’importait peu finalement d’être la mère biologique. Ce que je voulais, c’est être mère, point. J’ai même pensé que ce serait une bonne chose de ne pas transmettre mon capital génétique et son lourd fardeau d’hérédité maternelle. Voilà comment il s’est trouvé qu’un beau jour du mois de mars, sous l’œil indifférent d’un microscope immaculé, un spermatozoïde anonyme a été introduit dans un bel ovocyte lui aussi sans nom. Fusionnés puis démultipliés, ces gamètes incognito ont été transférés dans mon ventre impatient et j’ai recommencé d’espérer.

Pour cette fois que je voulais la dernière, j’avais décidé de rester trois pleines semaines à Barcelone et de partir seule. Corinne a compris, c’est elle qui m’a donné cet excellent conseil d’y aller en laissant derrière moi tous mes espoirs, en abandonnant jusqu’à l’idée même de l’enfant. Prendre des vacances, suspendre mes attentes, vivre les minutes les unes après les autres, sans jamais anticiper les suivantes. J’ai toujours trouvé un peu suspect le temps qu’elle passe à se contorsionner sur un tapis de caoutchouc violet, mais j’aime assez la philosophie qu’elle en déduit peu à peu, ce souci du moment présent, cette insistance sur la beauté des choses que l’on a, l’oubli de celles que l’on n’a pas. Je crois que c’est l’indolence que j’ai mise dans ces heures égrenées au soleil et le plaisir que j’en ai pris qui ont infusé mon corps et généré la vie. À rebours des recommandations anxiogènes, j’ai beaucoup marché, j’ai beaucoup mangé, j’ai même bu du vin. Chaque matin, je descendais prendre un café et m’empiffrer de croissants à la crème. Chaque jour, je partais en exploration, sans but mais non sans joie.

C’est au détour de l’une de ces balades que j’ai rencontré l’ange annonciateur. En haut d’une colline opaline, je suis tombée en arrêt devant un petit personnage puéril posté dans le soleil. Sa grosse tête aplatie, ses yeux écarquillés, son corps ovoïde doté de petites nageoires et, au milieu, lustré par des milliers de mains, un sexe masculin joyeusement dressé. Je suis restée une heure entière assise face à lui, à l’interroger du regard, à attendre un sourire que l’absence de bouche empêchait, et puis je suis repartie, persuadée que j’attendais un garçon. Neuf mois plus tard, ou à peu près, Ève est née, fruit miraculeux de la rencontre fortuite de deux cellules offertes et d’un désir d’amour inouï.

Je tremble d’impatience en pensant à sa fête, la présenter au monde dans cette adorable petite robe blanche qui lui va si bien, et annoncer cette grande nouvelle : elle aura un père, un père sans statut ni registre, un père intime ! Greg a accepté, sans une seconde d’hésitation. Il sera dans sa vie aussi important qu’il l’a été dans la mienne, avec toute sa force confiante, toute sa bienveillante douceur. Comme il fallait s’y attendre, cela a mis la gorgone en furie. Depuis, elle fulmine, elle fustige. Mais elle pourrait bien s’immoler par le feu en signe de protestation que je ne changerais pas un détail à mon utopie de famille.

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CORINNE

 

LA FAIBLE LUMIÈRE qui s’immisce entre les pans des rideaux annonce un temps couvert, pluvieux peut-être. Les contours de ma chambre se précisent, je distingue ce décor familier qui devrait être un réconfort, couleurs apaisantes, matières affectueuses, photos souriantes, toutes choses grises et vaines dans l’indétermination du matin. J’ai laissé mes vêtements au sol, là où ils sont tombés après mon chancelant déshabillage, à sautiller sur un pied, pathétique oiseau agrippé à mes collants qui s’étiraient sans fin. Seules mes bottines écarlates conservent un semblant de dignité, dressées sur leurs talons, côte à côte, les pointes convergeant en un élégant strabisme. J’ai hésité un instant avant de les acheter, saisie de cette inquiétude nouvelle qui me fait me demander si je peux encore, à mon âge, porter une jupe si courte, un pantalon si moulant, des chaussures si rouges. Le souvenir d’une autre paire flamboyante a levé mes doutes et réveillé l’envie de cette folle énergie qui m’animait quand, adolescente intenable, je courais la nuit dans les rues de la ville chaussée de santiags vermillon. Je pensais alors que je les porterais toute ma vie, qu’elles feraient de moi une aventurière magnifique, qu’elles me permettraient de franchir les obstacles les plus hauts comme elles m’avaient permis d’escalader les grilles du lycée dont les pointes s’enfonçaient dans les baskets de Stéphanie. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues, elles ont tout bonnement disparu. Pourquoi ne conserve-t-on pas les chaussures de sa jeunesse ? Pourquoi ne garde-t-on pas trace de celle que l’on était quand la joie se faisait habitude ?

Dans l’air flotte l’odeur du gaz carbonique alcoolisé que je continue d’exhaler, il se mêle à l’empreinte tenace des cigarettes fumées par poignées, tout cela ne se dissipera que lentement. Si accueillante hier soir, ma bouche est devenue un gouffre repoussant, le plus empressé des amants s’en détournerait en grimaçant. Mais d’amant, ce matin, il n’est plus question. Il y a quelques heures pourtant, lors d’un moment volé sous les toits, dans un lit emprunté que je ne reverrai jamais, j’étais en pleine félicité. Des mains parcouraient mon corps, elles étaient chaudes. Ma bouche jouait avec une autre, bruissante. Un sexe se pressait contre le mien, je m’ouvrais, je coulais. La râpe d’un menton remontait la chair de mes cuisses, une langue se glissait, un doigt s’enfonçait. Je gémissais. Au bord, tout au bord, je demandais à être emplie. Il m’emplissait et c’est moi qui le prenais, l’enserrant de toute la force de mon vagin palpitant. Je roulais des hanches, je menais la danse. Sous mes doigts, mes tétons s’érigeaient ; au creux de mon ventre, l’onde vibrait. Son souffle me rejoignait, mon prénom murmuré. Je me dissolvais alors dans le jus chaud de l’explosion. Quelques secondes durant lesquelles nos deux vies fusionnaient en une très fugace et illusoire béatitude.

Je m’efforçais de savourer la suspension incrédule qui suit la jouissance en me retenant d’en mesurer les secondes, il y en aurait peu. Son bras lourd sur mes seins, sa tête collée contre la mienne, les bruits de la ville dans le silence de nos corps. Puis nos cigarettes allumées et la conversation paisible, intime, qui s’étirait dans la fumée. Nous nous connaissions vaguement, collègues éloignés que les réunions de fin d’année rapprochent. Je savais les enfants qu’il avait, la femme qui l’accompagnait, le livre auquel il travaillait. Nous nous sommes aventurés un peu plus loin, avons parlé de villes où terminer de vivre (Naples pour lui, Saragosse pour moi, qu’importe, nous ne vieillirions pas ensemble), exhumé des regrets insuffisamment enfouis, évoqué nos projets respectifs, les siens si vifs, me semblait-il, les miens si mornes en comparaison.

Au bout de ce tendre échange qui ne deviendrait un souvenir que pour moi, l’élastique du temps a claqué. « Tu veux prendre une douche ? » Je me suis levée d’un bond, comme si je n’attendais que ça, m’asperger rapidement sous un jet trop chaud dans une salle de bain trop bleue, m’essuyer d’une serviette humide. De retour dans la chambre, je ne le retrouvais pas. Posté dans l’embrasure de la porte, son jean renfilé, son beau torse toujours nu, il avait été arrêté dans son élan vestimentaire par une angoisse soudaine, vérifier ses messages, espérer qu’elle ne l’avait pas appelé. Le visage luisant, les yeux plongés dans le rectangle d’une existence dont il regrettait déjà de s’être écarté, il n’était plus avec moi. Je me rhabillais vite et sans un mot, concentrée sur l’effort à faire pour paraître légère, pour dissimuler la souffrance de mon illégitimité. J’étais une entorse, l’exception qui confirmait sa règle conjugale, il me fallait donc accepter et la dissimulation et la séparation et le silence sans fin qui s’en suivrait.

Immobile telle une gisante – d’où me vient cette habitude, quand je dors, de me tenir les mains posées sur la poitrine, jambes serrées et tendues comme dans un sarcophage ? –, je refuse d’ouvrir les yeux. J’attends que se dissipe la torpeur de ma nuit sans rêves, laissant le cours de mes pensées me soustraire au vide nocturne. Il fut une époque où je pouvais rouler sur le côté et venir me plaquer contre la chaleur d’un dos aimé ; je plongeais dans les plis ronds du cou, respirais, aspirais l’air odorant qui s’y trouvait coincé, embrassais la peau jusqu’à ce qu’un geignement faussement contrarié me signale qu’on ne dormait plus. C’était alors le délice des peaux qui se mêlent, des yeux qui s’approuvent. Je me contente de ce vestige, car d’amour, ce matin, il n’est pas question non plus.

Mon front résonne de battements pénibles, je sais qu’au premier mouvement la douleur se fera intolérable. Je ne bouge pas, nourrissant l’espoir vain d’une dissipation, comme si je pouvais par la seule force de ma volonté extraire le rhum si mal arrangé du flux de mon sang cadencé. Il va falloir émerger pourtant, doucement me redresser, pivoter et poser les pieds à terre, marquer une longue pause, le temps que mon corps malmené se fasse à nouveau à la verticalité de sa condition, le temps de laisser le vertige et les pulsations s’apaiser de concert. Assise là, frissonnante, je regarde mon ventre, déjà relâché sans jamais avoir été gros. Je fixe ces petits plis nouveaux au-dessus du nombril, drôle d’endroit pour des plis, injuste surtout pour une peau qui ne s’est pas tendue, qui n’a pas gonflé comme un ballon au risque de craqueler. Je contemple mes seins, mes seins moins fermes dont les tétons pointent vers le sol et que j’ai du mal à reconnaître. Je n’ai pourtant jamais senti monter le lait, je n’ai pas auréolé mes chemisiers, je n’ai pas changé de taille de soutien-gorge. Mes seins sont malgré tout devenus inutiles, mous et pathétiques.

Me lever enfin et me transporter jusqu’à la cuisine où je trouverai les fabuleux cachets orange qui, avalés par deux, feront disparaître la cavalcade cérébrale. Les mains serrées autour d’une tasse brûlante, je regrette un court instant de n’avoir pas accepté le petit chat gris que m’offrait la voisine. Ses yeux bleus m’imploraient pourtant, sa petite tête inclinée par l’inquiétude d’être au monde si démuni, ses adorables pattes chaussées de blanc, une boule de tendre supplication. J’ai hésité devant tant de mignonnerie. J’ai imaginé sourire de ses miaulements affamés, je l’aurais caressé en lui promettant sa pâtée, je me serais préoccupée de ses disparitions. Mais j’ai résisté, j’ai renoncé à faire entrer ce pseudo-compagnon dans ma vie et c’est une bonne chose. J’ai résisté en me remémorant la remarque moqueuse, dégoûtée même, « fille à chat », dont Greg qualifie systématiquement toute quadragénaire esseulée. J’ai résisté et me trouve maintenant à devoir, sans faillir ni m’apitoyer sur moi-même, continuer de pédaler pour avancer dans le ronron de ma vie.

Devant la glace, je mesure les efforts qu’il va me falloir fournir pour transformer cette misérable outre vide en belle femme pleine d’elle-même. Chaque jour j’accomplis cette métamorphose ; longtemps je l’ai fait avec bonheur. Les yeux bleus à noircir, les lèvres à empourprer. Quand il s’agissait encore d’une pratique interdite, j’adulais ces artifices qui faisaient la nique à l’âge tendre. Cachée dans un recoin du hall de mon immeuble, accroupie, un miroir de poche posé sur les genoux, je crachais sur le pinceau avant de touiller la barre poudrée d’eye-liner et d’étirer cette ligne sombre qui, pensais-je, me vieillissait. Je couvrais ma peau d’une poudre trop claire, fardais ma bouche d’un rouge trop sombre. J’enfonçais le pull qui gratte au fond de mon sac, la parka grande ouverte sur un T-shirt à l’effigie new wave, je partais rejoindre Stéphanie qui m’attendait au coin de la rue, convaincue d’être alors devenue moi-même. Arrivée au lycée, je cherchais dans les regards des garçons la confirmation de cette beauté que personne ne m’avait encore dite.

Même rituel le soir, dans le plus grand secret, avant d’aller retrouver la troupe déjantée dont j’avais fait une famille. Investir la maison-pub, y boire mille bières colorées de Picon jusqu’à ce que la cornemuse fatale nous pousse dehors. On s’entassait alors dans des voitures qui parvenaient on ne sait comment devant cette boîte de nuit aux prétentions de club privé dont tout un territoire dépendait. La nuit se poursuivait là, avec Stéphanie que je présentais comme ma sœur jumelle, à danser les yeux fermés au milieu des mâles fatigués en quête de chair fraîche et des héritiers de province que nous nous amusions à chauffer sans jamais rien leur donner. Parfois, l’un d’entre eux, un peu moins con que les autres, un peu plus drôle surtout, parvenait à me séduire, et j’acceptais alors de le suivre. Je n’ai aucun souvenir de ce que nous avions fait après que j’ai vomi dans les rosiers maternels, seulement celui de cette légère panique qui me saisissait au réveil quand je cherchais en vain à me remémorer l’endroit où je me trouvais et l’identité de la masse qui ronflotait à côté de moi. Je rentrais en galopant à la maison, effaçais sous la douche ces vagues impressions, puis partais en cours où je passais la matinée à dormir derrière la mèche dont j’entretenais la longueur à cet effet.

Il en est allé ainsi longtemps. Des fêtes et des corps en série qui ne modifiaient jamais le projet que j’avais d’être moi. J’enchaînais les enthousiasmes dont je pensais, à chaque fois, qu’ils allaient déterminer mon avenir : l’art contemporain tendance Nouveau Réalisme, le militantisme anti-fasciste, la musique électronique, la sociologie critique, la danse africaine, chacun de ces adjectifs s’incarnant dans un homme, jeune ou vieux, pygmalion ou compagnon. C’était en fait ma seule vraie passion. Être aimée des hommes, ces hommes qui me disaient que j’étais belle, qui me serraient dans leurs grands bras, qui me faisaient l’amour, ces hommes que je quittais. Ils se succédaient, oui, mais leurs départs n’étaient que des promesses, un autre allait surgir et, avec lui, un nouvel espoir. J’ai bondi joyeusement de sourires en sourires, j’ai joui de caresses en caresses, j’ai aussi aimé, vraiment, et j’ai été aimée, vraiment. Et puis la machine s’est peu à peu enrayée, il y a eu des moments vides, il y a eu l’attente, il y a eu la solitude.

Pendant des années, j’avais pu m’épargner de réagir aux empressements de la gent masculine, le regard lointain et le menton tendu, affichant une posture que je croyais désinvolte. Pendant des années, j’avais pu ignorer les têtes qui se dévissaient, snober les grigous qui bavaient sur mon passage. J’étais jeune et belle, ils n’étaient que des hommes, ils étaient si nombreux. Et puis, sans que je le décide, j’ai commencé à guetter leurs réactions. Voilà que désormais je prends conscience de chacun de leurs regards appuyés, de chacun de leurs compliments formatés. Voilà que désormais je leur adresse une moue aimable dès lors qu’ils me témoignent un soupçon d’intérêt, ne serait-ce que d’un demi-sourire en prenant ma commande. Je vois bien que l’intervalle de temps séparant ces amers moments de narcissisme s’allonge et je pressens qu’un jour, pas si lointain, ils auront disparu. Quelle femme reconnaît le dernier homme qui l’aura désirée des yeux ? Comment savoir que tel baiser aura été l’antépénultième ? Telle verge l’ultime ?

Continuer : partie 2 sur 5