Proies

Andrée A. Michaud · Chapitre 3 sur 18

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Proies

Dédicace

À Marie-Josée, en souvenir d’une nuit

dans le Trente-Sous, et à tous mes amis et amies d’alors.

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I

La Brûlée

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Mardi 18 août

 

Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière-Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes.

Jusqu’à ce mardi resplendissant, la Brûlée était un lieu qui inspirait la confiance et où on ne s’imaginait pas que le mal puisse s’inviter. Un débit paisible, des rochers qui émergeaient et vous permettaient, au plus fort de l’été, de sauter d’une rive à l’autre sans trop vous mouiller, des bandes de sable gris et des arbres, issus de la cendre de leurs ancêtres, des feuillus par dizaines, qui se courbaient sur ses eaux et offraient leur ombre à qui voulait observer le scintillement des truites entre les pierres.

Un coin de pays que les gens des environs avaient fait leur, ainsi qu’on fait sienne une maison, une montagne, une prairie dans laquelle on peut se reconnaître et avoir l’impression de toucher la matière qui nous constitue. Les seuls incidents recensés près de la Brûlée au fil des décennies concernaient des promeneurs téméraires qui avaient voulu braver ses crues, des gamins qui s’étaient entaillé les pieds sur ses caps, des pêcheurs plus ivres qu’alertes y ayant piqué du nez avant de se réveiller brusquement en battant des jambes et des bras. Des histoires qui suscitaient la moquerie, mais aucune mort tragique, aucune noyade, aucun de ces drames qui font naître les légendes et transforment les nuits en repaires d’ombres habités par les figures d’une nouvelle hantise, esprits malins ou monstres à visage humain qu’on redoute ensuite de voir apparaître à sa fenêtre.

Les abords de la Brûlée, du plus loin qu’on se souvienne, constituaient une retraite idéale pour qui voulait s’éloigner de son quotidien et goûter la fraîcheur que promettent les rivières. On y installait son camp, on y observait les lucioles et les étoiles filantes, on y cueillait des groseilles et des bleuets dans la descente à Picard, là où la déclivité du terrain créait des cascades bouillonnantes au printemps, et on retournait chez soi avec le sentiment de s’être lavé, de s’être délesté d’un fardeau qu’on ignorait peser sur ses épaules.

Or, puisque tous les coins de paradis ne sont qu’illusion et finissent, tôt ou tard, par montrer l’envers auquel ils doivent leur nom, quelques rides profondes, incrustées dans les miroirs que formaient ses bassins, étaient apparues sur la Brûlée ce jour-là.

Un nouveau frémissement, non étranger aux signes avant-coureurs de la tempête, avait brouillé la surface de la rivière lorsque Judith Lavoie, dite Jude ou Judy, Abigail Lemaire, indifféremment surnommée Abe, Aby ou Aby baby, et Alexandre Demers, dont on abrégeait le prénom en Al ou Alex, s’étaient enfoncés dans les bois en vue de rejoindre le plateau surmontant la Brûlée, à une dizaine de kilomètres du village. Ils avaient traversé le champ de Pit Saint-Cyr, que se disputaient les fleurs de la mi-août, echinops, immortelles, achillées et trèfle rouge, puis avaient pris le sentier des Ravages, qui avait conservé son nom même si, depuis les feux, depuis les arbres enflammés tombant dans des craquements évoquant de sauvages fusillades, les chevreuils étaient allés faire leurs ravages ailleurs. Ils y avaient marché sur plus ou moins deux kilomètres et, là où le sentier s’arrêtait pour descendre vers la rivière, ils avaient poussé jusqu’à une éclaircie semée de fraises à la fin juin et y avaient installé leur campement.

Après la troisième ou la quatrième nuit, l’histoire ne nous le révélerait que plus tard, ils avaient abandonné le campement à la hâte, avaient couru en direction du sentier des Ravages et s’étaient dispersés dans les bois, ainsi que l’indiquait le sol tapé et les branches cassées du côté de la rivière. Seule Abigail était demeurée près du sentier, pour des raisons qu’on s’expliquait mal, pendant que les deux autres fuyaient, et il faudrait des semaines pour comprendre, ne serait-ce qu’en partie, ce qui s’était réellement produit, pourquoi ils étaient partis en catastrophe, à demi vêtus, sans même se munir d’un canif.

Les spéculations iraient bon train quant à ce qui avait semé la panique près de la Brûlée en pleine nuit, quand la lune peinait à percer les nuages, ou au petit matin, dans la douceur qu’annoncent les premiers chants des oiseaux, hypothèses qui, pour la plupart, n’auraient pas plus de consistance que des commérages, avec cette pointe de mesquinerie, proche de la méchanceté, accusant la jeunesse de s’offrir aux rapaces.

*

Lorsque Jude, Abe et Alex avaient pris la route avec sur leur visage ce sourire espérant l’infini, rien ne laissait présager que la folie dont ils s’apprêtaient à croiser le chemin ferait entrer les loups des contes, avec leurs dents acérées et leurs gueules baveuses, dans une région n’ayant entendu leurs hurlements qu’aux premiers jours de la colonisation, quand des hommes aux mains noueuses abattaient des arbres qui, dans leur multitude, semblaient repousser au fur et à mesure, les empêchant de voir les ombres qui rôdaient.

Non, en ce jour d’insouciance, seuls quelques nuages s’élevaient à l’horizon, qui amèneraient peut-être un peu de pluie aux campeurs le lendemain. Le soleil bas chauffait déjà leurs nuques et pas un souffle de vent ne faisait ployer les asclépiades qui se dressaient près des immortelles dans le champ de Pit Saint-Cyr. Ils préparaient cette expédition depuis la mi-juillet et avaient tout planifié, jusqu’au nombre de cannettes de bière que le poids de leurs paquetages leur permettrait d’emporter. Ils n’avaient cependant pas prévu qu’aucune forêt n’interdit son accès aux prédateurs, que l’indifférence des arbres à l’appétit des chacals leur offre au contraire son refuge. N’ayant encore vécu aucun drame relevant de l’inconcevable, ils étaient privés de cette lucidité qui vous vient avec l’âge, avec la rencontre du mal dans ce qu’il peut avoir de plus banal ou de plus insidieux.

À l’entrée du chemin raboteux qui traversait le champ du vieux Pit, à peine un chemin, dont les ornières envahies par la végétation ne subsistaient que dans le souvenir qu’en gardaient les dénivellations du sol, ils avaient récupéré dans le coffre de la voiture de Gilbert Lavoie, le père de Jude, leurs sacs à dos remplis de vêtements et de victuailles, les avaient sanglés autour de leur taille et avaient dit au revoir à Lavoie avec cette gêne qu’éprouvent les adolescents en présence d’une figure d’autorité. Jude avait néanmoins embrassé son père, un furtif baiser sur la joue, bye, pop, sois sage, ce qui avait arraché un rire à Lavoie, et elle avait emboîté le pas à ses amis.

Appuyé sur l’aile droite de sa voiture, une Volvo d’une quinzaine d’années dont il avait en partie refait la mécanique, Lavoie les avait regardés s’éloigner, trois adolescents dont le soleil matinal allongeait les ombres, trois corps animés de cette force brute qui vous donne l’illusion que vous pouvez déplacer des montagnes et que l’éternité vous est promise. Il avait aussi connu ça, ainsi qu’il avait connu les désenchantements qui s’ensuivent, et il était heureux que sa fille ne se doute pas à quel point l’éternité pouvait sembler longue.

Alors que les jeunes arrivaient au milieu du champ, il avait entendu Alex lancer un cri de ralliement, et les trois amis, malgré la lourdeur de leur attirail, avaient levé les bras et s’étaient mis à danser, faisant s’entrechoquer les gamelles accrochées à leurs sacs. D’une étrange sonorité parmi la stridulation régulière des criquets, ce bruit métallique rythmait leur danse et lui donnait un aspect primaire qui avait rappelé à Lavoie ces rituels initiatiques dont il ne savait à peu près rien, mais durant lesquels, lui semblait-il, les chants qui en appelaient à la sauvagerie de dieux avides de sacrifices faisaient couler le sang.

Pendant un instant, il avait eu l’impression d’être l’objet de l’une de ces visions prémonitoires qui se manifestent dans l’altération des couleurs, bleus et jaunes amorçant leur métamorphose en des couleurs plus crues, puis se prolongent dans la bizarrerie des mouvements anticipant les gestes à venir, bras qui ne s’élèvent plus en signe de victoire mais frappent, pieds qui ne sautillent plus mais écrasent la couleur nouvelle, et il avait senti son corps s’engourdir. Le sentiment que le temps se contractait autour de lui s’était heureusement estompé lorsque les jeunes étaient arrivés au bout du champ et que Jude s’était retournée pour lui envoyer la main, une main délicate sur laquelle il avait vu briller sa pierre de naissance, une fausse émeraude qui avait la couleur de la menthe et du trèfle naissant. C’est la dernière image enjouée qu’il garderait de sa fille, celle d’une frêle silhouette baignée de lumière piétinant l’ombre longue qui la devançait.

Les trois jeunes s’étaient ensuite engagés dans le sentier des Ravages et Lavoie, encore troublé par la vision des bras frappant le vide, avait craché sur la terre sèche de la route le goût de tôle rouillée qui lui piquait la langue, puis il était remonté dans sa voiture en se traitant de maudite mère poule, pas capable de voir partir sa fille sans s’imaginer qu’elle serait emportée par la déflagration de l’une de ces explosions, de l’un de ces effondrements subits qu’on sent toujours sur le point de se produire quand on a les nerfs en boule, la maison qui s’ébranle, la terre qui s’ouvre, les voitures emportées dans des ravins.

Jude n’était plus une enfant et elle avait été très claire à ce sujet, si lui, la mère d’Abe ou les parents d’Alex se mettaient en tête de venir jeter un œil au camping, c’est trois furies qu’ils devraient affronter. L’idée que Jude puisse le chasser à coups de bûche ou de gamelle lui avait arraché un nouveau rire, là, devant le champ de Saint-Cyr, où le soleil avait pulvérisé avec ce rire toute image qui n’était pas celle des fleurs s’épanouissant.

Il avait attendu un peu, au cas où la silhouette réapparaîtrait à l’orée de la forêt en gesticulant pour lui dire qu’elle avait oublié une paire de chaussures dans la voiture, une gourde, un tube d’écran solaire, puis il était retourné au village en tapant machinalement sur son volant, à un rythme qui reproduisait celui des gamelles s’entrechoquant et dont la musique syncopée, sans qu’il s’en rende compte, se transformerait peu à peu en obsession.

*

À l’orée de la forêt, les cris des trois jeunes, enfin seuls, avaient redoublé d’intensité, plus de parents pour vous demander des comptes et vous écraser de leurs recommandations, ne faites pas ceci, n’oubliez pas cela, allumettes, corde, canifs, plus de petit frère pour vous marcher sur les talons, adieu le morveux, plus de voisins pour commenter votre habillement et remarquer vos shorts un peu trop courts.

Ils avaient hurlé comme des malades, s’étaient tapés dans le dos en tâchant de ne pas perdre l’équilibre, avaient multiplié les high five, et avaient repris leur marche avec le sentiment d’une liberté nouvelle qui se lisait dans leurs sourires et leurs regards brillants.

La cacophonie de leurs cris et le tremblement de leurs sautillements avaient alerté les bêtes terrées dans les ombrages, qui s’étaient enfuies dans des glissements mouillés, des froissements d’ailes, de rapides piétinements, ne laissant place qu’aux moustiques, frappabords et autres insectes guidés par le goût du sang.

Déjà en sueur, ils avaient suivi le sentier qui empruntait les courbes de la Brûlée et serpentait entre des arbres marqués de repères tracés à la peinture orange, certains en forme de flèche, d’autres représentant des ours ou des renards aux formes rudimentaires, des porcs-épics, des oiseaux de proie, exécutés par des hommes qui avaient vu l’ours et le renard, des hommes des bois qui savaient que pas un arbre n’est pareil, mais qu’ils finissent tous par se ressembler quand le soir s’amène, qu’on a fait un kilomètre dans la mauvaise direction et qu’on confond un rocher moussu avec un autre qu’on aurait juré être le même.

Parmi ces dessins, quelques-uns commençaient à s’estomper, et il fallait demeurer vigilant pour ne pas s’éloigner de la piste. Avant d’arriver à l’éclaircie où ils avaient prévu monter leur camp, les trois adolescents avaient d’ailleurs quitté le sentier en suivant ce qu’ils croyaient être d’anciennes marques lavées par le temps. Si Abe n’avait eu une irrépressible envie de pisser, on prend un break, please, la vessie va m’éclater, et aperçu, à côté du tas de branches derrière lequel elle s’était accroupie, un oiseau d’une espèce indistincte gravé dans l’écorce d’un peuplier, ils auraient peut-être tourné en rond, croisant vingt fois le même bouleau, jusqu’à ce que la brunante estompe les lignes franches et que l’euphorie qui les guidait fasse place à cette peur viscérale de l’incompréhensible.

Ils étaient donc revenus sur leurs pas, avaient aidé Abe, dans la montée au-delà de laquelle s’arrêtait le sentier, à sortir du trou de bouette où le poids de son paquetage l’avait fait débouler et, quand la clairière était apparue entre les branches d’une épinette à moitié couchée par le dernier orage, ils avaient envoyé leurs sacs à dos valser dans le décor pour se laisser tomber dans les plants de fraises roussis, les marguerites dont ne subsistaient que la tige et le pistil séchés, face au ciel qui s’ouvrait sur un infini qu’ils avaient ramené à leur mesure, plus ou moins cinq jours et quatre nuits durant lesquels le soleil et les étoiles ne brilleraient que pour eux.

Avant de monter leurs tentes, ils s’étaient offert une pause et avaient sorti trois des cannettes de bière qu’ils avaient enroulées dans leurs chandails et leurs chaussettes. Assis à même le sol, ils avaient trinqué en se moquant les uns des autres, d’Abe, d’abord, dont les vêtements étaient imbibés de boue, puis de Jude, qui se mettait à roter dès qu’elle avait avalé trois gorgées de bière, et d’Alex, enfin, qui avait voulu ouvrir sa cannette avec ses dents et s’était fendu la lèvre inférieure. Un peu de sang avait coulé, qu’il avait léché en faisant mine de se délecter, une goutte à peine, qui ne serait cependant pas la dernière à se répandre dans le crépuscule de ce mois d’août, à preuve, plus tard, les membres lacérés de l’un ou l’autre, les contusions, les croûtes qui auraient séché ici et là sur la peau blanche ou bronzée.

Monter les trois tentes ultralégères qu’ils s’étaient procurées à gros prix avant leur départ avait été une autre partie de rigolade. Abe avait même failli se résoudre à dormir à la belle étoile, avec les mouffettes, les ratons laveurs et les maringouins, avant de comprendre enfin le fonctionnement de cette foutue cochonnerie, et pas question qu’on l’aide, elle voulait se démerder seule. J’ai pas payé deux cents piastres pour une patente à gosses qui demande l’intervention de deux autres génies pour accepter de se déplier, mêlez-vous de vos affaires, et la tente s’était miraculeusement élevée quand elle avait opté pour quelques sacres et deux ou trois bonnes claques. Aussi simple que ça, s’était-elle exclamée, et ses amis avaient compris qu’il valait mieux éviter tout commentaire sur sa technique. Jude avait plutôt attiré leur attention sur les criaillements qui se rapprochaient, un vol d’outardes entraînant leurs petits en prévision des migrations de l’automne, et dont le passage avait un instant, rien qu’un instant, assombri la clairière de l’ombre d’un nuage aux larges ailes.

Au plus fort du soleil, midi pile à la montre d’Alex, ils étaient installés. Une tente bleue, une verte, une rouge, ni du bleu du ciel, ni du vert de la forêt, ni du rouge des feuilles d’automne ou des petits fruits, des couleurs artificielles, des abris ne vous abritant que de la pluie, disposés en demi-cercle et d’où ils pourraient, couchés tête-bêche sur leurs sleeping bags, se voir et se parler jusqu’à ce que l’un d’eux, Jude ou Alex, se mette à bâiller à s’en décrocher les mâchoires. Time out. Bonne nuit. À demain les tout-petits.

Ils avaient ensuite trouvé une source, pas très loin, où ils avaient rempli d’eau des bidons de plastique gonflables, avaient mis à sécher les quartiers de bûches laissées là par d’autres campeurs, et avaient ramassé des pierres qu’ils avaient réunies en un cercle imparfait autour d’un tas de branches et de brindilles. Il ne leur restait plus qu’à profiter du lieu, du beau temps et de la rivière, dans laquelle ils étaient descendus se baigner, un, deux, trois, go, le dernier qui se sauce fait la vaisselle à soir, se bousculant, s’enfargeant et bouleversant de nouveau le fragile environnement des bêtes qui peuplent le sous-bois.

C’est là, au milieu de la Brûlée, que les choses avaient commencé à leur paraître étranges. Rien de vraiment inquiétant, mais le sentiment d’être observés, ce qui n’était pas impossible, puisque plein de gens empruntaient le sentier des Ravages pour se rendre à la rivière, mais pourquoi un randonneur se serait-il amusé à les suivre sans signaler sa présence ? Pourquoi ? Ils avaient repoussé cette question en mettant sur le compte de la forêt omniprésente le malaise qui les poussait à se retourner pour voir, outre le soleil, ce qui chatouillait leur nuque.

On se fait des idées, avait dit Abe, ça doit être un animal, un renard ou un coyote, y’en a plein dans le coin. Elle avait tapé des mains pour faire fuir l’animal, mammifère ou simple oiseau, et ils avaient recommencé à s’éclabousser, à faire la planche là où la profondeur de la Brûlée le permettait, à jouir de la fraîcheur de la rivière, assis dans l’eau jusqu’au nombril, le visage offert à la lumière éblouissante de ce mois d’août dans lequel la chaleur de juillet se prolongeait.

L’après-midi touchait à sa fin quand ils avaient décidé qu’il était temps de remonter au campement. Là encore, ils avaient été frappés par une impression d’étrangeté. Rien n’avait été déplacé, rien ne semblait avoir été touché, mais on aurait dit que quelqu’un était passé par là, qui avait laissé derrière lui l’empreinte de son passage, une forme d’aura flottant au-dessus du sol et modifiant l’apparence générale du lieu.

C’est Jude qui avait d’abord remarqué ce changement, stoppée dans son élan par la pesanteur nouvelle de l’atmosphère. Ça ne tenait à aucun signe tangible, aucun détail palpable. Elle aurait pourtant juré que, dans l’air humide, une trace infime demeurait en suspension, une odeur indéfinissable qui lui avait immédiatement donné envie de reculer. Quelqu’un est venu ici, avait-elle murmuré, et Abe avait acquiescé. La fragile perturbation des couleurs, gris et verts estompés, ne lui échappait pas. Elle éprouvait le même sentiment quand son frère ou sa mère venait fouiner dans sa chambre.

Cette fois-ci, ce n’est pas de la colère qu’elle ressentait, mais une peur diffuse, de celles qui annoncent un danger imminent dont on ne peut déterminer la nature. La personne qui s’était introduite dans le campement ne cherchait pas un paquet de cigarettes dissimulé sous un chandail. Elle voulait s’approprier quelque chose de plus intime, une odeur imprégnée dans le chandail, dans une culotte sortie à la hâte d’un sac à dos et ayant glissé sur le nylon du sac de couchage pour s’offrir à la main désirant en effleurer la légèreté.

J’aime pas ça, avait-elle murmuré à son tour, et Alex les avait traitées de pisseuses. Vous fabulez, les filles, on n’est pas dans Deliverance.

Ils avaient visionné ce film par un samedi pluvieux d’automne alors que, réfugiés dans le sous-sol de Gilbert Lavoie, ils avaient passé en revue sa collection de DVD et avaient été intrigués par le boîtier, où l’on voyait quatre hommes dans des canots puis, au premier plan, Jon Voight, à côté de Burt Reynolds, qui tenait un carquois rempli de flèches à l’empennage orange.

Ils avaient glissé le DVD dans le lecteur et, tout en plongeant les mains dans un énorme bol de pop-corn, ils avaient regardé les gars entrer dans le bois. Au bout de quelques minutes, le pop-corn passait de travers et ils s’étaient calés dans les coussins du sofa, faut que j’aille pisser, tu iras tantôt, devinant, bien avant la fin du film, que cette histoire se terminerait mal.

Maudit film de fous, avait lancé Abe après la scène finale, ça se peut pas des affaires de même, préférant nier la coexistence du mal et de la beauté plutôt que d’avouer que ce film l’avait profondément marquée, ainsi qu’il avait troublé Jude et Alex, tant et si bien qu’ils y revenaient à tout bout de champ, comme ce jour-là avant le souper, dans l’atmosphère pesante qui, malgré ce que prétendait Alex, évoquait l’ambiance du film, quand Reynolds, un dur, un homme solide et qui en a vu d’autres, a pour la première fois l’impression qu’on les surveille.

Si un crétin était venu ici avec des mauvaises intentions, avait renchéri Alex en constatant que son allusion à Deliverance n’avait pas rassuré les filles, y serait reparti avec notre bouffe, nos sacs de couchage, nos sacs à dos, ou il aurait saccagé la place et reviré nos tentes à l’envers. Là, y’a pas une brindille dans le tas de bois qui a bougé. Or c’est bien ce qui tourmentait Jude, que rien n’ait bougé, et que tout lui paraisse différent.

Bon, on va pas se mettre à freaker, avait ajouté Abe pour se convaincre qu’Alex avait raison, et elle était allée chercher des allumettes dans sa tente, j’ai faim, on allume le feu pis on mange. Pendant que les pâtes bouillaient dans le chaudron d’étain cabossé qu’Alex avait ajouté à ses gamelles, ils avaient ouvert trois autres bières. À ce train, ils auraient bu avant le lendemain la moitié des provisions qu’ils avaient emportées, mais les filles avaient besoin de s’étourdir et ils avaient en réserve une bouteille de whisky dans leurs bagages, pour les urgences ou pour faire passer la bouffe invariablement immangeable d’Abe ou d’Alex. Ils devraient pouvoir tenir pour la durée de leur séjour avec ça.

Les pâtes trop cuites étaient dégueulasses, mais ils les avaient dévorées pour ensuite se jeter sur un sac d’amandes et de fruits secs dont ils avaient rapidement vu le fond. Ce repas durant lequel ils avaient chassé les maringouins tout en se rappelant leur enfance, leurs cascades dans le silo à grain de Romain Patry, leurs expéditions dans la sucrerie à Jean-Eudes, le frère de Romain, remplie de sorcières dont le rire sifflant les suivait jusqu’au village, avait atténué les craintes des filles, même si Jude demeurait persuadée que quelqu’un, un homme, avait traîné son parfum d’homme des bois parmi les odeurs de bois qui les entouraient. Pendant qu’ils nettoyaient leurs gamelles, elle avait néanmoins imité avec les autres l’air interprété par le jeune joueur de banjo de Deliverance, un attardé vivant parmi d’autres attardés qui s’en prenaient aux quatre innocents de la ville venus descendre une rivière au cours tumultueux avant qu’elle soit harnachée et devienne un immense lac aux eaux mortes. Trois des gars avaient alors perdu ce qu’il leur restait d’innocence et la rivière avait emporté l’autre, lui avait fracassé les membres contre ses rochers et s’en était nourrie ainsi que se nourrissent les divinités que l’on veut entraver.

Mais on n’était pas dans Deliverance. On était au foutu royaume du bois de chauffage, où ce qui pouvait vous arriver de pire consistait à vous vomir les tripes au cours d’une partie de chasse bien arrosée ou à tomber nez à nez avec une mouffette qui s’est levée du mauvais pied. Fini le niaisage, avait décrété Jude, elle était venue ici pour s’amuser et elle n’allait pas laisser un imbécile déguisé en courant d’air lui gâcher son plaisir.

Qui a emporté les marshmallows ? avait-elle demandé tout en attisant le feu, et Abe avait exhibé le sac de guimauves pendant qu’Alex ouvrait la bouteille de whisky. Assis en rond autour de leur foyer de fortune, ils étaient demeurés aux aguets, conscients de la profondeur de la nuit qui s’installait autour d’eux. Alex avait fait circuler la bouteille et ils s’étaient détendus, se brûlant les lèvres avec les guimauves calcinées piquées au bout de petites branches également calcinées et se remémorant d’autres souvenirs d’enfance, d’autres coups pendables qui auraient pu leur valoir d’être enfermés chez les fêlés si les choses avaient mal tourné.

À travers leurs voix que le calme des lieux forçait à la douceur, ils n’entendaient que le crépitement du feu, dans lequel une bûche se fendait parfois en produisant un claquement sec leur rappelant à quel point un lieu aussi habité que la forêt pouvait être silencieux. Puis Alex leur avait demandé si elles avaient déjà eu peur, mais vraiment peur, assez pour avoir les jambes paralysées ou se mettre à parler de manière désordonnée, en prononçant des mots que seule une personne qui a perdu les pédales peut inventer. Aby avait répondu que non et qu’elle ne voulait pas que ça change. Pas à soir, Alex, OK, garde tes histoires de peur pour toi.

J’avais dix ans, avait toutefois enchaîné Alex sans se soucier de la réticence des filles. Mes parents avaient loué ce chalet décrépit dans le Nord, une ruine qui sentait le moisi et dont les bardeaux se détachaient du toit. Vous vous en souvenez sûrement, j’étais revenu avec dix mille piqûres de mouches noires et la peau tellement brûlée par le soleil qu’on aurait pu me faire cuire un œuf sur le dos.

Tu ressemblais à un homard, s’était esclaffée Abe, mais Alex n’avait pas relevé. Il était de retour là-bas, dans son chalet pourri, sa peau rougie parcourue de frissons qui faisaient se dresser les poils de ses avant-bras. Je vous avais parlé du chalet, du lac, des mouches à chevreuil, mais je vous avais pas tout raconté. Je pouvais pas. J’ai jamais pu. Aussitôt que j’y pense, j’ai l’impression que quelque chose me tire par en arrière et que je tombe dans un trou tellement creux qu’aucune lumière arrive à en toucher le fond. Mais là, y faut que ça sorte, je peux pus garder ça en dedans.

Avant de poursuivre, il avait remué les braises sous les bûches, avait avalé une longue gorgée de whisky et avait lentement ramené sur sa tête le capuchon de son coton ouaté. Il avait besoin de prendre son temps, de raviver son souvenir et d’entourer celui-ci d’une forme de cérémonial. La gravité de son ton avait refroidi les filles, qui n’étaient pas certaines d’être prêtes à entendre ce qu’il voulait leur confier, pas en pleine forêt, pas au moment où minuit s’approche et où tout peut arriver. Là encore, il ne leur avait pas demandé si elles voulaient connaître son histoire. Il devait la raconter, ici, maintenant, pour se débarrasser de cette chose qui le tirait vers son passé.

Jude avait attrapé la bouteille de Jim Beam, Abe avait failli s’étouffer en se fourrant d’une traite trois guimauves dans la bouche, et Alex s’était lancé. Dans l’obscurité, seul le bas de son visage était éclairé et, derrière lui, les maillots de bain étendus sur une corde se balançaient doucement dans le vent qui se levait, formes souples et sombres qui étiraient leurs ombres vers ses épaules et refluaient immédiatement dans la noirceur du sous-bois, comme si la matière de l’ombre refusait tout contact avec le vivant.

Une face, avait-il dit en relevant la tête, une face blême. Je donnerais n’importe quoi pour oublier c’te maudite face blême. J’étais dans ce qui me servait de chambre, une mezzanine de six pieds de large au plancher qui craquait. Il devait être trois ou quatre heures du matin et je m’étais réveillé à cause de mes démangeaisons. J’avais enlevé mon pyjama et je m’étais gratté au sang en observant les étoiles à travers la fenêtre qui s’ouvrait sur la cime des arbres. Et elle était apparue, là, dans la fenêtre, pour s’élever jusqu’au toit du chalet, venue de nulle part, une face pâle, avec des yeux pâles, des cheveux pâles, des lèvres presque blanches.

J’avais lâché un cri aigu, une sorte de couinement stupide, et je m’étais frappé au toit en pente en me redressant dans mon lit. Mais la face était demeurée indifférente. Elle regardait direct devant elle, au fond du chalet, où y’avait strictement rien à voir, et elle flottait, les filles, elle flottait comme une grosse crisse de balloune attachée à une ficelle. Pas de corps, elle avait pas de corps, comprenez-vous ? C’était juste une tête, une batêche de face presque transparente. Le pire, je pense, c’est que c’était pas une vieille face, mais une face de jeune fille, quatorze ou quinze ans, dans ces eaux-là. Emmêlé dans mes couvertures, je m’étais garroché de l’autre côté du lit en bafouillant, en prononçant des mots que j’avais jamais entendus et qui me faisaient presque aussi peur que la face.

Pendant ce temps-là, mes parents ronflaient. Normalement, ma mère se serait réveillée, mais elle dormait aussi dur qu’une bûche, ce qui se pouvait carrément pas. Il suffisait que j’éternue pour qu’elle retontisse et me demande si tout allait bien. Là, rien. À travers la porte entrebâillée de la chambre, j’entendais ses ronflements, qui se mélangeaient à ceux de mon père, pareils à des grognements, et j’avais la chienne qu’ils se soient transformés en créatures de films d’épouvante durant leur sommeil.

Pis la face bougeait pas. Elle restait suspendue devant la fenêtre avec ses yeux bleu délavé et les petites perles grises qui lui servaient de pupilles. J’aurais voulu hurler, mais j’avais la gorge bloquée, la bouche molle, la langue sèche. J’avais quand même réussi à me glisser sur le plancher pour attraper une des roches que j’avais ramassées sur le bord du lac et je l’avais lancée dans la fenêtre, où elle avait ricoché sur le cadre de bois. Je les avais toutes lancées, une après l’autre, sans réussir à casser la vitre, pis une lueur était apparue en bas de la face blême, là où elle aurait dû être attachée à un cou, cibole, et le soleil s’était levé. La face avait attendu un peu, j’avais attendu avec elle, à moitié paralysé, pis elle s’était tournée vers moi et m’avait lancé une espèce de petit sourire figé, le sourire le plus flippant que j’ai jamais vu, comme si la fille me promettait qu’elle allait revenir avec sa bande de vampires décapités, pis elle avait disparu.

Alex avait interrompu son récit sur ce sourire, qu’il reproduisait sans s’en rendre compte, un sourire sans regard qui figeait le bas de son visage. Réveille, Alex, avait grogné Abe, et Alex avait semblé revenir à la réalité. Il avait rejeté son capuchon vers l’arrière et avait passé ses mains dans sa chevelure mouillée de sueur, ses mains qui, à la clarté du feu, dessinaient des insectes aux pattes recourbées sur son visage pâle.

Je fais du café, avait lâché Jude, visiblement en colère contre Alex, puis Abe s’était levée pour lui donner un coup de main, un peu étourdie, probablement parce qu’elle avait retenu son souffle pendant qu’Alex leur décrivait la face blême.

T’as juste rêvé, avait conclu Jude, t’as rien que… mais Alex l’avait interrompue. Non, j’ai pas rêvé. Si y’a une chose dont je suis certain, c’est que j’ai pas inventé cette fille-là, parce que je l’ai revue deux fois. La première y’a environ trois ans, et la deuxième, la semaine passée.

Ta gueule, Alex, ferme ton estie de grande trappe, avait sifflé Abe, et Alex, comme s’il était pris d’une crampe, s’était levé d’un bond en se tenant le ventre et en riant d’un rire hachuré, une sorte de hoquet incontrôlable qui avait déstabilisé les filles, plus effrayant que son sourire figé, puis il s’était exclamé je vous ai eues, batêche, je vous ai eues, vous auriez dû vous voir la face.

Maudit malade mental d’innocent de sans-dessein, avait hurlé Abe en lui lançant sa tasse de métal, qu’Alex avait esquivée et qui avait rebondi contre une tente. Tu recommences ça pis je t’étrangle.

De son côté, Jude demeurait muette. Elle voyait flotter le visage décrit par Alex, là-bas, au-dessus des maillots qui séchaient, un visage aux yeux blancs qui se balançait au rythme du vent faible et regardait un point devant lui, dans les arbres, dans le faible remuement des branches, une autre face blême, pensait Jude, ou alors le visage blafard de l’homme qui avait laissé une trace invisible dans le campement. Toute sa vie, elle avait redouté les spectres, les créatures évanescentes qui se vêtaient de draps immaculés pour donner forme à leur corps absent, et voilà qu’Alex venait de lui faire comprendre que les revenants pouvaient prendre différents aspects, déchirer les draps immaculés pour se glisser sous la peau translucide de jeunes filles n’ayant pas vu le jour depuis des siècles, peut-être, condamnées à l’immobilité d’une mort qui échappait à la pourriture.

Elle avait fermé les yeux pour faire disparaître le visage suspendu au-dessus des maillots, mais il s’était glissé sous ses paupières, encadré de fins cheveux blonds qui s’envolaient sous les nonchalantes poussées du vent. Et loin, très loin derrière le visage, lui parvenaient les voix d’Abe et d’Alex, puis le rire d’Alex, qui se parait maintenant d’accents diaboliques, je vous ai eues, les filles, et il ne se trompait pas. Il avait imprimé dans son esprit une image qui ne la quitterait plus, s’ajouterait à ses autres hantises et danserait avec les clowns et les lutins qui, dès son enfance, lui avaient révélé que le vrai nom de la peur résidait dans la duplicité d’êtres se cachant sous des masques souriants. Un léger étourdissement, provoqué par l’alcool et la valse des spectres qui voulaient l’enlacer, l’avait forcée à ouvrir les yeux, faisant du même coup s’envoler le visage de la jeune fille aux cheveux blonds, Clara, l’appellerait-elle, Clara pour sa pâleur et sa clarté.

Elle prononçait tout bas le nom, Clara, quand Abe lui avait tendu un café. T’as pas l’air dans ton assiette, avait-elle remarqué, alors qu’elle-même sentait une vague nausée l’envahir, puis elle s’était précipitée dans le sous-bois vomir ses pâtes arrosées de Jim Beam, annonçant ainsi la fin de cette soirée ratée autour du feu. Car elle était bel et bien ratée, cette première soirée en forêt, pourrie, bousillée par l’histoire d’Alex, une histoire à coucher dehors qui n’en susciterait pas moins l’insomnie d’Abe, les cauchemars de Jude et les tremblements d’Alex, qui n’avait rien inventé, qui avait feint le mensonge lorsqu’il avait vu le visage de ses deux amies, pareil à celui de la fille à sa fenêtre. Blanche, l’avait-il pour sa part nommée, Blanche d’une nuit d’été.

*

Ce n’était rien, des branches qui se caressaient, frottaient l’une contre l’autre leurs feuilles alanguies, ou alors un petit animal attiré par les odeurs du campement, ses piétinements produisant l’effet d’un chuchotement, d’un froissement de tissus. Ce n’était que le vent, se disait Abe, un campagnol fouissant dans le tapis de feuilles fanées. Aucun mal ne pouvait leur arriver ici, près de la Brûlée, aucun coup du sort qui puisse justifier l’emballement de ses sens ni la raideur de son corps tendu dans son sac de couchage.

Puis les bruits s’étaient intensifiés et elle avait cru entendre les pas mesurés d’un homme resserrant son cercle autour du campement, ne cherchant plus à dissimuler sa présence avant l’attaque, prêt à bondir, et elle s’était brusquement relevée pour allumer sa lampe de poche. Le cercle de lumière éclairant la toile de la tente l’avait d’abord éblouie, puis elle avait doucement promené le cercle sur la toile verte, pas du vert de la forêt, de bas en haut, imitant la course d’un soleil levant, et sa peur s’était atténuée à la perspective des milliers d’aubes qui l’attendaient.

Ce n’était que le vent, s’était-elle répété, et sa propre respiration, ou son ventre qui gargouillait. L’oreille tendue, elle était demeurée assise dans son sleeping, encore nauséeuse et regrettant de n’avoir pas emporté de rince-bouche, rien que les arbres, rien qu’une bestiole, refusant de croire que ces bruits puissent être provoqués par un homme, ou par deux ou trois hommes accordant leurs pas. Elle préférait se représenter les circonvolutions de l’ours autour des tentes, la démarche souple et musclée du lynx, plutôt que de s’imaginer la progression calculée d’un homme, de deux ou trois hommes, s’avançant dans le noir.

Assis près des dernières braises étouffant leurs soupirs sous le sable dont il les avait recouvertes, Alex voyait la silhouette d’Abe se découper derrière la toile verte, ses mouvements évoquant ceux des ombres chinoises qui le captivaient autrefois quand son père, les mains réunies, reproduisait sur le mur du salon la gueule grande ouverte d’un loup, puis la course affolée du Petit Chaperon rouge devant les hurlements de la bête.

Contrairement au Chaperon, Abe ne s’enfuyait pas, Abe ne courait pas, sa peur entièrement concentrée dans sa raideur. Elle ne dormirait pas cette nuit. Elle ne céderait à la fatigue qu’avec les premiers rayons de l’aube, lorsque la lumière aurait fait taire les chuchotements qui se faufilaient parmi les branches mortes, se manifestaient autour de la corde où les maillots de bain s’imprégnaient de l’humidité nocturne, puis se déplaçaient instantanément de l’autre côté du campement, près de la piste menant au sentier des Ravages. Des petites bêtes, l’envol de l’une provoquant l’immobilité de l’autre et faisant peser un nouveau silence sur la forêt, laquelle ne retenait alors que leurs souffles, que les imperceptibles battements de la peur sous le pelage.

Alex avait toujours été fasciné par ce silence aux aguets, mais après avoir ressuscité Blanche, il ne ressentait plus la même attirance pour ce qui se tramait entre les bêtes, loin du regard des humains. Il n’aurait jamais dû ressortir Blanche des limbes où il l’avait confinée. Jude avait raison, il ne pouvait s’agir que d’un cauchemar dont la persistance des images confondait le réel. Et pourtant, le souvenir de cette fille à sa fenêtre avait une telle netteté qu’il lui semblait pouvoir sentir son haleine froide, quasi inodore, ne portant que le ténu parfum des glaces de janvier, dont le poids fait craquer les rivières et les lacs.

Il avait cru qu’en mettant des mots autour de Blanche, il la ferait s’évanouir pour de bon, que les filles tourneraient son obsession en dérision et forceraient la face blême à se volatiliser, mais il n’avait réussi qu’à les effrayer et à les entraîner vers une nuit d’insomnie, car Jude ne dormait pas davantage qu’Abe. Il l’entendait remuer et bougonner, se gratter ainsi qu’il s’était gratté dans son chalet pourri, revivant la scène qu’il avait dépeinte et recréant un visage dont la blancheur estompait les traits.

Puisque personne n’arrivait à fermer l’œil, il avait eu l’idée d’aller sortir les filles de leurs tentes pour leur proposer une promenade en forêt, seul antidote, selon lui, aux peurs stupides qui les tenaient éveillées, mais une frêle intuition, accompagnée d’un aussi frêle frisson sur sa peau, pareil au chatouillement de dizaines de petites pattes velues, l’avait empêché de courir secouer ses amies.

Il avait le sentiment que la forêt, tout à coup, n’était plus la même, que s’y promenait un vent soulevé par de furtives allées et venues, un vent pour lequel il n’avait pas de nom, vent des accouplements clandestins, des solitudes haletant dans l’obscurité, qui mourait subitement puis renaissait des halètements captés par le silence. Il avait bien essayé de se persuader que ce vent n’existait pas plus que la jeune fille sans corps qui le hantait, mais son souffle était réel, comme celui de Blanche dans son cou, comme le tremblement de ses mains sur ses genoux, devant le feu éteint.

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