Point de lendemain

Vivant Denon · Annexe

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Point de lendemain

Point de Lendemain

The Project Gutenberg EBook of Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon

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Title: Point de lendemain

Author: Dominique Vivant Denon

Release Date: October 24, 2008 [EBook #27018]

Language: French

 

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Produced by Laurent Vogel

 

POINT

 

DE LENDEMAIN

 

CONTE

 

«La lettre tue et l'esprit vivifie.»

(H. D. S. P.)

 

STRASBOURG

M. D. CCC. LXI

 

Réimpression de l'édition de 1812,

tirée à très-petit nombre.

 

«Une femme d'esprit est un diable en intrigue;

Et, dès que son caprice a prononcé tout bas

L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas.» 1

 

Cette pensée est justifiée par le petit conte Point de Lendemain, une des

intrigues les plus piquantes qur le spirituel Causeur du Lundi ait signalées à

la curiosité de ses nombreux lecteurs dans un article sur Charles Nodier. 2

 

«Le dernier chapitre de mon roman3 écrivait M. Sainte-Beuve en 1840, est

une réminiscence très-égayée d'une génération légère, qui avait eu, comme

Nodier l'a très-bien dit, Faublas pour Télémaque. J'aime peu à tous égards ce

dernier chapitre, si spirituel qu'il soit, il rappelle trop son modèle par des

côtés non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je ne sais en ce genre

de vraiment délicat que le petit conte Point de Lendemain de Denon, qu'on

peut citer sans danger, puisqu'on ne trouvera nulle part à le lire.»

 

Si M. Sainte-Beuve ne s'était occupé que du dernier chapitre de mon roman,

il n'aurait pas, d'abord excité la curiosité en citant un livre dont la lecture

paraît à son avis offrir des dangers, puis commis une erreur, car, tout le

monde peut trouver à lire ce conte, et enfin, ce qui est plus sérieux, fait naître

dans l'esprit de ses lecteurs l'idée, que lui-même a lu d'une manière bien

superficielle certains ouvrages auxquels il a cependant consacré des articles

de critique.

Il y a même lieu de s'étonner que M. Sainte-Beuve n'ait pas remarqué dans la

Physiologie du mariage, dont il avait cependant déjà parlé en 1834, ce petit

conte «vraiment délicat» intercalé presqu'en entier par Balzac dans «cette

macédoine de saveur mordante et graveleuse qui annonce un compatriote

bien appris de Rabelais, ou du moins de Béroalde de Verville.» 4

 

On pourrait encore ne pas être de l'avis de M. Sainte-Beuve au sujet de Point

de Lendemain, car un conte n'est «vraiment délicat» qu'autant que le cœur y

joue un rôle, et dans celui-ci le cœur est remplacé par l'esprit. Mais

n'ergotons pas à ce sujet, et remercions plutôt M. Sainte-Beuve qui est une

autorité en matière de critique, d'avoir appelé l'attention de maint bibliomane

sur la petite édition de Denon aujourd'hui une rareté bibliographique.

 

Le bibliophile Jacob 5 va maintenant nous faire connaître comment Balzac a

été amené à commettre une intercalation.

 

«En 1830 6 un exemplaire de ce conte fut communiqué à Balzac, par le baron

Dubois, chirurgien de l'empereur, et Balzac enchanté de la conquête de cet

opuscule, qu'on lui donnait comme entièrement inconnu, ne se fit pas

scrupule de l'admettre dans le second volume de la Physiologie du mariage

en y faisant quelques retouches et sans dire la source de son heureux larcin.»

 

On trouve dans la Physiologie du mariage 7 les circonstances qui ont amené

la publication de cet opuscule par Denon.

 

«Un jour, à la fin d'un repas donné à quelques intimes par le prince Lebrun,

les convives, échauffés par le champagne, en étaient sur le chapitre

intarissable des ruses féminines. La récente aventure arrivée à M me la

comtesse R. S. D. J. D. A. 8 à propos d'un collier, avait été le principe de

cette conversation. Un artiste aimable, un savant aimé de l'empereur,

soutenait vigoureusement l'opinion peu virile, suivant laquelle il serait

interdit à l'homme de résister avec succès aux trames ourdies par la femme.

J'ai heureusement éprouvé, disait-il, que rien n'est sacré pour elles......

 

«Les dames se récrièrent.—Mais je puis citer un fait.—C'est une exception!

—

«Écoutons l'histoire!... dit une jeune dame.

 

«Oh, racontez-nous-la! s'écrièrent tous les convives.

 

«Le prudent vieillard jeta les yeux autour de lui, et après avoir vérifié l'âge

des dames, il sourit en disant: Puisque nous avons tous expérimenté la vie, je

consens à vous narrer l'aventure. Il se fit un grand silence, et le conteur

commença.

 

«Plus d'une fois les dames, privées de leurs éventails, rougirent des aveux un

peu trop sincères faits par l'aimable vieillard, dont l'élocution prestigieuse

obtint grâce pour certains détails de ses amours éphémères, détails que nous

avons supprimés comme trop érotiques pour l'époque actuelle. Cependant, il

est à croire que chaque dame le complimenta particulièrement; car quelques

temps après il leur offrit à toutes, ainsi qu'aux convives masculins, un

exemplaire de son récit imprimé à vingt-cinq exemplaires par Pierre Didot.

C'est sur le n o 9 24 que nous avons pris les éléments de cette narration.»

 

Le bruit courut alors qu'une princesse impériale avait fourni les principaux

traits du tableau, et que Denon était un peintre indiscret. On n'ignore pas que

Denon connut beaucoup par sa liaison avec Dorat, cette femme, aussi

gracieuse qu'aimable, 10 dont le poëte Lebrun a dit:

 

Chloé belle et poëte a deux petits travers

Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.

 

A la suite de ces bruits, plusieurs exemplaires de ce conte auraient été

détruits.

 

Dans les premières éditions de la Physiologie du mariage, Balzac n'indique

aucun nom d'auteur; ce n'est que dans une des dernières de cet ouvrage qu'il

fit connaître que Point de lendemain ne lui appartenait qu'en qualité

d'éditeur, puis mieux renseigné à l'égard du conte et du conteur, il remplaça

le nom de Denon par celui de Dorat dans l'édition de la Comédie humaine.

La plupart des bibliographes ne mentionnent que la petite édition que le

baron Vivant-Denon, alors directeur général des musées de l'empereur, fit

imprimer, en 1812, chez Pierre Didot sans nom d'auteur. Ils ignoraient sans

doute l'existence de Point de lendemain dans les œuvres de Dorat.

Cependant M. Brunet, dans sa dernière édition du Manuel de l'amateur de

livres 11 re , tome II, 1 partie, indique que le conte parut pour la première fois

dans les œuvres de Dorat. M. Paul Chéron, de la bibliothèque impériale,

dans son e 12 Catalogue général de la librairie française au XIX siècle ,

signale également ce conte, et l'attribue à Dorat. Il dit qu'il a été tiré à 300

exemplaires, c'est évidemment une erreur, car cette petite plaquette n'a été

tout au plus tirée qu'à 30; elle est très-rare aujourd'hui et ne se trouve que

dans quelques bibliothèques d'amateurs. 13

 

Il nous reste maintenant à examiner si Denon n'a pas été plagiaire.

 

Denon écrivait élégamment; il contait surtout fort bien, et sa conversation

spirituelle et toujours fertile en anecdotes amusait beaucoup Louis XV et

Madame de Pompadour.

 

Il n'est donc pas probable qu'il se soit attribué un conte qui avait été

imprimé 14 déjà en 1780; aussi avons-nous la certitude morale que Dorat est

l'auteur de Point de lendemain, car les changements apportés à l'édition

publiée par Denon trente ans plus tard sont presque insignifiants et ne

consistent guère qu'en quelques corrections de style.

 

Si le champ des suppositions est ouvert, et il doit l'être quand il s'agit de

disculper un auteur accusé de plagiat, on pourrait être porté à croire, en

voyant tout l'intérêt de Denon pour ce petit conte, qu'il en a été le héros et

que Dorat n'a fait que mettre en lumière les confidences de l'artiste.

 

Mme 15 la comtesse Isabella Albrizzi, dans ses Ritrati , parle avec

enthousiasme des succès galants de Denon et l'on sait qu'amoureux de toutes

les actrices et afin d'avoir le privilége de les voir plus fréquemment, il donna

aux Français une comédie, Le bon Père, qui eut un succès médiocre. On peut donc lui attribuer l'aventure, et il serait assez piquant que le marquis

minautorisé tout en minautorisant, fut Dorat lui-même avec qui Denon était

très lié.

 

Il existe encore un petit volume intitulé: La Nuit Merveilleuse ou le nec plus

ultra du plaisir 16 , c'est le conte Point de lendemain amplifié par des détails

trop licencieux. Ce livre de la fin du siècle dernier, imprimé bien

certainement dans un moment où la discorde avait substitué la licence à la

liberté de la presse, n'était pas inconnu à Denon. Bien que pour nous il n'en

soit pas l'auteur, ce volume lui a au moins servi quand il a publié sa petite

édition.

 

Nous trouvons, en effet, pour appuyer notre assertion, le passage suivant

dans le conte de Dorat page 235:

 

«Il en est des baisers comme des confidences, ils s'attirent. En effet, etc.»

Dans la Nuit Merveilleuse il y a: «Il en est des baisers comme des

confidences, ils s'attirent, ils s'accélèrent et s'échauffent les uns par les

autres.»

 

Cette dernière phrase est identique dans l'édition de Denon.

 

Depuis, maint auteur dramatique 17 a pillé le sujet du conte Point de

lendemain qui est sans contredit une des plus charmantes productions du

genre galant; on y admire un esprit vif, des détails aussi ingénieux que

gracieux et une peinture assez vraie des travers aimables qui caractérisaient

si bien la nation française au dix-huitième siècle. C'est une fourberie des plus

séduisantes ourdie par la femme pour satisfaire un caprice. Quant à sa

morale..., Balzac l'a définie; «cette anecdote», dit-il, «a le mérite de présenter

à la fois de hautes instructions aux maris, et aux célibataires la peinture des

mœurs du siècle dernier.»

 

* *