Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)
Chapitre Premier · En réalité, Bernard était ainsi constitué qu’il…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Ils causèrent à voix basse, se retrouvèrent, firent enfin le point de leur voyage. Il lui raconta sa vie; il lui dit sa solitude et son indifférente fidélité à Reine; il avait dû édifier sa fortune; pas une journée, pas une heure où le désir d’un corps de femme l’eût visité. Qu’il eût songé à elle, certes! en pouvait-elle douter? Mais c’était avec résignation, l’œuvre essentielle étant d’abord de devenir riche pour disposer à son gré des êtres et des choses. Il l’entretint longtemps ainsi; elle aimait l’entendre, lui faire conter ses roueries et ses combinaisons, riait tout bas en le traitant de rusée canaille avec un doux roucoulement de la gorge où semblait s’avancer et s’attarder le désir. Il finit par conclure: «Et maintenant il n’y a plus qu’une chose à faire: venir à Paris sous prétexte d’élever notre Olivier. Je t’installerai un gentil nid. Nous serons heureux, si heureux!» Olivier! elle n’y songeait plus. Son fils lui apparut aussitôt, si beau! et si plein d’une amoureuse et naïve admiration! Il l’appelait quelquefois Maman-Petite-Sainte et soudain, revenant en coup de bélier, tous les remords l’envahirent à gros bouillons et la submergèrent de dégoût. Elle ne sentit plus de son vertige que son entraînement horriblement sexuel, se mit sur son séant, blanche et réellement secouée d’une nausée. Elle repoussa Bernard du bras, la figure bouleversée de crainte et du déchirement intérieur. L’image de la Tante Rose, humble et vertueuse, l’image de Blinkine ardemment repenti et qui peut-être priait pour elle à cette heure dans une cellule, l’image du petit Olivier soudain prévenu de son indignité et ruisselant de larmes, lui apparurent, insupportables, la rejetant avec mépris dans une irrémissible honte. Ce fut une crise de désespoir étouffé, affres silencieuses qui craignaient l’éveil de la maisonnée muette, de larmes ravalées, de hoquets qui la secouaient à la briser; la mise en œuvre, pour la destruction et le détraquement, de tous les ressorts prodigieux d’une incomparable machine vivante.
Bernard essayait en vain de la calmer mais il semblait que ses paroles ne fissent que l’exciter davantage. Presque à voix haute, sauvagement, elle faisait: «Mourir, ah! mourir!» Il lui disait tendrement: «Angèle, mon Angèle». Mais elle répétait encore: «Mourir! Je veux mourir…» Et le repoussant avec violence, elle finit par ajouter: «Tu es la cause de tout, toi, crapule!» puis par le secouer, le mordre à pleines dents. Il se laissait faire, serrant les mâchoires, résistant à l’envie de la rouer de coups, espérant qu’elle allait enfin se taire. Et, en effet, elle retomba haletante, les yeux clos. Elle demanda: «Quelle heure peut-il être?» Il répondit: «Je ne sais pas, mais l’Angélus sonne».—«Alors, il est quatre heures; quelle nuit!»—«Je vais te laisser», dit-il. Il se leva, passa sa robe de chambre, chaussa ses mules. Elle ne parut l’entendre ni le voir, répéta d’une voix qu’il ne lui connaissait pas «Quelle nuit!» Puis elle ajouta: «Quel désastre!» et, tout doucement, regardant soudain vers lui avec crainte «Mourir!» Lui, à peine guidé par les lueurs de la bougie mourante, se dirigeait à tâtons vers la porte. Au moment où il l’entrebâillait, un courant d’air brusque le fit retourner, il aperçut Angèle qui, descendue silencieusement de son lit, avait ouvert la fenêtre et l’enjambait. Il eut le temps de sauter, de la saisir aux pieds, de maintenir ce corps nu tout entier déjà projeté dans l’espace et verticalement renversé contre le mur, s’égratignant au crépi. Avec quelle peine surhumaine il put remonter cette masse qui se défendait et voulait mourir, altérée de vertige, de vide, de l’appel des roches basses où écumait le Viaur! Il la tint enfin dans ses bras, épuisée, pourpre, farouche et muette. Il la remit au lit, referma la fenêtre. La bougie s’était enfin éteinte, la chambre était noire; seule, la tache livide de la croisée trouait les ténèbres. Il alla à la porte, l’ouvrit, la referma en restant à l’intérieur, immobile et invisible. Aussitôt que le loquet fut retombé, Angèle se redressa comme un fantôme. Elle descendit du lit en gémissant, revint à pas brisés vers la fenêtre. Comme elle mettait la main sur le bouton, Bernard l’empoignait de nouveau, la couchait, la bourrait de coups de poings qui meurtrissaient ses muscles et la laissèrent endolorie, incapable d’un mouvement. Il dévissa le bouton de l’espagnolette, retira la clé de la porte, sortit, ferma à double tour et rentra dans sa chambre. Il se vit dans la glace, les yeux agrandis, le teint de plomb. Il se lava hâtivement, s’habilla, descendit. Il consulta sa montre. Quatre heures et demie. Il sortit. Le bourg dormait; une pluie de fin de nuit automnale le transperça tout de suite et le fit grelotter. Il traversa le village, consulta les plaques indicatrices, trouva enfin ce qu’il cherchait et partit d’un pas accéléré sur la route.
Au bout de trois quarts d’heure, il arrivait à Bellecombe; le Père Blinkine sortait de l’office et le reçut tout de suite. Bernard ouvrit la bouche, s’aperçut qu’il ne pourrait pas s’expliquer; il avait une boule dans la gorge, il dit: «C’est grave. Viens à la Commanderie tout de suite».—«C’est bien, répondit Abraham, en route». Ils retournèrent par le même chemin jusqu’au pont de Faussergues. Là le moine indiqua un raccourci sur la rive du Viaur. L’eau rapide et noire coulait le long d’eux. L’indifférence, le mystère, le silence de cette nature qu’il n’avait jamais vue à une heure aussi matinale serraient le cœur de Bernard. Il dut demander à Abraham une pause de quelques minutes. Ils arrivèrent enfin et trouvèrent Mauléon et les valets qui descendaient dans la cuisine.
—Je n’ai pas pu dormir, dit Bernard, je suis allé chercher mon ami Blinkine.
—Et vous avez bien fait! Mais, sapristi, je n’aurais jamais cru voir un Parisien debout à six heures. Et il a bien fallu partir à quatre heures, hein! pour être de retour à six!
—Oui, quatre heures et demie.
—Le lit n’était donc pas bon? Un peu d’énervement peut-être?…
—Oui, oui. Je monte chercher un mouchoir. En attendant, tu vas t’asseoir, Abraham, je redescends tout de suite ou, si tu venais voir ma chambre?
Ils montèrent, il entra chez Angèle: «Le Père Blinkine est là, dit-il, il veut te voir. Habille-toi tout de suite et rondement.» Il la prit, la mit debout. Elle se laissait faire comme une somnambule. Il dut lui passer sa chemise, ses bas, un jupon, un peignoir. Il l’emmena dans sa chambre; elle vit le moine, baissa la tête; enfin, elle se jeta à ses pieds en pleurant. Bernard poussa un soupir de soulagement et redescendit:
—Angèle a trouvé le Père dans le couloir et elle en profite pour se confesser, on me congédie.
—Se confesser? dit Mauléon. Et en quel honneur?
—Tu ne sais donc pas, fit la Tante Rose, que c’est dimanche la fête de la Sainte Vierge. Mécréant, va!
—Ah! bon, ne te fâche pas.
Le facteur entrait, porteur d’un télégramme pour Angèle.
—Je devine ce que c’est, dit Mauléon.
—Bien sûr, répondit la Tante Rose, ce n’est pas très difficile. N’est-ce pas, monsieur Rabevel?
—Je crois deviner aussi, fit Bernard.
Un instant après, un pas retentit dans l’escalier. Le Père Blinkine descendait, suivi par la jeune femme.
—Comme tu as l’air défait, ma pauvre petite! s’écria la Tante Rose.
—Oui, je ne suis pas très bien.
—Tu as voulu trop en faire hier au soir, tu vois; je te disais que tu pouvais monter, qu’on achèverait le travail sans toi! Tu es belle, va, avec ce pauvre petit museau de quatre sous, pâle comme un rat blanc!
Elle lui tendit la dépêche et ajouta:
—Qu’est-ce qu’il va dire de te voir comme ça, celui-là?… car c’est bien de lui, hein?
Angèle avait ouvert le télégramme d’un geste vif; elle le lut à haute voix:
«_Viens d’arriver Bordeaux bonne santé. Serai Commanderie demain matin. Bons baisers à tous. François._»
Elle ajouta, regardant successivement Bernard, Abraham et Rose:
—Oui, qu’est-ce qu’il va dire en me voyant ainsi?
Et elle se mit à pleurer avec un véritable désespoir.
—Accompagne-moi un peu, Bernard, demanda le Père Blinkine.
Ils descendirent sans rien dire au long de la colline. Quand ils arrivèrent dans la vallée, ils s’assirent pour se reposer un instant sur la rive du Viaur.
—Je n’ai pas besoin d’exprimer, fit le moine d’une voix basse, toute la tristesse que me cause ta conduite. Tu es conscient du mal que tu fais. Ne crains-tu pas de lasser un jour la patience de Dieu?
Rabevel ne répondit pas. Le calme, l’accent douloureux de son ami d’enfance le troublaient.
—Comment peux-tu donc, reprit celui-ci, persister dans ton péché? Tu trahis ton camarade le meilleur et le plus cher. Tu fais échouer les efforts d’une malheureuse qui ne t’a pas appelé. Tu trahis ta femme. Tu sèmes le scandale et le désordre. Tu manques à la parole que tu m’avais donnée, tu compromets ton salut éternel. Que tu me fais de peine, Bernard!
Il le vit ébranlé. Il continua.
—Est-il donc possible que tu aies oublié ton enfance, ta jeunesse si proche de Dieu, les enseignements de notre pauvre Père Régard? Dis, ne sens-tu donc pas la déficience de l’être humain?
Bernard soupira.
—Ne sens-tu pas, poursuivait Abraham, comme nous sommes peu de chose? Tu as voulu la richesse, tu l’as. Tu as voulu la puissance, tu l’as. Partout la vie te sourit. Il suffit que tu souhaites quelque chose pour que tu possèdes cette chose. Et que tu la possèdes de la façon qui t’agrée. C’est à dire en la conquérant toi-même, avec cette satisfaction pour ton orgueil qui est de constater que seul, toi, tu pouvais par ton astuce la conquérir au nez des concurrents. Tu as voulu les délices de la chair, celle de l’esprit, tu les as eues toutes à ton gré. Ne sens-tu pas pourtant combien tout ce que tu as obtenu est vide?
—Hélas! s’écria Bernard. Si! Je ne le sens que trop! Mais ce qui me manque à moi, c’est Angèle. Voilà le nom de ma déficience. Tu me méprises? Mais dis-moi donc un mot, un seul mot, Abraham, toi qui es le fils de la race qui a toujours aimé avant tout la justice dans le Seigneur. Dis-moi s’il est juste que je souffre sans savoir pourquoi? et s’il serait juste que je cherche partout en m’humiliant et en pleurant, et toujours vainement, le remède à cette déficience?
—Le problème du mal, répondit Blinkine, toujours le problème du mal. Pourquoi se noie-t-on en tombant dans la mer? pourquoi s’écorche-t-on les genoux en tombant dans les rochers? Veux-tu la solution métaphysique du problème?
—Eh! non, fit Bernard, je la connais; elle satisfait mon intelligence; ce n’est pas sur elle qu’échouerait ma foi; elle échoue sur la vanité de mes efforts. Avoue que si la guerre éclatait, ta foi chancellerait en ce Dieu bon? Non? Tu le crois; je te connais, Abraham. Eh! bien, j’ai constamment la guerre en moi; j’ai douté, j’ai tremblé; jamais la grâce que je sollicitais de toute ma ferveur ne m’est venue secourir…
—«Abêtissez-vous, faites dire des messes…»
—Je sais, Abraham. Mais je ne suis pas Pascal; ce n’est pas ma raison qui se révolte contre la Divinité; encore une fois ma tempe est prête à l’accueillir, à ne pas s’insurger contre le mal. Elle s’étonne seulement de ne pouvoir accueillir ce Dieu en le voulant. La grâce me manque je te dis, la grâce! et ne manque-t-elle pas aussi à Angèle? Si nous sommes entraînés dans ce tourbillon qui nous roule si terriblement, n’est-ce pas cette parenté de damnés qui nous a unis étroitement? Elle s’abêtit pourtant, Angèle, elle ne manque pas sa messe quotidienne, elle a la crainte du péché et l’horreur. Et pourtant… Tiens, tu l’as confessée, tu sais donc que cette nuit elle a commis l’offense la plus grave envers le Créateur, la tentative de suicide, le crime qui s’appelle: Désespoir… Eh! bien, pourquoi est-elle désespérée, sinon parce que, de tous ses efforts, elle appelle Dieu et que celui-ci, après lui avoir clairement montré la gravité du péché, l’abandonne sans sa grâce… Que diras-tu, Abraham, homme d’équité?
Le moine répondit que c’était sa propre faute:
—Sans doute, dit-il, ai-je mal dirigé cette âme si délicate, si complexe. Il faut que je change ma thérapeutique, que je prie et que je veille pour que Dieu m’éclaire sur la voie que je dois suivre moi-même. Mais, encore une fois, promets-moi de ne plus tenter cette âme.
—Promets-moi, Abraham que je pourrai vivre sans elle!
—Ah! fit le moine en se levant, pécheur qui te complais dans ton péché! que la colère divine t’épargne… Je reviendrai demain à la Commanderie, ajouta-t-il avec un grand air de tristesse, pour te dire au revoir, peut-être adieu. Tu auras été la grande douleur de mon existence. Cette conscience persévérante dans le mal est effroyable.
—Rends-moi heureux, dit Rabevel.
Abraham hocha la tête avec accablement. Ils ne se comprendraient jamais. Ils se quittèrent, se tournèrent le dos, reprirent, chacun de son côté, le chemin du pays où on parlait leur langue.
Pour Bernard, la journée se passa rapidement; quand le soir arriva, c’est à peine s’il avait achevé avec Mauléon, leurs co-contractants et le notaire, de tout mettre en règle. Ils n’avaient vu, de la journée, Angèle qu’une forte migraine retenait à la chambre. Le repas du soir fut triste sans elle. Les deux hommes très fatigués se taisaient. La Tante Rose les servait elle-même en silence. Le petit Olivier, qui n’était pas bavard, mangeait et rêvait en même temps. Ils montèrent se coucher de bonne heure. «Je monte avec vous, Monsieur Rabevel, dit l’enfant. Maman veut que je couche dans sa chambre cette nuit parce qu’elle est un peu malade.»
Séparés et, pour combien de temps? ils l’ignoraient, Angèle voulant que ce fût pour toujours, Bernard voulant que ce ne fût que pour quelques jours. Ils passèrent, chacun dans son lit, une affreuse nuit; Angèle, le cœur écartelé de ses remords, de la crainte de la rechute, du désespoir de n’être pas soutenue de Dieu, et, enfin de l’horrible approche de François dans sa couche; à cette approche allaient toutes les appréhensions et les colères de Bernard… Le jour se leva sur leurs cauchemars. Jamais ni l’un ni l’autre n’avait plus secrètement apporté soin plus attentif à sa toilette. Quand François arriva, il trouva belle mine à tous. Lui-même était alerte, sain, hâlé, respirant la joie et la force, visiblement étranger aux complications mentales et sentimentales. Olivier s’était emparé de lui aussitôt, l’interrogeait, l’embrassait, le couvrait de mille caresses, le pressait de mille questions. Le père, heureux, goûtait dans cette affection et cette curiosité le plus parfait encens qui le pût flatter.
Après le déjeuner, Blinkine arriva et les trois camarades revécurent de nouveau les heures de l’enfance. Puis ils allèrent bavarder sur les remparts au soleil adouci de Septembre, emmenant Mauléon, Angèle et Olivier. L’enfant ne cessait de les étonner par son intelligence:
—Que vas-tu faire de ce petit? demanda Bernard.
—Eh! que veux-tu que j’en fasse?… Un marin comme son père, son grand-père, son arrière-grand-père, et cœtera… N’est-ce pas, Angèle? Bon sang ne peut mentir.
—Oh! oui, fit Olivier, tu veux bien, maman?
—Mon pauvre petit! s’écria la mère, le prenant dans ses bras.
—Eh! dit François en riant, je suppose que tu n’aimes pas mieux ton fils que ton époux? Va, il ne risquera pas davantage que moi; il n’y a plus de naufrages aujourd’hui.
—Des années sans le voir…
—Et moi?
—Toi, ce n’est pas pareil; tu es un homme fait, tu as toujours été sérieux et fort. Ah! que je m’inquiéterais de cet enfant quand il partirait!
—Bah! il va partir avec moi comme mousse le mois prochain…
L’enfant battit des mains.
—Tu n’y penses pas, s’écria Angèle. Comme mousse, le mois prochain! Ce petit qui n’a que treize ans!
—C’est l’âge, dit Rabevel. Je dois même dire que la plupart des mousses qui s’embarquent sur nos voiliers ont moins de douze ans.
—Tu vois, fit François, je ne le lui fais pas dire. D’ailleurs, voyons, raisonnablement, que risquera ton Olivier avec son père?
—Voyons, François, ne songes-tu pas que cet enfant aura des camarades, qu’il ne sera pas constamment avec toi, que les matelots dans les ports…
—Il est bien jeune pour penser à ce que tu penses. Et quant à cela, tu es bien comme toutes les mères; quand l’instant sera venu, ma pauvre Angèle, il faudra en faire ton deuil. Le Père Régard lui-même qui était, au dire de ces Messieurs, un être extraordinaire, n’en a point sauvé Bernard… Ne t’inquiète donc pas de ton fils. Il sera comme un coq en pâte. Il grandira, forcira, deviendra audacieux et solide. Et puis, tu sais, dans un bateau, il y a de tout, il ne sera privé de rien. Que crois-tu qu’il lui manquera?
—Sa mère, répondit Angèle. Tu veux donc m’abandonner, Olivier?
L’enfant lui sauta au cou:
—Viens avec nous? dit-il.
—Ce n’est pas possible, cela, déclara Rabevel; je ne puis m’engager dans cette voie. Tous mes commandants de bateau me demanderaient aussitôt pour leur économie ou leur agrément d’emmener leur femme et je ne pourrais m’y refuser après ce précédent.
—Soyez tranquille, dit Angèle, j’ai l’horreur du voyage en bateau, qui me rend malade; je ne demanderai donc rien. Je veux garder mon fils jusqu’à vingt ans. Quand il sera grand, alors, s’il veut être marin, il le dira. Si non, il restera avec sa mère.
—Il sera marin, fit François, et par conséquent, mousse pour commencer.
—Allons, François, interrompit Blinkine, du calme. Il me semble qu’il y a un moyen de tout arranger. Que l’enfant soit marin s’il le veut quand il sera en âge de choisir; tu es tranquille là-dessus puisque tu te dis sûr de sa vocation. En attendant on pourrait lui faire donner une instruction où serait soigneusement prévu tout ce qui est nécessaire à cette carrière: l’étude de l’anglais, des mathématiques, de certaines sciences… On pourrait également lui faire pratiquer assidûment certains sports; le préparer en somme largement pour le métier de Capitaine au long cours tout en réservant l’avenir par une instruction classique qui lui permît de choisir une autre carrière s’il s’y décidait.
—Il n’y a rien à faire, dit François, buté. Rien. L’enfant partira avec moi.
—Sois donc raisonnable, reprit Blinkine. Nous mettrons l’enfant au collège de St Joseph de Rodez qui est très bon, pour…
—Oui. Vous le dégoûterez de la mer. Vous me donnerez à dix-huit ans un petit monsieur incapable de faire quoi que ce soit, qui choisira le droit ou la médecine et que je devrai entretenir de ma sueur toute ma vie, avocat sans causes ou médecin sans pratiques. A moins qu’il ne devienne receveur ou rat-de-cave ou percepteur. Non, merci, mon vieux. Que ma femme ait des idées comme celles-là, elle est excusable, mais un homme!
—Alors tu veux me séparer de mon fils, s’écria Angèle d’un accent tragique. Tu veux me rendre malheureuse pour le reste de mes jours?
—J’aurais peut-être une solution qui contenterait tout le monde, dit Rabevel doucement. L’enfant est très intelligent, bon et travailleur; cela est incontestable. Je propose de le prendre à Paris où je surveillerai moi-même ses études et les dirigerai dans le sens voulu pour qu’à vingt ans il puisse entrer dans ma flotte auprès de son père et devenir Capitaine au bout d’un ou deux ans, ou bien, si la mer ne l’attire plus, pour qu’il puisse devenir mon second; car j’aurai besoin d’un bras droit. Mon fils ne sera jamais ni très intelligent, ni très actif; bon à faire un secrétaire de Conseil d’Administration. Marc qui promet beaucoup s’orientera très probablement vers la partie technique; Olivier pourrait à mes côtés se mettre au courant de la tâche administrative et me remplacer quelque jour. Qu’en penses-tu, François?
—Ah! dit celui-ci ébloui, cela, c’est autre chose! Si, au lieu d’un capitaine, tu fais d’Olivier un armateur, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai!
—Bien. Et, vous voyez, cette solution a l’avantage de convenir à la mère qui ne saurait être désormais inquiète de son fils. N’est-ce pas Angèle?… Olivier pourra être interne ou, si vous le permettez, vivre chez nous avec Jean. Vous le verrez aux vacances et à Paris quand il vous plaira d’y venir.
François s’écria, tout joyeux:
—Que tu es gentil, Bernard! Quel chic type! T’occuper ainsi de mon fils!
—Mais, mon petit, c’est la moindre des choses. Tu es mon ami de toujours, je t’aide parce que j’ai eu plus de chance que toi; en somme je ne fais que remplir mon devoir. D’ailleurs, note que j’y ai mon avantage: Olivier m’apporte un capital d’intelligence et de volonté c’est-à-dire ce qui manque le plus. Je découvre cette pépite et je l’adopte tu comprends. Allons, mon vieux, si ta femme est d’accord, la chose est faite.
Angèle et Abraham avaient échangé des regards effrayés. Bernard voulait-il donc enlever l’enfant?
—Moi, je ne demande pas mieux, dit Angèle, mais Olivier n’a pas besoin d’aller à Paris, n’est-ce pas? Vous pourriez indiquer avec exactitude et précision la matière de l’enseignement que vous voulez lui voir suivre. Je suis sûre que les Frères de St Joseph de Rodez ne demanderaient pas mieux que de se conformer à votre programme. Qu’en pensez-vous, Abraham?
—Je m’en porte garant.
—Ah! dit Rabevel, il ne faut pas exiger de moi l’impossible. Si je prends Olivier, c’est que je veux en faire un garçon capable de me remplacer. Il faut donc que je suive ses études jour par jour pour les diriger et en modifier les directions à ma guise. Cela je ne puis le faire de Paris à Rodez. Si vous ne pouvez vous sentir séparée de votre fils par six ou sept cents kilomètres, alors abandonnons le projet, embarquez l’enfant et mettons que je n’ai rien dit.
—Évidemment, repartit François, tu n’es pas raisonnable, ma pauvre Angèle. Il me semble pourtant qu’à ta place j’aurais aimé cette solution!
—Faisons mieux, dit Bernard. Venez à Paris. J’ai dans un de mes immeubles, un petit appartement toujours disponible où je reçois les membres de mes Conseils d’Administration: il me sert de garde-meubles car ma femme change souvent son décor. Venez vous installer. Vous n’aurez aucun loyer à payer et Reine sera heureuse de vous avoir auprès d’elle. Et votre fils, externe au Lycée, ne vous quittera que pour ses cours.»
Ah! le piège astucieux, inévitable! Blinkine crut qu’il allait haïr Bernard. Angèle se sentit perdue. Elle consulta Abraham. Que faire? Mais déjà François accablait son ami de protestations de gratitude. Il se retourna vers sa femme, s’étonna qu’elle ne se montrât pas plus enthousiaste et plus reconnaissante. Angèle ne put se tenir de le mépriser, à cette minute, tant il lui parut imbécile. Encore une fois, elle se sentit, sous le ciel immense et tranquille, abandonnée de Dieu, privée de la grâce, mal défendue par ceux-là mêmes qui la souhaitaient la plus pure; un infini désir de cette mort qui lui était interdite emplit de nouveau son cœur. Elle dit avec difficulté: «Je vous remercie».
Puis elle se leva, prit la main d’Olivier et descendit l’escalier des remparts, droite, sombre, muette comme Andromaque s’allant livrer à Pyrrhus.
CHAPITRE DEUXIÈME
Rabevel repartit le lendemain. Il avait passé une nuit de colère et d’orgueil dans cette chambre voisine de celle où mêlaient leurs souffles les deux êtres qu’il comptait désunir à jamais. Abraham l’avait longuement sermonné avant son départ.
—Quoi, lui disait-il, te voilà riche et puissant. Ne peux-tu pas détourner ton activité vers des choses bonnes et grandes? Si tes affaires marchent toutes seules comme tu le dis, pourquoi ne cherches-tu pas à faire du bien? Il ne manque pas d’institutions philanthropiques qui attendent des mécènes et des administrateurs.
—Cela ne m’intéresse pas. Réellement, je donne avec plaisir pour elles; mon budget prévoit tous les ans une subvention aux œuvres de bienfaisance: jamais les Petites Sœurs des Pauvres ne viennent en vain chez moi. Mais c’est tout ce que je peux faire.
—Visite les pauvres…
—Non. Très peu pour moi. Ça alors, c’est du temps tout-à-fait perdu. Je peux mieux faire.
—Tu manques d’humilité, Bernard. C’est pourtant la première qualité à acquérir pour gagner le ciel… Mais vraiment ne te sens-tu pas, si peu que ce soit, attiré par la misère à secourir?
—Pas le moins du monde. Je te le dis, la grâce me manque. Ces choses-là ne se font, comme tu le dis, que pour gagner le bonheur éternel. Ne me vois-tu pas brancardier à Lourdes?
—Au moins si tu ne peux faire du bien, reste neutre, ne fais pas le mal. Tu as assez de moyens de te distraire: les voyages, les sports, le monde, sans chercher autour de toi une proie à dévorer. Mille fois je t’en ai supplié. Il y a d’autres femmes qu’Angèle.
—Nous verrons, nous verrons…
Bernard songeait à cet entretien avec un sourire, tandis que le train roulait sur les plaines du Lot. Quel mal commettrait-il donc en reprenant Angèle? Quoi? Il élevait son fils, faisait à la jeune femme une vie agréable, donnait à François, ignorant de tout et par conséquent ne souffrant de rien, les meilleurs postes? Voyons! Seule une colère divine déraisonnable pouvait être soulevée, au dire des curés encore. Il fit une moue de pitié. En quoi son existence n’était-elle pas régulière et bonne? A qui causait-il du tort? Il s’était défendu contre Mulot et Blinkine? Cela c’était la conséquence normale d’un état de guerre endémique; ce n’était pas lui qui avait créé batailleuse la race des hommes. Il trompait sa femme? D’abord elle l’ignorait. Et puis, pourquoi était-il fait ainsi? Se refréner, se mortifier?… Et pour quoi faire s’il vous plaît?
Le train s’arrêtait en gare de Figeac. Il se pencha à la portière et crut reconnaître une vieille dame, accompagnée d’un homme et d’une petite fille.
—Eh! mais c’est vous, Madame Boynet? s’écria-t-il.
—Oui, Monsieur.
La vieille le regardait, hésitait. Il se nomma.
—Ah! Monsieur, que de changements depuis que je ne vous ai vu! Que de misères: Tenez, ajouta-t-elle à voix basse, en voilà une grande misère: cette fillette est ma nièce, fille d’un frère de feu Boynet qui était un petit entrepreneur de maçonnerie, installé tout près de Figeac. Les affaires n’allaient pas fort. Mais il avait un garçon, Paulin, à l’école, qui était bien intelligent. Je les aidais, c’est moi qui lui ai payé le Lycée. Puis il a eu des bourses. Une année il y a six ans de cela, il a manqué son concours de bourse; il était malade, ce jour-là. C’est le moment où je ne pouvais plus aider mon beau-frère à cause du krach de Bordes, que vous savez. Pas d’argent. Le pauvre homme glorieux de son fils demandait crédit au Lycée. Ah! ouiche! On lui fait des difficultés, des enquêtes, toutes sortes de choses qui l’humilient. Il veut oublier et, naturellement, il se met à boire. Un jour, il reçoit une lettre pressante, recommandée je crois bien: «Si vous ne payez pas les deux trimestres en retard, on met votre fils dehors». Il va au café; il était tout seul avec le patron qui sort un moment après pour rattraper son cheval, une bête assez pétulante qui venait d’échapper par la cour. Le tiroir de l’argent était resté ouvert. Le pauvre homme affolé y va, prend son argent et l’envoie tout de suite au Lycée. Le lendemain les gendarmes sont venus. Ils avaient eu vite fait leur enquête, vous pensez bien. Ils lui ont dit:
—Écoutez, Boynet, nous ne voulons pas vous porter du tort. Nous comprenons bien les choses, allez. Un brave homme ne devient pas voleur comme ça, sans motif, et on devine assez. Seulement, nous autres, il faut faire ce qu’il faut faire. Alors, rendez-vous ce soir, à nuit tombée, à votre pré de Lardillon sur la route de Figeac. On vous mènera à la prison de Figeac sans menottes en ayant l’air de faire chemin ensemble. Votre femme dira que vous êtes parti en voyage.
—Vous êtes bien bons, a répondu le pauvre homme. Il s’est habillé du dimanche, a embrassé sa femme et est parti pour le pré de Lardillon. Quand les gendarmes y sont arrivés, ils l’ont trouvé pendu dans un pommier et tout froid. Ils ne le voyaient pas. C’est un garçon de ferme qui passait: «Si c’est Boynet que vous cherchez, leur a-t-il dit, regardez-le qui rigole dans son arbre en vous tirant la langue!» On m’a prévenu tout de suite. J’ai trouvé ma pauvre belle-sœur à l’agonie et cette pauvre petite fille toute pleurante qui va sur ses onze ans. Voilà comment les malheurs arrivent, mon pauvre monsieur».
Rabevel eut quelque peine à cacher son trouble.
—Et qui est ce monsieur?
—C’est mon jeune frère; Clavenon, qu’il s’appelle; de mon nom de jeune fille comme de juste. Il a trente-cinq ans et il est instituteur, veuf sans enfant. Alors il a pris la petite Isabelle et il l’élève.
—Et qu’est devenu Paulin?
—Mort, Monsieur, d’épuisement et de honte. Voilà ce qu’a fait votre sale Blinkine en me ruinant. C’est irréparable.
Le train s’ébranlait. Rabevel tira sa carte, la tendit à la veuve:
—Dites à votre frère de m’écrire; j’ai besoin d’un homme de confiance pour la caisse chez moi; je lui ferai une bonne situation.
Il était tout bouleversé. Comme les évènements s’enchaînaient terriblement! La morale naturelle n’était donc pas si conventionnelle ni si vaine qu’il pût suffire dans ce monde tellement coordonné d’une infraction vénielle à cette morale pour que se produisissent au loin, par des répercussions mystérieuses, des conséquences mortelles? L’idée de sa responsabilité le tracassa longuement; peu à peu cependant elle s’atténua et elle avait disparu tout à fait quand il arriva à Paris.
Il occupa ses loisirs de septembre à préparer le nid qu’il avait rêvé pour Angèle. Reine l’y aidait innocemment, heureuse de retrouver une femme qui lui avait paru charmante et un enfant dont on pouvait espérer qu’il tirerait de sa torpeur l’intelligence du petit Jean. François tenait à passer son mois de congé dans le repos total que lui réservait la solitude de la Commanderie. Aussi n’arriva-t-il avec Angèle et Olivier que le troisième jour d’Octobre, avant-veille de son embarquement. A la descente du train où les attendait Madame Rabevel, il remarqua une grande affiche et poussa un cri d’étonnement: «Tiens! Vassal donne un concert?»—«Tu le connais donc?» demanda Angèle.—«Mais oui, c’est tout une histoire.»—«Eh bien! j’en suis friande, moi, des histoires, déclara Reine; vous nous direz la vôtre tout à l’heure en déjeunant.»
Rabevel les rejoignit au repas auquel assistait la famille Noë: «Figure-toi, lui dit sa femme, que François connaît Vassal; tu sais, le violoniste?»
—Oui, dit François, je l’ai connu de l’autre côté de la terre et je le reverrais avec plaisir.
Et comme on lui réclamait des détails, son regard lointain rayonnant aux chers souvenirs soudain rappelés, il raconta:
—J’ai rencontré Vassal, lors d’un de mes premiers voyages à Tahiti. Il venait de donner une série de concerts en Australie. Nous prîmes passage ensemble à Auckland sur le Malgave, un beau bateau qui faisait les services de San Francisco et devait me déposer à Rarotonga, dans l’archipel de Cook.
La présence de Vassal à bord fut vite connue. Les belles Américaines qui étaient allées voir pour se distraire les geysers de la Nouvelle-Zélande, ne se lassaient point de faire des grâces devant cet admirable artiste qui est, vous le savez, un homme très simple, pas du tout cabotin, mais si lointain! Plus d’une de ces beautés dites étincelantes se piqua au jeu mais Vassal ne voyait rien. Quoiqu’il eût vingt-deux ans il avait l’air d’un adolescent, tant il était charmant avec de beaux yeux pleins de candeur. Ces voyageuses s’en toquaient.
Un soir, elles avaient organisé, au profit de je ne sais plus quelle œuvre de charité, un concert auquel il prit part. J’ai appris ce jour-là ce qu’est la musique. Les perruches se taisaient; elles sentaient confusément passer le génie dans ce petit salon, tandis que la mer assaillait le bateau. Certainement elles furent touchées par ce mélange non prémédité de la voix inconsciente de l’Océan et de la mélodie ailée qui prétendait décrire toute la douleur humaine.
On avait acclamé le musicien et l’interprète. On avait enlevé Vassal. Souriant, toujours un peu absent, l’air mal éveillé d’un songe, il se laissait fêter, emporter vers le fumoir où l’on avait soupé et dansé jusqu’au matin.
Pour moi, rêvant dans mon fauteuil à l’écart, je ne m’étais pas levé, tant je craignais de rompre le sortilège et je m’étais assoupi.
Ce fut le violon de Vassal qui m’éveilla. Après que chacun avait eu regagné sa cabine, il était venu rechercher son instrument. Se croyant seul, il l’avait repris, et, de toute son âme, pour lui-même, jouait le plus beau chant… Ah! sur cet admirable visage frémissant de Narcisse léonin, ces yeux lumineux, ces narines palpitantes, la divine transfiguration de la musique donnait un sens idéalisé à la passion, au désir, à la colère et aux regrets qu’elle évoquait… Quand il eut terminé, je ne pus m’empêcher de gémir, il m’aperçut:
—Je vous en prie, lui dis-je en m’excusant, n’attribuez pas à l’indiscrétion ce qui est le fait d’un hasard. Votre violon m’a tiré du sommeil et je n’ai pas osé vous interrompre. L’aurais-je voulu que ce n’était plus en mon pouvoir…
Il faut avoir vu le sourire de cet homme pour en pressentir la bonté et qu’il vit dans un autre monde que nous-mêmes.
—Il fallait pourtant m’arrêter, me dit-il doucement.
Il me regarda.
—… car enfin, ajouta-t-il, c’est un monologue à voix haute que vous avez surpris.
—Il était si beau que je ne pouvais l’interrompre. Et il disait tant de choses que je ne sais exprimer mais que mon cœur reconnaît…
—Si votre cœur, reprit-il, a reconnu des paroles…
Je ne le laissai pas achever:
—… des paroles fraternelles… lui dis-je.
Il me tenait la main. Nous montâmes ensemble sur le pont. Une heure après nous étions amis.
Nous avons ensemble vu s’éveiller l’aurore sur le Pacifique Austral. Cela ne vous dit rien, mais parlez de ce moment aux hommes qui l’ont connu. C’est une chose inoubliable dont le souvenir poursuit celui qui ne la possède plus, d’un regret amer. En y songeant, je retrouve sur mes dents la saveur saline et parfumée de l’alizé venu des îles à la rencontre des vaisseaux.
Vassal n’a certainement pas oublié cette navigation dans les courants incessants du vent frais et les soirs pleins d’une tendresse inconnue de nos climats. Les cieux s’illuminaient par flambées écarlates avant que mourût la lumière du soleil. Des nuages prodigieusement colorés se traînaient avec langueur. Puis la Croix du Sud apparaissait, et les Centaures, et toutes les constellations inconnues de nos climats. Je les nommais à Vassal. Tous deux nous demeurions extasiés, créant pour le futur la nostalgie dont souffrent ceux qui ont une fois succombé au charme du Pacifique.
Une nuit, sur le pont, il joua de nouveau pour nous seuls, la poignante mélodie qui nous avait unis.
Longtemps nous étions restés sans parler, saisis par la secrète puissance qui du bois sonore s’insinue dans notre cœur. Et puis Vassal, s’approchant de moi, tira une photographie qu’il me montra à la clarté du fanal.
—Voici, me dit-il, l’inspiratrice de cette musique. C’est ma femme. Que fait-elle en ce moment, aux Antipodes? Quelle folie de parcourir le monde alors qu’on a le bonheur chez soi! Mais hélas! il faut vivre. Ce voyage triomphal aux Indes et en Australie m’assure la renommée en France et, désormais, je l’espère, une sécurité sédentaire: seulement, il fallait d’abord aller chercher la consécration de l’étranger. Vous ne saurez jamais quel supplice est pour moi cet éloignement de ma femme!
—La voix de votre violon me le fait assez comprendre.
—Comment exprimer la passion dont je suis possédé? Cette femme est mon cœur, mon cerveau, mes entrailles. Ma pensée ne la quitte pas. Elle est jeune, peut-être un peu volage, très adulée, et je tremble et je m’exalte et je vibre tout entier comme mon violon. Par elle seule, je pense et je vis. Sans elle je ne comprends pas la possibilité d’une existence. Je tremble d’amour, d’angoisse, de désir. Je l’adore; il me semble que son sourire vaut tous les sacrifices, même celui de ma vie. En sa présence, réellement, je comprends les contes des poëtes et ce qu’est la folie.
—Pourquoi être parti seul?
—Ah! les circonstances, l’éducation de notre fille…
Longtemps et souvent Vassal me parla de sa femme. Il était manifestement ravi de pouvoir évoquer cette image qui lui était chère. Il était rongé de passion, de jalousie, d’inquiétude, et d’une sorte de perpétuelle douleur physique et morale. Ses confidences me révélaient le caractère de sa femme en même temps que le sien propre. Je devinais en elle un petit félin prodigieusement intelligent, sensuel, intéressé et sournois; excitatrice unique de toutes les activités matérielles et mentales d’un homme qu’elle exaltait par le sentiment de la plénitude réalisée à son contact; assouvissant, par les raffinements les plus incroyables, les désirs de l’intelligence ou des sens que son intuition saisissait au fond de l’âme de cet admirable artiste avant qu’ils ne fussent formulés. Et avec cela, probablement, dans ce coin intérieur que les femmes ne livrent jamais, calculant, supputant, cherchant sa voie, réglant ses plans et sa conduite aux mieux de ses intérêts; trompant sans doute son mari; par lui, elle jouissait de la gloire, des succès artistiques, des voyages; par d’autres, des toilettes, des bijoux, de la fortune.
Mais c’étaient là des hypothèses…
—Sans doute, dit Rabevel. En tout cas, l’évocation de ce touchant amour promené par un solitaire sur les mers les plus désertes de la planète est bien faite pour provoquer la rêverie.
—Il faut voir cet homme prodigieux, dit Reine, il faut le voir.
On consulta les journaux. Vassal donnait justement son dernier concert en matinée ce jour-là. Rabevel promit de venir mais il ne pourrait rester jusqu’à la fin ayant son courrier à signer.
François n’avait pas exagéré. Le violoniste était doué d’un admirable talent. Bernard regretta de ne pouvoir assister à tout le concert et s’en alla avec peine. Quand Vassal eut achevé, François le rejoignit dans le petit salon où il s’était retiré. Le musicien l’embrassa, salua Angèle, Reine, Eugénie et Noë, caressa les enfants; puis il leur présenta sa femme.
Balbine Vassal était une femme assez petite, sensiblement du même âge que son mari mais à laquelle les teintures et les artifices conféraient une extraordinaire apparence de jeunesse. Elle avait de beaux yeux dont le regard suspect dévêtait les hommes; le visage était assez brut, portait un grand nez qui en faisait le caractère et lui donnait une sorte de laideur sensuelle. Une croupe massive faisait deviner sous les jupes le muscle infatigable des impudiques.
On devinait que derrière son front étroit devaient rouler des combinaisons de stupre et d’argent en volutes fumeuses où s’enivrait sa pensée. L’impureté flambait autour d’elle en silence.
—Elle a de l’allure, cette petite femme, dit Noë, quand ils l’eurent quittée.
—Elle me répugne, dit Angèle.
—Bah! reprit la douce madame Rabevel, elle ne paraît pas très vertueuse, bien que nous ne puissions rien assurer. Mais sa conduite ne nous regarde pas; il est certain qu’elle a un genre étonnant.
—Je ne la voudrais pas en contact avec mon mari, dit Eugénie en regardant amoureusement Noë qui fit semblant de se rengorger.
—Pourquoi? N’êtes-vous pas sûre de son amour et de sa fidélité? Eh bien! alors? Moi, je vous avoue que je la recevrais chez moi sans rien craindre… Qu’en pensez-vous, Angèle?
—Je ne sais pas, répondit la jeune femme qui tremblait.
Elle commençait déjà de redouter les attaques de Rabevel. Comment allait-il la provoquer? Mais Bernard ne parut pas s’occuper d’elle. Il se borna à venir visiter avec Reine l’appartement préparé pour la jeune femme. Angèle fut confuse du désir évident de somptuosité et de largesse qui avait présidé à l’aménagement: meubles, tentures, vaisselle, linge de maison, tout avait été choisi avec un goût parfait et sans nul souci de la dépense. Elle voulut remercier Rabevel:
—C’est Reine que vous devez remercier, je ne me suis occupé de rien.
—C’est vrai, fit la jeune femme: il s’est borné à me donner carte blanche et à me dire d’agir comme pour moi.
—Comme je vais me plaire là-dedans avec mon petit Olivier!
—Tu vas m’y oublier, dit François, taquin.
Elle rougit. Bernard paraissait n’avoir pas entendu. Elle se souvint de la tactique qu’il avait employée lors de son précédent voyage à Paris; mais elle ne craignait plus ce système de feinte indifférence; elle avait prémuni son cœur contre toute surprise: il n’est rien de tel que de connaître exactement le péril pour le surmonter; la seule chose qu’elle redoutât était la part d’inconnu, le secret projet de Rabevel. Elle se promit de prier beaucoup et de se consacrer tout à son fils.
Quand François fut reparti, elle accompagna elle-même Olivier au Lycée Janson de Sailly où Marc et Jean allaient commencer leurs études secondaires. Elle avait pris la résolution de vivre à l’écart, autant que possible. Mais Eugénie et Reine lui furent vite d’indispensables et parfaites amies. Il ne se passait pas un jour qu’elles ne se réunissent toutes trois, heureuses d’un contact désintéressé, certaines d’une affection partagée. Les enfants faisaient leurs devoirs tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, ravis de cette diversité de domiciles, de la rentrée le soir sur le coup de dix heures dans leur maison chaude après le bol d’air froid dans la rue. Bientôt les jeunes femmes devinrent inséparables; ce fut la meilleure protection que pouvait souhaiter Angèle. D’autre part, très attentive à ses devoirs religieux, très pieuse, elle en revint bientôt, par une pratique sévère, à une vie réglée, non pas bigote, mais extrêmement scrupuleuse et d’où la vigilance de la conscience chaque jour se visitant elle-même extirpait le moindre désir.
Bernard n’était pas homme à tenter vainement ses aventures. Mais il n’était pas homme à renoncer à ses desseins. Il avait très vite discerné que la défense était fortement établie. L’attitude de la froideur nonchalante ni celle d’un amour incendiaire vis-à-vis de Reine n’avait apporté aucun trouble à l’indifférence d’Angèle. Il comprit que l’élément de surprise qui avait joué si violemment auparavant n’aurait plus aucun succès; il ne fallait plus songer à exciter la jalousie de la jeune femme. Il fallait trouver autre chose. Mais quoi? Il était perplexe. L’arrivée de Clavenon (le frère de Mme Boynet) et de sa petite nièce Isabelle avait eu aussi une influence singulière sur le cours de ses pensées. Libéré de toute croyance, il avait remplacé la religion par une sorte de réseau vague, et d’ailleurs à peu près inconscient, de causes et d’effets dont la science et la raison ne parvenaient pas à formuler les lois compliquées. Telles celles du retentissement inouï d’un seul acte, condamné par la morale, bien que naturel, dans le système tout entier de la société. «Au fond, se disait-il, il n’y a rien de surprenant, en principe, à de tels phénomènes de retentissement et d’imbrication; la société est un organisme, un ensemble de relations compliqué fondé sur cet instinct moral et construit d’après ses principes; il n’est pas étonnant que la moindre lésion du système se répercute sur l’ensemble.» Le terrible ensemble de la mort de ce Boynet suivi dans la tombe par une femme sensible et un fils souffreteux à qui la mère avait manqué, lui paraissait illustrer sévèrement sa thèse; il n’était pas loin d’en ressentir une crainte superstitieuse qu’il ne s’avouait pas exactement mais qui le retenait dans ses terribles penchants.
Mais il se connaissait. Il avait pris Clavenon comme caissier pour réparer dans la mesure du possible la catastrophe qu’il avait causée dans cette famille, pour se rendre propice le Destin. Il comptait aussi à force de voir cet homme, s’habituer au visage de son idée, émousser sa crainte, reconquérir la liberté de son esprit. Alors on verrait avec cette Angèle qui croyait le narguer.
Cependant le temps s’écoulait. Les mois suivaient les mois. Rien ne se passait qui pût accrocher une raison de changer. Bernard finissait par trouver de la douceur aux réunions de ces trois femmes qui lui étaient chères à un titre différent. Il réclamait que ces réunions se fissent chez lui, bavardait avec Noë, surveillait les enfants et guidait leurs travaux. Ses affaires continuaient à prospérer; il devenait un peu nonchalant, l’excès considérable de ses revenus ne lui laissant pas d’aiguillon. Il effectua des voyages d’inspection qui lui donnèrent de la distraction, changèrent ses idées, le ramenèrent plus sain et plus vif au foyer. Les succès de Marc et d’Olivier compensaient l’amertume que lui causait l’impavide et incompréhensive paresse de Jean. Quand, à leur seizième année, il les ramena chargés de prix et de couronnes, il lui sembla que le triomphe de ces enfants était plus beau que ses propres réussites et il en conçut plus d’orgueil.
C’est à cette époque que lui arriva une aventure singulière. Le vieux Bordes s’était installé à Paris et y menait la vie qui avait toujours été la sienne parmi les tempêtes d’adoration et de courroux de sa femme. Un jour qu’il avait prié Rabevel au restaurant, il arriva accompagné d’une personne que Bernard trouva fort belle et qu’il lui présenta sous le nom de Pauline. Pauline dit peu de choses mais son sourire les rendait spirituelles et sut flatter Bernard. A la fin du repas, tandis qu’elle était au vestiaire, Bordes confiait à son collègue que cette fille était étonnante, attentive, gentille, prévenante, mais d’un caractère altier et d’un tempérament de feu: «Ce qu’il me faudrait!» dit en riant Bernard.
—«Écoutez, répondit de même Bordes, soyez gentil, attendez que je sois mort, je n’en ai pas pour longtemps…»
Il n’y a que le premier pas qui coûte. Bordes ayant cédé une première fois à sa maîtresse qui voulait être traitée par lui comme une femme honnête (ne lui consacrait-elle pas sa jeunesse!) continua à la présenter à ses amis; Bernard eut de nouveau l’occasion de la revoir et s’émerveilla de sa correction et de ses attentions affectueuses pour le vieil homme. «Je compte bien lui laisser toutes mes actions des tramways de Limoges, dit-il un jour à Rabevel, elle mérite bien ça.»—«Bigre, répondit celui-ci, si elle devient jamais détentrice d’un paquet pareil, il faudra que les co-actionnaires comptent avec elle.» Bordes cligna de l’œil.—«Vous avez peur, hein!»; il lui poussa le coude: «Allons, elle est gentille; vous vous entendrez toujours…» Mais Bernard n’eut pas envie de sourire; décidément il vieillissait, cet imbécile; il aurait pu inventer autre chose.
A quelque temps de là, au sortir d’un banquet où il avait eu pour voisin un secrétaire avantageux et élégant, d’il ne savait plus quel conseil d’administration, il fut entraîné par ce jeune homme, qui disait se nommer Roger de Poulétous, au milieu d’une bande joyeuse et échoua sur les minuit dans un hôtel particulier du quartier de l’Étoile: «Nous sommes ici chez Linda, dit Poulétous, c’est la première appareilleuse de Paris.»—«Très peu pour moi, répondit Bernard, je n’use pas de cette denrée.»—«Bah! on va toujours boire une coupe de Clicquot en regardant les photographies.»