Récits héroïques
Au mois de mars 1793, les troupes…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Michel ne devinait pas tout ce que Mlle de Smeyer se cachait encore à elle-même. Lorsqu’il la voyait sourire à Otto, il lui prenait des accès de jalousie, des mouvements de colère qui se fondaient en envie de pleurer. «Après tout, se disait-il, elle l’aime.» Il eût voulu fuir Mayence pour ne plus la revoir, il se jurait de ne plus remettre les pieds dans cette maison où il entrait joyeux, d’où il ressortait troublé, inquiet, et dès le soir même il y retournait avec des battements de cœur.
Il n’avait d’ailleurs jamais laissé échapper un mot qui pût faire soupçonner qu’il aimait celle que tout bas il appelait—comme Otto la nommait tout haut—Lisbeth.
Un soir, ils parlaient de l’avenir l’un et l’autre, et ils étaient seuls.
Elle dit doucement:
«Je suis triste, monsieur Verdure. J’ai vu tout à l’heure une mère dont un boulet a tué le fils. Les pauvres mères! La guerre est faite contre elles. Si j’avais un enfant…»
Elle sourit tristement:
«Mais j’en ai un, le petit orphelin, le cher petit Franz…
—Franz?
—Le frère de mon fiancé. Un beau-frère, qui sera et qui est mon enfant.»
Michel eût préféré qu’on lui plongeât un couteau dans le cœur. Il prit son chapeau brusquement.
«Vous partez?
—Oui. On se bat. Je vais me battre.»
Il avait eu l’envie de dire:
«Je vais me faire tuer.»
On se battait en effet, ou plutôt on allait repousser un assaut.
C’était le 6 juillet. On savait depuis la veille que les Prussiens voulaient décidément enlever la redoute des Clubistes. Merlin était accouru, haranguant les artilleurs, pointant lui-même les canons. Le bataillon des volontaires, que Michel venait de rejoindre, l’arme au pied, attendait. Brutus Toussaint mâchonnait sa moustache, tandis que Michel songeait à ces dernières paroles d’Elisabeth et sentait ses yeux s’emplir de larmes. «_Mon fiancé!_» Ce doux mot lui semblait atroce, cruel comme une ironie. Il avait envie de se jeter au-devant des balles. Que lui importait de vivre? Elle ne pouvait être à lui. Elle appartenait à Otto, ce vaillant et fier Otto, qui l’aimait, lui aussi, et de toute son âme.
Merlin parcourait les rangs et soufflait l’enthousiasme. C’était bien là celui que les Allemands appelaient le Démon du feu. Il semblait, dans l’atmosphère de la bataille, être dans son élément.
Les Prussiens avaient cessé de bombarder la redoute. Il s’était fait de ce côté ce silence solennellement mortel qui précède l’assaut. L’ennemi devait suivre sans doute le sillon de sa troisième parallèle, se découvrir tout à coup et bondir sur la redoute, à l’arme blanche. Fusils chargés, mèche allumée, on l’attendait. Lorsque le premier bataillon se montra, la grande voix de Merlin donna le signal: ce fut un carnage fou. La mitraille fit reculer le flot des Prussiens, qui se reformèrent bientôt sous le feu des volontaires, et roulèrent tumultueusement jusqu’aux canons, en escaladant les fascines.
Les volontaires s’étaient déjà précipités, la baïonnette en avant. Michel, avec son appétit d’héroïsme, s’enfonçait dans le bataillon prussien, tête basse, comme un taureau qui lutte, et frappait en aveugle, dans la poussière et le bruit. L’attaque des Prussiens était manquée. Ils se retiraient déjà, pêle-mêle, dans leurs fossés, et se massaient pour une nouvelle attaque. Mais les canonniers de Merlin les délogèrent bien vite. On les apercevait courant et s’abritant derrière les ouvrages en terre.
«Vive la France! dit une voix claire derrière Michel. La redoute nous reste!…»
En se retournant, le volontaire aperçut une figure pâle et maigre, mais souriante, qu’il reconnut aussitôt. C’était l’émigré de Piennes, ce compagnon de route abandonné, laissé pour mort quelques semaines auparavant au revers d’un fossé.
«Vous, vivant?
—Et bon vivant, de par Dieu! Je vous retrouve donc? Je vous cherchais partout.»
M. de Piennes, vêtu tant bien que mal d’un uniforme semi-militaire, défroque de quelque pauvre diable, ôta son chapeau et montra à Michel une cocarde tricolore qu’il y avait attachée.
«Voici ma cocarde, citoyen, vous aviez raison, c’est la bonne!»
Et se retournant, il montra à Michel sa nuque rasée.
«Voyez-vous cela? fit-il. Adieu le catogan! Il était dit que je mourrais sans le catogan du Royal-Comtois. C’est un hussard prussien, au pré de Plomb, qui me l’a coupé d’un coup de sabre. Peste! ces messieurs me le payeront. Ils me l’ont payé, ajouta M. de Piennes en montrant son fusil.»
En ce moment Merlin arrivait, suivi d’Aubert-Dubayet et de Kléber:
«Il nous faut dix hommes de bonne volonté, dit-il. Les Prussiens ont établi tout près de nous deux pièces d’artillerie qui balayent notre mur principal. Il faut les chasser ou se faire tuer. Allons, citoyens, à l’œuvre et ça ira!»
Une trentaine d’hommes sortirent des rangs.
«Dix hommes seulement, dit Aubert-Dubayet.
—_Tix_,» fit Kléber.
Les trente hommes demeuraient immobiles.
«Eh bien, dit Merlin en désignant les plus rapprochés de lui, je prends au hasard.»
Il mit la main sur l’épaule de M. de Piennes.
«Toi d’abord.
—Merci, citoyen commissaire. Tu vas voir comment se comportent les ci-devant.
—Toi, ensuite.»
C’était Michel.
Quand il en eut désigné dix, ils partirent. Brutus Toussaint marchait en tête. On se glissa le long de la muraille, se laissant couler par la brèche, et, une fois hors des murs, en courant, les dix volontaires abordèrent les Prussiens à la baïonnette. Ils étaient tout près des canons lorsque la batterie fit feu.
«A terre!» dit Brutus.
Le petit groupe héroïque se jeta à plat ventre, puis, se relevant, poussa un grand cri et se précipita sur les canons. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces. Michel avait bondi le premier, avec une sorte de rage.
«Bravo, citoyen, lui dit M. de Piennes qui enclouait un canon, vous êtes un Achille. Mais on eût juré que vous cherchiez à vous faire tuer…
—Qui sait?» dit Michel.
Il se sentait décidément envahi par une torpeur singulière; son amour grandissait, remplissait son cœur, l’absorbait. Il était maintenant sombre, presque désespéré, héroïque, d’ailleurs, et, après cette journée où il avait vu la mort en face, allant demander un sourire à Mlle de Smeyer. Elle l’accueillit avec sa bonté charmante, sans se trahir, et pourtant laissant échapper son secret dans chacun de ces gestes, de ces regards que Michel ne savait pas comprendre.
Un soir, Michel se tenait à la fenêtre, regardant la nuit, tandis que silencieusement Elisabeth, les yeux sur un livre, semblait lire et ne lisait pas.
Cette nuit d’été, chaude, à la fois splendide et sinistre, Michel la trouvait atrocement douloureuse et se demandait si elle ne finirait pas. Quand on souffre, on voudrait hâter la marche du temps. Etre à demain, c’est le vœu de tous les misérables. Or, demain, pour Michel et pour l’armée, c’était l’anniversaire de la Fédération, le 14 juillet, le jour patriotique et sacré. Il se revoyait, le fusil au poing, courant à la Bastille qu’il fallait prendre, et, plus tard, brouettant au Champ de Mars, avec des femmes en robes rayées, des jeunes filles en robes blanches à rubans tricolores, la terre des fossés, et travaillant à l’autel de la Patrie. Que de souvenirs dans une date! Et quatre ans déjà écoulés depuis ces premières et chères fièvres! Ces éblouissements du passé lui faisaient oublier le présent, mais peu à peu sa pensée revenait à Mayence et se retournait vers Elisabeth, vers Otto, vers cette femme qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer, vers ce rival qu’il ne pouvait point haïr.
«Ah! la mort, encore une fois, la mort glorieuse, en plein jour, sous une balle ennemie!»
Et Michel écoutait le bruit incessant du canon, il regardait dans l’air les sillons que décrivaient les bombes, clartés fugitives qui rayaient de leur lueur le ciel plein de scintillements d’étoiles.
Il n’entendit pas le bruissement de la robe d’Elisabeth; il n’entendit point le pas de la jeune fille qui s’approchait de lui. Il se retourna vivement avec un sourire étonné, lorsque Mlle de Smeyer lui posa la main sur l’épaule en lui disant:
«A quoi songez-vous, Michel?
—A vous,» répondit-il simplement.
Ces mots avaient, pour ainsi dire, jailli de ses lèvres: Elisabeth rougit, et tous deux, à cette fenêtre, demeurèrent un moment sans parler.
«Oui, reprit enfin Michel, je songeais à vous, mademoiselle, et en y songeant je voyais passer devant moi, ironiques et railleurs, tous mes rêves d’un jour, tous mes fantômes heureux, fustigés, chassés d’un mot… Ah! je suis malheureux et je souffre bien!
—Croyez-vous souffrir seul, Michel? dit-elle avec une lenteur musicale: la douleur est le sort commun. Il faut nous y résigner et faire notre devoir.
—C’est vrai, dit-il avec une certaine fièvre. Et puis, après tout, ceux-là seuls sont malheureux qui le veulent bien, qui rêvent, se forgent un avenir impossible et demandent à la vie ce qu’elle ne peut donner. La vie est un sacrifice, elle n’est pas une joie. Tant pis pour ceux qui, comme moi, comme tant d’autres fous, réclament en égoïstes…»
Il s’arrêta, regarda Elisabeth, dont les grands yeux bleus, honnêtes et doux se levaient sur les siens.
«Et que réclamiez-vous, Michel? dit-elle.
—Moi?… Je… Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? Car enfin, cette affection est sacrée et de celles qu’on peut proclamer. Je vous aime, mademoiselle. (Elisabeth ne fit pas un mouvement et le regardait toujours.) Oui, je vous aime, et du fond de l’âme. Je vous aime, à ne plus songer, quand je pense à vous, à cette République pour laquelle je veux mourir. Je vous aime, encore une fois, en insensé, car que puis-je espérer? Vous êtes fiancée à un autre. Que puis-je demander et attendre?
—Mon affection, dit-elle lentement, mon amour de sœur et mon amitié. Je vous parlais de devoir, Michel; mon devoir, c’est le bonheur d’Otto et de cet enfant qui n’a plus de mère. Le rêve,—le rêve, mon ami, c’était—… Mais laissons cela. Ne parlons plus de cela…
—Comment? s’écria Michel éperdu. Qu’avez-vous dit? Non, je suis fou, n’est-ce pas?»
Elisabeth tenait à la main un de ces bouquets de myosotis qui fleurissent aux bords des ruisseaux. Elle le tendit à Michel.
«Tenez, dit-elle, je vous ai dérobé un jour,—et vous ne l’avez jamais su,—un petit ruban tricolore que vous aviez laissé tomber ici. Je vous donne ces fleurs en échange. Ce sont de pauvres petites fleurs bleues, dit-elle. Selon une de nos légendes, une jeune fille qui se noyait, notre Ophélie à nous, en jeta quelques-unes à son amant en lui disant: Wergiss-meinnicht. C’est le nom de la fleur. En français cela veut dire: Ne m’oubliez pas!
—Ah! Lisbeth, Lisbeth, s’écria Michel en tombant à genoux, vous êtes bonne et je puis mourir!»
Les obus passaient sur le ciel d’été, le canon jetait au loin son mugissement rauque. Et Michel, devant l’horizon plein d’étoiles, les lèvres sur ces fleurs qu’on lui donnait, demeurait prosterné.
Otto entra. Il vit le volontaire encore à genoux et Lisbeth qui le regardait.
«Citoyen, dit-il à voix haute, l’hôtel de ville est en flammes, on appelle tous les soldats à l’incendie. Debout!»
Elisabeth s’était avancée vers Otto:
«Otto, dit-elle avec une dignité fière, en montrant Michel, celui-ci est mon frère!»
Pâle, Michel alla droit vers Otto:
«Adieu, dit-il.
—Je savais que vous l’aimiez depuis longtemps, répondit tout bas Otto en rejetant en arrière ses longs cheveux blonds. Pourquoi adieu?»
Il ajouta de sa voix harmonieuse et mélancolique:
«Vous pouvez l’aimer. Elle ne sera ni à vous, ni à moi. Le sort n’est jamais si clément que cela!»
*
Michel sortit à la fois heureux et navré. Elle l’aimait, il n’y avait entre elle et lui d’autre obstacle que le devoir. Elle eût pu devenir sa femme sans Otto. Il en était comme enivré et puis, en y songeant, tant d’obstacles à cet amour, un fossé si profond! il reculait. Pas une pensée de haine ne lui vint d’ailleurs contre ce rival dont la grandeur d’âme s’imposait. Michel entendait encore cette voix douce, triste, irrésistible. Il se fût dévoué pour lui, il admirait ce jeune homme à figure de femme qui portait en son cœur l’énergie du lion. L’incendie était étouffé.
Le volontaire rentra à la caserne et trouva Scevola essayant une jupe de femme, tandis que Brutus Toussaint, dans un coin, étudiait un rôle. Les troupiers devaient jouer le lendemain, à l’occasion de la fête de la Fédération, le Siège de Lille, l’opéra qu’on avait tant applaudi, à Paris, rue Favart, et la Caverne, du citoyen Lesueur. Brutus Toussaint s’était chargé de chanter pendant un intermède la Chanson du salpêtre.
«Débuts du citoyen Toussaint, dit-il à Michel. Écoute-moi ça, muscadin.»
Et d’une voix de basse-taille il entonna le refrain populaire qui sentait la poudre:
Lave la terre en un tonneau, En faisant évaporer l’eau Bientôt le nitre va paraître! Pour visiter Pitt en bateau Il ne nous faut que du salpêtre!
Michel s’étendit sur le lit de camp, tenant encore dans sa main brûlante le bouquet de myosotis.
Le lendemain était un dimanche. Les deux armées avaient conclu pour quelques heures un armistice. Il y avait fête sur les deux rives du Rhin: les guerriers donnaient leur représentation et la mort faisait relâche. Tandis que Scevola, costumé en déesse de la Liberté, récitait des vers de Marie-Joseph Chénier, les alliés, Autrichiens et Prussiens, tiraient des coups de canon pour célébrer la prise de Condé.
«Canons sans boulets, disaient nos soldats, poudre aux moineaux!»
Et ils chantaient.
Michel, seul, parmi la population de Mayence, qui respirait pendant cet entr’acte du terrible drame du siège, parcourait les rues en regardant, en rêvant. Cette nuit même le bombardement recommença avec une furie plus intense. Les couvents incendiés, les magasins de poudre sautant en l’air, le bruit des écroulements de cheminées, des bris de portes faisait un infernal vacarme. Les bombes tombèrent comme grêle pendant les jours qui suivirent.
La ville tout entière était écrasée; les murs croulaient. La coupole byzantine du Dom, criblée de boulets, semblait près de s’affaisser. Les murailles de grès rouge des monuments, noircies par la fumée de l’incendie, éventrées par les obus, se dressaient avec des attitudes lugubres. A chaque pas, la flamme et les boulets avaient laissé leurs traces. Les soldats riaient,—rire éternel de notre race,—en comparant Mayence à une écumoire. On voyait errer à travers ces ruines des ombres hâves, de pauvres diables qui cherchaient du pain. Le soir, des maisons désolées sortaient souvent, comme une protestation ironique, des bruits de fête joyeuse. C’étaient les Français qui organisaient des bals et narguaient la famine avec des entrechats.
Merlin de Thionville, dans le palais du gouverneur, invitait à ses réceptions la bourgeoisie de la ville. Une fusillade interrompait la danse. La musique était ponctuée par les coups sourds du canon. Peu importe. On dansait, et le conventionnel ouvrait le bal dans son costume de commissaire déchiqueté par les baïonnettes autrichiennes.
Pour la disette, on s’en moquait. Les rats payaient les frais de la guerre. On parlait beaucoup du succulent dîner qu’avait offert à son état-major le général Aubert-Dubayet: un chat rôti servi au milieu de douze souris farcies de poudre. Les grenadiers criaient au gourmet.
Malgré tant de malheurs, ils savaient rire encore.
Lorsque l’arrivée des Français avait été annoncée à Mayence, la plupart des familles, entassant à la hâte leurs tableaux, leurs meubles précieux, leurs papiers dans les berlines, avaient pris la fuite aussitôt. Le gouverneur, un des premiers, réunissant ses titres, bourrant ses malles, transi de peur, était parti, laissant la population un peu effrayée, il avait emmené ses gens et jusqu’à son chien, qui trottait derrière la voiture. Le soir, dans les rues, on s’entretenait avec stupeur de ce départ soudain, qui présageait tant de malheurs. Si le gouverneur fuyait ainsi, quels désordres les Français allaient-ils donc commettre dans Mayence? Et voilà qu’on vit arriver, passant le pont, entrant bravement par la porte de la ville, triomphant, rassuré, le chien du gouverneur, qui abandonnait son maître fugitif pour rester à son poste. Le palais du gouverneur était désert, mais la niche du chien du gouverneur n’était plus vide.—«C’est bon signe,» dirent les commères mayençaises!
Les Français, en arrivant, avaient adopté le chien, le baptisant Brunswick. On lui faisait faire l’exercice. Brutus Toussaint lui apprenait la manœuvre.
«Saute pour la République, Brunswick,» disait Scevola.
Le chien du gouverneur sautait pour la République.
«Un grognement pour Pitt et Cobourg, Brunswick!»
Le chien grognait contre Pitt et Cobourg.
Et les pauvres diables, sans pain, trouvaient toujours çà et là quelques miettes pour Brunswick.
Tant de misère ne pouvait pourtant durer. Après avoir tout épuisé, munitions, armes, dernières ressources, Merlin se décida à traiter. Michel errait autour de la cathédrale, un matin, lorsque Brutus lui dit avec un juron:
«Tonnerre! c’est vexant, citoyen, nous déguerpissons! Dorénavant on va manger à son aise, à ce qu’il paraît. Comme si un sans-culotte avait besoin de dîner autrement qu’en se serrant le ventre! On capitule, c’est dit. Moi, j’aurais préféré crever de faim et crever ici.
—Es-tu sûr qu’on capitule?
—Entre là,» dit Brutus, en désignant la cathédrale.
Michel entra dans l’église. Les hussards s’occupaient à enlever les maigres restes de fourrage qui avaient un moment caché les tombes des électeurs et les statues des évêques de Mayence. La vieille église, le Dom, était dans un piteux état. Les bombes avaient pénétré dans le chœur, éclaté parmi ces marbres écornés. Les vitraux brisés des chapelles gardaient encore la trace du foin. Les soldats s’étaient exercés à faire, au charbon, des moustaches aux figures des saints; d’autres avaient cassé le nez des statues de ces terribles évêques de Mayence, qui, de leur crosse et de leur épée, faisaient trembler sur leurs trônes les empereurs d’Allemagne.
Au-dessous des inscriptions latines, les hussards avaient tracé leurs devises: «_A Clémentine pour la vie._—_Vive la nation!_—_A bas l’abbé Maury!_»
«Est-ce que nous quittons la ville, citoyen? demanda Michel au brigadier qui surveillait ce déménagement.
—Dans deux jours, dit-on. Ces préparatifs sentent le boute-selle. Oh! le siège est fini!
—Les volontaires sont-ils prévenus?
—Non, mais la division Kléber fait ses sacs.»
On partait. Il fallait quitter Mayence, quitter cette maison où Mlle de Smeyer demeurait. Michel se sentait le cœur serré. Il voulut aller droit à Elisabeth, lui dire une dernière fois qu’il l’aimait et s’éloigner. Mais non; il fallait voir avant elle Otto. C’était l’heure du club et jour de séance. Pour trouver Schwartzen, il y alla.
La salle était pleine déjà, et, sous un drapeau tricolore dont les plis embrassaient un buste en plâtre de Brutus, se dressait la tribune vide encore. Les clubistes attendaient, assis sur des gradins. Il se faisait un silence tragique, et tandis qu’un amer souci plissait tous ces fronts, une résignation stoïque animait tous ces regards. Michel s’assit entre deux jeunes gens qui causaient de la capitulation prochaine. La nouvelle en était décidément officielle.
«Les Français partis, disait l’un, le roi de Prusse voudra venger sur nous l’affront fait à ses armes. C’est notre arrêt de mort.
—Nous mourrons,» répondit l’autre.
Le président du club expliquait déjà à l’assemblée la situation de Mayence. L’héroïque garnison ne pouvait plus lutter. Point de fourrages, l’incendie avait tout détruit. Plus de nourriture, on avait abattu et mangé les chevaux inutiles. Les hôpitaux encombrés de malades, et point de remèdes. Des décoctions au lieu de bouillon. La misère, la maladie, la mort par la faim. Dans tout Mayence, avait dit et répété Merlin, pas une place large comme un chapeau où un homme pût être en sûreté pendant une heure. Il fallait céder. On avait cédé. Le roi de Prusse laissait librement partir cette garnison de héros, et avec eux tous ceux des patriotes mayençais qui voudraient suivre l’armée française.
«On les échangera, ajouta le président, contre ceux des otages allemands que la République française retient prisonniers à Nancy. Et il nous faut, citoyens, remercier ici le représentant de la Convention, qui a refusé de laisser aux haines et aux vengeances de la réaction ceux d’entre nous qui ont embrassé le parti de la liberté.
—Vive Merlin!» dit le voisin de Michel avec un grand cri.
Un jeune homme s’était levé, demandant la parole, et Michel le vit monter d’un pas lent et ferme les degrés de la tribune. C’était Otto.
«Citoyens, dit-il, vous avez entendu, vous avez compris le sens de la capitulation. Les Français ont défendu nos droits et sauvegardé notre liberté. Nous pouvons les suivre et marcher avec eux, aller en France. Rien ne nous arrête. Les grenadiers du roi de Prusse nous laisseront passer. Voilà notre droit. Voulez-vous que je vous dise quel est votre devoir?
—Oui! oui! s’écrièrent plusieurs voix.
—Votre devoir est de rester sur la terre allemande, votre devoir est de ne pas quitter Mayence. Nous pouvons parler sous ce drapeau français, dont les trois couleurs disent liberté, égalité et fraternité, mais nous ne pouvons pas combattre. Allemands, nous pouvons réclamer la liberté de nos frères et du monde, nous ne pouvons pas lutter contre nos compatriotes, même dans les rangs de nos libérateurs. Suivre l’armée de la Convention, ce serait déserter la patrie. Notre place, citoyens, est sur cette terre de Germanie, qui sera libre un jour,—peut-être parce que nous l’arroserons de notre sang aujourd’hui.
—Vive l’Allemagne!
—Vive la liberté!» répondit Otto.
Michel se sentait électrisé, entraîné, il eût voulu aller droit à son rival et l’embrasser.
«Oui! continuait le jeune homme, la liberté ne demande pas seulement des héros, elle réclame des martyrs. Nous serons ces martyrs-là. Nous serons ceux dont on répétera les noms plus tard pour dire dévouement et sacrifice à la patrie. Nous serons ces ambitieux qui veulent baptiser de leur sang les nations régénérées. Pour moi, je le jure, au nom de notre chère Allemagne, je ne quitterai point Mayence, et j’attendrai, calme, résolu, heureux et fier, l’arrivée de nos bourreaux.»
Une immense acclamation retentit. D’un seul mouvement, tout ce club se leva, répétant, la main étendue, le serment de mourir sur la terre allemande. Les cœurs battaient, les voix étaient énergiques et assurées. Michel seul, les larmes aux yeux, se sentait ému.
Quand Otto descendit de la tribune, la première main qu’il rencontra fut celle de Michel.
Ils revenaient tous deux par les rues désertes, silencieux, lorsque Otto dit lentement:
«Avant de partir, citoyen, venez me voir chez moi. Je veux vous demander quelque chose, un service.
—Nous partons bientôt, peut-être. Demain, je serai chez vous. Salut et fraternité.
—Fraternité,» dit Otto Schwartzen en appuyant sur le mot.
Le lendemain, 24 juillet, les premières troupes devaient déjà quitter Mayence. Les alliés avaient pris possession, dans la nuit, des ouvrages avancés.
Le défilé commença à midi, sous le soleil de juillet qui incendiait les édifices, couvrait le large Rhin d’étincelles et de rayons, et dorait les hauts édifices de Mayence où les bombes et les boulets avaient marqué leurs trous à côté des dentelures gothiques. La chaussée entière était envahie par le peuple, par les curieux, par la foule, toujours âpre à tout spectacle comme à toute curée. Otto, seul, et sorti tout exprès pour voir ce spectacle de loin, les bras croisés et l’attitude sombre, contemplait cet amas de gens se pressant pour voir partir l’ennemi et lui jeter des malédictions ou des menaces. L’immense murmure sourd de cette ville en mouvement, le mugissement qui s’échappe de la foule comme de la mer, l’attristait, et pourtant l’électrisait comme un premier grondement d’orage:
«Eh bien! soit, pensait-il, acclamez le retour de ces troupes du roi qui traînent après elles le despotisme et la féodalité. Je mourrai pour affirmer la grande liberté que ces Français, les ennemis, emportent enveloppée dans leurs drapeaux en haillons.»
Il demeurait là, lorsque tout à coup il se fit un grand remous dans tout ce monde. Des milliers de têtes se tournaient d’un même côté et un piétinement de chevaux, un bruit d’acier annonçaient un escadron en marche. C’étaient des cavaliers prussiens, sabre en main, qui ouvraient le défilé. Le soleil pailletait leurs cuirasses et y allumait un feu comme un foyer d’incendie. Les armes embrasées ressemblaient à des lignes d’acier en fusion. «Vive le roi!» criait la foule, «Vivent les cuirassiers!» Noirs de poudre, en guenilles, les habits déchirés, héroïquement hideux, marchant allégrement, le front haut, fiers de leurs loques, les troupiers français suivaient, regardant la haie de curieux avec l’air ironique du Gaulois que rien n’effraye. Otto voyait se dérouler, au-dessus des têtes, les baïonnettes étincelantes balancées par la marche, elles semblaient un fleuve de fer.
Otto, levant les yeux, remarquait à l’une des fenêtres de la maison de la chaussée, un homme à visage de demi-dieu, le front immense, un regard d’aigle sous d’épais sourcils, je ne sais quoi d’olympien et d’imposant dans sa beauté superbe, et qui, avec le calme dédaigneux de l’artiste qui observe, regardait tout cela passer avec une altière majesté.
Les Français défilaient. Le flot poussait les grenadiers après les volontaires, tous maigres et farouches, marchant au pas, marchant en rang, avec cette idée de faire mâle figure devant toute insulte. Les uns, les cheveux longs, ressemblaient à des paysans bretons; les autres, rasés tant bien que mal, les cheveux coupés au hasard, à coups de sabre, avaient l’air de forçats. Un tambour-major, splendide en ses haillons, jetait en l’air sa canne, dont une balle avait bosselé le cuivre. Les curieux, saisis, émus peut-être, n’injuriaient pas. On eût dit qu’ils admiraient.
«Les chasseurs! les chasseurs!» s’écria-t-on.
Les chasseurs à cheval débouchaient, mettant au pas leurs montures, superbes de tenue et silencieux. On se rappelait ce qu’ils avaient fait une nuit, lorsque bon nombre de femmes et d’enfants de Mayence, fuyant la famine, s’étaient réfugiés au camp du roi de Prusse. Le roi prussien les avait chassés, eux, des Allemands, à coup de canon, et les chasseurs français, accourant, avaient ramené à Mayence les femmes et les enfants en croupe sur leurs selles.
Peu s’en fallait qu’un grand cri ne sortît de cette foule venue pour maudire: «Vivent les chasseurs de Cassel!»
Tout à coup, la musique des cavaliers, attaqua bravement et brusquement la Marseillaise. Ce fut comme un coup de tonnerre. Un frisson électrique parcourut toute la chaussée; Otto sentit vibrer en lui toutes les cordes du vrai patriotisme, de l’héroïsme et du sacrifice. Il fit quelques pas en avant, écarta des curieux, et, comme transporté, il s’écria, levant les bras, jetant aux chasseurs comme un dernier adieu:
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé!
La foule oscilla, et autour du jeune homme éclata aussitôt en menaces. On repoussa Otto, qui semblait ne pas voir et ne pas entendre.
«C’est un clubiste! dit quelqu’un.—Je l’ai vu au club, je l’ai écouté.—C’est Otto Schwartzen! Un buveur de sang!—A mort!—Otto Schwartzen, à mort!
—Allons donc, s’écria Otto, dont l’œil flamboya, tuez-moi, puisque la liberté est morte!»
Il croisa les bras, levant ses yeux bleus vers ce ciel de juillet et attendit. «A mort! à mort!» Les foules sont lâches. Elles ont en elles de la bête fauve; dès qu’une goutte de sang est versée, elles mordent et déchirent, mais elles hésitent devant le premier coup. Un homme à cheval se détacha d’un escadron de cavaliers qui passait, et poussant la tête de sa monture vers le groupe qui entourait Otto:
«Arrière, dit-il en se penchant (il portait un uniforme de conventionnel, et son sabre battait sur ses bottes déchirées). Je représente ici la République française, une et indivisible. Tout citoyen qu’on attaquera pour avoir aimé la liberté sera vengé, sachez-le bien, par les enfants de la liberté. Que pas un de vous ne touche à un cheveu de ce jeune homme!
—C’est un clubiste! A bas les clubistes! A mort les Français!»
Le cavalier se redressa, promena sur la foule un de ces regards dominateurs qui font reculer les masses, et cria fièrement:
«Je suis Merlin de Thionville! Est-ce que vous croyez que c’est la dernière fois que vos soldats vont nous revoir? Nous les retrouverons, et Mayence aussi. Soyez prudents!»
Il fit signe à des officiers prussiens qu’il apercevait dans la foule:
«La promesse de votre roi est formelle. Nul ne sera inquiété! Vous ferez respecter cette convention, j’espère!»
On s’était écarté déjà et Otto était libre. Il voulait remercier Merlin, mais le conventionnel avait déjà rejoint le groupe à cheval de commissaires français et disparaissait, aux côtés de Rebwell, leurs plumes roussies par la pluie et la poudre rayonnant encore avec leurs trois couleurs.
Otto s’éloignait, poursuivi par quelques clameurs et abattu comme tout homme qui voit s’écrouler son rêve, lorsqu’il se trouva face à face avec l’homme qu’il avait tout à l’heure aperçu à la fenêtre.
«Vous êtes perdu, lui dit ce spectateur à l’air froid. Voulez-vous que je vous obtienne un sauf-conduit du roi de Prusse?»
Otto regarda cet inconnu, dont l’œil était à la fois sévère et attendri.
«Je ne vous connais pas, murmura-t-il, citoyen.
—Vous me connaissez, fit l’autre. Moi aussi je sais votre nom. On m’a rapporté les folles paroles que vous avez prononcées dans les clubs; certes, vous êtes fou, vous et vos pareils, mais un fou en liberté parle sagement et la sagesse est muette quand elle est esclave. Je comprends aussi votre enthousiasme pour la Révolution de France. Sous le canon de Valmy, pendant que les boulets de Kellermann couvraient de boue nos soldats décontenancés, j’ai bien vu que là et en ce jour commençait une grande époque historique. Mais il faut être prudent en notre monde, et ne s’émouvoir qu’à de certaines heures. L’art,—quel que soit un métier, et je ne connais point le vôtre, il peut devenir un art,—l’art est un calmant qui vous consolera de la politique. Schiller se consume à lutter contre des abus; j’ai ramassé des cailloux et fait des expériences physiques pendant des batailles. Un conseil, citoyen clubiste. Quittez Mayence, oubliez ces accès de fièvre, et si dans le refuge que vous choisissez vous avez besoin de Gœthe, je suis là!
—Merci, répondit Otto, fou je suis et fou je resterai, citoyen. Ma place est à Mayence et peu m’importe que ce soit une tombe. Adieu!»
Il prit le détour d’une rue et Gœthe le suivit des yeux longuement, comme un homme qui observe et qui n’oubliera plus.
Rentré chez lui, Otto y trouva Michel Verdure qui l’attendait. Il lui raconta cette scène.
«Les hommes, dit-il, sont une triste espèce! Pour les aimer il ne faut considérer que l’humanité.
—Mais, dit Michel, vous devez bien voir quel sort vous attend. Pourquoi demeurer? Malgré votre noble langage de l’autre soir, pourquoi vous exposer à une mort certaine?
—Mon ami, dit Otto avec une résignation stoïque, il m’est indifférent de vivre ou de mourir. Je puis tomber aujourd’hui, les idées que j’ai défendues triompheront demain. C’est l’important. Je le vois bien que nous sommes condamnés, les clameurs de mort se sont déjà fait entendre. La meute des réacteurs est entrée à Mayence avec les Prussiens. Des bourgeois paisibles, de braves gens aveuglés par la peur menacent d’assommer tous les clubistes. Je serai peut-être arrêté cette nuit. J’en suis heureux. A toute cause, je vous le répète, il faut des martyrs.
—Vous avez raison, fit Michel lentement.
—Je ne regrette, reprit le jeune homme, qu’Elisabeth au monde, elle et ce pauvre enfant, mon frère. Elisabeth! je l’aimais et l’aime bien. Je l’aime plus que vous, Michel. Elle a été toute ma vie. Vous, entraîné dans l’aventure, avec cette vie de soldats qui vous attend, vous l’oublierez. Moi, je veux partir en me répétant qu’elle aimera le petit comme je les eusse aimés l’un et l’autre. Laissez-la-moi, Michel. Lisbeth sera la mère de Franz. Elle ne peut être la femme de personne.
—Je n’oublierai point Mlle de Smeyer, répondit Michel d’une voix brisée, j’emporterai partout,—et ce sera bien loin,—votre souvenir à vous deux.»
Otto lui tendit la main.
«C’est l’égoïsme du mourant, dit-il. Avec son nom sur mes lèvres, l’appelant toujours ma fiancée, je tomberai mieux, j’en suis sûr.
—Nom de fiancée, nom de sœur, répondit Michel, nous l’aimons comme elle mérite d’être aimée.»
Il mit sa main dans la main d’Otto.
«Vous avez la fièvre, Michel. Vous souffrez?
—C’est mon état de souffrir,» dit le volontaire.
Ils demeurèrent encore ainsi, l’un devant l’autre, debout. Tout à coup on entendit dans la rue un peloton de soldats qui défilaient en chantant un refrain de caserne et, changeant de ton, Otto dit en montrant par la fenêtre les maisons effondrées de Mayence:
«Voilà pourtant ce qui nous a rapprochés l’un de l’autre, cette horrible chose: la guerre. Maudits soient ceux qui nous condamnent à ces crimes! Michel, je vous ai aimé parce que vous étiez le soldat de la liberté, le citoyen armé pour l’affranchissement de sa patrie et le volontaire du droit. Mais j’ai peur en entendant vos grenadiers fredonner ces chansons de soudards. Votre humeur française est belliqueuse, et je tremble qu’après les guerres de justice, quelque général vainqueur, votre Dumouriez ou votre Moreau, n’entreprenne les guerres odieuses, pseudonymes du crime, guerres entreprises pour galonner les habits de grenadiers ou donner une plus haute paye aux officiers. Pourquoi avez-vous enfoncé les bataillons des soldats du roi de Prusse? C’est qu’avec vous marche l’idée. L’idée contre l’obéissance passive, la foi contre la solde, l’idéal humain contre l’abdication de l’individu, voilà les véritables forces. Citoyen armé, je vous ai tendu la main; soldat marchant au pas sous un caporal, je vous eusse haï.
—Ne craignez rien, dit Michel. Nous avons des généraux qui ne font la guerre que pour arriver à la paix… Hoche appelle ses soldats mes camarades, et leur dit: Battons l’ennemi pour retrouver plus vite notre foyer vide. La France a pris les armes pour se défendre, elle ne les gardera point.
—Je le souhaite,» fit le jeune homme.
Pendant qu’ils parlaient, la porte de la chambre s’était ouverte doucement, et un enfant de dix ans, blond, le visage déjà sérieux, s’était glissé derrière Otto, et lorsqu’il eut fini:
«Mon bon frère, dit-il en tendant son front où frisaient ses cheveux bouclés, pourquoi ne m’as-tu pas embrassé aujourd’hui? Est-ce que tu es fâché?
—Cher enfant!» répondit-il.
Il l’attira à lui, l’embrassa à plusieurs reprises, et le montrant à Michel:
«Voilà le fils de Lisbeth,» dit-il avec mélancolie.
L’enfant regardait, sans comprendre, avec un air triste.
«Elle l’élèvera, elle en fera un homme. Mon cher et pauvre petit Franz!»
Sans dire un mot, Michel reprit la main d’Otto.
«Vous avez raison,» dit-il tout bas, étouffant un sanglot qui lui montait à la gorge.
Otto lui tendait les bras; il s’y précipita. Lorsqu’ils se furent un moment embrassés:
«Eh bien! dit Michel, je n’aurai point le courage de la revoir. Dites-lui que je l’aimais et que je ne l’oublierai jamais. Oh! jamais!»
Il sortit. La nuit venait. Il boucla son sac, mit le bouquet de myosotis qu’elle lui avait donné jadis dans les feuillets de son Montaigne, et dit à Toussaint:
«Quand partons-nous?
—Demain, à l’aube.»
Michel prit un feuillet de papier et écrivit d’une main ferme:
«Je vous aimais, Elisabeth. Mais celui qui est digne de votre amour, c’est celui que vous épouserez. Aimez-le. C’est l’âme d’homme et de républicain la plus haute qu’ait rencontrée celui qui signe
«Votre frère.»
Il pria Scevola de porter le billet à la maison Smeyer.
Le lendemain, comme le tambour battait la diane, en descendant dans la cour de la caserne, sac au dos, guêtré, prêt à partir, Michel Verdure aperçut avant tous Otto qui venait à lui.
«Lisez,» dit le jeune homme, en lui tendant un billet.
Le volontaire déploya le papier d’une main fiévreuse.
«Adieu, disait Mlle de Smeyer. Je suis fiancée à Otto Schwartzen qui s’est lui-même fiancé à la mort. S’il n’est plus là pour élever le petit Franz, je resterai, portant son deuil, en apprenant à l’enfant qui grandira le nom du patriote mort pour son pays, et aussi, Michel, celui du fier soldat qui s’est assis à notre foyer et qui pour toujours y a laissé son souvenir.»
«Ah! dit Otto, en voyant l’émotion de Michel, nous avons raison de l’aimer. Celle-là est une femme.
—Adieu, mon frère!» dit le volontaire.
Le tambour battait.
«Adieu, dit Otto. Moi ici, vous là-bas, nous combattrons avec le même nom sur les lèvres. Allez combattre. Moi je vais mourir.
—Vive la République! s’écria Michel avec une sorte d’ivresse et pour secouer sa douleur.
—Vive, répondit Otto, la liberté du monde!»
Le bataillon se mit en marche. Scevola sifflait le Ça ira. Brutus Toussaint jetait aux Autrichiens qu’il rencontrait dans les rues des menaces terribles. M. de Piennes, qui suivait, embrassait pour la dernière fois, tout en marquant le pas, des Mayençaises. Les fillettes riaient et se laissaient faire.
Le bataillon devait passer justement devant la maison d’Elisabeth.
Michel se rappelait ce jour où on l’avait apporté là, mourant. Que de temps passé! Quelles longues heures! Et voilà que tout allait finir et que tout s’effaçait. Il lui semblait qu’il avait fait un rêve et que rien n’était arrivé. Ses yeux se levaient pourtant vers les fenêtres closes avec une avidité tremblante, une anxiété et comme une ardente prière.
Quand il passa, il vit une main qui tremblait, tenant un bouquet de myosotis noué d’un ruban tricolore; le ruban qu’elle avait ramassé.
Le bataillon tourna l’angle de la rue. Tout disparut. Adieu, fantômes!…
M. de Piennes maintenant chantait aussi le Ça ira, et l’on apercevait, sur le pont du Rhin, les soldats qui fièrement défilaient, tête droite devant l’ennemi.
L’armée de Mayence alla se fondre en Vendée. Elle entra, baïonnettes en avant, dans ces buissons, dans ces genêts, dont chacun cachait un ennemi. Elle poussa devant elle les bandes terribles de l’armée royale. Dans ces mêlées atroces où Bourbotte et Kléber écrasaient les Vendéens, les intrépides Mayençais marchaient en avant, donnant leur vie, donnant leur sang.
Leurs rangs s’éclaircissaient d’ailleurs. Les blancs achevaient l’œuvre des grenadiers prussiens, des hussards saxons et de la famine. Pas un ne murmurait.
Dans les haltes, dans les marches, Michel songeait à cette idylle allemande, à ce songe entrevu au bord du Rhin et disparu soudain. La fin avait été tragique. Un mot d’Elisabeth avait tout appris à ce volontaire errant, condamné à la guerre civile après avoir souhaité la paix universelle:
«Otto a été fusillé. Je suis veuve. Il me reste le petit Franz. Oubliez-moi.»
L’oublier! Michel n’oubliait pas. Il mêlait ce doux souvenir de femme à son ardent amour de la patrie.
Il le gardait, ce débris de tendresse unique, comme un secret amer, savouré en silence, et plus cher, et plus puissant, plus profond par son amertume même. Le volontaire avait juré de mourir avec les fleurs fanées et la fière cocarde au chapeau.
Une nuit, posté dans une petite maison incendiée à demi et dont les quatre murs écroulés offraient à peine un abri contre la pluie, Michel Verdure veillait, tandis que M. de Piennes, accoudé à une fenêtre sans carreaux, regardait la nuit. Les soldats jouaient autour d’une chandelle de résine avec un vieux jeu de cartes crasseux. Michel pensait aux absents, songeant aux morts. M. de Piennes, dans la nuit noire, pluvieuse, malsaine, regardait la sentinelle (c’était Brutus Toussaint) piétiner dans la boue. Scevola fredonnait gaiement sur l’air: Adieu donc, dame Françoise, la ronde patriotique de l’almanach du père Gérard:
Jadis sur de vieilles vitres Un noble fondait ses droits. Un caillou casse les titres, Voilà le noble aux abois. Aussi sur de vieilles vitres Pourquoi donc fonder ses droits?
M. de Piennes se retourna.
«Brr, dit-il. La vérité est que rien ne me semble plus désagréable qu’une fenêtre brisée par un temps de bise. Eh bien! citoyen Verdure, nous voilà rêveur comme sir Hamlet! A bas les Anglais donc! Pas de spleen. Voyez ce beau ciel de France, noir comme l’encre; y a-t-il rien de plus gai au monde, je vous prie?»
Michel parut secouer sa torpeur, il releva la tête.
«Vous avez raison, haut le front! Nous avons besoin de toute notre décision!
—Bah! parce que ces paysans croient nous tenir et nous donneront l’assaut demain? Peste soit de leurs faulx, je m’en moque comme d’un rhume. Laissez le jour se lever.
—Ils nous attaqueront cette nuit.
—Oui-da! Tant mieux. Je n’ai pas sommeil. Une bataille est un remède certain contre l’insomnie!»
Il se fit un silence. Scevola continuait sa chanson.
Un comte avait sa noblesse Bien roulée en parchemin; Un maudit rat, pièce à pièce, A rongé tout le vélin!
M. de Piennes se mit à rire.
«Au refrain!» dit-il. Et ce refrain il l’entonna gaiement:
Pourquoi diable sa noblesse Est-elle de parchemin?
En ce moment la voix de Brutus Toussaint demandait au dehors:
«Qui vive?
—Alerte, dit Michel.
—Qui vive?» répéta la sentinelle.
On entendit, dans la nuit, un double coup de feu retentissant. Tout le monde fut sur pied. Les soldats prenaient leurs fusils, se jetaient hors de leurs masures, interrogeaient la nuit.
«Les brigands sont là, dit Brutus à Michel d’une voix rauque, haletante, là… là…»
Il indiquait dans l’ombre un point invisible.
«Qu’est-ce que tu as? Est-ce que tu es blessé? demanda Michel frappé du son de voix de Brutus.
—Ce que j’ai?… Mon compte est réglé. Une balle dans le ventre. Ils ont tiré les premiers. Canaille, va! Vive la République!»
Il tomba sur les deux genoux, dans la boue.
Michel, dont les yeux s’habituaient à l’obscurité, regardait une masse noire devant lui, une chênaie où devaient être tapis les blancs.
«Attendons!»
Le petit détachement, les armes prêtes, se massait et se tenait coude à coude pour former un point plus petit sur ce coin de terre où le sol lui-même était ennemi.
«Qu’ils attaquent au moins de suite, disait M. de Piennes. L’attente impatiente.»
On eût dit que ces paroles, murmurées tout bas, étaient un signal. Cette nuit opaque fut rayée d’une dizaine de coups de feu. Le groupe de volontaires oscilla, on entendit des soupirs dans la nuit. Michel sentit glisser sur son épaule la tête de Scevola qui s’appuyait sur lui et une liqueur chaude lui tomba dans le cou,—du sang, le sang de son voisin.
«Feu! cria-t-il. Ah! tonnerre!»
Il était fou de rage. Le détachement avait déjà riposté. Le bruit sourd des corps qui tombent, le grincement d’armes qu’on recharge, les plaintes de blessés qu’on ne voit pas, se croisaient dans cette ombre.
«Dans la masure, dit Michel; ils sont nombreux, défendons-nous dans la masure!
—Impossible de marcher, fit M. de Piennes. J’ai la cuisse brisée.»
Au même moment, comme une tribu de Mohicans qui eût bondi sur l’ennemi, les chouans se précipitaient sur les soldats, la baïonnette au bout du fusil et poussant des cris terribles. Les volontaires se sentaient entourés, cernés, sûrs d’être égorgés. Ils se battaient dans la nuit, corps à corps. Les armes, les couteaux, s’enfonçaient dans les poitrines. On se prenait à la gorge. On se traînait en hurlant dans la boue et dans le sang. Michel frappait, de son sabre, au hasard, en criant. Il se sentit tout à coup blessé à la jambe et poussa une plainte horrible. On lui sciait la jambe avec une serpe. Il s’affaissa; on se précipita sur lui. Des ongles s’enfonçaient dans son visage. On le garrottait. Il voyait vaguement s’agiter dans l’ombre des silhouettes tragiques, des démons armés.
«Mais tuez-moi donc,» disait-il.
La lutte continuait,—vingt hommes contre cinq cents peut-être. On emporta Michel Verdure dans la petite ferme où les républicains devaient passer la nuit. Les chouans avaient allumé dans les restes de la haute cheminée un grand feu clair qui incendiait ces murailles d’un reflet rouge. Autour du feu, accroupis et joyeux, leur croix au chapeau, leur signe de ralliement sur leurs vestes, les chouans riaient. Michel regarda.
M. de Piennes, le front en sang, les jambes dans le feu, se retourna vers lui et eut la force de plier son visage à un sourire contracté, sinistre, d’une gaieté affreuse. On lui brûlait les pieds, on le chauffait.
«Les lâches! ah! les lâches! s’écria Michel.
—Laissez donc, laissez donc, citoyen, murmura M. de Piennes d’une voix faible, ces messieurs s’amusent.
—Ah! misérables, on vous fusillera! dit Michel.
—Patience, répondit un des chefs, taillé en boucher,—Barbotin ou Six-Sous,—nous vous en ferons bien voir de plus belles!
—Et il ne crie pas! fit un autre en mettant son poing fermé sous le nez de M. de Piennes.
—J’ai l’humeur taciturne,» répondit le marquis souriant toujours.
Il regarda encore Michel:
«Est-ce que le cœur vous en dit, citoyen?… Ah! sur l’honneur, je n’ai jamais compris comme aujourd’hui l’histoire de Guatimozin!»
Puis, tout à coup, grimaçant malgré son courage, il poussa un grand soupir et s’évanouit.
«A celui-ci, dit le chef en montrant Michel.
—Vive la patrie! dit le volontaire. Vive la République!»
On prit Michel, garrotté, à bras-le-corps et on lui mit les pieds dans le brasier. Il poussa un cri perçant, un cri sinistre, aigu, atroce. D’un mouvement terrible, il se dégagea des mains qui le tenaient, il brisa ses liens, il bondit comme un fou, la douleur doublant ses forces, et il se précipita sur la baïonnette d’un chouan. L’arme lui entra dans le cœur.
Il lui vint aux lèvres une mousse rouge, et, les bras étendus, il tomba à côté du brasier.
«C’est de l’ouvrage de moins, fit un chouan.
—Soyons humains, répondit le chef. Cet autre-là peut respirer encore!»
Et appuyant un pistolet sur la tempe de M. de Piennes, il lui fit sauter la cervelle.
L’INVALIDE
—1869—
Paris a, pour ainsi dire, ses banlieues et ses villes de province intérieures. Le quartier des Invalides est de ces banlieues-là. C’est un coin spécial de la grande cité, c’est une ville dans une ville. La proximité de l’École Militaire et l’éloignement du centre bruyant lui donnent à la fois l’aspect d’une sous-préfecture et d’une ville de garnison. Les bourgeois du quartier y saluent en passant les officiers du voisinage. On y vit retiré, oublié, recevant les gazettes du jour trois ou quatre heures après que le contenu en a été lu, relu, commenté et réfuté sur le boulevard ou dans le quartier Montmartre; on y respire paisiblement, on y boit, comme à petites gorgées, un air moins épais que dans les rues centrales. On y est à la fois à la campagne et à Paris.
Les rues, les boulevards, de ce côté, rappellent tous des souvenirs de guerre et portent des noms de généraux, Cambronne, Chevert, Éblé, Oudinot ou La Tour-Maubourg. Des cafés, des restaurants, des guinguettes, des marchands de vins à la porte desquels des lauriers-roses fleurissent dans leurs caisses de bois peint en vert, des gargottes où l’on entend crépiter les fritures, tout un petit commerce de nourriture vit là, côte à côte, se faisant concurrence sans se ruiner. Les boulevards, larges et à demi déserts, sont occupés par des terrains encore vagues, mais qui, de mois en mois, se couvrent de maisons. On croirait retrouver les boulevards voisins de la Bastille, il y a vingt-cinq ans. Des chantiers, des briqueteries, des fabriques, des plâtreries. Çà et là quelques marchands de bric-à-brac, vendant les détritus entassés de tout ce qui fut le luxe d’un Paris éteint ou la gloire d’une époque évanouie: habits de généraux ou d’académiciens, sabres de mamelucks, pendules aux ornements de sphinx, datant de la campagne d’Égypte, baromètres dédorés et brisés à demi, vieux livres dépareillés, vieilles gravures trouées et déchirées, études académiques de rapins morts de misère, shakos de voltigeurs du premier empire, capotes de soldats de Waterloo ou de figurants du Cirque. Tout se coudoie dans un pêle-mêle poudreux et affligeant. Mais la vie est auprès de ces choses mortes. Des enfants passent, jouant au cheval, se tirant la blouse ou causant, leur panier de classe pendu au bras gauche. Les longues rues qui partent de la place Cambronne—la rue Croix-Nivert, la rue Cambronne—avec leur physionomie populaire et laborieuse, leurs débits de liqueurs, leurs magasins d’habillements, leurs épiceries, leurs blanchisseries, ne sont point sans garder un je ne sais quoi de vigoureux et de hardi.
Le soir, en effet, tout ce quartier, paisible et silencieux durant le jour, s’allume et se met en joie. Les rues sont animées, pleines de bruit et de chansons. Derrière les rideaux rouges des marchands de vin, on aperçoit des faces rubicondes, on entend s’épanouir de gros rires bruyants, dignes des buveurs de Brauwer ou d’Ostade. Les gamins jouent en pleine rue, et se traînent et se roulent dans le ruisseau, à deux pas des voitures qui les éclaboussent. Les femmes, en camisole blanche, accroupies devant les portes, causent dans le crépuscule des soirs d’été. Les larges lanternes et les enseignes transparentes des hôtels garnis forment, le long de la rue, comme des éclairages d’illuminations. Ici on loge à la nuit. Par les fenêtres ouvertes des bals, la musique des quadrilles, le bruit des talons battant le parquet, les rires des danseurs et les cris de commandement du chef d’orchestre, arrivent au passant et forment de tous côtés un bruit bizarre, où tout se mêle, le couac de la clarinette et le titillement grinçant du crin-crin, l’appel du cavalier seul et la note aiguë de la valseuse dont la tête tourne, sorte de confusion plus musicale qu’harmonieuse, et qui grise pourtant, et donne des envies de se joindre à la ronde, à cette joie brutale, tapageuse, assourdissante mais gaie.