Quo Vadis

Henryk Sienkiewicz · Chapitre 33 sur 79

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Quo Vadis

Chapitre XXIX.

 

 

À cette lettre, Vinicius ne reçut pas de réponse : Pétrone n’écrivait pas, espérant que d’un jour à l’autre César donnerait l’ordre de rentrer à Rome. La nouvelle en avait parcouru la ville, provoquant une grande joie parmi la populace avide de voir re-prendre les jeux et les distributions de blé et d’huile, dont les réserves s’entassaient à Ostie. Hélius, affranchi de Néron, avait enfin avisé le Sénat du retour de l’empereur. Mais Néron, qui s’était embarqué avec sa cour au cap Misène, ne se hâtait pas, s’arrêtait dans les villes du littoral, soit pour se reposer, soit pour paraître sur les théâtres. À Minturnes, où il avait de nou-veau chanté en public, il avait séjourné une quinzaine de jours, se demandant même s’il ne retournerait pas à Naples en atten-dant la venue du printemps, qui s’annonçait chaud et précoce.

Cependant, Vinicius restait enfermé chez lui, pensant uni-quement à Lygie et à toutes les choses nouvelles qui préoccu-paient son âme et la remplissaient d’idées et de sentiments si peu familiers. Il ne voyait personne, sinon de loin en loin le mé-decin Glaucos, dont chaque visite le comblait de joie, parce qu’il pouvait y parler de Lygie. Glaucos, il est vrai, ignorait le lieu de son refuge, mais il affirmait qu’elle y était entourée de la sollici-tude des anciens.

Un jour, touché de la tristesse de Vinicius, il lui avoua que l’apôtre Pierre avait blâmé Crispus de ses reproches à Lygie sur son amour terrestre. À ces mots, le jeune patricien pâlit d’émo-tion. Souvent il s’était dit qu’il n’était pas indifférent à Lygie, mais il retombait toujours dans le doute et dans l’incertitude. Maintenant, il entendait pour la première fois la confirmation

 

– 337 – de ses désirs et de ses espérances de la bouche d’un étranger, et bien mieux, d’un chrétien ! Sur le moment, il eût voulu aller re-mercier Pierre. Mais ayant appris que celui-ci prêchait la nou-velle doctrine aux environs de Rome, il conjura Glaucos de le conduire vers lui, lui promettant en échange de faire des larges-ses aux pauvres de la communauté. Il lui semblait que l’amour de Lygie devait écarter tous les obstacles, car il était prêt lui-même à honorer le Christ. Mais tout en le persuadant de rece-voir le baptême, Glaucos n’osait l’assurer que Lygie devrait par là même devenir sienne aussitôt ; il lui disait que l’on devait demander le baptême pour le baptême même et pour l’amour du Christ, et non pour d’autres motifs. « Il faut d’abord avoir l’âme chrétienne », – ajouta-t-il. Et ce Vinicius, que toute en-trave irritait, commençait à comprendre que Glaucos parlait comme devait parler un chrétien. Il n’avait pas une compréhen-sion très nette qu’une modification radicale dans sa nature rési-dât dans ce fait que, précédemment, il ne jugeait les hommes et les choses qu’à travers son égoïsme, tandis qu’à présent il s’ac-coutumait graduellement à la pensée que d’autres yeux peuvent voir d’autre façon, qu’un autre cœur peut sentir différemment, et que l’équité n’est pas la même chose que l’intérêt personnel.

À présent Vinicius éprouvait fréquemment le désir de voir Paul de Tarse, dont la parole l’intriguait et le troublait. Il cher-chait des arguments propres à réfuter sa doctrine, se révoltait intérieurement contre lui, et malgré tout son désir de le voir et de l’entendre augmentait. Mais Paul était parti pour Aricie et les visites de Glaucos s’espaçant de plus en plus, Vinicius se trouva dans une solitude complète. Alors il se mit de nouveau à errer par les ruelles de Suburre et les voies étroites du Transtévère, espérant y apercevoir Lygie, ne fût-ce que de loin ; cet espoir ayant été déçu, il fut pris d’ennui et d’impatience. Puis vint un moment où son naturel primitif triompha une fois encore, avec la violence de la vague dont le ressac vient battre à nouveau le rivage. Il se jugea bien sot de s’être encombré la tête de choses qui ne lui avaient apporté que tristesse, au lieu de prendre de la

 

– 338 – vie tout ce qu’elle pouvait donner. Il résolut d’oublier Lygie, de rechercher les plaisirs et d’en user sans plus se soucier d’elle. Il sentait néanmoins que ce serait là sa dernière tentative de libé-ration.

Avec son énergie aveugle et sa fougue coutumière, il se lan-ça donc dans le tourbillon de la vie facile. Et la vie elle-même semblait l’y encourager. Morte et dépeuplée durant l’hiver, la ville recommençait à s’animer à l’espérance de la prochaine ar-rivée de César, à qui l’on préparait une réception solennelle. Le printemps était proche : sur les cimes des monts Albains les neiges avaient fondu au souffle des vents d’Afrique ; les violettes parsemaient le gazon des jardins. Sur les forums et au Champ de Mars grouillait une multitude qui se chauffait à un soleil chaque jour plus ardent. Sur la Voie Appienne, rendez-vous ha-bituel des promeneurs, circulaient de nombreux chars riche-ment décorés. On faisait déjà des excursions aux monts Albains. Des jeunes femmes, sous le prétexte d’honorer Junon à Lavi-nium ou Diane à Aricie, désertaient leurs demeures pour s’en aller à la recherche d’émotions, de société, de rencontres et de plaisir.

Et un jour, au milieu des chars luxueux, Vinicius aperçut la magnifique carucca de Chrysothémis, la maîtresse de Pétrone, précédée de deux molosses et escortée de jeunes gens mêlés à de vieux sénateurs retenus en ville par leurs fonctions. Chrysothé-mis dirigeait en personne l’attelage de quatre petits chevaux corses et distribuait autour d’elle des sourires et de légers coups de sa cravache dorée. Apercevant Vinicius, elle arrêta les che-vaux, le fit monter dans sa carucca et l’emmena chez elle, où elle le retint à un festin qui dura toute la nuit. Vinicius s’y enivra si bien qu’il perdit même le souvenir du moment où on l’avait ra-mené chez lui. Il se rappelait pourtant que Chrysothémis s’étant informée de Lygie, il s’en était offensé et, déjà ivre, lui avait vidé sur la tête sa coupe de falerne. Rien que d’y penser, il sentait encore gronder sa colère. Mais, dès le lendemain, et l’injure ou-

 

– 339 – bliée, Chrysothémis était revenue le chercher pour l’emmener de nouveau sur la Voie Appienne. Puis, elle était revenue chez lui, lui avouant que depuis longtemps elle était lasse, non seu-lement de Pétrone, mais aussi de son luthiste, et que son cœur était libre. Huit jours durant, ils se montrèrent ensemble. N’empêche que leurs relations ne pouvaient durer longtemps. Quand bien même, depuis l’incident du falerne, le nom de Lygie n’avait pas été prononcé, Vinicius n’arrivait pas à la bannir de ses pensées. Il éprouvait toujours la sensation de ses yeux fixés sur lui, sensation qui le remplissait d’inquiétude. Il avait beau s’indigner contre lui-même, il ne pouvait se défaire de l’idée qu’il attristait Lygie, ni des regrets que lui causait cette idée. À la première scène de jalousie, provoquée par l’achat qu’il venait de faire de deux jeunes Syriennes, il chassa Chrysothémis sans égards. Toutefois, il ne cessa point pour cela de se livrer au plai-sir et à la débauche ; il semblait, au contraire, s’y plonger par animosité contre Lygie. Il n’en finit pas moins par se rendre compte qu’il ne cessait de songer à elle, qu’elle était l’unique inspiratrice de ses actes, bons ou mauvais, et que, en réalité, hors d’elle rien ne l’intéressait. Alors, las et écœuré, il se sentit de la répulsion pour les plaisirs dont il ne gardait que des re-mords. Il se compara à un indigent, et cela à sa grande surprise, car il avait toujours considéré comme bon tout ce qui lui plai-sait. Il avait perdu désormais sa liberté, son assurance, et il tomba dans une complète prostration dont ne put même le tirer la nouvelle que César était de retour. Rien ne l’intéressait plus, jusqu’à Pétrone qu’il n’alla voir que lorsque celui-ci l’envoya chercher dans sa propre litière.

Vinicius, joyeusement accueilli, ne répondit d’abord qu’à contrecœur aux questions de son ami. Mais à la fin, ses senti-ments et ses pensées longtemps refoulés débordèrent en un flux de paroles, il instruisit Pétrone de toutes les recherches qu’il avait faites pour retrouver Lygie, de son séjour parmi les chré-tiens, de tout ce qu’il y avait vu et entendu, de tout ce qui avait tourmenté son esprit et son cœur, et il finit par se lamenter

 

– 340 – d’être plongé dans un chaos où il avait perdu, avec la tranquilli-té, le don de discerner les choses et de les apprécier. Rien ne l’attirait, il ne prenait goût à rien, ne savait ni à quoi se décider, ni que faire. Il était prêt tout ensemble à honorer et à persécuter le Christ ; il comprenait l’élévation de sa doctrine et ressentait en même temps pour Lui une répulsion invincible. Il se rendait compte que, si même il arrivait à posséder Lygie, ce ne serait pas tout entière, car il lui faudrait la partager avec le Christ. En somme, il vivait comme s’il n’eût pas vécu : sans espoir, sans lendemain, sans foi dans le bonheur. Il se sentait entouré de ténèbres, il cherchait à tâtons et vainement une issue.

Durant le récit de Vinicius, Pétrone examinait ses traits al-térés, ses mains tâtonnantes étendues comme pour chercher réellement un chemin dans l’obscurité, et il réfléchissait. Sou-dain, il se leva, s’approcha de Vinicius et lui rebroussant les che-veux derrière l’oreille :

– Sais-tu, – lui demanda-t-il, – que tu as quelques cheveux gris aux tempes ?

– C’est possible, – repartit Vinicius ; – je ne serais même pas étonné de les voir bientôt blanchir tous.

Un silence se fit. Pétrone, en homme intelligent, avait mé-dité quelquefois sur l’âme humaine et sur la vie. Dans leur monde à tous deux, cette vie pouvait, en général, sembler exté-rieurement heureuse ou malheureuse ; intérieurement elle était toujours calme. Ainsi que la foudre ou un tremblement de terre renversaient un temple, de même le malheur pouvait boulever-ser une existence. Mais, considérée en soi, cette existence ne se composait que de lignes pures, harmonieuses et exemptes d’ir-régularités. Et voici que les paroles de Vinicius reflétaient tout autre chose, voici que Pétrone se trouvait pour la première fois en présence d’une série d’énigmes intellectuelles que jusqu’ici personne n’avait cherché à résoudre. Il était assez sagace pour

 

– 341 – en apercevoir la portée, mais, en dépit de toute sa finesse, il ne trouvait aucune explication à ses propres doutes. Et seulement après un long silence, il dit :

– Il ne peut y avoir là que des sortilèges.

– C’est aussi ce que j’ai cru, – répondit Vinicius. – Bien souvent il m’a semblé qu’on nous avait jeté un sort.

– Et si tu t’adressais aux prêtres de Sérapis ? – opina Pé-trone. – Évidemment, parmi eux comme parmi tous les prêtres, il ne manque pas d’imposteurs, pourtant il en est qui ont appro-fondi d’étranges mystères.

Sa voix mal assurée trahissait son peu de conviction, car il sentait combien, dans sa bouche, ce conseil pouvait paraître vain, sinon ridicule.

Vinicius se frotta le front et dit :

– Des sortilèges !… J’ai vu des mages qui savaient utiliser les forces souterraines et en tirer profit. J’en ai vu d’autres qui s’en servaient pour nuire à leurs ennemis. Mais les chrétiens vivent dans la pauvreté ; ils pardonnent à leurs ennemis ; ils prêchent l’humilité, la vertu et la miséricorde. Quel bénéfice tireraient-ils des envoûtements et en quoi en profiteraient-ils ?

Pétrone commençait à s’irriter de ce que son intelligence ne trouvait rien. Ne voulant pas toutefois en convenir et tenant à répondre quand même, il dit :

– C’est une secte nouvelle…

Et bientôt il ajouta :

 

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– Par la divine souveraine des bosquets de Paphos ! comme tout cela gâte la vie ! Tu admires la bonté et la vertu de ces gens, et moi je te dis qu’ils sont méchants, car ce sont les ennemis de la vie au même titre que les maladies, que la mort. Nous en avons pourtant assez sans cela ! Compte un peu : les maladies, César, Tigellin, les vers de César, les savetiers qui commandent aux descendants des quirites, les affranchis qui siègent au Sé-nat. Par Castor ! c’en est assez. C’est une secte pernicieuse et détestable. As-tu essayé de secouer toutes ces tristesses et d’user un peu de la vie ?

– J’ai essayé, – répondit Vinicius.

Pétrone riait.

– Ah ! traître ! Les nouvelles sont vite connues par les es-claves : tu m’as soufflé Chrysothémis !

Vinicius avoua, d’un geste dégoûté.

– N’empêche que je t’en remercie, – continua Pétrone. – Je lui enverrai une paire de souliers brodés de perles. En mon lan-gage amoureux, cela veut dire : « Va-t’en » Je te suis reconnais-sant à double titre : d’abord de n’avoir pas accepté Eunice, en-suite de m’avoir débarrassé de Chrysothémis. Écoute-moi bien : tu vois devant toi un homme qui se levait de bon matin, prenait son bain, festoyait, possédait Chrysothémis, écrivait des satires, parfois même rehaussait sa prose de quelques vers, mais qui s’ennuyait comme César et souvent n’arrivait pas à chasser ses idées noires. Et sais-tu pourquoi il en était ainsi ? Parce que j’al-lais chercher bien loin ce que j’avais sous la main… Une belle femme vaut toujours son pesant d’or, mais quand, au surplus, elle vous aime, elle n’a pas de prix. Tous les trésors de Verres ne sauraient la payer. À présent je me dis : remplis ta vie de bon-heur, ainsi qu’une coupe du meilleur vin que produit la terre et bois jusqu’à ce que ta main devienne inerte et que blêmissent

 

– 343 – tes lèvres. Ensuite, advienne que pourra : telle est ma nouvelle philosophie.

– Tu l’as toujours professée. Elle ne comporte rien de nou-veau.

– Elle possède, à présent, l’idéal qui lui faisait défaut.

Il appela Eunice, qui entra, drapée de blanc, resplendis-sante sous ses cheveux d’or, et non plus l’esclave de naguère, mais une sorte de déesse d’amour et de félicité. Pétrone ouvrit les bras en disant :

– Viens.

Elle accourut, s’assit sur ses genoux, lui entoura le cou de ses bras et posa sa tête sur sa poitrine. Vinicius voyait les joues d’Eunice s’empourprer peu à peu et ses yeux se voiler. Ainsi ré-unis, ils formaient un merveilleux groupe de tendresse et de bonheur. Pétrone étendit la main vers une potiche, y prit une poignée de violettes et les répandit sur la tête, la poitrine et la stole d’Eunice ; ensuite il lui dégagea les épaules et dit :

– Heureux celui qui, comme moi, a rencontré l’amour en-fermé dans un tel corps !… Parfois, il me semble que nous som-mes deux divinités… Regarde : Praxitèle, Miron, Scopas, Lysias, ont-ils imaginé lignes plus pures ? Est-il à Paros ou au Pentéli-que un marbre aussi chaud, aussi rose et aussi voluptueux ? Il est des hommes qui usent de leurs baisers les bords d’un vase ; moi, je préfère chercher le plaisir là où je puis réellement le trouver.

Ses lèvres se mirent à errer sur les épaules et sur le cou d’Eunice. Elle frissonnait, ses yeux s’ouvraient et se refermaient sous l’empire d’une indicible félicité. Enfin Pétrone, relevant sa tête élégante et se tournant vers Vinicius :

 

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– Et maintenant, réfléchis à ce que valent tes mornes chré-tiens et compare ! Si tu ne saisis pas la différence, eh bien ! va les rejoindre. Mais ce spectacle t’aura guéri…

Au parfum de violettes qui flottait dans la salle, les narines de Vinicius se gonflèrent. Il pâlit à la pensée que s’il pouvait promener ainsi ses lèvres sur les épaules de Lygie, après ce bonheur sacrilège, il lui importerait peu de voir crouler le monde. Habitué déjà à se rendre promptement compte de ce qui se passait en lui, il s’aperçut qu’en ce moment même il son-geait à Lygie, à elle seule.

– Eunice, ma divine, – murmura Pétrone, – donne l’ordre de nous apporter des couronnes et à déjeuner.

Eunice sortit… Il continua en s’adressant à Vinicius :

– J’ai voulu l’affranchir, et sais-tu ce qu’elle m’a répondu ? « J’aime mieux être ton esclave que l’épouse de César. » Alors, je l’ai affranchie à son insu. Le préteur, pour me complaire, a bien voulu ne pas exiger sa présence. Elle ignore qu’elle est li-bre, elle ignore aussi que si je meurs, cette maison et tous mes bijoux, sauf les gemmes, sont sa propriété.

Il se leva, déambula par la salle :

– L’amour, – poursuivit-il, – transforme les gens, les uns plus, les autres moins. Il m’a transformé, moi aussi. J’aimais jadis le parfum de la verveine, mais Eunice préférant les violet-tes, je me suis mis à les aimer plus que toute autre fleur, et, de-puis le retour du printemps, nous ne respirons que des violettes.

Il s’arrêta devant Vinicius et lui demanda :

– Et toi ? tu t’en tiens toujours au nard ?

 

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– Laisse-moi, – répliqua le jeune homme.

– J’ai voulu te montrer Eunice et je te parle d’elle parce que peut-être tu cherches bien loin ce qui est tout près. Un cœur fidèle et simple peut battre pour toi dans les cubicules de tes esclaves. Applique ce baume sur tes blessures. Tu dis que Lygie t’aime ; c’est possible, mais qu’est-ce qu’un amour qui se re-fuse ? N’est-ce pas une preuve qu’il y a quelque chose de plus fort que lui ? Non, mon cher, Lygie n’est pas Eunice.

Mais Vinicius de répliquer :

– Tout n’est qu’un même tourment. Je t’ai vu couvrir de baisers les épaules d’Eunice ; aussitôt j’ai pensé que si Lygie m’avait découvert les siennes, la terre aurait pu s’entrouvrir. Mais à cette idée, une sorte de crainte s’est emparée de moi, comme si je m’étais attaqué à une vestale, ou que j’aie voulu souiller une divinité… Lygie n’est pas Eunice. Mais leur diffé-rence m’apparaît tout autre qu’à toi. L’amour a modifié ton odo-rat et tu préfères aujourd’hui les violettes à la verveine. Moi, il m’a transformé l’âme. Et, malgré ma misère et ma passion, je préfère que Lygie soit ce qu’elle est et ne ressemble pas aux au-tres femmes.

Pétrone haussa les épaules.

– Alors, tu n’as pas à te plaindre. Mais moi, je ne puis le comprendre.

Vinicius répondit avec chaleur :

– Oui ! oui ! nous ne pouvons plus nous comprendre.

Un silence suivit.

 

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– Que le Hadès engloutisse tous les chrétiens ! – s’exclama Pétrone. – Ils t’ont rempli d’inquiétudes et ils ont sapé chez toi le sens de la vie. Que le Hadès les engloutisse ! Tu te trompes, si tu crois leur doctrine bienfaisante : cela seul est bienfaisant qui nous donne le bonheur, à savoir : la beauté, l’amour et la force ; et c’est là ce qu’ils qualifient de vanités. Tu te trompes aussi en les croyant justes, car, si nous rendons le bien pour le mal, que rendrons-nous pour le bien ? Et si, pour l’un comme pour l’au-tre, la récompense est la même, pourquoi les hommes seraient-ils bons ?

– Non, la récompense n’est pas la même ; mais, suivant leur doctrine, elle commence dans la vie future, la vie éternelle.

– Je n’entre pas dans ces considérations, que nous ne pourrons vérifier que plus tard, si même nous pouvons vérifier quelque chose… sans yeux. En attendant, ce sont simplement des hallucinés. Ursus a étouffé Croton, tout simplement parce qu’il a des muscles d’acier. Mais les chrétiens, eux, sont quantité négligeable ; ce sont des gens obtus, et l’avenir ne saurait appar-tenir à des obtus.

– Pour eux, la vie ne commence qu’avec la mort.

– C’est comme si quelqu’un disait : le jour commence avec la nuit. As-tu l’intention d’enlever Lygie ?

– Non. Je ne puis lui rendre le mal pour le bien, et j’ai juré de ne pas le faire.

– Peut-être songes-tu à adopter la doctrine chrétienne ?

– Je le voudrais, mais toute ma nature s’y oppose.

– Es-tu capable d’oublier Lygie ?

 

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– Non.

– Alors, voyage.

À ce moment, les esclaves vinrent annoncer que le déjeuner était prêt ; tout en se rendant au triclinium, Pétrone poursuivit :

– Tu as parcouru une partie de la terre, mais en soldat qui se hâte vers son lieu de destination et ne s’arrête pas en route. Viens avec nous en Achaïe. César n’a pas encore renoncé à ce projet de voyage. Il s’arrêtera partout, chantera, recueillera des couronnes, dépouillera les temples, et, finalement, rentrera ici en triomphateur. Ce sera quelque chose comme la procession d’un Bacchus et d’un Apollon en une seule divinité. Des augus-tans ! des augustanes ! des milliers de citharistes ! Par Castor ! cela vaut d’être vu, le monde n’ayant encore rien vu de sembla-ble.

Il s’étendit sur la couchette aux côtés d’Eunice. Un esclave vint lui orner la tête d’une couronne d’anémones, et il continua :

– Qu’as-tu vu au service de Corbulon ? Rien ! As-tu conve-nablement visité les temples grecs, ainsi que je le fis moi-même, pendant deux ans, passant des mains d’un guide à celles d’un autre ? Es-tu allé à Rhodes où se dressait le colosse ? As-tu vu, à Panopie, en Phocide, l’argile dont se servit Prométhée pour pé-trir les hommes ? As-tu vu, à Sparte, les œufs pondus par Léda, ou à Athènes la fameuse cuirasse sarmate faite de sabots de cheval, ou en Eubée le vaisseau d’Agamemnon, ou la coupe qui fut moulée sur le sein gauche d’Hélène ? As-tu vu Alexandre, Memphis, les Pyramides, le cheveu qu’Isis s’arracha en pleurant Osiris ? As-tu entendu les soupirs de Memnon ? Le monde est vaste et tout ne finit pas au Transtévère ! J’accompagnerai Cé-sar, et, sur le chemin du retour, je le quitterai pour m’en aller à Cypre, car ma divine aux cheveux d’or désire que nous offrions

 

– 348 – ensemble, à Paphos, des colombes à Cypris, et je ne dois pas te laisser ignorer que tout ce qu’elle désire s’accomplit.

– Je suis ton esclave, – interrompit Eunice.

Mais lui, la tête posée sur son sein, dit en souriant :

– Je suis alors l’esclave d’une esclave. Je t’admire, ma di-vine, des pieds à la tête.

Puis, s’adressant à Vinicius :

– Viens avec nous à Cypre. Mais souviens-toi qu’aupara-vant il faut que tu voies César. C’est mal à toi de ne t’être pas encore rendu chez lui ; Tigellin serait capable d’exploiter la cir-constance pour te nuire. Il n’a, il est vrai, aucune haine person-nelle à ton égard, mais il ne saurait t’aimer, toi, mon neveu… Nous dirons que tu étais malade. Il nous faudra réfléchir à la réponse à faire au cas où César te parlerait de Lygie. Le mieux serait de dire, avec un geste de lassitude, que tu l’as gardée jus-qu’à satiété. Il comprendra cela. Tu ajouteras que la maladie t’a confiné à la maison, que ta fièvre s’est augmentée de ton chagrin de n’avoir pu te rendre à Naples pour l’écouter chanter et que l’espoir de bientôt l’entendre a hâté ta guérison. N’aie pas peur d’exagérer. Tigellin annonce qu’il prépare pour César quelque chose, non seulement de grand, mais encore d’écrasant… Pour-tant je flaire un piège. Je me méfie aussi de ta disposition d’es-prit…

– Sais-tu, – interrompit Vinicius, – qu’il est des gens qui ne craignent pas César et vivent aussi tranquilles que s’il n’existait pas ?

– Je sais qui tu vas nommer : les chrétiens.

 

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– Oui. Eux seuls… Et notre vie, qu’est-elle, sinon un conti-nuel effroi ?

– Laisse-moi donc la paix avec tes chrétiens. Ils ne redou-tent point César, parce que peut-être il n’a jamais entendu par-ler d’eux. En tout cas, il ne sait rien sur leur compte et ne s’inté-resse pas plus à eux qu’à des feuilles mortes. Je te le répète, ce sont des infirmes, et tu le sens toi-même, car si ta nature répu-gne à suivre leur doctrine, c’est justement parce que tu vois leur nullité. Tu es un homme pétri d’une autre argile : n’y pense plus et ne m’en parle plus. Nous saurons vivre et nous saurons mou-rir, et eux, que sauront-ils faire ? Le sait-on ?

Vinicius fut frappé de ces paroles. Rentré chez lui, il se de-manda si réellement cette bonté et cette miséricorde n’étaient pas une preuve de la faiblesse de leurs âmes. Il lui sembla que des hommes forts et bien trempés ne pourraient pardonner ain-si. De là sans doute la répugnance de son âme de Romain pour leur doctrine. « Nous, nous saurons vivre et nous saurons mou-rir », avait dit Pétrone. Et eux ? Ils ne savent que pardonner, mais ils ne comprennent ni l’amour véritable, ni la véritable haine.

 

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