Quelques jours pour s'aimer - La maîtresse de Storm Westmoreland
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Photographier par surprise un membre d’une famille royale n’était déjà pas une mince affaire ; mais dès lors qu’il s’agissait d’un des fils Medina cela relevait quasiment de la mission impossible.
Serrant les dents, la photographe Kate Harper progressait très prudemment, à petits pas, le long de la corniche du troisième étage qui menait aux appartements privés du prince Duarte Medina. L’étroitesse du passage ne lui laissait pas grande opportunité de s’agripper en cas de problème mais elle n’était pas femme à renoncer pour si peu.
Elle aurait sa photo coûte que coûte ! L’avenir de sa sœur, autrement plus précaire que l’équilibre qu’elle tentait de garder, en dépendait.
Un vent froid, venu du large, faisait se recroqueviller ses pieds nus et plaquait sa robe en voile de soie sur ses jambes. Heureusement, il ne neigeait pas !
Parvenir à assister à la répétition du dîner de mariage dans un complexe hôtelier aussi luxueux n’avait pas été chose aisée. Néanmoins, son aplomb et sa détermination lui avaient permis d’extorquer un carton d’invitation à l’une des cinq cents plus grosses fortunes du monde. Mais une fois sur place elle s’était retrouvée seule pour déjouer les forces de sécurité et localiser le prince. Il ne lui restait plus désormais qu’à prendre les fameux clichés, qui vaudraient de l’or. Pour cela, elle devait arriver au bout de cette satanée corniche. Grelottant de froid, elle regretta amèrement d’avoir laissé ses gants et son manteau au vestiaire.
Elle avançait avec d’infinies précautions malgré la douleur lancinante qui lui déchirait les lobes des oreilles. Les micro-objectifs qu’elle avait insérés dans ses boucles d’oreilles étaient plus lourds que prévu.
Le faible rayonnement du phare lui parvint à travers une épaisse couche de brume, accompagné du son sinistre de la sirène qui couvrait à intervalles réguliers le brouhaha de la fête au rez-de-chaussée. Plus que quelques mètres et elle atteindrait enfin la terrasse du prince !
Elle fit glisser un pied loin, très loin, puis l’autre, et se cramponna à la rambarde, prête à enjamber le muret. C’est alors qu’une main s’abattit violemment sur son poignet. Une main virile. Une main d’homme.
Elle hurla lorsqu’une autre main, tout aussi puissante, la saisit par la cheville, juste au-dessus de la chaîne porte-bonheur confectionnée par sa sœur et dont elle ne se séparait jamais.
Les mains la hissèrent sans ménagement par-dessus la rambarde, faisant voler sa robe jusqu’à mi-cuisses. Dans un effort désespéré pour se libérer, elle tenta de retrouver son équilibre mais ne fit que se heurter à un mur.
Non, ce ne pouvait pas être un mur, se dit-elle un peu sonnée. Les murs n’avaient pas de poils, ni de muscles et ils n’émanaient pas d’eux cette délicieuse odeur musquée. En d’autres circonstances, et si elle n’avait pas été frigorifiée comme elle l’était, elle se serait volontiers laissé griser par cette fragrance subtile.
Elle leva les yeux et constata qu’elle était à quelques centimètres à peine d’un torse aussi puissant que musculeux. Elle agrippa la soie d’une chemise noire, ou peut-être d’un kimono, qui lui fit penser à une tenue de karaté.
Medina ferait-il appel, pour veiller à sa sécurité, à ces effrayants guerriers ninja qu’elle croyait réservés aux films ?
Son regard suivit le cou robuste puis les contours d’une mâchoire carrée ombrée d’une barbe naissante. Mais lorsqu’elle vit les yeux de braise, ceux-là mêmes qu’elle avait prévu de photographier, elle comprit à qui elle avait affaire.
— Vous n’êtes pas un guerrier ninja, fit-elle.
— Pas plus que vous n’êtes acrobate, répondit le prince Duarte sans esquisser le moindre sourire.
C’était une conversation totalement étrange, frisant l’absurde, mais elle s’estima heureuse qu’il ne l’ait pas fait passer par-dessus la rambarde. En tout cas, pas encore.
Il la retenait toujours prisonnière et elle eut soudain conscience que, plus que le froid, c’était le contact de ses doigts sur sa peau qui la faisait frissonner.
Il fronça les sourcils en regardant ses pieds nus, semblant se demander qui était cette folle qui se trouvait devant lui.
Elle le laissa à ses interrogations, trop heureuse de pouvoir manipuler négligemment ses boucles d’oreilles et diriger ses micro-appareils vers lui. Personne n’avait vu le prince depuis vingt-sept ans, date du coup d’Etat au cours duquel le roi Enrique avait été renversé et son épouse avait trouvé la mort.
Au début, des rumeurs avaient circulé selon lesquelles le vieux monarque avait trouvé refuge en Argentine avec ses trois fils. Puis, peu à peu, les Medina étaient tombés dans l’oubli, jusqu’au jour où elle avait remarqué un individu à l’arrière-plan d’une de ses photos et s’était mis en tête de le retrouver. Cela l’avait menée sur les traces des trois princes et elle avait découvert qu’ils avaient élu domicile aux Etats-Unis. Malheureusement, l’argent touché pour son scoop n’avait pas suffi à remettre ses comptes à flot et la compétition était désormais très rude. En effet, une fois l’information divulguée, tous les paparazzis de la planète s’étaient lancés aux trousses des Medina dans l’espoir de décrocher la photo qui leur ferait empocher le pactole. Une si belle occasion ne se représenterait pas de sitôt.
Elle songea avec une pointe de satisfaction qu’elle avait maintenant sur eux l’immense avantage d’être face au prince héritier en chair et en os. Un prince séduisant en diable qui, si elle n’y prenait garde, pourrait bien lui faire tourner la tête !
— Vous êtes gelée, dit-il d’une voix teintée d’un léger accent qui ne faisait qu’accentuer le côté exotique du personnage. Entrez avant de mourir de froid.
L’angle n’était pas parfait mais elle espéra secrètement que ses micro-appareils avaient fonctionné pendant qu’il la maintenait prisonnière.
— Merci de me sauver d’une mort certaine, lança-t-elle sur le ton de la plaisanterie, ne sachant pas trop si elle devait lui donner du « Prince Duarte » ou du « Votre Majesté. »
A sa décharge, ignorant qu’elle pourrait se retrouver dans une situation aussi inespérée, elle ne s’était pas attardée à potasser le protocole.
Sans daigner répondre, le prince la souleva de terre et l’emporta entre ses bras puissants. Bien calée contre lui, elle prit le temps d’étudier son profil qui, à n’en pas douter, était bien celui d’un Medina. Il en possédait toutes les caractéristiques méditerranéennes, teint mat, cheveux noir de jais, œil de braise, le tout mâtiné d’une certaine arrogance. A le voir, on ne pouvait imaginer qu’il avait passé tant d’années aux Etats-Unis.
L’espace d’un instant, à travers la brume devenue plus dense qui s’élevait du rivage, elle l’imagina régner sur son pays natal.
Lorsque, une fois à l’intérieur, il la déposa délicatement sur le sol, elle sentit avec délices ses orteils s’enfoncer dans la laine douce d’une épaisse moquette. Des profonds canapés d’un blanc immaculé au vaste lit à baldaquin qui trônait en son milieu, la pièce tout entière respirait l’opulence.
La vue du lit suscita d’ailleurs en elle une foule de pensées érotiques qui la laissèrent le cœur battant et la bouche sèche.
Il esquissa un léger sourire tandis qu’il la jaugeait d’un regard approbateur.
— Ramon s’est vraiment surpassé cette fois, dit-il.
— Ramon ? reprit-elle d’un air étonné. De qui parlez-vous ?
En fait, peu lui importait, du moment qu’elle pouvait le retenir le plus longtemps possible. Juste le temps de prendre quelques clichés, bien sûr.
— Le père du marié. Il a la réputation de fournir ce qu’il y a de mieux en matière de…
Il s’interrompit quelques secondes durant lesquelles elle vit pulser une veine le long de son cou.
— … d’escort-girl. Mais là, je dois admettre qu’il a battu tous les records d’originalité.
— Escort-girl ? répéta-t-elle, sous le choc.
— Je suppose qu’il a dû vous payer une petite fortune, compte tenu de l’entrée fracassante que vous avez faite.
Il accompagna ses paroles d’une moue pleine de dédain.
Comment pouvait-il penser une chose pareille d’elle ? Elle était outrée. Même pour le bien-être de sa sœur, elle serait incapable d’aller aussi loin ! Pourtant, l’idée qu’elle pourrait tirer avantage de ce quiproquo se mit à germer dans son esprit. Evitant volontairement son torse viril, elle plaça sur son épaule une main qui se voulait tentatrice.
— Et il se montre souvent aussi attentionné à votre égard ? demanda-t-elle d’une voix enjôleuse.
Le regard sombre du prince s’attarda sur ses seins qui dressaient leurs pointes sous la soie fine de sa robe.
— Je ne me suis jamais abaissé à… comment dire ? accepter les services d’une professionnelle.
Elle posa alors la question que toute bonne journaliste aurait posée :
— Pas une fois ?
— Jamais, répéta-t-il d’une voix forte qui ne laissait aucun doute.
Elle ne put s’empêcher d’éprouver un intense soulagement qui lui permit de savourer sans retenue le contact de sa peau douce et chaude sous ses doigts.
— Je suis un gentleman, dit-il, et en tant que tel je ne peux décemment pas vous renvoyer, pieds nus, sur votre corniche. Vous allez rester ici le temps que je trouve un moyen de vous faire sortir discrètement. En attendant, voulez-vous boire quelque chose ?
L’estomac noué, elle se demanda pourquoi elle se trouvait dans un tel état d’excitation. Après tout, c’était son boulot, un boulot auquel elle était rompue. Des images de l’époque où elle était photo-reporter affluèrent à sa mémoire. En ce temps-là elle courait la planète, couvrant des sujets aussi passionnants et dramatiques que les conséquences d’un séisme en Indonésie ou les pèlerinages à Jérusalem.
Aujourd’hui elle travaillait pour GlobalIntruder. com.
Elle réprima le rire nerveux qui montait en elle. Comment en était-elle arrivée là ? Mais elle connaissait la réponse, bien sûr. L’argent, un argent jamais suffisant pour couvrir les frais du centre spécialisé dans lequel elle avait réussi à faire entrer sa sœur, Jennifer, enfant dans un corps d’adulte. Cette photo serait la solution définitive à ses problèmes. Elle n’avait pas le choix.
La main du prince remonta le long de son dos pour s’arrêter sur sa nuque, ce qui la fit frissonner de plus belle.
Elle avait besoin d’un peu de temps, et de distance, pour se ressaisir si elle voulait obtenir ce pour quoi elle était venue.
— Y a-t-il un cabinet de toilette où je pourrais me rafraîchir pendant que vous nous servez un verre ? Je ne voudrais pas donner l’impression, lorsque je sortirai d’ici, d’avoir fait des acrobaties.
— Suivez-moi. Je vais vous montrer le chemin.
La situation était totalement inattendue mais elle en avait vu d’autres, elle allait s’en sortir.
— Ne vous donnez pas cette peine, j’ai un très bon sens de l’orientation.
— J’imagine qu’il y a bien d’autres domaines dans lequel vous excellez, dit-il en penchant son visage vers elle. J’ai beau n’avoir jamais eu recours à ce genre de service, je dois confesser qu’il y a chez vous un je-ne-sais-quoi de captivant.
Elle sentait son souffle chaud sur sa nuque, et ses lèvres étaient si proches qu’il ne manquait que quelques millimètres pour qu’elles touchent la peau dénudée de ses épaules. Elle enfonça ses talons dans la moquette afin de ne pas chavirer devant tant de charme.
— Et le… cabinet de toilette ? demanda-t-elle en cherchant à le repérer parmi les innombrables portes fermées qui donnaient sur la suite.
— Juste ici, dit-il d’une voix sensuelle qui lui donna la chair de poule.
— Si cela ne vous ennuie pas, je préfère m’y rendre seule.
— Je ne voudrais pas que vous vous perdiez en chemin, lui glissa-t-il à l’oreille, comme s’il partageait là le plus ardent des secrets.
Lorsqu’il encadra son visage de ses deux mains, elle fut submergée d’un violent désir auquel elle brûlait de donner libre cours. Mais il s’écarta d’elle, se contentant de caresser du bout des doigts le lobe velouté de ses oreilles.
— Juste derrière cette porte, mademoiselle Kate Harper, dit-il, faisant disparaître dans sa main les boucles qu’il venait de lui subtiliser.
***
Duarte attendait ce moment depuis la seconde où sa vie privée et celle des siens, pourtant soigneusement cachée, avait été étalée au grand jour dans l’un de ces journaux à scandales qu’il exécrait.
Désormais, c’en était fini de Kate Harper et des espoirs qu’elle nourrissait sur ce nouveau scoop, songeait-il avec jubilation en soupesant les boucles au creux de sa paume. Il avait été prévenu qu’elle se trouvait sur les lieux et avait compris le subterfuge avant même qu’elle n’enjambe le balcon.
Depuis qu’ils étaient en exil, leur père n’avait cessé de leur répéter que leur sécurité dépendait de leur anonymat et qu’ils devaient fuir la presse comme la peste. Ils avaient donc été protégés des journalistes, et surtout entraînés à les éviter. Depuis le temps, il connaissait toutes leurs combines.
Il lui avait suffi d’un coup d’œil sur l’écran de contrôle pour comprendre jusqu’où elle était prête à aller.
Dans sa robe fluide qui lui allait à merveille, elle était l’incarnation même de la séduction. Elle ressemblait à ces pin-up des années cinquante, ultra-féminines, dont le seul but était d’inciter les hommes à laisser libre cours à leurs instincts primaires. Un brin amusé, il l’imagina drapée dans sa robe, alanguie sur l’un des canapés blancs. Ou, mieux encore, dans son lit.
Heureusement, il savait garder le contrôle sur ses pulsions et si, par malheur, il l’avait perdu, le souvenir des trahisons passées de la jeune femme aurait suffi à refroidir ses ardeurs.
Elle se planta devant lui, jambes à présent fermement campées au sol et mains sur les hanches.
— Je ne peux pas croire que, pendant tout ce temps, vous saviez qui j’étais.
— Je peux même préciser que cela remonte à la seconde où vous avez quitté la salle de réception.
Il l’aurait reconnue entre mille. Il n’y avait pas eu un jour où son visage ne lui était apparu depuis qu’on lui avait fait parvenir des photos de la journaliste, cause de tous leurs maux depuis des années.
Ces photos où on la voyait poser en pantalon de toile et T-shirt blanc, sans maquillage, ses boucles blondes attachées en queue-de-cheval, offraient d’elle une image bien différente de la jeune femme sophistiquée qu’il avait devant lui.
— Pourquoi avoir prétendu que j’étais une call-girl ? demanda-t-elle, les lèvres pincées.
— C’est encore trop bien comparé au métier que vous faites.
En disant cela, il repensa aux tourments par lesquels était passé son père, à un moment où il avait le plus besoin de paix. Trop de stress pouvait le tuer aussi sûrement qu’un des rebelles de San Rinaldo.
— Si je comprends bien, tous les coups sont permis, dit-elle en se frottant les bras, sans trop savoir si ce geste machinal était dû à la peur ou au froid qui filtrait par les baies vitrées ouvertes. Qu’avez-vous l’intention de faire ? Appeler votre service de sécurité, la police ?
Sans daigner répondre il alla ferma les vitres et les verrouilla dans un claquement sec.
— Ecoutez, prince Duarte ou Votre Majesté ou je ne sais trop comment je suis censée vous appeler, dit-elle, les mots se bousculant dans sa tête, calmons-nous, vous voulez bien ?
Il lui lança un coup d’œil par-dessus son épaule et arqua les sourcils, l’air perplexe.
— D’accord, d’accord, dit-elle en coinçant une mèche rebelle derrière son oreille. Je vais rester calme. Quant à vous, faites comme bon vous semble. Voilà, il se trouve que je suis ici et que vous souhaitez le moins possible d’intrusions des médias dans votre vie. Aussi, je me disais… pourquoi ne pas m’accorder une seule et unique photo, une photo sur laquelle vous auriez tout contrôle.
— Il ne s’agit pas d’un jeu vidéo, avec stratégies tordues et scores à remporter, mademoiselle Harper. Il s’agit de ma sécurité ainsi que de celle de ma famille.
Ce qui, pour lui, n’était pas un vain mot. Sa mère avait trouvé la mort au cours du soulèvement de son peuple et son frère aîné avait été grièvement blessé en tentant de lui sauver la vie. De ce jour, son père le roi Enrique n’avait eu qu’une obsession : assurer à ses trois fils une sécurité absolue. Pour cela, il avait fait ériger une forteresse imprenable sur une île, au large de la Floride, sur laquelle ils avaient vécu en reclus. Ce n’était que parvenus à l’âge adulte que les garçons avaient retrouvé leur liberté et renoué avec une vie normale. Lui avait choisi de s’établir à Martha’s Vineyard, Antonio à Galveston Bay et Carlos à Tacoma.
Elle posa sur son bras une main qui se voulait amicale.
— Je suis sincèrement désolée pour tout ce qui vous est arrivé, pour la façon dont vous avez perdu votre mère.
Cette marque de compassion le toucha plus qu’il ne l’aurait voulu. Il plongea dans son regard, d’un bleu aussi profond que le bleu des mers de San Rinaldo.
— Que diriez-vous d’une photo de vous, dans votre tenue de ninja, négligemment appuyé contre la rambarde de votre terrasse ? demanda-t-elle.
— Et pourquoi pas une photo de vous, nue entre mes bras ? répondit-il du tac au tac.
— Espèce de goujat ! De…
— Je vous rappelle que je suis né prince. D’ailleurs, grâce à vous, tout le monde le sait aujourd’hui.
— Je comprends votre colère, dit-elle d’une voix radoucie.
Tout en parlant elle était allée se poster derrière le canapé, comme pour mettre une barrière entre eux.
— Cependant, poursuivit-elle, ni votre condition, ni ce décor somptueux, ne vous donnent tous les droits.
A ces mots, il se revit quitter son île avec pour tout bagage une simple valise remplie de vêtements.
— Vous ne pouvez pas m’en vouloir d’essayer de passer pour un prince, dit-il dans un trait d’humour qui la laissa de marbre.
— Pourquoi m’avez-vous laissée entrer ? demanda-t-elle en soutenant son regard sans ciller. Pour le plaisir de me piéger ?
— Vous voulez vraiment cette photo, n’est-ce pas ? demanda-t-il à son tour, admiratif du sang-froid dont elle faisait preuve.
— Vous ne pouvez même pas imaginer à quel point.
Il la regarda un instant. Quelles étaient les limites de cette jeune femme ? La tentation était forte de les tester, surtout au souvenir de la douceur de sa peau sous ses doigts, de ses formes voluptueuses pressées contre son torse.
Il détourna le regard, cherchant à dissimuler le trouble qu’elle faisait naître en lui.
— Vous pouvez partir, si vous voulez. Il vous suffit de prendre la porte, là, juste derrière vous. L’agent de sécurité qui se trouve dans le couloir vous escortera jusqu’à la sortie.
— Je suppose que vous n’avez pas l’intention de me rendre mes boucles d’oreilles ?
Il fit volte-face et riva son regard au sien.
— Non, répondit-il en palpant la poche de sa veste. A moins que vous ne veniez les chercher.
— Je préfère me lancer dans des batailles que j’aurais une chance de remporter.
Elle esquissa un demi-sourire avant d’enchaîner :
— Puis-je au moins espérer obtenir de vous un mouchoir que je pourrais vendre aux enchères sur internet ?
Ce trait d’esprit le surprit de nouveau.
— Je vous trouve très drôle et je ne vous cacherai pas que j’adore cela.
— Rendez-moi mes appareils et je vous montrerai de quoi je suis capable.
Il se demanda une fois encore qui était cette femme étrange qui portait à la cheville un cordon argent sur lequel étaient enfilées des perles en plastique. Il en connaissait plus d’une qui, en des circonstances similaires, aurait manifesté une nervosité croissante ou l’aurait flatté outrageusement. A croire que celle-ci, en dépit de sa profession détestable, était plus intelligente.
Une pensée alarmante lui traversa soudain l’esprit. Et si son micro-appareil avait envoyé à distance les clichés déjà pris ? S’ils inondaient déjà les sites internet ?
Ses doigts se remirent à tripoter nerveusement les boucles d’oreilles, en même temps qu’un plan commençait à germer dans son esprit. S’il arrivait à ses fins il pourrait même faire coup double : satisfaire le désir qu’elle lui inspirait et prendre sa revanche.
— Mademoiselle Harper, dit-il en s’approchant du canapé derrière lequel elle s’était retranchée, j’ai une proposition à vous faire.
— Une proposition ? répéta-t-elle en reculant à mesure qu’il avançait. Je pensais pourtant avoir été très claire à ce sujet.
— Dommage. Cela aurait pu être…
Il s’interrompit pour remettre en place une lampe, cadeau de son frère Antonio, qu’elle avait légèrement déplacée en voulant lui échapper.
— Ce n’est pas à ce genre de proposition que je pensais, dit-il. Croyez-moi, je n’ai pas à payer pour faire l’amour lorsque j’en ai envie.
Elle le scruta attentivement tout en remontant furtivement l’encolure de sa robe.
— A quel genre de marché faites-vous donc allusion, alors ?
A son tour, il se mit à scruter le moindre de ses mouvements. La façon dont elle grattait le vernis de son pouce avec son index ; comment elle frictionnait délicatement sa cheville en prenant soin d’éviter la ridicule chaînette qui l’entourait. Il savourait chacune de ses attitudes, son plan se précisant à chaque seconde.
Il n’y avait plus à hésiter. C’était la meilleure façon. La seule.
— Disons que j’ai un problème familial à… régler. Comme vous le savez, vous et la planète entière, mon père n’est pas en très grande forme.
Pour la première fois, il vit la faille en elle.
— Je le regrette, dit-elle avec un accent de sincérité. Vraiment.
Ce moment de faiblesse vite écarté, elle fixa sur lui un regard pétillant d’intelligence.
— Alors, ce marché ?
— Mon père n’attend qu’une chose. Me voir marié et prêt à produire le prochain héritier de la dynastie Medina. Il a même déjà choisi la femme qu’il me fallait.
— Vous êtes fiancé ? demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux étonnés.
— Non, je ne suis pas fiancé, répondit-il, irrité.
Il réglerait la question de son impulsivité plus tard. Pour l’heure, il s’agissait de la convaincre de se plier à ses règles.
— Comme je vous l’ai dit, mon père est malade, dit-il évasivement, lui épargnant les détails de l’hépatite, contractée au cours de leur fuite, qui mettait ses jours en danger. Et je ne voudrais pas ajouter à son anxiété quand il est déjà si faible.
— Vous avez raison, il n’y a rien de plus important que la famille ! dit-elle d’une voix emplie de compassion.
— Exactement ! Pour en revenir à notre sujet, vous voulez quelque chose que j’ai et vous pouvez me donner quelque chose en retour.
D’un geste élégant il porta la main de Kate à sa bouche et effleura des lèvres ses ongles vernis de rouge. A en juger par la façon dont ses pupilles se dilatèrent, cette revanche avait toutes les chances de se révéler agréable.
— Avec les photos que vous avez fait paraître dans la presse, vous nous avez causé beaucoup de tort, poursuivit-il. Mais je connais un moyen de vous racheter.
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